Emily Brontë, « Wuthering Heights »

25 juin 2018

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Référence : Emily Brontë, Wuthering Heights, Oxford University Press, collection « Oxford World’s Classics », 1998 (paperback). (Première édition : 1847.)

J’ai entamé Wuthering Heights (je l’ai lu en anglais : on le connaît en français sous le titre Les Hauts de Hurlevent) sans bien connaître le sujet du livre. Influencé sans doute par les clichés et les images de films adaptés d’autres romans des sœurs Brontë comme Jane Eyre, je m’attendais à un roman romantique, centré sur une histoire d’amours contrariées, en un peu plus pêchu pour cause de vents hurlants et de Heathcliff qui, apparemment, était un personnage au caractère difficile. J’étais loin de m’imaginer la dureté de ce roman et le caractère implacable de Heathcliff.

Tout commence lorsque le narrateur, Mr Lockwood, arrive, au hasard d’une location de ferme, dans la maison du propriétaire de la ferme, Heathcliff. Il y est accueilli à rebours de tous les usages de courtoisie de l’époque victorienne, et même contre la politesse et l’hospitalité les plus basiques. Indigné et apeuré, mais aussi fasciné par le foyer lugubre qu’il a découvert, il rassemble par degrés l’histoire de cette famille hors du monde. La première partie du roman s’intéresse au couple, ou plutôt à la paire, formée par Catherine et Heathcliff, tandis que la seconde moitié s’intéresse au devenir de la fille de Catherine et des autres enfants de la famille de Catherine, contre lesquels Heathcliff exerce une vengeance longue et cruelle.

Si on cherche une histoire d’amour dans ce roman, on en trouvera une, mais certainement pas comme on s’y attend. Wuthering Heights est avant tout une étude psychologique et sociale qui parle de discrimination sociale, de violence domestique, d’orgueil et de vengeance, bien avant de parler d’amour. On pourrait le présenter ainsi : « Un malheureux enfant de bohémien est recueilli et bien traité par un riche propriétaire terrien de la campagne anglaise, mais tout le reste de la maisonnée le hait, y compris les enfants de son âge, sauf la petite Catherine qui s’entiche de lui mais sans vouloir le lui avouer à cause de son caractère aussi orgueilleux que celui du garçon. Maltraité par tout le monde après la mort de son protecteur, le petit garçon met en œuvre une lente vengeance qu’il conduira jusqu’au bout des dizaines d’années plus tard. »

Par endroits, le roman lorgne aussi vers le fantastique, avec ses personnages angoissés et ses apparitions ou hallucinations ambiguës. Il se rattache ainsi par plusieurs aspects au roman gothique anglais du XIXe siècle, mais en les mélangeant à d’autres plus inattendus de façon à s’écarter substantiellement des codes habituels du genre. Bref, il est assez difficile à classer.

Une autre originalité du roman est que l’un de ses narrateurs et personnages principaux est une domestique, Nelly Dean. Ses récits faits à Mr Lockwood sont importants, car ils permettent d’adopter un certain recul (et un jugement moral) sur ce qui se passe chez les maîtres, de la part d’une personnage qui se trouve tout de même contrainte et forcée de composer avec leur orgueil et leurs caprices, qui se trouve parfois prise au piège de leurs ruses ou même complice plus ou moins volontaire de leurs secrets. Un autre domestique, pendant redoutable de Heathcliff, est le serviteur Joseph, avec sa piété hautaine qui confond la foi et les chapelets de malédictions, et son langage dialectal incompréhensible.

Pour finir, ajoutez à cela une énergie, une puissance étonnante qui court tout au long du roman et qui anime les personnages, en particulier Catherine et Heathcliff. On assiste à leurs excès et à leurs affrontements  comme en apnée, dans un huis clos étouffant qui donne une image réellement infernale des campagnes anglaises reculées. Les cottages vous feront beaucoup moins rêver quand vous redouterez d’y tomber sur un Heathcliff, une Catherine ou un Joseph !

On peut même vraiment parler de violence domestique, psychologique et physique, tant Brontë pourrait par endroits rivaliser avec un Zola dans la description de la psychologie d’une famille riche en personnalités insupportables, tourmentées et perverses. Je suis content d’avoir lu ce livre, mais, vers la fin, j’avais hâte de le finir, pour passer à quelque chose de moins éprouvant.

Wuthering Heights, dans l’édition Oxford Classics où je l’ai lu, est précédé par une excellente introduction qui montre toute la complexité du roman en le replaçant dans son contexte et en retraçant les principales interprétations proposées, parfois réductrices, avant d’en proposer une autre plus nuancée.

C’est un grand roman, qui n’a pas volé son statut de classique.

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 9 avril 2017 avant de le remanier pour le publier ici.


Henri Bosco, « L’Enfant et la rivière »

3 août 2012

Avant-propos salutaire (ajouté le 10 mars 2013) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est un très beau roman et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de le (re)découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

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Un mot sur l’histoire

Le narrateur est l’enfant, Pascalet, qui vit quelque part en Provence, au début du XXe siècle, en compagnie de sa tante Martine. À quelque distance de leur maison coule une rivière. Pascalet a défense de s’en approcher, mais elle l’attire. Bargabot le braconnier en rapporte régulièrement de succulents poissons.

Un jour, pendant une période où ses parents sont absents, quelque chose fait que la tentation devient trop forte : Pascalet part explorer les environs de la rivière, et, peu à peu, finit par arriver sur la rive. Il s’enfonce dans les espaces sauvages, et à un moment donné il rencontre Gatzo, un jeune bohémien de son âge. A deux, ils explorent le monde de la rivière, peuplé de bruits d’animaux, de silhouettes d’hommes farouches et de toutes sortes de peurs fascinantes.

 Mon avis

L’Enfant et la rivière fait partie des lectures les plus marquantes de mon enfance. Ce n’est pas que j’en aie été fou à l’époque, mais je me suis rendu compte au fil du temps que ce souvenir de lecture persistait avec beaucoup d’intensité. La première fois, je n’avais pas lu le livre moi-même : j’étais petit et ma mère me l’avait lu à voix haute. J’ai fini par le relire beaucoup plus tard et le charme a de nouveau opéré – sans doute pas exactement de la même façon, mais avec la même puissance. Voilà pourquoi c’est un livre auquel je suis très attaché, un roman que je voudrais vous donner envie de lire aussi.

Je crois qu’il y a trois ingrédients qui font beaucoup pour le charme de ce livre : la campagne, le mystère, et son rythme.

La campagne, d’abord : à chaque page on respire l’odeur de l’herbe, de la forêt, de l’eau toute proche, on voit les arbres, les roseaux, on effleure les murs de pierre rugueux des maisons provençales, on entend les oiseaux, on entrevoit un poisson dans le clapotis de l’eau, on sent ses pieds s’enfoncer légèrement dans la boue de la berge où l’on découvre d’autres empreintes… C’est un voyage dans une campagne à demi sauvage, moins domestiquée que maintenant puisque le livre se passe au début du XXe siècle, et particulièrement irrésistible, surtout si l’on est un lecteur qui habite en ville et qu’on ne va pas souvent à la campagne.

Cette campagne, les environs de la rivière, le village, sont nimbés d’un mystère particulier dû au regard du narrateur. Pascalet est un enfant, mais il est présenté avec le sérieux d’un adulte : rien ne met l’enfance à distance, tout nous rapproche de cet âge où le monde est grand, où l’on est attentif aux détails, où tout oscille entre l’enchantement et la lisière du cauchemar – sans oublier la crainte des réprimandes des parents et surtout de tante Martine, qui ajoute le plaisir sulfureux de l’interdit à chaque nouveau pas dans cet univers.

Imaginez Pascalet comme une sorte de Tom Sawyer en plus ambigu : petit garçon bien propre sur lui au départ, il ne bascule jamais complètement du côté du monde sauvage et des voyous comme Sawyer, mais il découvre et défend fermement son droit à l’évasion, ce qu’un adulte appellerait son jardin secret, malgré tous les dangers qu’il renferme. C’est une sorte d’agent double, quelque part entre le Jim Hawkins de L’Île au trésor (insupportable de bonne éducation) et Tom Sawyer ou Huckleberry Finn.

La note qui termine de tisser le sortilège de ce livre, c’est son rythme, qui va de pair avec l’écoulement du temps propre à une promenade à la rivière quand on a fugué, qu’on sait qu’on devrait être rentré, qu’on craint déjà la nuit qui va tomber bientôt, mais qu’on s’attarde encore et toujours jusqu’au prochain tournant, et qu’on sent, sans vouloir se l’avouer, qu’on ne rentrera pas à la maison ce soir, qu’on va dormir dehors.

C’est un livre lent. Je sais que de nos jours, où trop de lecteurs sont bêtement déformés par les thrillers anglo-saxons dopés au suspense facile, la lenteur n’est pas vue comme une qualité. Pourtant c’en est une. On est pris par cette temporalité différente, plus lente, qui n’exclut pas le suspense : bien au contraire, elle le renforce, mais avec une coloration différente, plus subtile. Quelques moments de transgression prennent l’allure d’une petite odyssée, un cri d’oiseau ou un craquement de branche inattendu est une péripétie importante.

Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien d’autre, mais je ne vais certainement pas vous dévoiler les rebondissements de l’histoire. Je veux simplement vous faire ressentir la séduction de ces livres où il s’agit de désir et d’appréhension autant que des événements eux-mêmes, où il ne s’agit pas de recevoir de grosses claques visuelles à chaque page mais de se faire tenir les yeux aux aguets, les narines frémissantes, la peau électrisée par la fraîcheur du vent, le crépuscule équivoque, la silhouette qu’on devine en plein marais et qui est peut-être un bandit ou un animal inconnu. Ce genre d’histoire est à l’aventure ce que le fantastique est au merveilleux : elle tire sa puissance en restant à la limite, en ne dévoilant jamais tout, en laissant deviner et imaginer plutôt qu’en élaborant de grands systèmes dramatiques ou des univers aux contours bien tracés, déjà finis, où tout est déjà fixé.

L’Enfant et la rivière est (je crois) le premier de plusieurs livres qui explorent la même région à la même période, et où l’on retrouve quelques personnages récurrents. L’âne qui apparaît dans le livre est ainsi le personnage principal de L’Âne Culotte, écrit plus tard. Et je crois qu’il y en a encore d’autres, mais je ne les ai pas lus. L’Âne Culotte m’avait beaucoup plu aussi, mais il explore un imaginaire différent, sans tout ce qu’une rivière sauvage donne de trouble à une promenade : l’histoire se passe davantage dans le village, et les fugues explorent plutôt un univers de champs, de sentiers et de vergers retirés.

J’avais découvert ce livre dans la vieille collection « Folio Junior édition spéciale », avec de superbes illustrations crayonnées et aquarellées par Georges Lemoine, auxquelles je ne prêtais pas vraiment attention étant petit, mais que j’ai trouvées admirables en y revenant plus tard : elles regorgent de détails quasi documentaires sur les formes des poissons, des arbres et de leurs feuilles, d’animaux et de paysages magnifiques. Une sorte de petit bestiaire de la campagne doublé d’un herbier et d’un carnet de croquis. J’espère qu’il y a soit une réédition, soit l’équivalent dans les éditions jeunesse actuelles, parce que c’était un superbe travail.

Initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 30 juillet 2012.