[Fanzine] « Aventures oniriques et compagnie » n°46

15 janvier 2018

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Référence : Aventures oniriques & compagnie (AOC), Paris, Club Présences d’esprits, n°46, automne 2017 (numéro spécial concours Visions du futur 2017).

Présentation de l’éditeur : sommaire d’AOC n°46

Premier prix : Comme un têtard dans l’eau, d’Andrea Deslacs
Dans une ville marquée par un désastre écologique et social, les enfants n’ont pas perdu le sourire, ni leurs rêves. Petit protégé d’un jeune garçon, Napoléon, le têtard bicéphale connaîtra-t-il un jour la nature ?

Deuxième prix : Le miroir d’Hécate, de Sylwen Norden
Le Consortium a bien l’intention d’exploiter jusqu’à la moelle les ressources d’Hécate, planète inhospitalière ravagée par les tempêtes et la fonte des glaces. Même si pour cela, ses membres doivent supporter l’encombrante apparition des doppelgangers, ces doubles fantomatiques qui révèlent au grand jour leurs plus obscurs fantasmes.

Troisième prix : Ø Ensemble vide, d’Alexandre Garcia
Usé par un travail difficile, Arthur démissionne pour intégrer un centre de recherche où il pourra lever le pied. À son nouveau poste, il doit scruter chaque jour le néant et noter tout événement singulier. Rien à signaler. Rien à signaler. Rien à signaler… Vraiment ?

Accessit : Silence et la Verte, de Lilie Bagage
Un petit groupe de survivants déambule dans un monde dévasté, balayé par des vents puissants. Dans leur recherche d’un lieu épargné par la catastrophe, ils sont guidés par un colosse presque muet, qui veille jalousement sur une mystérieuse plante verte.

Accessit : La retraite d’Eugénie, de Bernard Henninger
Jeune retraitée, Eugénie emménage dans un petit patelin, loin de Paris. L’installation d’un camp de réfugiés pour extra-terrestres à quelques pas de chez elle va bouleverser son quotidien…

Mon avis

Ce numéro d’AOC regroupe les nouvelles lauréates du concours Visions du futur 2017. Si toutes les nouvelles ne m’ont pas également convaincu, toutes présentent des qualités de fond ou de forme qui m’ont ménagé une lecture plaisante. Si le sommaire présente les nouvelles par ordre d’importance décroissante du prix, elles sont généralement disposées dans l’ordre inverse au sein du numéro, puisque Silence et la verte ouvre le recueil et que Comme un têtard dans l’eau le referme. C’est donc dans ce dernier ordre que je vais dire un mot de chacun des textes.

Silence et la Verte présente un cadre post-apocalyptique assez classique et de nombreuses scènes d’action… peut-être un peu trop nombreuses, car elles m’ont laissé une impression de scène de jeu vidéo ménageant peu d’émotion, ou pas autant qu’on aurait pu en ménager. Cependant, elles montrent l’intention de l’auteur, qui goûte visiblement le genre du survival horror par endroits. En toute franchise, ce n’est pas ma tasse de thé, et ce n’est donc pas nécessairement de la faute du texte si je n’ai pas été scotché par l’aventure. J’admets volontiers m’être attaché aux personnages suffisamment pour être sensible à la détresse croissante du narrateur. Le principal intérêt de la nouvelle réside cependant dans le personnage de Silence (décrit de l’extérieur) et de la mystérieuse plante verte en plastique sur laquelle il veille jalousement, ainsi que dans sa chute, ingrédient quasiment obligé d’une nouvelle courte actuellement, et qui parvient à ménager une jolie surprise.

La retraite d’Eugénie est une nouvelle d’anticipation proche engagée, qui utilise le truchement du premier contact avec une civilisation extra-terrestre comme moyen de commenter l’actualité sur l’accueil des réfugiés. J’ai apprécié la façon dont le récit saisit les questionnements et les décisions d’Eugénie au quotidien, sans donner dans les grands mouvements de masse, sans non plus tomber dans le dolorisme ou le pessimisme facile. Cet équilibre n’est pas si facile à ménager quand on aborde par le biais des littératures de l’imaginaire un sujet aussi actuel, et c’est tout à l’honneur de l’auteur d’y être parvenu.

Ø Ensemble vide, avec son évocation des déboires d’un chercheur en astrophysique dans ses manipulations et des avanies auxquelles il fait face dans un milieu ultra-concurrentiel, fera vibrer une corde sensible chez tous les lecteurs et lectrices qui fréquentent les milieux de la recherche. Son principal point fort est une intrigue joliment ficelée qui a des allures de transposition scientifique du Désert des tartares de Dino Buzzati, tout en tirant parti au maximum de la forme de la nouvelle à chute. En dépit des nombreux détails qui lui confèrent un réalisme très crédible, il ne faut surtout pas en attendre de la hard science (c’est-à-dire un respect strict de la documentation scientifique), car les libertés prises avec l’astrophysique sont assez criantes pour que même moi les remarque (!), mais je ne pense pas que ça ait été une seconde l’intention de l’auteur. Une autre qualité de la nouvelle est la façon dont elle fait vivre le personnage d’Arthur, par le biais de la narration à la première personne.

Le miroir d’Hécate est la plus sombre de toutes, et aussi celle qui m’a le moins convaincu : gratuitement sombre, m’a-t-elle semblé, appuyée sur une lecture psychanalytique assez datée et conclue par un message d’une misanthropie facile. Trop convenues aussi m’ont semblé les usages et abus des ficelles du sexe et de la mort. Je dois lui reconnaître cependant une plongée progressive dans l’horreur bien menée. Mais ce n’était vraiment pas ma tasse de thé.

Comme un têtard dans l’eau m’a laissé d’abord une impression mitigée en raison de son style assez quelconque (je m’attendais à une prose encore plus travaillée pour une nouvelle primée). Et pourtant, voilà un texte qui n’en manque pas par ailleurs, de personnalité ! La nouvelle n’a pas volé son premier prix : une anticipation qui fourmille d’allusions aux problèmes environnementaux, sociétaux, économiques et technologiques actuels en les extrapolant juste assez pour rester crédible et rendre le résultat encore plus inquiétant.. Le point de vue du personnage choisi et le style tout en faux enthousiasme renforcent puissamment l’ironie tragique (ou le tragicomique grinçante) qui émane de cet futur trop proche. Comme La retraite d’Eugénie, mais sur un plan tout différent, cette nouvelle montre que la science-fiction a plus que jamais beaucoup de choses à dire sur notre réalité présente. En l’occurrence, elle le dit avec une acidité qui décape comme une lessive salutaire.

J’ai posté une première version de cette critique sur le forum Le Coin des lecteurs le 12 novembre 2017 avant de la retravailler pour la publier ici.

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[Collectif] Rêver le progrès, 5 nouvelles d’anticipation

12 novembre 2017

Rêver le progrès

Référence : Fabien Clavel et Isabelle Périer (éd.), Rêver le progrès. 5 nouvelles d’anticipation (nouvelles d’Isaac Asimov, Ray Bradbury, Fabrice Colin, Johan Heliot et H.G. Wells), Flammarion, coll. « Étonnants classiques », 2017.

Avant-propos salutaire (ajouté le 4 juin 2019) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est une bonne anthologie et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de la découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Quatrième de couverture :

Isaac Asimov – Ray Bradbury – Fabrice Colin – Johan Heliot – H.G. Wells
« Le Nouvel Accélérateur » inventé par le professeur Gibberne promet de défier les lois de la physique et de décupler les pouvoirs de l’homme. Une avancée sans risques ? « Nous verrons ! » conclut avec désinvolture son acolyte. Quand Eckels entend parler d’une expédition dans le passé, il est prêt à avancer une ronde somme pour participer à l’aventure. Mais il apprendra à ses dépens que jouer avec le cours du temps n’est pas sans danger… Les cinq nouvelles réunies proposent une réflexion passionnante autour du progrès scientifique, dessinant les contours d’une humanité sans cesse augmentée, améliorée, artificialisée… mais jusqu’à quel point, et, surtout, à quel prix ?

Mon avis :

Cette courte anthologie destinée aux collégiens et aux lycéens regroupe cinq nouvelles de science-fiction sur le thème du progrès et du rêve scientifique (qui figurent actuellement au programme de français en 3e). Elle a été rassemblée par Fabien Clavel (lui-même écrivain de l’imaginaire) et Isabelle Périer (enseignante, chercheuse et auteure de jeux de rôle, malheureusement morte il y a quelques semaines).

Le volume s’ouvre sur une courte (3 pages) interview de Pierre Bordage, l’un des écrivains de SF français les plus connus actuellement. Elle permet d’avoir son avis sur la définition du genre, mais aussi sur ses rapports avec des enjeux sociaux, technologiques et économiques actuels de mouvements comme le « transhumanisme ». C’est court, mais ça a l’avantage de rappeler aux élèves qu’il y a « aussi » des écrivains encore vivants.
Suit une histoire du genre de la SF en une douzaine de pages denses mais synthétiques, quasiment un mini-cours, qui donne à peu près tout ce qu’on peut espérer comme informations de base sur le genre. Le thème du progrès dans la SF est ensuite abordé en 6-7 pages intéressantes mais qui ont le défaut de dévoiler l’intrigue de plusieurs des nouvelles du livre. Une courte présentation des différents auteurs conclut ce dossier introductif.

Les nouvelles elles-mêmes sont réparties en trois groupes :
– « Améliorer l’humain » regroupe Le Nouvel Accélérateur d’H.G. Wells et Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin.
– « Vers une vie artificielle » regroupe Satisfaction garantie d’Isaac Asimov et L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot.
– Enfin, « Défier l’espace-temps » contient une seule nouvelle : Un coup de tonnerre de Ray Bradbury.

Un dossier conclusif contient un glossaire en deux pages, de brèves questions aidant à la compréhension des nouvelles, deux groupements de textes (« La figure du savant » et « La société de contrôle »), des propositions d’activités d’éducation aux médias sur le thème « L’Homme 2.0 », et pour finir des éléments d’analyse sur le film Bienvenue à Gattaca. Il y a aussi un cahier central d’images en couleur avec des cases de BD et des images de films (comme très souvent dans les éditions parascolaires).
Je n’ai pas regardé tout le dossier en détail : à vue de nez, ce sont des pistes intéressantes, notamment les groupements de texte qui permettent de mettre le nez dans des extraits de romans de Mary Shelley, Jules Verne, Alain Damasio et Aldous Huxley.

Je reviens sur les nouvelles elles-mêmes. Toutes sont des réussites en leur genre, et elles ont le mérite de montrer des auteurs de générations très différentes et de styles variés, y compris des auteurs français et encore vivants.

La nouvelle de Wells, Le Nouvel Accélérateur, est bien choisie : en dépit de son ancienneté, elle n’a rien perdu de son intérêt et je reste soufflé de voir le nombre de grands thèmes de la SF qui ont été traités pour la première fois par cet auteur. Dans celui-ci, l’élixir capable d’accélérer plusieurs milliers de fois le fonctionnement d’un organisme humain semble pressentir la soif de vitesse frénétique de l’économie contemporaine et l’absence de scrupule des scientifiques plus soucieux de commerce que d’éthique… tout en laissant entrevoir la façon dont ils se plongent eux-mêmes dans des périls redoutables, via un traitement rigoureux de l’invention en question (si on peut se déplacer plusieurs milliers de fois plus vite, c’est bien, mais… les vêtements risquent de prendre feu à cause du contact de l’air).

Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin traite principalement du thème du cyborg, mais aussi de la dérive de la technologie quand elle est dictée par des intérêts économiques. Un gérant de station-service voit son associé sacrifier ses membres les uns après les autres et les vendre à des multinationales pour les faire remplacer par des prothèses bardées d’affichages publicitaires, le tout afin de faire face aux dettes de son commerce qui marche mal. Atteint par le « syndrome de Coppélia », l’associé perd peu à peu son humanité. La progression de l’intrigue est savamment dosée et le dénouement fait réfléchir… en dépit d’une « morale » finale qui tombe dans une misanthropie facile à mon goût.

Isaac Asimov est un auteur incontournable dans une anthologie comme celle-ci. Satisfaction garantie a l’avantage de se placer du point de vue d’un personnage féminin technosceptique qui va trouver un moyen inattendu d’échapper aux attentes accablantes de son rôle d’épouse parfaite d’un employé de haut rang d’une firme de robotique. De façon assez inattendue pour ce que je connaissais d’Asimov, c’est une nouvelle qui supporte bien une lecture féministe. Elle reprend aussi des ficelles tenant plus du théâtre que de la SF proprement dite, et trouve ainsi une portée universelle, plus que si Asimov s’était attardé sur le détail des technologies employées.

L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot est la nouvelle qui pousse le plus loin la dystopie (encore plus que la nouvelle de Colin). Elle met en scène un adolescent insupportable dans une société eugéniste et réserve aux lecteurs une chute assez glaçante. Je crois qu’un public d’ados collégiens ou lycéens ne pourra pas y rester indifférent. A titre personnel, en revanche, je ne sais pas trop quoi en penser. De bonnes idées, c’est sûr, et beaucoup d’ironie acide, mais je ne sais pas si le style m’a convaincu.

Je ne reviens pas sur la nouvelle de Bradbury, Un coup de tonnerre, qui est pour moi un classique indéboulonnable de la nouvelle de SF en matière de voyage dans le temps et de détraquement de l’Histoire. Juste un mot sur son style : je n’en ai compris toute l’originalité que peu à peu, mais il est vraiment irremplaçable dans son écriture à la fois énergique et d’une grande poésie (ce qui est nettement moins incompatible qu’on l’imagine souvent).

L’anthologie me semble donc très intéressante dans la variété d’approches du thème, de styles et d’époques variées qu’elle donne à découvrir. Je lui ferai cependant deux reproches :
– Premièrement, les nouvelles sont souvent très sombres, et seule celle d’Asimov se détache (un peu) du lot à ce titre. J’aurais apprécié quelque chose d’un peu moins unanimement catastrophiste, qui essaie aussi d’envisager comment les choses pourraient mieux tourner. Ce n’est pas parce que de nouvelles technologies et les dérives ultralibérales des sociétés actuelles laissent craindre le pire qu’il faut s’interdire d’imaginer aussi des solutions possibles (au contraire !). Ce défaut n’a cependant rien de rédhibitoire, car le choix des nouvelles revient aux anthologistes et a le mérite de la cohérence, surtout pour des nouvelles proposées comme autant de points de départ pour la réflexion des élèves.
– Deuxième reproche : cette anthologie ne contient aucune écrivaine. Or il doit bien y avoir aussi des femmes nouvellistes de science-fiction, depuis le temps ! Quand bien même les générations anciennes n’offriraient vraiment aucun nom d’écrivaine dont les textes pourraient correspondre, je m’attendais à en trouver au moins parmi les textes d’auteurs encore vivants (je pense à des écrivaines comme Catherine Dufour ou Sylvie Lainé, pour n’en citer que deux). Ce second défaut me semble plus grave, car il perpétue une représentation fausse du paysage littéraire de la science-fiction auprès des jeunes générations. Même les groupements de texte n’offrent qu’une romancière (Mary Shelley, qui a largement mérité sa place parmi les plus grands classiques du genre). C’est trop peu ! À l’heure où la place absurdement restreinte accordée aux écrivaines dans les programmes de Lettres, à tous les niveaux (du collège jusqu’aux concours de la fonction publique), est de plus en plus souvent dénoncée, il revient aussi aux éditeurs d’anthologies de veiller à mieux équilibrer les choses.

Cet avis a d’abord été publié sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 12 novembre 2017, puis revu pour publication ici le même jour.