André Lichtenberger, « Les Centaures »

12 mars 2018

CentauresLichtenberger

Référence : André Lichtenberger, Les Centaures, Paris, Callidor, collection « L’Âge d’or de la fantasy », 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

Aux centaures la plaine luxuriante, aux faunes la forêt centenaire et aux tritons l’océan infini. Protecteur des Trois Tribus et gardien des animaux, Klévorak, le roi du peuple aux six membres, maintient la paix entre tous, imposant sa loi. Mais celle-ci vient d’être violée, et voilà que les eaux se déversent du ciel crevé et que la race impie des hommes, frères du froid et de la mort, menace l’équilibre de la nature… Pris entre la mer salée, immense et terrible, et les glaives de bronze des Écorchés, les centaures et leurs frères vont devoir faire un choix.

En 1904, André Lichtenberger ouvre une nouvelle page de la littérature de l’imaginaire française. Avec Les Centaures, il devient le précurseur d’un genre encore à naître, endossant le rôle de pionnier d’une fantasy à la fois mythique et poétique.

Superbement illustrée par Victor Prouvé en 1924, cette odyssée d’un âge oublié conte les périples de l’antique race, celle, sublime et terrible, qui ne tarderait pas à s’inscrire dans la légende.

Mon avis

Une redécouverte

Étrange et belle redécouverte que celle de ce roman d’André Lichtenberger, auteur français connu en son temps pour ses travaux sur l’histoire du socialisme et des livres pour la jeunesse comme Mon petit Trott, mais qu’on n’aurait a priori pas imaginé précurseur de Tolkien. Et pourtant, voici un univers qui, aux yeux du lectorat actuel, relève sans doute possible du genre de la fantasy.
À la parution de ce livre en 1904, la France ne connaissait pas de genres aussi bien structurés que maintenant en matière de littératures de l’imaginaire. La première édition fut considérée par la fille de Lichtenberger comme une sorte de poème en prose, une étiquette qu’on aurait bien tort de vouloir oublier aujourd’hui, car le style imagé du roman se souvient indéniablement de la poésie : il pourrait être une transposition en prose des épopées et des églogues de la Grèce et de la Rome antiques. La seconde édition du roman, en 1921, se voit rattachée au « fantastique », genre qui s’est étendu depuis le XIXe siècle pour englober au début du XXe siècle divers romans qu’on classerait de nos jours en fantasy, en science-fiction ou même parmi les romans préhistoriques.
La troisième édition, en 1924, est celle que les éditions Callidor ont prise pour base, avec ses gravures de Victor Prouvé qui semblent issues d’un croisement entre des sculptures de la Renaissance et des images de film d’action. Puis, c’est l’éclipse éditoriale complète, jusqu’au moment où le roman émerge en 2013 de l’autre côté de l’Atlantique, traduit en anglais par l’auteur britannique Brian Stableford et publié chez Black Coat Press, acccompagné par plusieurs nouvelles du même auteur. Au moment où j’écris, on ne trouve encore aucune version numérisée de ce roman : rien sur Gallica, sur l’Internet Archive, sur Wikisource ou sur le projet Gutenberg. La ou les personnes à remercier pour cette redécouverte ont dû mettre la main sur un exemplaire papier qui dormait quelque part dans une bibliothèque, ou sur une mention du roman dans une encyclopédie des littératures de l’imaginaire. Voilà en tout cas un livre dont les éditions successives forment en elles-mêmes une histoire à rebondissements, et on peut remercier tant Black Coat Press que Callidor d’avoir tiré ce livre de l’oubli au profit d’un large public.

Entre Homère, Rosny Aîné et Kipling

Les Centaures se déroule dans une Préhistoire alternative, un âge quaternaire où l’on croise encore quelques mammouths et des ours géants. Mais dans cette autre Préhistoire, la Terre a été peuplée, avant les humains, par plusieurs peuples hybrides intelligents : les centaures, les tritons et les sirènes, les satyres. Pratiquement dépourvus de technologie, ces trois peuples sont en revanche dotés d’une histoire longue et d’une riche culture orale, gardée en mémoire par des équivalents des aèdes grecs antiques. Les différentes espèces vivantes se comprennent entre elles, au moins par empathie. Les espèces animales portent chacune un nom propre (comme Lull le lièvre ou Kahar le cheval, par exemple). Seule espèce animale intelligente dotée de six membres, les Centaures, par leur force et leur bonne organisation, ont acquis le statut d’animaux-rois et ont interdit tout meurtre aux carnivores, cantonnés de force au statut de charognards. Seule une espèce reste en marge de l’ordre du monde : les Écorchés, qui pullulent en dépit de leur faiblesse physique, ne respectent pas la nature qui les entoure et trahissent tous leurs serments. Ces parias, que les autres peuples méprisent et sous-estiment, ce sont les premiers humains.
Voilà donc un univers qui, par son aspect préhistorique, peut faire penser à certains romans des frères J.-H. Rosny, une veine que l’un d’eux, sous le nom de Rosny Aîné, continue à approfondir à peu près à la même époque que Lichtenberger avec, en 1911, La Guerre du feu. Mais l’univers du roman de Lichtenberger, dominé par les animaux plutôt que par les humains, rappelle bien plutôt Rudyard Kipling et son Livre de la Jungle, que Lichtenberger avait lu et qui l’a profondément influencé, que ce soit dans la grandeur épique de son style ou dans ses personnages solennels pétris de force et de mâle dignité comme l’est Klévorak, le chef des centaures. Kipling et Lichtenberger ont cependant des sources antiques communes, à commencer par l’Iliade et l’Odyssée. Bien que l’Odyssée soit plus riche en surnaturel, c’est avant tout l’Iliade qui me vient en tête comme inspiration antique principale, car la société des centaures, dominée par des mâles préoccupés de combats, fait quelquefois penser aux guerriers achéens rivalisant de courage et de fierté.

Une aventure venue du fond des âges…

Un premier aspect du roman qui m’a conquis dès les premiers paragraphes, c’est sa langue travaillée, qu’on pourrait dire à juste titre ciselée tant les personnages ont des allures de sculptures vivantes. Disons-le enfin : avec son vocabulaire luxuriant, ses descriptions à la fois riches et bien proportionnées pour ne pas devenir envahissantes, son art de donner à percevoir aux cinq sens en imagination mais aussi son sens du mouvement, son récit bien rythmé, son souffle épique extraordinaire et la profondeur déjà joliment détaillée et cohérente de son univers, Lichtenberger a des leçons à donner à n’importe quel auteur de fantasy actuel. Il apparaît même original, car peu de livres de fantasy ont mis les centaures au premier plan de leur histoire. Lichtenberger le fait avec une maestria incontestable : il imagine les postures et les gestes routiniers de ces créatures imaginaires comme s’il avait pu les observer de ses yeux, récupère au besoin ici ou là le vocabulaire équestre sans en abuser, donne à découvrir par petites touches les lois de la société centaure, les modes de vie et les mentalités des autres peuples. On a tout de suite l’impression d’une fenêtre ouverte sur une autre époque, un monde possible lointain, exotique et farouche, étrangement familier mais qui regorge de détails surprenants.
Le style de Lichtenberger est un régal. Chaque paragraphe forme comme un tableau vivant aux couleurs intenses, aux mille touches délicates, mû par des lignes de force appliquées à coups de brosse vigoureux. En lisant ce roman, j’avais l’impression de regarder un classique du film d’aventure un peu ancien, avec un écran large et des couleurs en Technicolor. J’ai d’ailleurs tout de suite rêvé à ce que pourrait donner une adaptation en film, mais je crois qu’elle serait moins riche que le roman en matière de perceptions sensorielles. Une fête aquatique au château de Versailles où les statues prendraient vie pour venir parader parmi les visiteurs serait plus proche des sensations que l’on ressent à la lecture des Centaures.
Cette « patine » stylistique  nourrie de références à l’antique donne à l’histoire son allure d’ancienneté. La vivacité de l’univers du roman est renforcée par l’évocation omniprésente des paysages naturels : une nature sauvage qui semble immobile, mais où en réalité des forces plus ou moins invisibles sont à l’œuvre et préparent des évolutions lentes ou brutales. C’est un monde en transition, où certaines espèces vont disparaître au profit d’autres. L’auteur nous donne à voir ou plutôt à sentir ces changements en sous-main, que les centaures eux-mêmes ne comprennent pas toujours, ou ne veulent pas comprendre.
L’ancienneté du roman, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, vient encore redoubler l’exotisme de l’univers en lui ajoutant un vernis de suranné. L’ancrage profond du livre dans la mythologie gréco-romaine rend possible de le rattacher à toute une tradition d’arts académiques, en particulier aux courants parnassien (Les Trophées d’Heredia qui a consacré plusieurs sonnets aux centaures, ou bien les poèmes de Leconte de Lisle, par ailleurs traducteur d’Homère) ou néo-classique en général (les peintures de centaures sur le mode pastoral) ou encore symboliste (les tableaux de Gustave Moreau, par exemple). Le roman peut être lu comme une variation plus élaborée sur le thème de la fin de l’âge d’or, qui aboutit au remplacement des créatures mythologiques par une humanité en proie à la corruption.
Sur le plan des sciences naturelles, on soupçonne au détour de telle ou telle page que Lichtenberger est tributaire de conceptions aujourd’hui dépassées de l’histoire du monde et de l’évolution des espèces (le déclin des trois peuples hybrides est dû en filigrane à une forme d’affaiblissement physique inéluctable ou de décadence). Mais cela ne devient jamais gênant à la lecture. Au contraire : ces puissances qui agissent à l’insu des personnages, hors d’eux et en eux, entretiennent l’aura énigmatique de l’univers du roman et ajoutent au caractère tragique de l’intrigue.
Du côté de l’imaginaire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au dessin animé de Disney Fantasia, qui, quoique plus récent d’une grosse trentaine d’années, mettait en scène des centaures et des divinités gréco-romaines pour accompagner la Symphonie pastorale de Beethoven. Je dois tout de même préciser immédiatement que le roman de Lichtenberger a infiniment mieux vieilli que cette séquence animée très kitsch !
La partie du roman qui a le moins bien supporté le passage du temps n’est autre, finalement, que la brève préface de l’auteur. Après un début aux allures de cosmogonie joliment imagée, l’auteur enfile des considérations sur la fidélité à la race qui ne peuvent que mettre mal à l’aise de nos jours, mais dont on aurait heureusement tort de s’inquiéter dans ce cas précis : Les Centaures ne contient aucun propos ouvertement raciste, sexiste ou colonialiste, ce qui fait qu’il reste on ne peut plus lisible, plus même que certains romans de Jules Verne !

… et une étonnante modernité

Il y a mieux : Les Centaures peut se vanter de mettre en scène plusieurs personnages féminins bien développés, alors que bien d’autres précurseurs de la fantasy, des deux côtés de l’Atlantique, ne pourraient pas en dire autant ! Kadilda la centauresse, fille du chef Klévorak, refuse de s’unir à un centaure comme les autres femelles nubiles de son âge, et elle délaisse la compagnie des siens pour explorer la nature, au point qu’elle va rencontrer un humain. Il n’aurait pas fallu grand-chose de moins pour que Kadilda reste un personnage parfaitement niais et passif : une intrigue amoureuse plus convenue, un caractère plus doux, un esprit d’initiative moins développé… mais voilà, si Kadilda reste quelque peu naïve, elle ne se résume pas à ce trait de caractère et fait preuve de curiosité et d’intelligence, un peu à la façon de la petite sirène dans le dessin animé des studios Disney.
À ce personnage principal féminin, on peut ajouter que chaque peuple comprend des femelles parfois élevées à des dignités importantes, comme Pittina l’ancienne, qui est la mémoire vivante des centaures.
La réflexion du roman sur les rapports entre un peuple intelligent et son environnement naturel est un autre aspect qui frappe par son actualité au début du XXIe siècle. Les centaures, ces animaux-rois qui n’ont pas de technologie mais qui ont imposé leur morale à la nature entière en interdisant le meurtre entre animaux, correspondent à un certain idéal humaniste : nous ne sommes pas si loin du végétarisme et du véganisme. Les satyres, quant à eux, sont purement opportunistes et pas toujours fiables : leur lubricité est peinte crûment, ce qui donne lieu à une scène horrible mais sans complaisance vers le premier tiers du livre. Mais ce sont les humains qui en prennent pour leur grade dans Les Centaures : le portrait qui est fait d’eux est à peu près unilatéralement négatif. Il cheville le roman dans une misanthropie pessimiste qui dément à son dénouement tout caractère de triomphe (et le préserve d’une quelconque exaltation de l’eugénisme).
Sous cet aspect, Les Centaures m’a rappelé l’univers des romans de Thomas Burnett Swann comme la Trilogie du Minotaure, la Trilogie du Latium ou How Are the Mighty Fallen, parus dans les années 1970. Chez Swann aussi, des créatures et des peuples mythologiques pacifiques se trouvent en mauvaise posture face à une humanité conquérante, belliqueuse et moralement condamnable, le tout dans un cadre pastoral et une ambiance qui font penser à une fin de l’âge d’or. Chez Swann, cette fin de l’âge d’or pressent de manière plus générale une disparition des dieux. Mais Swann se réclame du bucolique plutôt que de l’épique et il décrit des aventures individuelles plutôt que des destins collectifs comme le fait Lichtenberger. On pourrait aussi penser au pessimisme du récent L’Homme qui savait la langue des serpents, de l’Estonien Andrus Kivirähk, plus proche de Lichtenberger par son approche de la violence, mais différent par son humour et son ancrage dans une histoire et une géographie précises. Les centaures de Lichtenberger, eux, évoluent dans des paysages encore innommés et qu’aucun détail n’aide à reconnaître à coup sûr (peut-être le Proche-Orient et l’Hellespont, peut-être l’Italie et la Sicile ?).

Un travail d’édition impeccable

Au cas où vous ne l’auriez pas compris : Les Centaures est à mes yeux une excellente redécouverte. Il concilie l’amour du récit d’aventure grandiose avec un soin merveilleux apporté au style, le tout sous-tendu par une réflexion toujours d’actualité sur les relations entre une espèce intelligente et la nature. Avant de vous laisser, je dois souligner la très grande qualité du travail d’édition effectué par Callidor.
Commençons par les bases : l’orthographe et la typographie. À l’heure où trop d’éditeurs misent tout sur des couvertures et des mises en pages affriolantes, mais ne rougissent pas de commercialiser des romans truffés de coquilles voire de fautes de langue (comme Mnémos avec Le Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti) ou des recueils de nouvelles sans table des matières (comme les Moutons électriques avec Le Sentiment du fer de Jean-Philippe Jaworski dans la collection Helios, mais on pourrait multiplier les exemples dans les deux cas), les éditions Callidor, aidées certes en partie par l’existence de plusieurs éditions antérieures, livrent un texte parfait, y compris dans ses différentes annexes.
Des annexes ? Mais oui : pas de texte nu comme c’est trop souvent le cas, nous avons ici droit à une préface de l’éditeur ainsi qu’à la traduction de la postface de Brian Stableford tirée de la réédition américaine de Black Coat Press. Ces deux annexes, où j’ai puisé une bonne partie des informations que je vous ai données au début de cet avis, replacent l’auteur, le roman et l’illustrateur dans leur contexte, et achèvent ainsi de combler une lacune dans l’histoire des débuts de la fantasy en France. C’est un travail important que je ne peux qu’admirer, saluer et encourager.
Outre le texte du roman, les éditions Callidor ont réédité les illustrations réalisées par Victor Prouvé pour la réédition de 1924. À défaut de montrer toujours un sens du détail impeccable (ce qui n’était pas leur but, de toute façon), ces illustrations ont l’avantage de rendre la vigueur des scènes du roman de Lichtenberger et d’expliciter son ancrage dans une tradition iconographique néo-classique.
La mise en page du livre est claire sans devenir vide, la couverture à rabats est solide, le moyen format commode et le papier d’un bon grammage. Le seul défaut de cette édition, si c’en est un, est son poids un peu élevé pour pouvoir la trimballer dans un sac quand on est déjà chargé ! On pourra apprécier diversement les choix graphiques propres à la collection « L’âge d’or de la fantasy » : en ce qui me concerne, je les trouve à la fois sobres et élégants, à la pointe de ce qui se fait en matière de « French touch » éditoriale et rafraîchissantes à côté des couvertures criardes et des illustrations pompier lourdement photoshopées de certaines collections actuelles (Milady et Robert Laffont, je pense à vous…).

Bref, Les Centaures est un classique oublié que les éditions Callidor ont su aider à faire réémerger de l’histoire littéraire française pour le plus grand profit des amoureux de l’imaginaire. Je ne peux donc que vous inviter chaleureusement à vous y plonger : c’est un voyage que vous ne devriez pas regretter !

J’ai d’abord posté ce billet sur le forum Le Coin des lecteurs le 26 février 2018 avant de le reposter ici.

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[BD] « Les Derniers Argonautes », tome 1, par Djian, Legrand et Ryser

26 septembre 2012

Il y a beaucoup de romans, de bandes dessinées et même, récemment, de films, librement inspirés par la mythologie grecque. Curieusement, même si j’aime beaucoup à la fois la mythologie grecque et ce qu’on regroupe sous le nom de cultures de l’imaginaire (moyen commode d’englober aussi bien la science-fiction que la fantasy, le fantastique, le steampunk, l’horreur, le réalisme magique et j’en oublie, sous toutes leurs formes, des livres aux séries télévisées en passant par l’illustration, les jeux ou la mode), malgré cela, donc, il est assez rare que je craque vraiment pour une œuvre de fantasy mythologique. Je ne sais pas bien pourquoi et il n’est pas impossible que ce soit par pure mauvaise foi : quand c’est trop fidèle aux sources antiques, j’ai tendance à préférer aller les lires, elles, plutôt qu’une resucée récente qui n’apporte rien de neuf, et dès que les auteurs s’en écartent un peu, je ne suis pas parmi les derniers pour clamer à la trahison de l’antique. À ce compte-là, c’est un miracle que j’arrive à aimer quelque chose.

Mais le gros avantage dans la situation actuelle, c’est qu’il y a un vrai regain d’intérêt pour l’Antiquité dans l’imaginaire, et que, dans la masse croissante des publications, chacun finira bien par trouver quelque chose qui lui plaît. En France, en bande dessinée, il s’est publié pas mal de choses dans le genre péplum ces dernières années (le magazine gratuit de BD Zoo consacre au genre, dans son numéro de septembre, un dossier qui n’a pas l’air trop promotionnel). Parmi ce que j’ai eu l’occasion de lire pour le moment, Tirésias et La Gloire d’Héra, deux albums autonomes de Le Tendre et Rossi, et la série Le Fléau des dieux de Valérie Mangin et Aleksa Gajic, sont deux belles réussites, dans des approches très différentes, les deux premiers directement branchés sur les sources antiques, avec un goût pour le tragique et une symbolique psychanalytique pas mal employée, la seconde dans le genre space opera vertigineux qui rejoue la chute de l’empire romain à l’échelle d’une galaxie, sans rien se refuser au service de l’épique, avec un scénario magistralement ficelé et un dessin somptueux. Mais ça faisait un moment que je n’avais plus rien croisé de vraiment emballant. Et donc, parmi plusieurs séries qui se lancent en ce moment, j’ai décidé de donner leur chance aux Derniers Argonautes de Djian, Legrand et Ryser, chez Glénat (Jean-Blaise Djian et Olivier Legrand au scénario et Nicolas Ryser au dessin).

Il faut d’abord convenir qu’un premier tome de série d’aventure épique en 48 pages est un exercice périlleux, surtout à l’époque des romans graphiques. Il faut installer un univers, poser des personnages, donner le ton, amorcer une grosse machine tout en proposant dès le premier tome suffisamment de contenu pour séduire le lecteur. Cet album y parvient-il ? Je ne suis pas aussi enthousiasmé que je l’aurais souhaité, mais ce n’est quand même pas mal. Détaillons.

Le dessin

Il y a d’abord la question du dessin, qui joue beaucoup. Le dessin de Ryser, qui fait aussi les couleurs dans cet album, se range dans la catégorie du fait main à l’ancienne, au sens où il n’emploie pas d’outils numériques (ou alors pas de manière voyante). C’est le type même de la BD où le dessinateur vous montre tout ce qu’il sait faire avec un crayon et des pinceaux et où vous admirez, sans vous dire « Fastoche, je connais cette option dans Photoshop ». Le trait est sûr, les couleurs sont nuancées et les ambiances bien posées, l’encrage est discret. J’ai mis un peu de temps à m’habituer à certains visages, mais c’est un univers visuel intéressant, quelque part entre une recherche de détail réaliste à la Rosinski et un trait plus marqué, plus orienté ligne claire pour les personnages, plutôt influencé par Loisel (je manie les quelques références que je connais). Je crois que les ambiances de couleurs et la bonne caractérisation visuelle des personnages sont les deux qualités qui m’ont le plus retenu dans le dessin.

Il y a bien quelques défauts, ou du moins des choix risqués. Visiblement, le dessinateur aime jouer sur des effets de focalisation d’objectif empruntés à la photo ou au cinéma : le tout premier plan est parfois dessiné flou, en couleurs pleines, avec moins de détails. Généralement ça marche, mais ça peut devenir un peu frustrant d’avoir une main ou un objet dessiné grossièrement en plein milieu d’une case. Autre choix risqué : les ombres et les contre-jours, parfois très réussis en tant que tels, mais qui nuisent un peu à la lisibilité des visages dans certaines cases. Enfin, les visages des personnages sont vite moins détaillés dès lors qu’ils sont représentés plus petits, ce qui peut aussi devenir un peu frustrant dans certaines séquences. Tout dernier détail, qui est pour moi une qualité : le dessinateur n’abuse pas des demoiselles dévêtues et des poitrines en globes terrestres.

Cela étant, l’ensemble reste beau et lisible, et le dessinateur a aussi l’occasion de varier un peu son style à l’occasion d’une scène de flashback où il emploie un dessin plus « à l’antique », avec un fort beau résultat.

Outre les illustrations dans cet article, vous trouverez un aperçu des premières pages de l’album sur le site de l’éditeur.

Aperçu d’une planche de l’album (la page 5, je crois).

Le scénario

Mais pour tout dire, c’est le scénario qui m’a fait accrocher aux premières pages et m’a décidé à acheter l’album. L’histoire est narrée par l’aède Eurymion et commence peu avant la fin de l’âge des héros en Grèce, lors d’une période qui donne son titre à ce premier tome : le Silence des dieux. Deux ans avant le début de l’histoire, les dieux ont cessé de répondre aux prières, les oracles se sont tus, et l’humanité a manqué sombrer dans le chaos. Les gens survivent, mais les temps sont durs… jusqu’au moment où, pour la première fois, un dieu parle à nouveau par la bouche d’un devin. Un objet, l’orbe des dieux, leur a été dérobé et a été emporté jusqu’en Hyperborée, loin au Nord. Des héros doivent partir pour le retrouver, et seul Jason, l’ancien meneur des Argonautes, peut guider l’expédition.

Mais Jason a perdu la faveur des dieux depuis longtemps : après son retour, il n’a connu que des malheurs, jusqu’au meurtre de ses enfants par son épouse Médée qu’il avait délaissée, et il passe même pour mort. Le roi ordonne à Eurymion de partir à la recherche de Jason, mais que peut un aède seul dans les contrées sauvages ? L’ancien héritier du royaume, Leitos, privé de tout droit au trône par la loi depuis qu’il est devenu infirme en perdant une main au combat, est le seul guerrier du royaume à se volontaire pour l’accompagner. Tous deux sont enfin accompagnés par Skarra, une esclave d’origine amazone libérée pour l’occasion. Naturellement, la petite troupe s’agrandit au fil de l’aventure, dont l’enjeu dans ce premier tome est avant tout de trouver et de convaincre Jason.

Les premières pages sont accompagnées par la voix de l’aède, qui reprend la parole régulièrement par la suite de façon plus discrète. Le procédé est classique, mais il prend bien, grâce à une bonne maîtrise de la langue et à l’absence de fautes d’orthographe (ce qui ne va hélas pas toujours de soi à l’heure actuelle…). Et il met bien en valeur le principal atout de l’univers des Derniers Argonautes, qui consiste à se situer dans la continuité directe des récits mythologiques que tout le monde connaît. Dans Les Derniers Argonautes, les aventures de Jason sont les mêmes que dans les textes antiques et dans les dictionnaires de mythologie, et la BD vous raconte la suite, en commençant par mettre en scène Jason en archétype du héros vieilli, amer et usé, qui ne reprend du service qu’à contrecœur. Les autres péripéties s’inscrivent elles aussi directement dans l’héritage classique de la mythologie grecque. C’est à la fois une belle qualité, puisque les lecteurs qui ne connaissent pas la mythologie ont droit à quelques résumés des épisodes précédents en cours de route et que ceux qui la connaissent déjà se sentent d’emblée en terrain familier… mais aussi un désavantage potentiel, car justement, tout paraîtrait presque trop familier dans cet univers, qui a des airs de partie de jeu de rôle dans la Grèce mythologique plus que de création d’un univers original. Il va falloir que l’histoire acquière peu à peu son originalité, au moins en affirmant son propre ton dans la reprise des références à l’imaginaire grec ancien.

Où l’on tâtonne encore un peu

Ce premier tome le fait déjà un peu, peut-être avec trop de discrétion. Il mise résolument sur la constitution d’un groupe de personnages, et, sur ce plan, ce n’est pas mal du tout. Certes, les éléments de base sont classiques : Jason en guerrier aguerri mais réticent, l’Amazone farouche mais pas caricaturale, Eurymion en barde du groupe inspiré et diplomate mais quelque peu lâche, et le satyre Borbos en ressort comique. Mais chaque personnage est développé par petites touches, chacun se trouve tour à tour mis en avant et possède des amorces pour des développements futurs dans la suite (origines mystérieuses, lourd passé, secrets inconfortables, etc.). Et il y a aussi des idées intéressantes, comme l’infirmité de Leitos, entorse bienvenue à l’image du héros qui bataille toujours mais qu’on ne voit jamais vraiment blessé. Intéressante aussi est la façon dont cette nouvelle quête joue à renvoyer à celle des Argonautes tout en s’en distinguant : Jason est hanté par le souvenir de sa première expédition, au point qu’il prend une Thessalienne pour Médée… mais dans le même temps, comme vous le savez si vous connaissez un peu la mythologie, « l’orbe des dieux », c’est un objet nouveau, ça ne correspond à rien. Or, là où beaucoup de fictions de fantasy mythologique dissimuleraient cette innovation, ici, l’aède de l’histoire déclare dès le début qu’il n’a jamais entendu parler de cet objet-là. C’est un rapport à la tradition intéressant.

On est en terrain familier, le groupe de personnages est encore classique mais bien posé (encore une fois, en 48 pages, ce n’est pas facile de creuser autant de personnages en détail). L’intrigue de ce premier album a aussi l’avantage de ne pas mal doser la réflexion et l’action. Qu’est-ce qui ne va pas, alors ? Eh bien, la structure de l’album reste assez épisodique : le groupe va d’un point A à un point B, fait des rencontres bonnes ou mauvaises sur la route. Les grands enjeux de l’expédition sont encore inconnus, il n’y a pas de « grand méchant » en vue. Ce n’est pas facile d’installer un suspense de longue haleine quand on donne si peu d’indices sur ce que cherchent ces aventuriers. De plus, certaines séquences ont l’air vues et revues, en particulier le fameux entraînement à l’épée pendant les pauses. Le véritable intérêt de l’album réside davantage dans la présentation des personnages que dans l’intrigue principale. Pour un premier tome, c’est compréhensible, mais j’espère que la suite trouvera vite un peu plus de liant : les derniers Argonautes n’ont pas besoin de savoir où ils vont pour y aller, puisqu’ils n’ont pas le choix, mais les lecteurs, eux, pourraient s’ennuyer… Un autre inconvénient est peut-être aussi l’absence de grande séquence qui serait le clou de l’album et arracherait des « Oh ! » et des « Ah ! », mais c’est plus normal, et ça va certainement venir.

Un dernier élément, propre à la « mise en cases », peut aussi expliquer cette impression en demi-teinte : le scénariste aime beaucoup les silences. Pour moi ce serait surtout une qualité, normalement : il sait poser un rythme, laisser les images parler d’elles-mêmes et faire leur effet. Parfois ça marche bien, notamment dans certaines scènes de combat. Mais il finit par y avoir un peu trop de silences, y compris là où on attendrait des bruitages ou quelques exclamations. Cela en est venu parfois à m’empêcher de rester plongé dans une scène lorsque je suis tombé sur une case silencieuse alors que la tension était supposée monter. C’est une affaire de bonne maîtrise d’un procédé intéressant, mais à double tranchant.

Dans l’ensemble, je ne reste qu’à moitié séduit alors que je l’aurais volontiers été complètement, mais ce début me paraît prometteur et je vais suivre avec intérêt la sortie des tomes suivants. Entre ce premier tome, qui utilise beaucoup de ficelles connues, mais se montre très fidèle à la mythologie classique et a des chances de donner une suite intéressante, et un énième tome de Thorgal par Sente qui utilise les mêmes ficelles sans le moindre espoir de renouvellement depuis des lustres,  mon choix est vite fait ! En attendant, c’est encore une aventure de fantasy mythologique qui donne envie de faire une bonne vieille partie de jeu de rôle dans un univers du même genre… et la référence des auteurs au jeu de rôle Mazes & Minotaurs à la première page n’y est pas pour rien.


[Film] « La Colère des Titans », de Jonathan Liebesman

19 juillet 2012

Affiche du film "La Colère des Titans", représentant Persée au premier plan, et, à l'arrière-plan, des humanoïdes monstrueux à six bras armés d'épées.Message posté sur le forum du site Elbakin le 11 avril 2012.

Vu hier. Bon… j’y allais en m’attendant vraiment au pire, et du coup j’ai plutôt passé un bon moment, même si ça s’oublie dès la porte de sortie passée.

Sur le plan des effets spéciaux et des scènes d’action, c’est globalement mieux que le premier, les monstres et les décors sont soignés et la réalisation met mieux les effets spéciaux en valeur, notamment dans la scène finale. Du coup on peut y aller en mode « Just Here For Godzilla ». (Quoique, si je devais conseiller un film à aller voir purement pour les effets spéciaux en ce moment, ce serait plutôt John Carter, c’est plus joli…)

Petites déceptions toutefois sur ce plan-là :

[spoiler]– Le minotaure est très laid. C’est un démon cornu, pas un homme-taureau.

– Cronos n’a pas la moindre personnalité, c’est un gros truc en lave inexpressif. Quand on a connu le Cronos de la BD Le Fléau des dieux, celui-ci fait très pâle figure. Encore une fois, je ne peux pas m’empêcher de penser à l’Hercule de Disney avec ses titans « élémentaires » gros et bêtes.[/spoiler]

Du côté de l’histoire, ça reste du très léger, avec des trous énormes dans le scénario, mais c’est un peu meilleur que le premier et ça se laisse regarder. L’avantage (et l’inconvénient), c’est que le film garde en gros le même esprit que le premier, c’est-à-dire qu’il ne se prend pas vraiment au sérieux. C’est un avantage parce que ça évite le sérieux-hollywoodien-bas-du-front qui est si agaçant dans d’autres films, et ça sauve le résultat de la nanarditude absolue. Mais c’est aussi un inconvénient parce que le résultat n’a aucune grandeur épique. Ça n’essaie même pas d’installer une grandeur épique quelconque, à vrai dire (on est à mille lieues des Immortels). C’est un peu comme le premier, ça me fait penser à un compte rendu de partie de jeu de rôle mythologique, juste avec un gros budget. Selon les avis, ce sera un moment sympa oubliable ou bien un navet (plus qu’un nanar, c’est-à-dire pas assez drôle pour être regardé en tant que nanar).

Si on a vu le premier, on voit que la suite tire quand même vaguement parti du fait d’être une suite, ce qui donne mécaniquement un tout petit peu d’épaisseur supplémentaire aux personnages. Bon, ça ne va vraiment pas loin, mais ça creuse quand même un poil l’histoire du cosmos mise en place par le premier pour justifier les divers retournements d’alliances entre divinités, et puis on retrouve Hélios (le fils de Persée).

Gros avantage : ce n’est pas trop long. Plus long que ça pour un film comme ça, ça aurait été barbant. Là, il y a deux-trois longueurs, mais globalement ça va.

Ce que j’ai apprécié, c’est qu’il y a plus de rapports avec la vraie mythologie que dans le premier – mais toujours sur le mode « joujoux & réécritures » (d’autant qu’ici ce n’est plus l’adaptation d’un mythe antique précis, on bascule vraiment dans la fantasy mythologique – ce qui me convient limite mieux). Mais disons que si on connaît un peu la mythologie, il y a de quoi s’amuser avec quelques petits trucs pas mal réussis :

[spoiler]- Arès est vraiment tel qu’on l’imagine.

– Les Cyclopes et Héphaistos apparaissent dans des rôles globalement proches de leur vrai rôle dans les mythes antiques.

– La façon dont Héphaistos est introduit est amusante (il est présenté comme « the Fallen », ce qui est techniquement vrai puisque, enfant, il a été balancé du haut de l’Olympe par Zeus). Et sa personnalité un peu barrée n’est pas une invention absurde.

– Tout le côté « les dieux risquent de mourir » est bien sûr totalement copié sur plein d’autres trucs, mais n’est pas mal ficelé dans le scénario et rend notamment Hadès plus intéressant.

– La scène où Zeus et Hadès se tapent sur l’épaule en évoquant leur folle jeunesse de titanomaques avant de retourner jeter leurs derniers pouvoirs dans la baston m’a fait sourire.[/spoiler]

Il y a évidemment des choses qui sortent de nulle part avec des résultats aléatoires :

[spoiler]– Agénor. Le personnage en soi, pourquoi pas, mais pourquoi l’appeler Agénor ? Il n’a rien à voir avec le vrai Agénor, à part d’être le fils de Poséidon (et en plus c’est gênant parce qu’en vrai Agénor est supposé être le père d’Io et on avait une Io dans le Choc des titans, donc ça embrouille tout). Il ressemble beaucoup plus à un genre d’Ulysse (en étant méchant avec Ulysse).

– Situer les forges d’Héphaistos sur  »île de jesaisplusquoi. Ils avaient peur de laisser les forges d’Héphaistos là où elles sont normalement ? Enfin bon c’est pas le plus grave, ça justifie le rôle d’Agénor.

– La lance de Trium. Et la Gorgone elle met le chocolat dans le papier d’alu. Franchement, ils auraient dû aller jusqu’au bout et appeler ça la Triforce, ça aurait évité ce nul nom de « lance de Truc-qui-veut-dire-trois ». (Et naturellement ça ne correspond à rien dans la mythologie grecque antique non plus.)[/spoiler]

Et si on a vu le vrai Choc des titans, celui de 81, il y a un caméo marrant (avec une allusion mieux faite que dans le Choc des titans 2010), à savoir, pour l’anecdote :

[spoiler]une autre apparition de Bubo conjuguée à celle d’Héphaistos, qui fabrique Bubo dans le Choc des titans de 1981.[/spoiler]

Au chapitre des reproches, comme je l’ai dit, le scénario est bourré d’invraisemblances et de trous gros comme ça. Et en plus, il manque cruellement d’originalité : si vous avez vu Les Immortels, vous retrouverez de GROSSES ressemblances dans le scénario et même plusieurs scènes… sauf qu’à tout prendre je préfère encore Les Immortels, plus audacieux visuellement et plus habiles dans sa réappropriation de la mythologie (quoique plus nanardesque pour les mêmes raisons de 300, à savoir à la fois ultra-violent et terrrrrrriblement bas du front). Ajoutons à ça des allusions à  Star Wars qui servent à rien, une tendance à copier Le Seigneur des Anneaux dans la réalisation… et j’ai dû en manquer.

Pitié, pour les prochains, laissez ces pauvres titans tranquilles et prenez enfin un autre thème. Les mythologies sont assez riches pour ça…

Les acteurs font leur boulot, je n’ai rien remarqué de trop horrible. J’ai découvert les deuxième et troisième expressions faciales possibles de Sam Worthington, ce qui fait déjà trois fois plus que dans le premier. Ce n’est franchement pas désagréable d’avoir Liam Neeson et Ralph Fiennes à l’écran, on sent qu’ils s’amusent mais c’est communicatif. Même Andromède fait des jolis sourires (et dirige des bataillons, aussi – ça sert à rien mais bon voilà, il y a un personnage féminin dans le film qui fait des trucs vaguement classes : c’est vraiment pour l’alibi).

La musique fait son boulot pas trop mal, à vue d’oreilles.

Conclusion : légèrement mieux que le premier, ça bâtit un peu un univers autour, c’est meilleur en effets spéciaux et en réalisation. Mais ça reste trèèèès léger et popcornesque. Ça ne fait réfléchir à à peu près rien, ça n’a pas de souffle épique, ça n’est même pas vraiment une aventure prenante. Dispensable, sauf si ça vous fait vraiment triper de voir de la mythologie sur grand écran (c’est mon cas).

(Et si vous voulez voir une aventure prenante, un univers cohérent, un scénario mieux foutu et qui fait au moins réfléchir et rêver un brin plus, il y a toujours John Carter, mais je ne suis pas objectif.)

EDIT le 24 juin 2013 : des visiteurs aboutissent régulièrement à mon blog en cherchant « lance de Trium« . À leur attention : 1) Oui, c’est bien dans La Colère des titans qu’il est question de cet objet. 2) Non, il ne correspond à rien dans les mythologies antiques, c’est une pure invention qui fait plus penser à Zelda qu’autre chose. (Pour le coup je trouve cette invention ratée, cet objet ne ressemble à rien et a vraiment l’air d’être là pour les besoins du scénario à un instant t. Quand on sait à quel point la vraie mythologie grecque antique regorge d’objets intéressants et de lieux extraordinaires, on se dit qu’il y a comme un potentiel gâché dans cette affaire…)


[Film] « Le Choc des titans », Louis Leterrier

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 9 avril 2010.

Or donc j’ai vu le film hier soir, en VO et en 2D. J’avais pris la précaution de ne pas trop m’emballer et de partir sans attente particulière, pour ne pas être trop déçu au cas où, et j’ai bien fait. J’ai passé un bon moment, mais mon avis global reste : pas mal, mais peut mieux faire.

Ce que j’ai bien aimé :
– c’est ENFIN un vrai péplum mythologique. Entre Troie et son adaptation pseudo-historique privée de merveilleux et 300 avec son look de Léonidas au pays des Duke Nukem qui remplaçait tout par des zombies et des piercings, ça fait combien de temps qu’on avait pas eu ça ? Enfin quelqu’un qui ose ressusciter le genre ! Enfin des bonnes vieilles créatures mythologiques et des dieux à l’écran ! Youpi !

– visuellement, c’est beau. Les décors, costumes, dieux, monstres, etc. sont bien faits. Il y a des plans vraiment superbes, notamment la ville d’Argos, et des paysages bien choisis. La qualité globale des effets spéciaux est là. Les dieux sont kitsch, mais ils sont objectivement très durs à représenter à l’écran, et Leterrier a le mérite de s’y être essayé franchement (contrairement à ce lâcheur pseudo-historicisant de Wolfgang Petersen avec Troie). Et le résultat n’est pas si mal, c’est une vision des dieux très au goût du jour : des dieux en armure, puissants et très conscients de l’être – l’ensemble a un côté très comic (et m’a fait penser au Fléau des dieux, aussi). On peut aimer ou non, personnellement je trouve que ça ne rend pas si mal.
– ce n’est heureusement pas *juste* une guerre entre les humains et les dieux, c’est un peu plus subtil que ça. Il y a beaucoup de trucs dans le film qui ne sont pas subtils, mais là ça va. J’ai eu les mêmes craintes que Roland Vartogue quand j’ai vu les bandes-annonces : « encore un film qui plaque un affrontement hommes/dieux sur la mythologie grecque ». En fait, non : sans dévoiler le détail du scénario, tous les dieux ne sont pas méchants, et Persée ne fait pas *que* lutter contre « les dieux » (il est surtout fâché contre un, en fait). Et le cours du film apporte quelques nuances. Le Grand Méchant du film est certes Hadès, et, certes, l’histoire selon laquelle il a été « arnaqué » par Zeus ne correspond à rien. Mais ce n’est pas si choquant, dans la mesure où :
1) même si ça ne va jamais aussi loin, Hadès est tout sauf une divinité sympathique dans la mythologie (en fait on le voit assez peu, sauf quand il enlève Perséphone, mais il est très craint, comme tout ce qui touche aux Enfers), et accessoirement, les disputes entre les « trois frères » Zeus/Poséidon/Hadès existent, on voit notamment des accrochages entre Zeus et Poséidon dans l’Iliade, donc Hadès pourquoi pas ?
2) si on revient sur ce qui se fait en récits mythologiques de nos jours, c’est quand même une tendance lourde de faire soit d’Hadès, soit des Titans (soit des deux) les méchants de l’histoire. En l’occurrence, on est complètement dans la lignée de l’Hercule de Disney ^^

– le film est très enlevé, les péripéties s’enchaînent vite, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Ce qui explique aussi que tout soit plié en moins de deux heures. Ça contribue en partie à sauver le film de ses défauts, parce que si ça avait duré plus longtemps, on se serait ennuyé, sans aucun doute possible…
– le film est un remake qui s’assume, c’est-à-dire qu’il y a une ou deux allusions au premier film qui sont plutôt sympathiques (j’en ai repéré une, la plus évidente, mais il y en a peut-être d’autres, je n’ai pas eu le temps de revoir l’ancien en entier avant d’aller voir le remake). De même, le scénario est repris du premier, mais apporte son lot de nouveautés plutôt intéressantes. Bref, c’est un remake qui contient une part d’hommage et qui n’ignore pas superbement son prédécesseur : plutôt élégant de la part de Leterrier.

(Spoiler) L’allusion : quand Persée tombe sur la chouette mécanique parmi l’équipement des soldats d’Argos. Un instant j’ai même cru qu’ils allaient vraiment utiliser ce personnage, dommage ! (/spoiler)

Les modifications :
– tout l’épisode des scorpions a été très amplifié et nuancé par rapport au premier film, où, dans mon souvenir en tout cas, il se résumait à « faire apparaître deux gros scorpions qui essaient de tuer Persée, qui les tue, et c’est tout ». Ici, outre que la naissance des scorpions est bien amenée (la main tranchée et les gouttes de sang), ils jouent un rôle plus nuancé grâce à l’intervention des djinns, qui n’étaient pas dans le premier film si je ne me trompe, et qui sont l’occasion d’un petit cross-over mythologique assez sympathique (très politiquement correct, les « Orientaux qui en fait sont nos alliés », certes, mais ça change agréablement de 300).
– en revanche, il me semble qu’Io est un ajout pur et simple, puisque dans mon souvenir c’est Athéna qui jouait un rôle équivalent dans le premier film (d’où la chouette mécanique). Ce changement-là ne s’imposait pas et il dessert le scénario plus qu’autre chose – dommage.

Ce que j’ai pas aimé :
– la musique est, heu, basique, pas subtile du tout, à base de « broum broum » (et de petites flûtes dans les scènes émouvantes). On a évité le « yaryaryar tribal plaintif » de Troie qui donne envie de mettre des baffes, mais quand même, ça ne dépasse pas le minimum syndical. Dommage.
– Sam Worthington est *snif* mauvais 😦 Dans Avatar ça ne se voyait pas, mais là, ça ne pardonne pas. Ce type est aussi peu expressif que Charon (et encore).

(Spoiler) Il est victime du tic qui consiste, pour essayer de rendre une réplique crédible, à hocher la scène en fronçant les sourcils d’un air déterminé. C’est juste mauvais (mais très hollywoodien). Autre exemple, la scène où il voit Pégase pour la première fois : il devrait au moins essayer d’avoir l’air étonné, je ne sais pas, moi, un cheval avec des ailes, ça ne se voit pas tous les jours, surtout quand on est pêcheur – mais non. (/spoiler)

– la réalisation est très inégale, parfois très brouillonne. Certaines scènes de bastons sont beaucoup trop confuses, ça va à toute vitesse, on ne comprend pas forcément tous les enchaînements et on n’a pas toujours le temps de profiter des effets spéciaux. D’autres scènes tombent complètement à plat :

(spoiler) l’entrée en scène de Pégase, par exemple. (/spoiler)

Heureusement, les scènes les plus importantes (en particulier le Kraken) restent soignées.
– les dialogues sont affreusement… je ne sais pas, hollywoodiens (mais du mauvais Hollywood). On ne compte pas les phrases à l’emporte-pièce sur le destin, le courage, etc., les petites phrases taillées comme des « répliques qui font classe » (sauf qu’en fait non), les harangues ratées, et certaines scènes sont simplement navrantes : (spoiler) la harangue avant l’entrée dans la tanière de Méduse, la mort d’Io… (/spoiler)

– Io (Gemma Arterton, d’ailleurs mignonne comme tout) doit porter à peu près un coup au combat pendant tout le film et se cantonne ensuite à un rôle de vague conseillère sentimentale. Pour la touche de féminité au sein du groupe d’aventuriers, on repassera…
– on ne voit pas assez Nicholas Hoult (une vraie bombe sexuelle en jeune étudiant dans A Single Man, et ici dans le rôle d’Eusabios) !

Ce qui est à double tranchant :
– contrairement à ses prédécesseurs néo-péplumesques, ce Choc des Titans ne se prend pas complètement au sérieux. Il y a pas mal d’humour, qui marche plus ou moins bien selon les séquences (ex. les deux chasseurs de monstres deviennent un peu lourdingues sur la fin, heureusement on les voit assez peu), mais surtout l’ensemble a un aspect très ludique, Leterrier s’amuse avec son histoire et ses personnages et y prend plaisir – ça se voit, et c’est assez communicatif. J’ai eu parfois l’impression d’être devant une gigantesque bonne vieille partie de jeu de rôle filmée, qui me donnait envie de sortir mes dés et mes feuilles de persos et d’aller jouer la suite entre amis. L’inconvénient, c’est que le film y perd en élégance et en « standing », et que cette composante d’autodérision tire l’ensemble vers la série B de luxe plutôt que vers la « grande épopée impressionnante » que recherchait le premier Choc.
– le générique de fin, très drôle mais horriblement kitsch.

Bref, un bon moment, et un péplum amusant, une fois qu’on le replace dans le contexte du genre et de ce qu’on peut en attendre ces temps-ci ; mais ce n’est pas le grand film que j’espérais, et il aurait été possible de faire nettement mieux sans trop de difficultés (ne serait-ce qu’en soignant un peu plus la mise en scène, en virant les infidélités mythologiques les plus inutiles, et en engageant un meilleur compositeur pour la BO). Mais le film a le mérite d’exister : il n’y a plus qu’à espérer qu’il aura assez de succès pour convaincre d’autres réalisateurs de faire revivre le genre.

L’affiche du premier « Choc des Titans », celui de Desmond Davis, en 1981.


Robert Silverberg, « Gilgamesh, roi d’Ourouk »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 12 janvier 2009.

Personnellement j’ai été un peu déçu par le roman de Silverberg, mais pour des raisons en partie subjectives, ce qui fait que je le considère quand même comme un fort bon roman.
Ce que j’ai aimé : la documentation apparemment très soignée (je ne peux en juger que pour l’épopée et les mythes mésopotamiens, je connais moins bien la société mésopotamienne elle-même, mais ça avait l’air bien documenté), la puissance évocatrice de l’univers, l’écriture soignée.
Ce que j’ai nettement moins aimé, c’est la lecture « réaliste » et pseudo-historicisante que Silverberg donne de l’épopée de Gilgamesh. C’est un parti pris, qui est assez répandu en fantasy antiquisante (cf. le film Troie et le cycle de Gemmell « Troie », par exemple), mais un parti pris que je n’aime pas, car cela revient à prétendre « retrouver la vérité historique » alors qu’il s’agit de mythes, où les personnages évoluent dans un univers qui ne correspond à aucune réalité précise et où les événements merveilleux ne sont nullement des transpositions d’événements réels. De plus, ça diminue beaucoup l’aspect fantasy du récit.
Un exemple sans vous révéler grand-chose (mais je mets ça entre balises spoiler quand même) :

(spoiler) l’un des premiers combats de Gilgamesh et d’Enkidu consiste à vaincre le démon Humbaba, qui garde une forêt de cèdres dont ils veulent se servir pour construire un temple. Dans l’épopée, on voit le démon et il y a un vrai affrontement. Dans le roman de Silverberg, le démon est plus ou moins « expliqué » par des phénomènes telluriques naturels, et le combat se résume en gros à verser de l’eau dans une crevasse qui fume pour qu’elle arrête de fumer. Pas très exaltant… (/spoiler)

darkfriend a écrit:

« En fait, j’ai lu l’original (un bien grand mot puisque je me suis contenté de la traduction en français, le sumérien étant une langue plus qu’horriblement difficile, surtout que les connaissances d’aujourd’hui en sont encore largement lacunaires…la grande partie du texte de l’épopée de Gilgamesh est reconstituée à partir de supputations savantes entre crochets, du genre :
« Gilgamesh [dit à Enkidou] que [Humbawa] est mo[che] » ect…(je précise que mon exemple reste entièrement fictif…  ).
Donc c’est pas très agréable à lire mais on saisit quand même l’essentiel de l’histoire…! »

Tu fais un peu la fine bouche, là  ! Je ne sais plus combien on a retrouvé de tablettes sur l’ensemble, mais ça doit être quelque chose comme 10 sur les 12 que comptait l’épopée : c’est déjà énorme ! Par comparaison, il y a de nombreux poèmes du Cycle de Troie (pas celui de Gemmell, hein, le vrai, celui auquel appartenaient l’Iliade et l’Odyssée) qu’on ne connaît que par quelques malheureux fragments (par chance on en a des résumés dont on sait de quoi ça parlait, mais c’est pas pareil).
Accessoirement, l’épopée de Gilgamesh n’est pas écrite en sumérien, mais en akkadien, qui est nettement moins complexe : en très gros, le sumérien utilise des idéogrammes, un peu comme le chinois, donc il y en a des milliers, tandis que l’akkadien emploie un syllabaire (un signe = une syllabe), ce qui fait encore quelque chose comme 300 signes différents je crois, mais est déjà nettement moins affreux. De plus, alors que le sumérien ne se rattache à rien de connu, l’akkadien appartient à la famille des langues sémitiques, qui comprend aussi l’arabe et l’hébreu, et certains mots sont étonnamment proches de ce qu’on trouve encore dans ces langues aujourd’hui : là encore, c’est déjà plus pratique !

darkfriend a écrit:

« Il ne s’agit pas d’une légende mais d’un mythe, ce qui est encore mieux…! 😉

(…)
P.S. : et, concernant Gilgamesh et plus généralement le Proche-Orient ancien, l’autorité ultime en la matière reste le français Jean Bottéro qui a écrit moult vulgarisation pour le grand public…un auteur très sympathique et passionnant à lire!! »

*vigoureuses manifestations d’approbation*
Je recommande en particulier Quand les dieux faisaient l’homme, de Bottéro et Kramer, qui regroupe la majorité des textes connus concernant les mythes mésopotamiens : on y retrouve les aventures de la déesse Inanna/Ishtar, celles d’Enki/Ea le dieu rusé, et les exploits du dieu Ninurta contre les « Pierres ». (L’épopée de Gilgamesh, en revanche, est publiée à part, car il ne s’agit pas à proprement parler d’un texte mythique mais d’une épopée, donc d’une oeuvre littéraire qui utilise un matériau mythique à sa façon.)

Luigi Bosse a écrit:

Et en plus, il y a apparemment foule de demoiselles dévêtues…
Ah, on me murmure que ce n’est pas le but premier…

Faut voir : à se demander si les auteurs n’ont pas choisi l’épopée de Gilgamesh précisément parce qu’elle met en scène une déesse de l’amour et de la guerre en petite tenue qui correspond très bien aux clichés actuels de la fantasy pour ados prépubères… Mais ça a l’air très bien dessiné, hein.

De mon côté, j’avais déjà croisé au rayon BD une autre adaptation de l’épopée, dans un style beaucoup plus dépouillée « à la Sfar », celle de Gwen De Bonneval (scénario) et Frantz Duchazeau (dessin), en deux tomes : (images des couvertures).