Dino Buzzati, « Le Désert des Tartares »

19 juillet 2012

Message sur le forum Le Coin des lecteurs, 23 octobre 2011.

J’ai lu ce livre après avoir déjà lu de nombreuses nouvelles dans Le K, et j’y ai retrouvé l’univers et la plume de Buzzati, qui y gagnent peut-être encore en force par rapport aux nouvelles (ce qui n’est pas peu dire, puisqu’en général une nouvelle est plus ramassée et plus puissante qu’un texte plus long).

Dès le début, j’ai été frappé par la proximité entre l’intrigue du Désert et celle du Rivage des Syrtes de Gracq, que j’avais adoré. Dans les deux cas, le personnage principal va prendre un poste dans une forteresse frontalière délaissée où il n’y a normalement aucune chance de voir la moindre action. On peut aussi penser au Balcon en forêt du même Gracq pour l’univers militaire et l’attente (dans ce dernier roman il s’agit d’un poste dans les Cévennes en 1940 et l’atmosphère évoquée est celle de la « drôle de guerre »).

Mais les différences apparaissent vite. Si, dans les deux cas, la vie du personnage principal se partage entre un quotidien assez morne et une fascination pour le paysage et de menus détails qui acquièrent vite une puissance symbolique mystérieuse, l’écriture de Buzzati est différente (plus « classique », je dirais : les paysages restent en marge de l’intrigue et ne constituent pas le corps même du texte, comme c’est le cas chez Gracq dont les personnages sont de vraies machines à percevoir le monde), et surtout Buzzati met en avant une vision du monde radicalement différente de celle de Gracq, et nettement plus sombre. Là où, chez Gracq, un personnage qui observe un paysage ou une forêt n’est pas présenté comme en train de perdre son temps, mais bien plutôt comme nouant un lien privilégié avec le monde, chez Buzzati Drogo ne fait que se laisser engluer dans une fascination dont il ne parvient pas bien à cerner l’objet : il sent le besoin impérieux d’attendre la venue de quelque chose, mais il ne parvient jamais à savoir quoi. Et dans l’intervalle le temps passe et la vieillesse approche. La fuite du temps est présentée de façon vertigineuse et très angoissante : le vide de la vie et l’approche de la mort sont décrits de façon si terrible que par moments on se croirait chez Sénèque…

Et bien sûr, le dénouement du Désert des Tartares est exactement l’inverse de celui du Rivage des Syrtes, et autrement plus terrible :

[spoiler]Dans le Rivage des Syrtes, Aldo agit réellement, il a une influence sur le cours des événements : certes, il ne l’a pas choisie et ne la contrôle pas, il a le rôle d’un catalyseur ou d’un déclencheur malgré lui, mais au moins il est présent lors du dénouement. Tous les signes qu’il a perçus s’avèrent justifiés, et l’invasion finale donne son sens à ses actions.

Chez Buzzati au contraire, le dénouement est bien plus amer et terriblement (génialement) sordide, puisque Drogo se voit privé du seul événement qui aurait pu donner enfin un sens à son attente et donc à toute sa vie. Et cependant, ce dénouement négatif est une fausse mauvaise surprise, puisqu’au tout dernier moment Drogo parvient à donner un sens à tout ce vide en se rendant compte que cette vie ratée va lui permettre de « réussir sa mort », mais sur un plan exclusivement intime, loin de toute représentation sociale – l’héroïsme intime devant la mort est l’inverse exact de l’héroïsme social du soldat qui se montre et espère la gloire après sa mort. C’est très beau, et cela achève de donner au Désert des Tartares sa portée philosophique, à la limite de l’allégorie kafkaïenne. [/spoiler]

J’ai été frappé aussi par la grande solitude du héros dans ce roman, et par la conception cynique, voire sordide, des relations humaines que donne Buzzati. Ça ne me surprend pas par rapport aux nouvelles du K, mais c’est une pilule assez amère.
En somme, c’est un très bon roman, un tour de force narratif (tout repose sur l’attente qui paraît désespérée mais que mille petites choses viennent alimenter au fil des pages – et dans le même temps on se demande toujours si Drogo ne va pas enfin s’en aller) et une réflexion sur la condition humaine qui donne à réfléchir. Mais sur ce plan-là, je préfère quand même la vision du monde de Gracq, plus subtile et moins terriblement pessimiste…


Pierre Benoît, « L’Atlantide »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 20 avril 2011.

L’histoire

Le narrateur, Ferrières, lieutenant au poste de Hassi-Inifel, en Afrique du nord, voit son quotidien bouleversé par l’arrivée du capitaine de Saint-Avit, son ancien camarade de promotion, qu’il n’a pas vu depuis des années. Dans l’intervalle, Saint-Avit a acquis une réputation sulfureuse : on murmure qu’au cours d’une mission d’exploration dans le Hoggar, il aurait assassiné son unique compagnon de voyage, le géographe Morhange.

Après des retrouvailles tendues, Saint-Avit en vient à expliquer à son ami la nature réelle de son voyage et le détail de ses péripéties. C’est que la mission de Saint-Avit en compagnie de Morhange les a entraînés tous les deux, entre leurs trouvailles énigmatiques et les pièges des rebelles touaregs, jusqu’au fin fond du Hoggar, sur la piste d’un royaume que l’on croyait depuis longtemps disparu : rien de moins que l’Atlantide dont parlait Platon ! Mais aucun explorateur occidental n’en est jamais revenu : tous ont succombé au charme de la mystérieuse reine, Antinéa, qui dit être la dernière atlante…

Mon avis

L’Atlantide est un classique du roman d’aventure paru en 1919. C’est encore une valeur sûre, grâce au talent d’écrivain de Pierre Benoît, qui sait très bien mettre en place le suspense et surtout l’atmosphère des lieux qu’il évoque. On se retrouve tout de suite à la lisière du désert et dans les rochers du Hoggar. De même, Pierre Benoît s’est solidement documenté sur son sujet, aussi bien sur les touaregs et l’Afrique en général que sur l’Atlantide et l’Antiquité. L’originalité du roman tient à la version inattendue qu’il propose de la survie de l’Atlantide, et aux quelques personnages hauts en couleur qui la peuplent.

Le roman est bien sûr très daté dans sa présentation colonialiste de l’Afrique et de ses populations (et cela d’autant plus que Benoît n’était pas vraiment un progressiste sur ce genre de sujets) ; mais les personnages africains, s’ils sont traités avec un goût de l’exotisme exacerbé, ne sont pas trop clichés, du moins pas les personnages principaux (comme le mémorable Cegheïr ben-Cheïkh, inspiré d’un personnage réel, ou la servante Tanit-Zerga). Un problème presque plus important, c’est que l’intrigue n’est pas sans faiblesse, mais on ne s’en rend compte qu’une fois le livre terminé : l’ensemble paraît un peu léger, et, pour le coup, assez cliché dans ses ressorts dramatiques. Le livre conserve tout de même un charme certain, vaguement kitsch, un peu comme un film du début du siècle (le livre a d’ailleurs inspiré de nombreuses adaptations). Une valeur sûre, peut-être pas inoubliable, mais le roman se lit vite, de toute façon.