[Film] « Du blanc à l’âme », Aude Thuries

12 février 2018

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Référence : Du blanc à l’âme, film en court-métrage écrit, réalisé et chorégraphié par Aude Thuries, produit par Topshot Films, France, 2018, 28 minutes. Première diffusion le 29 janvier 2018 à minuit sur la chaîne de télévision française France 2.

Avertissement : ce court-métrage contient des chansons composées et écrites par Alissa Wenz, qui est une amie dont j’apprécie beaucoup le travail. Il est possible que cela m’ait disposé favorablement envers le film dans son ensemble. Je ne connais pas le reste de l’équipe du film, en revanche. Ce court-métrage a été financé en partie par le prix « Les Enfants de Jacques Demy ! », décerné par la région Poitou-Charentes à l’occasion des 50 ans du tournage des Demoiselles de Rochefort, et que ce projet de film avait remporté. Le financement a été complété entre mars et juillet 2016 par un appel de fonds sur Ulule dont je n’avais pas eu connaissance.

Résumé

Quelque part dans une ville, en France, de nos jours, un jeune homme au teint pâle, vêtu de blanc, porteur d’un attaché-case blanc, s’arrête devant la porte d’un immeuble. Il revoit brièvement un contrat, puis entre. Il se trouve chez une famille inconnue occupée à discuter. Au moment convenu, l’homme blanc s’approche des gens qui discutent sans le voir. Un silence gêné s’établit quelques instants, puis l’homme repart, sans avoir été vu. Tel est son métier : il provoque les blancs dans les conversations. Un métier plus difficile qu’il n’en a l’air, puisqu’il implique d’apporter toujours avec soi l’embarras, la gêne, la déception, la timidité… C’est pourquoi Blanc n’a pas le moral. Il chante son désarroi et ses complexes envers les autres couleurs du monde : si seulement il était Rouge, pour apporter avec lui l’énergie, la force, la passion, ou bien Vert, pour être celui qui prodigue détente et réconfort, ou bien Rose pour apporter l’amour… Lui, Blanc, se sent insubstantiel, insipide, inexistant, comme vide. Bref, Blanc a le blues. Il va falloir trouver moyen de remonter la pente.

Mon avis

Voici un beau petit film, émouvant et poétique, qui utilise jeux de mots et chansons pour conter une histoire qui donne à réfléchir, tout en esquissant au passage un univers nourri d’inspirations nombreuses, mais qui apporte tout de même quelque chose de neuf. Le personnage de Blanc, avec sa tristesse et son complexe d’infériorité, rappelle le clown blanc du cirque, ou bien Plume, ce personnage des poèmes d’Henri Michaux. Il semble au départ comme un fantôme de lui-même et l’air de sa première chanson, presque monocorde, peut rappeler les mélodies douces-amères du film musical français Les Chansons d’amour. L’arrivée des couleurs tourbillonnantes nous emporte nettement du côté de Jacques Demy (par endroits, on pourrait aussi penser aux Frères Jacques avec leurs pulls colorés et leurs chansons riches en enchaînements de calembours).
Mais le film trouve sa force et sa cohérence dans sa capacité à remotiver et à approfondir les procédés habituels du film musical. Le recours à des costumes aux couleurs vives « façon Jacques Demy » reçoit ici une justification imparable puisque ce sont les incarnations des couleurs elles-mêmes qu’on voit danser et chanter. Les liens entre couleurs, son et musique sont eux aussi renforcés par les jeux de mots qui donnent toujours à voir, à rire ou sourire et à penser en même temps, et sont ainsi exploités au meilleur de leur puissance créative, pour ne pas dire littéralement cosmogonique, puisque c’est bel et bien d’eux que naît tout l’univers qui se développe pour le plaisir de nos yeux et de nos oreilles. Le blanc est à la fois une couleur et un certain type de silence (on en voit un autre plus loin dans le film), le blanc et le rouge s’affirment à la fois par leurs costumes, leurs mélodies et leurs chorégraphies, rigide et contrainte pour le blanc qui n’ose pas s’approprier l’espace, puissante et contraignante du côté du rouge qui (é)meut les gens en les faisant se lever, se rasseoir, courir, s’arrêter, etc., chaque couleur agissant sur le monde comme une invisible magicienne.
Au fil des péripéties, des couleurs nouvelles apparaissent et, avec elles, de nouvelles sonorités (blues, jazz, voire tango) qui donnent une personnalité propre à chaque scène et explorent de nouveaux développements possibles de l’idée de départ. On pourrait croire qu’un univers fondé ainsi sur l’incarnation d’expressions langagières liées aux couleurs prête le flanc à l’accusation de facilité, mais cela n’a pas été mon impression, grâce au renouvellement créatif constant dont l’histoire s’alimente et au soin accordé au détail. Tout s’assemble avec une belle harmonie : les jeux de mots, la musique, les danses, gestes et postures, les paroles des chansons alternant avec les dialogues, les costumes, les décors remplis de petites trouvailles (notamment la chambre de Blanc), les ambiances lumineuses bien plantées et variées, le montage…
Le seul défaut que j’aie trouvé à cet univers des couleurs n’est que de constituer un monde très masculin où femmes et minorités en restent à des places un peu clichées. Toutes les couleurs montrées sont des hommes, sauf le rose qui est une femme dépeinte avec une outrance volontaire et le rouge, violent et primal, qui est… un homme noir. Certes, il est difficile d’échapper à l’accusation de tomber dans les clichés quand on élabore un univers précisément basé sur des stéréotypes. Que penser par exemple de la danse entre deux hommes, pleine de tension romantique : cliché sur les liens entre danse masculine et homosexualité, ou alors écart original et bienvenu par rapport aux danses de couples de sexes différents communes dans les films musicaux plus anciens ? J’opterais ici pour le second avis. Les clichés sont retors et vous rattrapent toujours : disons simplement, alors, que j’aurais aimé voir un peu plus de personnages féminins.
Ce film élabore en peu de temps et avec peu de moyens un univers poétique d’une grande cohérence, qui fait rêver et donne à réfléchir… en redonnant le moral par la même occasion. En effet, si le film dans son ensemble offre une réflexion poétique sur la complexité nécessaire des sentiments et de la communication humaine, sa dernière partie constitue également une mise en abyme du geste artistique du cinéaste, présenté comme un moyen de nuancer notre regard sur le monde et de retrouver goût à la vie.


[Film] « Bisclavret », d’Émilie Mercier

22 juillet 2012

Message posté sur le forum elbakin.net le 21 avril 2012.

Je suis tombé récemment sur une petite merveille : Bisclavret, un court métrage animé d’Emilie Mercier produit par le studio Folimage (La Prophétie des grenouilles, Mia et le migou, Une vie de chat, etc.). C’est une adaptation d’un lai de Marie de France du même nom : l’histoire d’un chevalier qui devient loup-garou certaines nuits et dont l’épouse ignore le secret. L’histoire originale est classique mais efficace, et le parti pris visuel du film est tout aussi intéressant : il emploie des graphismes directement inspirés des vitraux médiévaux.

Le résultat est tout bonnement magnifique, chaque image du film est superbe prise individuellement, et l’animation elle-même fonctionne bien (c’est assez proche du dessin découpé, mais fait par ordinateur). Le travail sur le trait, les couleurs et la luminosité est vraiment très soigné. Le film alterne voix off et dialogues, en reprenant de près le texte du lai, en vers, mais traduit en français moderne et légèrement abrégé pour plus de souplesse. La musique achève d’installer l’ambiance médiévale.

Je connaissais l’existence de ce court métrage depuis un moment, mais je ne l’avais pas encore vu et je regrettais qu’il n’existe pas en DVD. C’est maintenant le cas, sous une forme un peu particulière : un livre-DVD. Le DVD ne contient que ce court métrage (avec un court reportage de making of) ; en soi, pour quelque chose comme 14 euros, ce serait cher, mais il y a aussi le livre, de petit format, à l’italienne, à couverture rigide, qui reprend des images (superbes) du film et l’ensemble du texte, plus un petit entretien avec la réalisatrice à la fin. Il vaut beaucoup mieux commencer par regarder le DVD et ne feuilleter le livre qu’ensuite, pour mieux profiter du film.

L’ensemble est à mi-chemin entre les contes animés façon Michel Ocelot (Princes et princesses, Les Contes de la nuit, etc.), pour l’intrigue, et Brendan et le secret de Kells, long métrage animé qui s’inspire des enluminures médiévales, pour les graphismes. C’est orienté jeunesse, assez accessible aux petits (peut-être pas les plus petits à cause de la langue un peu littéraire, mais ça reste accessible), mais les adultes profiteront aussi des graphismes à tomber par terre. C’est vraiment un petit bijou, et je suis bien content d’être tombé dessus par hasard.

La fiche du film sur le site de Folimage, où on peut voir quelques images. Il y a aussi un plan du film publié sur Dailymotion à l’époque de la production et un extrait du film terminé sur Youtube.

Ça me fait un peu penser à un autre beau film assez proche, mais en long-métrage et dans un style graphique différent : Brendan et le secret de Kells. Si vous préférez le même genre de chose au format long métrage, jetez-vous dessus, il y a un jeune moine et une fille de la forêt, un grimoire mystérieux, un peu de magie et de méchants Vikings, le tout dans une ambiance celtique très agréable et avec des décors inspirés des enluminures médiévales (et une musique de Bruno Coulais, aussi).