George Sand, « Laura. Voyage dans le cristal »

10 juin 2019

Sand-Laura

Référence : George Sand, Laura. Voyage dans le cristal, Clermont-Ferrand, éditions Paleo, « La collection de sable », 2012 (première édition : Paris, Michel Lévy frères, janvier 1864).

Résumé

Alexis Hartz est le neveu et l’étudiant du professeur Tungstenius, un expert en minéralogie aussi brillant que distrait. Les minéraux et la géologie n’inspirent à Alexis qu’une tenace envie de bâiller, jusqu’au jour où son oncle lui présente sa cousine, Laura, belle et intelligente, qui se moque de sa fainéantise. Bien qu’elle soit promise à Walter, un autre élève de Tungsténius, Alexis tombe désespérément amoureux d’elle et trouve une motivation toute nouvelle pour ses études. Au fil de leurs rencontres rares et brèves, Laura lui apprend à se passionner pour la minéralogie. Mais plus Alexis se plonge dans l’observation des pierres, plus il est pris d’étranges visions : un pays lointain, souterrain, entièrement tapissé de minéraux rares et de cristaux colorés. Tout le monde est persuadé qu’il délire, y compris lui, jusqu’à un soir où il fait la connaissance de son autre oncle, Nasias, le père de Laura, un aventurier doté de dons de médium, qui est persuadé que le pays du cristal existe bel et bien.

Mon avis

Laura, sous-titré Voyage dans le cristal, est un livre aussi beau qu’injustement méconnu. Si vous aimez la littérature fantastique à la manière des Contes d’Hoffmann et les récits de voyages extraordinaires capables d’entremêler avec subtilité l’aventure, le frisson, l’humour pince-sans-rire et différents niveaux de lecture possibles, je vous le recommande très chaleureusement. Vous voyez que je commence par la fin, mais c’est précisément pour dire au monde mon amour pour ce genre de coup de foudre de lecture que j’écris sur ce blog, alors je le redis : lisez Laura ! Et si je n’ai pas encore réussi à vous mesmériser suffisamment pour vous donner l’envie irrépressible de lire ce roman, voici quelques détails ci-dessous.

Sand fantastique

On connaît bien les romans champêtres de George Sand comme La Mare au Diable ou La Petite Fadette, on connaît un peu ses romans réalistes comme Indiana (dont j’ai parlé ici). On connaît moins ses romans gothico-philosophiques (comme Lélia qui fit scandale et dont j’ai parlé là) ou ses nouvelles (comme Marianne dont je dis un mot par là). Mais Sand a pratiqué bien d’autres genres, dont le fantastique, dans la lignée du romantisme européen illustré en Allemagne par les Contes d’Hoffmann et dont on a surtout retenu en France des auteurs venus après Sand, comme Théophile Gautier avec ses momies amoureuses ou Guy de Maupassant avec son Horla. Non contente de relater et d’étudier les croyances et les légendes du Berry dans ses Légendes rustiques (dont je dis quelques mots là), Sand a composé plusieurs romans et nouvelles fantastiques. J’ai notamment lu d’elle Les Dames vertes, une histoire de fantômes courte et joliment construite, rééditée dans une édition pour la jeunesse en 2004, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Si vous n’appréciez pas les récits fantastiques effrayants et sombres qui confinent parfois à l’horreur, comme ceux de Maupassant, vous pouvez vous rassurer : le fantastique selon George Sand est assez différent. On y trouve des pages de frisson, certes, mais jamais d’horreur cosmique ou de désespoir fataliste où le personnage devient fou, se suicide, etc. Les récits fantastiques de Sand ont quelque chose de plus léger et pour ainsi dire de ludique, un peu comme les nouvelles fantastiques de Théophile Gautier (Le Pied de momie ou Onuphrius par exemple). Contrairement à un Maupassant, dont les textes reflètent les angoisses bien réelles d’un écrivain hanté par des troubles mentaux, Sand a bien les pieds sur terre, ou plutôt dans les Lumières : chez elle, le fantastique ne met jamais vraiment la raison en danger. Les hallucinations qu’on croise dans ses pages ne conduisent pas à la démence, mais communiquent bien plutôt avec la rêverie romantique, l’allégorie psychologique ou la plaisanterie d’étudiant, selon les cas.

Un mélange virtuose de registres

Laura est donc un récit fantastique, mais on y trouve de l’humour – un humour parfois acide, mais le plus souvent gentiment tendre envers ses personnages, à commencer par Tungsténius, vrai professeur Tournesol avant l’heure, et Alexis, étourdi par ses propres pensées comme un Little Nemo in Slumberland avant l’heure (cela fait deux comparaisons avec des bandes dessinées, mais ces deux personnages font assez BD).

Le roman se veut aussi un hommage à la géologie et à la minéralogie, deux sciences auxquelles Sand, curieuse de tout et surtout de sciences naturelles, s’intéressait depuis longtemps. Sand a pratiqué la fiction à but pédagogique longtemps avant Jules Verne, et Laura relève en partie de cette logique. L’amour d’Alexis pour Laura revêt une dimension presque initiatique : beaucoup plus attentif avec elle qu’avec son oncle Tungsténius, le jeune dadais écoute sa cousine lui vanter les mille beautés des minéraux, et en particulier des géodes, ces pierres creuses qu’on peut fendre pour trouver à l’intérieur une cavité aux parois tapissées de petites cristallisations colorées. Sand se régale visiblement à composer ces pages où elle déploie toute son éloquence : les masses de béryls et de saphirs « s’étalent à l’infini en colonnades élancées que tu prends peut-être pour de lointaines forêts, comme tu prends, je le parie, ces fines et tendres verdures de chrysoprase pour des bosquets ». Plus loin, « voici la folle labradorite qui fait miroiter ses facettes tour à tour incolores et nacrées, et l’aventurine à pluie d’argent qui montre ses flancs polis, tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s’appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère ». De quoi vous inciter à aller regarder des photos de minéraux ou à visiter les collections de géologie du Muséum d’histoire naturelle le plus proche !

Instruire en s’amusant, donc ? Oui, mais à dose calculée. On ne trouvera pas chez Sand de chapitres entiers consacrés à des catalogues de minéraux, ni de mini-cours de géologie prolongé. Ces éléments sont savamment distillés dans des passages d’une longueur restreinte, pour ne pas devenir pesants. Et ils laissent régulièrement place à un autre aspect du roman : l’aventure. Si la première moitié du récit se cantonne au musée où Tungsténius et Alexis mènent leurs recherches et accueillent Laura, le neveu étourdi ne tarde pas à partir en voyage, par l’intermédiaire de visions qui deviennent bientôt terriblement réelles. La vision fugace se change en une véritable réalité alternative qui sème la confusion la plus totale dans l’esprit du jeune homme, une réalité alternative dans laquelle il part pour une expédition lointaine.

Lovecraft avant Lovecraft

Dans cette seconde moitié du roman, George Sand signe des pages où les paysages grandioses alternent avec une action pleine de suspense, et où le fantastique touche à son paroxysme. Là encore, il y a des descriptions grandioses. Qu’on en juge avec ce bref passage : « Tantôt les icebergs se découpaient en blocs anguleux qui projetaient au-dessus de nos têtes d’immenses dais frangés de stalactites, tantôt leurs flancs s’écartaient, et nous traversions une forêt de piliers trapus, évasés, monstrueux champignons surmontés de chapiteaux d’un style cyclopéen. »

« Cyclopéen ? rugiront les lecteurs de récits fantastiques. Par Azathoth ! Mais c’est un des adjectifs préférés d’H.P. Lovecraft ! » Eh oui. Et il n’y a pas que cela : toute la partie du livre dont provient cette phrase évoque furieusement Lovecraft. La nuit, la fièvre, le mystère, des personnages de plus en plus inquiétants, des phénomènes naturels inexpliqués… Les Montagnes hallucinées  ne sont pas loin. Lovecraft a-t-il lu Laura ? Aucune idée, mais il n’a pas pu la lire en anglais : le livre n’a été traduit dans cette langue qu’en 1992. Et à vrai dire, les deux auteurs ont des sources communes : les récits d’expéditions polaires, qui se multiplient entre la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. (Pour ce qui est de l’emploi du mot « cyclopéen », je laisse l’enquête aux lexicographes intrépides.)

Il y a plus étonnant encore : si vous lisez le livre jusqu’au bout, vous vous rendrez compte que George Sand joue avec un certain nombre de stéréotypes du récit d’horreur de l’époque et qu’après les avoir installés, elle les distord adroitement. Elle fait en particulier mentir les clichés au sujet des peuples indigènes, clichés que Lovecraft, plus d’un demi-siècle après, reprendra consciencieusement et avec le premier degré scrupuleux de l’homme qui tient à toucher le maigre salaire de son texte auprès de la revue pulp qui daigne le publier. Bref, Sand arrive au passage à parodier Lovecraft 26 ans avant la naissance de ce dernier. Excusez du peu.

Plusieurs niveaux de lecture possibles

Donc, Sand mêle savamment le sérieux et l’humour, la vulgarisation scientifique et la rêverie romantique, l’étude psychologique et sociale à l’aventure, le réalisme au fantastique. Le tout avec une grande maîtrise du dosage et de la structure, puisque le résultat reste cohérent. Mieux : tout cela sert un propos mûrement réfléchi, une fiction qui ménage plusieurs niveaux de lecture possible. Difficile d’en dire trop sans révéler le fin mot de l’histoire, mais on peut lire le récit fantastique au premier degré, ou comme un récit initiatique qui trouve une explication psychologique ou sentimentale, ou encore, sur un plan métatextuel, comme un savant jeu de pastiche et de démarcations envers plusieurs genres qui redéfinit le fantastique. Je m’emporte un peu, mais j’insiste sur le fait qu’on peut tout à fait profiter de la lecture du livre quand on se contente d’en découvrir l’histoire au premier degré. Je veux simplement dire que l’ensemble est comparable à une géode, non pas à cause de son caractère creux, mais au contraire parce qu’on peut creuser l’œuvre pour révéler plusieurs facettes insoupçonnées.

Sand et Verne : l’injuste postérité

Si vous avez lu Jules Verne, le résumé de Laura. Voyage dans le cristal vous rappelle peut-être celui de Voyage au centre de la Terre. Est-ce que Sand se serait inspirée de Verne ? Non, c’est l’inverse ! Laura a été écrit en 1863 et est paru dans une revue littéraire en janvier 1864 tandis que le roman de Verne a été écrit pendant l’année 1864 et est paru vers la fin de l’année, en novembre. Or Verne s’est incontestablement inspiré de Sand pour le sujet, pour le principe de certaines scènes (Alexis et Laura voyagent dans une géode cristallisée géante, et au chapitre 22 du roman de Verne, Axel écrit : « Je m’imaginais voyager à travers un diamant »; je pourrais aussi mentionner les champignons géants cités plus haut, qui réapparaissent chez Verne) et pour plusieurs personnages, à savoir le duo de l’oncle minéralogiste brillant mais excentrique (Tungsténius chez Sand, Lidenbrock chez Verne) et du neveu rêveur (Alexis chez Sand, Axel chez Verne). Tous les personnages ? Non, le personnage féminin disparaît (ou du moins son importance est considérablement réduite : la « petite Graüben » dont Axel est amoureux chez Verne n’a qu’un rôle anecdotique à côté de ce que fait Laura chez Sand).

Faut-il crier au plagiat ? Plutôt à l’inspiration opportuniste, que Sand elle-même jugeait un peu trop proche quand elle a entamé la lecture du roman de Verne. Par bonheur, il y a tout de même des différences nettes entre les deux livres, qu’il s’agisse des nombreuses inventions de Verne fondées sur une documentation différente (l’équipement des voyageurs, la navigation sur une mer souterraine, etc.), de la part réduite du fantastique chez lui et de la réflexion aménagée par les différents niveaux de lecture possibles qui ne montrent pas la même esthétique et la même réflexion sous-jacente. Surtout, Verne n’a jamais caché son admiration pour George Sand, ni dans sa correspondance, ni dans ses romans (dans la bibliothèque du Nautilus, le capitaine Nemo lit « tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu’à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu’à Michelet, depuis Rabelais jusqu’à madame Sand »).

Il faut aussi se remettre dans le contexte de l’époque : en 1864, Sand est une écrivaine bien établie, qui a déjà publié de nombreux romans, nouvelles, articles, essais, dans différents genres, avec plusieurs grands succès (et plusieurs scandales). Verne, lui, vient juste de connaître son premier grand succès avec Cinq semaines en ballon l’année précédente. Verne avait probablement pensé ces ressemblances entre Voyage au centre de la Terre et Laura. Voyage dans le cristal comme un hommage à une écrivaine qu’il comptait parmi ses modèles en matière d’écriture. Il était loin de se douter que la postérité réduirait George Sand à quelques romans champêtres inoffensifs pendant tout le XXe siècle, en ignorant la plus grande partie de son œuvre, dont ses romans fantastiques et d’aventure comme Laura. Ainsi le modèle écrit par « madame Sand » a-t-il sombré dans l’oubli pendant que l’imitation du jeune disciple gravissait peu à peu les marches de la gloire littéraire. Les écrivains de science-fiction, Hollywood, Disney, la BD, les parcs d’attraction : tous se sont emparés du livre de Verne en rejetant un peu plus celui de Sand dans l’oubli.

Injuste destin pour Laura ! J’aimerais voir à quoi ressemblerait un monde où Laura. Voyage dans le cristal aurait été publié chez Hetzel dans une collection pour la jeunesse, illustré par de nombreuses belles gravures, sous une couverture rouge et or, comme l’ont été les livres de Verne. Car le texte de Sand appelle l’illustration (pour ne pas dire le film) et lui aussi peut enflammer les imaginations des petits et des grands. Quel dommage et quel temps perdu ! Sans compter que si Laura avait connu la célébrité qu’il mérite, les petites filles auraient eu beaucoup plus tôt une figure féminine de savante pour leur servir de modèle dans leurs futures études… mais rien ne sert de donner dans l’uchronie éditoriale : ce qu’il faut dans le présent, c’est mieux faire connaître Laura, mieux l’éditer, la commenter, l’étudier, la faire lire.

L’histoire littéraire a fait qu’il est actuellement impossible de parler de Laura sans le rapprocher du roman de Verne que Sand a inspiré. Attention, néanmoins : autant il y a bel et bien eu des emprunts de Verne à Sand, autant les deux romans restent très différents dans leur esthétique et leur structure. Un jour, j’espère, on pourra de nouveau lire Laura sans penser à Verne, ce qui évitera de juger l’un en fonction de l’autre et permettra d’apprécier les qualités de chacun.

L’édition Paleo et les autres éditions récentes

Pour finir, un mot sur l’édition dans laquelle j’ai lu Laura. Le roman a été réédité il n’y a pas si longtemps, en 2012, par les éditions Paleo, qui ont réédité les œuvres complètes (ou a priori complètes) de George Sand. Dans le cas de romans oubliés et restés longtemps indisponibles au format papier comme Laura, cette réédition a un grand mérite à exister. Même si le livre est passé dans le domaine public et est disponible gratuitement en ligne (par exemple sur Wikisource), c’est toujours bon de pouvoir le lire en exemplaire papier à un prix pas trop affreux (17 euros).

Tout récemment, fin 2017, est parue une édition savante du roman par Marie-Cécile Levet dans l’édition en cours des œuvres complètes de Sand aux éditions Honoré Champion. Elle contient un apparat critique précieux. Sa parution est une excellente nouvelle pour les études sandiennes et contribuera certainement à remettre en lumière ce roman injustement oublié. Cependant, son prix (38 euros en neuf) la réserve aux spécialistes, aux fans ou à la consultation en bibliothèque. De plus, j’y ai cherché en vain une mention et une prise en compte de l’article décisif de Nigel Harkness paru en 2012 sur lequel je me fonde à propos de l’influence du roman de Sand sur celui de Verne (1) : c’est une occasion manquée regrettable.

Le mieux serait une réédition en poche avec introduction et notes, capable de replacer le roman dans son contexte et d’en fournir quelques éléments d’analyse (comme j’ai essayé de le faire ici, mais en mieux). J’ai trouvé trace d’une réédition chez Pocket en 2004 (pour le bicentenaire de la naissance de Sand). Elle semble indisponible en neuf, mais peut se trouver d’occasion sans difficulté en ligne.

EDIT : Une autre édition en poche, parue en 2007, est toujours disponible : la réédition chez Motifs Poche, sous le titre Voyage dans le cristal (qui oublie Laura, je me demande bien pourquoi), qui fait suivre le roman de deux nouvelles de Sand : « L’Orgue du Titan » et « Le Géant Yéous ». Ce sont deux contes fantastiques appartenant aux Contes d’une grand-mère, publié nettement après Laura, mais leur présence dans le volume se justifie aisément puisque ces deux histoires puisent leur inspiration dans la géologie, comme Laura. Il existe donc bien une édition de poche pratique et accessible du roman. Tant mieux !

L’illustration choisie pour la couverture de l’édition Paleo me laisse sceptique : je vois mal son lien avec le sujet du livre. Certes, elle n’est pas affreuse non plus. Les fonds blancs et les titres colorés de la collection rendent toujours bien, par ailleurs : c’est déjà ça. J’espère qu’à l’avenir Laura bénéficiera d’une réédition critique qui aidera le grand public à mieux connaître et apprécier ce livre.

(1) Nigel Harkness, « The Metatextual Geology of Verne’s Voyage au centre de la Terre », The Modern Language Review, vol. 107, n°4, octobre 2012, p. 1047-1063.


Mélanie Fazi, « Notre-Dame aux écailles »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2008.

Enfin fini ! Non parce que c’était laborieux mais parce que je l’avais acheté et commencé en cours d’année, et que j’avais dû m’interrompre pour cause de pas le temps (année de concours !).

J’avais beaucoup aimé « Serpentine », et j’ai été très heureux d’apprendre la réédition de ce recueil en même temps que la parution de « Notre-Dame aux écailles », ce qui m’a permis de recommencer à le recommander à mes amis… Et ça fait aussi très plaisir de voir qu’une nouvelliste peut avoir du succès de nos jours, malgré l’écrasante dictature du roman (et même de la trilogie). Donc je me suis jeté sur le nouveau recueil avec impatience.

Je dois dire que j’avais été un peu déçu par mes premières lectures (les premières nouvelles et la nouvelle-titre). Je ne sais pas si c’est parce que je lisais moins attentivement, que je pouvais moins « entrer » dans les textes, ou parce que je commence à m’habituer au style de Mélanie Fazi. Pour « Notre-Dame aux écailles », par contre, je sais exactement ce qui n’alait pas : c’est que le titre me rappelait fortement une nouvelle de Robert Silverberg intitulée « Notre-Dame des sauropodes », lue dans une anthologie sur les dinosaures en Librio – du coup j’avais gardé ce souvenir en tête et j’étais persuadé envers et contre tout que ça allait aussi parler de dinosaures, d’où une déception prévisible…

J’ai repris la lecture du recueil ces derniers jours à tête beaucoup plus reposée, et j’ai beaucoup mieux aimé la suite, tant mieux !

Quelques commentaires détaillés, en essayant de ne rien dévoiler des textes :

« La Cité travestie » : l’une de celles que j’ai le moins aimé, peut-être à cause du thème assez classique – de même que la dernière nouvelle du recueil, « Fantômes d’épingles » (dont l’écriture me paraît meilleure, cela dit, mais il faudrait que je relise « La Cité travestie » pour comparer mieux).

« En forme de dragon » : bien meilleure, assez dans l’esprit des nouvelles de « Serpentine », et celle où le lien avec la musique est le plus explicité (on parle souvent de ce lien texte-musique chez Mélanie Fazi, apparemment).

« Langage de la peau » : ici pour le coup le thème est extrêmement classique, mais je le trouve très bien traité.

« Le Train de nuit » : Brrrf… j’aime beaucoup. M’a aussi beaucoup rappelé « Nous reprendre à la route », qui était l’un des mes préférés de « Serpentine », mais en plus sombre et en plus inquiétant.

« Les Cinq soirs du Lion » : oooh, mais le cadre général de celle-ci relèverait presque de la high fantasy, non ? Chouette, Fazi donnant dans la fantasy ! mais plutôt dans le style Au pays de la magie de Michaux, alors. Un peu court, mais j’ai bien aimé.

« La Danse au bord du fleuve », « Villa Rosalie », « Le Noeud Cajun », « Mardi Gras », « Noces d’écume » : mes préférés (je sais, ça fait beaucoup) : tous d’excellents textes, chacun développant une tonalité bien distincte. « Le Noeud Cajun » mérite amplement son prix, il peut se vanter de m’avoir filé la frousse – c’est le texte qui m’a fait le plus peur, avec « Noces d’écume ».

Dans « La Danse au bord du fleuve »,

(spoiler) en amateur de mythologie gréco-romaine, j’ai beaucoup aimé l’utilisation du dieu-fleuve dans un contexte complètement différent, l’ambiguïté qui persiste sur son personnage (ni bon ni mauvais), et aussi le jeu sur les tonalités (fantastique, puis quasi horreur, et une fin ouverte donnant presque sur la fantasy, en tout cas le merveilleux avec l’acceptation par la narratrice de son rôle d’amante-sorcière du fleuve. (/spoiler)

Le thème « aquatique » de ce texte et de « Noces d’écume » est très réussi dans les deux cas.

Dans « Villa Rosalie »,

(spoiler) j’ai beaucoup aimé la tonalité du texte, entre horreur de la situation (des personnes vivantes fondues dans la maison) et acceptation apaisée du fantastique, allant presque jusqu’au merveilleux ou au réalisme magique – pas si loin du climat du « Faiseur de pluie », peut-être, le contexte enfantin en moins. (/spoiler).

J’ai eu l’impression que l’écriture de « Mardi Gras » était encore très différente de tous les autres textes, peut-être par son ancrage plus précis dans la réalité, ou parce que l’intrigue fantastique laisse la part belle à la description, au moins dans un premier temps – le texte prend vraiment le temps de se poser, presque comme une promenade qui commence sans but apparent, et c’est très agréable à la lecture.

Bref, un excellent recueil de nouveau, qui gagne bien sa place à côté de Serpentine, avec des thèmes récurrents (tout l’aspect « marin », par exemple) mais toujours des textes, des tonalités et des univers très différents les uns des autres, peut-être plus encore que dans Serpentine. Vivement d’autres textes tout aussi surprenants !


Mélanie Fazi, « Serpentine »

19 juillet 2012

Couverture du recueil dans sa première édition, dans la défunte édition L’Oxymore. Il a depuis été réédité chez Bragelonne et en collection de poche.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 mars 2008.

Je profite de la réédition du recueil pour dire un mot sur ce que j’en avais pensé « à l’époque ». Je ne crois pas avoir lu absolument toutes les nouvelles (en général je butine plutôt que de tout lire dans l’ordre) mais, des mois après, je me rends compte qu’une bonne partie de celles que j’ai lues m’ont laissé un souvenir très net, en bien : je crois que ça veut dire que j’ai bien aimé :p

Celles qui m’ont le plus marqué :

– « Elégie », à l’écriture tout particulièrement superbe, avec une excellente utilisation des éléments « mythologiques » (je ne sais pas si on peut dire ça, je suppose que oui) et de l’héritage des textes antiques (Ovide n’est pas loin, non ? ) ;

– « Rêve de cendre », d’une certaine façon la plus effrayante ;

– « Mémoire des herbes aromatiques », que j’ai bien aimée, mais moins, finalement, que d’autres qui font une utilisation de la mythologie encore plus originale et très réussie (mais que je ne citerai pas pour ne rien spoiler).

– « Nous reprendre à la route » et « Petit théâtre de rame », deux très bons textes liés à la route et à la ville, et qui me font mettre beaucoup d’espoir dans le genre du fantastique/merveilleux urbain.

– « Serpentine » dont le dénouement m’a laissé un peu sur ma faim mais qui est très bien aussi

– et « Le Faiseur de pluie », dont je me rappelle moins bien l’intrigue, mais je me souviens que c’était plaisant et original.

Bref, c’est un excellent recueil, que j’ai offert ou conseillé plusieurs fois, d’autant que c’est probablement le meilleur livre pour découvrir Mélanie Fazi.