Denis Diderot, « Les Bijoux indiscrets »

18 septembre 2012

J’ai lu ce roman dans cette vieille édition au livre de poche. Il y en a de plus récentes !

Les Bijoux indiscrets est l’un des romans libertins de Diderot (avec La Religieuse). Il a été publié sous pseudonyme en 1748.

Par « libertin », il faut comprendre une histoire qui ne s’interdit pas (du tout) de parler de sexualité, mais avec érotisme, et avec une réflexion morale, sociale et philosophique derrière la lettre de l’histoire. L’histoire se déroule au Congo, mais c’est un Congo fantaisiste où l’on n’a pas de mal à reconnaître une transposition du royaume de France à l’époque de Diderot. Sous le couvert d’une sorte de conte à l’orientale, Diderot fait ainsi la satire de toutes sortes d’aspects de la vie à la cour et en France en général, grâce à une intrigue qui autorise toutes sortes de situations burlesques.

Jugez plutôt. Le sultan Mangogul fait un pari avec sa favorite Mirzoza : il est persuadé qu’il n’existe pas une seule femme fidèle à sa cour. Afin de le vérifier lui-même de manière infaillible, il se fait offrir par son génie, Cucufa, un anneau magique pour son usage personnel. Mais cet anneau a la propriété étonnante de donner la parole au sexe des femmes, toujours désigné dans le roman comme leur « bijou ». Et un sexe qui parle a toujours énormément de choses à dire, pour le plus grand désarroi de sa propriétaire, mais pour le plus grand plaisir du sultan et des témoins. Mangogul met ainsi à l’épreuve les plus grandes dames de sa cour, et se renseigne à bon compte sur les intrigues amoureuses − et sexuelles − qui se nouent dans son palais. Les secrets sont trahis, les réputations ruinées…

Mon avis

C’est un livre que j’ai beaucoup aimé au début, mais qui m’a finalement laissé une impression en demi-teinte.

La mise en place de l’intrigue et les premières utilisations de l’anneau sont terriblement réjouissantes, et Diderot tire systématiquement parti des possibilités offertes par son postulat de départ, avec toutes sortes de surprises et de péripéties vraiment drôles, qui se doublent d’une réflexion sur la vie sexuelle et la fidélité, mais aussi, au fil des chapitres, d’une satire des milieux politiques et scientifiques de son temps.

À cela s’ajoute le style de Diderot, alerte et savoureux, sa capacité à planter des personnages en quelques mots et à inventer des noms et des détails très amusants.

Il m’a pourtant semblé que le livre perdait peu à peu l’ingéniosité de ce début, et finissait par peiner à se renouveler, au point que j’ai eu du mal à le terminer. Je m’attendais à ce que la description féroce des défauts des femmes qui forme une partie de la charge satirique du roman soit équilibrée à la longue par une péripétie supplémentaire, par exemple quelque chose qui aurait fait parler aussi les « bijoux » des hommes ! Mais non, on en reste toujours aux femmes…

De ce point de vue, le propos de l’ensemble apparaît finalement assez daté en dépit de son inventivité, et, même en le replaçant dans son contexte historique, je n’ai pas pu m’empêcher de le trouver bêtement misogyne. Il faut tout de même lui accorder qu’il est loin d’être caricatural pour autant, puisque les hommes en prennent aussi pour leur grade, et que la sultane donne régulièrement la réplique au sultan avec beaucoup d’esprit sans lui faire de cadeau. Un tel personnage peut faire penser aux femmes de lettres que fréquentait Diderot et qu’il met en scène dans d’autres ouvrages (je pense à Sophie Volland, qu’il fait apparaître dans Le Rêve de d’Alembert, par exemple). Mais on en ressort content que la représentation des femmes ait quand même un peu évolué depuis le XVIIIe siècle.

Malgré cette conclusion ratée, c’est un livre dans lequel je vous recommande tout de même de mettre le nez, au moins pour sa première moitié réjouissante, surtout si vous n’avez encore rien lu de Diderot. Mais, si cela vous est possible, choisissez une édition récente avec une introduction, des notes, et plus généralement quelque chose qui vous aide à comprendre les allusions et détails présents dans le livre, plutôt qu’une vieille édition de poche quasiment sans rien comme celle que j’ai piochée dans la bibliothèque familiale et qui n’aide pas à apprécier le livre en profondeur.

À vrai dire, à y repenser plus tard au moment de publier cet avis sur ce blog, je suis certain d’être passé à côté d’une partie du propos du roman, tant sa construction savamment hasardeuse et ses allusions aux réalités de son époque réclament au moins quelques notes pour être bien comprises. Ne vous privez pas de ça. Quant à moi, qui sait, ce sera sans doute pour une future relecture !

Du même, j’avais lu (voire étudié) Jacques le Fataliste et son maître, Le Neveu de Rameau, Paradoxe sur le comédien, Le Rêve de d’Alembert, les premiers Salons de peinture et de bons extraits de l’Encyclopédie, mais je n’ai pas encore lu son autre roman libertin, La Religieuse, et Les Bijoux indiscrets a renforcé mon envie de combler tôt ou tard cette lacune… sauf si je déniche d’abord Regrets sur ma vieille robe de chambre.

Et comme c’est un livre qui a la bonne idée d’être paru depuis longtemps, il est disponible en ligne pour rien, par exemple sur Wikisource, ce qui vous permet d’y mettre le nez illico.

Avis posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2012, rebricolé ensuite.


Timothée Rey, « Des nouvelles du Tibbar »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 4 juillet 2010.

Des nouvelles du Tibbar, c’est donc un recueil de nouvelles (paru aux Moutons électriques) qui se déroulent toutes dans un même univers, le Tibbar, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est fantasque, exotique et haut en couleurs. Je l’ai terminé ce matin (après avoir bien pris mon temps pour le lire, autres lectures simultanées obligent) et j’ai beaucoup aimé.

Pour vous donner une idée, je dirais que c’est quelque part entre Jack Vance (pour les peuples exotiques et les péripéties enlevées façon Cugel), Terry Pratchett (pour le mélange d’humour décapant et de ressorts dramatiques sérieux dans un univers qui, lui, ne se prend pas au sérieux) et Lewis Carroll (pour les néologismes jouissifs). L’auteur s’est visiblement fait plaisir en créant son univers, et ce plaisir est communicatif, ne serait-ce qu’à la lecture des cartes géographiques (très détaillées) qui ouvrent l’ouvrage : de l’Océan Tintinnabulant Arctique aux Monts Croustillants, en passant par Ongle, Marasme, les Deux-Ablettes ou la Mer des Sarcasmes, il y a de quoi se régaler entre les jeux de mots et les noms aux sonorités à la fois très « conte de fée » et éminemment francophones (ça change des Eowlyglïnglanglaurunglyyyn, Aeaeae et autres Deepwater). Bref, on est rapidement dans l’ambiance.

L’univers du Tibbar est riche, dense, détaillé, foisonnant – presque trop au début. L’auteur n’a rien laissé dans l’ombre, que ce soient la géographie, l’histoire des différents pays, les peuples, la faune et la flore, la mesure du temps et des longueurs… et il ne prend pas nécessairement la peine de tout détailler par le menu. Du coup, le lecteur qui attendait une description claire de ce qu’est un Mafflu, un houle-bec ou un tnufle risque de rester sur sa faim. L’univers se constitue par petites touches, on accumule les informations au fil des textes. Je pense que c’est un parti pris, que l’on peut critiquer ou non. De mon côté, j’ai eu un peu de mal avec certains passages un peu trop plein d’allusions partant dans tous les sens, mais ensuite ça va rapidement mieux, et il m’a semblé aussi que les nouvelles gagnent en cohérence et en maîtrise de ce point de vue au fil du volume.

Qu’on se rassure, ça n’empêche nullement de profiter de l’univers, au contraire. La nouvelle qui ouvre le recueil, Sur la route d’Ongle, est une parfaite entrée en matière : un bout de chemin en… bus, où l’on voit se presser toute la diversité des peuples du Tibbar, et où on a un aperçu réjouissant de la vie quotidienne, qui n’est pas de tout repos. Le ton est assez « pratchettien », mais trouve peu à peu son style propre.

La deuxième nouvelle, Mille et mille surgeons du Foisonneur, est celle qui souffre le plus à mon avis du défaut de foisonnance excessive dans les passages de voyages. Cela n’empêche pas de profiter de la nouvelle, originale, qui nous fait découvrir les Sylvains, esprits gardiens des forêts du Tibbar, et qu’on recroise par la suite, en particulier dans Le Tronc, la Grume et le Fluent, qui, comme le titre l’indique, est un hommage – réussi – aux westerns de Sergio Leone.

Lacnae B’Asac, texte plus sérieux et plus dramatique, nous plonge dans les intrigues politiques et les affaires des magiciens, et montre avec succès que le Tibbar ne se résume pas à ses aspects humoristiques, loin de là. Dans l’antre du Sanguinaire retourne à un ton plus léger, pour un texte court, typiquement « nouvelle », avec sa chute inattendue et originale. Y répond, un peu plus loin, Magma Mia ! les deux textes traitant des dragons du Tibbar – les efafnrs – de deux façons très différentes.

Entre les deux vient Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante. Le titre laisse penser à un texte purement humoristique, de même que le pitch, d’ailleurs : un groupe de voleurs dérobe un dieu-tomate à ses adorateurs. Mais laissez-moi vous dire que c’est beaucoup, beaucoup plus inquiétant que ça n’en a l’air. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces Nouvelles du Tibbar : osciller en permanence entre la light fantasy la plus débridée et un ton grinçant, inquiétant, voire franchement sombre. Et ça marche très bien.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que, humour ou pas, l’écriture de Timothée Rey est soignée et témoigne déjà d’une maîtrise certaine. Le style brasse allègrement les tournures familières des paroles des personnages, l’usage de la narration au présent ou au passé composé, de tournures orales, etc. et des descriptions au vocabulaire très riche, parfois empreintes d’une réelle poésie. L’écriture, à mon avis, n’a pas grand-chose à envier à celle d’un Jean-Philippe Jaworski sur le plan de la maîtrise de la langue et de la recherche stylistique. A cette différence que Timothée Rey n’a pas systématiquement recours aux grandes orgues et à l’épique sérieux : son approche est plus ludique, plus hybride, mais nullement moins ambitieuse.

J’avais beaucoup aimé la première moitié du recueil, mais j’ai été définitivement scotché par la seconde. A partir de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre, un superbe récit d’espionnage magique au souffle incontestable (au point qu’on regretterait presque qu’il n’ait pas donné lieu à un roman ou à une novella), le recueil prend un ton plus sérieux, plus épique et plus poétique, en même temps qu’il devient plus franchement novateur sur le plan du texte lui-même. Les sortilèges de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre donnent ainsi lieu à des innovations typographiques d’un très bel effet.

Jeunes sirènes lascives pour matelots bourrus nous fait franchement basculer dans l’horreur, en nous mettant aux prises avec un sortilège particulièrement retors. Mon père, ce bouffon au sourire si torve et Deux hougôlouns dans le vent du soir donnent au recueil une conclusion grandiose, ces deux nouvelles étant particulièrement abouties sur le plan du style et de la maîtrise du récit : le Tibbar y trouve définitivement son atmosphère propre et apparaît dans toute sa splendeur, pleine d’une poésie d’outre-monde, où l’on passe tour à tour du rire au rire jaune, de la contemplation émerveillée ou rêveuse au frisson d’inquiétude ou d’horreur. J’ai vraiment beaucoup aimé ces deux derniers textes…

Et entre les deux, comme pour contredire ma répartition du recueil en deux moitiés, drôle puis plus sérieuse, Le Jardin de nains du Ninja radin offre à nouveau un texte court et léger, très réussi, où l’on voit un elfe apprenti pirate qui m’a fait immédiatement penser à Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, allez savoir pourquoi.

C’est donc un recueil que j’ai beaucoup aimé, et qui m’a donné l’impression de s’améliorer au fil des textes (alors même que, comme je l’ai dit, les premiers sont déjà très bien).

Ce serait difficile de bien rendre compte de l’inventivité langagière de Timothée Rey dans ces textes – il a recours aussi bien à des termes de la langue littraire, des mots rares, surannés, techniques, voire précieux, qu’à toute une série de néologismes de son cru qui sont pour beaucoup dans « l’identité textuelle » du Tibbar. Peu importe finalement l’absence de descriptions précises et bien sages, on s’habitue assez vite à imaginer les cavaliers tnufles montés sur leurs ônuflons, sillonnant parmi les pipompins sur la route de l’Honafre majeure pendant plusieurs lunescycles.

Ajoutons à cela la belle présentation réalisée par les Moutons électriques, chaque nouvelle étant ornée d’un frontispice en forme de document tibbarien qui plonge encore davantage dans l’ambiance (du panneau de station de bus à la reproduction d’un sortilège top secret en passant par le diplôme de magie ou la photographie d’un oeuf volant).

Bref, une belle découverte (qui me rend bien bavard, mais j’ai vraiment beaucoup aimé), que je ne peux que vous recommander chaudement, et qui rend impatient de lire les prochains textes de l’auteur!


Jérôme Noirez, « Le Carnaval des abîmes » (« Féerie pour les ténèbres », 3/3)

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Nestiveqnen le 20 avril 2007.

Je ne sais pas bien quoi dire où, donc je vais d’abord parler un peu de ce volume 3 et dire ensuite des choses sur la trilogie en général, maintenant que je l’ai finie.

Je crois que ce volume 3 est mon préféré, à la fois par le style et par l’atmosphère, toujours très sombre mais jamais exempte d’humour ni de tendresse (probablement du fait des personnages principaux de ce dernier tome), et probablement même un peu moins sombre que le tome précédent (où pour le coup on plongeait dans l’horreur jusqu’aux cheveux). L’intrigue générale trouve son aboutissement et les bizarreries du monde sont expliquées… en partie. Bon, en fait je ne peux rien dire sans risquer de révéler la fin aux gens qui ne l’ont pas lu, donc je ne vais pas dire grand-chose là-dessus ; je me contente de dire, pour les gens qui reprocheraient à l’univers d’être trop « accroché » au monde réel, que l’équilibre entre un monde autonome et séparé et une « dimension parasite » au monde réel est maintenu et plutôt bien dosé (je trouve). On pourrait reprocher au cycle cet ancrage, même partiel, dans le monde réel du XXe siècle, mais il me semble que ce serait injuste, car paradoxalement une bonne partie de l’identité de ce monde se fonde là-dessus – un peu comme les Cités obscures, dans un genre très différent – et cela apparaissait clairement dès le premier tome.

Sur la trilogie en général, maintenant. Elle est excellente, originale, novatrice. Bon, mais pourquoi ? Parce qu’elle combine plusieurs éléments très travaillés qui, combinés entre eux, donnent à lire quelque chose de nouveau.

L’univers, d’abord. Il est d’une richesse incroyable – même si vu sur la carte, comme ça, ça a l’air plutôt petit comme pays, il ne faut surtout pas s’y fier. Dès le début on est plongé dans ce monde bizarre, avec sa géographie, son histoire, ses différentes populations partageant une même culture : le tout donne une impression de grande cohérence, et montre un gros travail en amont (la richesse du cadre n’a rien à envier à un background de jeu de rôle – le style et les personnages en plus). Un trait intéressant de cet univers, outre son caractère résolument composite et hétéroclite, est qu’il tend à équilibrer les éléments merveilleux et « spectaculaires » avec toutes sortes d’éléments « ordinaires » du quotidien, ce qui compense le côté course-poursuite-fin-du-monde de l’intrigue en donnant aussi à voir ici et là des détails qui montrent un monde bien installé, avec son vécu et sa « patine ».

La langue, ensuite. Difficile de séparer les deux. D’abord c’est écrit au présent. Excellente idée ! Pas de passé lointain ni d’extraits d’archives historiques qui tiennent, l’intrigue se fait devant nous, avec toute l’incertitude que suppose le présent – l’angoisse et la peur y gagnent en efficacité. Ensuite, le style, très reconnaissable (déjà bien affirmé dans les nouvelles publiées dans Faeries), et qui fait beaucoup pour l’univers. D’abord par l’entremise d’un grand nombre de néologismes, que Noirez emploie sans didactisme apparent, au détour d’une phrase, quitte à ne les expliciter que plus loin. On ne comprend pas tout tout de suite, il faut parfois une petite minute avant de se souvenir du sens exact d’un de ces termes quand on le rencontre après un long intervalle, mais ça ne devient jamais vraiment gênant. Surtout, les néologismes, de même que les noms propres, sont particulièrement bien trouvés.

A plusieurs égards, le cycle fait penser aux Chroniques des crépusculaires de Gaborit : un monde riche et original, à l’atmosphère et au ton bien posé, et bénéficiant d’un travail soigné sur la langue – on a vraiment affaire à un univers de fantasy à la française, ou plutôt « francophone » au sens propre du terme : pas d’Elendil ou de nightstalker dans le lot, mais des esmoignés, des ossifiés, la Technole, les pénonages, Grenotte, Caquehan… Cette attention à la langue se retrouve partout dans le style : le vocabulaire employé est large et divers, emprunte à des dialectes techniques et à l’argot, voire à l’ancien français : on apprend des mots, et on se demande parfois où passe la frontière entre mot peu connu et néologisme. Même chose pour les insultes, qui font passer le capitaine Haddock pour un pauvre malheureux dépourvu de toute imagination. Et c’est un régal !

L’univers de Féerie pour les ténèbres est probablement le monde le plus crasseux et le plus affreux que j’aie jamais lu. Entre les rebuts, les gens qui plongent dedans, les rioteux, les horreurs diverses et variées, sans oublier le cambouis, la bave, le sang, etc., on est loin des jolies bois en fleur de la Lothlorien et des mâles barbares aux pectoraux luisants de santé et d’huile. On est plutôt dans la patine de crasse d’un univers à la Blade runner ou à la Shadowrun, la technologie futuriste en moins et les pannes en plus, si bien que par endroits on pense à des délires steampunk mais appliqués au XXème siècle. On est même parfois dans la franche scatologie, cf. les premières apparitions de Grenotte et Gourgou. Voire dans l’horreur de chez horreur, avec les excrucieurs de Sainterel et leurs atroces treize reliques…

Et pourtant… tout ça passe très bien. On est parfois dans les affres de l’horreur la plus noire, et certains personnages sont bizarres à souhait, mais par je ne sais quel miracle, ça ne devient jamais glauque.

Ou plutôt si : tout est dans le style. Le récit est narré par un narrateur extérieur aux personnages, qui ne se place jamais complètement en focalisation interne (comme c’est le cas chez Hobb ou Martin par exemple) mais passe d’un personnage à l’autre sans jamais s’en détacher complètement très longtemps, et en gardant toujours une certaine distance. Ce qui fait passer beaucoup de choses, et permet de cotoyer toutes sortes de bizarreries tout en gardant sa tête dans les environs des épaules. La voix du narrateur est, la plupart du temps, d’une grande neutralité – ce qui rend certains passages d’autant plus horribles, dans des cas où il ne dénonce rien mais donne à voir. En revanche, de petites notations ici et là montrent de quel côté est le narrateur, de quels personnages il invite le lecteur à se moquer et desquels à se sentir proche. C’est extrêmement discret, mais cela évite par exemple de faire supporter au lecteur des passages qui se complairaient dans la perversité (on imagine avec effroi ce que pourrait donner une scène racontée en focalisation interne complète du point de vue d’un excrucieur, ou de Quiebroch, ou de Charnaille) et cela donne lieu à toutes sortes de passages moqueurs ou au contraire attendris à l’égard de tel ou tel personnage (Grenotte et Gourgou, par exemple). Et dans le même temps, le narrateur ne se pose pas en défenseur d’une morale préétablie, ce qui laisse au lecteur la liberté de juger. Que penser de ce monde bizarre, biscornu, baroque, crasseux, effroyable et adorable en même temps ? Que donne-t-il à penser sur nos rapports à la chair, par exemple, ou au monstrueux, ou à la saleté, ou à la technologie ? Plein de choses, bien sûr, mais les conclusions ne sont pas tirées d’avance.

A l’issu de la lecture, pourtant, le lecteur sera sans doute surpris de voir à quel point on peut s’attacher à Grenotte, regarder Estrec avec les yeux aimants de Malgasta, trouver de la poésie non seulement chez Grenotte et Gourgou mais aussi dans les chansons de Jobelot (qui pourtant m’avait fait redouter le pire à sa première apparition) voire dans les improbables compositions vivantes de Charnaille, et même – c’est dire ! – se prendre d’affection pour un fraselé.

Post-scriptum en juillet 2012 : fin 2011, une version remaniée de Féerie pour les ténèbres a été publiée en deux tomes aux éditions du Bélial. Outre la trilogie revue et corrigée, elle inclut l’ensemble des nouvelles se déroulant dans le même univers et publiées par Noirez dans des revues, ce qui est une excellente idée car celles que j’ai lues étaient d’un très bon niveau, ainsi qu’un ou deux textes inédits. Je n’ai pas encore lu cette version remaniée, mais je suis très content de savoir cette trilogie, qui m’a durablement marqué, soit de nouveau accessible.