Estelle Faye, « Un éclat de givre »

6 janvier 2020

Faye-UnEclatDeGivre

Référence : Estelle Faye, Un éclat de givre, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2017 (première édition : Les moutons électriques, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un siècle après la Fin du Monde. Paris est devenue une ville-monstre, surpeuplée, foisonnante, étouffante, étrange et fantasmagorique. Une ville-labyrinthe où de nouvelles Cours des Miracles côtoient les immeubles de l’Ancien Monde. Une ville-sortilège où des sirènes nagent dans la piscine Molitor et où les jardins dénaturés dévorent parfois le promeneur imprudent. Là vit Chet, vingt-trois ans. Chet chante du jazz dans les caves, enquille les histoires d’amour foireuses, et les jobs plus ou moins légaux, pour boucler des fins de mois difficiles.
Aussi, quand un beau gosse aux yeux fauves lui propose une mission bien payée, il accepte sans trop de difficultés. Sans se douter que cette quête va l’entraîner plus loin qu’il n’est jamais allé et lier son sort à celui de la ville, bien plus qu’il ne l’aurait cru.

Un éclat de givre est un roman à la fois tendre et âpre, lumineux et enlevé, drôle et sensuel. Il mêle avec brio la science-fiction postapocalyptique, le jazz et le roman noir »

Mon avis

Le roman commence très bien, avec de belles descriptions d’un Paris post-apocalyptique accablé par la chaleur. Pour un Parisien comme moi, c’est toujours amusant de reconnaître ici ou là des rues, des quartiers ou des monuments transformés par l’univers du livre. Il y a un travail de vocabulaire costaud dans les premiers chapitres, et j’ai été sensible à plusieurs passages de promenades et de rêveries qui prennent leur temps et installent une belle ambiance, avec des images poétiques.

Chet, le personnage principal, démarre lui aussi de manière très intéressante : un personnage bisexuel qui se travestit pour chanter des reprises, ça m’a fait penser à une version encore plus poétique et moins trash du film Priscilla folle du désert. Sa vie romantique et sexuelle est présentée de manière nuancée. C’est original et bienvenu.

Les problèmes arrivent après, lorsque l’intrigue principale se noue. Je dois être trop familiarisé avec les univers post-apocalyptiques (notamment à force de lire des univers de jeux de rôle sur table), mais les forces en présence et les ficelles de l’intrigue m’ont paru assez routinières et j’ai eu du mal à m’intéresser aux enjeux de l’histoire.

Certains lieux et personnages avaient l’air originaux (les Frelots) mais hélas peu détaillés, alors que ceux qui apparaissent le plus le sont beaucoup moins, en particulier l’Enfer, qui m’a paru une conception très clichée de la faction d’univers post-apo sombre et torturé. Même chose pour les enfants psys : c’est amusant d’imaginer la Bibliothèque nationale de France devenue un havre du savoir dans un monde dévasté, mais ça ne va pas tellement plus loin que « il y a des enfants qui ont des pouvoirs psys », ce que j’ai déjà vu mille fois. Bref, il m’a semblé que le roman perdait en ambition pour ronronner sur des ficelles classiques. Idem pour le style, qui ne gagne pas avec l’accumulation des scènes d’action et des ficelles classiques du suspense d’intrigue pulp. Dommage : l’Enfer aurait pu donner de belles ambiances à la Caro et Jeunet (La Cité des enfants perdus, ce genre de chose), mais les descriptions ne prennent plus le temps d’installer grand-chose.

Quant au personnage principal, il m’est devenu de moins en moins sympathique au fil du temps. C’est une bonne idée d’avoir voulu le faire imparfait, faillible, etc. mais, là, ça m’a semblé trop. Exit la poésie et la mélancolie : Chet alterne entre ses envies sexuelles, son regret de Tess qui vire au refrain stagnant sans donner grand-chose avant les tout derniers chapitres, ses blessures diverses et variées (oui, c’est réaliste, il en bave, j’ai compris) et il ne parvient à s’intéresser vraiment à rien, surtout dès que ça dépasse sa petite personne. Bref, un héros pas héroïque pour un sou, mais qui n’est pas non plus vraiment anti-héroïque. J’ai eu de plus en plus de mal à faire la route avec lui.

Rétrospectivement, un autre aspect du livre m’ennuie : ni le personnage ni l’univers n’ont l’air de changer au fil de l’intrigue. Le roman semble d’ailleurs se conclure par un statu quo général. Rien n’est changé de fond en comble et rien ne semble avoir même évolué ou progressé (ou régressé). L’enjeu de l’intrigue aurait mieux convenu à un épisode de série à l’ancienne qu’à une intrigue autonome, tant j’ai l’impression qu’à la fin on pourrait reprendre les mêmes personnages et recommencer pour un tour avec une autre intrigue.

Je garde donc de ce livre une impression mitigée. Pas mauvaise, toutefois, et je redonnerai sa chance à l’autrice pour un autre livre à l’occasion. J’ai sans doute été d’autant plus déçu par l’aspect très classique de l’intrigue pulp de science-fiction post-apocalyptique que le début m’avait laissé espérer un univers et un type d’intrigue sortant davantage des sentiers battus. En somme, peut-être ce roman manque-t-il d’ambition en termes d’originalité dans son intrigue et d’exigence dans son style. Ou peut-être lui aurait-il fallu un mûrissement plus long.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Influencé à n’en pas douter par le voisinage d’Estelle Faye avec Mélanie Fazi et Lionel Davoust depuis qu’elle a rejoint l’équipe du podcast littéraire Procrastination il y a quelques mois, j’ai eu tendance à penser à Fazi en lisant les premiers chapitres, à l’atmosphère posée et fantastique, où l’on retrouve quelque chose de l’introspection, des jeux de miroirs et de la fêlure que Fazi affectionne dans ses univers… avant de penser davantage à Davoust et aux ficelles d’écriture dont il parle dans Procrastination quand j’en suis venu aux scènes d’action, notamment en ce qui concerne l’évocation des sensations tactiles liées aux émotions, douleurs, souffle qui se coupe, angoisse poignante dans l’estomac, etc. En réalité, Faye a une manière différente des deux autres, mais je la dégagerai mieux après avoir lu d’autres livres d’elle.

En matière de romans de science-fiction post-apocalyptiques originaux, je vous recommande volontiers L’été-machine de John Crowley, l’un des livres de science-fiction les plus déroutants que j’aie été amené à lire (je l’ai découvert dans sa réédition aux Moutons électriques en 2006). C’est un mélange de mystère, de poésie et de contemplation unique, dont je ne saurais pas avec quel autre livre le comparer. Et dans le genre, il pose magistralement son univers comme une époque en apparence détachée de tout, en ne laissant que des indices savamment dispersés sur le monde d’avant la catastrophe. Ce n’est pas très juste de comparer un tel chef-d’œuvre avec Un éclat de givre qui est l’un des premiers de son autrice, mais les deux ont un commun une conception calme de l’après-fin du monde… du moins si on se réfère aux premiers chapitres d’Un éclat de givre plutôt qu’à ses scènes d’action, car L’été-machine n’en contient pas ou alors très peu (je l’ai lu il y a longtemps mais, dans mon souvenir, ce n’est pas un roman d’action).

En matière de science-fiction de catastrophe écologique située à Paris, la première autre œuvre qui me vient à l’esprit est la bande dessinée Paris-sous-Seine de Morvan et Munuera, une aventure de Spirou et Fantasio. Son scénario est sympathique, prétexte à de jolies scènes où l’on trouve le même plaisir à placer l’aventure dans des rues et des monuments bien connus, mais je n’avais pas trouvé le dessin à mon goût (trop dynamique, d’une manière forcée, en dépit de qualités techniques indéniables et d’une colorisation soignée) et les ficelles de l’intrigue restent classiques. Je recommande plus volontiers le film d’animation Un monstre à Paris, qui, lui, se rapproche davantage du steampunk ou du moins d’un imaginaire scientifique dix-neuviémiste assez proche des BD Adèle Blanc-sec avec une touche d’écologie en plus.


André Lichtenberger, « Les Centaures »

12 mars 2018

CentauresLichtenberger

Référence : André Lichtenberger, Les Centaures, Paris, Callidor, collection « L’Âge d’or de la fantasy », 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

Aux centaures la plaine luxuriante, aux faunes la forêt centenaire et aux tritons l’océan infini. Protecteur des Trois Tribus et gardien des animaux, Klévorak, le roi du peuple aux six membres, maintient la paix entre tous, imposant sa loi. Mais celle-ci vient d’être violée, et voilà que les eaux se déversent du ciel crevé et que la race impie des hommes, frères du froid et de la mort, menace l’équilibre de la nature… Pris entre la mer salée, immense et terrible, et les glaives de bronze des Écorchés, les centaures et leurs frères vont devoir faire un choix.

En 1904, André Lichtenberger ouvre une nouvelle page de la littérature de l’imaginaire française. Avec Les Centaures, il devient le précurseur d’un genre encore à naître, endossant le rôle de pionnier d’une fantasy à la fois mythique et poétique.

Superbement illustrée par Victor Prouvé en 1924, cette odyssée d’un âge oublié conte les périples de l’antique race, celle, sublime et terrible, qui ne tarderait pas à s’inscrire dans la légende.

Mon avis

Une redécouverte

Étrange et belle redécouverte que celle de ce roman d’André Lichtenberger, auteur français connu en son temps pour ses travaux sur l’histoire du socialisme et des livres pour la jeunesse comme Mon petit Trott, mais qu’on n’aurait a priori pas imaginé précurseur de Tolkien. Et pourtant, voici un univers qui, aux yeux du lectorat actuel, relève sans doute possible du genre de la fantasy.
À la parution de ce livre en 1904, la France ne connaissait pas de genres aussi bien structurés que maintenant en matière de littératures de l’imaginaire. La première édition fut considérée par la fille de Lichtenberger comme une sorte de poème en prose, une étiquette qu’on aurait bien tort de vouloir oublier aujourd’hui, car le style imagé du roman se souvient indéniablement de la poésie : il pourrait être une transposition en prose des épopées et des églogues de la Grèce et de la Rome antiques. La seconde édition du roman, en 1921, se voit rattachée au « fantastique », genre qui s’est étendu depuis le XIXe siècle pour englober au début du XXe siècle divers romans qu’on classerait de nos jours en fantasy, en science-fiction ou même parmi les romans préhistoriques.
La troisième édition, en 1924, est celle que les éditions Callidor ont prise pour base, avec ses gravures de Victor Prouvé qui semblent issues d’un croisement entre des sculptures de la Renaissance et des images de film d’action. Puis, c’est l’éclipse éditoriale complète, jusqu’au moment où le roman émerge en 2013 de l’autre côté de l’Atlantique, traduit en anglais par l’auteur britannique Brian Stableford et publié chez Black Coat Press, acccompagné par plusieurs nouvelles du même auteur. Au moment où j’écris, on ne trouve encore aucune version numérisée de ce roman : rien sur Gallica, sur l’Internet Archive, sur Wikisource ou sur le projet Gutenberg. La ou les personnes à remercier pour cette redécouverte ont dû mettre la main sur un exemplaire papier qui dormait quelque part dans une bibliothèque, ou sur une mention du roman dans une encyclopédie des littératures de l’imaginaire. Voilà en tout cas un livre dont les éditions successives forment en elles-mêmes une histoire à rebondissements, et on peut remercier tant Black Coat Press que Callidor d’avoir tiré ce livre de l’oubli au profit d’un large public.

Entre Homère, Rosny Aîné et Kipling

Les Centaures se déroule dans une Préhistoire alternative, un âge quaternaire où l’on croise encore quelques mammouths et des ours géants. Mais dans cette autre Préhistoire, la Terre a été peuplée, avant les humains, par plusieurs peuples hybrides intelligents : les centaures, les tritons et les sirènes, les satyres. Pratiquement dépourvus de technologie, ces trois peuples sont en revanche dotés d’une histoire longue et d’une riche culture orale, gardée en mémoire par des équivalents des aèdes grecs antiques. Les différentes espèces vivantes se comprennent entre elles, au moins par empathie. Les espèces animales portent chacune un nom propre (comme Lull le lièvre ou Kahar le cheval, par exemple). Seule espèce animale intelligente dotée de six membres, les Centaures, par leur force et leur bonne organisation, ont acquis le statut d’animaux-rois et ont interdit tout meurtre aux carnivores, cantonnés de force au statut de charognards. Seule une espèce reste en marge de l’ordre du monde : les Écorchés, qui pullulent en dépit de leur faiblesse physique, ne respectent pas la nature qui les entoure et trahissent tous leurs serments. Ces parias, que les autres peuples méprisent et sous-estiment, ce sont les premiers humains.
Voilà donc un univers qui, par son aspect préhistorique, peut faire penser à certains romans des frères J.-H. Rosny, une veine que l’un d’eux, sous le nom de Rosny Aîné, continue à approfondir à peu près à la même époque que Lichtenberger avec, en 1911, La Guerre du feu. Mais l’univers du roman de Lichtenberger, dominé par les animaux plutôt que par les humains, rappelle bien plutôt Rudyard Kipling et son Livre de la Jungle, que Lichtenberger avait lu et qui l’a profondément influencé, que ce soit dans la grandeur épique de son style ou dans ses personnages solennels pétris de force et de mâle dignité comme l’est Klévorak, le chef des centaures. Kipling et Lichtenberger ont cependant des sources antiques communes, à commencer par l’Iliade et l’Odyssée. Bien que l’Odyssée soit plus riche en surnaturel, c’est avant tout l’Iliade qui me vient en tête comme inspiration antique principale, car la société des centaures, dominée par des mâles préoccupés de combats, fait quelquefois penser aux guerriers achéens rivalisant de courage et de fierté.

Une aventure venue du fond des âges…

Un premier aspect du roman qui m’a conquis dès les premiers paragraphes, c’est sa langue travaillée, qu’on pourrait dire à juste titre ciselée tant les personnages ont des allures de sculptures vivantes. Disons-le enfin : avec son vocabulaire luxuriant, ses descriptions à la fois riches et bien proportionnées pour ne pas devenir envahissantes, son art de donner à percevoir aux cinq sens en imagination mais aussi son sens du mouvement, son récit bien rythmé, son souffle épique extraordinaire et la profondeur déjà joliment détaillée et cohérente de son univers, Lichtenberger a des leçons à donner à n’importe quel auteur de fantasy actuel. Il apparaît même original, car peu de livres de fantasy ont mis les centaures au premier plan de leur histoire. Lichtenberger le fait avec une maestria incontestable : il imagine les postures et les gestes routiniers de ces créatures imaginaires comme s’il avait pu les observer de ses yeux, récupère au besoin ici ou là le vocabulaire équestre sans en abuser, donne à découvrir par petites touches les lois de la société centaure, les modes de vie et les mentalités des autres peuples. On a tout de suite l’impression d’une fenêtre ouverte sur une autre époque, un monde possible lointain, exotique et farouche, étrangement familier mais qui regorge de détails surprenants.
Le style de Lichtenberger est un régal. Chaque paragraphe forme comme un tableau vivant aux couleurs intenses, aux mille touches délicates, mû par des lignes de force appliquées à coups de brosse vigoureux. En lisant ce roman, j’avais l’impression de regarder un classique du film d’aventure un peu ancien, avec un écran large et des couleurs en Technicolor. J’ai d’ailleurs tout de suite rêvé à ce que pourrait donner une adaptation en film, mais je crois qu’elle serait moins riche que le roman en matière de perceptions sensorielles. Une fête aquatique au château de Versailles où les statues prendraient vie pour venir parader parmi les visiteurs serait plus proche des sensations que l’on ressent à la lecture des Centaures.
Cette « patine » stylistique  nourrie de références à l’antique donne à l’histoire son allure d’ancienneté. La vivacité de l’univers du roman est renforcée par l’évocation omniprésente des paysages naturels : une nature sauvage qui semble immobile, mais où en réalité des forces plus ou moins invisibles sont à l’œuvre et préparent des évolutions lentes ou brutales. C’est un monde en transition, où certaines espèces vont disparaître au profit d’autres. L’auteur nous donne à voir ou plutôt à sentir ces changements en sous-main, que les centaures eux-mêmes ne comprennent pas toujours, ou ne veulent pas comprendre.
L’ancienneté du roman, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, vient encore redoubler l’exotisme de l’univers en lui ajoutant un vernis de suranné. L’ancrage profond du livre dans la mythologie gréco-romaine rend possible de le rattacher à toute une tradition d’arts académiques, en particulier aux courants parnassien (Les Trophées d’Heredia qui a consacré plusieurs sonnets aux centaures, ou bien les poèmes de Leconte de Lisle, par ailleurs traducteur d’Homère) ou néo-classique en général (les peintures de centaures sur le mode pastoral) ou encore symboliste (les tableaux de Gustave Moreau, par exemple). Le roman peut être lu comme une variation plus élaborée sur le thème de la fin de l’âge d’or, qui aboutit au remplacement des créatures mythologiques par une humanité en proie à la corruption.
Sur le plan des sciences naturelles, on soupçonne au détour de telle ou telle page que Lichtenberger est tributaire de conceptions aujourd’hui dépassées de l’histoire du monde et de l’évolution des espèces (le déclin des trois peuples hybrides est dû en filigrane à une forme d’affaiblissement physique inéluctable ou de décadence). Mais cela ne devient jamais gênant à la lecture. Au contraire : ces puissances qui agissent à l’insu des personnages, hors d’eux et en eux, entretiennent l’aura énigmatique de l’univers du roman et ajoutent au caractère tragique de l’intrigue.
Du côté de l’imaginaire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au dessin animé de Disney Fantasia, qui, quoique plus récent d’une grosse trentaine d’années, mettait en scène des centaures et des divinités gréco-romaines pour accompagner la Symphonie pastorale de Beethoven. Je dois tout de même préciser immédiatement que le roman de Lichtenberger a infiniment mieux vieilli que cette séquence animée très kitsch !
La partie du roman qui a le moins bien supporté le passage du temps n’est autre, finalement, que la brève préface de l’auteur. Après un début aux allures de cosmogonie joliment imagée, l’auteur enfile des considérations sur la fidélité à la race qui ne peuvent que mettre mal à l’aise de nos jours, mais dont on aurait heureusement tort de s’inquiéter dans ce cas précis : Les Centaures ne contient aucun propos ouvertement raciste, sexiste ou colonialiste, ce qui fait qu’il reste on ne peut plus lisible, plus même que certains romans de Jules Verne !

… et une étonnante modernité

Il y a mieux : Les Centaures peut se vanter de mettre en scène plusieurs personnages féminins bien développés, alors que bien d’autres précurseurs de la fantasy, des deux côtés de l’Atlantique, ne pourraient pas en dire autant ! Kadilda la centauresse, fille du chef Klévorak, refuse de s’unir à un centaure comme les autres femelles nubiles de son âge, et elle délaisse la compagnie des siens pour explorer la nature, au point qu’elle va rencontrer un humain. Il n’aurait pas fallu grand-chose de moins pour que Kadilda reste un personnage parfaitement niais et passif : une intrigue amoureuse plus convenue, un caractère plus doux, un esprit d’initiative moins développé… mais voilà, si Kadilda reste quelque peu naïve, elle ne se résume pas à ce trait de caractère et fait preuve de curiosité et d’intelligence, un peu à la façon de la petite sirène dans le dessin animé des studios Disney.
À ce personnage principal féminin, on peut ajouter que chaque peuple comprend des femelles parfois élevées à des dignités importantes, comme Pittina l’ancienne, qui est la mémoire vivante des centaures.
La réflexion du roman sur les rapports entre un peuple intelligent et son environnement naturel est un autre aspect qui frappe par son actualité au début du XXIe siècle. Les centaures, ces animaux-rois qui n’ont pas de technologie mais qui ont imposé leur morale à la nature entière en interdisant le meurtre entre animaux, correspondent à un certain idéal humaniste : nous ne sommes pas si loin du végétarisme et du véganisme. Les satyres, quant à eux, sont purement opportunistes et pas toujours fiables : leur lubricité est peinte crûment, ce qui donne lieu à une scène horrible mais sans complaisance vers le premier tiers du livre. Mais ce sont les humains qui en prennent pour leur grade dans Les Centaures : le portrait qui est fait d’eux est à peu près unilatéralement négatif. Il cheville le roman dans une misanthropie pessimiste qui dément à son dénouement tout caractère de triomphe (et le préserve d’une quelconque exaltation de l’eugénisme).
Sous cet aspect, Les Centaures m’a rappelé l’univers des romans de Thomas Burnett Swann comme la Trilogie du Minotaure, la Trilogie du Latium ou How Are the Mighty Fallen, parus dans les années 1970. Chez Swann aussi, des créatures et des peuples mythologiques pacifiques se trouvent en mauvaise posture face à une humanité conquérante, belliqueuse et moralement condamnable, le tout dans un cadre pastoral et une ambiance qui font penser à une fin de l’âge d’or. Chez Swann, cette fin de l’âge d’or pressent de manière plus générale une disparition des dieux. Mais Swann se réclame du bucolique plutôt que de l’épique et il décrit des aventures individuelles plutôt que des destins collectifs comme le fait Lichtenberger. On pourrait aussi penser au pessimisme du récent L’Homme qui savait la langue des serpents, de l’Estonien Andrus Kivirähk, plus proche de Lichtenberger par son approche de la violence, mais différent par son humour et son ancrage dans une histoire et une géographie précises. Les centaures de Lichtenberger, eux, évoluent dans des paysages encore innommés et qu’aucun détail n’aide à reconnaître à coup sûr (peut-être le Proche-Orient et l’Hellespont, peut-être l’Italie et la Sicile ?).

Un travail d’édition impeccable

Au cas où vous ne l’auriez pas compris : Les Centaures est à mes yeux une excellente redécouverte. Il concilie l’amour du récit d’aventure grandiose avec un soin merveilleux apporté au style, le tout sous-tendu par une réflexion toujours d’actualité sur les relations entre une espèce intelligente et la nature. Avant de vous laisser, je dois souligner la très grande qualité du travail d’édition effectué par Callidor.
Commençons par les bases : l’orthographe et la typographie. À l’heure où trop d’éditeurs misent tout sur des couvertures et des mises en pages affriolantes, mais ne rougissent pas de commercialiser des romans truffés de coquilles voire de fautes de langue (comme Mnémos avec Le Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti) ou des recueils de nouvelles sans table des matières (comme les Moutons électriques avec Le Sentiment du fer de Jean-Philippe Jaworski dans la collection Helios, mais on pourrait multiplier les exemples dans les deux cas), les éditions Callidor, aidées certes en partie par l’existence de plusieurs éditions antérieures, livrent un texte parfait, y compris dans ses différentes annexes.
Des annexes ? Mais oui : pas de texte nu comme c’est trop souvent le cas, nous avons ici droit à une préface de l’éditeur ainsi qu’à la traduction de la postface de Brian Stableford tirée de la réédition américaine de Black Coat Press. Ces deux annexes, où j’ai puisé une bonne partie des informations que je vous ai données au début de cet avis, replacent l’auteur, le roman et l’illustrateur dans leur contexte, et achèvent ainsi de combler une lacune dans l’histoire des débuts de la fantasy en France. C’est un travail important que je ne peux qu’admirer, saluer et encourager.
Outre le texte du roman, les éditions Callidor ont réédité les illustrations réalisées par Victor Prouvé pour la réédition de 1924. À défaut de montrer toujours un sens du détail impeccable (ce qui n’était pas leur but, de toute façon), ces illustrations ont l’avantage de rendre la vigueur des scènes du roman de Lichtenberger et d’expliciter son ancrage dans une tradition iconographique néo-classique.
La mise en page du livre est claire sans devenir vide, la couverture à rabats est solide, le moyen format commode et le papier d’un bon grammage. Le seul défaut de cette édition, si c’en est un, est son poids un peu élevé pour pouvoir la trimballer dans un sac quand on est déjà chargé ! On pourra apprécier diversement les choix graphiques propres à la collection « L’âge d’or de la fantasy » : en ce qui me concerne, je les trouve à la fois sobres et élégants, à la pointe de ce qui se fait en matière de « French touch » éditoriale et rafraîchissantes à côté des couvertures criardes et des illustrations pompier lourdement photoshopées de certaines collections actuelles (Milady et Robert Laffont, je pense à vous…).

Bref, Les Centaures est un classique oublié que les éditions Callidor ont su aider à faire réémerger de l’histoire littéraire française pour le plus grand profit des amoureux de l’imaginaire. Je ne peux donc que vous inviter chaleureusement à vous y plonger : c’est un voyage que vous ne devriez pas regretter !

J’ai d’abord posté ce billet sur le forum Le Coin des lecteurs le 26 février 2018 avant de le reposter ici.


Jeanne-A Debats, « La Vieille Anglaise et le continent »

24 juillet 2012

Couverture de la novella de Jeanne-A Debats "La Vieille Anglaise et le continent".

La Vieille Anglaise et le continent, première novella de Jeanne-A Debats parue aux éditions Griffe d’encre en 2008, a reçu un excellent accueil des lecteurs et de la critique, et a été couverte de prix. Jugez plutôt : Prix Rosny Aîné 2009 catégorie nouvelle, Grand prix de la SF 2008 catégorie nouvelle francophone, Grand Prix de l’Imaginaire 2009 catégorie nouvelle francophone, Prix Julia Verlanger 2008. Un véritable engouement ! Personnellement, cette novella de SF écologique m’avait plu, sans plus. Mais voyons pourquoi…

Quatrième de couverture :

Certaines personnes sont si profondément attachées à la Vie sous toutes ses formes, tous ses aspects, qu’elles consacrent leur existence à sa préservation, quitte à sacrifier celle des autres…

Ann Kelvin, elle, lui consacrera sa mort.

Mon avis à l’époque :

Message sur le forum des éditions Griffe d’encre le 4 février 2009.

 Je l’ai enfin lu. Je ne suis pas entièrement enthousiaste, mais j’ai bien aimé. D’ailleurs je l’ai lu très vite, j’ai très rapidement accroché au récit, qui me paraît a posteriori fort bien rythmé.

Je vais faire plein de tirets, si ça ne vous embête pas…

D’abord sur l’aspect extérieur :

J’ai bien aimé :

– la superbe couverture (par le même qui avait illustré La Tour de Parchemins & Traverses, couv que j’avais bien aimée aussi, mais de l’une à l’autre il y a vraiment un bond qualitatif vers le pro).

– la présentation générale des ouvrages de Griffe d’Encre : mise en page des couvertures, de l’intérieur, choix du papier, etc. Le genre de petits détails faussement simples, mais qui contribuent beaucoup au confort de la lecture.

Je n’ai pas aimé :

– le quatrième de couverture, qui est assez bof. Je pense qu’il aurait fallu prendre le risque d’un léger spoiler plutôt que de terminer sur « …lui consacrera sa mort », qui donne un léger frisson macabre et donne envie de reposer prudemment le bouquin. (Alors même que ledit bouquin n’est pas si sombre, même si pas mal des réalités qu’il évoque le sont.)

Et maintenant, la lecture :

*mode remarques en vrac on* J’ai beaucoup aimé le début (les premières phrases, en particulier la première phrase), qui est stylistiquement réussi et donne tout de suite envie d’aller plus loin. (C’est bête, mais ce n’est pas si simple à faire.)

Contrairement à certains avis que j’ai lus sur ce sujet, l’alternance entre les deux points de vue ne m’a pas gêné du tout : elle est bien rythmée et contribue à mettre le récit en tension, sans ajout excessif de cliffhangers inutiles. En revanche elle peut devenir un peu trop rapide vers la fin, mais le suspense peut justifier ça.

L’aspect SF et le vocabulaire technique employé ne m’ont pas gêné non plus, ils s’insèrent bien dans l’univers en question : on est de plein pied dans la SF, mais l’univers reste très proche de notre présent, ce qui je suppose est le but recherché. Les explications techniques sont assez détaillées pour mettre en place une bonne vraisemblance interne ; quant à savoir si elles sont techniquement exactes ou pas, et pareil pour les moeurs des baleines, boarf, je fais confiance à l’auteur pour ça… (j’ai dit que je n’étais pas un lecteur de hard SF ?)

Il y a eu des moments où j’ai eu peur, j’avoue : les thèmes abordés sont quand même très glissants, on tomberait facilement dans le démago, le complaisant, le mièvre, le trop moralisant, etc., voire dans le mystique facile de comptoir. Bref, on basculerait vite dans le Bernard Werber. Heureusement le récit évite la plupart de ces pièges, et arrive aussi à ne pas être un récit écolo misanthrope et assommant (tendance hélas un peu trop répandue chez les récits écolo. L’homme est une espèce animale, aussi. Paix et amour, les gens !).

J’ai bien aimé le fait que les personnages principaux ne soient pas sans taches (en particulier le fait de faire de Ann Kelvin une vraie « fanatique » de la cause, qui a vraiment des trucs pas beaux sur la conscience, et pas juste une lady-Anglaise-bougonne-pour-faire-bien-dans-le-salon). Le monde des cétacés reste un peu trop simplet à mon goût, même si ça n’aurait pas forcément été mieux de leur inventer tout une société archicomplexe – l’écueil de l’anthropomorphisme est trèèès délicat à éviter, donc ce n’est pas plus mal qu’ils restent un peu dans l’ombre. Ou alors il aurait fallu une franche prise de position encore plus SF (voire relevant du merveilleux) en faveur de l’intelligence égale/supérieure des cétacés, mais ça aurait été très glissant aussi et ça aurait nécessité quelque chose de bien plus long, pour un résultat pas forcément plus intéressant. Du côté des humains en revanche, le côté un peu trop caricatural de certaines scènes (tout ce qui implique le « surfeur ») n’était peut-être pas indispensable, on aurait pu faire plus subtil.

Et j’ai bien aimé la fin. Beaucoup, même. Déjà, je n’ai pas vu venir la chute (je suis très bon lecteur pour ce genre de choses en général), et elle m’a paru remarquablement bien équilibrée, réaliste au bon sens du terme (donc pas mièvre mais pas non plus trop sombre). J’apprécie aussi le fait que

Spoiler : on n’ait pas eu droit à la mort d’Ann en direct, et qu’on en reste au point de vue des humains – dont on a pu voir qu’ils ne sont pas les mieux informés de l’évolution qu’a subi Ann entre temps – ce qui permet de s’imaginer qu’Ann peut vivre encore un peu dans l’océan. J’ai apprécié aussi que l’histoire avec le cachalot ne soit pas poussée trop loin trop vite et ne soit que suggérée (mais c’était bien la peine de le faire exploser à la fin ? le pauvre…). L’allusion à de possibles amours homo- ou bisexuelles entre cétacés n’est pas déplacée, pas plus que l’espèce de confusion des sentiments de 2x2x2 en découvrant qu’Ann est une femme dans un corps de mâle, mais j’ai peur que certains lecteurs ne trouvent ça très démago. Enfin, tant pis pour eux, moi j’ai bien aimé. / Spoiler.

Bon, mais qu’est-ce qui ne m’a pas plu ?

Ma grosse déception, c’est le style. Entendons-nous : c’est tout à fait lisible et bien écrit, mais je m’attendais à beaucoup mieux, peut-être à cause de tous les prix qu’on a fait pleuvoir dessus. Et c’est aussi dû en partie, je suppose, à ma formation très classique, qui me rend peut-être un peu trop sourcilleux dans le domaine. Mais j’ai tiqué à plusieurs reprises devant des tournures syntaxiques incorrectes ou à la limite de l’incorrection, des maladresses, des trucs qui auraient pu être améliorés facilement avec un peu de travail supplémentaire. Je crois aussi que certains passages, par exemple certains dialogues, pourraient être mieux menés, de manière moins pesante.

Et a posteriori, en lisant les avis postés ici, je crois qu’effectivement l’ensemble est un peu court. Même sans en faire un roman (ce qui n’est pas une mauvaise idée à condition de ne pas trop vouloir rallonger la sauce, ce qui mettrait pas terre le rythme bien équilibré de l’intrigue), certains passages m’ont déçu parce qu’ils étaient un peu survolés, alors que je me préparais à de belles descriptions un peu plus étoffées que ce que j’ai trouvé, ce qui m’a laissé un peu sur ma faim. Le passage du Continent Cétacé, par exemple, contient de belles phrases, mais la scène n’a pas le temps de se « déployer », on repart tout de suite. Bon, c’est équilibré par rapport à la longueur de l’ensemble, mais c’est un peu dommage. De manière générale, quelques ajouts ici et là pour étoffer un peu telle ou telle séquence permettraient sûrement de rendre le récit plus évocateur.

Ah oui, et un truc qui m’a agacé : le nom de « 2x2x2 ». Au départ ça ne me dérangeait pas, mais à la longue je suis devenu allergique. D’accord, c’est « trois séquences de deux clics » ou quelque chose comme ça, mais je crois vraiment qu’il aurait mieux valu lui trouver un vrai nom. Là j’avais envie de crier « I’m not a number, I’m a free whale », et surtout ça me rappelle les noms à la c** des fourmis dans Werber (qui sont également très agaçants à la longue).

J’ai déjà été bien bavard, je vais peut-être m’arrêter là… j’espère que mes quelques critiques n’auront pas l’air trop pinailleuses. En tout cas c’était une lecture très agréable, et effectivement j’en reprendrais bien un peu (j’aime beaucoup les baleines de toute façon donc je n’étais pas complètement objectif au départ…). Pour le style, je suppose qu’il y a aussi une question de « maturité dans l’écriture » qui joue, mais je ne sais pas si l’auteure a déjà beaucoup écrit avant ; en tout cas, pour un quasi premier roman, le moins qu’on puisse dire est que j’ai lu bien pire, et ça donne bien sûr envie de guetter les prochaines parutions.

Ah si, et cette novella m’a aussi beaucoup fait penser au jeu de rôle Blue Planet, si vous connaissez. C’est un univers de SF écolo où les humains découvrent une planète entièrement recouverte par les océans, où vivent de nombreux cétacés, dont certains doués d’intelligence. Chaudement recommandé, si vous aimez le thème.