[BD] « Prince of Cats », par Kori Michele

14 octobre 2019

Michele-PrinceOfCatsChapitre1Couverture

Référence : Kori Michele Handwerker (dessin et scénario), Prince of Cats, auto-édition  sur le site princeofcatscomic.com, du 1er janvier 2012 au 7 décembre 2014, environ 450 pages.

Synopsis sur la page « About » du site (traduite par mes soins)

« Lee a dix-sept ans, une coupe de cheveux bébête et le pouvoir d’entendre parler les chats. Il est aussi amoureux de son meilleur ami. Ce dernier problème pourrait être assez simple à résoudre, mais ce n’est pas le fait qu’ils soient du même genre ou de couleurs de peau différentes qui pose problème : c’est leur inégalité économique qui joue le plus sur leurs malentendus.

Le Prince des chats se déroule en l’an 2003, dans un comté situé sur la frontière entre la Pennsylvanie et le New Jersey, près du fleuve Delaware. C’est une histoire du type « tranche de vie » qui couvre une année de leur drame lycéen. »

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La première planche de Prince of Cats (janvier 2012).

Portraits subtils d’adolescents à l’aquarelle

Comme je le disais il y a un ou deux billets, je vais inclure parmi les BD dont je parle sur ce blog quelques BD disponibles gratuitement en ligne, car j’en lis régulièrement et certaines atteignent une qualité tout à fait honorable. Après Comme convenu qui était une BD en ligne française autobiographique sur le monde du travail, j’aimerais vous dire un mot d’une BD en ligne américaine relevant du drame psychologique : Prince of Cats (Le Prince des chats). Il s’agit là encore d’une BD terminée, mise en ligne entre 2012 et 2014 et toujours disponible sur un site dédié à l’heure où j’écris.

Commençons par dissiper un flou rendu possible par le titre : quel rôle jouent exactement les chats dans cette histoire ? Comme le synopsis le montre, il ne faut pas attendre ici un récit de fantasy avec des chats anthropomorphes à la façon du film d’animation Le Royaume des chats de Hiroyuki Morita. Ce n’est pas non plus une histoire de vie quotidienne tournant en bonne partie autour des chats, comme le blog BD de Maliki. Non, les chats apparaissent peu, quoique régulièrement et de manière remarquée, puisque l’un des deux personnages principaux, Lee, a le pouvoir de les comprendre. Cet élément fantastique reste étonnamment discret, et c’est l’une des originalités et des finesses de Prince of Cats : au fil des planches, on pourrait l’oublier parfois tant le propos de la BD se veut avant tout réaliste, mais le fantastique revient ourler les marges du récit et, parfois, fait irruption au centre de la scène, de sorte que les propos des chats et leurs interventions font écho aux doutes des personnages dans les moments de crise. Un fantastique discret, mais décisif dans l’intrigue, donc — d’une façon que je me garderai bien d’expliquer, pour ne pas dévoiler des rebondissements importants de l’histoire.

Un mot sur le dessin, ensuite. Là encore, Prince of Cats me semble original par la technique employée : Kori Michele a travaillé à l’aquarelle. Le dessin, d’abord tracé au marqueur, opte rapidement pour le simple crayon à papier, qui met davantage en valeur les couleurs. Couleurs qui, autre originalité, ne sont qu’au nombre de deux : du marron terre de Sienne et du bleu outremer très délavé tirant sur le turquoise. C’est un moyen élégant de résoudre la contrainte technique de la mise en couleur, que tous les auteurs de BD en ligne redoutent car colorier une planche prend toujours plus de temps que de la laisser en noir et blanc, ce qui prend toute son importance lorsqu’on s’impose un rythme soutenu pour la mise en ligne des planches en question. Mais c’est aussi un choix esthétique qui confère sa personnalité à l’univers graphique de la BD.  Notez que Kori Michele ne se prive pas de réaliser des dessins pleinement en couleurs pour les couvertures des quatre chapitres qui composent le récit et pour divers autres endroits, dont la bannière du site. Le dessin proprement dit, très prometteur dès les premières planches, gagne rapidement en précision et en finesse, au point de donner lieu à des planches magnifiques.

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La planche n°304 (novembre 2013). Le style a gagné en finesse. Les deux seules couleurs utilisées ménagent malgré tout une large palette de nuances.

Prince of Cats relate une relation amoureuse entre deux adolescents au cours de leur dernière année de high school, ce qui serait en France la Terminale, le moment où l’on se demande sérieusement sur l’avenir, les études, le travail. Lee, qui s’intéresse à la biologie et peut compter sur le soutien de sa famille, veut postuler dans de bonnes universités. Pour Frank, l’avenir s’annonce sous un tout autre visage : fils de fermiers, il tient à prendre la suite de son père et s’impose d’ores et déjà un travail éreintant à la ferme en plus de ses cours et de ses devoirs. En toute bonne logique, les deux jeunes gens vont devoir aller vivre loin l’un de l’autre, dans deux États différents. Or ils sont amis d’enfance. Et il y a plus : au fil des années, ils sont même devenus davantage que des amis, sans s’en rendre encore compte ou sans vouloir se l’avouer, ni chacun à lui-même, ni l’un à l’autre. Leur adolescence non plus n’a pas pris la même direction : autant Lee s’est ouvert aux autres et a pris part et plaisir aux réunions entre copains et à toute la vie bruyante des jeunes gens, autant Frank est resté dans son monde, silencieux, souvent mal à l’aise en collectivité, au point qu’ils se demandent à présent ce qu’ils peuvent bien se trouver et quelle est la nature exacte de leur relation. C’est à ce moment que Prince of Cats commence, au début de cette dernière année du lycée où Lee et Frank vont devoir mettre leurs idées et leurs sentiments au clair.

Les principales qualités de l’intrigue de Prince of Cats sont à mes yeux son parti pris de réalisme social et son approche avant tout psychologique de la relation amoureuse entre deux jeunes hommes. Quelques années après, ce type d’intrigue commence à exister davantage auprès du grand public, mais à l’époque cela demeurait rare et assez confidentiel en dehors de films pionniers comme Le Secret de Brokeback Mountain réalisé par Ang Lee en 2005. En France, à l’époque, il n’y pas encore grand-chose à se mettre sous la dent en matière de bonne BD sentimentale sur l’homosexualité ou même les sujets LGBT+ en général, hormis Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, qui évoque deux femmes. Pour une évocation de l’homosexualité dans le monde paysan en France, il m’a fallu attendre 2015 et le joli film La Belle Saison de Catherine Corsini, porté par Izïa Higelin et Cécile de France, pour une intrigue qui ait quelques aspects en commun avec Prince of Cats, mais là encore avec deux femmes. Bref, à sa mise en ligne, Prince of Cats était une petite merveille, et même si le thème est un peu plus souvent traité désormais, cette BD est loin d’être devenue cliché.

Kori Michele a en outre le mérite de s’écarter délibérément des codes du yaoi, ces mangas qui offrent une vision standardisée et assez irréaliste de l’homosexualité masculine. Si Lee montre davantage d’assurance que Frank en société, il souffre lui aussi de doutes profonds et aucun des deux ne montre davantage de confiance que l’autre au cours de leurs tête à tête. Autre écart par rapport au yaoi : il n’y a ni hypersexualisation de l’homosexualité dans Prince of Cats. C’est une histoire d’amour, mais qui, dans sa mise en cases et ses choix de points de vue, n’érotise même pas particulièrement les personnages. Frank et Lee ne sont pas des bombes de sexe au torse dénudé. Comme beaucoup d’histoires d’amour, la BD contient quelques scènes d’amour qui ne sont pas des scènes de sexe, ce qui ne les empêche pas d’être très belles. Mais on est à des années-lumières des multiples webcomics supposément érotiques et en pratique pornographiques ou quasi-pornographiques qui abondent sur la Toile, surtout de la part des très puritains Américains (défoulement nécessaire ? simple recherche du gain ? les deux ? difficile à dire).

Autour de Lee et de Frank s’étoile tout un groupe de personnages assez fourni pour donner vie à un univers crédible et assez limité pour ne pas étirer l’histoire en arcs narratifs multiples. Là encore, Prince of Cats affirme sa personnalité en choisissant de ne pas multiplier les intrigues secondaires. Kori Michele utilise les personnages secondaires pour aborder notamment les thèmes du coming out et de l’homophobie, mais n’y sacrifie pas le cœur de son propos : nous n’apprendrons pas tout de la vie des frères et sœurs, du passé des amis ou des parents, la BD ne cherche pas à rallonger la sauce comme le font trop de BD en ligne qui cherchent parfois à se changer en séries sans fin. L’histoire s’achemine vers sa fin d’un pas posé mais sûr. On peut avoir confiance en entament la lecture : en dépit de ses 450 pages, Prince of Cats garde une ampleur très modérée par rapport aux BD-fleuves du Net et vous offrira de beaux moments de lecture sans réclamer tout votre temps.

Sans être le chef-d’œuvre du siècle, Prince of Cats est une BD très joliment dessinée et à l’intrigue habilement menée à bien, dont la qualité est rehaussée par des choix originaux dans son univers graphique et dans son approche des thèmes qu’il aborde. Cela l’aide à se détacher parmi la masse des BD en ligne sentimentales sur le Web anglophone.

Un mot sur l’auteur : Prince of Cats est la première BD en ligne de Kori Michele Handwerker, originaire de Brunswick, dans le Maine, aux États-Unis. Ayant une identité de genre non-binaire, l’auteur se désigne en anglais par les pronoms « they » ou « them » (usage habituel en anglais dans ces cas-là). Un équivalent en français qui me paraît convaincant serait l’usage du pronom « iel », qui suffit probablement à justifier la présence de défibrillateurs entre les murs de l’Académie française, mais que l’Office québécois de la langue française mentionne déjà sur son site dans un article de conseils pour désigner les personnes non-binaires sans s’en effaroucher outre mesure. Amies et amis québécois, je vous aime, vous sauvez l’honneur de la langue française ! Après avoir terminé Prince of Cats, donc, Kori Michele est devenu artiste indépendant. Iel a publié plusieurs autres BD en ligne, seul (Filed Away, A Lucid Date) ou en collaboration, comme l’anthologie Other Side, plus de nombreuses contributions à des zines.


Élisabeth Ebory, « Novae »

15 juin 2013

Ebory-Novae

Référence : Élisabeth Ebory, Novae, Paris, Griffe d’encre (collection « Novella »), 2011.

Quatrième de couverture

Alwaïd, petite fille de bonne famille, désobéissante, crache du feu sur une plage et aperçoit au fond des flammes une vision fugace… Sous le regard implacable de sa mère, protégée comme un bibelot, Alwaïd grandira, s’échappant en rêve de sa prison bourgeoise.

Aphélie, étoile errante volée à la nuit, rencontre Vincent, le peintre. Séduit par le mystère de son silence, il l’invite à devenir son modèle. Elle posera pour lui, assaillie par ses souvenirs, tourmentée par les ténèbres qui la guettent.

Rien ne lie les deux jeunes femmes.

A priori.

Mon avis

Voici un petit livre que j’ai acheté il y a quelques jours et dévoré dans la foulée. Dans un contexte qui n’est jamais très précisément décrit, mais qui correspond en gros à l’Occident de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, nous suivons les deux personnages principales, Alwaïd et Aphélie, dans deux parcours parallèles dont on découvre peu à peu les similarités et les contrastes, ainsi, bien sûr, que ce qui les lie l’une à l’autre. Ni roman ni nouvelle, Novae est une novella, format intermédiaire auquel Griffe d’encre consacre l’une de ses collections. On peut aimer plus ou moins cette longueur, de même que certains lecteurs n’aiment pas les nouvelles, semble-t-il. Personnellement, je ne suis pas difficile, j’aime tous les formats… J’ai tendance à penser que la qualité d’un texte vient de son équilibre interne plutôt que de sa longueur, et, en l’occurrence, je n’ai pas le sentiment d’être resté sur ma faim, ni d’avoir eu à subir des longueurs inutiles : en termes de tension dramatique, l’ensemble m’a paru bien fonctionner.

En termes de style, Élisabeth Ebory (dont ce n’est pas le premier essai, mais dont je n’avais encore rien lu) a une écriture qui m’a fait un peu penser à celle de Mélanie Fazi : un style fait d’énoncés généralement simples et proches de la langue courante, plutôt que de belles périodes de prose classique. La différence, il me semble, vient des images fortes qui ponctuent les phrases, changeant régulièrement ce style simple en prose poétique, et installent ainsi très efficacement l’atmosphère fantastique de la novella, comme les trucs d’éclairage et de mise en scène le feraient dans un bon film. Les paysages, la succession du jour et de la nuit, ressortent plus fortement, et Aphélie et Alwaïd évoluent ainsi dans un univers parcouru de puissances invisibles, où elles découvrent progressivement leurs capacités hors du commun, sans jamais parvenir à s’orienter ou à maîtriser complètement leurs propres sensations.

Du côté de l’intrigue, le passé des deux jeunes filles et le comment du pourquoi sont révélés par allusions progressives, et l’action fait la part belle aux scènes du quotidien et aux sous-entendus plutôt qu’à l’action, aussi rare que généralement peu souhaitable pour les protagonistes.

Outre l’atmosphère de cet univers, qui m’a paru très réussie, j’ai particulièrement apprécié l’ambiguïté des personnages. Je ne peux pas vraiment en discuter sans dévoiler des éléments de l’intrigue qui gagnent à être découverts au fil de la lecture, mais, en gros, on ne nous force jamais à catégoriser tel ou tel personnage comme gentil ou méchant, et je ne pense même pas qu’il y ait moyen d’en décider vraiment une fois le livre terminé. Le dénouement (qui laissera peut-être sur leur faim certains lecteurs) me paraît préserver habilement cette ambiguïté.

J’ai bien aimé ce livre, ne serait-ce que par la capacité qu’il a eu à me scotcher peu à peu (dans le rayon, puis chez moi, de sorte que j’y ai passé une bonne soirée de lecture, alors que je n’avais pas spécialement prévu de le lire tout de suite), mais aussi en bonne partie à cause de sa prose imagée et de son univers tout en clairs-obscurs et en ambiguïtés. Que n’ai-je pas aimé ? Ma foi, en étant sévère, je pourrais dire que je préfère quand même la prose encore plus travaillée, mais l’écriture reste tout de même très honnête. Sinon, à y repenser quelques jours après, les ficelles de l’intrigue sont peut-être un peu classiques ; mais toute l’habileté consiste en leur dévoilement progressif, et dans l’atmosphère qui s’installe à la lecture. Une bonne découverte, donc.

Remarquez qu’Élisabeth Ebory avait déjà publié chez le même éditeur un recueil de nouvelles, À l’orée sombre, en 2009, mais je ne l’ai pas lu. Plus d’informations sur ses autres publications sur le site de l’éditeur si ça vous intéresse.

Avis initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 7 août 2011.


Yan Marchand, « Métropolitain »

23 août 2012

Couverture de la novella "Métropolitain" de Yan Marchand.

Référence : Yan Marchand, Métropolitain, Paris, Griffe d’encre, 2007.

Quatrième de couverture :

Cet homme n’est pas à croquer.
Il est laid.
Il pense mal.
Ses journées s’épuisent en complexes…
Mais un chien le trouve à son goût… un peu trop. C’est qu’il est usant, l’animal ! Il mord, lèche, ronge et savoure. Une vraie passion pour les mollets.
Et puis – liberté ! –, il n’est plus là.
Ce qu’il a fallu faire pour s’en débarrasser !
Mais un matin, dans le métropolitain, entassé avec d’autres…
… une morsure à l’épaule.

L’histoire :

Le personnage principal est un employé plus qu’ordinaire, médiocre sous tous rapports, pas spécialement sympathique, amoureux lourdingue de sa collègue. Un jour, un chien le mord dans le métro et ne le lâche plus. Chaque fois qu’il croit pouvoir s’en débarrasser, le chien le retrouve et s’arrime à lui de la même façon. L’homme finit par s’en débarrasser enfin. Mais quelque temps après, cet incident étrange vire à l’effrayant : désormais, ce sont les gens qui le mordent dans le métro, sans pouvoir s’en empêcher !

 Mon avis :

Voici les impressions « à chaud » que j’avais postées sur le forum des éditions Griffe d’encre le 29 septembre 2008.

Je viens de le finir. Il y a des choses que je n’ai pas aimées, mais je ne regrette vraiment pas ma lecture.

Pour faire court : le fond est génialissime, mais la forme n’est pas (encore) à la hauteur. Plus précisément, l’idée de départ me plaît énormément, j’ai bien aimé la façon dont l’histoire était menée, en évitant habilement pas mal de directions clichées possibles ; j’ai eu très peur que la fin ne donne une justification ou une conclusion moralisante, mais ce n’est heureusement pas le cas et au contraire j’ai beaucoup aimé la scène finale.

En revanche, j’ai été fréquemment gêné par la maladresse de l’écriture. Je n’ai lu la bio de l’auteur qu’après, mais ça ne m’étonne pas beaucoup que ce soit son premier texte publié ; en tout cas on sent un manque d’expérience dans la maîtrise de la langue. Il y a des ruptures de tons involontaires, des emplois trop ampoulés du subjonctif (franchement, je fais partie des défenseurs du subjonctif imparfait, mais ce n’est pas une raison pour faire de la discrimination contre le subjonctif présent !) ; et plein de petits trucs qui coincent un peu, pas beaucoup, mais assez pour gêner la lecture. Avec un peu de chance ça disparaîtra quand l’auteur prendra de la bouteille (métaphoriquement. Ce n’est pas une incitation à l’alcoolisme dionysien !).

C’est dommage, parce qu’une histoire pareille avec un style un peu plus virtuose, ça aurait été vraiment génialissime, alors que là c’est juste bien. Mais franchement je préfère ça plutôt que l’inverse (un texte au style virtuose mais qui n’aurait rien à dire). Et l’histoire en elle-même est vraiment excellente, elle est à mi-chemin entre plein de stéréotypes avec lesquelles elle joue sans jamais s’identifier à aucun : l’histoire de vampire, la dépendance amoureuse, le sexe, la drogue, la prostitution, la fascination, le statut de paria, voire la création artistique (ça peut faire penser à L’Homme à la cervelle d’or d’Alphonse Daudet), mais le texte ne choisit pas et surtout n’explique jamais. Tout est mis au service du fantastique et de ses conséquences réalistes, sans renoncer à l’absurdité totale de la cause : le même principe que Le Nez de Gogol, et tout aussi efficace. La scène finale fige le texte dans une image forte, où le lecteur reste libre de mettre ce qu’il veut, et il n’y a ni leçon ni symbolisme lourdingue*. C’est vraiment un bon choix, parce que je commençais à me demander ce que ça allait donner en fin de compte (« Des milliers de citadins profanent la tombe d’un criminel récemment suicidé et mordent le cadavre… » ^_^).

Bref, il est dommage que la maîtrise de la langue ne soit pas tout à fait à la hauteur, car c’est une excellente histoire, qui montre que ce format intermédiaire entre la nouvelle et le roman qu’est la novella peut donner de très bonnes choses.

(* Détail avec spoiler : la comparaison finale avec Dionysos et les Bacchantes n’était peut-être même pas indispensable, mais bon.)


Émile Zola, « Thérèse Raquin »

11 août 2012

Publicité à la parution en feuilleton de Thérèse Raquin en 1877. Source : Wikimedia Commons.

Thérèse Raquin est l’un des premiers romans de Zola. C’est un roman autonome, qui ne fait pas partie de son grand cycle des Rougon-Macquart (que Zola ne commence qu’ensuite). C’est une étude de mœurs sur un adultère et un meurtre, et leurs conséquences.

 L’histoire

Madame Raquin, mercière, vit à Vernon avec son fils, Camille, un enfant maladif qu’elle sauve de justesse de multiples maladies infantiles, et sa nièce, Thérèse, enfant vigoureuse et éveillée, mais plombée par l’atmosphère morbide de la maison. Camille et Thérèse, destinés l’un à l’autre depuis l’enfance, se marient, mais la nuit de noces est chaste, de même que les suivantes.

Thérèse ne dit rien, ne manifeste aucune révolte, mais accumule un profond dégoût envers son mari. Lorsqu’elle rencontre Laurent, un ami de Camille, fort et bon vivant bien que paresseux et peu subtil, elle s’éveille subitement au désir avec une force inattendue. Laurent devient son amant. Petit à petit, Camille devient gênant pour Thérèse et Laurent. Ils décident de se débarrasser de lui discrètement, afin de s’épouser ensuite. Tout se déroule comme prévu… en apparence, car les vrais ennuis ne font que commencer pour les deux criminels.

 Mon avis

C’est la première fois depuis de longues années que je lis un Zola. J’avais eu une période Rougon-Macquart assez enthousiaste au lycée, mais l’eau a beaucoup coulé sous les ponts depuis.

Au départ j’ai eu un peu de mal, parce que tout l’aspect « scientifique » de la démarche naturaliste de Zola me convainc encore moins qu’avant et me lasse assez vite, d’autant qu’une telle approche est très datée. Mais je suis progressivement entré dans le roman et j’ai fini par le dévorer, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’écriture de Zola est limpide. C’est clair, c’est carré, ça progresse efficacement, on sent le roman bien structuré. Le suspense est assez vite mis en place et la tension ne fait que monter pendant tout le livre.

L’autre raison, ce sont tout simplement les qualités littéraires de Zola, indépendantes de sa prétention à une écriture « scientifique ». Les ficelles de l’intrigue ont beau être assez classiques, le style de Zola rend l’ensemble prenant et (très) émouvant. Mieux, Thérèse Raquin n’est pas seulement une étude de mœurs, c’est un excellent roman d’angoisse, qui ne déparerait pas au rayon fantastique/horreur d’une librairie un peu audacieuse. L’ambiance est glauque dès le début et ça ne fait qu’empirer peu à peu, jusqu’au dénouement, ingénieusement conçu et absolument horrible (je ne peux rien en dire, évidemment !).

C’est un mélange explosif entre un réalisme sordide et un fantastique angoissant qui va crescendo pendant tout le roman, et où, finalement, la part de fantastique (du point de vue des personnages) et tout ce qui laisse entrevoir une sorte d’engrenage infernal de la fatalité font beaucoup plus pour l’intérêt du livre que la théorie physiologique supposée être derrière.

Je me suis surpris à penser pendant la lecture à ce qu’aurait donné une adaptation du roman par Caro et Jeunet, ou bien une improbable rencontre entre Zola et Roméro ou un réalisateur de films d’horreur de ce genre (et je peux vous assurer que ce n’est pas moi qui exagère, il y a vraiment de quoi faire penser à ça dans le livre…). On ne sait jamais, peut-être qu’un jour quelqu’un aura l’idée de faire une adaptation un peu ambitieuse du roman (à vrai dire ça a sûrement déjà été fait, mais je ne m’y étais pas encore intéressé). L’illustration d’époque, sur l’affiche ci-dessus, donne une idée de l’aspect fantastique de l’intrigue.

Bref, même si ce roman autonome m’avait paru au départ un cran en dessous des Rougon-Macquart, il gagne en puissance au fur et à mesure et peut constituer une bonne découverte de l’univers de Zola… si on a le cœur bien accroché, parce qu’il me semble que les Rougon-Macquart sont globalement moins atroces (ou alors ma mémoire les édulcore ?).

Pour lire Thérèse Raquin

Le texte du roman, à présent libre de droit, est disponible en ligne, par exemple sur Wikisource. Quitte à acheter une édition papier, choisissez-en une avec une intro, des notes, un dossier, etc. C’est toujours mieux que le texte brut, et cela vous aide beaucoup mieux à comprendre le projet de l’auteur, à resituer le roman dans son temps avec l’accueil de la critique à l’époque (mouvementé), à découvrir les adaptations au cinéma, etc. Pour cette relecture j’ai utilisé une édition avec seulement le texte, et ça manquait un peu de ne rien avoir pour replacer le tout dans son contexte. Cela dit, il y a toujours Wikipédia, mais l’article sur le roman n’est pas encore très étoffé.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 juin 2012.


Tarjei Vesaas, « Palais de glace »

26 juillet 2012

Voilà un livre dont je vais avoir du mal à parler, même si je l’ai beaucoup aimé : son intérêt repose en bonne partie sur son atmosphère fantastique et sur sa progression énigmatique… et en même temps, l’intrigue est assez simple pour qu’on risque de gâcher en partie le plaisir en en disant trop. Ajoutez à cela que, pour moi, ce livre a fait partie de ces lectures qui donnent envie de se taire et d’y repenser, de les garder pour soi. J’ai tout de même envie d’en parler, malgré tout, mais ce n’est pas simple.

Du coup, il va falloir donner dans l’impressionnisme. Pour voir ce qu’il y a d’extrêmement attirant dans ce livre, imaginez un univers norvégien, l’hiver, la neige, le froid, un village rural ; non loin du village, un lac, et partant du lac un fleuve qui, à un endroit donné, déferle en une cascade. Cet hiver-là, le gel a bâti une sorte d’immense construction compliquée, un vrai palais de glace, majestueux, froid et scintillant. Pendant ce temps, deux filles se rencontrent : Siss, bien intégrée dans sa classe, et Unn, qui est tout l’inverse, solitaire, taciturne, énigmatique… et qui attire énormément Siss aussitôt qu’elle fait sa connaissance. L’histoire commence par cette rencontre, gênée et maladroite en même temps qu’intense, mais Unn va rapidement disparaître. Je n’ai vraiment pas envie d’en dire plus sur l’histoire. C’est un livre sur l’absence, et en même temps un univers au bord du fantastique, extrêmement absorbant (je n’ai plus pu le lâcher une fois commencé).

Si vous cherchez un univers pas loin du conte tout en restant très ancré dans la vie quotidienne, si vous aimez les livres oniriques, qui reposent sur une ambiance, les énigmes et touches de fantastique jamais complètement résolues, les émotions contenues et les sentiments devinés, et les mystères pleins de neige et de froid, je vous conseille vivement ce livre 🙂

Message sur le forum du Coin des lecteurs le 26 juin 2012 (livre lu fin 2011), rebricolé ensuite.


[BD] « Akira », de Katsuhiro Otomo

21 juillet 2012

Messages postés sur le forum du Coin des lecteurs.

La couverture du manga Akira (je ne connais pas l'édition) représente une explosion prenant la forme d'une sphère noire qui détruit le centre de Tokyo.

Couverture du manga Akira (je ne sais pas quelle édition exacte, je crois que c’est celle de l’édition française colorisée en 14 tomes que j’ai lue).

Un mot de présentation (je reprends celle de l’article Wikipédia du manga) :

Tokyo est détruite par une mystérieuse explosion en décembre 1982 (1992 dans la version occidentale) et cela déclenche la Troisième Guerre mondiale, avec la destruction de nombreuses cités par des armes nucléaires.

En 2019 (2030 selon les versions colorisées américaine et française), Neo-Tokyo est une mégapole corrompue et sillonnée par des bandes de jeunes motards désœuvrés et drogués. Une nuit, l’un d’eux, Tetsuo, a un accident de moto en essayant d’éviter un étrange garçon qui se trouve sur son chemin. Blessé, Tetsuo est capturé par l’armée japonaise. Il est l’objet de nombreux tests dans le cadre d’un projet militaire ultra secret visant à repérer et former des êtres possédant des prédispositions à des pouvoirs psychiques (télépathie, téléportation, télékinésie, etc.). Les amis de Tetsuo, dont leur chef Kaneda, veulent savoir ce qui lui est arrivé, car quand il s’évade et se retrouve en liberté, il n’est plus le même… Tetsuo teste ses nouveaux pouvoirs et veut s’imposer comme un leader parmi les junkies, ce qui ne plaît pas à tout le monde, en particulier à Kaneda.

En parallèle se nouent des intrigues politiques : l’armée essaye par tous les moyens de continuer le projet en espérant percer le secret de la puissance d’Akira, un enfant doté de pouvoirs psychiques extraordinaires (et de la maîtriser pour s’en servir par la suite), tandis que les politiques ne voient pas l’intérêt de continuer à allouer de l’argent à un projet de plus de 30 ans qui n’a jamais rien rapporté. Le phénomène Akira suscite également l’intérêt d’un mouvement révolutionnaire qui veut se l’approprier à des fins religieuses (Akira serait considéré comme un « sauveur » par ses fidèles). Tetsuo va se retrouver malgré lui au centre d’une lutte entre les révolutionnaires et le pouvoir en place.

Mon avis :

Ce fut une lecture étalée dans le temps, d’où la forme inhabituelle de cette critique qui prend des allures de journal…

2 décembre 2011 :

J’ai commencé à le lire récemment dans ma BDthèque préférée. C’est sombre, violent, sale… mais pas glauque, et très accrocheur (le bon vieux coup du Gros Mystère Géant pour installer le suspense).
Je le lis à toute petite vitesse (dans les interstices de mon emploi du temps), là j’en suis au début du tome 3 (dans l’édition en tomes cartonnés grand format), et je suis déjà assez bien scotché. L’intrigue progresse bien pour le moment… vivement lire la suite !

22 janvier 2012 :

J’avance toujours par petits bouts, et j’en suis à la fin du tome 5, peu après le réveil d’Akira. Je ne peux pas dire que je sois absolument enthousiaste, mais l’ensemble est très accrocheur (l’intrigue fait vraiment feuilleton) et je me demande toujours où on va se retrouver à la page suivante.

L’univers est vraiment sombre, c’est de la SF post-apocalyptique qui ne mâche pas ses mots : les personnages principaux sont soit des jeunes marginaux violents et souvent drogués, soit des militaires ou des comploteurs sans scrupules, soit des rebelles prêts à tous les raccourcis pour lutter contre le gouvernement, soit de gros psychopathes… soit un peu tout ça à la fois. Et en même temps, tout ça est cohérent et s’explique très bien: par exemple, il y a un lien entre les pouvoirs psy de certains personnages et leur addiction à la drogue (même si la nature de ce rapport n’est révélée que par allusions progressives), et la violence sociale n’est pas qu’un prétexte gratuit à des scènes de violence, c’est l’un des principaux thèmes du manga.

Ce que j’aime un peu moins, c’est la part énorme dédiée à l’action. En 5 tomes, on doit avoir 95% de courses poursuites… d’accord, ça reste (à peu près) réaliste, les personnages ont mal, faim, froid, et doivent se retaper entre deux scènes où ils se tapent tout court – et le tout parvient à rester très humain et par moments drôle malgré tout, ce qui n’est pas une petite prouesse – mais enfin au bout d’un moment ça devient un peu lassant… C’était probablement dû à la première partie de l’intrigue qui supposait une chronologie très chargée, plein de choses se passent en quelques heures. Après le gros rebondissement que je viens de franchir, les choses seront peut-être un peu différentes.

Le dessin est vraiment particulier : ce n’est pas un style hyper-manga classique (pas de visages en triangles, ni d’yeux énormes aux pupilles pleines de reflets), mais on en retrouve tout de même certains traits (les cheveux en dents de scie, typiquement). Beaucoup de machines et de bâtiments, des planches de paysages urbains à tomber par terre. L’aspect très « machines & trucs technologiques » n’est pas désagréable, sans que je sois complètement convaincu par le rendu graphique de la chose. Bref, je ne suis pas entièrement fan du style de dessin, mais ça se laisse bien lire.

La suite quand j’aurai lu les tomes suivants…

16 février 2012 :

J’en suis à la fin du tome 12 (il ne me reste plus que deux tomes à lire). J’ai fait une pause peu après le tome 10 parce que j’étais tombé malade et que j’avais… cauchemardé d’Akira pendant mes poussées de fièvre (et je peux vous dire que ça n’était pas agréable !). Ça m’arrive très rarement de cauchemarder de mes lectures, mais je suppose que l’aspect glauque de l’univers m’a vraiment marqué !

Globalement, l’intrigue se complexifie beaucoup après le réveil d’Akira et c’est tant mieux : il y a davantage de forces en présence, on a enfin droit à des révélations plus amples sur le passé de l’univers et à quelques éléments d’explication sur les pouvoirs des uns et des autres. Les personnages ont plus souvent le temps de souffler un peu (bon, juste un tout petit peu…) et prennent davantage de profondeur.

A partir du tome 10, on repart nettement dans l’action, en route vers le dénouement, et le moins qu’on puisse dire est que ça dépote. Je crois que j’ai rarement vu un univers se faire autant abîmer au cours d’une fiction (disons qu’à l’échelle de ce qui se passe pendant l’intrigue, un immeuble qui s’écroule tient du détail négligeable). Les derniers rebondissements entre les tomes 10 et 12 me font beaucoup penser à Nausicaä de la vallée du vent, dont la parenté avec Akira devient frappante, même si Nausicaä reste moins sombre et beaucoup plus riche à mon sens (parce qu’encore plus ambitieux dans sa volonté de dépeindre un univers vaste). Je suis frappé aussi par l’aspect de plus en plus sombre et désespéré que prennent l’univers et l’histoire… je crois que je vais me dépêcher de lire la fin !

11 avril 2012 :

Je me rends compte que je n’avais pas posté mes impressions sur la fin.

Je dois préciser d’abord que le dénouement est arrivé plus tôt que je ne m’y attendais, pour une raison liée à l’édition dans laquelle j’ai lu le manga : si je me souviens bien, elle compte 14 tomes, et je pensais avoir encore un ou deux tomes à lire, mais en réalité les deux derniers tomes ne contiennent que des dessins isolés (illustrations de couvertures, croquis, etc.). Du coup, j’ai été un peu déçu de tomber si vite sur la fin de l’histoire.

Je ne sais pas si c’est lié, mais la conclusion m’a un peu laissé sur ma faim. Le destin de Tetsuo est marquant, mais j’ai l’impression que cela ne résout rien, que tout reste à faire… et les réactions de Tetsuo par rapport à Akira m’ont désagréablement surpris, je ne m’attendais pas à ça.

Pour ceux qui ont lu le manga en entier :

[spoiler]J’ai l’impression que la disparition de Tetsuo ne résout rien : le sort d’Akira n’est toujours pas réglé, il est tout aussi dangereux – voire encore plus, puisqu’il a assimilé son seul rival possible – et ses tendances mégalo semblent se confirmer. Alors, pourquoi diable Kaneda et les autres prennent-ils finalement le parti de combattre pour le Grand empire d’Akira ? Je n’ai vraiment pas compris ce ralliement. D’accord, les forces extérieures n’ont rien d’attirant, mais Akira n’est vraiment pas mieux ![/spoiler]

Bref, ce dénouement m’a paru abrupt. Il y a largement matière à une suite, d’ailleurs.

Plus généralement, je suis très content d’avoir enfin lu ce classique du manga de SF post-apocalyptique qu’est Akira. Je n’en serai pas un fan passionné, à cause de la part énorme dévolue à l’action, qui rend l’ensemble un peu trop léger à mon goût en termes de réflexion et de philosophie (j’en reste à Nausicaä pour un meilleur équilibre entre action, aventure, déploiement d’un univers et réflexion sur des sujets de fond). Dans Akira[, il y a certes une vision très sombre de la société, mais cela ne dépasse pas le stade de prétexte à des scènes d’action et à des catastrophes dantesques. Mais il faut reconnaître que ce manga trouve une grandeur différente là-dedans, précisément dans le fait qu’il est assez avare en explications sur les tenants et les aboutissants de son univers : on reste beaucoup plus dans le fantastique, et dans un fantastique très sombre qui tend vers une horreur quasi cosmique dans le dénouement, et quasiment à une vision tragique du destin de l’humanité.

[spoiler]Paradoxalement, Lovecraft n’est peut-être pas si loin. Dans les deux cas, c’est une vision de l’univers comme un ensemble de mécanismes qui échappent à l’esprit humain et que l’esprit humain ne peut pas assimiler, et la prise de conscience de cette impossibilité conduit à la folie et à la destruction. Chez Lovecraft, cette prise de conscience passe par la rencontre avec l’autre, par l’intervention de divinités extra-terrestres dont les mondes d’origine et les modes de vie sont radicalement incompatibles avec ceux des hommes. Dans Akira au contraire, la prise de conscience passe par l’aventure intérieure qu’est la découverte des pouvoirs psychiques : dès lors que Tetsuo s’y intéresse, il se coupe de ses anciens amis et s’achemine vers une destruction horrible. L’esprit humain n’arrive pas à entrer en harmonie avec l’univers, à contrôler sa propre énergie, et ne peut donc provoquer que mort et (auto)destruction.

Sauf si on s’appelle Akira, auquel cas tout baigne et on devient un quasi dieu empereur de néo-Tokyo. Mais on ne sait rien d’Akira, on ne sait pas pourquoi ou comment il arrive à maîtriser ses pouvoirs. C’est un peu un nouvel empereur de droit divin, quasiment, et c’est ça qui me gêne dans le dénouement. Le côté « Seul Akira peut y arriver, donc c’est à lui qu’il faut s’en remettre, c’est comme ça ».[/spoiler]

Cela dit, il reste possible que j’aie manqué quelque chose dans certaines allusions, comme

[spoiler]le fait que toute une partie de l’histoire pourrait n’être qu’un rêve d’Akira, comme Tetsuo le soupçonne dans l’un de ses rêves de drogué.[/spoiler]

Ce sera intéressant de relire l’ensemble à l’occasion pour essayer de finir de reconstituer le puzzle…

Mise à jour le 26 décembre 2012 : J’ai à présent vu l’adaptation de ce manga en film d’animation, réalisée par Katsuhiro Otomo lui-même. Elle est très réussie : j’en parle ici.


Honoré de Balzac, « Histoire des Treize »

19 juillet 2012

Message sur le forum du Coin des Lecteurs, 12 novembre 2011.

L’Histoire des Treize n’est pas le titre d’un seul roman, mais un surtitre sous lequel Balzac a regroupé Ferragus, La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d’or.

Ces romans forment une « trilogie lâche » : trois romans courts aux intrigues autonomes, mais reliées entre elles par les apparitions ponctuelles de quelques personnages communs, dont certains des Treize. Les Treize sont un groupe d’amis (au nombre de… vous avez compris), tous membres de la bonne société, riches et influents, qui forment une alliance souterraine et se dotent ainsi les uns les autres d’un pouvoir considérable, capable de faire tomber des gouvernements. Cela pourrait donner une fresque politique grandiose, mais, dans la pratique, Balzac n’a jamais écrit d’histoire globale sur eux : on ne fait que deviner les activités du groupe et sa puissance en entrevoyant certains de ses membres, auquel les autres Treize donnent d’impressionnants « coups de main » en cas de besoin.

Dans Ferragus, un jeune homme surprend les petits secrets de Mme Jules, femme en apparence respectable sous tous rapports. Hélas, l’amour et la curiosité du jeune homme vont le mener à sa perte, car la dame a des protecteurs aussi mystérieux que terrifiants. C’est le plus feuilletonnesque des trois textes, et celui qui m’a paru le plus réussi.
Dans La Duchesse de Langeais, le roman commence lorsqu’un militaire, Montriveau, retrouve enfin la trace de la femme qu’il aime dans un couvent espagnol, où elle s’est retirée en abandonnant le monde et sa vie de duchesse. On découvre ensuite comment leur relation s’est nouée et changée peu à peu en une partie d’échecs impitoyable. L’histoire d’amour entre Montriveau et la duchesse occupe la plus grande partie du texte, mais il y a aussi un peu d’action (et quelle action…) à la fin.
Dans La Fille aux yeux d’or, le jeune, beau, riche, noble et insupportable Henri de Marsay s’éprend de la fille aux yeux d’or du titre, farouchement gardée par sa duègne. Mais De Marsay a visiblement un rival mystérieux. Les ficelles sont là aussi très feuilletonnesques, très classiques mais relativement efficaces. Si j’ajoute que la fille aux yeux d’or est espagnole, il devient évident que tout cela finit très mal ^_^

Ces trois textes sont parmi ce que j’ai lu de plus « feuilletonnesque » sous la plume de Balzac. Si on veut du bon vieux roman avec de l’amour, de l’action, des complots, des secrets, des assassinats, des yeux bandés, des fausses morts, etc. c’est ça qu’il faut lire. C’est très plaisant, très enlevé, et même les passages où le narrateur prend la parole pour vous dire tout ce qu’il pense de plein de choses sont finalement très supportables (même si ça suppose d’accepter cette conception très dix-neuviémiste du roman dans laquelle l’auteur insère librement toutes sortes de mini-essais au fil de l’intrigue).

En revanche, certaines choses rendent ces textes vieillis ou impatientants par endroits pour un lecteur d’aujourd’hui.
Comme je le disais, cela suppose de supporter les passages où le narrateur met son récit en pause pour réfléchir sur la société qu’il décrit. Par exemple, il vaut mieux savoir à l’avance que tout un bout du début de La Duchesse de Langeais est un tableau de la société de Saint-Germain-des-Prés, de même que le début de La Fille aux yeux d’or est une étude sociale sur l’aristocratie du temps de Balzac, et que l’histoire ne commence ou ne reprend vraiment qu’ensuite, sinon un lecteur d’aujourd’hui risque de crever d’impatience vingt fois et de laisser tomber, ce qui serait très dommage. Il faut savoir ça à l’avance et lire ces parties réflexives (et didactiques) comme telles : cela permet de bien en profiter, car elles sont très réussies et brossent un tableau impitoyable des milieux aristocrates de l’époque de Balzac.
L’autre élément qui a vieilli dans ces romans (encore plus, à mon sens), c’est la représentation des femmes. Balzac, hélas pour nous, aime parler des femmes et surtout il est persuadé d’y avoir tout compris. Pour une lectrice et même un lecteur du XXIe s., le résultat oscille entre une misogynie consternante et une enfilade de clichés romantiques qui deviennent vite horripilants.

La description du couple de M. et Mme Jules dans Ferragus reste supportable, car c’est un joli couple qui s’aime beaucoup et cela reste émouvant, même si on risque de soupirer un peu devant le portrait de Mme Jules, qu’un esprit sévère peut juger mièvre. Dans La Duchesse de Langeais, on a droit à des considérations sur l’amour et la séduction terriblement datés et parfois involontairement drôles ; le portrait de Montriveau, sorte de supermâle en acier trempé, est assez kitsch aussi. Dans La Fille aux yeux d’or, les histoires de séduction passent un peu mieux, car le personnage de la Fille est de toute façon une sorte d’archétype de feuilleton (voire de comédie : la jeune fille enfermée que l’amoureux essaie d’atteindre) et aussi parce que le narrateur prend davantage de distance envers De Marsay qu’envers Montriveau : De Marsay est si terriblement snob et sûr de lui qu’il est normal de le voir débiter avec aplomb des propos misogynes pontifiants, ça lui correspond bien. Là où c’est vraiment agaçant, c’est lorsque le narrateur prend la parole et enchaîne avec des propos du même ordre qu’il présente comme des vérités générales… mais il le fait moins là que dans la Duchesse.

Du Balzac en bonne forme, donc, assez vite lu (les trois textes n’occupent qu’un volume d’épaisseur moyenne en poche) et bien enlevé, mais un peu inégal par rapport aux « grands » romans du même.


Jérôme Noirez, « Le Diapason des mots et des misères »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 11 juillet 2009.

Je viens de terminer ce recueil – j’aurais plutôt tendance à dire qu’il m’a enfin recraché, après m’avoir littéralement aspiré dès la première page. Au cas où vous n’auriez pas lu d’autres avis dessus, et comme j’ai peur d’être très bavard, voici tout de suite l’impression d’ensemble, histoire que les choses soient claires : ce recueil est magistral, enchanteur, déjanté, glaçant, sans fond, fondateur, terrifiant, et fait de Noirez l’un des meilleurs stylistes que je connaisse (je suis certes loin d’avoir tout lu, mais quand même, quelle baffe !).

La maîtrise de la langue est ce qui frappe le plus dans ces quinze nouvelles. Noirez emploie un vocabulaire très riche, mais toujours au service de son histoire – certes on pourrait lui reprocher un doigt de préciosité ici et là, si on était vraiment méchants, mais le plus important dans l’affaire, c’est que son écriture est avant tout une voix, et même plusieurs voix – une par nouvelle, en fait. Dès les premières lignes de chaque texte, on est pris par le narrateur qui vous emporte dans un univers, et à chaque fois c’est un écrivain passionné par la matière du monde qui est à l’oeuvre, il plante un monde, le fait vivre, le malmène, le désarticule, le broie au besoin, mais il ne vous laisse pas ressortir avant la fin.

Chaque texte a sa propre voix, qui correspond à une atmosphère différente. Du conte ensorcelant à l’horreur la plus glaçante, en passant par le complet délire célino-lewiscarrollien, la plus grande variété est de mise – des mondes extrêmement divers, mais toujours un excellent moment de lecture.

Les quinze textes du recueil sont courts, et se lisent vite (impossible de les lâcher une fois commencés, de toute façon). Voilà qui devrait plaire aux lecteurs pressés, qui ne connaissent pas encore Noirez et veulent se faire une idée de son univers avant de se lancer dans ses romans, par exemple son uchronie Leçons du monde fluctuant, ses romans jeunesse comme le récent Le Chemin des ombres, ou son oeuvre maîtresse, la trilogie Féerie pour les ténèbres, dont on attend avec impatience la réédition corrigée chez Denoël « Lunes d’encre ».

Et ces lecteurs sont de sacrés veinards, parce que Noirez offre ici ce qu’il a de mieux : un concentré d’écriture au style ciselé, des histoires denses et d’autant plus marquantes, dont certaines risquent fort de vous attirer de sales cauchemars.

Je ne vais pas détailler ici toutes les nouvelles (EDIT : bon, en fait si, I did it again), ce serait trop long et ça ne donnerait pas forcément une bonne idée de la puissance de leur effet fantastique, qui consiste à laisser le lecteur dans l’incertitude, lui livrer petit à petit des indices obscurs, et à lui de se débrouiller pour comprendre où il est et ce qui se passe – mais rassurez-vous, c’est très bien fait, on peut se laisser perdre en toute confiance. Cela dit, c’est quand même mieux avec quelques exemples, alors :

7, impasse des mirages, qui ouvre le recueil, se passe dans le Maroc contemporain, celui des compagnies pétrolières. Un jeune garçon et son père retrouvent la ville de Zalzalah, dont ils ont été déplacés de force quelques années plus tôt – mais cette ville entièrement refaite, presque trop belle pour être réelle, semble avoir un pied dans un autre monde. Dans cette ville aux sept portes qui pourrait bien sortir des Mille et une nuits, les intérêts pétroliers côtoient les mirages des djinns.

Bolex est un court-métrage effrayant. « Bolex », c’est une marque de projecteurs de cinéma. Sauf que là, la pellicule est spéciale.

Kesu, le gouffre sourd, se passe dans un genre de Japon de SF où tout est voué au son. Le Japon et la musique intéressent beaucoup Noirez, et ces deux thèmes sont particulièrement travaillés dans ce texte, rythmé par les vers d’un poème. « Zeami avait un tambour tendu de soie… »

L’Apocalypse selon Huxley est un trip célinien, du Noirez qui s’amuse en pleine forme. Pas mon texte préféré, mais encore un sacré exercice de style.

Nos Aïeuls bascule dans l’univers des cauchemars de l’enfance, et rappelle les mésaventures de Griotte et Gourgou et les sombres fées télévisuelles de Féerie pour les ténèbres.

Berceuse pour Myriam est une partition. Là je crie à l’injustice, parce que je ne connais pas une note de solfège et que je ne peux pas apprécier la mélodie, mais c’est encore une singularité du recueil.

Feverish Train : un régal. Céline (encore) croisé avec Lewis Carroll et Le Crime de l’Orient-Express, le tout dans une enquête ferroviaire cahotante en plein bayou bourré de moustiques à paludisme. Tout est permis, tout peut arriver et heureusement qu’on a de la fièvre sinon on trouverait presque qu’y se passe des trucs pas normaux.

Le Diapason des mots et des misères est un autre des temps forts du recueil. Comme dans Kesu, il est question de son. Là je ne peux vraiment pas résumer, tout est dans les mots, l’atmosphère et le postulat de départ. C’est singulier et excellent, vous n’avez qu’à me croire !

La Grande Nécrose : une histoire de zombies, le genre où on rigole à grands éclats de rire jaune tout en esquivant les coups de hache en pissant de trouille et en essayant de sauver sa peau avant d’avoir pété un câble.

Maison-monstre, cas numéro 186 : entre l’histoire de maison hantée et le conte, une nouvelle assez courte, mais qui met en place un univers bien planté et intéressant, et une galerie de personnages étranges qui rappelle un peu certains protagonistes de Leçons du monde fluctuant. On demanderait bien à les retrouver dans de futures histoires, si ce n’était pas improbable, Noirez ayant visiblement envie d’expérimenter des choses complètement différente à chaque texte.

Stati d’animo : une Italie contemporaine-SF inquiétante, pétrie de futurisme, et rien qu’un brin fascisante. Une de mes nouvelles préférées (encore), ne serait-ce que par l’utilisation des oeuvres futuristes et les bombes décohérentes. Ça, et une certaine dénonciation de la dictature de la radio, du direct, de l’info-en-continu et de son présent perpétuel amnésique en la personne de Zangtumtum.

Contes pour enfants mort-nés : on termine par de l’horreur glaçante, trois histoires brèves. Assez rude à lire, tout de même, et ce n’est pas ce que j’ai préféré dans le recueil – les textes sont très bon, c’est plutôt que ce n’est pas tellement mon genre de lectures d’habitude. Mais si l’effet recherché était « argh beuarg maman », ça fonctionne très bien.

La postface est de Catherine Dufour, ce qui peut vous convaincre d’acheter la chose sur l’argument d’autorité du nom d’auteur-qui-recommande, si mon bavard et enthousiaste message ne s’en était pas encore chargé…

En deux mots, donc, un recueil incontournable, qui offre en plus une belle introduction aux univers de Noirez pour les lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore.


Jérôme Noirez, « Leçons du monde fluctuant »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 16 octobre 2008 (à l’origine sur le forum Griffe d’encre).

Résumé :

Charles Lutwidge Dodgson, révérend, photographe amateur et professeur de mathématique à l’université d’Oxford, n’a jamais songé à prendre pour pseudonyme Lewis Carroll. D’ailleurs, il n’a jamais songé à écrire des contes pour enfants. Mais il a rêvé d’Alice, trop sans doute, plus que la société n’est prête à tolérer? Le voilà contraint de s’embarquer pour Novascholastica, une colonie anglaise entre Afrique et Océanie, avec pour seul compagnon d’infortune un « noir pénitent », mage d’état chargé d’une besogne indicible… A Novascholastica, colons, indigènes, bêtes et entités fraternisent par-delà la mort; une situation contre nature à laquelle il serait bon de mettre un terme. Ce qui n’est pas vraiment le problème de Charles qui a ses propres chimères photographiques à poursuivre…

Mon avis :

Terminé ce soir. Une bien belle lecture, mais dans le détail, je ne sais pas bien quoi en penser…

Cet avis contient quelques spoilers sur l’univers ; les spoilers sur l’intrigue les plus importants sont masqués par balise « spoiler ».

Ma principale inquiétude, à savoir le traitement des « penchants » de Dodgson, s’est révélée complètement injustifiée : comme d’habitude, Noirez arrive à traiter avec neutralité et justesse des sujets où il serait très facile de glisser dans le scabreux ou le mauvais goût. Dodgson a des penchants qu’il sait coupables et dans le même temps c’est une sorte d’amoureux romantique doublé d’un admirateur de l’enfance – sans que l’un des trois éléments ne prenne le pas sur les autres. Le résultat est nuancé (autant que dans la réalité de Lewis Carroll, je présume, même si ce n’est pas vraiment le sujet ici) et Dodgson est plutôt un personnage attachant. J’ai été parfois un peu agacé par son air toujours persécuté et dépassé par les événements, mais[spoiler]il prend heureusement plus d’assurance vers la fin[/spoiler].

Jab Renwick a mis plus de temps à me convaincre. Sa biographie est pleine d’idées originales (à commencer par sa naissance) mais il m’a trop rappelé les méchants de Féerie pour les ténèbres. Pourtant, une fois le livre fini, j’avoue : je l’ai aussi trouvé sympathique, même s’il est sadique, cruel et détestable en tout point, plus que les rioteux de Féerie... Là encore, je trouve que le dénouement nuance beaucoup de choses.

J’oublierais presque Kematia, et du coup je me rends compte que son rôle est moins important que ce que j’attendais. C’est dommage, on pouvait attendre bien plus au regard du début de l’intrigue.

L’univers en général me laisse aussi sur une impression de demi-teinte. Avouez : le Lankolong est bien plus intéressant qu’Oxford et New Oxford ! Le monde des vivants ne se définit que par le principe de base de l’Educaume : l’éducation est reine (littéralement), la connaissance est divinisée et, en gros, nous nous trouvons dans une variation sadique sur le système scolaire. Ce qui pourrait donner lieu à des choses originales (et de fait il y a plein de petits détails très bien trouvés, comme les interrogations orales à la place du contrôle de billets dans le train), mais finalement, de la première à la dernière page, l’ensemble reste très monolithique : l’Educaume d’Angleterre est un Etat méchant, très méchant. Et il y a plein de choses qui, à la fin, ne sont pas complètement explicitées,

[spoiler]sur ses motivations, et sur ce qu’essayaient vraiment de faire les « comploteurs » de New Oxford (on sent qu’il sont derrière les gutums, mais ça pourrait être plus clair). [/spoiler]

Je trouve dommage que, si Jab Renwick est finalement très nuancé, les autorités de l’Educaume n’aient pas de meilleure motivation que « on est méchants, très méchants ». D’accord, ils sont persuadés que le salut est dans le savoir etc., mais je reste moyennement convaincu.

Le Lankolong, par contre, est beaucoup plus intéressant, très riche, composite, bourré de trouvailles… ce qui fait regretter que Noirez ne donne pas plus d’aperçus des autres au-delà, qu’il présente comme infiniment nombreux et variés : à voir ce qu’il fait avec celui-là, qu’est-ce que ça aurait donné avec les autres ! Ce qui m’intéresserait bien aussi, ce serait de savoir de quelles cultures il s’est inspiré pour les peuplades de Novascholastica : il y a visiblement des recherches là-derrière, mais ma culture sur le sujet est encore bien trop limitée pour distinguer les références au monde réel et les éléments inventés…

A vue de nez, il me semble que l’avantage et l’inconvénient du livre est que c’est un livre « myope » : le détail est très travaillé, mais la structure d’ensemble est trop floue et incertaine. Si on juge de Leçons du monde fluctuant avec les critères d’un roman de fantasy moyen « à la thriller » (ce qui serait idiot, parce que ce n’est visiblement pas ce que cherche à faire l’auteur, mais bon), on doit pouvoir trouver pas mal de faiblesses de structures au scénario : l’intrigue démarre très lentement, les différents personnages suivis se rencontrent un peu tard dans le livre, et le dénouement arrive trop vite (le tout avec un peu trop d’interventions du hasard, même s’il ne fait pas toujours bien les choses, loin de là).

[spoiler]Le « méchant » principal, le professeur Brewster, n’est pas vraiment présenté comme tel avant son apparition, et inversement les personnages de méchants qu’on connaissait déjà disparaissent (les comploteurs de New Oxford) ou se retournent un peu vite en gentils (Jab Renwick). [/spoiler]

En même temps, cette faiblesse est aussi la principale force du livre : dès qu’on ne lit plus dans la perspective d’une intrigue haletante, et qu’on se laisse prendre à suivre les errances de Kematia et compagnie dans le Lankolong, ou les déboires de Dodgson sur la route de Novascholastica, tout devient vraiment savoureux. L’écriture de Noirez est impressionnante de soin, le vocabulaire est très recherché sans pour autant devenir une gêne à la lecture ; on y retrouve la même « neutralité » que dans Féerie pour les ténèbres, qui devient ici une amorce idéale à toutes sortes de traits d’humour pince-sans-rire assez british. Visiblement Noirez s’amuse à placer ses personnages dans les situations les plus improbables possibles, ce qui installe progressivement un climat bien distinct de celui de Féerie et peut-être finalement moins sombre, où l’absurde prend davantage de place. Beaucoup de scènes sont mémorables, beaucoup de personnages aussi [spoiler]Wilfred Hudson est probablement mon préféré), et on assiste à des échanges de répliques bien frappés (parfois aux deux sens du terme).

Quelque part, ce serait injuste de reprocher au livre d’avoir une structure trop incertaine, puisqu’il s’agit du monde fluctuant, mais je pense que le résultat aurait été encore meilleur si Noirez s’était complètement libéré de la « logique de suspense » qui sous-tendait Féerie pour les ténèbres (et qui marchait très bien). Certains éléments (le Noir qui s’écrie « gutum » en voyant Dodgson, par exemple) donnent à penser que l’auteur va petit à petit dévoiler tous les tenants et aboutissants de l’univers et de l’intrigue, comme c’était le cas dans Féerie…, mais j’ai l’impression que plus on avance, plus on s’éloigne de cette logique-là.

La fin semble confirmer ce changement de logique : [spoiler]pas de grand final en Londres envahie par des morts vengeurs (ce qui aurait été plus prévisible, d’ailleurs), mais une fin ouverte qui laisse chacun retourner à son destin particulier… avec ce désavantage que l’Educaume et ses principes sadiques s’en sortiront, finalement, à peu près intacts ![/spoiler]

Je n’ai pas envie de dire que je préfère Féerie pour les ténèbres aux Leçons…, parce que visiblement les deux livres ne cherchent pas la même chose. Féerie a le triple avantage : il est plus « fini » dans sa structure avec un univers et un scénario construits plus rigoureusement ; il recourt à un univers radicalement original, donc plus marquant, là où Leçons peut apparaître comme une simple variation mystico-fantastique sur une uchronie sombre vaguement steampunk ; et surtout c’étaient les premiers romans de l’auteur, qui ont fait découvrir son univers et sa « patte », tandis que Leçons… ne bénéficie plus de cet effet de surprise. Et puis il y a quand même quelques petites choses, comme le couple petite fille + chien monstrueux, qui rappellent Féerie..., en forcément moins bien puisque Grenotte a l’antériorité  :tongue2:

Mais Féerie… recourait à des ficelles relativement classiques du point de vue de l’intrigue et de l’écriture à suspense, tandis que Leçons… s’affranchit de la sacro-sainte trilogie et paraît rechercher autre chose de plus original. J’y vois plutôt un roman d’atmosphère, qui vaut surtout par sa capacité à nous plonger dans un au-delà très différent des conceptions classiques que l’on s’en fait, et à développer une histoire où la plupart des personnages sont déjà morts. Ce n’est déjà pas rien.

PS : ah oui, j’oubliais les références à Alice et compagnie. Il n’y en a pas trop, et je trouve que ce n’est pas plus mal : ça aurait été un peu trop prévisible. La reconstruction de parallèles assez lointains (Kematia/Alice, par exemple) fonctionne très bien sans en rajouter.

[spoiler]Ce en quoi la toute fin m’a légèrement déçu, mais sur le reste du livre ça marche bien. [/spoiler]

Après, je me demande s’il y a des références à des écrits moins connus de Carroll, en particulier ses ouvrages de logique ou de mathématique, mais comme je ne les connais pas, je n’ai pas pu voir d’éventuelles références…


Jérôme Noirez, « Le Carnaval des abîmes » (« Féerie pour les ténèbres », 3/3)

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Nestiveqnen le 20 avril 2007.

Je ne sais pas bien quoi dire où, donc je vais d’abord parler un peu de ce volume 3 et dire ensuite des choses sur la trilogie en général, maintenant que je l’ai finie.

Je crois que ce volume 3 est mon préféré, à la fois par le style et par l’atmosphère, toujours très sombre mais jamais exempte d’humour ni de tendresse (probablement du fait des personnages principaux de ce dernier tome), et probablement même un peu moins sombre que le tome précédent (où pour le coup on plongeait dans l’horreur jusqu’aux cheveux). L’intrigue générale trouve son aboutissement et les bizarreries du monde sont expliquées… en partie. Bon, en fait je ne peux rien dire sans risquer de révéler la fin aux gens qui ne l’ont pas lu, donc je ne vais pas dire grand-chose là-dessus ; je me contente de dire, pour les gens qui reprocheraient à l’univers d’être trop « accroché » au monde réel, que l’équilibre entre un monde autonome et séparé et une « dimension parasite » au monde réel est maintenu et plutôt bien dosé (je trouve). On pourrait reprocher au cycle cet ancrage, même partiel, dans le monde réel du XXe siècle, mais il me semble que ce serait injuste, car paradoxalement une bonne partie de l’identité de ce monde se fonde là-dessus – un peu comme les Cités obscures, dans un genre très différent – et cela apparaissait clairement dès le premier tome.

Sur la trilogie en général, maintenant. Elle est excellente, originale, novatrice. Bon, mais pourquoi ? Parce qu’elle combine plusieurs éléments très travaillés qui, combinés entre eux, donnent à lire quelque chose de nouveau.

L’univers, d’abord. Il est d’une richesse incroyable – même si vu sur la carte, comme ça, ça a l’air plutôt petit comme pays, il ne faut surtout pas s’y fier. Dès le début on est plongé dans ce monde bizarre, avec sa géographie, son histoire, ses différentes populations partageant une même culture : le tout donne une impression de grande cohérence, et montre un gros travail en amont (la richesse du cadre n’a rien à envier à un background de jeu de rôle – le style et les personnages en plus). Un trait intéressant de cet univers, outre son caractère résolument composite et hétéroclite, est qu’il tend à équilibrer les éléments merveilleux et « spectaculaires » avec toutes sortes d’éléments « ordinaires » du quotidien, ce qui compense le côté course-poursuite-fin-du-monde de l’intrigue en donnant aussi à voir ici et là des détails qui montrent un monde bien installé, avec son vécu et sa « patine ».

La langue, ensuite. Difficile de séparer les deux. D’abord c’est écrit au présent. Excellente idée ! Pas de passé lointain ni d’extraits d’archives historiques qui tiennent, l’intrigue se fait devant nous, avec toute l’incertitude que suppose le présent – l’angoisse et la peur y gagnent en efficacité. Ensuite, le style, très reconnaissable (déjà bien affirmé dans les nouvelles publiées dans Faeries), et qui fait beaucoup pour l’univers. D’abord par l’entremise d’un grand nombre de néologismes, que Noirez emploie sans didactisme apparent, au détour d’une phrase, quitte à ne les expliciter que plus loin. On ne comprend pas tout tout de suite, il faut parfois une petite minute avant de se souvenir du sens exact d’un de ces termes quand on le rencontre après un long intervalle, mais ça ne devient jamais vraiment gênant. Surtout, les néologismes, de même que les noms propres, sont particulièrement bien trouvés.

A plusieurs égards, le cycle fait penser aux Chroniques des crépusculaires de Gaborit : un monde riche et original, à l’atmosphère et au ton bien posé, et bénéficiant d’un travail soigné sur la langue – on a vraiment affaire à un univers de fantasy à la française, ou plutôt « francophone » au sens propre du terme : pas d’Elendil ou de nightstalker dans le lot, mais des esmoignés, des ossifiés, la Technole, les pénonages, Grenotte, Caquehan… Cette attention à la langue se retrouve partout dans le style : le vocabulaire employé est large et divers, emprunte à des dialectes techniques et à l’argot, voire à l’ancien français : on apprend des mots, et on se demande parfois où passe la frontière entre mot peu connu et néologisme. Même chose pour les insultes, qui font passer le capitaine Haddock pour un pauvre malheureux dépourvu de toute imagination. Et c’est un régal !

L’univers de Féerie pour les ténèbres est probablement le monde le plus crasseux et le plus affreux que j’aie jamais lu. Entre les rebuts, les gens qui plongent dedans, les rioteux, les horreurs diverses et variées, sans oublier le cambouis, la bave, le sang, etc., on est loin des jolies bois en fleur de la Lothlorien et des mâles barbares aux pectoraux luisants de santé et d’huile. On est plutôt dans la patine de crasse d’un univers à la Blade runner ou à la Shadowrun, la technologie futuriste en moins et les pannes en plus, si bien que par endroits on pense à des délires steampunk mais appliqués au XXème siècle. On est même parfois dans la franche scatologie, cf. les premières apparitions de Grenotte et Gourgou. Voire dans l’horreur de chez horreur, avec les excrucieurs de Sainterel et leurs atroces treize reliques…

Et pourtant… tout ça passe très bien. On est parfois dans les affres de l’horreur la plus noire, et certains personnages sont bizarres à souhait, mais par je ne sais quel miracle, ça ne devient jamais glauque.

Ou plutôt si : tout est dans le style. Le récit est narré par un narrateur extérieur aux personnages, qui ne se place jamais complètement en focalisation interne (comme c’est le cas chez Hobb ou Martin par exemple) mais passe d’un personnage à l’autre sans jamais s’en détacher complètement très longtemps, et en gardant toujours une certaine distance. Ce qui fait passer beaucoup de choses, et permet de cotoyer toutes sortes de bizarreries tout en gardant sa tête dans les environs des épaules. La voix du narrateur est, la plupart du temps, d’une grande neutralité – ce qui rend certains passages d’autant plus horribles, dans des cas où il ne dénonce rien mais donne à voir. En revanche, de petites notations ici et là montrent de quel côté est le narrateur, de quels personnages il invite le lecteur à se moquer et desquels à se sentir proche. C’est extrêmement discret, mais cela évite par exemple de faire supporter au lecteur des passages qui se complairaient dans la perversité (on imagine avec effroi ce que pourrait donner une scène racontée en focalisation interne complète du point de vue d’un excrucieur, ou de Quiebroch, ou de Charnaille) et cela donne lieu à toutes sortes de passages moqueurs ou au contraire attendris à l’égard de tel ou tel personnage (Grenotte et Gourgou, par exemple). Et dans le même temps, le narrateur ne se pose pas en défenseur d’une morale préétablie, ce qui laisse au lecteur la liberté de juger. Que penser de ce monde bizarre, biscornu, baroque, crasseux, effroyable et adorable en même temps ? Que donne-t-il à penser sur nos rapports à la chair, par exemple, ou au monstrueux, ou à la saleté, ou à la technologie ? Plein de choses, bien sûr, mais les conclusions ne sont pas tirées d’avance.

A l’issu de la lecture, pourtant, le lecteur sera sans doute surpris de voir à quel point on peut s’attacher à Grenotte, regarder Estrec avec les yeux aimants de Malgasta, trouver de la poésie non seulement chez Grenotte et Gourgou mais aussi dans les chansons de Jobelot (qui pourtant m’avait fait redouter le pire à sa première apparition) voire dans les improbables compositions vivantes de Charnaille, et même – c’est dire ! – se prendre d’affection pour un fraselé.

Post-scriptum en juillet 2012 : fin 2011, une version remaniée de Féerie pour les ténèbres a été publiée en deux tomes aux éditions du Bélial. Outre la trilogie revue et corrigée, elle inclut l’ensemble des nouvelles se déroulant dans le même univers et publiées par Noirez dans des revues, ce qui est une excellente idée car celles que j’ai lues étaient d’un très bon niveau, ainsi qu’un ou deux textes inédits. Je n’ai pas encore lu cette version remaniée, mais je suis très content de savoir cette trilogie, qui m’a durablement marqué, soit de nouveau accessible.