Megan Lindholm, « Wizard of the Pigeons »

30 septembre 2019

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Référence : Megan Lindholm, Wizard of the Pigeons, Londres, HarperCollins, 2002 (première édition : Ogden, 1986).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduite par mes soins)

« Seattle, un lieu aussi magique que la Cité d’émeraude.

Une magie subtile émane des interstices des pavés de la métropole tentaculaire. Mais seuls les habitants qui possèdent des dons spéciaux sont réceptifs à la conscience de la ville : ils trouvent des présages dans les graffitis, lisent des messages dans les détritus ou écoutent les avertissements contenus dans les chansons des enfants qui sautent à la corde.

Magicien (Wizard) est lié à Seattle et à sa magie. Son don est la Connaissance, un enchantement puissant qui lui permet de connaître la vérité des choses ; d’écouter les récits de vie des momies antiques enfermées dans des cabinets de verre, de révéler à des gens ordinaires les réponses à leurs problèmes et de préserver l’équilibre de la ville.

La magie a son prix ; Magicien ne doit jamais avoir plus d’un dollar en poche, doit rester célibataire, et il doit nourrir et protéger les pigeons.

Mais un danger pour Seattle a commencé à émerger parmi les présages. Une force malveillante née du passé oublié de Magicien est de retour pour absorber son pouvoir et le tenter avec des aperçus de sa sombre histoire ; et il est le seul magicien à Seattle capable de faire face à ce mal et de sauver la ville, ses amis et lui-même. »

Mon avis

Publié en 1986, Wizard of the Pigeons apparaît rétrospectivement comme l’un des premiers romans de Megan Lindholm, avant qu’elle n’opte pour le pseudonyme, devenu célèbre, de Robin Hobb, sous lequel elle a écrit les cycles de L’Assassin royal, des Aventuriers de la mer, du Soldat chamane, etc. Comme eux, Wizard of the Pigeons est un livre de fantasy c’est-à-dire un livre dans l’univers duquel la magie existe. Mais contrairement à eux, il relève de la fantasy urbaine, un « sous-genre » en plein essor à l’époque de la parution. Le roman ne développe pas un « monde secondaire » comme la Terre du Milieu de Tolkien ou les Six Duchés de L’Assassin royal, mais s’ancre dans la réalité contemporaine immédiate : la ville américaine de Seattle dans les années 1980. Le merveilleux qu’il propose est un merveilleux du quotidien, celui des rues, des arrêts de bus, des cafés, des centres commerciaux, des poubelles, des beaux quartiers et des taudis. L’intrigue est courte, elle met en scène très peu de personnages principaux, mais une myriade de silhouettes entrevues ou rencontrées le temps de quelques phrases, et elle laisse une large place à l’évocation de la ville, où Wizard se trouve le plus souvent seul.

L’évocation d’une forme de magie liée à la vie de SDF et au fait de nourrir les pigeons m’a fait irrésistiblement penser à la chanson du film Mary Poppins « Pour nourrir les petits oiseaux » (« Feed the Birds »), mais en plus adulte, en plus ambigu et en plus sombre. Les magiciens de Seattle sont littéralement des magiciens de rue. Ils ont choisi un mode de vie marginal, miséreux mais pas misérable, sans ignorer ses dangers pratiques (la faim, le froid, les maladies) ou ésotériques (les forces obscures de la ville, le déclin général de la magie). Dans un univers urbain façonné par la société de consommation, l’idée d’une magie dont la condition d’existence consiste à posséder presque rien et à donner beaucoup constitue à la fois une trouvaille d’une originalité certaine en terme d’esthétique du merveilleux et un commentaire social direct sur le monde actuel, toujours aussi incisif 35 ans après sa parution. Je ne connais rien au punk, mais j’ai eu l’impression qu’il y avait un petit côté punk dans les choix de vie des magiciens.

Outre l’originalité de la magie qu’il imagine, Wizard of the Pigeons surprend par sa capacité à défier les cloisonnements entre genres littéraires, de plusieurs façons. Le roman repose en grande partie sur son personnage central, Wizard. Sans dévoiler les détails de l’intrigue, je peux dire que le roman aborde à travers ce personnage une question de société importante liée à une catégorie de personnes susceptibles de se trouver marginalisées aux États-Unis en dépit de leurs services rendus. C’est bien d’un propos social qu’il s’agit et, à ce titre, le roman peut sensibiliser son lectorat à cette question avec la même vivacité qu’un roman purement réaliste. En dehors des secrets de Wizard, la description de son mode de vie marginal, de sa solitude et du regard des autres a quelque chose à nous dire sur les SDF : son propos, sans doute documenté et témoignant en tout cas d’une plume humaine et touchante, fonctionnerait là encore sans problème dans un récit purement réaliste. De nombreux personnages secondaires ou mineurs du roman, comme la serveuse Lynda ou les gens que Wizard aide au quotidien grâce à sa magie, brossent un portrait très intéressant de la société américaine et de ses problèmes, par petites touches et comme sans en avoir l’air. À tel point que je serais curieux de voir ce que Megan Lindholm/Robin Hobb aurait à dire dans un roman purement réaliste.

Deuxième sabotage des cloisonnements entre genres littéraires, du moins aux yeux d’un lectorat français : toute la partie centrale du roman flirte avec ce qu’on considère en France comme du fantastique, c’est-à-dire un type d’histoire où l’existence du surnaturel n’est pas avérée mais demeure douteuse et source d’inquiétude, voire de folie, pour les personnages principaux. En effet, vers la moitié du roman, l’intrigue prend un brusque virage et semble prendre une direction complètement différente qui fait douter de tout ce qu’on vient de lire jusque là. J’ai eu du mal avec ce virage et surtout avec le fait qu’il prend une place de plus en plus importante dans l’intrigue. Quelle est la nature réelle des événements auxquels on assiste ? Qui est vraiment Wizard ? Quelle est sa magie ? Existe-t-elle seulement ? etc. À mon avis, les derniers chapitres ne laissent aucune ambiguïté sur l’appartenance du roman au genre de la fantasy urbaine, et c’est pourquoi je l’ai présenté en le rattachant à ce genre. Mais le lectorat ne manquera pas d’être surpris, voire déstabilisé.

C’est d’ailleurs là que se trouve, à mon sens, le principal défaut de Wizard of the Pigeons : un problème de construction, d’équilibrage. Le virage brutal de l’intrigue dont je viens de parler n’est pas tout à fait assez préparé dans le début du roman, au risque de perdre des lecteurs en route (et le roman en a perdu, à lire certains avis sur Internet). Rétrospectivement, je vois des endroits où l’intrigue aurait pu être mieux équilibrée, ainsi, peut-être, que des longueurs (dans les débuts de la relation avec Lynda) ou des fils pas tout à fait bien noués au début (sur la nature exacte de MIR, par exemple). Il n’y a pas autant de maestria dans ce roman que dans ce que j’ai lu de Robin Hobb avec L’Assassin royal et Les Aventuriers de la mer où de multiples fils narratifs ont l’air d’être noués de manière complexe avec une facilité impressionnante. Je ne peux que conseiller aux gens qui s’y plongeront de se préparer à accepter de se laisser perdre, pour mieux s’y retrouver une fois parvenus aux derniers chapitres.

Que les amoureux de l’imaginaire se rassurent : en dépit de son réalisme, le merveilleux est bel et bien présent dans le roman. Ce cadre résolument contemporain renforce la vraisemblance de la magie et réenchante la ville. Par « réenchantement », il ne faut pas comprendre ici une mauvaise poésie artificielle et mièvre, mais bien une réinvention d’un merveilleux ambivalent, doté d’aspects admirables et d’autres terrifiants, à l’image de l’univers des contes.

Autre parti pris qui m’intéresse dans ce roman : la magie ne paraît pas avoir de règles ou de fonctionnement fixe. Chaque magicien possède sa propre forme de magie qu’il doit découvrir, parfois avec pertes et fracas. C’est une magie aussi précaire que la situation matérielle des magiciens. Voilà donc un univers où la magie reste réellement mystérieuse. Pas d’école de magie, pas de grimoire qui contiendrait tous les sortilèges avec leurs recettes, pas d’institutions de contrôle ni de personnage de Grand Archimage détenteur de tous les secrets. Rien n’est balisé, l’inconnu domine le connu, les magiciens eux-mêmes sont peu de choses par rapport à une magie qu’ils servent sans toujours bien la comprendre. J’en ai eu vite assez de la magie à guide-files de Harry Potter et compagnie, qui est à mes yeux une séquelle regrettable de la place prise par les univers de jeux (encore que certains trouvent moyen d’inventer des formes de magie non cloisonnées). Je ne peux donc qu’être ravi de la manière dont Wizard of the Pigeons propose une magie bel et bien secrète, fuyante, ambivalente.

Les habitués des romans de Robin Hobb trouveront avec plaisir dans Wizard of the Pigeons un univers surprenant qui fait vibrer des notes bien distinctes de ceux de ses cycles romanesques les plus connus. Ils trouveront également un personnage principal très fouillé, rempli de secrets et de contradictions, et de multiples portraits de personnages crédibles et nuancés, où l’on aperçoit déjà l’art de Robin Hobb pour le portrait brossé en quelques phrases et la vraisemblance psychologique et sociale. Les détracteurs de l’écrivaine risquent, quant à eux, de s’agacer des défauts du personnage principal, qui, comme Fitz dans certains chapitres, paraît quelquefois se complaire à échouer et à prendre de mauvaises décisions. À cette différence que, dans Wizard of the Pigeons, les révélations distillées sur le passé de Wizard confèrent une vraisemblance solide à son comportement, du moins à mon avis.

La traduction française

Le livre a été traduit en français en 2003 (soit près de vingt ans après sa parution), aux éditions Mnémos, sous le titre Le Dernier Magicien. Au passage, il a été assez remarqué chez nous pour emporter le prix Imaginales du meilleur roman en 2004. La traduction française appelle deux remarques :
– Le titre original, « Wizard of the Pigeons », c’est-à-dire « Le Magicien des pigeons », est meilleur, parce qu’il donne une idée plus juste de l’ambiguïté de l’atmosphère de l’intrigue, entre le merveilleux et le dérisoire (voire le sordide). « Le Dernier Magicien » est un titre faux, comme on s’en rend compte à la lecture. À la limite, au pluriel, ça aurait eu du sens, mais pas au singulier.
– Le quatrième de couverture de l’édition Mnémos contient des informations qu’on est censés comprendre progressivement, et pas avant une moitié du livre à peu près. Le lire revient à gâcher toute une partie de l’intérêt de l’intrigue. Quelle bourde de la part de l’éditeur !

Autant il arrive que des romans soient bien traduits et habilement présentés, autant, dans ce cas précis, je suis rassuré d’avoir opté pour la lecture dans le texte. J’aurais eu des attentes et un avis différents sur le roman si ce quatrième de couverture m’avait révélé autant d’informations dès le début de ma lecture. C’est aussi pour cela que j’ai pris la peine de traduire le quatrième de couverture de l’édition britannique pour ce billet.

Conclusion

Wizard of the Pigeons est un roman qui n’est pas tout à fait réussi en termes de construction, mais que je reste très content d’avoir lu, car il est original, contient plusieurs excellentes idées et constitue à mes yeux une lecture marquante en fantasy urbaine, au même titre que Neverwhere de Neil Gaiman (paru en 1996). Mais là où Neverwhere bascule assez vite dans un monde secondaire (l’autre Londres), Wizard of the Pigeons a le mérite de tisser un lien particulièrement resserré entre la réalité de son époque et ses éléments merveilleux, qui fait qu’une fois le livre refermé on peut se promener dans les rues avec un regard changé sur les choses et les gens.

Ce billet de blog se fonde sur des avis que j’ai d’abord postés sur le forum Elbakin le 13 septembre 2019 et sur Le Coin des lecteurs le 19 septembre 2019.


Elisabeth Ebory, « La Fée, la pie et le printemps »

29 janvier 2018

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Référence : Elisabeth Ebory, La Fée, la pie et le printemps, Chambéry, éditions ActuSF, 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

En Angleterre, les légendes ont été mises sous clé depuis longtemps. La fée Rêvage complote pour détruire cette prison et retrouver son pouvoir sur l’humanité. Elle a même glissé un changeling dans le berceau de la reine…

Mais Philomène, voleuse aux doigts de fée, croise sa route. Philomène fait main basse sur une terrible monture, des encres magiques, un chaudron d’or et même cette drôle de clé qui change de forme sans arrêt. Tant pis si les malédictions se collent à elle comme son ombre… Philomène est davantage préoccupée par ses nouveaux compagnons parmi lesquels un assassin repenti et le pire cuisinier du pays. Tous marchent vers Londres avec, en poche, le secret le plus précieux du royaume.

Des personnages empreints d’une légèreté désespérée, une aventure aussi féerique que profondément humaine. Élisabeth Ebory renoue avec le merveilleux des anciens récits, sans nier leur part d’obscurité.

Mon avis

J’avais remarqué la novella Novae, par la même auteure, qui était prometteuse (et dont j’avais dit un mot ici en 2013), alors j’ai entamé la lecture de ce roman. Mes conditions pratiques de lecture m’ont beaucoup ralenti dans ce livre : j’avais peu de temps pour le lire chez moi et je crois que je l’aurais terminé beaucoup plus vite si j’avais pu l’emporter dans les transports, mais le volume était trop gros pour que je puisse me le permettre. Néanmoins, chaque fois que je l’ai lu chez moi, j’y suis resté plongé plus de temps que prévu, ce qui est toujours bon signe. C’est un roman qui se lit vite, en raison du style et de la mise en page : nombreux retours à la ligne, nombreux dialogues, c’est une écriture légère au sens du nombre de caractères en dépit du grand nombre de pages qu’on aurait tort de trouver intimidant (encore une fois, ça se lit vite).

Le style m’a dérouté au début car il n’est pas du tout académique : léger et, comme je disais, rempli de retours à la ligne et de dialogues, au risque de laisser une impression de vide… mais malgré tout habile et fin, avec de belles images poétiques par ci par là (ce qui n’est pas si fréquent) et des personnages plus fouillés qu’ils n’en ont l’air. C’est finalement un style « fée », avec ce que cela implique de fantaisie, de facéties, mais aussi de brusques détours cauchemardesques de temps à autre.
Sans doute à cause du style, on pourrait croire les personnages moins redoutables qu’ils ne sont vraiment, mais on est vite détrompé, surtout dans le cas de Rêvage (pour ne citer qu’elle).
Pour ce qui est de la qualité éditoriale, le volume est solide et la couverture jolie sans révéler grand-chose de l’univers ou des personnages. J’ai croisé quelques coquilles, mais nettement moins nombreuses que ce que j’ai pu connaître avec les livres des Moutons électriques, par exemple.

L’intrigue a mis un peu de temps à démarrer. C’est souvent le cas dans les romans qui font avancer de front plusieurs intrigues. Cette fois-ci, nous suivons d’un côté Philomène (une voleuse, d’où son surnom de pie) et de l’autre Rêvage. Or, si des mystères et des enjeux se dessinent vite du côté de Rêvage et assez vite du côté de la Pie, c’est beaucoup moins à partir du moment où Philomène rencontre Clem, Vik et Od, dont le groupe semble errer au petit bonheur la chance. En soi, ce n’est pas désagréable, et je comprends l’impression de hasards picaresques qui peut s’en dégager. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de trouver cela trop plan-plan et cabotineur par endroits, et de me demander un peu où tout cela nous menait. Il y a ici des ventres mous qui auraient pu être sabrés ou consolidés afin que la mise en place des enjeux de l’histoire se fasse plus vite et plus nettement. Par la suite, heureusement, le problème disparaît à mesure que l’intrigue se noue et l’ensemble devient bien rythmé. Les nombreux mystères qui planent sur les personnages et l’univers contribuent aussi à la tension dramatique.

J’ai apprécié dans ce roman :

– Une « méchante » réussie, Rêvage, qui fait bel et bien peur sans être « maléfique » au sens caricatural du terme. Elle a ses sentiments mais aussi ses raisons : à certains égards, c’est une idéaliste, et on peut hésiter sur le jugement à porter à son sujet (et sur la façon dont elle va tourner au fil du roman). Cela renforce beaucoup la profondeur et l’intérêt du personnage. Et chacun sait qu’un « méchant » réussi est une des conditions primordiales pour une bonne intrigue d’aventure (dès lors que « méchant » il y a, bien entendu).

– L’originalité de l’écriture, légère et sans prétention en apparence et certainement perfectible, mais capable d’idées brillantes et de fulgurances ici et là. Très déroutante à mes yeux car pas du tout académique, mais j’avais déjà repéré ce style étonnant dans Novae, la novella de la même autrice chez Griffe d’encre.

– Les personnages sont ambigus, tout en nuances de gris, chacun ayant ses qualités mais aussi de véritables défauts qui pèsent sur l’intrigue. Philomène est une « vraie » voleuse qui a de sales coups à se reprocher, Clem a un lourd secret sur la conscience, Vik a un caractère difficilement supportable parfois, etc. Pour autant, tous s’avèrent attachants (même Rêvage).

– La magie de cet univers relève d’une magie de conte, vraiment mystérieuse et dangereuse :  personne ne peut prétendre maîtriser complètement. Nous sommes aux antipodes de Harry Potter et de la plupart des systèmes de magie de jeux de rôle sur table ou de jeux vidéo, avec leur combinatoire trop lisse et maîtrisée qui n’a justement plus grand-chose de magique. Quant aux fées, elles sont réellement redoutables.

– De belles atmosphères brumeuses et inquiétantes, que ce soit Londres ou le pays des fées ou encore ailleurs. C’est inégal selon les scènes, cependant.

– Une intrigue riche en péripéties : les amateurs d’action et de rebondissements ne devraient pas s’ennuyer, ou alors plus après le premier tiers.

Je suis resté moins convaincu par certains aspects du roman :

– Les noms des personnages sont disparates et très inégalement évocateurs. « Rêvage » est superbe (avec son hésitation savante entre « rêve », « âge » et « ravage » ou même « rivage »), « Philomène » est bien aussi, « Sean Leavesofalder » appelle des images de pubs et de lutins irlandais et les origines du nom « Vik » s’expliquent en cours de route… mais « Od », « Clem » et « S » ? On a ici un nom de fantasy française à la Mathieu Gaborit (que j’adore), un nom issu de la mythologie grecque, un nom anglais et quatre diminutifs dont la brièveté m’a étonnamment frustré. Je n’ai pourtant rien contre les univers faisant entrer en collision toutes sortes de cultures et les noms qui vont avec, mais cela m’a gêné que les noms de plusieurs personnages principaux se réduisent à une seule syllabe peu évocatrice (qui sonnait peut-être aussi trop comme le diminutif d’un vrai nom dans la réalité contemporaine).

– Le revers des choix stylistiques de l’autrice. Ce style reste perfectible sur plusieurs points. L’abus de tournures orales et familières à fins d’humour et d’autodérision, qui contribue à l’aspect « fée » quelque peu excentrique de l’écriture (on ne peut mieux adaptée aux personnages mis en scène), vient souvent briser ou trop attiédir la tension dramatique.  Ce style court aussi le risque de tirer à la ligne dans certaines scènes (typiquement les premières scènes avec Clem, Vik et Od). J’avais apprécié dans Novae la force des images poétiques régulièrement convoquées : je les ai retrouvées ici, toujours aussi fulgurantes… mais beaucoup plus rares. La flamme de l’écrivaine s’est-elle perdue ? Est-ce le genre ou le type d’intrigue choisi qui lui permet moins de mettre en valeur ce que je considère comme la grande force de son écriture ? Dommage, en tout cas, car Novae, plus court, s’avérait aussi plus dense et plus frappant de ce point de vue.

– Un mot tenant à la fois au style et à la structuration du récit : le peu de goût de l’autrice pour les descriptions rend parfois le récit trop rapide et nuit à la mise en place convenable d’une atmosphère. Beaucoup de scènes sont à peine posées et peu voire pas décrites. Il y a des paysages et des atmosphères à très fort potentiel, mais les choix d’écriture font que parfois j’ai trouvé que le mélange ne montait pas assez en neige, qu’il n’était pas assez évocateur, comme si le roman faisait naître dans ma tête des images trop floues, sans détails. L’autrice se repose beaucoup sur l’imagination de son lectorat, et dans mon cas ça a marché, mais j’aurais quand même aimé plus de détails, d’épaisseur, de luxuriance dans les paysages. Trop de forêts, de landes et de paysages urbains sont expédiés en trois mots. Avec des décors comme Londres et un pays des fées emprunté à l’Angleterre, il y avait de quoi écrire de si belles pages !

– Trop de mystères exploités pour créer de la tension dramatique n’obtiennent aucune réponse à la fin du roman alors qu’on pouvait en espérer une. C’est en particulier le cas de plusieurs personnages. Si vous avez déjà lu le roman et que vous voulez davantage de détails sur ce que je veux dire, j’y reviens en fin d’article dans une annexe séparée, afin que cette critique ne dévoile pas trop l’intrigue.

– Somme toute, le roman fait évoluer un très petit nombre de personnages pour un si vaste univers. Les personnages principaux sont très seuls au milieu de Londres et même au pays des fées : tout a l’air désert, voire abandonné, et on se retrouve vite seul. Les rares apparitions de tierces personnes au pays des fées sont expédiées en quelques lignes. Or le récit fait advenir des événements spectaculaires qui attirent l’attention de beaucoup de monde, à Londres comme au pays des fées : j’ai eu du mal à croire que seuls quatre ou cinq personnages s’en émeuvent au point d’y réagir activement. D’un autre côté, cet isolement des personnages au milieu de décors immenses contribue aussi à l’atmosphère du roman, donc ce n’est pas un pur défaut, mais cela m’a frappé.

– Certains dialogues, tendent trop vers le cabotinage et provoquent à mon avis des longueurs. Ces échanges familiers contribuent à planter les personnages et à alimenter une ambiance « féerique », au sens d’un peu éparpillée et extravagante, mais parfois c’est inutilement long.

En dépit de ces défauts qui peuvent paraître nombreux, j’ai refermé le livre avec un sourire et l’impression d’avoir vécu un voyage immersif en compagnie de figures attachantes, parfois marquantes. Les (trop rares) interviews de l’écrivaine que j’ai pu lire montrent qu’il y a eu un gros travail de réécriture et de correction mené avec l’éditeur, et c’est tout à l’honneur tant d’Elisabeth Ebory que des éditions ActuSF d’avoir donné à la fois une chance et du temps à ce roman. Force est de constater que le résultat, quoique cohérent, comporte encore quelques défauts nets, sans arborer autant d’originalité et de puissance stylistique que Novae. Est-ce dû aux figures imposées de la fantasy et du conte qu’Ebory manie peut-être moins bien ? Elle parvient tout de même à insuffler une dose non négligeable d’originalité tant dans les personnages et leur évolution que dans l’écriture, et il faut reconnaître au roman cette qualité. La Fée, la pie et le printemps reste ainsi un premier roman prometteur, et je compte bien continuer à suivre les prochaines publications de l’autrice, dans l’espoir qu’elle s’améliore avec l’expérience.

Note sur les mystères non résolus (contient des révélations sur l’intrigue et le dénouement) : Voici quelques exemples de questions auxquelles je n’ai pas obtenu de réponses en terminant le roman, et qui m’ont fait penser que l’intrigue n’était pas bien ficelée. 1)  Pourquoi Clem a-t-il pour nom complet « Clémente de la Rochelle » alors que tout laisse penser que c’est un homme ? Qu’il y ait un mystère là-dessous, je veux bien, mais autant que le roman s’en serve. 2) Qui sont Od et la dame au chaudron ? J’ai pensé à Odin et à Frejya, mais rien ne vient ni le confirmer, ni l’infirmer, ni même orienter le lectorat en faveur de cette piste. Que la dame au chaudron reste en partie mystérieuse dans son pays lointain, mettons, mais dans le cas d’Od, c’est beaucoup plus gênant. 3) On ne sait pas non plus grand-chose sur S non plus et ça a fini par me gêner un peu. L’amour qu’il porte à Clem est révélé bien tard sans avoir été très préparé avant et il n’en ressort plus rien dans la suite. 4) De même, plusieurs mystères sur l’univers tournent court. On ne sait pas qui sont les supposés gardiens de la prison des fées, ni si Od en était un ou non, ni au fond pourquoi ces fées ont été emprisonnées… du moins tout ça aurait pu être clarifié ou redit vers la fin du roman.


[Films] « Colorful » et « Un été avec Coo », de Keiichi Hara

19 juillet 2012

Message sur le forum elbakin.net le 27 novembre 2011.

J’ai vu récemment Colorful, anime japonais de Keiichi Hara. Une âme arrive au ciel et se voit offrir une chance de se réincarner en humain. Elle se retrouve projetée dans le corps d’un jeune garçon, Makoto Kobayashi, qui a fait une tentative de suicide. L’âme doit découvrir, dans un délai limité, quelle faute a commise Makoto et pourquoi il s’est suicidé ; sinon, c’est le retour au néant. L’âme est accompagnée par une sorte d’ange (ou de démon) nommé Pura-pura, et qui a l’apparence d’un petit garçon facétieux. La plongée dans le quotidien de Makoto révèle peu à peu à l’âme le passé et la personnalité de son « hôte », visiblement un garçon à part… mais l’âme, tout juste réincarnée, ne prend pas vraiment sa tâche au sérieux, et fait un peu n’importe quoi avec son « hôte ».

L’anime est adapté d’un roman qui a pour thème le suicide chez les jeunes Japonais. Le sujet est intéressant, et le film, très bien animé, montre un retour à la vie progressif à travers une plongée pas spécialement tendre dans le quotidien d’une famille japonaise. Comme souvent dans les anime, les petits détails du quotidien sont très bien rendus. Seul regret pour ma part : le dénouement, un peu trop ouvertement didactique et moralisateur. Mais dans l’intervalle, l’histoire est bien menée et aborde de front certains des aspects les plus sombres de la jeunesse japonaise.

Dans la foulée, j’ai vu l’anime précédent du même réalisateur, Un été avec Coo : l’histoire d’un jeune garçon qui découvre dans une rivière un kappa pétrifié dans un rocher ; mais le kappa, une fois arrosé d’eau, revit et se réveille. (Un kappa est une créature de la mythologie japonaise vivant dans les rivières ; elle a la forme d’une sorte de tortue humanoïde de petite taille, avec une tête humaine aux cheveux ébouriffés, et dont le crâne porte à son sommet une sorte de coupelle qui doit rester en permanence humide, sinon le kappa perd ses forces.) Le kappa, Coo, est âgé de plus de 200 ans : il a été emmuré lors d’un séisme pendant l’ère Edo, juste après que son père a été massacré par un samouraï. Coo découvre peu à peu le monde contemporain. Au départ, son existence reste secrète, mais les voisins ont peu à peu des doutes, et son existence finit par être révélée aux médias, avec le harcèlement qui s’ensuit. Dans le même temps, Coo cherche à retrouver d’autres kappas, mais sa quête semble devoir rester vaine. Coo fait face à des épreuves très rudes pour accepter la réalité du monde contemporain, surmonter le traumatisme de la mort de son père, et garder confiance en l’avenir.

Si le titre vous évoque un film « mignon » sur le thème « créature surnaturelle façon peluche de l’été », oubliez ça : l’été du titre est tout sauf une suite de moments mignons comme dans Mon voisin Totoro. Sans être aussi pessimiste que Pom Poko de Takahata (qui traite à peu près du même thème, mais avec tout un peuple de créatures surnaturelles, les tanuki), Un été avec Coo mêle des moments de pure comédie très drôles avec des séquences franchement sombres, voire angoissantes, tout en proposant un dénouement relativement similaire à Pom Poko mais en un peu plus optimiste. Dans l’ensemble, j’ai trouvé que le mélange prenait bien – on frôle parfois le pathos, mais sans y tomber. Et Keiichi Hara est vraiment doué pour décrire le quotidien d’une famille : les scènes entre le garçon qui découvre Coo, sa sœur et ses parents sont bien senties, vraisemblables et souvent très drôles. (À noter, quelques détails politiquement incorrects – qu’on imagine difficilement dans le Disney moyen, en tout cas – comme la nudité de Coo ou bien la scène où il se retrouve (brièvement) ivre. Mais ça correspond bien à la figure mythologique du kappa, pour ce que j’en connais, donc ce n’est pas gratuit.)