Ursula Le Guin, « A Wizard of Earthsea »

27 mai 2019

LeGuin-WizardOfEarthsea

Référence : Ursula Le Guin, A Wizard of Earthsea (Earthsea, 1), Puffin Books [Penguin], 1971 (première édition : Parnassus Press, 1968).

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« À quoi le pouvoir est-il bon si l’on est trop sage pour s’en servir ? »

« Ged entre dans une école de sorciers pour apprendre les règles de la magie. Obstiné et naïf, il laisse accidentellement pénétrer dans le monde une terrible créature d’ombre. Pour rétablir l’équilibre, il doit se confronter à l’ombre et la détruire, quel qu’en soit le prix. La quête de Ged l’emmène jusqu’à la région la plus reculée de Terremer – un pays peuplé de dragons effroyables, de sorciers jaloux, de ténèbres et de lumière – où il ira à la rencontre de sa destinée. »

Le style et la structure d’un conte

Il y avait longtemps que j’entendais parler du cycle de Terremer comme de l’un des classiques de la fantasy américaine. Après avoir découvert Le Guin avec son livre de science-fiction le plus connu, The Left Hand of Darkness (La Main gauche de la nuit, livre que j’ai chroniqué ici il y a quelques mois), j’ai donc résolu de m’attaquer à Earthsea.

Dès les premières pages grignotées en librairie, j’ai été séduit par son style, que je retrouvais aussi habile et plus chaleureux que dans The Left Hand… D’emblée, j’ai eu l’impression de me trouver en présence d’un conte, là où beaucoup de livres de fantasy récents s’ancrent résolument dans une écriture romanesque contemporaine. Le style de Le Guin donne une grande place au rythme et à l’harmonie des phrases, au choix des mots dont elle fait un usage précis et économe. J’imagine que la traduction d’un tel texte ne doit pas être facile, dès lors qu’elle tente de rendre toute la beauté de ce style. Je n’hésiterai pas à comparer le style de Le Guin, au moins dans ses plus belles pages, à celui de Flaubert. Tous deux passent de toute évidence un temps très long à travailler la phrase et accordent une grande place à l’oralité. Dans le recueil collectif Méditations sur la Terre du Milieu, Le Guin a publié un article sur l’oralité et le rythme dans le style de Tolkien, où elle mentionne au passage l’importance qu’elle accorde elle-même à la lecture à haute voix. Cela ne me surprend nullement et cela me réjouit, car cela a eu la meilleure influence qui soit sur son écriture : A Wizard of Earthsea est un livre à la belle écriture.

Cette économie, cette recherche d’épure, se retrouve à l’échelle du paragraphe, de la page et du chapitre : la narration elle-même s’avère à la fois limpide et dense à la fois. Le caractère initiatique du parcours de Ged est mis en avant dès le début, mais le récit ne tombe jamais dans les facilités de beaucoup de suiveurs de Tolkien avec leurs schémas narratifs de « voyage du héros » campbelliens et autres supposées martingales scénaristiques. Chaque étape du récit accomplit le tour de force de mettre en scène des événements au fond assez simples, mais agencés avec des mystères, des énigmes et des rebondissements habiles, surprenants et intelligents ou donnant à réfléchir… comme dans tout conte qui se respecte. Ce n’est pas au Seigneur des Anneaux que ce roman fait penser, mais davantage au Hobbit et à ses inspirations : le conte, bien sûr, mais aussi l’énigme, voire la parabole religieuse ou philosophique, que Tolkien pratique lui-même dans des récits comme Feuille, de Niggle.

Une autre différence marquée entre A Wizard of Earthsea et nombre de livres de fantasy est la primauté résolument donnée à l’intrigue sur l’univers. Bien que ce dernier, comme je l’ai dit, s’annonce vaste et détaillé, la narration ne donne jamais l’impression de s’attarder ou de faire des détours dans le simple but d’étaler davantage de lieux, de peuples ou d’événements fondateurs. En dépit de l’ancienneté du livre, ce parti pris s’avère rafraîchissant à côté de nombre d’autres cycles du même genre dont les intrigues finissent par prendre des allures de tours de manège, à circonvoluter allègrement de montagnes en forêts, d’elfes en nains et de chute de royautés en batailles cruciales, sans parler des prophéties tarte à la crème. Ici, les choses sont claires : l’histoire est celle de Ged, qui certes est un sorcier puissant dont l’aventure est entrée dans la légende, mais qui n’est qu’une légende parmi d’autres. Cette primauté de l’histoire sur l’univers confère une sûreté et une clarté appréciables au récit, dont la toile de fond ne devient jamais trop encombrante.

Une histoire d’apprenti sorcier aux airs de parabole

Cet ancrage dans le conte, cette épure dans l’intrigue et cette virtuosité dans le style sont trois atouts majeurs qui redonnent toute leur puissance aux ficelles classiques qui sous-tendent l’aventure de Ged, ou plutôt sa mésaventure : celle d’un apprenti sorcier doué et impatient, trop doué et trop impatient, qui manque de peu de se tuer lui-même et libère une puissance maléfique. Réparer cette faute, pour ne pas dire l’expier, devient le but de sa vie pendant une longue errance, entre fuite éperdue, quête mystique et poursuite acharnée. Sans doute nourri par son intérêt de longue date pour les religions et les sagesses du monde entier (en particulier les cultures asiatiques), mais surtout porté par son art de conteuse magistral, le récit de Le Guin parvient à éviter l’écueil de la platitude et à toucher à l’universel dans cette évocation de la lutte entre le Bien et le Mal qui ne se fait pas entre des peuples ou des factions distinctes mais au sein d’une personne unique.

En lisant A Wizard of Earthsea, je me suis surpris à repenser souvent à ma lecture précédente : Frankenstein de Mary Shelley. Les liens entre les deux intrigues sont étonnamment nombreux. Un créateur fautif qui libère une créature ambiguë, contre-nature, bientôt maléfique. Un créateur qui, tour à tour, est poursuivi par sa créature ou la poursuit. Une paire de personnages principaux liés par l’idée d’une fatalité commune qui semble devoir aboutir à une annihilation mutuelle. Une réflexion sur les responsabilités qui vont de pair avec la détention du pouvoir, ici magique, technologique chez Shelley. Et, bien sûr, les aspects spirituels de cette lutte à la résonance religieuse, qui se réfère implicitement aux mythes de création tels que la Genèse biblique. Avec un peu de recul, il m’apparaît que le récit de Le Guin met davantage l’accent sur la gémellité du créateur et de sa créature : de ce fait, on pourrait aussi le rapprocher de L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson. Mais, par son insistance sur la longue errance de Ged, sur les doutes qui le torturent et sur l’enjeu existentiel dont cette errance est porteuse, le roman tend vers des contes philosophiques comme Le Vieil Homme et la mer de Hemingway ou, en plus court, Le K de Buzzati.

Un autre point de comparaison, plus récent, est inévitable pour qui lit A Wizard of Earthsea de nos jours : c’est Harry Potter de J. K. Rowling. J’avais lu les sept tomes de ce cycle un ou deux ans avant de lire Le Guin. En dépit de mon admiration pour l’art du récit de Rowling, j’ai été frappé par l’impression que le roman de Le Guin contenait, en substance, tout Harry Potter en mieux, en plus mûr, en plus fouillé et avec un style nettement supérieur, le tout presque quarante ans plus tôt (A Wizard of Earthsea est paru en 1968, le premier Harry Potter en 1997). C’est être injuste avec Rowling, bien entendu, car Harry Potter adopte une démarche littéraire toute différente, déploie un univers infiniment plus proche du nôtre (paradoxalement plus proche du « miroir tendu aux lecteurs » cher aux écrivains réalistes que du monde secondaire à la Tolkien), et traite abondamment de thèmes que Le Guin n’aborde pas, comme les dérives de la politique et des médias. Mais, pour ce qui concerne le caractère initiatique du parcours du sorcier à l’école, l’affrontement avec des forces du Mal étrangement liées au héros lui-même, et la réflexion sur la mort et la condition humaine, Le Guin surpasse de loin Rowling, laquelle se trouve plus à l’aise dans la critique sociale et le recours aux ficelles narratives très contemporaines du thriller mâtinées d’humour décapant à la Roald Dahl que dans le conte proprement dit, que ce soit dans son fond ou sa forme. Je m’étonne, d’ailleurs, que Rowling n’ait jamais cité Le Guin parmi ses influences, tant les éléments communs entre les deux livres sont nombreux ; mais cela arrive et, pendant les quarante ans qui séparent les deux livres, il y a certainement eu des maillons intermédiaires.

Conclusion

Vous l’aurez compris : je considère A Wizard of Earthsea comme un classique au statut bien mérité. Parmi les choses qui me restent à ajouter, je dois préciser d’abord que ce roman se lit très bien tout seul, puisqu’il forme une histoire close sur elle-même. Il ne faut donc pas hésiter à le lire, même si vous n’avez pas l’intention de lire les autres romans de Terremer (d’ailleurs, je ne les ai pas encore lus).

Ensuite, ayant vu le film d’animation Les Contes de Terremer de Goro Miyazaki bien avant de lire ce livre, je dois dire que le film ne m’a convaincu ni en tant qu’œuvre prise en elle-même, ni en tant qu’adaptation du livre. Sans doute le film puise-t-il dans plusieurs livres du cycle. Mais je vous recommanderai tout de même le livre bien plus que le film, qui est l’un des moins bons produits par les studios Ghibli – pourtant fertiles en chefs-d’œuvre à mes yeux.

A Wizard of Earthsea a un dernier mérite : celui de constituer, à mon avis, une excellente porte d’entrée aussi bien dans le genre de la fantasy pour les gens qui n’en ont jamais lu que dans l’œuvre d’Ursula Le Guin (car il est autrement plus accessible que The Left Hand of Darkness et ne se destine pas spécialement aux amoureux de la mythologie romiane, contrairement à Lavinia). Je déplore donc qu’à l’heure actuelle il soit si compliqué de trouver une traduction du Sorcier de Terremer seul, sans les autres volumes. On devrait pouvoir trouver facilement soit les volumes séparés, soit des intégrales, comme c’est le cas pour nombre d’autres cycles de fantasy classiques. Au passage, ce serait même une bonne idée de réaliser une édition parascolaire du Sorcier de Terremer avec dossier pédagogique et tout le toutim : c’est un livre que son style et son intrigue limpides rendent accessible aux enfants et aux adolescents, et il ne manque qu’un éditeur non méprisant vis-à-vis de la fantasy et désireux de promouvoir l’œuvre d’une grande écrivaine pour les faire découvrir au plus grand nombre. Je souhaite qu’on étudie un jour en classe Ursula Le Guin comme on commence à y étudier actuellement Tolkien.


Robert Silverberg, « Gilgamesh, roi d’Ourouk »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 12 janvier 2009.

Personnellement j’ai été un peu déçu par le roman de Silverberg, mais pour des raisons en partie subjectives, ce qui fait que je le considère quand même comme un fort bon roman.
Ce que j’ai aimé : la documentation apparemment très soignée (je ne peux en juger que pour l’épopée et les mythes mésopotamiens, je connais moins bien la société mésopotamienne elle-même, mais ça avait l’air bien documenté), la puissance évocatrice de l’univers, l’écriture soignée.
Ce que j’ai nettement moins aimé, c’est la lecture « réaliste » et pseudo-historicisante que Silverberg donne de l’épopée de Gilgamesh. C’est un parti pris, qui est assez répandu en fantasy antiquisante (cf. le film Troie et le cycle de Gemmell « Troie », par exemple), mais un parti pris que je n’aime pas, car cela revient à prétendre « retrouver la vérité historique » alors qu’il s’agit de mythes, où les personnages évoluent dans un univers qui ne correspond à aucune réalité précise et où les événements merveilleux ne sont nullement des transpositions d’événements réels. De plus, ça diminue beaucoup l’aspect fantasy du récit.
Un exemple sans vous révéler grand-chose (mais je mets ça entre balises spoiler quand même) :

(spoiler) l’un des premiers combats de Gilgamesh et d’Enkidu consiste à vaincre le démon Humbaba, qui garde une forêt de cèdres dont ils veulent se servir pour construire un temple. Dans l’épopée, on voit le démon et il y a un vrai affrontement. Dans le roman de Silverberg, le démon est plus ou moins « expliqué » par des phénomènes telluriques naturels, et le combat se résume en gros à verser de l’eau dans une crevasse qui fume pour qu’elle arrête de fumer. Pas très exaltant… (/spoiler)

darkfriend a écrit:

« En fait, j’ai lu l’original (un bien grand mot puisque je me suis contenté de la traduction en français, le sumérien étant une langue plus qu’horriblement difficile, surtout que les connaissances d’aujourd’hui en sont encore largement lacunaires…la grande partie du texte de l’épopée de Gilgamesh est reconstituée à partir de supputations savantes entre crochets, du genre :
« Gilgamesh [dit à Enkidou] que [Humbawa] est mo[che] » ect…(je précise que mon exemple reste entièrement fictif…  ).
Donc c’est pas très agréable à lire mais on saisit quand même l’essentiel de l’histoire…! »

Tu fais un peu la fine bouche, là  ! Je ne sais plus combien on a retrouvé de tablettes sur l’ensemble, mais ça doit être quelque chose comme 10 sur les 12 que comptait l’épopée : c’est déjà énorme ! Par comparaison, il y a de nombreux poèmes du Cycle de Troie (pas celui de Gemmell, hein, le vrai, celui auquel appartenaient l’Iliade et l’Odyssée) qu’on ne connaît que par quelques malheureux fragments (par chance on en a des résumés dont on sait de quoi ça parlait, mais c’est pas pareil).
Accessoirement, l’épopée de Gilgamesh n’est pas écrite en sumérien, mais en akkadien, qui est nettement moins complexe : en très gros, le sumérien utilise des idéogrammes, un peu comme le chinois, donc il y en a des milliers, tandis que l’akkadien emploie un syllabaire (un signe = une syllabe), ce qui fait encore quelque chose comme 300 signes différents je crois, mais est déjà nettement moins affreux. De plus, alors que le sumérien ne se rattache à rien de connu, l’akkadien appartient à la famille des langues sémitiques, qui comprend aussi l’arabe et l’hébreu, et certains mots sont étonnamment proches de ce qu’on trouve encore dans ces langues aujourd’hui : là encore, c’est déjà plus pratique !

darkfriend a écrit:

« Il ne s’agit pas d’une légende mais d’un mythe, ce qui est encore mieux…! 😉

(…)
P.S. : et, concernant Gilgamesh et plus généralement le Proche-Orient ancien, l’autorité ultime en la matière reste le français Jean Bottéro qui a écrit moult vulgarisation pour le grand public…un auteur très sympathique et passionnant à lire!! »

*vigoureuses manifestations d’approbation*
Je recommande en particulier Quand les dieux faisaient l’homme, de Bottéro et Kramer, qui regroupe la majorité des textes connus concernant les mythes mésopotamiens : on y retrouve les aventures de la déesse Inanna/Ishtar, celles d’Enki/Ea le dieu rusé, et les exploits du dieu Ninurta contre les « Pierres ». (L’épopée de Gilgamesh, en revanche, est publiée à part, car il ne s’agit pas à proprement parler d’un texte mythique mais d’une épopée, donc d’une oeuvre littéraire qui utilise un matériau mythique à sa façon.)

Luigi Bosse a écrit:

Et en plus, il y a apparemment foule de demoiselles dévêtues…
Ah, on me murmure que ce n’est pas le but premier…

Faut voir : à se demander si les auteurs n’ont pas choisi l’épopée de Gilgamesh précisément parce qu’elle met en scène une déesse de l’amour et de la guerre en petite tenue qui correspond très bien aux clichés actuels de la fantasy pour ados prépubères… Mais ça a l’air très bien dessiné, hein.

De mon côté, j’avais déjà croisé au rayon BD une autre adaptation de l’épopée, dans un style beaucoup plus dépouillée « à la Sfar », celle de Gwen De Bonneval (scénario) et Frantz Duchazeau (dessin), en deux tomes : (images des couvertures).