[BD] « La Jeunesse de Picsou », de Don Rosa

28 juillet 2012

La couverture de La Jeunesse de Picsou en finnois. (Oui, je vais vous la trouver en français, une minute…)

Picsou, Donald et les Castors Junior sont quelques-uns des personnages les plus connus de l’univers de la firme américaine Disney. Ces personnages ont été inventés par le dessinateur et scénariste américain Carl Barks (1901-2000), qui a également inventé les Rapetou, Géo Trouvetou, Miss Tick et d’autres encore. Donald est né sous son crayon en 1934 au moment où Barks était employé par Disney comme dessinateur d’animation, et Picsou un peu plus tard en 1942. Mais connaissez-vous les BD de Don Rosa, admirateur et émule de Barks dans la réalisation d’aventures de Picsou ? Non ? Eh bien, vous manquez quelque chose.

Comment ça, la jeunesse de Picsou ?

Don Rosa, né en 1951, est un dessinateur américain et surtout un grand admirateur de Carl Barks. Il s’est très vite pris d’affection pour les histoires de canards, et particulièrement pour le personnage de Picsou. A partir des années 1980, il commence à dessiner pour Disney, et en vient à compiler toutes sortes d’informations sur la famille de Donald et de Picsou, en particulier à partir des allusions présentes dans les histoires de Carl Barks.

En 1991-92, il en tire une excellente série, The Life and Times of Scrooge McDuck, traduite en français sous le titre La Jeunesse de Picsou, qui compte à l’origine douze épisodes auxquels Rosa ajoute quelques épisodes intercalaires par la suite. Comme son nom ne l’indique pas, cette série raconte non pas seulement la jeunesse de Picsou mais une bonne partie de sa vie, dans l’ordre chronologique, en se concentrant sur les principales aventures au cours desquelles il amasse son immense fortune, depuis le tout premier sou.

Et ce n’est pas rien, car Picsou, avant d’être un vieil oncle aigri veillant sur son immense fortune, a vécu une enfance sans le sou au sein d’un clan écossais réduit à la plus extrême pauvreté, et a dû très vite commencer à travailler pour nourrir sa famille. À ce moment-là, c’est encore un canard adorable, aussi généreux que vaillant. Il gagne son premier sou, et, quelque temps après, s’embarque pour les États-Unis dans l’espoir d’y faire fortune. L’Amérique de Picsou, c’est alors celle de Tom Sawyer et de Jack London : celle des navires à vapeur du Mississippi, de la conquête de l’Ouest, et bientôt de la ruée vers l’or, qui entraînera Picsou au Klondike. Le jeune canard affronte les pires difficultés pour se sortir de la misère, lui et sa famille. C’est au fil de ces péripéties, puis, par la suite, pendant qu’il voyage dans tous les coins du monde pour bâtir son empire financier, qu’on le voit devenir peu à peu l’infâme grippe-sou que l’on connaît.

Voilà. La première publication en français dans laquelle j’ai lu cette série : le hors-série de Picsou Magazine paru en avril 1998.

 Picsou selon Don Rosa

Le style graphique des BD de Don Rosa est un peu différent de la BD disneyenne de base telle qu’on peut la feuilleter dans Le Journal de Mickey. Il est plus détaillé et un peu plus réaliste (Don Rosa a commencé sa carrière dans les BD humoristiques pour adultes, mais il reste très fidèle à l’esprit et à l’allure générale des canards de Disney). Son dessin est très soigné, et surtout il a un grand sens du détail, qui rend ses BD particulièrement riches et agréables à lire et à relire. Les couleurs ne sont pas moins travaillées, mais sont souvent modifiées selon les (ré)éditions, en particulier dans les magazines : mieux vaut se référer à des intégrales pour les contempler telles que l’auteur les a prévues.

Les scénarios sont eux aussi très soignés : les aventures de Picsou et de Donald y sont replacées dans un univers vaste et foisonnant, avec ses héros, ses généalogies et sa chronologie interne, mais l’ensemble ne devient jamais trop rigide, et Don Rosa s’amuse à multiplier les allusions à des épisodes précédents, en premier lieu aux histoires de Barks (par exemple le pays des œufs carrés). De ce fait, les personnages de Picsou, Donald et compagnie prennent davantage de profondeur, et leurs aventures se changent en une véritable épopée.

Et en parlant d’épopée, Don Rosa, pour ne rien gâcher, est aussi un grand amateur de mythes, et dans les autres aventures de Picsou qu’il a dessinées en dehors de ce cycle, il ne rate jamais une occasion de confronter ses personnages à des personnages des mythologies et des folklores du monde entier, qu’il s’agisse des mythes récents (ceux du Far West américain et de la ruée vers l’or) ou des mythes antiques (Picsou est-il vraiment plus riche que Crésus ? Il va le vérifier, évidemment ! Les trésors magiques du Kalevala ? Ils ont été voir aussi). La chose devient particulièrement jouissive quand les Castors Juniors s’en mêlent.

La première page du premier épisode, « The Last of the Clan McDuck », paru en 1992. Nous y découvrons Picsou enfant en 1877.

Un Picsou compatible adultes (ou du moins plus que d’habitude)

Autant toute une partie des BD que j’avais pu lire dans Le Journal de Mickey ou Picsou Magazine me laissaient déjà un peu sceptique quand j’étais petit et ont désormais disparu corps et biens dans les brumes de ma mémoire, autant La Jeunesse de Picsou se distinguait par sa qualité. Bien des années plus tard, je me suis rendu compte que beaucoup des aventures que j’avais le plus appréciées étaient dues (outre Carl Barks) au crayon de Don Rosa, et j’ai découvert non pas seulement avec nostalgie, mais avec un plaisir renouvelé, quelques-unes de ses BD que je n’avais pas eu l’occasion de lire à l’époque. Ce sont des bandes dessinées d’aventure que l’on peut toujours apprécier à l’âge adulte, tant pour la qualité du dessin et les scénarios bien ficelés que pour les multiples allusions historiques et culturelles. Le travail de Don Rosa sur la généalogie de la famille de Picsou et sur la chronologie de ses aventures y est pour beaucoup : au lieu d’être intemporelles et perpétuellement adaptées au goût du jour, elles se trouvent ancrées solidement dans l’histoire mondiale réelle, celle du tournant des XIXe-XXe siècles.

C’est au point que Don Rosa s’est imposé de ne jamais dessiner Picsou au-delà d’une certaine époque : il ne le représente jamais avec un ordinateur ou un téléphone portable, par exemple, pour la bonne raison que, dans la biographie cohérente qu’il a construite à partir des BD de Barks, Picsou naît en 1867… par réalisme, Rosa a dû imaginer une date pour sa mort, et l’imagine mourir centenaire, en 1967 (mais sa mort n’est pas racontée dans ses aventures). Tous les dessinateurs Disney ne respectent pas cette chronologie, mais, dans l’œuvre de Don Rosa, elle fonctionne très bien.

Don Rosa apporte par ailleurs une plus grande attention à la psychologie des personnages, et ne recule pas devant des sujets sérieux voire tristes, notamment le deuil, que d’autres BD jeunesse préfèreraient éviter complètement. Conjugué au sens de l’épique et à l’humour débordant de Rosa, cette capacité à aborder des sujets sérieux confère à l’univers de Picsou et de Donald une plus grande richesse. Ajoutez à cela, dans certains albums, une volonté manifeste d’éveiller la curiosité des jeunes lecteurs pour l’histoire, les mythologies, la littérature et la culture en général, et vous obtenez d’excellentes BD jeunesse très compatibles avec un public adulte.

Vous l’aurez compris, Don Rosa a adopté une approche nouvelle, différente, érudite et presque « documentaire » envers l’univers de Picsou et les BD de Carl Barks en général au moment de réaliser sa propre série. Non que les précédents dessinateurs Disney n’aient pas eux aussi fait des allusions, des clins d’yeux, des hommages etc. dans les cases de leurs propres aventures (bref, eux aussi connaissaient déjà les joies secrètes de l’intertextualité, pour parler comme Gérard Genette), mais Rosa a été le premier à ma connaissance à placer ce travail savant au centre de son projet.  Ses propres BD s’appuient sur ce gros travail de rassemblement et d’organisation des informations préexistantes sur Picsou pour réaliser une mise en ordre systématisée de sa vie et de son univers en général. C’est une logique différente, disons une « logique d’univers », que Barks lui-même n’avait jamais adoptée à ce point, trop occupé sans doute à inventer ses personnages, à hésiter entre plusieurs possibilités, à partir dans plusieurs directions au fil de ses publications. L’avantage, c’est que les BD de Rosa y gagnent en cohérence d’ensemble. L’inconvénient, c’est que l’univers y perd sans doute un peu en liberté et n’a plus le même genre de richesse. D’une BD à l’autre on est sûr de retrouver la même version, la même chronologie, les allusions aux mêmes événements, aux mêmes personnages.

Ce côté très sérieux, très ordonné, très appliqué des BD de Rosa est sans doute le seul défaut qu’on puisse leur trouver. Pourtant, cela ne nuit pas vraiment au plaisir de la lecture. En dehors de La Jeunesse de Picsou, qui est la BD qui avait le plus besoin d’un tel travail (considérable, d’ailleurs), Rosa sait aussi écrire des aventures complètement différentes et inventer à son tour de nouveaux personnages. Et même à l’intérieur de La Jeunesse de Picsou, cette cohérence d’ensemble ne l’empêche pas de faire foisonner les détails, de mettre en scène des péripéties drôlissimes, de donner régulièrement dans l’absurde… bref, c’est vraiment par honnêteté que j’ai essayé de lui trouver un défaut !

Quelle édition ?

Où trouver des BD de Don Rosa ? Eh bien, je les avais découvertes à l’époque dans le magazine pour enfants Picsou Magazine, où elles sont régulièrement rééditées (sinon, pillez vos petits frères et soeurs ou plongez dans vos archives). Mais on peut aussi les acheter sur Internet… ou en avoir un aperçu sur les sites, pages et groupes divers consacrés à l’auteur un peu partout sur la Toile.

L’idéal et le plus fiable, si vous lisez l’anglais, est de mettre la main sur une édition intégrale américaine. Celle que j’ai trouvée et qui me paraît vraiment bien faite a été publiée par Boom! Studio en 2010 sous le titre The Life and Times of Scrooge McDuck. Elle compte deux volumes, auxquels s’ajoute un troisième volume sous-titré Companion qui regroupe les épisodes intercalaires ajoutés par Rosa à la série d’origine.

Mais à l’heure où j’écris, j’ai appris via Comics Chronicles que la parution d’une intégrale Don Rosa chez Glénat est prévue pour décembre 2012, avec La Jeunesse de Picsou pour premier tome. J’espère qu’elle sera de bonne qualité, car ce serait autre chose que les énièmes rééditions dans Picsou Magazine à la qualité quelque peu aléatoire…

EDIT le 9 décembre 2012 : Le premier tome de l’intégrale Don Rosa chez Glénat est paru comme prévu, sous le titre complexe « Intégrale Don Rosa. La grande épopée de Picsou, tome 1 : La Jeunesse de Picsou 1/2 ». Le tome regroupe la série initiale des 12 épisodes et correspond donc au premier tome de l’intégrale américaine de Boom! Studio. Je suppose que le second tome regroupera les épisodes intercalaires. Mais ce titre complexe laisse attendre aussi les autres aventures de Picsou dessinées par Don Rosa, voire ses autres BD Disney mettant en scène Donald ou d’autres personnages encore… Ce serait une bonne chose : l’avenir nous dira si ce programme de publication ambitieux parviendra bien à son terme.

EDIT le 6 février 2013 devant de nombreux mots-clés aboutissant à cet article : non, je ne connais aucune adaptation de cette BD en film ou série animée pour le moment. Oui, il faudrait en faire une (mais en faisant les choses bien). En attendant, certains épisodes de la série animée La Bande à Picsou (DuckTales en VO) reprennent très ponctuellement des épisodes de la jeunesse de Picsou (mais seulement des éléments déjà évoqués par Barks, puisque la série animée date de 1987-1990 et est donc nettement antérieure à la BD de Don Rosa).

EDIT le 9 février 2013 : dans une réédition récente de l’ensemble de ses bandes dessinées chez Egmont, Don Rosa voulait insérer un texte expliquant les raisons qui l’ont amené à cesser de dessiner ; Disney ayant refusé l’insertion de ce texte dans le livre, Don Rosa a mis le texte en ligne sur le site career-end.donrosa.de. Si vous lisez l’anglais, c’est une lecture extrêmement instructive, à la fois sur le parcours personnel de Don Rosa et (surtout) sur ses conditions de travail et de rémunération chez Disney. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’a jamais touché de royalties pour les multiples rééditions de ses bandes dessinées… détail sur la page en question.

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Les couvertures des trois volumes de l’intégrale chez Boom! Comics (2010) et la couverture du premier tome de l’intégrale française chez Glénat parue en décembre 2012.

Écrit à l’origine le 23 août 2007, remanié et étoffé en juillet 2012. Édité le 9 décembre 2012 pour ajouter le visuel définitif de la traduction Glénat.

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Laura Ingalls Wilder, « La Petite Maison dans la Prairie »

19 juillet 2012

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 22 mars 2012.

Ça y est, j’ai tout lu ! Et je suis vraiment content de m’être replongé dans mes livres « jeunesse » pour rattraper cette lecture très en retard.

C’est un très beau voyage, et la plupart des volumes sont absolument passionnants même pour un lecteur adulte. Seul le style assez simple des premiers tomes (à mon goût, c’était, disons, les deux ou trois premiers de La Petite Maison dans la prairie, et aussi La Petite Maison dans les Grands Bois) pourra rebuter certains lecteurs, mais le « fond » peut apprendre énormément de choses à n’importe qui, et on trouve même régulièrement des termes techniques concernant l’agriculture, la couture et d’autres domaines artisanaux de ce genre qui relèvent carrément du registre des mots rares (heureusement, leur sens est souvent rendu clair par le contexte).

Allez, je m’essaie à un compte rendu tome par tome…

La Petite Maison dans les Grands Bois. Je l’ai lu en dernier, mais c’est en réalité le premier livre publié et celui qui constitue le « premier épisode » chronologiquement parlant (cf. la liste chronologique de Soleil* ci-dessus). Ce livre relate la petite enfance de Laura dans la maison de ses parents dans les Grands Bois, dans le Wisconsin. C’est un volume très court, et, par son style, c’est celui qui m’a donné le plus l’impression d’être spécifiquement écrit pour de jeunes enfants. Mais l’écriture reflète aussi la vision des choses qu’a Laura, encore toute jeune.

Il est question du quotidien de la famille Ingalls, que l’on découvre pour la première fois, avec les parents, Charles et Caroline, les deux soeurs Marie et Laura, et bébé Carrie, la cadette – sans oublier Jack, le bouledogue, et Black Susan la chatte (qui reste dans le Wisconsin au moment du départ des Ingalls). On découvre aussi un certain nombre d’habitudes familiales qui perdurent ensuite, principalement les soirées où le papa joue du violon et chante des chansons. Les péripéties du livre tournent autour de tout ce que la vie dans une forêt encore en bonne partie sauvage peut avoir d’aventureux (rencontre avec des ours, des pumas ou des cerfs) mais aussi en bonne partie du quotidien de la vie domestique, très dépaysante en elle-même puisque les Ingalls, comme tous les colons de l’époque, font à peu près tout eux-mêmes, de la chasse et du jardinage jusqu’à la fonte des balles de fusil ou à la fabrication d’étagères. Tout est décrit, pas forcément de façon très longue mais toujours avec une assez grande précision. C’est une des principales caractéristiques de la série et pas la moins impressionnante.

La Petite Maison dans la prairie. Le volume qui a donné son nom à la série décrit le voyage et l’installation des Ingalls à l’Ouest, dans la Grande Prairie, en plein territoire indien. C’est le volume le plus manifestement « conquête de l’Ouest » de la série. Tout y est : la famille emportant toutes ses possessions dans un chariot bâché en route vers l’Ouest, les vastes territoires inexplorés à traverser, la grande prairie où rôdent les bêtes sauvages et les Indiens, et l’atmosphère de début de partie de jeu de gestion où absolument tout est à construire. Au départ les Ingalls n’ont absolument rien à part leur chariot et deux-trois affaires et sont absolument seuls (ils rencontrent quelques autres colons par la suite, mais c’est de loin le tome le moins peuplé de la série), et on voit comment peu à peu ils se construisent une maison, mettent la terre en culture, se battent contre toutes sortes de difficultés, font face aux bêtes sauvages et aux maladies… Les rapports des colons avec les Indiens sont très intéressants aussi, on sent l’esprit de l’époque et dans le même temps une sorte d’humanisme pragmatique de la part de Charles Ingalls (tandis que Caroline est beaucoup moins ouverte sur le sujet). C’est d’ailleurs la question du territoire indien qui oblige les Ingalls à… repartir, car ils s’étaient aventurés hors territoire américain et le sol est aux Indiens ! Tout ça pour rien, on reprend le chariot bâché et on recommence.

Tome 2 : Au bord du ruisseau. Les Ingalls ont déménagé un peu moins à l’Ouest et s’établissent au bord du ruisseau, où ils vivent d’abord dans une maison déjà existante creusée dans la berge (ce qui ne va pas sans avantages… et inconvénients cocasses). Laura et Marie vont pour la première fois à l’école et se font des camarades de classe. Elles rencontrent aussi Nelly Oleson, qui devient un personnage de pimbêche détestable pour toute la série. Les grandes péripéties de ce tome tiennent à la difficulté de l’agriculture dans la région, principalement à cause d’une terrible invasion de sauterelles qui réduit à néant un an de récolte.

Tome 3 : Sur les rives du lac. Nouveau déménagement (et même, dans ce tome, nouveaux déménagements) pour les Ingalls, qui viennent s’installer sur les bords du Lac d’argent. Le début du tome est marqué par l’annonce d’un événement dramatique, survenu dans le temps non raconté entre les deux tomes : Marie est devenue aveugle après que toute la famille a attrapé la scarlatine. Même après ne l’avoir côtoyée que pendant un tome, ça faisait quelque chose de l’apprendre. La suite de la série revient très régulièrement sur la façon dont Marie vit ce handicap et sur ce que les Ingalls font pour lui assurer une bonne éducation malgré sa cécité (surtout dans le tome 6). Ce handicap contribue encore à resserrer les liens entre les deux soeurs. Après le voyage, qui se fait en train puis en chariot, la famille s’installe dans une maison relativement isolée, mais les Ingalls ont quelques voisins, dont une cousine de Laura, Lena, avec qui elle se lie d’amitié. Charles Ingalls va travailler au chantier d’une voie de chemin de fer qui se construit non loin de là, et tisse des liens avec les autres travailleurs, allant jusqu’à prendre des responsabilités et intervenir avec sagacité à l’occasion d’un conflit. La famille passe l’hiver isolée dans une maison confortable, puis assiste au printemps à la ruée des colons vers les concessions. Charles prend part à la ruée et obtient une concession pour un terrain non loin de là. Une ville surgit de terre en quelques mois : c’est De Smet, où les Ingalls décident de se fixer.

Tome 4 : Un enfant de la terre. Ce tome quitte pour un temps l’histoire de la famille Ingalls pour s’intéresser aux Wilder, et a pour personnage principal Almanzo Wilder, le futur mari de Laura, à l’époque où il a environ neuf ans. Almanzo est brièvement apparu à la fin du tome 3, ce qui assure un minimum de cohérence entre les tomes, même si en réalité Un enfant de la terre a été écrit avant le reste de la série (c’est l’éditeur qui en a fait le tome 4, mais ça ne marche pas trop mal).

J’ai eu l’impression que la série et son écriture franchissaient un saut qualitatif à partir de ce tome. C’est peut-être dû au fait que la galerie des personnages de ce volume est particulièrement intéressante, tout comme le quotidien de la famille Wilder. Des Ingalls, qui ont une vie assez précaire, on plonge dans le quotidien d’une vaste propriété agricole où le père possède plusieurs champs et élève des chevaux. Là encore, toutes les activités qui font marcher la propriété sont décrites avec soin, et au milieu de tout ça le jeune Almanzo apprend et espère obtenir un jour la confiance de son père pour pouvoir s’occuper d’un de ces poneys qu’il aime beaucoup. A neuf ans, il commet encore pas mal de maladresses parfois très drôles, mais son père ne perd pas une occasion de faire de lui un bon futur propriétaire ; heureusement, la « morale » de l’histoire n’est pas directement reprise à son compte par la narration elle-même et reste principalement confinée aux propos du papa, ce qui permet d’en penser ce qu’on veut (mais en même temps ça colle parfaitement aux réalités de l’époque).

Tome 5 : Un hiver sans fin. Nous retrouvons les Ingalls, toujours à De Smet, quelques années après la fin du tome 3 (Laura entre alors dans l’adolescence, tandis qu’Almanzo a dix ans d’avance sur elle). Au cours d’une des premières péripéties du tome, Laura croise Almanzo, mais très brièvement. Le reste du volume se concentre, avec une belle cohérence narrative, sur un hiver particulièrement rigoureux auquel les citadins survivent avec difficulté et à l’occasion duquel Almanzo et son ami Cap Garland ont l’occasion de se distinguer. La ville a beau s’être un peu étendue, elle est entièrement isolée au moindre blizzard puisque la circulation des trains est rendue impossible. On avait déjà eu un aperçu bref mais marquant de ce qu’était un blizzard dans le tome 2, mais dans ce tome c’est sans comparaison.

Tome 6 : La Petite Ville dans la prairie. Comme son nom l’indique, c’est le plus « urbain » de la série. De Smet s’étend et se développe peu à peu, et les Ingalls s’intègrent à la population. La première moitié du tome a pour enjeu principal l’envoi de Marie dans un collège pour aveugle, ce qui suppose de compléter la somme d’argent importante que la famille a déjà commencée à économiser au cours des tomes précédents. Le départ de Marie a lieu environ à la moitié du livre.

Le tome se concentre ensuite à nouveau sur les relations sociales de Marie, Laura et Carrie à l’école, avec des personnages comme Mary Power et Minnie Johnson, et aussi Nelly Oleson, qui fait son grand retour en tant qu’ennemie principale des soeurs Ingalls (et d’un peu tout le monde aussi, en fait). On retrouve également un personnage du tome 4, Eliza Jane, l’une des soeurs d’Almanzo, qui est devenue institutrice mais ne s’en sort pas particulièrement bien. La fin du tome voit Laura travailler d’arrache-pied dans l’espoir d’obtenir enfin un diplôme qui lui permettra d’enseigner et de payer ainsi les frais de collège de Marie pour les années suivantes. Dans le même temps, Almanzo commence à voir Laura régulièrement, même si celle-ci ne semble pas du tout voir à quoi il veut en venir.

Tome 7 : Ces heureuses années. Laura a obtenu son premier diplôme et se retrouve aussitôt bombardée institutrice dans une école à des dizaines de kilomètres de chez elle. Hébergée par les Brewster, une famille où l’atmosphère est aussi tendue que déprimante, elle doit affronter tant bien que mal un quotidien pénible entre ses hôtes peu aimables et les difficultés de ses débuts dans l’enseignement, le tout au cours d’un hiver glacial. Les choses lui sont facilitées par Almanzo, qui prend sur lui de venir la chercher en traîneau chaque semaine afin qu’elle puisse passer les week-ends chez elle.

Après cette première expérience mouvementée, Laura remplit plusieurs autres emplois en ville, et la suite du tome relate la vie en ville, de plus en plus animée, et la façon dont Almanzo continue à lui faire la cour. Malgré l’aspect naturellement daté de leur façon de procéder, j’ai bien aimé la description de la relation qui se noue entre eux malgré leur différence d’âge, et la façon dont Laura refuse de renoncer à sa liberté malgré son statut de femme (la question des droits des femmes est discrètement mais fermement abordée, et cela cadre très bien avec le caractère de Laura depuis le début de la série). Le tome se termine sur leur mariage.

Tome 8 : Les jeunes mariés. Un tome plus court et assez différent des précédents, qui reprend l’histoire de Laura à partir de son mariage et relate les quatre premières années de son union avec Almanzo. C’est un tome beaucoup plus sombre que les précédents, en raison des nombreuses et graves difficultés que doit affronter le jeune couple. Almanzo tente de s’établir comme agriculteur, mais obtenir une récolte susceptible de rembourser les gros investissements nécessaires (la concession, la maison, les outils, les semences, etc. etc.) s’avère extraordinairement pénible, notamment à cause des aléas climatiques. Laura, quant à elle, se retrouve définitivement adulte, et, en tant que jeune maîtresse de maison, doit remplir les tâches qu’elle voyait autrefois sa mère faire, ce qui n’est pas toujours simple. Les deux premières grossesses de Laura sont évoquées de façon très touchante. Le tome se termine sur une note amère, mais heureusement la suite de la vie réelle des deux époux semble avoir été plus heureuse.

J’ai particulièrement aimé dans cette série :

– La plongée dans le quotidien d’une famille américaine de la fin du XIXe siècle, extrêmement dépaysante en elle-même, car les modes de vie n’avaient absolument rien à voir. La société de consommation n’existait encore quasiment pas, on fabriquait énormément de choses soi-même, surtout chez les colons qui vivent en autarcie presque complète pendant toute une partie de leur périple.

– La description précise et extrêmement riche des divers aspects de ce quotidien, notamment la fabrication de tous les objets du quotidien, la construction de maisons, la chasse, l’agriculture, etc. C’est une véritable épopée du cosy – la lutte pour se créer un foyer confortable – et une terrible incitation aux loisirs créatifs. Difficile de ne pas avoir envie de fabriquer quelque chose de ses mains en sortant de ces livres !

– Le grand nombre de petites références culturelles, principalement les chansons et la musique, très présentes dans l’ensemble de la série (même si un peu moins vers la fin).

– L’aspect « roman d’apprentissage », toujours prenant : on suit Laura de sa petite enfance jusqu’à l’âge adulte, avec toutes les découvertes et les apprentissages que cela suppose.

On peut moins aimer…

– L’écriture, qui n’est certes pas très élaborée. Mais on aurait tort de la sous-estimer pour autant. C’est une écriture avant tout faite pour raconter, et Laura Ingalls Wilder a visiblement un réel don pour la composition de récits prenants et évocateurs. L’écriture elle-même ne fait pas des prouesses d’inventivité en matière de style, mais sert bien le récit. Les personnages sont bien campés, les intrigues bien menées, le suspense et les alternances entre moments dramatiques et moments humoristiques agréablement ménagés.

– Les descriptions techniques : si vous n’avez pas envie d’apprendre comme on construit une maison en rondins, un puits, un fumoir à viande, une cheminée, des robes, des luges et des traîneaux, comment on dresse des boeufs ou des chevaux, comment on chauffe une maison avec des bûches de foin, etc. vous risquez de vous ennuyer ferme. Moi j’ai trouvé ça passionnant, on dirait L’Île mystérieuse mais en plus historique et sans l’éloge agaçant de la science…

– La société datée : forcément, on est au XIXe siècle, ce sont des colons américains patriotes, chrétiens, qui vont au catéchisme, et il y a des châtiments corporels à l’école et à la maison. Mais c’est le XIXe siècle, hein, ça ne servirait à rien d’édulcorer le passé !

– L’aspect peut-être un peu répétitif de certains tomes. Au bout d’un moment, on voit à peu près en quoi consistent les grands traits récurrents de la série : famille, vie quotidienne, école, aléas climatiques… Mais la plupart du temps, les situations inédites et l’évolution de Laura elle-même suffisent à maintenir l’intérêt. Personnellement, j’ai eu un léger mou au début du tome 3, mais ensuite je n’ai plus décroché jusqu’à la fin.

Voilà, c’est un beau voyage de lecture qui s’achève : j’espère que d’autres auront envie de s’y lancer à leur tour.

(Pour me faire la totale, j’enchaîne sur une petite biographie de Laura Ingalls Wilder parue chez le même éditeur et que mes parents m’avaient achetée en même temps que la série. C’est mal traduit mais intéressant.)