[BD] Jeff Smith, « Bone »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 27 avril 2009.

Or donc, dans cette bande dessinée américaine aux graphismes très « dessin animé en ligne claire en noir et blanc », les personnages principaux sont les cousins de la famille Bone : Fone Bone, le typique héros « gentil » ; Phoney Bone, l’arnaqueur-né, et Smiley, qui est juste, heu, lui-même. Le trio se retrouve propulsé dans la Vallée après un long voyage au cours duquel les Bone ont été littéralement noyés dans un nuage de criquets, puis séparés les uns des autres.

En arrivant dans la vallée, Fone Bone entrevoit un étrange dragon fumeur de cigares, puis rencontre une jeune fille, Thorn, dont il tombe aussitôt amoureux. Mais ce n’est pas facile d’aimer une jeune fille quand on est un Bone, c’est-à-dire un petit personnage à peine haut comme un hobbit, ressemblant plus à un toon qu’à un humain, et doté d’un gros nez rond…

Très vite entrent en scène les affreux, sales, méchants, et surtout stupides, stupides rats-garous, mais on devine peu à peu qu’une force plus puissante les manipule, le Seigneur des criquets en personne, qui poursuit des buts mystérieux et semble avoir besoin des Bone pour les accomplir.

Ce qui est très agréable avec cette BD, c’est d’abord son dessin – en noir et blanc dans l’édition que j’ai lue (mais elle est en train d’être republiée en couleur chez Delcourt, si j’ai bien compris). Ça fait furieusement penser à du graphisme de dessin animé, et certains personnages, surtout les Bone, font très cartoon, mais en même temps les humains, les monstres et les paysages sont dessinés de façon beaucoup plus détaillée (pour ne pas dire réaliste). Le trait fait très « ligne claire », mais est parfaitement maîtrisé, plein de détails ; les expressions des personnages, en particulier, sont variées et subtiles. D’ailleurs ça donne bien envie de voir une adaptation de la BD en film d’animation…

Il y a ensuite les personnages et l’atmosphère générale : pleine d’humour, elle laisse entrevoir assez vite des aspects plus sombres, qui prennent peu àpeu le dessus dans l’histoire sans éliminer complètement la légèreté du début. C’est d’ailleurs un point fort de la BD que de maintenir cet équilibre : on accroche d’autant plus à l’angoisse qui monte de tome en tome quand on se rend compte que les monstres assez benêts qu’on nous a montrés au début sont… vraiment des monstres dangereux.

Enfin, l’univers opère un mélange des genres assez réussi entre la grande épopée sérieuse façon Seigneur des Anneaux et une fantasy plus légère et humoristique, avec même des morceaux de fantasy animalière (la famille Possum).

Le gros reproche que je ferai à cette série après l’avoir terminée, c’est que l’univers ne se détache tout de même pas assez du simili-Tolkien, avec le Retour du Grand Méchant Caché, les gens à capuche, les prophéties, les rois, etc. etc. On aurait pu faire plus original, et l’intrigue principale en devient d’autant plus classique, pour ne pas dire prévisible. Mais il faut reconnaître qu’il n’y a ni elfes ni orques, que les gens à capuche ne sont pas toujours méchants, et qu’il y a toutes sortes d’éléments originaux plutôt rafraîchissants qui rendent la lecture bien agréable.
Bref, ce n’est peut-être pas un grand chef-d’oeuvre de la BD de fantasy, mais c’est une lecture très honnête : dès lors qu’on n’est pas trop exigeant sur l’univers au départ, on sera agréablement surpris.

Et puis c’est la BD qui a inventé les rats-garous mangeurs de quiches, et rien que ça, vous comprenez, ça justifie la lecture.

Dernière précision : la VF peut revenir un peu cher (quelque chose comme 11 tomes à couverture cartonnée). Il semble qu’il existe des intégrales en un tome, au moins en VO (et peut-être en VF aussi maintenant), ça vaut la peine de les chercher.

Pour ce qui est de la traduction française, elle m’a paru plutôt de bonne tenue (sauf le ou les derniers tomes, je crois, où certains noms n’étaient plus traduits de la même façon).

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Robert Silverberg, « Gilgamesh, roi d’Ourouk »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 12 janvier 2009.

Personnellement j’ai été un peu déçu par le roman de Silverberg, mais pour des raisons en partie subjectives, ce qui fait que je le considère quand même comme un fort bon roman.
Ce que j’ai aimé : la documentation apparemment très soignée (je ne peux en juger que pour l’épopée et les mythes mésopotamiens, je connais moins bien la société mésopotamienne elle-même, mais ça avait l’air bien documenté), la puissance évocatrice de l’univers, l’écriture soignée.
Ce que j’ai nettement moins aimé, c’est la lecture « réaliste » et pseudo-historicisante que Silverberg donne de l’épopée de Gilgamesh. C’est un parti pris, qui est assez répandu en fantasy antiquisante (cf. le film Troie et le cycle de Gemmell « Troie », par exemple), mais un parti pris que je n’aime pas, car cela revient à prétendre « retrouver la vérité historique » alors qu’il s’agit de mythes, où les personnages évoluent dans un univers qui ne correspond à aucune réalité précise et où les événements merveilleux ne sont nullement des transpositions d’événements réels. De plus, ça diminue beaucoup l’aspect fantasy du récit.
Un exemple sans vous révéler grand-chose (mais je mets ça entre balises spoiler quand même) :

(spoiler) l’un des premiers combats de Gilgamesh et d’Enkidu consiste à vaincre le démon Humbaba, qui garde une forêt de cèdres dont ils veulent se servir pour construire un temple. Dans l’épopée, on voit le démon et il y a un vrai affrontement. Dans le roman de Silverberg, le démon est plus ou moins « expliqué » par des phénomènes telluriques naturels, et le combat se résume en gros à verser de l’eau dans une crevasse qui fume pour qu’elle arrête de fumer. Pas très exaltant… (/spoiler)

darkfriend a écrit:

« En fait, j’ai lu l’original (un bien grand mot puisque je me suis contenté de la traduction en français, le sumérien étant une langue plus qu’horriblement difficile, surtout que les connaissances d’aujourd’hui en sont encore largement lacunaires…la grande partie du texte de l’épopée de Gilgamesh est reconstituée à partir de supputations savantes entre crochets, du genre :
« Gilgamesh [dit à Enkidou] que [Humbawa] est mo[che] » ect…(je précise que mon exemple reste entièrement fictif…  ).
Donc c’est pas très agréable à lire mais on saisit quand même l’essentiel de l’histoire…! »

Tu fais un peu la fine bouche, là  ! Je ne sais plus combien on a retrouvé de tablettes sur l’ensemble, mais ça doit être quelque chose comme 10 sur les 12 que comptait l’épopée : c’est déjà énorme ! Par comparaison, il y a de nombreux poèmes du Cycle de Troie (pas celui de Gemmell, hein, le vrai, celui auquel appartenaient l’Iliade et l’Odyssée) qu’on ne connaît que par quelques malheureux fragments (par chance on en a des résumés dont on sait de quoi ça parlait, mais c’est pas pareil).
Accessoirement, l’épopée de Gilgamesh n’est pas écrite en sumérien, mais en akkadien, qui est nettement moins complexe : en très gros, le sumérien utilise des idéogrammes, un peu comme le chinois, donc il y en a des milliers, tandis que l’akkadien emploie un syllabaire (un signe = une syllabe), ce qui fait encore quelque chose comme 300 signes différents je crois, mais est déjà nettement moins affreux. De plus, alors que le sumérien ne se rattache à rien de connu, l’akkadien appartient à la famille des langues sémitiques, qui comprend aussi l’arabe et l’hébreu, et certains mots sont étonnamment proches de ce qu’on trouve encore dans ces langues aujourd’hui : là encore, c’est déjà plus pratique !

darkfriend a écrit:

« Il ne s’agit pas d’une légende mais d’un mythe, ce qui est encore mieux…! 😉

(…)
P.S. : et, concernant Gilgamesh et plus généralement le Proche-Orient ancien, l’autorité ultime en la matière reste le français Jean Bottéro qui a écrit moult vulgarisation pour le grand public…un auteur très sympathique et passionnant à lire!! »

*vigoureuses manifestations d’approbation*
Je recommande en particulier Quand les dieux faisaient l’homme, de Bottéro et Kramer, qui regroupe la majorité des textes connus concernant les mythes mésopotamiens : on y retrouve les aventures de la déesse Inanna/Ishtar, celles d’Enki/Ea le dieu rusé, et les exploits du dieu Ninurta contre les « Pierres ». (L’épopée de Gilgamesh, en revanche, est publiée à part, car il ne s’agit pas à proprement parler d’un texte mythique mais d’une épopée, donc d’une oeuvre littéraire qui utilise un matériau mythique à sa façon.)

Luigi Bosse a écrit:

Et en plus, il y a apparemment foule de demoiselles dévêtues…
Ah, on me murmure que ce n’est pas le but premier…

Faut voir : à se demander si les auteurs n’ont pas choisi l’épopée de Gilgamesh précisément parce qu’elle met en scène une déesse de l’amour et de la guerre en petite tenue qui correspond très bien aux clichés actuels de la fantasy pour ados prépubères… Mais ça a l’air très bien dessiné, hein.

De mon côté, j’avais déjà croisé au rayon BD une autre adaptation de l’épopée, dans un style beaucoup plus dépouillée « à la Sfar », celle de Gwen De Bonneval (scénario) et Frantz Duchazeau (dessin), en deux tomes : (images des couvertures).