Jérôme Noirez, « Leçons du monde fluctuant »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 16 octobre 2008 (à l’origine sur le forum Griffe d’encre).

Résumé :

Charles Lutwidge Dodgson, révérend, photographe amateur et professeur de mathématique à l’université d’Oxford, n’a jamais songé à prendre pour pseudonyme Lewis Carroll. D’ailleurs, il n’a jamais songé à écrire des contes pour enfants. Mais il a rêvé d’Alice, trop sans doute, plus que la société n’est prête à tolérer? Le voilà contraint de s’embarquer pour Novascholastica, une colonie anglaise entre Afrique et Océanie, avec pour seul compagnon d’infortune un « noir pénitent », mage d’état chargé d’une besogne indicible… A Novascholastica, colons, indigènes, bêtes et entités fraternisent par-delà la mort; une situation contre nature à laquelle il serait bon de mettre un terme. Ce qui n’est pas vraiment le problème de Charles qui a ses propres chimères photographiques à poursuivre…

Mon avis :

Terminé ce soir. Une bien belle lecture, mais dans le détail, je ne sais pas bien quoi en penser…

Cet avis contient quelques spoilers sur l’univers ; les spoilers sur l’intrigue les plus importants sont masqués par balise « spoiler ».

Ma principale inquiétude, à savoir le traitement des « penchants » de Dodgson, s’est révélée complètement injustifiée : comme d’habitude, Noirez arrive à traiter avec neutralité et justesse des sujets où il serait très facile de glisser dans le scabreux ou le mauvais goût. Dodgson a des penchants qu’il sait coupables et dans le même temps c’est une sorte d’amoureux romantique doublé d’un admirateur de l’enfance – sans que l’un des trois éléments ne prenne le pas sur les autres. Le résultat est nuancé (autant que dans la réalité de Lewis Carroll, je présume, même si ce n’est pas vraiment le sujet ici) et Dodgson est plutôt un personnage attachant. J’ai été parfois un peu agacé par son air toujours persécuté et dépassé par les événements, mais[spoiler]il prend heureusement plus d’assurance vers la fin[/spoiler].

Jab Renwick a mis plus de temps à me convaincre. Sa biographie est pleine d’idées originales (à commencer par sa naissance) mais il m’a trop rappelé les méchants de Féerie pour les ténèbres. Pourtant, une fois le livre fini, j’avoue : je l’ai aussi trouvé sympathique, même s’il est sadique, cruel et détestable en tout point, plus que les rioteux de Féerie... Là encore, je trouve que le dénouement nuance beaucoup de choses.

J’oublierais presque Kematia, et du coup je me rends compte que son rôle est moins important que ce que j’attendais. C’est dommage, on pouvait attendre bien plus au regard du début de l’intrigue.

L’univers en général me laisse aussi sur une impression de demi-teinte. Avouez : le Lankolong est bien plus intéressant qu’Oxford et New Oxford ! Le monde des vivants ne se définit que par le principe de base de l’Educaume : l’éducation est reine (littéralement), la connaissance est divinisée et, en gros, nous nous trouvons dans une variation sadique sur le système scolaire. Ce qui pourrait donner lieu à des choses originales (et de fait il y a plein de petits détails très bien trouvés, comme les interrogations orales à la place du contrôle de billets dans le train), mais finalement, de la première à la dernière page, l’ensemble reste très monolithique : l’Educaume d’Angleterre est un Etat méchant, très méchant. Et il y a plein de choses qui, à la fin, ne sont pas complètement explicitées,

[spoiler]sur ses motivations, et sur ce qu’essayaient vraiment de faire les « comploteurs » de New Oxford (on sent qu’il sont derrière les gutums, mais ça pourrait être plus clair). [/spoiler]

Je trouve dommage que, si Jab Renwick est finalement très nuancé, les autorités de l’Educaume n’aient pas de meilleure motivation que « on est méchants, très méchants ». D’accord, ils sont persuadés que le salut est dans le savoir etc., mais je reste moyennement convaincu.

Le Lankolong, par contre, est beaucoup plus intéressant, très riche, composite, bourré de trouvailles… ce qui fait regretter que Noirez ne donne pas plus d’aperçus des autres au-delà, qu’il présente comme infiniment nombreux et variés : à voir ce qu’il fait avec celui-là, qu’est-ce que ça aurait donné avec les autres ! Ce qui m’intéresserait bien aussi, ce serait de savoir de quelles cultures il s’est inspiré pour les peuplades de Novascholastica : il y a visiblement des recherches là-derrière, mais ma culture sur le sujet est encore bien trop limitée pour distinguer les références au monde réel et les éléments inventés…

A vue de nez, il me semble que l’avantage et l’inconvénient du livre est que c’est un livre « myope » : le détail est très travaillé, mais la structure d’ensemble est trop floue et incertaine. Si on juge de Leçons du monde fluctuant avec les critères d’un roman de fantasy moyen « à la thriller » (ce qui serait idiot, parce que ce n’est visiblement pas ce que cherche à faire l’auteur, mais bon), on doit pouvoir trouver pas mal de faiblesses de structures au scénario : l’intrigue démarre très lentement, les différents personnages suivis se rencontrent un peu tard dans le livre, et le dénouement arrive trop vite (le tout avec un peu trop d’interventions du hasard, même s’il ne fait pas toujours bien les choses, loin de là).

[spoiler]Le « méchant » principal, le professeur Brewster, n’est pas vraiment présenté comme tel avant son apparition, et inversement les personnages de méchants qu’on connaissait déjà disparaissent (les comploteurs de New Oxford) ou se retournent un peu vite en gentils (Jab Renwick). [/spoiler]

En même temps, cette faiblesse est aussi la principale force du livre : dès qu’on ne lit plus dans la perspective d’une intrigue haletante, et qu’on se laisse prendre à suivre les errances de Kematia et compagnie dans le Lankolong, ou les déboires de Dodgson sur la route de Novascholastica, tout devient vraiment savoureux. L’écriture de Noirez est impressionnante de soin, le vocabulaire est très recherché sans pour autant devenir une gêne à la lecture ; on y retrouve la même « neutralité » que dans Féerie pour les ténèbres, qui devient ici une amorce idéale à toutes sortes de traits d’humour pince-sans-rire assez british. Visiblement Noirez s’amuse à placer ses personnages dans les situations les plus improbables possibles, ce qui installe progressivement un climat bien distinct de celui de Féerie et peut-être finalement moins sombre, où l’absurde prend davantage de place. Beaucoup de scènes sont mémorables, beaucoup de personnages aussi [spoiler]Wilfred Hudson est probablement mon préféré), et on assiste à des échanges de répliques bien frappés (parfois aux deux sens du terme).

Quelque part, ce serait injuste de reprocher au livre d’avoir une structure trop incertaine, puisqu’il s’agit du monde fluctuant, mais je pense que le résultat aurait été encore meilleur si Noirez s’était complètement libéré de la « logique de suspense » qui sous-tendait Féerie pour les ténèbres (et qui marchait très bien). Certains éléments (le Noir qui s’écrie « gutum » en voyant Dodgson, par exemple) donnent à penser que l’auteur va petit à petit dévoiler tous les tenants et aboutissants de l’univers et de l’intrigue, comme c’était le cas dans Féerie…, mais j’ai l’impression que plus on avance, plus on s’éloigne de cette logique-là.

La fin semble confirmer ce changement de logique : [spoiler]pas de grand final en Londres envahie par des morts vengeurs (ce qui aurait été plus prévisible, d’ailleurs), mais une fin ouverte qui laisse chacun retourner à son destin particulier… avec ce désavantage que l’Educaume et ses principes sadiques s’en sortiront, finalement, à peu près intacts ![/spoiler]

Je n’ai pas envie de dire que je préfère Féerie pour les ténèbres aux Leçons…, parce que visiblement les deux livres ne cherchent pas la même chose. Féerie a le triple avantage : il est plus « fini » dans sa structure avec un univers et un scénario construits plus rigoureusement ; il recourt à un univers radicalement original, donc plus marquant, là où Leçons peut apparaître comme une simple variation mystico-fantastique sur une uchronie sombre vaguement steampunk ; et surtout c’étaient les premiers romans de l’auteur, qui ont fait découvrir son univers et sa « patte », tandis que Leçons… ne bénéficie plus de cet effet de surprise. Et puis il y a quand même quelques petites choses, comme le couple petite fille + chien monstrueux, qui rappellent Féerie..., en forcément moins bien puisque Grenotte a l’antériorité  :tongue2:

Mais Féerie… recourait à des ficelles relativement classiques du point de vue de l’intrigue et de l’écriture à suspense, tandis que Leçons… s’affranchit de la sacro-sainte trilogie et paraît rechercher autre chose de plus original. J’y vois plutôt un roman d’atmosphère, qui vaut surtout par sa capacité à nous plonger dans un au-delà très différent des conceptions classiques que l’on s’en fait, et à développer une histoire où la plupart des personnages sont déjà morts. Ce n’est déjà pas rien.

PS : ah oui, j’oubliais les références à Alice et compagnie. Il n’y en a pas trop, et je trouve que ce n’est pas plus mal : ça aurait été un peu trop prévisible. La reconstruction de parallèles assez lointains (Kematia/Alice, par exemple) fonctionne très bien sans en rajouter.

[spoiler]Ce en quoi la toute fin m’a légèrement déçu, mais sur le reste du livre ça marche bien. [/spoiler]

Après, je me demande s’il y a des références à des écrits moins connus de Carroll, en particulier ses ouvrages de logique ou de mathématique, mais comme je ne les connais pas, je n’ai pas pu voir d’éventuelles références…


Jean-Philippe Jaworski, « Janua Vera »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 16 septembre 2007.

Précision : je donnais ici un avis sur la première version du recueil, publiée aux Moutons électriques en 2007. Il y a eu depuis deux rééditions augmentées du recueil, l’une aux Moutons électriques (en 2010 à en croire Wikipédia), l’autre en poche en Folio SF (je ne sais plus si c’était avant ou après la réédition aux Moutons). Il me semble me souvenir que ces deux rééditions ajoutent chacune des textes différents : prenez le temps de comparer avant un achat éventuel !

Quatrième de couverture :

Chaque nuit, Leodegar le Resplendissant se réveille en hurlant dans son palais. Quelle est donc l’angoisse qui étreint le conquérant dans son sommeil ? S’agit-il d’un drame intime, ou bien de l’écho multiple des émotions qui animent le peuple du vieux royaume ? Désenchantement de Suzelle, la petite paysanne, devant la cruauté de la vie ? Panique de maître Calame, le copiste, face aux maléfices qui somnolent dans ses archives? Scrupule d’Ædam, le chevalier, à manquer aux lois de l’honneur ? Hantise de Cecht, le housekarl, confronté aux fantômes de la forêt ? Appréhension de Benvenuto, le maître assassin, d’être un jour l’objet d’un contrat ? Ou peurs primales, peurs fondamentales, telles qu’on les chuchote au Confident, qui gît au plus noir des ténèbres…

À travers sept destins se dessine une géographie du vieux royaume, de ses intrigues, de ses cultes, de ses guerres. Et de ses mystères, dont les clefs se nichent, pour beaucoup, dans les méandres du cœur humain.

(Paru aux Moutons électriques.)

Mon avis :

Janua Vera est un recueil de nouvelles qui se déroule dans le Vieux Royaume, un univers de fantasy. Jusque là, rien de très nouveau. C’est compter sans le talent de l’auteur, Jean-Philippe Jaworski, connu jusqu’à présent comme le créateur de deux jeux de rôle amateurs remarqués (Tiers Âge, adapté de Tolkien, et Te Deum pour un massacre, jeu de rôle historique à l’époque des Guerres de Religion) dont le second a connu récemment une édition « pro ». J’ai d’ailleurs découvert le recueil par le biais d’un site de référence en matière de jeux de rôle, le Guide du Rôliste Galactique, qui a publié une interview de l’auteur.

Jaworski nous propose une fantasy qui, pour une fois, assume résolument sa dimension historique, tant au niveau de la documentation (qui doit beaucoup plus à Duby, Muchembled et Le Goff qu’à World of Warcraft) qu’au niveau de la langue, au style soigné et qui ne recule pas devant les emprunts au vocabulaire technique d’époque.

Autre agréable surprise, une fois n’est pas coutume, la dimension merveilleuse et la magie se font très discrètes, ce qui donne la part belle au mystère et au fantastique. Ici, les elfes et les gobelins ne circulent pas dans les rues, mais se devinent au détour d’un chemin forestier ; la magie ne sert pas à redécorer les plafonds ou à surfer sur des balais, elle est rare et dangereuse, et tient presque toujours de la sorcellerie ; quant à savoir si les dieux existent, bien malin qui saurait le dire.

C’est un parti pris, mais ça fonctionne très bien : une fantasy en sourdine, qui fait la part belle aux croyances et aux superstitions, très proche au fond du Moyen-Âge des historiens, et qui ne manque pas de charme.

Et malgré cela, nous sommes bien dans un autre monde : Leodegar le Resplendissant, roi-dieu de Léomance, aux prises avec ses effrois nocturnes ; Benvenuto l’assassin, s’efforçant de survivre, entre coups malchanceux et haute politique ; AEdan le chevalier, que sa courtoisie perdra peut-être ; Suzelle la villageoise, qui attend (quoi, au juste ?) ; maître Calame le copiste, victime du terrible Syndrôme du Palimpseste… et l’on découvre peu à peu (mais sans carte, eh oui) la Léomance, Chrysophée, l’Ouromagne, Ciudalia, le Bromael…

Le quatrième de couverture parle d’un « esprit des contes de fées à la Peter S. Beagle » et « l’astuce et le sens du récit d’un Alexandre Dumas » : belles références, dont ce recueil aux nouvelles bien ficelées, d’une qualité soutenue et parfois excellente, ne démérite pas. Bon, le seul p’tit truc que je reprocherais, ce sont quelques p’tites scories de style ici ou là, mais très peu comparé à d’autres auteurs pourtant plus confirmés. De quoi attendre avec impatience ses prochaines publications, donc.

Mise à jour : par la suite, j’ai consacré un billet au premier roman de Jaworski, Gagner la guerre, qui a encore davantage marqué le paysage de la fantasy française que Janua Vera dont il confirmait toutes les promesses.


Jérôme Noirez, « Le Carnaval des abîmes » (« Féerie pour les ténèbres », 3/3)

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Nestiveqnen le 20 avril 2007.

Je ne sais pas bien quoi dire où, donc je vais d’abord parler un peu de ce volume 3 et dire ensuite des choses sur la trilogie en général, maintenant que je l’ai finie.

Je crois que ce volume 3 est mon préféré, à la fois par le style et par l’atmosphère, toujours très sombre mais jamais exempte d’humour ni de tendresse (probablement du fait des personnages principaux de ce dernier tome), et probablement même un peu moins sombre que le tome précédent (où pour le coup on plongeait dans l’horreur jusqu’aux cheveux). L’intrigue générale trouve son aboutissement et les bizarreries du monde sont expliquées… en partie. Bon, en fait je ne peux rien dire sans risquer de révéler la fin aux gens qui ne l’ont pas lu, donc je ne vais pas dire grand-chose là-dessus ; je me contente de dire, pour les gens qui reprocheraient à l’univers d’être trop « accroché » au monde réel, que l’équilibre entre un monde autonome et séparé et une « dimension parasite » au monde réel est maintenu et plutôt bien dosé (je trouve). On pourrait reprocher au cycle cet ancrage, même partiel, dans le monde réel du XXe siècle, mais il me semble que ce serait injuste, car paradoxalement une bonne partie de l’identité de ce monde se fonde là-dessus – un peu comme les Cités obscures, dans un genre très différent – et cela apparaissait clairement dès le premier tome.

Sur la trilogie en général, maintenant. Elle est excellente, originale, novatrice. Bon, mais pourquoi ? Parce qu’elle combine plusieurs éléments très travaillés qui, combinés entre eux, donnent à lire quelque chose de nouveau.

L’univers, d’abord. Il est d’une richesse incroyable – même si vu sur la carte, comme ça, ça a l’air plutôt petit comme pays, il ne faut surtout pas s’y fier. Dès le début on est plongé dans ce monde bizarre, avec sa géographie, son histoire, ses différentes populations partageant une même culture : le tout donne une impression de grande cohérence, et montre un gros travail en amont (la richesse du cadre n’a rien à envier à un background de jeu de rôle – le style et les personnages en plus). Un trait intéressant de cet univers, outre son caractère résolument composite et hétéroclite, est qu’il tend à équilibrer les éléments merveilleux et « spectaculaires » avec toutes sortes d’éléments « ordinaires » du quotidien, ce qui compense le côté course-poursuite-fin-du-monde de l’intrigue en donnant aussi à voir ici et là des détails qui montrent un monde bien installé, avec son vécu et sa « patine ».

La langue, ensuite. Difficile de séparer les deux. D’abord c’est écrit au présent. Excellente idée ! Pas de passé lointain ni d’extraits d’archives historiques qui tiennent, l’intrigue se fait devant nous, avec toute l’incertitude que suppose le présent – l’angoisse et la peur y gagnent en efficacité. Ensuite, le style, très reconnaissable (déjà bien affirmé dans les nouvelles publiées dans Faeries), et qui fait beaucoup pour l’univers. D’abord par l’entremise d’un grand nombre de néologismes, que Noirez emploie sans didactisme apparent, au détour d’une phrase, quitte à ne les expliciter que plus loin. On ne comprend pas tout tout de suite, il faut parfois une petite minute avant de se souvenir du sens exact d’un de ces termes quand on le rencontre après un long intervalle, mais ça ne devient jamais vraiment gênant. Surtout, les néologismes, de même que les noms propres, sont particulièrement bien trouvés.

A plusieurs égards, le cycle fait penser aux Chroniques des crépusculaires de Gaborit : un monde riche et original, à l’atmosphère et au ton bien posé, et bénéficiant d’un travail soigné sur la langue – on a vraiment affaire à un univers de fantasy à la française, ou plutôt « francophone » au sens propre du terme : pas d’Elendil ou de nightstalker dans le lot, mais des esmoignés, des ossifiés, la Technole, les pénonages, Grenotte, Caquehan… Cette attention à la langue se retrouve partout dans le style : le vocabulaire employé est large et divers, emprunte à des dialectes techniques et à l’argot, voire à l’ancien français : on apprend des mots, et on se demande parfois où passe la frontière entre mot peu connu et néologisme. Même chose pour les insultes, qui font passer le capitaine Haddock pour un pauvre malheureux dépourvu de toute imagination. Et c’est un régal !

L’univers de Féerie pour les ténèbres est probablement le monde le plus crasseux et le plus affreux que j’aie jamais lu. Entre les rebuts, les gens qui plongent dedans, les rioteux, les horreurs diverses et variées, sans oublier le cambouis, la bave, le sang, etc., on est loin des jolies bois en fleur de la Lothlorien et des mâles barbares aux pectoraux luisants de santé et d’huile. On est plutôt dans la patine de crasse d’un univers à la Blade runner ou à la Shadowrun, la technologie futuriste en moins et les pannes en plus, si bien que par endroits on pense à des délires steampunk mais appliqués au XXème siècle. On est même parfois dans la franche scatologie, cf. les premières apparitions de Grenotte et Gourgou. Voire dans l’horreur de chez horreur, avec les excrucieurs de Sainterel et leurs atroces treize reliques…

Et pourtant… tout ça passe très bien. On est parfois dans les affres de l’horreur la plus noire, et certains personnages sont bizarres à souhait, mais par je ne sais quel miracle, ça ne devient jamais glauque.

Ou plutôt si : tout est dans le style. Le récit est narré par un narrateur extérieur aux personnages, qui ne se place jamais complètement en focalisation interne (comme c’est le cas chez Hobb ou Martin par exemple) mais passe d’un personnage à l’autre sans jamais s’en détacher complètement très longtemps, et en gardant toujours une certaine distance. Ce qui fait passer beaucoup de choses, et permet de cotoyer toutes sortes de bizarreries tout en gardant sa tête dans les environs des épaules. La voix du narrateur est, la plupart du temps, d’une grande neutralité – ce qui rend certains passages d’autant plus horribles, dans des cas où il ne dénonce rien mais donne à voir. En revanche, de petites notations ici et là montrent de quel côté est le narrateur, de quels personnages il invite le lecteur à se moquer et desquels à se sentir proche. C’est extrêmement discret, mais cela évite par exemple de faire supporter au lecteur des passages qui se complairaient dans la perversité (on imagine avec effroi ce que pourrait donner une scène racontée en focalisation interne complète du point de vue d’un excrucieur, ou de Quiebroch, ou de Charnaille) et cela donne lieu à toutes sortes de passages moqueurs ou au contraire attendris à l’égard de tel ou tel personnage (Grenotte et Gourgou, par exemple). Et dans le même temps, le narrateur ne se pose pas en défenseur d’une morale préétablie, ce qui laisse au lecteur la liberté de juger. Que penser de ce monde bizarre, biscornu, baroque, crasseux, effroyable et adorable en même temps ? Que donne-t-il à penser sur nos rapports à la chair, par exemple, ou au monstrueux, ou à la saleté, ou à la technologie ? Plein de choses, bien sûr, mais les conclusions ne sont pas tirées d’avance.

A l’issu de la lecture, pourtant, le lecteur sera sans doute surpris de voir à quel point on peut s’attacher à Grenotte, regarder Estrec avec les yeux aimants de Malgasta, trouver de la poésie non seulement chez Grenotte et Gourgou mais aussi dans les chansons de Jobelot (qui pourtant m’avait fait redouter le pire à sa première apparition) voire dans les improbables compositions vivantes de Charnaille, et même – c’est dire ! – se prendre d’affection pour un fraselé.

Post-scriptum en juillet 2012 : fin 2011, une version remaniée de Féerie pour les ténèbres a été publiée en deux tomes aux éditions du Bélial. Outre la trilogie revue et corrigée, elle inclut l’ensemble des nouvelles se déroulant dans le même univers et publiées par Noirez dans des revues, ce qui est une excellente idée car celles que j’ai lues étaient d’un très bon niveau, ainsi qu’un ou deux textes inédits. Je n’ai pas encore lu cette version remaniée, mais je suis très content de savoir cette trilogie, qui m’a durablement marqué, soit de nouveau accessible.