Margaret Atwood, « The Penelopiad »

8 juillet 2019

Atwood-Penelopiad

Référence : Margaret Atwood, The Penelopiad, Edimbourgh, Canongate, collection « The Myths », 2005.

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« Maintenant que tous les autres sont à bout de souffle, c’est à mon tour de raconter ma petite histoire. »

« Dans le récit d’Homère dans L’Odyssée, Pénélope – femme d’Ulysse et cousine de la belle Hélène de Troie – est représentée comme l’épouse fidèle par excellence, et son histoire comme une leçon salutaire à travers les âges. Laissée seule pendant vingt ans quand Ulysse part combattre dans la guerre de Troie après l’enlèvement d’Hélène, Pénélope parvient, face à des rumeurs scandaleuses, à préserver le royaume d’Ithaque, à élever son fils têtu et à tenir à distance une centaine de prétendants, simultanément. Quand Ulysse rentre enfin chez eux après avoir enduré des privations, combattu des monstres et dormi avec des déesses, il tue ses prétendants et – curieusement – douze de ses servantes.

Dans une splendide réinvention contemporaine du récit antique, Margaret Atwood a choisi de remettre le soin de la raconter à Pénélope et à ses douze servantes pendues, demandant : « Qu’est-ce qui a conduit à la pendaison des servantes, et quelles étaient vraiment les intentions de Pénélope ? » Dans la réécriture éblouissante et ludique signée par Atwood, l’histoire devient aussi pleine de sagesse et de compassion qu’elle est obsédante, et aussi férocement divertissante qu’elle est dérangeante. Avec esprit et verve, mettant à contribution l’art de conteuse et le talent poétique pour lequel elle est elle-même réputée, elle donne à Pénélope une nouvelle vie et une nouvelle réalité – et se met en devoir de fournir une réponse à un mystère antique. »

Mon avis

Quand on n’a pas encore lu Margaret Atwood, on connaît en général son nom grâce à son fameux roman de science-fiction La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), adapté depuis pour le grand et le petit écran. Il se trouve qu’en m’intéressant aux romans inspirés par la mythologie grecque, j’étais tombé, il y a déjà assez longtemps, sur un roman d’Atwood beaucoup moins connu : The Penelopiad (traduit en français par L’Odyssée de Pénélope), qui m’avait rendu curieux. J’ai fini par mettre la main dessus et c’est même le premier livre d’Atwood que je lis, n’ayant pas encore découvert La Servante écarlate.

Comme ma traduction du quatrième de couverture vous l’aura appris, The Penelopiad est en bonne partie une réécriture d’une épopée grecque antique, l’Odyssée, qui raconte le retour d’Ulysse dans son royaume d’Ithaque et la façon dont il parvient à reprendre le pouvoir en dépit de la centaine de prétendants au trône qui ont investi le palais et pressent Pénélope, sa femme, de se remarier à l’un d’eux. Réécrire cette épopée du point de vue de Pénélope est une idée qui m’a paru très originale la première fois que j’ai entendu parler du roman. Renseignements pris, Atwood est loin d’être la première à l’avoir eue : plusieurs écrivaines, notamment des poétesses, l’ont fait au cours de la seconde moitié du XXe siècle, souvent dans une perspective féministe. Atwood ajoute cependant une autre idée,  plus rare et extrêmement intéressante : mettre en scène douze servantes du palais d’Ulysse pendues par le héros à son retour pour s’être acoquinées avec les prétendants en son absence. Ces servantes forment une sorte de chœur très librement inspiré des chœurs tragiques, qui alternent de chapitre en chapitre avec le monologue de Pénélope.

Dans les chapitres qui lui donnent la parole, Pénélope parle depuis l’au-delà, non pas dans l’Antiquité mais de nos jours : elle a pu, comme les autres morts, observer l’évolution du monde depuis l’Antiquité. Le parti pris n’est pas nouveau (Lucien de Samosate l’employait déjà dans ses Dialogues des morts) mais il est habile et peut donner pas mal de choses. Atwood prend à fond le parti de la désacralisation du grand classique : sa Pénélope écorne à plaisir les réputations d’Ulysse et d’un certain nombre d’autres héros et héroïnes, en particulier Hélène. Les traits d’esprit acides (faisant parfois preuve d’autodérision) fusent assez régulièrement. Dans le même temps, ces chapitres adoptent un autre parti pris assez contradictoire : celui d’une fidélité scrupuleuse à la lettre de l’épopée antique, dont les événements se produisent à l’identique, tout comme ceux d’autres mythes non présents dans l’Odyssée mais mentionnés par le roman au passage (sur la jeunesse d’Hélène, par exemple).

Cette volonté de désacralisation est une ficelle toujours amusante, puisque le prestige de l’Odyssée en tant que classique de la littérature mondiale demeure et qu’on est habitués à en entendre parler sur un ton sérieux. Il est tout de même loin d’être nouveau et j’ai presque pitié pour ce malheureux Ulysse, qui s’en est pris plein la figure dès l’Antiquité (Lucien de Samosate, encore lui, en faisait le parangon des menteurs au début de ses drôlissimes Histoires vraies) et dans nombre de livres plus récents, de l’Ulysse de Joyce à la Naissance de l’Odyssée de Giono en passant par l’excellent film des frères Coen O’Brother (et on pourrait en citer beaucoup d’autres). Autant pour l’originalité, donc, mais le résultat pourrait être réussi quand même, à condition de montrer un minimum de profondeur de réflexion et de travail de style.

Sur ce plan, je dois dire que j’ai été assez déçu. L’humour et les traits d’esprit prêtés par l’écrivaine à Pénélope sont inégaux. Certains font mouche, d’autres tombent à plat faute de réel fond derrière le tapage un peu clinquant du discours de la reine défunte, à qui Atwood donne quelquefois des airs délibérés de commérage revanchard qui ne vole pas toujours bien haut (j’ai ainsi été surpris par le traitement du personnage d’Hélène, mais j’y reviendrai). Les parti pris stylistique n’améliorent pas les choses : le vocabulaire est d’une simplicité qui confine au simplisme, et le ton familier, occasionnellement vulgaire, sent la subversion superficielle. Si le livre reste dans les mémoires, ce ne sera pas grâce à ses belles phrases ou à ses pages d’anthologie. Pour ce livre, Atwood aurait des leçons à recevoir de Yourcenar en matière de sens de l’épure. Amateur de longue date des opérettes d’Offenbach, qui s’en est pris à la mythologie grecque à deux reprises en donnant lieu aux deux chefs-d’œuvre que sont Orphée aux Enfers et la Belle Hélène, j’ai regretté les livrets de ces opérettes, qui font bien mieux en matière de parodie pleine d’humour et d’esprit. Il faut bien dire qu’Atwood, dans ces chapitres, donne l’impression d’enfoncer ostensiblement des portes déjà ouvertes.

J’avais entendu parler d’Atwood comme d’une grande écrivaine féministe. Elle ne devait pas être dans son meilleur jour en écrivant The Penelopiad : le résultat m’a paru assez inégal. Certes, Pénélope lézarde son image d’épouse parfaite, incarnation des vertus domestiques. Mais, dans le même temps, Atwood ne semble pas être parvenue à se libérer de la lettre des événements de l’Odyssée. Râleuse ou pas, Pénélope reste l’épouse fidèle dépeinte par l’épopée, alors qu’on connaît d’autres variantes du mythe où elle se montre infidèle. D’autres écrivaines ont opté pour des réécritures plus radicales où une Pénélope devenue infidèle se justifie et contre-attaque en rejetant Ulysse. Réécrire ce portrait d’épouse fidèle en refondant complètement la psychologie de Pénélope reste un parti pris possible qui ne manque pas non plus d’intérêt. Mais Atwood manque une autre occasion d’innover qui m’a là encore réservé une mauvaise surprise et une déception : c’est son traitement du personnage d’Hélène. Hélène, la femme infidèle par excellence, donne lieu chez Atwood à un portrait en bimbo nymphomane et narcissique qui ne manque pas d’humour, ni de vraisemblance psychologique de la part d’une Pénélope aigrie à de nombreux égards (et, à vrai dire, jalouse). Mais cela ne va pas bien loin, pas assez loin à mon goût. De nombreuses pages au sujet de la relation entre Hélène et Pénélope relèvent plus de la parodie mythologique façon soap, amusante sur l’instant mais assez oubliable, que d’une réinvention dotée d’une réelle personnalité.

Faut-il jeter The Penelopiad ? Non, car mon avis est trop sévère. C’est celui d’un passionné de mythologie qui a lu de nombreux textes antiques et de nombreuses réécritures. Si vous connaissez déjà bien les mythes grecs et que vous avez lu plusieurs réécritures de l’Odyssée, le roman d’Atwood n’a pas grand-chose à vous apporter et vous pouvez passer votre chemin. Mais si vous ne connaissez pas spécialement les mythes grecs et si vous ignorez tout de Pénélope en dehors des informations de base sur son rôle dans l’Odyssée, alors The Penelopiad peut vous plaire, vous renseigner et vous faire rire, sans être un chef-d’œuvre d’écriture littéraire.

C’est tout ? Non ! J’en viens à ce qui m’a le plus intéressé dans le livre : les chapitres sur les douze servantes. Comme je l’ai dit, ils émanent de l’idée la plus originale du roman et ce sont aussi les plus novateurs sur à peu près tous les plans, bien qu’eux aussi m’aient semblé inégaux. Ces chapitres qui donnent la parole aux servantes exécutées par Ulysse prennent beaucoup plus de distance par rapport à l’épopée antique : ils se déroulent à des époques variables, parfois indéterminées, dans des lieux divers, et prennent toutes sortes de formes, de la chanson enfantine à la scène de théâtre en passant par la lamentation ou la chanson de marins. Les personnages des servantes, dont on ne sait à peu près rien dans l’Odyssée, Atwood leur redonne une épaisseur, un passé fait de souffrances et de brimades, une voix tout aussi acide que celle de Pénélope mais beaucoup plus nuancée et subversive.

Le potentiel de ces chapitres crève les yeux : il aurait fallu jeter tout le reste du brouillon et partir de ceux-là pour en faire tout le livre. Ils m’ont d’ailleurs en partie déçu précisément parce que leur idée de départ a un tel potentiel. Ils sont d’une grande théâtralité. Le roman a été adapté au théâtre : c’était encore le mieux qu’on pouvait en faire et je serais très curieux de voir ce que cela a donné. Le propos social et la posture métafictionnelle des servantes ont quelque chose de très brechtien : il y avait de quoi faire une excellente pièce. Comme dans les chapitres où Pénélope parle, la bonne idée retombe parfois à plat faute de réelle subversion ou d’une écriture suffisamment travaillée. Les chansons des servantes ne vont pas chercher bien loin à mes yeux : Atwood use (ce qui est bien) et abuse (c’est moins bien) du registre familier et enfantin dans son vocabulaire, sans aboutir à des résultats très intéressants en termes de sonorités, de rythme ou d’images. Mais cette moitié en pointillés du livre reste à mon sens la plus stimulante, et il en émerge, vers la fin, un chapitre excellent : le chapitre 26, « The Chorus Line : The Trial of Odysseus, as Videotaped by the Maids », une scène de théâtre aux allures de pièce en miniature. Ulysse y est jugé pour le meurtre des prétendants de Pénélope et il est sur le point de bénéficier d’un non-lieu quand les douze servantes font irruption dans la salle et l’accusent de les avoir assassinées, bouleversant le procès. C’est dense, c’est intelligent, c’est bien envoyé, ça traite tout un tas de questions sur l’épopée et sa postérité en peu de pages et j’y ai enfin trouvé du vrai féminisme littéraire en pleine forme.

L’approche adoptée par Atwood envers la mythologie grecque m’a paru osciller, en gros, entre une réécriture d’antiquisante, qui aurait consisté à se contenter de reprendre le dossier antique de l’Odyssée et de la société grecque antique pour relater les événements de l’épopée du point de vue de Pénélope, et une réécriture d’inspiration exclusivement contemporaine, qui se serait contentée de reprendre très librement les noms des personnages et le gros du canevas narratif pour produire un récit largement affranchi de sa source d’inspiration première. Atwood a essayé de faire les deux à la fois. De là cette Pénélope qui parle depuis les Enfers, mais de nos jours, mais se contente de raconter sa vie antique en dehors d’une ou deux allusions à Internet ou au tourisme qui font rire quelques secondes mais n’exploitent pas à fond toutes les possibilités offertes par le regard unique d’une héroïne grecque antique qui comparerait le monde qu’elle a connu au monde actuel. De là, aussi, ces douze servantes qui n’ont droit qu’à un chapitre sur deux et déploient une voix à la poésie très contemporaine, mais insuffisamment travaillée ou développée, parce qu’il y avait les autres chapitres à faire et qu’ils les interrompent une fois sur deux. Dommage. À mes yeux c’est un échec, mais un échec qui reste intéressant à lire.

J’ai été plus gêné, en revanche, devant le manque de documentation manifeste qui a présidé à l’écriture de ce livre. Atwood donne quelques explications sur sa documentation dans les « Notes » à la fin du volume. La malheureuse s’est appuyée en grande partie sur The Greek Myths de Robert Graves, un ouvrage d’études mythologiques complètement obsolète aujourd’hui, et qui ne devait déjà pas compter parmi les meilleurs de son temps à sa parution en 1955. Le problème apparaît pleinement au chapitre 24 « The Chorus Line : The Anthropology Lecture », où Atwood place dans la bouche des douze servantes une théorie apparemment empruntée à Graves, qui mélange un peu tout, la numérologie, les cycles lunaires, un brin de théorie du bouc émissaire à la René Girard, la déesse-mère, les Minoens, etc. C’est terriblement daté en termes d’histoire des religions, c’est sans doute aussi assez mal résumé, et même dans le cadre d’un roman à la construction volontairement disparate, ça paraît en décalage avec le reste.

Hélas, hélas, Margaret Atwood ! Qu’aurais-je pensé si j’avais lu The Penelopiad avant Lavinia d’Ursula Le Guin ? Sans doute pas du bien de ce chapitre, certes, et j’aurais quand même davantage été convaincu par le livre de Le Guin. Trois ans séparent la parution de The Penelopiad en 2005 de celle de Lavinia de Le Guin en 2008, magistrale réécriture de l’Énéide du point de vue d’un personnage féminin (beaucoup moins célèbre que Pénélope, cette fois-ci). Le Guin avait-elle lu The Penelopiad ? Le fait est qu’à mes yeux de lecteur ayant lu les deux romans, Lavinia peut être lu après coup comme une sorte de réponse à The Pénelopiad, et le moins qu’on puisse dire est que Le Guin fait mieux pour tout ce qui concerne tant la restitution que l’analyse et le commentaire d’une société antique et de sa religion ou encore la place qu’y trouvent les femmes. Comme la Pénélope d’Atwood, la Lavinia de Le Guin parle depuis les Enfers, mais Le Guin livre un propos beaucoup plus fouillé que quelques mots d’esprit amusants sur le tourisme en Grèce, et l’aspect métafictionnel de son livre me paraît, dans son propre genre très différent, arborer davantage de subtilité, de maturité et de maîtrise dans l’écriture.

Conclusion

Il y avait si longtemps que ce titre de The Penelopiad me faisait rêver, que j’en attendais sans doute trop. L’ombre du Lavinia de Le Guin planait peut-être encore excessivement sur ma lecture d’Atwood. Il va sans dire que ce n’est qu’un livre parmi d’autres de cette auteure, et que je compte bien lire quand même La Servante écarlate à l’occasion. J’ai gardé de The Penelopiad le sentiment persistant que le livre avait manqué de temps pour mûrir encore. Je me suis alors renseigné sur le contexte de son écriture. The Penelopiad est un roman de commande écrit pour le lancement d’une nouvelle collection chez l’éditeur britannique Canongate Books. D’abord partie pour réécrire un mythe amérindien, Atwood a rencontré des difficultés dans l’écriture de son livre et a fini par se tourner vers la figure de Pénélope. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le résultat aurait été meilleur si Atwood n’avait pas été contrainte par une date-butoir et avait pu prendre le temps de travailler son livre avant de le remettre à l’éditeur.

En dépit de mes nombreuses réserves, The Penelopiad est loin d’être entièrement mauvais et reste très recommandable pour qui n’a pas ou peu lu de réécritures de mythes. Il risque surtout de décevoir les gens qui ont déjà lu d’autres réécritures, ou qui cherchent un chef-d’œuvre à la hauteur de la Naissance de l’Odyssée de Giono ou du Lavinia de Le Guin.

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Anne-Marie du Bocage, « Les Amazones »

29 avril 2019

DuBocage-Amazones

Référence : Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, tragédie. En cinq actes, Paris, chez F. Merigot, 1749, avec approbation et privilège du Roy. Réimpression à la demande du fichier numérisé de l’édition sur Gallica : Paris, Hachette/Bibliothèque nationale de France, sans date (commande passée en décembre 2018).

Une tragédie mythologique

Les Amazones est une tragédie mythologique dont le sujet s’inspire directement des auteurs antiques grecs et romains. L’action de la pièce se déroule à Thémiscyre, la capitale du royaume des Amazones, sur les bords du fleuve Thermodon. Au moment où la pièce commence, les Amazones, menées par leur reine Orithyie (orthographiée Orithie dans le texte), viennent de remporter d’éclatantes victoires contre le peuple voisin des Scythes, mené par le roi Gélon, mais aussi contre les Athéniens conduits par Thésée, qu’elles ont fait prisonnier. La question qui se pose alors est de savoir que faire du héros. En vertu des lois des Amazones, d’où l’amour est banni, tout homme capturé doit être mis à mort, et c’est ce que le peuple des Amazones réclame à la reine, par la bouche de la cheffe des armées, Mélanippe, de loin la plus belliqueuse de toutes. Mais Orithye temporise et tarde à trancher, laissant Thésée libre de ses mouvements en son palais dans l’intervalle.

La raison en est simple : la reine Orithye est tombée amoureuse de Thésée. Elle s’en ouvre à son amie intime, Antiope, princesse héritière du trône, et la presse de faire la cour à Thésée pour elle. S’il se laisse fléchir, Orithye est prête à tout pour le sauver ; sinon, dans sa colère, elle oubliera ses sentiments et trouvera enfin le courage de le faire exécuter. Mais Antiope a également un secret. Si Thésée a été capturée, c’est parce qu’au beau milieu de la mêlée, ébloui par la beauté d’une Amazone blessée, il a pris sa défense et a couru des risques inouïs, au point de se laisser isoler de ses troupes, emporter et capturer. Or cette Amazone, c’est elle… et elle nourrit également des sentiments pour le héros. Ce double affrontement, entre le sentiment et le devoir et entre deux amies devenues rivales, forme le cœur du mécanisme tragique, de la « machine infernale » que la capture de Thésée enclenche au palais de la reine des Amazones.

Une tragédienne à redécouvrir

J’ai découvert l’existence de Mme Du Bocage grâce au manuel scolaire Des femmes en littérature. 100 textes d’écrivaines à étudier en classe, coédité par Belin et les éditions Des femmes l’année dernière. Grand amoureux des mythes et par ailleurs pas du genre à refuser de beaux vers, j’ai été très heureux d’apprendre qu’une tragédie avait été consacrée aux Amazones dès le XVIIIe siècle, non pas par Corneille, Racine ou Rotrou, mais bien par une femme : Anne-Marie du Bocage (orthographié à l’époque « Boccage »), déjà connue à l’époque pour ses poèmes et pour une traduction du Paradise Lost de Milton. Les Amazones, lu et approuvé pour la représentation par nul autre que Fontenelle, semble avoir remporté un succès net, en dépit de quelques commentateurs immondément sexistes cités par son article sur Wikipédia (mais non sourcés pour le moment). Entre autres œuvres postérieurs, Mme du Bocage consacre une épopée à l’exploration des Amériques par Christophe Colomb. C’était l’une des premières femmes à s’illustrer dans ces deux grands genres poétiques, genres « nobles » par excellence, jusqu’alors pratiqués exclusivement par des hommes. Par quel mystère a-t-elle été oubliée en dépit de ses succès et de son statut de pionnière ? Je vais encore faire les gros yeux à la postérité, cette marionnette dont les ficelles ont été trop longtemps orientées par des mains mâles.

À la question, légitime, qui demanderait si cette pièce a d’autres mérites que d’avoir été écrite par une femme à une époque où c’était rare, je peux répondre : oui, sans hésitation. Son sujet est original (j’ai découvert depuis d’autres pièces consacrées aux Amazones au XVIIIe siècle, mais pas sous le même angle) et rien que son trio d’Amazones dans les rôles principaux suffit à justifier sa lecture. Les dilemmes, les craintes et les colères d’Orithye, d’Antiope et de Mélanippe sont dépeints en répliques d’une belle énergie, qui montrent une grande habileté à saisir les subtilités des passions humaines. La pièce est bien construite et son sujet, inspiré de personnages et d’épisodes célèbres sans coïncider tout à fait avec eux, rend sa découverte d’autant plus pleine de suspense, car rien ne permet de savoir comment la pièce va se terminer. On se doute que l’introduction de l’amour au pays des Amazones aura des conséquences funestes pour elles, tandis que Thésée, normalement, survit pour poursuivre son règne à Athènes et ses exploits ; mais qu’arrivera-t-il au juste ? Je me garderai bien de vous le dire, mais j’ai apprécié le choix d’un dénouement qui n’était pas celui auquel on pourrait s’attendre.

Dans un genre dominé par les figures féminines solitaires (Médée, Phèdre, Andromaque, Antigone), isolées parmi les hommes en dehors de confidentes occasionnelles et effacées, il est passionnant de voir le mécanisme tragique transposé dans un environnement entièrement féminin, où Thésée n’est qu’un enjeu. Le personnage du héros athénien apparaît d’ailleurs bien pâle par rapport aux héroïnes véritables de la pièce : il est manifeste qu’il n’est qu’un personnage secondaire, catalyseur du conflit davantage qu’acteur, bien que ses choix conditionnent et entretiennent l’engrenage tragique. Il ne reprend davantage le devant de la scène que vers la fin. J’ai noté avec intérêt, d’ailleurs, que plus la tragédie avance, plus les hommes réinvestissent la scène, cernant et contraignant de plus en plus le royaume des Amazones (même si pas toujours de la façon qu’on pourrait croire).

Au moment où j’écris, il n’existe pas d’édition des Amazones aisément accessible au grand public. L’édition que je chronique ici est une impression à la demande et à l’identique de la première édition du texte en 1749, sous une reliure brochée et une couverture souple. Dépourvue d’introduction ou de notes qui en éclaireraient le contexte ou les difficultés de langue propres à une œuvre de cette époque, cette édition présente des obstacles typographiques à la lecture pour qui n’a pas un peu tâté des ouvrages anciens : par exemple, elle utilise le s long ſ, ancienne forme du s qui ressemble furieusement à un f, ce qui peut donner l’impression trompeuse que tous les personnages parlent comme le chat Grosminet (« Reine, dont les vertus paſſent l’éclat du thrône… ») et altère quelque peu l’atmosphère solennelle de la tragédie. J’ai pu surmonter l’obstacle sans problème, mais le lectorat grand public, notamment les élèves et les étudiants, ne devrait pas avoir à se le coltiner.

Il existe, depuis peu, deux éditions scientifiques de la pièce, qui la regroupent toutes les deux avec d’autres tragédies de la même époque : le tome II de l’anthologie Femmes dramaturges en France, 1650-1750, réunie par Perrine Gethner en 2002, et le tome IV de l’ouvrage collectif Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, réuni par Aurore Evain, Perry Gethner et Henriette Goldwyn en 2015. Mais ce sont d’épais et coûteux volumes, destinés à un public d’universitaires ou d’étudiants spécialisés. L’étape d’après – et je me joins à celles et ceux qui l’appellent de leurs vœux – serait une édition de la pièce seule, avec apparat critique, dans une édition de poche plus accessible. De cette façon, la pièce pourrait, pourquoi pas, figurer bientôt au programme d’un concours ou d’un examen. Il me paraît indéniable qu’elle présente l’intérêt littéraire nécessaire pour cela. Plus généralement, une réédition commentées des œuvres complètes de Mme du Bocage ne serait pas un luxe.

Une telle tragédie ne manquerait pas, non plus, d’alimenter l’inspiration des artistes, à commencer par les troupes de théâtre, qui feraient bien de s’y intéresser. Je rêve aussi à ce que les dramaturges et metteuses en scène d’aujourd’hui pourraient créer en s’inspirant librement du sujet de la pièce pour en écrire et en monter une au goût du jour.


[Film] « Mary Shelley », de Haifaa al-Mansour

2 avril 2019

AlMansour-MaryShelley

Référence : Mary Shelley, film britannique réalisé par Haifaa al-Mansour, produit par Gidden Media, HanWay Films et Parallel Films, 120 minutes, sorti au Royaume-Uni le 6 juillet 2018 et en France le 8 août 2018.

Comment Mary Wollstonecraft Godwin devint Mary Shelley

Nous sommes en 1814. Mary Wollstonecraft Godwin est la fille d’une pionnière de la pensée féministe, Mary Wollstonecraft, qui a publié notamment une Défense des droits de la femme en 1792, et d’un homme de lettres, William Godwin. Femme hors du commun, la mère de Mary conspuait tant le patriarcat de son siècle que l’institution du  mariage ; elle n’avait pas hésité à avoir des liaisons et à concevoir un enfant hors mariage, sans craindre le scandale. Par malheur, la mère de Mary est morte quelques jours à peine après la naissance de la petite fille. Mary a donc été élevée par son père, qui s’est remarié quelques années après avec Mary Jane Clairmont, laquelle a déjà des enfants de son côté elle aussi et les favorise par rapport à ceux de son nouveau mari.

Mary a reçu une éducation inhabituellement poussée pour une jeune fille de son époque. Elle a dix-sept ans, elle est pleine de vivacité de de curiosité… et elle se passionne pour les romans gothiques : à vrai dire, elle écrit même des histoires d’horreur en secret. Elle apprécie peu sa belle-mère, mais s’entend bien avec sa belle-sœur, Claire Clairmont, avec laquelle elle partage lectures et confidences. Pendant ce temps, son père, libraire et éditeur, s’arrache les cheveux car ses affaires vont mal.

C’est dans ce contexte de tensions que Mary rencontre Percy Shelley. Un peu plus âgé qu’elle, il est cependant jeune, beau, poète, lecteur vorace, et il défie les conventions. C’est le coup de foudre. Mais voilà que le père de Mary s’avère beaucoup plus conformiste que sa défunte femme. Percy Shelley ? Mais il est déjà marié ! L’amour libre ? Hors de question ! Le scandale serait trop lourd à porter ! Mary finit ne plus y tenir : elle a trop envie de marcher sur les pas de sa mère, de mettre ses idées en pratique, de défier les mœurs rigides de son époque, de vivre une vie romanesque en même temps qu’elle lit et écrit. Elle s’enfuit de la maison paternelle en compagnie de Percy, en emmenant Claire Clairmont. Ce voyage est le premier pas d’une relation tumultueuse, qui l’amène à rencontrer de nombreux écrivains et hommes de lettres, dont le sulfureux poète Byron. C’est au cours d’un séjour en Suisse, sur les rives du lac Léman, deux ans plus tard, que Mary, inspirée par les soirées pluvieuses passées au coin du feu à parler d’histoires de fantômes avec Percy, Byron et leurs amis, conçoit l’idée qui aboutira en 1818 à la publication de son premier roman : Frankenstein ou le Prométhée moderne, considéré actuellement comme l’un des tout premiers romans de science-fiction.

Une rude époque

On peut dire qu’aux yeux du grand public, la réputation de Mary Shelley elle-même a été largement éclipsée par celle du personnage de Frankenstein, qui lui-même est très souvent oublié au profit de sa créature (Frankenstein étant le savant qui crée un être vivant, lequel n’a pas de nom), qui elle-même disparaît sous une multitude d’adaptations et de représentations monstrueuses très simplifiées par rapport au portrait nuancé qui est fait du « monstre » dans le roman de Shelley. Voilà pourquoi ce n’est pas un luxe de consacrer un film à Mary Shelley, de relater comment a-t-elle eu l’idée d’écrire Frankenstein et quelles difficultés elle a dû surmonter dans sa vie.

Et les difficultés n’ont pas manqué ! Comme beaucoup de films biographiques récents consacrés à des écrivains, Mary Shelley se concentre sur la genèse d’une plume, la période qui va de la jeunesse de l’autrice jusqu’au moment où son talent est reconnu. Dans le cas de Mary Shelley, c’est une période courte : quatre années à peine séparent sa rencontre avec Percy et la parution de Frankenstein. Mais ce sont de rudes années. La première chose que le film montre bien, c’est à quel point les protagonistes de cette (més)aventure sont jeunes. À dix-sept ans, Mary est encore une adolescente avec des rêves, des idéaux et de l’audace plein la tête, qui brave vaillamment la société sans prévoir à quel point le prix pourrait en être dur à payer (notamment dans la rupture avec son père). Quant à Percy, c’est certes un poète brillant, mais il s’avère être aussi un flambeur à qui l’argent semble brûler les doigts. Il veut mener une vie romanesque et pleine d’aventures, mais il comprend un peu tard que sa famille ne va pas continuer à financer tout ça sans rien dire, et qu’il va devoir trouver de l’argent pour nourrir et loger sa nouvelle famille, y compris le futur enfant de Mary…

Mary découvre aussi que Percy ne déborde pas non plus d’humanité envers les femmes qu’il séduit. Rappelez-vous : Percy est déjà marié quand il rencontre Mary. Et il se montre si odieux avec sa femme qu’il la pousse au suicide. De quoi susciter quelques questions chez Mary. Et ses amis ? Byron, par exemple ? Lui aussi est un bel homme, un noble plein d’assurance (c’est qu’il est Lord Byron, s’il vous plaît), un poète brillant (une véritable star de son vivant) et un homme qui défie les conventions (il ne séduit pas que des femmes)… mais il peut aussi s’avérer toxique. La malheureuse Claire Clairmont, qu’il a séduite, s’en rend compte à ses dépens.

La jeune Mary Shelley et son compagnon (ils se marient quelques années après) connaissent donc la détresse financière, la pauvreté et la précarité. Mary, enceinte, devient mère… pour peu de temps, par malheur. Le film évoque avec justesse cette horreur qui n’a rien de surnaturel et qui a frappé de plein fouet la jeune écrivaine. Une manière de rappeler qu’il n’y a pas toujours besoin d’aller chercher très loin pour savoir comment une jeune femme a pu concevoir l’envie et même le besoin de relater une histoire aussi sombre que celle de Frankenstein.

Les monstres naissent au sec sous la pluie

Cependant, le film s’adonne à l’exercice classique de la mise en scène de l’inspiration. Là aussi, on trouvera des rappels utiles sur le contexte de l’élaboration du roman, à commencer par la fascination générale de ce début de XIXe siècle pour l’énergie électrique, qu’on pense être à la source même de la vie. Mais Mary Shelley s’inscrit aussi dans la continuité du roman gothique qui s’est développé à la fin du XVIIIe siècle (l’un des premiers livres marquants du genre est Les Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe, que je n’ai pas encore lu, mais dont le seul titre emballe mon imagination : si le nom « Udolphe » ne vous semble pas l’archétype du nom propre évocateur pour une histoire de mystères, je ne sais pas ce qu’il vous faut). L’époque est aussi celle des premières histoires de vampires inspirées du folklore de la Hongrie, des Balkans et de la Grèce.

Les circonstances de la première idée de Frankenstein sont devenues fameuses, et sont dûment reconstituées : ce séjour en Suisse, sur les bords du lac Léman, pendant un été pourri en 1816, où pluie et orages contraignent tout un groupe d’amis, dont Mary, Percy, Byron et le docteur Polidori, à rester au sec et au chaud. C’est pour passer le temps plus agréablement que Byron décide de lancer un défi littéraire : écrire chacun une histoire fantastique. Sans cette météo infâme, la littérature britannique aurait été privée de plusieurs textes célèbres. Outre que c’est ce défi qui donne à Mary Shelley l’occasion d’écrire ce qui deviendra Frankenstein, le docteur Polidori, injustement oublié sous nos latitudes, écrit à cette occasion une nouvelle intitulée The Vampyre (Le Vampire, qu’on écrivait avec un y à l’époque : on aurait dû continuer, c’était très évocateur). Classique, me direz-vous ? Pas à l’époque : on est près de 75 ans avant la parution du Dracula de Bram Stoker et c’est The Vampyre qui, sans innover totalement, a le mérite d’avoir popularisé ce type d’histoire, avant d’être oublié au profit de personnages plus récents. Plus loin dans le film, Polidori et Mary Shelley se lient d’amitié et le docteur confie à la jeune écrivaine que le vampire lui a été inspiré par… mais enfin, vous verrez, c’est amusant. Cela paraît un peu trop bien ficelé pour être vrai, mais, à jeter un œil sur la documentation, il semble que ce soit bel et bien le cas.

La lutte pour la reconnaissance, encore et toujours

Le roman une fois écrit, de nouvelles épreuves attendent Mary Shelley. C’est qu’à cette époque, il n’est pas convenable pour une femme d’écrire, et surtout pas d’écrire une histoire aussi horrible. Pour faire paraître l’ouvrage, Mary doit renoncer à y faire figurer son nom. Que pensent les lecteurs ? Que c’est son mari Percy qui l’a écrit, bien sûr ! On pourrait songer un peu vite : « C’est normal, c’était il y a deux siècles ». Ce qui est terrible, c’est de se rendre compte que, de Sappho à Colette en passant par Anne-Marie du Boccage ou Georges Sand, les femmes ont bavé pendant des millénaires pour faire reconnaître leur travail et leur talent – et pour le faire reconnaître durablement.

En somme, Mary Shelley est un film biographique classique mais de très bonne facture. Les acteurs sont très convaincants (Elle Fanning et Douglas Booth, dans les rôles de Mary et Percy, suffisent à porter le film, mais les seconds rôles ne sont pas en reste). La reconstitution historique m’a semblé soignée, tout comme les ambiances de couleur et surtout de lumière, tout en clairs-obscurs.

Le film s’achève quelque temps après la parution de Frankenstein. Par rapport aux films précédents consacrés à Mary Shelley, celui-ci semble moins exclusivement centré sur les circonstances de la première rédaction du roman. D’ailleurs, un film ne peut pas parler de tout. Mais tout de même : c’est une nouvelle occasion manquée pour faire redécouvrir au grand public le reste de l’œuvre de Mary Shelley. Car Mary Shelley n’a pas écrit que Frankenstein. On lui doit plusieurs romans dans plusieurs genres, de la science-fiction philosophique (Le Dernier Homme, en 1826, raconte la fin de l’humanité) à l’étude psychologique réaliste (Falkner en 1837) en passant par la fiction autobiographique (Matilda en 1819), mais aussi deux récits de voyages, de nombreuses nouvelles, un conte pour enfants, des articles… Curieuse habitude de la postérité que de réduire bien des auteurs à une toute petite partie de leur œuvre !

Mais n’en demandons pas trop à un film qui, plus encore qu’un livre, doit se plier à de multiples contraintes : Mary Shelley est un film solide, prenant, instructif et plaisant à la fois, qui ne pourra pas manquer de vous donner envie de lire ou de relire Mary Shelley (j’ai justement consacré mon billet suivant à Frankenstein ou le Prométhée moderne), et pourquoi pas aussi Percy Shelley, Byron et Polidori.


[BD] « IRL. Dans la vraie vie », Cory Doctorow et Jen Wang

18 mars 2019

WangIRL

Référence :  Jen Wang (texte d’après la nouvelle Anda’s Game de Cory Doctorow, dessin et couleur), IRL. Dans la vraie vie, Talence, Akiléos, 2015, 192 pages (première édition : In Real Life, New York, First Second Books, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Anda aime Coarsegold Online, le jeu de rôle en ligne massivement multijoueur sur lequel elle passe le plus clair de son temps libre. C’est un endroit où elle peut être un leader, une combattante, une héroïne. Un endroit où elle peut rencontrer des gens du monde entier et se faire des amis. Mais tout se complique le jour où Anda se lie d’amitié avec un Gold Farmer, un enfant chinois pauvre dont l’avatar recueil[le] illégalement dans le jeu des objets de valeur pour les revendre aux joueurs des pays développés. Ce comportement va à l’encontre des règles de Coarsegold, mais Anda réalise rapidement que les questions de bien et de mal sont beaucoup moins simples quand la vie d’une personne réelle est en jeu. »

Mon avis

Ayant adoré Le Prince et la Couturière de la même auteure (j’ai vu avec plaisir que l’album avait obtenu un Fauve d’or à Angoulême fin janvier), j’ai lu avec beaucoup de curiosité IRL. Dans la vraie vie, dont l’histoire est assez différente. L’intrigue s’inspire d’une nouvelle ou courte novella, Anda’s Game, publiée le 15 novembre 2004 dans le magazine Salon par l’écrivain canado-britannique Cory Doctorow et reprise depuis dans plusieurs anthologies (vous pouvez trouver plus de détails sur la fiche de la nouvelle sur l’Internet Speculative Fiction Database ; en revanche, je n’en connais pas de traduction française). À cette histoire, Jen Wang apporte son talent de scénariste et de dessinatrice. On y trouve le trait rond, les visages expressifs et la mise en page très dynamique qu’elle a déployé par la suite dans Le Prince et la Couturière, mais avec deux types de décors bien distincts : le quotidien d’Anda (le collège, la maison familiale, les cybercafés) et l’environnement virtuel de Coarsegold Online (dont Jen Wang invente l’interface graphique et l’univers de fantasy).

Dès la préface, l’album développe un propos engagé : il s’agit de parler de jeux vidéo… et d’économie. On comprend vite en entamant la lecture de la BD proprement dite. De jeu vidéo, il en est question tout de suite, mais du point de vue de jeunes filles. Anda et ses camarades sont des joueuses passionnées de jeux vidéo, mais elles sont habituées à n’incarner que des personnages masculins par peur des réactions sexistes qu’entraînent invariablement les personnages féminins de la part des joueurs. Tout commence quand une représentante de la guilde des Farenheits,  un groupe exclusivement composé de joueuses, vient recruter plusieurs collégiennes pour les encourager à s’enhardir en ligne (… et leur vendre des abonnements à un jeu dont on apprend par la suite qu’il lui rapporte de l’argent). Ainsi, d’emblée, la BD s’inscrit dans les problèmes de société actuels, avec netteté mais sans prendre de gros sabots. Anda se porte volontaire et on repasse à des problèmes typiquement adolescents : la négociation avec sa mère pour se faire offrir l’abonnement, l’inscription, la socialisation en ligne, l’envie de faire ses preuves auprès des autres.

L’économie des jeux vidéo est loin de se résumer au paiement du jeu : pour nombre d’entre eux, et notamment les jeux vidéo de rôle massivement multijoueurs en ligne (les MMORPG) dont s’inspire Coarsegold Online, elle comprend l’usage de tout un tas de fonctionnalités payantes optionnelles, mais qui procurent vite des avantages aux joueurs les plus riches. À cela s’ajoute la pratique du farming (« culture » ou « exploitation en ferme », du verbe to farm signifiant « cultiver dans une ferme »). C’est une pratique d’optimisation d’un personnage qui relève pratiquement de la triche, puisqu’elle consiste à répéter la même action un grand nombre de fois dans le jeu à seule fin d’accumuler, selon les cas, des points d’expérience, des pièces d’or, etc. qui permettent au joueur de rendre son personnage plus puissant à coups de montées de niveau rapides. C’est cette pratique qu’Anda va découvrir dans Coarsegold Online.

L’équipe de supervision du jeu offre en effet de rémunérer des joueuses pour éliminer les personnages qui s’adonnent au farming. « Gagner de l’argent de poche supplémentaire en jouant ? Cool ! » se dit Anda, comme sans doute beaucoup d’ados le penseraient à sa place. Et de massacrer des personnages sans complexe… au début. Un jour, elle noue contact avec un de ces personnages et se rend compte qu’il est lui-même payé pour faire du farming pour le compte de joueurs riches. Sauf que lui ne gagne pas d’argent de poche : il gagne sa vie tout court. Autrement dit, ce qui n’est qu’un loisir pour la jeune fille aisée qu’est Anda forme le travail quotidien de ce joueur, non pas un ado mais un enfant, contraint de jouer des dizaines d’heures par semaine, au point qu’il en a mal au dos comme un vieillard.

En dépit du caractère fictif des personnages et du jeu vidéo Coarsegold Online, l’intrigue est très réaliste, puisqu’elle évoque des technologies et des situations très actuelles, du sexisme aux inégalités de richesse entretenues par l’économie des jeux vidéo, bien qu’on ne soit pas en reste de fantasy grâce aux scènes qui se déroulent dans l’univers du jeu. Derrière Coarsegold Online, on peut aisément reconnaître les classiques du MMORPG comme World of WarCraft. À vrai dire, en d’autres temps, le sujet n’aurait pas déplu à un Zola (le quotidien des farmers penchés sur leur écrans et devant tenir des cadences infernales n’est pas loin d’un véritable Germinal du virtuel) ou à un Maupassant, voire un peu avant, à un Voltaire (on aurait pu écrire : « C’est à ce prix que vous avez des XP en Europe »…). Il est abordé ici avec ce qui semble au prime abord être de la légèreté – un récit de formation coloré et optimiste d’une adolescente au départ un peu timide et embarrassée d’elle-même – mais qui devient vite sérieux à mesure qu’Anda découvre la réalité sordide qui se cache derrière les fonctionnalités payantes de Coarsegold Online et la pratique du farming. L’optimisme demeure, mais il se fait plus exigeant : dès lors qu’Anda veut rester intègre, elle prend conscience qu’elle doit essayer de changer les choses de son mieux… et que c’est loin d’être facile.

Bien ficelée, l’histoire développe un propos engagé et nuancé à la fois. Anda va de découverte en déconvenue, se trouve peu à peu en rupture vis-à-vis des Farenheits, de sa mère, voire de l’enfant qu’elle prétend aider, mais, loin de se désespérer, elle réagit, s’indigne, se documente, met en place des moyens d’agir… dans la vraie vie, puisque l’enjeu réel est là, même quand on joue à un jeu vidéo. IRL nous rappelle ainsi utilement l’ampleur des enjeux qui se cachent dans les coulisses de l’industrie du divertissement.

Que trouver à dire au chapitre des défauts ? Les esprits pessimistes pourraient reprocher à l’album son dénouement, les adeptes de l’originalité à tout crin y reconnaîtront des ficelles classiques, et les esprits chagrins jugeront peut-être la mise en page un peu trop aérée… Ce serait oublier que le but de l’album ne réside visiblement pas dans l’invention d’un parcours original, mais au contraire dans l’évocation d’une histoire réaliste, partant du quotidien d’un personnage comme vous et moi auquel on s’identifie aisément, et qui nous emmène sans aucune difficulté jusqu’à des questions d’économie dont on ne soupçonnait parfois pas même l’existence avant d’ouvrir l’album. Qu’on adhère ou non à l’optimisme de son propos, on ne peut que saluer l’habileté et le dynamisme avec lesquels l’album traite, avec clarté et subtilité, toute une palette de thèmes, de l’adolescence à l’économie et à la lutte pour les droits sociaux en passant par le sexisme, l’amitié en ligne ou les différentes formes de lutte et d’héroïsme – le tout dans une histoire que j’ai trouvée plaisante, accessible et vraisemblable. Une réussite à mes yeux, qui me confirme dans l’idée que Jen Wang est une auteure à suivre.


[Méta] Pense-bête : n’oublie plus les écrivaines, bougre d’âne

8 mars 2019

En règle générale, je préfère éviter ici les billets du type « méta-discours ». Je préfère l’équation « un billet = un livre (ou un film) ». Ce blog est avant tout une bibliothèque. Il doit y avoir beaucoup de livres (et de films). Le maximum. Non, encore plus que ça. (Vous saisissez l’idée.)

Cependant, en cette journée des droits des femmes, j’aimerais partager un constat que j’ai fait vers le milieu de l’an dernier, au printemps 2018, en examinant mes publications passées sur ce blog. Un constat qui m’a flanqué la honte aux yeux de moi-même. J’avais tout simplement chroniqué à une écrasante majorité des livres écrits par des hommes, ainsi que des BD écrites et/ou dessinées par des hommes, et des films réalisés par des hommes. Le tout sans m’en rendre compte.

Il faut ajouter à ce constat quelques éléments de contexte. Premièrement : bien que « Les Festins de Pierre » aient été créés en juillet 2012 (bientôt 7 ans, mazette), je les ai longtemps alimentés de manière assez chaotique, et ce n’est que vers la fin de 2017 que j’ai réussi à faire prendre au blog un rythme de croisière, à raison d’un billet toutes les deux semaines, le lundi matin. Avant cela, je n’avais aucune politique éditoriale cohérente, hormis des élans ponctuels qui pouvaient généralement se résumer en deux formulations : a) « Aaaaah ça fait six mois que je n’ai rien posté, vite, je dois bloguer quelque chose, n’importe quoi » ou b) « Aaaaah ce livre/film est excellent, il faut absolument que j’en parle à tout le monde, que je l’offre à tou-te-s mes ami-e-s et que j’en placarde de longs extraits sur tous les murs de la ville » (qu’on se rassure sur ma santé mentale : je force légèrement le trait). Si j’avais été plus organisé, je me serais peut-être rendu compte de tout ça plus tôt.

Deuxièmement : plus j’ai avancé dans ma vie, plus j’ai soutenu (ou cru soutenir) les causes féministes et la lutte contre le sexisme, au même titre que je soutiens les combats visant à défendre et renforcer le respect des droits humains. Et plus j’ai tenté de vivre une vie en accord avec ces causes, à commencer par ce que je pouvais faire à mon échelle au quotidien. Autant dire que je n’ai pas été heureux de me rendre compte de cette disproportion entre écrivains et écrivaines dans les pages de ce blog.

Précisons un peu les choses. En termes de statistiques, l’inégalité varie selon qu’on examine les livres, les BD ou les films.

  • Livres. On est à à peine un peu plus d’un quart de billets consacrés à des livres d’écrivaines. 84 billets, dont 21 écrits par une femme, 1 écrit et illustré par deux femmes, 1 co-écrit par un homme et une femme et 1 anthologie co-dirigée par un homme et une femme mais ne comprenant que des nouvelles écrites par des hommes. Bref, sans être le vide intersidéral, ça ne va pas du tout.
  • Bandes dessinées. C’est la rubrique la plus proche de la parité en termes de visibilité des femmes. 11 billets, dont 4 écrites et dessinées par une femme et 1 co-scénarisée par un homme et une femme et dessinée par un homme. Bon. Il y a de l’espoir, on est presque à 50/50 (et on l’atteindra la semaine prochaine avec la chronique d’une deuxième BD de Jen Wang, dont j’ai chroniqué récemment Le Prince et la Couturière).
  • Films :  Je parlais du vide intersidéral plus haut : sur 25 films chroniqués, seuls 2 sont les œuvres de réalisatrices.

D’où vient cette inégalité si prononcée ?

Vient-elle du fait que j’ai lu moins d’écrivaines que d’écrivains ? J’ai toujours eu des écrivaines parmi mes auteurs favoris, qu’elles soient classiques (Marguerite Yourcenar, Virginia Woolf) ou récentes (Mélanie Fazi). Mais, globalement, je pense que je lisais moins de livres d’écrivaines que d’écrivains jusqu’à il y a un peu moins de deux ans, quand une visite m’a fait redécouvrir complètement George Sand et que je me suis intéressé consciemment aux écrivaines classiques oubliées ou distordues par la postérité.

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George Sand peinte par Auguste Charpentier en 1838.

Vient-elle du fait que je chronique moins les livres d’écrivaines que les livres d’écrivains ? Une précision, d’abord : les livres que je chronique ici ne reflètent pas la totalité de mes lectures, mais seulement une partie, car j’ai plus de temps pour lire que pour bloguer et je lis plus vite que je ne blogue. Je dois donc opérer des choix parmi mes lectures. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? À la réflexion, j’ai dû m’avouer que j’avais parfois trop mis de côté des livres, BD ou films faits par des femmes. Pourquoi ? Sont-ce des points de Côté Obscur ou de Perfidie accumulés sans m’en apercevoir ? Est-ce une série de coïncidences (mais ça fait beaucoup de coïncidences) ? Aucune idée.

Il m’arrive parfois de reporter le moment de chroniquer un livre par peur de ne pas arriver à lui consacrer un billet de blog aussi approfondi et bien fait que je le voudrais. Plus un livre me passionne et m’impressionne, plus j’ai envie de m’attarder sur lui, d’en proposer une analyse nuancée, d’ajouter des comparaisons avec d’autres livres, etc. Et naturellement, si c’est un classique, cela peut devenir franchement intimidant. Par exemple, j’ai lu il y a quelques mois le magistral Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, mais j’aimerais en dire quelque chose de pas trop stupide et cela prend du temps. La même raison m’a fait différer longtemps mes premiers billets sur les livres d’Ursula Le Guin (The Left Hand of Darkness et Lavinia), dont la découverte a formé une véritable révélation et qui figure désormais parmi les plus grands noms des littératures de l’imaginaire à mes yeux, aux côtés d’écrivains aimés de longue date comme J.R.R. Tolkien ou Ray Brabdury. Cependant, là encore, cela ferait beaucoup de coïncidences, car je ne lis pas que des classiques, loin de là. Et puis c’est loin d’être toujours vrai (sinon ce blog serait un instrument de torture compliqué et non un loisir).

Est-ce que j’ai entendu moins parler des écrivaines que des écrivains, ou est-ce que j’aurais été moins incité à les lire ? (Autrement dit : est-ce un peu de la faute de la société et pas seulement de la mienne ?) Oui et non. Non, parce que j’ai été incité à lire des écrivaines et pas seulement des écrivains, aussi bien dans un cadre scolaire (Yourcenar, par exemple, est une découverte faite par le biais du collège, avec les Nouvelles orientales que j’espère bien chroniquer ici un jour) que par les canaux d’information liés aux autres genres littéraires que j’affectionne et qui sont moins présents dans les programmes scolaires et universitaires (la fantasy, le fantastique, la science-fiction). Mais oui tout de même un peu, à en juger par les inégalités criantes qui persistent, encore aujourd’hui, entre écrivains et écrivaines dans le choix qui président à la rédaction des manuels scolaires (voyez cette étude relayée dans Libération en janvier 2018 et cette initiative des éditions Des femmes qui ont lancé fin 2018 un manuel scolaire comprenant uniquement des textes d’écrivaines pour contrebalancer la forte majorité masculine dans les manuels scolaires déjà existants), sans parler de l’élaboration des programmes des examens et concours, du baccalauréat à l’agrégation de lettres (le programme du Bac avait donné lieu à une pétition en 2016, cf. cet article de L’Express par exemple… et ça ne s’est pas tellement amélioré depuis). Au collège et au lycée, on m’a vanté Isaac Asimov et Ray Brabdury, jamais Ursula Le Guin, alors que cette dernière a remporté un nombre étourdissant de prix littéraires.

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L’anthologie de textes d’écrivaines à l’usage des professeur-e-s de collège publiée en 2018 en co-édition Belin/Des femmes.

J’ai surtout découvert que j’avais reçu, par mes études, une image largement déformée ou restreinte des œuvres de plusieurs écrivaines, à commencer par des classiques. Ainsi George Sand, dont je ne connaissais que deux ou trois romans champêtres sympathiques mais pas exactement révolutionnaires (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi), alors qu’elle a à son actif plus de 80 romans relevant aussi bien du réalisme (Indiana) que du fantastique (Laura. Voyage dans la cristal) ou de l’historique (Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt), des romans-traités-pamphlets romantico-philosophiques inclassables (Lélia), des nouvelles dans ces divers genres (dont Marianne), des pièces de théâtre, des essais et des écrits politiques, sans parler de sa monumentale autobiographie et de son abondante correspondance. De même, je ne connaissais Madame de Staël que par son traité De l’Allemagne alors qu’elle a aussi écrit plusieurs romans dont je n’avais jamais entendu parler (et pourtant, Corinne ou l’Italie, ce n’est pas rien !). Et je ne suis que trentenaire. La faute aux universitaires, aux professeurs, aux médias ? Difficile à dire, mais que de temps perdu….

Que s’est-il passé au juste et quel rôle ont joué ces différents facteurs d’explication possibles ? Difficile à dire, mais le problème est là. En tout cas, ça en est un à mes yeux, car je suis informé depuis un bon moment de l’invisibilisation que subissent les femmes et leurs accomplissements, y compris artistiques, de très longue date et encore de nos jours… et je n’ai pas envie d’entretenir cette invisibilisation.

Certes, on pourrait remarquer qu’il y a d’excellents livres, ou BD, ou films, faits par des hommes au sujet de femmes. Je pourrais citer le récent Colette de Wash Westmoreland dont je parlais tantôt. Mais je parle ici du problème de l’invisibilisation ou de la minimisation des créations faites par des femmes artistes, et ce genre d’œuvre ne suffit pas à combler le fossé.

Quand je me suis aperçu de ce problème, au printemps dernier, j’ai donc décidé de rétablir peu à peu une parité entre les ouvrages chroniqués ici. Si vous suivez le blog depuis longtemps, vous aurez peut-être remarqué que, depuis l’été 2018, la nette majorité des billets sont consacrés à des livres ou BD faits par des femmes (il n’y a pas encore de films, mais ça va venir). Depuis juin 2018, j’en ai publié une quinzaine (autant dire que c’était encore moins glorieux avant). Eh bien, cela va continuer, aussi longtemps qu’il le faudra pour rétablir une parité globale sur le blog. Cela ne signifie pas que je parlerai exclusivement de femmes (je n’exclus personne) mais que j’en parlerai très majoritairement. À vrai dire, c’est l’occasion de découvrir des écrivaines et des livres passionnants, et c’est un critère comme un autre pour élaborer un petit programme de billets à publier pour les prochains mois.

Quand cette parité que je vise sera rétablie, je travaillerai à la maintenir, tout en passant à d’autres critères ou petits défis sur des enjeux moins brûlants, mais tout aussi intéressants pour s’ouvrir des perspectives (par exemple, lire des livres de pays et d’époques les plus variés possibles, comme une sorte de tour du monde en 80 livres, chose qui s’est déjà faite sur des blogs de lecture).

Bon, et maintenant, à vous ! Lisez-vous beaucoup plus d’écrivains que d’écrivaines ? Si vous avez un blog, avez-vous déjà essayé de voir dans quelles proportions les femmes y étaient représentées ? Personnellement, j’ai eu une mauvaise surprise. À vrai dire, j’espère que tout le monde n’est pas concerné.

En tout cas, bonnes lectures et à lundi en huit pour le prochain billet qui s’ajoutera à la bibliothèque de ce blog !


Angela Carter, « The Bloody Chamber »

4 mars 2019

CarterBloodyChamber

Référence : Angela Carter, The Bloody Chamber, Vertigo, 1995 (première édition : Victor Collancs Ltd., Royaume-Uni, 1979).

The Bloody Chamber, traduit en français sous le titre La Compagnie des loups et autres nouvelles, est un recueil où Angela Carter réécrit des contes célèbres comme Barbe Bleue, La Belle et la Bête, Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou bien sûr Le Petit Chaperon rouge.

Des réécritures de contes ? Le sujet est banal, me direz-vous, et vous aurez raison : de nos jours, on croule sous les réécritures de contes, les suites de contes, les parodies de contes, les univers faisant coexister divers contes, en livres, en BD, en films, en séries, en jeux vidéo, du Disney annuel formaté comme un rapport de comptable jusqu’aux faciles Shrek ou Alad’2 en passant par l’enjoué Garulfo en BD, Hansel et Gretel : la comédie musicale sur scène, et cetera et cetera ad libitum et ad nauseam. Certes. Mais il y a deux excellentes raisons de dépasser cette  sensation d’overdose. La première est que ce recueil date des années 1970, période à laquelle le raz-de-marée réécriveur n’en était pas encore arrivé à ce point de saturation, ce qui fait qu’on ferait un mauvais procès au livre en lui reprochant de surfer sur une vague qui ne s’était pas encore gonflée. La seconde est que ces réécritures-là sont magistrales (et largement reconnues comme telles), ce qui veut dire qu’elles valent le détour de toute façon.

Les réécritures de Carter ne sont résolument pas destinées aux enfants. Elles réactivent les aspects les plus sombres des contes de départ : leur violence, parfois leur cruauté, et leurs liens profonds avec la sexualité, autant de thèmes qui se trouvaient au centre de bien des analyses psychanalytiques dans les années 1970. Comme dans les contes d’origine, les personnages connaissent de nombreux malheurs et la fin est loin d’être toujours heureuse. La première originalité de Carter consiste à jouer constamment avec nos attentes. Elle prend plaisir à distordre les contes d’origine, ce qui suppose de les connaître un minimum pour bien en profiter (mais elle choisit des contes largement connus, comme le montrent les quelques titres que j’ai cités plus haut). On attend tel événement, telle réaction d’un personnage, tel détail, et on les retrouve, mais sous des formes et à des moments inattendus, ou bien on les découvre escamotés au profit de rebondissements tout différents.

C’est le plaisir typique de la réécriture, mais Carter en joue de manière virtuose. Ces métamorphoses constantes, sous nos yeux, de l’intrigue attendue que nous croyons prévoir, ne brisent jamais l’immersion, à mon avis : au contraire, elles entretiennent l’atmosphère onirique de ses récits. Comme dans un rêve, on retrouve des figures et des événements connus de longue date, mais redistribués, parfois gonflés ou rapetissés dans des proportions toutes différentes. Un accessoire (la rose, le rouet, le miroir), un monstre (le loup, qui forme la figure récurrente des trois derniers récits) ou un personnage (la Bête) se voit ainsi retravaillé, dédoublé ou réimaginé sous une autre forme. Mieux : Carter se complaît à faire entrer en collision plusieurs contes, ou bien à enchaîner dans le recueil deux adaptations complètement différentes du même, en un bel exemple de virtuosité, une fois encore.

Aux références entre contes viennent s’ajouter d’autres références, romanesques celles-là, qui orientent la tonalité générale du recueil vers une forme de syncrétisme entre divers univers de personnages de fiction célèbres, avec une préférence marquée pour le fantastique et le gothique : on y voit des références à Dracula ou à Carmilla, par exemple, ainsi qu’à une Alice au pays des merveilles nettement plus sombre que celle de Lewis Carroll. Même si les dernières histoires m’ont laissé sur l’impression d’un univers assez sombre, l’humour, l’optimisme et même la fantaisie n’en sont pas absents pour autant : des références à Figaro viennent ainsi structurer le drôlatique Puss-in-Boots (qui réécrit Le Chat botté). Mais l’ensemble conserve une forte personnalité et une forte cohérence autour d’un petit nombre de thèmes décliné en de multiples nuances. On ne s’oriente jamais vers un bric à brac à la L’Affaire Jane Eyre ou Shrek, ni vers un univers encyclopédique entièrement charpenté par une intertextualité érudite comme ce que fait Alan Moore dans son comic La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

Chaque récit (en général) met en place, par ailleurs, un univers différent. Les lieux et les époques varient, tout comme le degré d’ancrage dans l’Histoire et la géographie réelles. Ainsi les premiers contes, dont The Bloody Chamber, se situent dans un cadre résolument contemporain. D’autres, comme The Lady of the House of Love, se situent dans un passé relativement proche, peu avant la Première Guerre mondiale, et comportent des références géographiques précises. D’autres encore, comme les tout derniers contes du recueil (dont The Company of Wolves et The Werewolf), prennent place dans un Moyen âge nébuleux qui doit plus au roman gothique qu’à une quelconque réalité historique.

J’en viens à ce qui m’a le plus marqué dans ce recueil : son style. Il est inséparable de l’art du récit que déploie Carter, puisque chacun de ses contes forme un véritable bijou d’écriture très imagée, évocatrice à souhait, enveloppante, parfumée, raffinée, où une phrase après l’autre nous emporte dans une récit d’associations d’idées et d’images qui nous fait savamment oublier de nous demander où et quand exactement nous nous trouvons, qui parle au juste et quels sont les enjeux de l’histoire… pour mieux nous le révéler ensuite, par le biais de détails adroitement ajoutés ici et là, porteurs d’informations cruciales, comme autant de clés dorées semées dans une épaisse forêt. En dépit de (ou grâce à) la brièveté parfois extrême de ses textes (les plus courts du recueil ne font pas trois pages), Carter montre une habileté de composition étourdissante dans son agencement des informations et met très bien son style au double service de l’ambiance et du suspense.

Mais en dehors même de la manière dont elle distille ses détails, elle donne à lire des phrases magnifiques, dont la syntaxe rappelle la belle prose académique française et n’hésite pas à lorgner parfois du côté du poème en prose, comme le merveilleux The Erl-King qui n’aurait pas déplu aux préraphaélites. Mais ce tyle ne mobilise pas toujours un vocabulaire bien compliqué. Je ne recommanderais pas tout le recueil à des lecteurs débutants en anglais, mais The Werewolf, par exemple, est remarquablement accessible avec son vocabulaire simple qui ne l’empêche pas de mettre en place des effets complexes.

Ce recueil est une superbe découverte et je pense bien m’intéresser ensuite à ses autres recueils ainsi qu’à ses romans. Si vous appréciez la prose de Mélanie Fazi ou de Clive Barker, si vous avez un faible pour les romans gothiques ou pour les contes sombres sans verser dans le gore, The Bloody Chamber a de grandes chances de vous plaire.


Ursula Le Guin, « Lavinia »

7 janvier 2019

LeGuin-Lavinia

Référence : Ursula Le Guin, Lavinia, États-Unis, Harcourt, 2008 (édition lue : réédition chez Orion Books, apparemment en 2010).

Quatrième de couverture de la traduction chez L’Atalante

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.

Lavinia a obtenu le Locus Award 2009, le prix de la plus prestigieuse revue américaine consacrée au domaine de l’imaginaire. »

Mon avis

Lavinia se destine d’abord aux amoureux et amoureuses de mythologie romaine. C’est à la fois une réécriture, une préquelle, une suite et un commentaire à l’épopée de Virgile l’Énéide, qui relate le voyage d’Énée (noble troyen, fils d’Aphrodite, apparaissant dans l’Iliade, puis devenu l’ancêtre des Romains dans leur propagande) jusqu’en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont Rome.

Lavinia est l’épouse que le roi des Latins, Latinus, donne à Énée et qui devient le prétexte à la guerre entre les réfugiés troyens et les Rutules menés par Turnus, qui les rejette et convoite Lavinia. Lavinia elle-même n’a à peu près aucune existence chez Virgile : ce n’est guère qu’un nom et elle ne parle jamais. Le Guin réussit le tour de force d’écrire une autre version des mêmes événements vus par Lavinia et d’en faire un personnage à la fois doux et très fort, un catalyseur des changements qui se produisent dans le Latium. La première page pose d’emblée le ton : Lavinia mène une vie paisible rythmée par les saisons, les travaux agricoles, les tâches domestiques et surtout la vie religieuse des Latins. Lavinia passe le plus clair de son temps en compagnie de ses servantes et de son père vieillissant, qui lui apprend les rites ancestraux et se rend régulièrement avec elle dans une caverne sacrée. Leur vie paisible va se trouver menacée par l’attitude conquérante de Turnus, qui convoite Lavinia avec l’accord de la mère de cette dernière, puis par l’arrivée des réfugiés troyens. Lavinia voit d’un œil peu convaincu les jeux de pouvoir dont elle devient l’enjeu Elle n’a aucune envie particulière de se marier, ni avec Turnus, qu’elle n’apprécie pas, ni avec Énée, qui n’est qu’un inconnu.

Le roman révèle très vite une grande profondeur par les multiples reprises et reconfigurations d’informations qu’il puise dans l’épopée antique, tout en la commentant pour en dénoncer les travers, notamment dans l’évocation des hommes et de la guerre. Virgile lui-même, bien qu’il ait vécu des siècles après l’époque à laquelle est supposée se dérouler le mythe, est présent aussi à travers des visions prémonitoires de Lavinia qui ménagent une lecture explicitement métalittéraire de l’histoire. Lavinia est consciente de son inexistence dans l’épopée future de Virgile, mais ce dernier n’est lui-même qu’une vision fragile, le fantôme futur d’un homme mourant qui s’efforce de terminer l’Énéide. Lavinia se trouve ainsi en position de corriger Virgile, qui n’est lui-même pas satisfait de son poème. C’est un moyen élégant pour Le Guin d’extraire les événements de l’épopée tout en en désamorçant l’aspect épique, afin de parvenir à un résultat complètement différent du poème antique qui lui sert de base.

Dois-je ajouter que Le Guin, qui a découvert le latin sur le tard, déploie une capacité extraordinaire à se documenter et signe là l’une des évocations les plus riches et les plus crédibles de la religiosité et de l’état d’esprit des Latins qu’il m’ait été donné l’occasion de lire, le tout avec une plume limpide et sans ventres mous encyclopédiques ?

Lavinia est pour ainsi dire un chef-d’œuvre posé. C’est un roman féministe, mais dont le personnage principal ne répond pas du tout à l’image du « personnage féminin fort » (lire : souvent passé au tamis de valeurs masculines guerrières et conflictuelles) qu’on a tendance à privilégier dans la fantasy actuelle. C’est un roman de formation, mais dont les étapes demeurent subtiles, bien loin des canevas tout faits du voyage du héros ou de l’héroïne. C’est une réécriture d’une épopée qui en dénonce les aspects les plus guerriers, mais sans que cette dénonciation soit avancée à gros sabots. C’est un livre subtil, fin et ferme à la fois, fort jusque dans sa réserve, à l’image de son personnage principal.

J’ai eu la chance de découvrir l’Énéide très jeune, par des réécritures pour la jeunesse (les Contes et récits tirés de l’Énéide), puis de la lire en traduction avant de l’étudier en VO. Je pense qu’on a une lecture complètement différente de Lavinia selon qu’on connaît déjà un peu l’histoire de l’Énéide ou non. J’ai tendance à croire qu’on en profite mieux dans le premier cas, mais je serais très curieux de lire des avis de gens qui auraient lu Lavinia sans connaître du tout l’Énéide.

La réédition que j’ai lue chez Orion Books adopte une couverture montrant Lavinia de trois quarts dos avec une « catchphrase » plus ou moins bienvenue qui peut laisser craindre un roman à l’eau de rose. Le simple nom de l’auteure devrait suffire à rassurer, mais ce n’est clairement pas la couverture la plus inspirée pour ce roman. Lavinia a par bonheur connu de nombreuses éditions différentes en anglais.

Si vous voulez lire Lavinia en français, vous pouvez vous procurer sa traduction par Marie Surgers parue chez L’Atalante. Traduction qu’aucune collection de poche n’a encore rééditée à l’heure où j’écris, ce qui est stupide puisque ce roman est un classique et devrait être disponible en poche. L’œuvre de Le Guin est à mes yeux peu et mal éditée en France par rapport à son importance dans les littératures de l’imaginaire américaines, qui lui donne droit outre-Atlantique à un nombre d’éditions beaucoup plus important (et mérité).

Dans le même genre…

Lavinia n’est pas le seul personnage mythologique ou épique dont l’histoire ait été réimaginée sous un angle nouveau. J’en connais au moins deux autres exemples littéraires. L’Odyssée de Pénélope (The Penelopiad) de Margaret Atwood (la célèbre auteure de La servante écarlate), est parue en 2005, trois ans avant le roman de Le Guin, et se démarque de l’intrigue de l’Odyssée en la présentant du point de vue de Pénélope. Plus récemment, Madeline Miller, qui s’est fait connaître avec Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) où elle redisait l’histoire d’Achille d’après l’Iliade en donnant une large part à sa relation avec Patrocle, a publié cette année Circé, qui imagine la vie de la fameuse enchanteresse avant, pendant et après son apparition dans l’Odyssée. Je n’ai pas lu ces deux romans pour le moment, mais quelque chose me dit qu’en dépit de leurs points communs, ils adoptent des approches assez différentes.

Au cinéma, et cette fois dans le domaine de la mythologie indienne, l’épopée du Ramayana a donné lieu à une drôlissime et virtuose « réécriture » avec le film d’animation Sita chante le blues (Sita Sings the Blues) réalisé par l’Américaine Nina Paley en 2009 et dans laquelle c’est le personnage de Sita, victime et enjeu davantage qu’héroïne dans l’épopée hindoue du Ramayana, qui devient le personnage principal et met en évidence le sexisme de l’univers patriarcal où elle évolue.

Du côté de la bande dessinée, je pense à Médée, autobiographie de la sorcière mythique scénarisée par Blandine Le Callet et dessinée par Nancy Peña, en cours de parution chez Casterman depuis 2013 (à l’heure où j’écris, trois tomes sont parus, sur quatre prévus). Là encore, il s’agit d’affirmer la voix d’un personnage féminin qui redit, avec son point de vue propre, des mythes célèbres mais jusqu’à présent racontés dans d’autres perspectives. Les trois tomes que j’ai lus pour le moment sont remplis de choix intelligents et le dessin aussi épuré en apparence que fourmillant de détails (dans la colorisation surtout) en pratique. L’histoire va dans le sens d’une historicisation du mythe très à la mode de nos jours (comme dans L’Âge de bronze d’Eric Shanower sur la guerre de Troie, par exemple).

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 11 décembre 2018 avant de le reprendre et de l’étoffer pour le publier ici.