Giambattista Basile, « Le Conte des contes » (choix)

5 octobre 2012

Référence : Giambattista Basile, Le Conte des contes (contes choisis et traduits du napolitain par Myriam Tanant), Paris, Libella, 2012.

Prologue : où l’auteur du billet dit qu’il aime les contes et donne des idées de lectures en vrac

On entend toujours parler des quatre ou cinq mêmes contes, souvent par grosses productions cinématographiques interposées. C’est dommage, parce que des contes, il en existe une infinité, que ce soit ceux de tradition orale ou bien les contes écrits disons à partir du XVIIe siècle, lorsque le conte connaît sa première vogue et devient un genre littéraire. Les recueils de Perrault et des frères Grimm, qui partent d’une démarche de folkloristes mais ne vont pas sans une part de réécriture, sont la partie émergée d’un iceberg énorme où on peut trouver quelques belles pépites. Deux ou trois choses où j’ai eu l’occasion de mettre le nez :

Le Cabinet des fées, (très) gros recueil paru dans les années 1780 et rassemblant des contes « littéraires » signés par toutes sortes de plumes célèbres, dont Madame Leprince de Beaumont et Madame d’Aulnoy (moins connue mais auteure de nombreux contes) ou encore Jean-Jacques Rousseau ou Perrault lui-même.

– Parmi les recueils des grands folkloristes qui rassemblent des contes en France dans la seconde moitié du XIXe siècle, il y a par exemple les Contes de Haute-Bretagne de Paul Sébillot parus en 1880 (auxquels j’ai à peine goûté, mais ils attendent fidèlement sur une étagère à contes).

– Tout récemment, je ne peux pas ne pas parler des beaux livres de Pierre Dubois, l’elficologue, les Grands livres (des fées, des elfes, des lutins) et les Contes (certains recueillis, d’autres inventés par lui, d’autres encore un peu les deux), illustrés par Roland et Claudine Sabatier.

– Et il faudrait aussi caser un mot sur les études consacrées aux contes. Je n’en ai pour le moment lue qu’une, très connue : Morphologie du conte de Vladimir Propp, courte et passionnante, rigoureuse, dont la méthode structuraliste (il s’agit de mettre en série de nombreux contes et de comparer leurs structures narratives) éclaire plein de choses sans prétendre épuiser le sens des récits en question. J’ai parcouru et boycotte Bettelheim et sa Psychanalyse des contes de fées, c’est viscéral, il y a quelque chose de fondamentalement faux là-dedans. Il faudrait aussi aller voir ce que fait Bernadette Bricout, mais je n’ai encore fait que feuilleter ses livres pour le moment.

Et donc, il y a le Conte des contes de Giambattista Basile : là c’est plus simple, je ne le connaissais pas du tout, même si j’avais dû croiser son nom quelque part.

Le Conte des contes, qu’est-ce ?

C’était un achat sur un coup de tête, motivé en bonne partie par la couverture (c’est très banal, mais bon, c’est parfois difficile de résister à du Rackham). Auteur inconnu, maison d’édition inconnue aussi : pas trop ma façon de faire habituelle, mais un coup de dé de temps en temps, c’est bien.

Au départ je ne m’étais pas rendu compte que ce n’était qu’un choix de contes, douze sur les cinquante que compte le recueil complet. En m’en rendant compte j’ai commencé par pester, parce que ce n’était pas assez explicité sur la couverture (même si c’est bien mentionné sur le quatrième de couverture, mais noyé dans le résumé) et parce que je préfère d’habitude avoir le texte intégral, quitte à ne pas tout lire tout de suite. En fait, ce choix de contes reste bien présenté. L’introduction est courte mais claire et donne déjà quelques bonnes bases pour aborder le texte ; on peut sans problème commencer par lire les contes et l’introduction seulement ensuite, même si elle aide à comprendre le style très particulier de Basile.

Un mot sur l’auteur et la genèse du recueil : Giambattista Basile, né à Naples (c’est important), vit au tournant des XVIe-XVIIe siècles, et mène une existence qui le conduit du métier des armes à l’administration à la cour de la République de Venise, où il fréquente les milieux cultivés et se fait poète. Apparemment, il compose toutes sortes de choses en italien qui n’ont pas beaucoup de succès. Vers la fin de sa vie, il a la bonne idée d’imiter la démarche d’un poète de Naples, Giulio Cesare Cortese, qui écrit en dialecte napolitain, et c’est en napolitain que Basile compose Lo Conto di Cunti (souvent publié depuis sous le titre de Pentaméron, en référence au Décaméron de Boccace, que je n’ai pas encore lu mais qui est plus connu et qui apparemment n’a rien à voir, ce qui nuit au recueil de Basile qui de ce fait a l’air d’avoir fait la même chose que Boccace alors que non – bref). Pendant longtemps, dialecte peu connu oblige, ce recueil de contes reste encore plus obscur que le reste de l’œuvre de Basile, mais il finit par être redécouvert et traduit de plus en plus correctement.

Ce qui est important dans tout cela à la lecture des contes, c’est le style de Basile, qui provient directement de sa volonté d’utiliser le napolitain et aussi d’employer des tournures orales et populaires, bien distinctes de la langue littéraire qu’il avait utilisée pour ses poèmes. Je ne sais pas à quoi peut ressembler l’original napolitain, mais, dans cette traduction, ce style a un charme fou !

Des contes non expurgés portés par un style savoureux

Avant de parler du style, il faut parler des histoires elles-mêmes : ce sont des contes de fées, mais ils n’ont heureusement rien à voir avec ces contes « littéraires » du XVIIIe siècle où on sent à chaque ligne un projet moralisateur et un imaginaire de cour, plein de princes aux bonnes manières et de princesses aux airs de première dame de la Reine (on en trouve de ce genre dans Le Cabinet des fées). Ce sont bel et bien des contes qui, même s’ils n’ont sans doute pas le même cachet « d’origine populaire garantie » que s’ils avaient été recueillis avec toute la méthode nécessaire par un folkloriste, ont une allure ancienne crédible dans la mesure où ils ne reculent ni devant le bizarre, ni devant le cruel, ni devant l’érotique (il y a peu de sexe, mais le désir des personnages amoureux, qui va de pair avec leurs sentiments, n’est jamais dissimulé). Ce sont des contes comme je les aime, avec beaucoup de surnaturel, des rebondissements étranges, des méchants vraiment haïssables et qui subissent un sort affreux à la fin.

Sur le plan des intrigues, je ne serais pas surpris si on me disait que leur structure et leurs procédés narratifs restent proches de la trame commune aux contes oraux que Propp a dégagée dans son livre : rien qu’en douze contes, on peut commencer à reconnaître des motifs récurrents et aussi des phrases aux allures de formules qui, si elles ne sont pas la transcription directe de formules orales, reproduisent en tout cas des procédés typiques des contes oraux.

Mais ce qui frappe le plus à la lecture, c’est le style de Giambattista Basile. Si j’avais envie d’être vraiment accrocheur et en exagérant à peine, je pourrais dire que, sur le plan de l’emploi des métaphores et des comparaisons, Basile est un peu un aïeul de Terry Pratchett qui aurait vécu à Naples au XVIIe siècle : son écriture est alerte, pleine de verve et d’humour, et ne recule pas devant des images inattendues, recherchées voire franchement excentriques. Un spécialiste de la littérature du XVIIe siècle vous expliquerait sûrement que c’est typique d’un maniérisme de cette époque etc. C’est certain, parce qu’il y a tout un jeu avec les images conventionnelles de la rhétorique amoureuse, comme dans ce passage de « La Branche de myrte » où un prince, qui reçoit les visites nocturnes mais fugitives d’une belle inconnue, parvient  enfin à en voir le visage :

« Il vit alors la fleur de la quintessence de la beauté, la merveille des merveilles des femmes, le miroir, l’œuf peint de Vénus, l’enchantement des enchantements d’Amour : il vit une poupée, une gracieuse petite colombe, la fée Morgane, une bannière splendide, une branche en or, il vit une ravisseuse de cœur, un œil de faucon, une lune pleine, un beau petit pigeon, un morceau de roi, un bijou, un joyau, une pierre précieuse, bref il vit en vérité un spectacle qui l’envoya directement au septième ciel. »

Si toutes les phrases étaient aussi chargées, cela finirait par devenir fastidieux, mais ce n’est pas le cas, et surtout ces comparaisons multiples ne se prennent pas (ou pas longtemps) au sérieux. En témoigne le choix de comparés parfois complètement terre-à-terre, comme dans ce passage du même conte où le prince devient jaloux :

« Comme il l’aimait plus que sa vie et la voyait plus belle que toutes les belles, son amour fit germer en lui cet autre trouble-fête qui est une tempête dans la mer des plaisirs d’amour, une pluie sur la lessive des joies d’Éros, de la suie qui tombe dans la soupe de haricots des amoureux, je veux parler de celle qui est un serpent venimeux, un ver qui ronge, un fiel qui empoisonne, un gel qui raidit, celle à cause de qui la vie est toujours en suspens, l’esprit toujours inquiet, la cœur toujours suspicieux. »

De nombreuses autres formules imagées, avec de vraies trouvailles, émaillent les contes, et elles introduisent parfois des rebondissements tout aussi bien trouvés. On trouve ainsi des phrases comme :

« Pendant quelque temps, les époux vécurent un bonheur sucré, mais comme trop de sucre finit par écœurer, le marié sombra dans une profonde mélancolie (…) »

ou :

« Il attendit que le soleil administre au ciel quelques pilules dorées afin de le purger des ombres (…) »

ou :

« Quand descendit la nuit en répandant autour d’elle son encre comme une seiche pour ne pas voir tous les voleurs à la tire (…) »

ou cette phrase d’une ogresse s’adressant à son mari qui rentre le soir :

« Mon beau poilu, quelles sont les nouvelles ? »

Je m’arrête avant de citer des pages entières… Tout le monde n’aimera sans doute pas une telle écriture qui ne se prend pas au sérieux et qui ne recule devant aucune image, même pas les plus controuvées. Mais ce style donne une saveur toute particulière à ces contes, qui gagnent l’éloquence d’une plume vivace et cultivée (on trouve régulièrement des allusions à la culture classique, Vénus, Hélène, les Titans, etc.) sans perdre leurs aspects les plus populaires.

Bien sûr, je ne sais pas au fond si cette lecture conserverait tout son intérêt au bout du cinquantième conte : un choix peut suffire à une première découverte, l’important en l’occurrence est plutôt qu’il soit bien traduit. N’empêche : j’ai souvent ri et beaucoup souri à la lecture de ce livre, et il n’est pas impossible que je craque pour le recueil complet si je le croise un jour… si vous aimez les contes, c’est un recueil à aller découvrir absolument.

EDIT : Si vous voulez plutôt trouver le recueil en entier, une traduction française intégrale est parue somme toute récemment : Le Conte des contes, traduction de Françoise Decroisette, Paris, Circé, 1995.

Publicités

Denis Diderot, « Les Bijoux indiscrets »

18 septembre 2012

J’ai lu ce roman dans cette vieille édition au livre de poche. Il y en a de plus récentes !

Les Bijoux indiscrets est l’un des romans libertins de Diderot (avec La Religieuse). Il a été publié sous pseudonyme en 1748.

Par « libertin », il faut comprendre une histoire qui ne s’interdit pas (du tout) de parler de sexualité, mais avec érotisme, et avec une réflexion morale, sociale et philosophique derrière la lettre de l’histoire. L’histoire se déroule au Congo, mais c’est un Congo fantaisiste où l’on n’a pas de mal à reconnaître une transposition du royaume de France à l’époque de Diderot. Sous le couvert d’une sorte de conte à l’orientale, Diderot fait ainsi la satire de toutes sortes d’aspects de la vie à la cour et en France en général, grâce à une intrigue qui autorise toutes sortes de situations burlesques.

Jugez plutôt. Le sultan Mangogul fait un pari avec sa favorite Mirzoza : il est persuadé qu’il n’existe pas une seule femme fidèle à sa cour. Afin de le vérifier lui-même de manière infaillible, il se fait offrir par son génie, Cucufa, un anneau magique pour son usage personnel. Mais cet anneau a la propriété étonnante de donner la parole au sexe des femmes, toujours désigné dans le roman comme leur « bijou ». Et un sexe qui parle a toujours énormément de choses à dire, pour le plus grand désarroi de sa propriétaire, mais pour le plus grand plaisir du sultan et des témoins. Mangogul met ainsi à l’épreuve les plus grandes dames de sa cour, et se renseigne à bon compte sur les intrigues amoureuses − et sexuelles − qui se nouent dans son palais. Les secrets sont trahis, les réputations ruinées…

Mon avis

C’est un livre que j’ai beaucoup aimé au début, mais qui m’a finalement laissé une impression en demi-teinte.

La mise en place de l’intrigue et les premières utilisations de l’anneau sont terriblement réjouissantes, et Diderot tire systématiquement parti des possibilités offertes par son postulat de départ, avec toutes sortes de surprises et de péripéties vraiment drôles, qui se doublent d’une réflexion sur la vie sexuelle et la fidélité, mais aussi, au fil des chapitres, d’une satire des milieux politiques et scientifiques de son temps.

À cela s’ajoute le style de Diderot, alerte et savoureux, sa capacité à planter des personnages en quelques mots et à inventer des noms et des détails très amusants.

Il m’a pourtant semblé que le livre perdait peu à peu l’ingéniosité de ce début, et finissait par peiner à se renouveler, au point que j’ai eu du mal à le terminer. Je m’attendais à ce que la description féroce des défauts des femmes qui forme une partie de la charge satirique du roman soit équilibrée à la longue par une péripétie supplémentaire, par exemple quelque chose qui aurait fait parler aussi les « bijoux » des hommes ! Mais non, on en reste toujours aux femmes…

De ce point de vue, le propos de l’ensemble apparaît finalement assez daté en dépit de son inventivité, et, même en le replaçant dans son contexte historique, je n’ai pas pu m’empêcher de le trouver bêtement misogyne. Il faut tout de même lui accorder qu’il est loin d’être caricatural pour autant, puisque les hommes en prennent aussi pour leur grade, et que la sultane donne régulièrement la réplique au sultan avec beaucoup d’esprit sans lui faire de cadeau. Un tel personnage peut faire penser aux femmes de lettres que fréquentait Diderot et qu’il met en scène dans d’autres ouvrages (je pense à Sophie Volland, qu’il fait apparaître dans Le Rêve de d’Alembert, par exemple). Mais on en ressort content que la représentation des femmes ait quand même un peu évolué depuis le XVIIIe siècle.

Malgré cette conclusion ratée, c’est un livre dans lequel je vous recommande tout de même de mettre le nez, au moins pour sa première moitié réjouissante, surtout si vous n’avez encore rien lu de Diderot. Mais, si cela vous est possible, choisissez une édition récente avec une introduction, des notes, et plus généralement quelque chose qui vous aide à comprendre les allusions et détails présents dans le livre, plutôt qu’une vieille édition de poche quasiment sans rien comme celle que j’ai piochée dans la bibliothèque familiale et qui n’aide pas à apprécier le livre en profondeur.

À vrai dire, à y repenser plus tard au moment de publier cet avis sur ce blog, je suis certain d’être passé à côté d’une partie du propos du roman, tant sa construction savamment hasardeuse et ses allusions aux réalités de son époque réclament au moins quelques notes pour être bien comprises. Ne vous privez pas de ça. Quant à moi, qui sait, ce sera sans doute pour une future relecture !

Du même, j’avais lu (voire étudié) Jacques le Fataliste et son maître, Le Neveu de Rameau, Paradoxe sur le comédien, Le Rêve de d’Alembert, les premiers Salons de peinture et de bons extraits de l’Encyclopédie, mais je n’ai pas encore lu son autre roman libertin, La Religieuse, et Les Bijoux indiscrets a renforcé mon envie de combler tôt ou tard cette lacune… sauf si je déniche d’abord Regrets sur ma vieille robe de chambre.

Et comme c’est un livre qui a la bonne idée d’être paru depuis longtemps, il est disponible en ligne pour rien, par exemple sur Wikisource, ce qui vous permet d’y mettre le nez illico.

Avis posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2012, rebricolé ensuite.