[BD] « Médée », par Peña et Le Callet

11 novembre 2019

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Référence : Nancy Peña (dessin), Blandine Le Callet (scénario), Céline Badaroux-Denizon et Sophie Dumas (mise en couleurs), Médée, Bruxelles, Casterman, 2013-2019, 4 tomes.

Présentation de l’éditeur

« Un mythe réinventé : la vérité sur une femme libre, savante et meurtrière

Médée est surtout connue pour être la magicienne qui aida Jason à conquérir la toison d’or, et la femme qui, des années plus tard, tua ses enfants pour se venger d’avoir été abandonnée. Entre les deux, une série d’aventures, de voyages et d’exils jalonnés de meurtres abominables.

Qui Médée était-elle vraiment ? Une mère aimante et une amoureuse assumant ses désirs, que sa passion finit par égarer ? Une femme libre refusant la tyrannie des hommes ? Une barbare venue semer la confusion dans le monde civilisé des Grecs ? Une sorcière redoutable, maîtresse de forces occultes ? Un monstre, tout simplement ?

Pour percer ce mystère, c’est Médée en personne que la romancière Blandine Le Callet et l’illustratrice Nancy Peña ont choisi de nous faire entendre : par-delà calomnies, exagérations, et déformations infligées par le temps, Médée nous raconte sa véritable histoire, depuis les jardins luxuriants de son enfance en Colchide jusqu’à l’île mystérieuse d’où elle livre son ultime confession. »

Le contexte

Médée, un sujet idéal

Médée est l’une des héroïnes les plus célèbres et l’une des plus ambivalentes de la mythologie grecque. Dotée de grands pouvoirs magiques, tour à tour secourable et bienveillante ou implacable et cruelle, la magicienne originaire du royaume de Colchide est présente dans plusieurs mythes distincts, qui nous sont parvenus par des œuvres appartenant à des genres littéraires très différents les uns des autres. Elle apparaît d’abord dans plusieurs épopées appelées les Argonautiques, c’est-à-dire les voyages des marins du navire Argo, les Argonautes, menés par Jason d’Iolcos jusqu’en Colchide où ils cherchent à s’emparer de la toison d’or. Personnage secondaire de l’épopée, Médée joue pourtant un rôle décisif en apportant son aide à Jason dont elle est tombée amoureuse, sans hésiter à s’opposer pour cela à son propre père, Aiétès, roi de Colchide, descendant du dieu Hélios. C’est grâce à elle que Jason parvient à ses fins et, en échange, il la prend pour épouse et la ramène en Grèce. Plusieurs poètes grecs et romains ont composé des Argonautiques. La plus connue est sans doute celle d’Apollonios de Rhodes, poète de l’époque hellénistique qui s’est trouvé à la tête de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie, en Égypte (excusez du peu).

Nous retrouvons Médée dans une œuvre plus ancienne mais qui conte l’une des aventures qu’elle a vécues après les événements de la quête de la toison d’or : une tragédie composée par le poète Euripide, dont elle est cette fois le personnage principal. Comme la plupart des tragédies, la pièce de théâtre d’Euripide évoque les malheurs des puissants. Devenue reine aux côtés de Jason, Médée se voit répudiée par son ingrat de mari au profit d’une nouvelle épouse, plus jeune, grecque, riche et puissante. La vengeance de la magicienne éveille la terreur chez les spectateurs. Par la suite, plusieurs autres auteurs grecs et romains reprennent ce sujet, l’un des plus connus du côté romain n’étant autre que Sénèque, dont la Médée, particulièrement sombre, a bénéficié récemment de plusieurs traductions nouvelles.

On connaît de nombreuses autres aventures de Médée en dehors des quelques grands textes dont je viens de parler (Le Callet a notamment puisé chez Ovide), mais ces quelques grands traits du mythe suffisent pour ce que je voulais montrer, à savoir que Médée constitue un personnage idéal pour servir de sujet à une fiction mythologique, et les autrices de cette bande dessinée l’ont bien compris.

Deux aspects des réécritures récentes des mythes : historicisme et féminisme

Ajoutez à cela la vogue actuelle des réécritures de mythes, tous supports confondus : littérature pour adultes ou pour la jeunesse, bande dessinée, cinéma, séries télévisées ou diffusées sur Internet, et même des jeux vidéo… sans parler des nombreux sites Web ou chaînes Youtube offrant des résumés ou des « cours » plus ou moins fiables sur les mythes. N’en déplaise aux administratifs qui multiplient les coupes budgétaires et les restrictions de moyens dans l’enseignement des langues anciennes, l’humanité, sous nos latitudes et sous les autres, s’intéresse plus que jamais aux littératures de l’Antiquité.

À la différence des œuvres à sujet historique, scientifique ou philosophique, les récits mythologiques tirés des épopées et des tragédies font l’objet d’une tradition de réécritures et de réinterprétations restée ininterrompue depuis l’Antiquité. Chaque époque, chaque région du monde, chaque culture, chaque langue aime s’approprier les mythes et les légendes, s’exprimer par leur intermédiaire, faire vivre les histoires anciennes en les métamorphosant plus ou moins au passage. Depuis la fin du XXe siècle, la tendance est aux réécritures dites « historicisantes » des mythes. Une réécriture historicisante repose pourtant sur un paradoxe profond : raconter un mythe en minimisant ses éléments les plus merveilleux (monstres, magie) et en l’ancrant dans une période historique précise, afin d’obtenir un récit vraisemblable qui pourrait s’être réellement produit. Pourquoi un tel déploiement d’efforts alors qu’un mythe n’a que rarement plus de fondement historique qu’un conte, alors que, par exemple, la guerre de Troie, si elle a eu lieu, n’a guère été qu’une escarmouche devant une ville bien moins puissante et prospère que la Troie de l’Iliade, et qu’Ulysse ou Achille n’ont certainement jamais existé, pas plus que Médée ou Jason ou la toison d’or ? Mystère. Le fait est que c’est une tendance de fond dans les réécritures récentes des mythes (aussi bien grecs qu’issus d’autres cultures, puisque l’écrivain américain de science-fiction Robert Silverberg s’est adonné à cet exercice avec l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh dans son roman Gilgamesh, roi d’Ourouk).

Un exemple célèbre, mais à mes yeux complètement raté, de ce type de réécriture, est le film Troie de Wolfgang Petersen, qui racontait la guerre de Troie en supprimant toutes les apparitions des dieux et tous les éléments surnaturels (hors de question de laisser les chevaux d’Achille lui prédire sa mort), pour un résultat qui n’est parvenu à me convaincre ni en tant qu’adaptation (trop d’écarts injustifiés avec les épopées homériques), ni en tant qu’œuvre autonome (longuette, plate, filandreuse). On peut faire bien mieux, et l’auteur de BD américain Eric Shanower le démontre superbement avec son comic L’Âge de bronze, qui, sur le même postulat de réécriture historicisante de la guerre de Troie, livre un récit à la fois très fidèle à la tradition et riche en réinventions intelligentes, porté par un dessin soigné et par un scénario bien ficelé (ce récit-fleuve est encore en cours : j’espère que l’auteur parviendra à le boucler).

Avant d’aborder la bande dessinée Médée, il faut évoquer une autre tendance forte dans les réécritures de mythes actuelles : la mise en valeur des figures féminines, parfois (pas toujours) dans un esprit féministe. J’ai eu l’occasion de chroniquer ici plusieurs livres de ce type, dont l’inégale Penelopiad de Margaret Atwood qui réécrit l’Odyssée du point de vue de Pénélope et le très beau Lavinia d’Ursula Le Guin, qui sort du silence et de l’oubli Lavinia, l’épouse d’Enée, à peine mentionnée par Virgile dans son Énéide. Cette approche s’est développée depuis au moins une cinquantaine d’années et on pourrait en mentionner de nombreux exemples, jusqu’au récent roman de Madeline Miller consacré à la vie de Circé.

C’est dans ce contexte que la dessinatrice Nancy Peña et l’écrivaine Blandine Le Callet (Une pièce montée, La Ballade de Lila K., Dix rêves de pierre) ont œuvré ensemble à une bande dessinée qui relate la vie de Médée, en adoptant ce double parti pris historicisant et féministe. Le résultat est une excellente bande dessinée qui fait partie des meilleures réécritures mythologiques récentes dont j’aie connaissance, tous supports confondus.

Une réécriture intelligente aux allures de réinvention

Comme j’ai déjà beaucoup parlé du mythe de Médée en introduisant cette chronique, autant poursuivre sur la question du scénario.

Un univers « historicisé »

Je ne savais pas, avant de lire cette BD, que Blandine Le Callet était agrégée de Lettres classiques et enseignante-chercheuse en latin, autrement dit une spécialiste ; mais cela ne m’a pas du tout surpris de l’apprendre, tant le scénario montre une connaissance fouillée de son sujet. Non seulement Le Callet maîtrise les aspects connus ou moins connus du mythe sur le bout des doigts et s’en sert largement (depuis l’ascendance familiale de la magicienne et sa formation au culte d’Hécate jusqu’à son fils Médos, qu’elle a eu avec Égée, le père de Thésée, lequel forme un obstacle aux ambitions royales de la magicienne, etc.)… mais elle accomplit un formidable travail de détail pour donner corps à l’univers où évolue Médée, à son personnage et aux personnages qu’elle rencontre.

Ce travail, comme je l’ai indiqué, s’inscrit dans une approche historicisante du mythe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, sa caractéristique la plus frappante concerne les composantes merveilleuses du mythe : elles sont toutes réinterprétées d’une manière rationnelle ou, si vous préférez, réaliste. Prenons l’exemple de la magie de Médée. Dans cette bande dessinée, Médée est une adoratrice d’Hécate et se voit transmettre, dans le cadre de ce culte présenté comme exclusivement féminin, des connaissances très avancées pour son époque en matière de botanique, de médecine et de chimie. L’ignorance des autres fait le reste et la voilà qualifiée de magicienne, victime de multiples rumeurs infamantes. C’est un parti pris fort, qui conduit la scénariste à réimaginer entièrement plusieurs épisodes-clés de la vie de son héroïne. D’autres aspects du mythe, comme les épreuves de Jason (le dragon, par exemple), se voient fortement transformés par cette démarche. Cette logique implique enfin de ne jamais montrer explicitement les divinités, contrairement à ce qu’on trouve dans l’Iliade, l’Odyssée ou même les différentes épopées antiques des Argonautiques. Ce dernier choix est largement répandu parmi les réécritures récentes : les dieux sont invisibles, ou alors leurs apparitions peuvent être comprises comme des rêves, des visions, des hallucinations, etc.

Bien entendu, les gens qui aiment lire des histoires de mythes grecs pour le plaisir de voir des assemblées divines et d’assister à des combats contre des hydres ou des serpents géants iront au devant d’une certaine frustration en entamant cette bande dessinée. Je ne saurais trop leur recommander de ne pas bouder Médée pour autant, car, en dépit de mes réserves sur l’intérêt des réécritures historicisantes des mythes, force m’a été de constater que les choix de réécriture opérés par le scénario aboutissent à une intrigue fouillée et passionnante, qui fonctionne remarquablement bien.

Tandis que les éléments merveilleux se voient fortement transformés et minimisés par des explications rationnelles, le monde où vit Médée, assez vague en dehors des actes des héros et des héroïnes, se voit, en revanche, augmenté d’innombrables détails qui lui confèrent une profondeur largement accrue par rapport à celle du canevas de départ. Les scènes s’enchaînent si naturellement qu’il est facile, pour un non-spécialiste, de passer à côté de l’immense travail de réécriture effectué en coulisses. En voici quelques exemples. Alors même que les épopées homériques et les Argonautiques antiques mélangent allègrement des composants empruntés à plusieurs époques historiques différentes, l’intrigue de la BD, elle, est située à une époque historique réelle. C’est fait de manière très discrète, au détour d’une case du premier tome, où l’on apprend que le royaume d’Aiétès a été fondé par le pharaon Sésostris. Même si l’on ne sait jamais duquel des quatre pharaons portant ce nom il s’agit, et même si l’on ignore combien de temps au juste s’écoule entre l’époque de Sésostris et celle où règne Aiétès, cela revient à planter un repère chronologique assez précis, pendant l’âge de bronze grec, quelque part entre le XXe et le XIXe siècle avant J.-C.

À quoi bon se donner autant de peine pour un détail, me demandera-t-on ? C’est que le cadre de l’histoire devient indispensable pour donner une vraisemblance plus soutenue à l’aventure des Argonautes. En effet, dans la tradition grecque, il est dit généralement que l’Argo aurait été le tout premier navire capable d’effectuer des navigations au long cours, ce qui implique que l’aventure se déroule à une époque reculée, où voir un bateau étranger arriver par la mer constituait un événement extraordinaire en soi. La BD imagine donc de mettre en scène une sorte de course à la technologie entre Aiétès et les Grecs, à qui montera en premier une expédition au long cours (de nos jours, ce serait la course à l’espace). Cette situation chronologique bien réfléchie s’avère tout aussi indispensable dans les tomes 3 et 4, lorsque Médée et Jason se trouvent mêlés aux intrigues de cour de plusieurs villes grecques, en particulier Corinthe, dont le roi entend bien exploiter la situation géographique privilégiée pour en faire un point de passage incontournable du commerce maritime alors en plein essor. Comme souvent dans ce type de réécriture, ce sont la politique et l’économie qui se trouvent mises en avant de cette façon.

Les personnages et l’approche féministe

Mais Le Callet ne fait pas que modifier les différents éléments de l’intrigue ou de son cadre : elle reprend énormément d’éléments de la tradition antique, mais en les remotivant au prisme de son parti pris de réalisme. Avec toujours une passion pour la politique, qui s’explique aisément puisque Médée fait partie d’une famille royale. Le grand avantage de cette BD (observable aussi dans Age of Bronze de Shanower) est sa capacité à s’emparer de figures peu connues du mythe, des personnages secondaires voire obscurs, pour en faire des personnages à part entière, dont l’existence et les actions pèsent d’un poids décisif sur les événements. C’est tout particulièrement le cas pour Argos, le constructeur du navire Argo, et pour ses frères, tous enfants de Phrixos, un Grec arrivé en Colchide seul (sur le dos du bélier à la toison d’or, dans le mythe antique) et de Chalciope, son épouse colque. Dans le premier tome, Argos grandit aux côtés de Médée, dont il est le meilleur ami d’enfance. Mais Phrixos et ses fils subissent des avanies grandissantes de la part du roi Aiétès, qui voit en eux une menace pour son royaume.

Quid de Médée elle-même ? C’est le moment d’aborder un autre versant important de cette BD : son féminisme. L’un des choix qui structurent la BD est l’idée de faire de Médée non seulement le personnage principal, mais aussi la narratrice de sa propre vie. Le quatrième de couverture du premier tome donne le ton : « Médée la scandaleuse, Médée la sorcière, Médée la meurtrière, Médée, le monstre. Voilà ce que l’on dit de moi. Les gens ne veulent retenir que ce qui les arrange. Au milieu de ces voix qui m’accablent, il est temps que je fasse entendre la mienne : il est temps que je raconte mon histoire. Pour rétablir enfin la vérité. » Donner la parole à une femme, qui plus est à une magicienne qui fait peur, c’est-à-dire en somme à une sorcière, afin qu’elle rétablisse la vérité dans un monde façonné par les mensonges des hommes, c’est une démarche typique des œuvres féministes, que nous avons eu l’occasion de rencontrer dans The Penelopiad de Margaret Atwood avec Pénélope, ou dans Lavinia d’Ursula Le Guin avec Lavinia.

Le cas de Médée se distingue nettement de ces deux autres héroïnes dans la mesure où il s’y ajoute une forte dimension morale : l’accusée prend enfin la parole, va-t-elle faire ses aveux, sa confession, son apologie, ou même contre-attaquer et accuser à son tour ? Réponse : un peu de tout cela à la fois, selon les moments de l’histoire. Dans les premières pages, c’est une vieille femme, qui paraît vieille comme le monde, qui s’installe à sa table pour écrire, longtemps après les faits, l’histoire de sa vie, en commençant par son enfance. La Médée que nous découvrons n’est ni entièrement coupable ni entièrement innocente. C’est une petite fille vive et indépendante, dont le premier tome montre les envies de liberté d’une manière un peu convenue dans certaines pages (le coup de la robe qui entrave les mouvements a peut-être été un peu trop vu et revu). C’est une petite fille curieuse et intelligente qui se passionne vite pour les sciences, dans les pages les plus convaincantes du premier tome. Là encore, la réflexion préalable sur l’univers de Médée s’avère de la plus grande importance : la Colchide (un royaume imaginaire pour lequel Le Callet a donc eu plus de liberté en matière d’invention) dispose d’une avance scientifique notable sur les Grecs et enseigne des connaissances poussées aux femmes par le biais du culte d’Hécate, ce qui pose les bases de l’ignorance, de la peur et du rejet que suscite Médée lorsqu’elle arrive en Grèce avec Jason.

Au fil des tomes, nous suivons les étapes de la vie de Médée, dont le choix d’aider et de suivre Jason bouleverse la vie. L’enchaînement de crimes que devient la vie de la magicienne dans la tradition antique se trouve notablement nuancé par la réinvention des circonstances précises de ses meurtres, de ses mensonges et de ses manipulations. Les choix opérés au sujet de Jason sont tout aussi intéressants : contrairement à Achille, à Ulysse ou à Héraclès, Jason a été montré à plusieurs reprises comme un héros assez falot, voire comme un quasi anti-héros dans certains textes dès l’Antiquité (le Jason de la tragédie d’Euripide est tout sauf recommandable). D’autres réécritures mythologiques ont tenu à en faire le héros grec propre sur lui par excellence, en témoigne son traitement dans des films comme Jason et les Argonautes de Don Chaffey en 1963, où la mise en avant de Jason se fait très largement… aux dépens de Médée, qui prend des allures de potiche. Le Jason de Le Callet se situe quelque part entre ces deux extrêmes : un jeune homme intègre qui, par ambition ou par faiblesse, tourne le dos à ses engagements.

Un scénario qui sait se taire

Écrivaine jusqu’à présent, Blandine Le Callet doit la réussite de Médée à sa capacité à s’approprier pleinement le langage de la bande dessinée. J’ai été frappé par le grand nombre de pages presque dépourvues de dialogues, et dont l’impact repose exclusivement sur l’image. Le procédé, employé à bon escient dans tous les tomes, donne lieu aux pages les plus émouvantes, certaines bouleversantes, en particulier dans le tome 4, magistral, qui évoque la répudiation, les préparatifs de plusieurs crimes, l’infanticide de Médée et, plus tard, la naissance de Médos.

Le dessin et l’univers visuel

Il est grand temps de parler de ce qu’on voit en premier dans une BD : le dessin ! Nancy Peña, dont j’ai découvert le travail avec cette BD, a déjà plusieurs séries à son actif (La Guilde de la mer, Les Nouvelles Aventures du chat botté, Le Chat du kimono) ainsi que des illustrations d’ouvrages pour la jeunesse. Son dessin, quoique relevant de la ligne claire, frappe par sa capacité à élaborer des cases riches en détails (rides des visages, plis des vêtements, feuillages, bâtiments, décors en général) tout en conservant une allure de grande simplicité, avec une lisibilité parfaite. L’épure de son trait se prête idéalement à la mise en couleurs, elle-même réalisée avec soin par Céline Badaroux-Denizon, Sophie Dumas et Nancy Peña elle-même, selon les tomes.

Les cases sont en moyenne grandes et aérées, avec trois bandes par page, mais le choix d’un format de 64 pages par tome (108 pour le « monstrueux » quatrième et dernier tome) rend cela possible sans que la densité de l’intrigue ait à en souffrir. L’alternance entre des pages aux cases vastes et peu nombreuses et d’autres aux cases plus resserrées traduit à certains endroits la sensation d’enfermement de Médée opposée à ses envies de liberté (comme ses escapades nocturnes où la page, comme elle, respire). La mise en cases aime à jouer des liens entre les cases à l’échelle de la page, comme ces volutes de fumée qui sinuent et s’enroulent sur toute la hauteur de la page au cours d’une scène nocturne du tome 1, ou le serpent qui suit Médée sur certaines pages du tome 4 et lui susurre de mauvaises pensées (expression graphique de sa frustration ? de son envie de vengeance ? de son ambition ? de sa cruauté ? ce n’est pas dit, à nous de nous faire un avis).

J’ai parlé plus haut du soin apporté à l’univers mythologique-mais-historicisé de cette bande dessinée. Ce soin ne se retrouve pas seulement dans le scénario mais aussi dans les dessins. Puisque la mythologie grecque ne correspond à aucune période historique réelle, des éléments comme l’architecture des palais et des temples, les vêtements, les coiffures ou les bijoux des personnages nécessitent une multitude de choix créatifs. La question devient encore plus complexe dans le cas d’un royaume comme la Colchide, car ce lieu de la mythologie grecque représente un étranger fantasmé, qui ne reflète pas les véritables cultures antiques des rives du Pont-Euxin. Que faire ? Jusqu’où pousser l’historicisation, jusqu’où pousser l’invention ?

Là encore, sans avoir pu pousser la vérification très loin, il me semble que Médée se tire honorablement de ces dilemmes, paradoxalement parce que ses graphismes ne misent pas trop sur l’historique. Les bâtiments et costumes de Colchide évoquent vaguement l’Antiquité grecque, mais sans chercher à correspondre à une période précise, ni minoenne, ni mycénienne, ni vraiment classique. Comme dans l’Antiquité classique, le mobilier reste rare et les vêtements peu recherchés en dehors des teintures et des bijoux. Quelques détails renvoient précisément à l’Antiquité gréco-romaine : dans le tome 1, la bibliothèque de papyrus d’Aiétès a des allures de bibliothèque d’Alexandrie en avance sur son temps, et les personnages utilisent des lampes à huile plates en terre cuite typiques de la Grèce ou de Rome. Dans le tome 4, les villes grecques montrent des bâtiments d’une blancheur résolument non-historique (l’architecture grecque antique était bariolée, on ne le répètera jamais assez, surtout les temples) et ne prétendent pas restituer un état précis des villes de Corinthe ou d’Athènes. On y croise des céramiques peintes d’un style rappelant la céramique attique ou italiote de l’époque classique, dans un mélange d’époques qui correspond finalement assez bien à ce que faisaient déjà les épopées homériques.

De ce fait, les décors (jardin, palais, chambres) gardent une allure de conte dans l’accent mis sur une atmosphère générale et un jeu de couleurs plutôt que sur la précision documentaire. Ainsi les ruelles tortueuses et les toits-terrasses de Corinthe, reliés par des passerelles de bois branlantes, revêtent une allure avant tout symbolique de la position intenable de Médée et de son basculement dans le crime. Un détail comme la face de Méduse peinte au fond de la coupe du roi Égée, dans le tome 4, sert manifestement à évoquer les dangers de l’ivrognerie et de la dépression qui le menacent et pas à reproduire une époque historique précise (au passage, ce détail m’a rappelé certaines scènes du film Alexandre d’Oliver Stone, tout comme les serpents de Médée rappellent un peu ceux d’Olympias). Cela n’empêche pas les lieux d’être décrits avec une grande clarté, ce qui donne lieu à des scènes d’action très lisibles.

En somme, Médée invente son propre univers graphique d’une Antiquité imaginaire, en restant davantage du côté du mythologique que de l’historique. Un choix sage, car prétendre plaquer complètement un mythe grec sur l’histoire ancienne réelle du Moyen-Orient aurait été difficilement tenable (les mythes grecs fantasment l’Orient et ne nous renseignent sur le véritable Orient antique que très indirectement). Dans un récit placé du point de vue de l’étrangère qui arrive en Grèce, la BD se concentre sur les éléments visuels qui nourrissent son propos, en particulier les différences de couleur de peau et d’habits qui aboutissent à l’isolement de Médée au milieu de femmes grecques dont les coutumes et le statut social n’ont rien à voir avec ce qu’elle a connu.

Pour terminer sur le dessin et la couleur, on ne peut pas ne pas mentionner l’inspiration habile puisée dans La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones, où Nancy Peña a puisé de nombreuses idées de motifs qui, quoique discrets, étoffent notablement son univers graphique en habillant planchers à damiers, étoffes tissées, frises peintes… La même esthétique à motifs se laisse voir sur les couvertures des tomes successifs (avec des médaillons montrant le navire Argo, le centaure Chiron, Hécate avec ses six bras entourée de serpents, etc.) sur des fonds colorés. Là encore, le résultat allie élégamment richesse du détail et lisibilité de l’ensemble.

Enfin, un détail important à mes yeux : les bulles de texte et le lettrage employé ne tranchent pas sur le dessin et savent rester discrets, avec des bulles de texte dépourvues de contour. Une bonne idée, que nombre de BD feraient bien d’imiter plutôt que de surcharger leurs pages.

Conclusion

Au terme de cette longue critique, j’espère avoir donné une idée de la masse de travail et des multiples bonnes idées qui sont entrées dans l’élaboration de cette bande dessinée. Sa facilité d’accès pour qui ne connaît pas la mythologie grecque et la grande clarté de son récit ne doivent pas faire oublier que cette simplicité est le produit d’un savant travail de documentation, de nombreux choix créatifs, scénaristiques et graphiques, qui non seulement m’ont paru convaincants, mais aboutissent à mon avis à une des meilleurs réécritures mythologiques qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. Dans un paysage de surproduction en matière de bande dessinée, où les albums et les séries à sujets mythologiques ou plus généralement antiques se multiplient, Médée se distingue avec brio et sans effort apparent comme une réussite majeure.

C’est, en plus, une lecture recommandable dès l’adolescence – pas avant, car quelques cases montrant la mort de plusieurs personnages peuvent être effrayantes pour de petits enfants. Je remarque, dans les deux derniers tomes, un traitement de la sexualité particulièrement sain qui évite aussi bien la pudibonderie que la complaisance : on voit deux ou trois fois les personnages faire l’amour, dans des cases pleinement intégrées au récit et qui ne traînent pas en longueur non plus. Les lecteurs et lectrices adolescentes, au collège ou au lycée, pourront se faire une idée de la façon dont les choses se passent, tout simplement, avec des dessins sensuels et sans obscénité. Ce n’est pas rien non plus.

Pour aller plus loin

J’ai retrouvé la trace d’un site Internet consacré à la série. Il semble inactif depuis 2015, mais contient des informations utiles sur les autrices et sur leur démarche.

En matière de BD mythologiques, j’avais eu l’occasion il y a quelques années de chroniquer le premier tome de la série Les Derniers Argonautes, de Legrand et Ryser, qui avait pour ambition d’inventer une suite à la quête des Argonautes, centrée sur Jason et sur ses nouveaux compagnons. Plus péplumesque et orientée vers le merveilleux, cette série commence lorsque « les dieux se taisent » et cessent de répondre aux prières comme aux demandes d’oracles ou de présages ; Jason, tiré de sa retraite, se lance dans la quête d’un objet magique. La série, à présent terminée, compte trois tomes.

En matière de réécritures mythologiques en général, je ne peux que vous recommander le très beau roman d’Ursula Le Guin Lavinia, dont je parlais plus haut. Dans une moindre mesure, The Penelopiad de Margaret Atwood n’est pas mal non plus. Si les textes anciens ne vous font pas peur, vous lirez avec profit la tragédie d’Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, qui vous changera de Corneille et de Racine.

Si vous cherchez plus d’informations sur les grands classiques de la mythologie grecque et romaine, je vous conseille d’aller lire mes billets consacrés à l’Iliade, à l’Odyssée et à l’Énéide.


[BD] « Une histoire du sexe », par Coryn et Brenot

19 août 2019

Coryn-Brenot-UneHistoireDuSexe

Référence : Laetitia Coryn (dessin), Marie Galopin (couleur) et Philippe Brenot (scénario), Une histoire du sexe, Paris, Les Arènes BD, 2017 (première édition sous le titre Sex Story en 2016).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Voici le premier récit graphique sur l’histoire de la sexualité à travers les âges. il nous fait voyager dans toutes les époques du plaisir, depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui.

Avec beaucoup d’humour, ce best-seller mondial dévoile ce que les livres d’histoire n’osent pas raconter.

« Jamais aucun roman graphique n’a abordé l’histoire du sexe. Et quelle réussite ! De cette recherche titanesque réalisée par les auteurs résulte une lecture à la fois excitante et instructive. » L’Express  

« Un roman graphique irrévérencieux et fascinant. » The Guardian  

« Clair, déculpabilisant et frais. » Psychologies magazine 

« Une vision anthropologique, scientifique mais aussi amusante de l’érotisme humain. » El País« 

La jolie couverture

Une histoire du sexe est une réédition en 2017, sous un titre différent, d’une bande dessinée publiée l’année précédente sous le titre Sex Story. La première histoire de la sexualité en BD. Je n’ai pas été vérifier si c’était bien la première, le détail m’importe peu et j’aime mieux le nouveau titre. On notera au passage que le second titre, entièrement en français, emploie le mot « histoire », qui peut faire davantage penser au domaine savant, tandis que le mot anglais story du premier titre privilégiait la narration à l’aspect proprement historique et documenté. Rétrospectivement, le choix du premier titre paraît étrange, en dehors de l’allitération en s typique d’un marketing pour public anglophone. L’éditeur, Les Arènes, s’est spécialisé dans la publication de BD de vulgarisation savante, historique ou scientifique, et les enquêtes documentaires ou politiques. Il a notamment traduit l’excellent Economix de Dan Burr, qui réussit le tour de force de rendre les théories économiques accessibles et accomplit un véritable travail citoyen. Étant donnée la mode provoquée par le succès de plusieurs de ces ouvrages, Logicomix, Economix, Psychologix, etc. nous avons sans doute échappé de justesse à Sexix. Décidément, Une histoire du sexe, c’est plus sobre.

De rouge vif dans la première édition, avec le mot « Sex » occupant un bon quart de la hauteur, la couverture a viré au noir et blanc dans la deuxième, mettant mieux en valeur le dessin fin et précis de Laetitia Coryn, qui propose un bon équilibre : assez de sensualité pour mettre en valeur le sujet, assez de stylisation et de plans larges pour ne pas faire porno, et un dosage varié de romantisme, de mignonitude et d’humour. Quant au gros du texte, on le doit à Philippe Brenot, présenté en troisième de couverture comme « psychiatre et anthropologue, directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes ». Un auteur qui, a priori, maîtrise le sujet et sait composer une synthèse rigoureuse à l’aide de connaissances scientifiques à jour. A priori.

Une préface racoleuse

Les choses commencent à m’inquiéter un peu dès qu’il s’agit de définir précisément le propos de l’ouvrage. Le quatrième de couverture annonce « le premier récit graphique sur l’histoire de la sexualité à travers les âges [qui] nous fait voyager dans toutes les époques du plaisir, depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui « . Sur le plan chronologique, c’est bel et bien le cas. À vrai dire, la BD s’autorise même un dernier chapitre de spéculations sur le futur dont il aurait peut-être dû se passer, à voir la banalité des hypothèses avancées (un hypercontrôle de la sexualité et de la reproduction doublé d’un abandon complet de la reproduction sexuée naturelle dorénavant interdite, jusqu’au jour où un couple clandestin se cache dans la jungle africaine pour… sérieusement, la réinvention de l’Amûre et du Bon Vieil Accouplement à la Main dans un contexte de sexualité hypercontrôlée, on a déjà vu ça partout en science-fiction, du roman Herland en 1915 à THX 1138 de George Lucas…).

Mais qu’en est-il du cadre géographique de l’ouvrage ? Aura-t-on droit à quelques mots sur la sexualité dans l’ensemble des cultures humaines ? Cela ferait beaucoup de boulot. L’introduction, « Secrets bien gardés », n’en dit rien (ce qui peut expliquer son titre). La précision est rejetée au dos, au bas de la page 4 : « Cette histoire de la sexualité est « une » lecture de l’évolution des mentalités dans le courant judéo-chrétien. D’autres lectures complémentaires peuvent être faites (suites possibles d’Une histoire du sexe) dans le champ de l’islam, des traditions hindouistes et bouddhistes, des grandes cultures de la tradition (Afrique, Asie, Océanie), toutes riches d’une dimension érotique qui caractérise les sociétés humaines. » Ah, donc ce n’est pas réellement une histoire généraliste du sexe dans l’Histoire. Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir opté pour un titre (ou un sous-titre) plus précis, quelque chose comme le livre de Robert Muchembled L’Orgasme et l’Occident, puisque la BD adopte se concentre en bonne partie sur l’Occident ? Autre question : si l’ouvrage s’intéresse à la tradition judéo-chrétienne, pourquoi passer quasiment 80 pages sur la Préhistoire et l’Antiquité polythéiste, en intercalant bizarrement une double page sur la Genèse biblique au milieu de la Préhistoire ? Tout cela n’est pas clair. Quant aux suites possibles évoquées par ce petit avertissement, aucune n’est parue à l’heure où j’écris.

La préface, donc, s’intitule « Secrets bien gardés » et, au lieu de préciser directement le cadre de l’ouvrage, elle nous explique à quel point nous avons de la chance d’avoir commencé à la lire, car elle va nous révéler une histoire « que l’on nous a longtemps cachée » et des choses « qu’aucun manuel d’histoire ne [nous] dira ». Bémol nécessaire : la BD se termine par une bibliographie remplie d’ouvrages savants d’historiens et d’historiennes consacrés à la sexualité dans l’Histoire, ce qui tombe bien parce qu’il a bien fallu que les auteurs se documentent quelque part. Je suppose que la préface parlait des manuels scolaires, mais ces derniers, contrairement à ce qu’affirme le texte, abordent par exemple bel et bien la question de la sexualité de Cléopâtre (qu’on trouve dans tous les bons manuels de latin de niveau 3e, hé si !).

Deuxième bémol : toute à ses effets de manche, la préface en oublie le sens de la nuance, heureusement plus présent dans la suite. Par exemple, elle résume un peu vite « la formidable évolution des mœurs » d’un ton très progressiste, alors que la suite montre bien que l’histoire de la sexualité n’est pas un progrès constant, mais connaît des phases de liberté suivies de régressions consternantes, y compris aux époques récentes.

Le texte donne par ailleurs dans « l’Histoire par le petit bout de la lorgnette » en multipliant les promesses émoustillantes au sujet de la sexualité des personnalités célèbres de l’Histoire, y compris à propos du supposé piercing génital du prince consort Albert, dont le chapitre sur le XIXe siècle mentionne plus honnêtement qu’on ignore s’il en portait bel et bien un et que le nom de cet accessoire s’est simplement trouvé associé à ce monsieur pour des raisons obscures.

Les auteurs pointent en revanche avec justesse l’insuffisance de l’éducation sexuelle actuellement délivrée dans les collèges et les lycées, en dépit des efforts trop limités de l’institution et des tentatives des associations pour y suppléer avec leurs maigres moyens.

Dans l’ensemble, ces premières pages me laissent l’impression d’un propos un peu trop racoleur, prêt à sacrifier parfois rigueur et précision pour appâter le grand public. Mais passons à la BD proprement dite.

Une démarche de vulgarisation bienvenue…

J’ai été assez convaincu par le graphisme. Certes, la BD parle de sexe, mais je prierai mon digne lectorat de ne pas croire trop vite au compliment facile. Le sujet ne l’était justement pas, et Laetitia Coryn déploie une variété de styles adaptée aux fréquents changements de registre des dialogues (élaborés en commun avec Philippe Brenot). Ces derniers ne forment généralement pas une histoire, mais davantage un commentaire du texte principal de vulgarisation qui constitue le cœur du propos. C’est une structuration souvent adoptée dans les BD de vulgarisation historique ou scientifique, et elle fonctionne très bien, avec d’autant plus de facilité que la sexualité est un sujet qui risque beaucoup moins d’ennuyer les gens que l’économie (je crois). La BD reste longue, près de 200 pages bien remplies.

L’humour est très présent, pas systématique mais presque, limite trop puisqu’il prêterait parfois le flanc à l’accusation de facilité. Affirmer la possibilité de parler de sexe sans basculer tout le temps dans la plaisanterie aurait été plus original, mais j’en demande sans doute trop. Cet humour déploie cependant une palette de tonalités très variée et très réussie selon les cases : joyeuse célébration des corps ici, potache et impertinent là, trop graveleux de temps à autre, acidulé, corrosif ou noir ailleurs, empruntant au dessin de presse satirique quand il s’agit de dénoncer les excès et les absurdités de la domination masculine, de la répression de la sexualité ou des discriminations envers l’homo- et la bisexualité.

Venons-en au cœur du scénario, à savoir son propos vulgarisateur. Il puise dans les connaissances historiques, sexologiques, mais aussi psychiatriques, médicales et politiques, ce qui fait beaucoup à la fois mais est inévitable, car, on le sait depuis Lysistrata d’Aristophane, la sexualité est profondément politique. Qu’en est-il de la qualité de la synthèse de connaissances que nous pouvons découvrir au fil des pages ? C’est là que j’ai quelques réserves. En effet, ma lecture a souvent pris des allures d’attraction de montagnes russes, tant le niveau fluctuait d’un chapitre à l’autre et quelquefois d’une page ou d’une case à l’autre.

… non dénuée d’erreurs ou d’amalgames étranges

Le chapitre sur la Préhistoire propose quelques informations générales bienvenues sur l’évolution qui a mené des singes au premiers hominidés, avec les différences physiques que cela implique. Aux pages 8 et 9 figure un schéma bien pratique sur l’homo habilis comparé aux singes qui précèdent et aux humains qui suivent. Au bas de la page 8, l’auteur nous indique que « par simplification, toutes ces innovations sont attribuées à l’homo habilis » avant de préciser que plusieurs interviendront chez telle et telle espèce postérieure. Soupir de ma part, mais on ne peut certes pas tout détailler dans un ouvrage aussi général et surtout les limites du truc sont indiquées clairement. Suit une petite histoire suivant un groupe d’hominidés pour étudier leur sexualité. On y découvre un certain Noah qui invente le premier cache-sexe, puis en page 14 « le premier viol » (dû à un certain Zinn), après quoi le couple formé par Noah et Saw, en une page, s’avère à l’origine de « l’invention de la tendresse », fait l’amour « pour la première fois », invente la pudeur et fait « la découverte de l’amour ». Des personnages fictifs pour illustrer un propos scientifique général, d’accord : c’est du docu-fiction. Mais pourquoi souligner à ce point que cette intrigue, fictive, est une série de « PREMIÈRES FOIS » ? C’est une fiction, pas un mythe d’origine !

L’historiette se conclut sur l’idée que l’amour est le propre de l’espèce humaine, ce qui me semble bien rapide et aurait appelé au moins une petite prise de distance, le temps d’indiquer que ce qu’on appelle « amour » a fortement varié selon les cultures humaines, ce qui ne facilite pas la tâche de savoir si d’autres espèces vivantes l’ont développé ou non. Je pense aussi que des zoologues spécialistes de la sensibilité et de l’intelligence animales trouveraient à y redire, mais passons.

Et à propos de mythes d’origine, devinez qui arrive aux pages 16-17 ? La Bible, avec un résumé de la Genèse. Genèse présentée par le texte comme le récit fondateur « des trois grands monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) » – mais dans ce cas, pourquoi avoir écrit en gros « la Bible » juste au-dessus, et pas « L’Ancien Testament et le Coran », qui aurait mieux regroupé les trois ? Bon, c’est du pinaillage. Ce qui m’étonne surtout est la place choisie pour cette double page, en pleine Préhistoire (car le chapitre sur la Préhistoire reprend après), alors qu’en toute bonne chronologie cette double page devrait se trouver dans le chapitre sur l’Antiquité, au même endroit où sont présentés plusieurs autres mythes fondateurs d’autres religions, de la Mésopotamie à la cosmogonie grecque en passant par l’Égypte. En l’état, on a l’impression d’assister d’abord à une sorte de mythe des origines réécrit à la mode L’Odyssée de l’espèce (le docu-fiction d’Yves Coppens est d’ailleurs mentionné dans les sources de ce chapitre), puis au mythe d’origine biblique, comme s’il fallait rapprocher les deux. Je veux bien, mais dans ce cas, il aurait fallu faire explicitement la comparaison dans le texte, sans se contenter de ce rapprochement curieux, qui paraît donner à la Genèse biblique davantage d’importance ou de légitimité qu’aux autres mythes, sans expliquer pourquoi.

Le reste du chapitre est heureusement plus logique et convoque utilement les analyses de Darwin, Freud et Lévi-Strauss pour présenter plusieurs théories importantes au sujet de la sexualité et des tabous dans la Préhistoire.

Après ce début relativement prometteur en dépit de cette étrangeté de construction, l’ouvrage aborde l’Antiquité. Je vais détailler cette partie, car c’est une période historique que je connais bien, ce qui m’a permis de l’aborder d’un œil différent du reste de la BD.

Le chapitre 2 présente la sexualité en Mésopotamie. La sociabilité et les rites qui y sont liés dans les sociétés sumériennes et akkadiennes sont présentés en quelques pages, qui illustrent ensuite joliment un passage d’une invocation à la déesse Ishtar. Extrait : « Fais-moi l’amour six fois comme à une chèvre, fais-moi l’amour sept fois comme à une biche, fais-moi l’amour douze fois comme à une perdrix ! » Il faut que je trouve le texte complet de cet hymne-là, le Cantique des Cantiques peut aller se rhabiller. (C’est d’ailleurs ce que les auteurs ont dû se dire, car cet autre monument de la sensualité littéraire antique n’est pas mentionné dans la BD.)

Le chapitre 3 enchaîne sur l’Égypte, avec le même mélange de rapide commentaire des mœurs et de résumés de mythes. C’est là que je commence à tomber sur des détails qui me font tiquer. « Selon l’ancienne tradition, au nom d’Isis, toute femme doit, une fois dans sa vie, avoir eu commerce [comprenez: avoir fait l’amour] avec un étranger. » Ah ? En fervent lecteur des auteurs grecs et latins, j’ai comme l’impression de lire du Hérodote. J’espère que l’information ne vient pas de là, car Hérodote, en dépit de tous ses efforts, raconte parfois des bêtises sur les Égyptiens, et les (bons) égyptologues savent prendre du recul envers ses affirmations.

Arrive Cléopâtre. Qui, selon le texte, « a laissé l’image d’une femme de pouvoir au charme oriental associé à la débauche et à la luxure. » L’image, oui, mais pas la réalité ! Cette légende d’une Cléopâtre séductrice est une construction de la propagande romaine d’Octave, attaché à discréditer la reine d’Égypte qui s’était alliée avec Marc-Antoine, son adversaire politique du moment. Or ce n’est dit nulle part. Pire : les deux pages qui suivent reprennent telles quelles, et pêle-mêle, des affirmations manifestement tout droit sorties des textes romains, qu’aucun antiquisant digne de ce nom ne s’aventurerait à prendre pour argent comptant. Et on termine par le suicide avec serpent, tout aussi légendaire, qu’il aurait fallu lui aussi présenter avec de grandes précautions (au minimum). Voilà donc notre sexologue qui se vautre dans les clichés les plus faux au sujet de Cléopâtre, après avoir conspué les « manuels scolaires », alors qu’il lui aurait suffi de consulter un manuel de latin de collège pour lire des analyses critiques sur ces légendes concernant Cléopâtre. Un comble.

Le chapitre 4 est consacré à la Grèce. Là encore, une rapide présentation des coutumes cohabite avec d’abondants résumés de mythes, plus détaillés qu’ailleurs en raison de la place importante qu’ils ont prise dans la postérité. L’auteur avance des éléments de comparaison entre divinités également rapides (pour rappeler ce qu’Aphrodite doit à Ishtar et à Isis) et parfois franchement erronés (Ouranos n’est pas « la force de vie » mais seulement le Ciel personnifié. Aphrodite « éveille la nature au printemps » ? Je me demande alors ce que fait Déméter). L’ensemble reste correct, en dépit d’un brin d’idéalisation (hélas, Hermaphrodite, à la fois homme et femme, ne représente pas « la perfection » aux yeux des Grecs : c’est une figure à la signification plus ambiguë) et d’un brin de manque de recul envers les sources (j’aurais aimé une approche plus critique du mythe de Tirésias selon lequel la femme éprouve sept fois plus de plaisir que l’homme dans les rapports sexuels : c’est un mythe à remettre dans le contexte des mentalités grecques et qui n’est pas forcément aussi bienveillant envers les femmes que ce qu’on pourrait croire de nos jours).

La sexualité grecque antique est très bien présentée, avec des explications indispensables rappelant que les notions d’homosexualité et d’hétérosexualité sont des inventions du XIXe siècle et que les Grecs concevaient leur vie amoureuse et sexuelle à l’aide de notions toutes différentes. La conception des rapports entre hommes et femmes au sein du mariage d’un côté et la pédérastie de l’autre sont ainsi présentés avec justesse. Suit une courte présentation du Banquet de Platon, avec le mythe des androgynes, et une page concluant sur le statut des femmes, où prédomine la présentation des théories sexistes d’Aristote à leur sujet. Ouf ! La rigueur du propos s’améliore : voilà de l’excellente vulgarisation comme j’aime à en voir.

La rigueur du propos en question redevient néanmoins préoccupante au fil du chapitre 5, « Rome, grandeur et décadence ». Décadence ? Sûrement un trait d’humour, puisque la notion de décadence a été abandonnée par tous les historiens sérieux depuis un bail. Mais non ! Après une distinction plutôt juste entre les coutumes étrusques et une certaine régression amenée par la domination romaine, les choses se gâtent au moment de présenter les rites des Saturnales : en gros, l’auteur y voit des orgies pures et simples. Il enchaîne tout de go avec l’affaire des bacchanales, où il reprend sans aucun recul les récits romains concernant ce scandale où l’on a prêté à des femmes toutes sortes de comportements dépravés. Je me demande où il a pris des renseignements aussi datés ! Sans aucune transition, on repasse à des pages impeccables sur la sexualité romaine, des lupanars aux rapports forcés avec les esclaves, en passant par les conceptions romaines de la virilité. Et puis paf : les pages 79 à 81 nous dépeignent bel et bien « la décadence romaine », en passant allègrement toute l’histoire de l’empire à la moulinette des clichés les plus obsolètes, de Messaline aux orgies. La page 81 s’achève sur des Romains paniqués fuyant l’éruption du Vésuve, qu’un personnage prétend provoquée par leurs orgies. Humour, sans doute… mais le reste de la page présente avec sérieux une « décadence » des Romains. Comment comprendre cette page ? Ce n’est pas clair du tout et ça devrait l’être.

Les début de la chrétienté sont expédiés en une page (p. 82) : les papes sont « jaloux et débauchés » tandis que les discours de saint Paul sont décortiqués avec nuance, autant dans leurs aspects progressistes que dans leurs aspects les plus conservateurs, qui sont malheureusement les plus mis en avant au cours des siècles suivants.

Bonnes idées, lieux communs et erreurs crasses

La suite de la BD reste largement centrée sur l’Europe et les États-Unis (en gros l’Occident, donc). C’est dommage, mais cela correspond à ce qui était annoncé au début. Je n’ai pas trouvé d’erreurs aussi crasses dans le chapitre sur le Moyen âge. Pour autant que j’aie pu en juger, celui-ci fait un bon travail, pourfendant au passage quelques clichés (ah, la ceinture de chasteté…) et rappelant très justement que le fameux amour courtois est adultère et pas toujours platonique. J’ai appris au passage que la chapelle Sixtine, au plafond si célèbre, a été financée par l’argent des maisons closes que possédait le Vatican (édifiant !).

Ce chapitre et les suivants adoptent une démarche qui se veut féministe et arrive parfois à l’être, dénonçant le sexisme parfois proprement ahurissant des religieux mais aussi des médecins et des politiques à l’encontre des femmes… tout en alignant un choix d’auteurs et de grands noms de l’Histoire impeccablement traditionnel. Le Moyen âge ne connaît pour femmes qu’Héloïse et Jeanne d’Arc, la Renaissance n’en montre aucune et le XVIIIe siècle est inauguré par une galerie exclusivement masculine (p. 126). J’imagine qu’on ne peut pas être attentif à tout à la fois, mais c’est une occasion manquée.

Dans le chapitre sur la Renaissance, j’ai vu avec étonnement l’homosexualité de Montaigne affirmée comme une certitude : j’aurais bien pris quelques détails sur les sources et le raisonnement qui conduisent à cette conclusion. Je ne sais pas quels documents permettent de faire la part entre une amitié étroite et une relation amoureuse dans les liens qui ont uni Montaigne et La Boétie. Par ailleurs, la notion d’homosexualité actuelle n’existait pas tellement plus au Moyen âge que dans l’Antiquité, ce qui fait que Montaigne a aussi bien pu être ce qu’on appellerait maintenant bisexuel. Mais c’était impossible à détailler dans un ouvrage aussi généraliste. Même petit regret au sujet de Léonard de Vinci (là encore, comment sait-on qu’il était exclusivement homo et pas bi, par exemple ?).

Un chapitre inattendu rompt la succession chronologique d’ensemble pour s’attarder sur le sujet de la masturbation et sur l’histoire, délirante mais (pour le peu que j’en avais lu ailleurs) véridique, de sa répression au fil des siècles.

Le XVIIIe et le XIXe siècles présentent un tableau étonnant de progrès et de régressions selon les aspects de la société et les régimes politiques. J’ai déjà dit plus haut mes regrets de ne trouver aucune intellectuelle ni aucune artiste du XVIIIe siècle. Seule Mme de Pompadour fait l’objet d’un développement, qui la cantonne à son rôle parmi les supposés exploits sexuels de Louis XIV. Au moins il y a le chevalier d’Éon. Mais c’est tout et c’est bien peu. Rien, par exemple, sur Olympe de Gouges, la Révolution est expédiée bien vite et résumée aux terreurs de, heu, la Terreur. Bizarre pour une BD qui met si volontiers l’accent sur l’émancipation du corps des femmes. Bien sûr, on peut toujours aller lire la BD de Catel et Bocquet sur Olympe de Gouges mais un petit mot dans une BD généraliste n’aurait pas été de trop au sujet de cette militante dont la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne réfléchit notamment sur la question du mariage.

Les célébrités des XVIIIe et XIXe siècles retenues sont classiques et le propos donne parfois dans l’anecdote croustillante plus ou moins véridique. Que les vies sexuelles de Casanova et Sade y soient détaillées, cela se comprend, mais pour ce qui est de Napoléon, son code était plus indispensable à la BD que le détail de ses maîtresses successives, qui n’apporte rien à une histoire générale de la sexualité, pas plus que les vies sexuelles de la reine Victoria et de Victor Hugo, qui ne sont liés à aucune innovation ou particularité significative. C’est ce que je voulais dire tout à l’heure en parlant de « l’histoire par le petit bout de la lorgnette ».

Arrive une page résumant la vie et la carrière de George Sand… et là, paf, nouveau flagrant délit de grand n’importe quoi. Du sexisme, d’abord : George Sand est présentée à travers la succession de ses liaisons amoureuses (uniquement masculines : rien sur sa liaison avec Marie Dorval, mais il est vrai que le cas est délicat à trancher). Mais pas le moindre mot sur le contenu de ses livres, elle qui est l’une des très rares femmes à avoir pu vivre de sa plume pendant toute sa vie et qui a multiplié dans son œuvre les personnages féminins forts et les dénonciations de la condition des femmes ! Nouvelle occasion manquée dans une BD qui affiche un ton féministe. Erreur, ensuite : une case de la page 155 montre la supposée lettre érotique qu’elle aurait écrite à Musset et qui est « un grossier canular », comme l’affirme Martine Reid dans sa biographie de George Sand (Gallimard, coll. « Folio biographies », 2013, p.109, note de bas de page). Pas de chance ! J’étais justement en train de lire cette biographie quand j’en suis arrivé à cette partie de la BD.

Alors, d’accord, c’est un détail dans un ouvrage aussi volumineux. Mais ça commence à faire beaucoup de détails, et il y a tout de même de quoi s’inquiéter : si un auteur censé maîtriser le sujet s’avère, à plusieurs reprises, incapable de prendre un recul critique envers des sources antiques, puis incapable de distinguer une forgerie érotique d’un vrai texte érotique d’époque, peut-on faire confiance à ce qu’il écrit dans le reste de la BD ? Je dois donc vous recommander de prendre ce qu’affirme cette BD avec des pincettes, et de ne pas vous appuyer dessus dans aller consulter au préalable des ouvrages plus précis sur l’histoire de la sexualité. C’est dommage, très dommage, car la BD elle-même est touffue, dotée d’annexes, dont une bibliographie et même un index des personnages, et on s’attendrait à pouvoir s’y fier. De toute évidence, la rigueur qu’elle déploie reste assez fluctuante et elle est souvent prête à sacrifier l’exactitude à une anecdote émoustillante.

C’est d’autant plus regrettable que, selon les pages, la qualité du propos peut s’avérer bien plus satisfaisante, à commencer par la présentation bienvenue du traité de Stendhal De l’amour (p. 157) ou de la vie d’Oscar Wilde dont la vie et le procès comptèrent beaucoup pour les premières revendications des homosexuels (p.160). Le chapitre sur le XXe siècle présente utilement les jalons des énormes progrès accomplis, en passant par les amours de Colette et « Missy », par les écrits de Freud et une présentation pratique de ses principales théories, que j’aurais aimées voir nuancer par la mention (même brève) de leur critique postérieure. Wilhelm Reich, Kinsey et ses rapports, mais aussi Marthe Richard et les travaux de Masters et Johnson, sont convoqués de manière très intéressante pour montrer l’apparition de la sexologie en tant que science, tandis que le féminisme s’affirme de plus en plus, jusqu’à la « libération sexuelle » des années 1960, évoquée d’une façon qui m’a paru un peu idéalisée. La page 176 présente les sex symbols de l’époque : pourquoi pas, mais si l’expression est récente, le phénomène n’est pas une nouveauté (on pourrait évoquer les gladiateurs célèbres de la Rome antique, entre autres).

J’en viens aux dernières erreurs qui m’ont déconcerté et rendu sceptique sur la rigueur du propos : des erreurs crasses qui portent, cette fois, directement sur le vocabulaire de la sexualité et de l’identité de genre. J’ai ainsi été étonné de voir le texte employer le mot de « transsexualisme » (à propos du chevalier d’Éon, à la fin de la p.141) alors que j’ai toujours lu dans les ouvrages que j’ai consultés le terme « transexualité » et que les personnes trans elles-mêmes demandent à ce qu’on parle de « transidentité » afin que d’éviter toute confusion avec la sexualité induite par les suffixes « sexualisme » ou « sexualité ». Confusion que la BD opère elle-même à la page 180 en listant la « transsexualité » (avec deux s, tant qu’à faire) parmi les « orientations sexuelles » possibles. Alors que ça n’en est pas une, et qu’un sexologue devrait connaître cette distinction de base.

Une dernière bourde pour la route ? En page 183, l’auteur explique que « la LGBT défend les droits des lesbiennes, gays, bi, trans, mais aussi des asexuels et des queers ». Bourde, car on ne dit pas « la LGBT » puisqu’il ne s’agit pas du nom d’une association, mais d’une abréviation regroupant commodément les initiales de quatre des principales minorités d’orientation sexuelle ou d’identité de genre : les lesbiennes (L), gays (G), bisexuels (B) et trans (T). Là encore, je m’étonne qu’un sexologue professionnel commette une telle erreur (à moins, gardons espoir, qu’il ne s’agisse des séquelles d’une phase de corrections confiée à quelqu’un d’autre ?).

Conclusion : peut mieux faire

Le projet était prometteur, le résultat n’est pas fondamentalement mauvais mais me déçoit par son recours à des sources parfois datées et son niveau de rigueur très fluctuant, qui fait que c’est un ouvrage auquel je ne peux pas faire confiance. S’adresser à un large public de non-spécialistes ne peut pas autoriser à opérer tous les raccourcis et à laisser passer des erreurs patentes. Je ne peux donc pas recommander cette BD, car les erreurs que j’ai relevées sur les sujets que je connaissais bien (ou pour lesquels je disposais d’ouvrages spécialisés) me font craindre que le reste ne contienne d’autres amalgames ou erreurs que je n’aurais pas vus.

Rien de tout cela n’est incurable : il suffirait d’une nouvelle édition revue et corrigée pour remédier à bien des choses. Mais en attendant, je préfère vous conseiller de trouver d’autres livres sur la sexualité plus fiables.


Margaret Atwood, « The Penelopiad »

8 juillet 2019

Atwood-Penelopiad

Référence : Margaret Atwood, The Penelopiad, Edimbourgh, Canongate, collection « The Myths », 2005.

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« Maintenant que tous les autres sont à bout de souffle, c’est à mon tour de raconter ma petite histoire. »

« Dans le récit d’Homère dans L’Odyssée, Pénélope – femme d’Ulysse et cousine de la belle Hélène de Troie – est représentée comme l’épouse fidèle par excellence, et son histoire comme une leçon salutaire à travers les âges. Laissée seule pendant vingt ans quand Ulysse part combattre dans la guerre de Troie après l’enlèvement d’Hélène, Pénélope parvient, face à des rumeurs scandaleuses, à préserver le royaume d’Ithaque, à élever son fils têtu et à tenir à distance une centaine de prétendants, simultanément. Quand Ulysse rentre enfin chez eux après avoir enduré des privations, combattu des monstres et dormi avec des déesses, il tue ses prétendants et – curieusement – douze de ses servantes.

Dans une splendide réinvention contemporaine du récit antique, Margaret Atwood a choisi de remettre le soin de la raconter à Pénélope et à ses douze servantes pendues, demandant : « Qu’est-ce qui a conduit à la pendaison des servantes, et quelles étaient vraiment les intentions de Pénélope ? » Dans la réécriture éblouissante et ludique signée par Atwood, l’histoire devient aussi pleine de sagesse et de compassion qu’elle est obsédante, et aussi férocement divertissante qu’elle est dérangeante. Avec esprit et verve, mettant à contribution l’art de conteuse et le talent poétique pour lequel elle est elle-même réputée, elle donne à Pénélope une nouvelle vie et une nouvelle réalité – et se met en devoir de fournir une réponse à un mystère antique. »

Mon avis

Quand on n’a pas encore lu Margaret Atwood, on connaît en général son nom grâce à son fameux roman de science-fiction La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), adapté depuis pour le grand et le petit écran. Il se trouve qu’en m’intéressant aux romans inspirés par la mythologie grecque, j’étais tombé, il y a déjà assez longtemps, sur un roman d’Atwood beaucoup moins connu : The Penelopiad (traduit en français par L’Odyssée de Pénélope), qui m’avait rendu curieux. J’ai fini par mettre la main dessus et c’est même le premier livre d’Atwood que je lis, n’ayant pas encore découvert La Servante écarlate.

Comme ma traduction du quatrième de couverture vous l’aura appris, The Penelopiad est en bonne partie une réécriture d’une épopée grecque antique, l’Odyssée, qui raconte le retour d’Ulysse dans son royaume d’Ithaque et la façon dont il parvient à reprendre le pouvoir en dépit de la centaine de prétendants au trône qui ont investi le palais et pressent Pénélope, sa femme, de se remarier à l’un d’eux. Réécrire cette épopée du point de vue de Pénélope est une idée qui m’a paru très originale la première fois que j’ai entendu parler du roman. Renseignements pris, Atwood est loin d’être la première à l’avoir eue : plusieurs écrivaines, notamment des poétesses, l’ont fait au cours de la seconde moitié du XXe siècle, souvent dans une perspective féministe. Atwood ajoute cependant une autre idée,  plus rare et extrêmement intéressante : mettre en scène douze servantes du palais d’Ulysse pendues par le héros à son retour pour s’être acoquinées avec les prétendants en son absence. Ces servantes forment une sorte de chœur très librement inspiré des chœurs tragiques, qui alternent de chapitre en chapitre avec le monologue de Pénélope.

Dans les chapitres qui lui donnent la parole, Pénélope parle depuis l’au-delà, non pas dans l’Antiquité mais de nos jours : elle a pu, comme les autres morts, observer l’évolution du monde depuis l’Antiquité. Le parti pris n’est pas nouveau (Lucien de Samosate l’employait déjà dans ses Dialogues des morts) mais il est habile et peut donner pas mal de choses. Atwood prend à fond le parti de la désacralisation du grand classique : sa Pénélope écorne à plaisir les réputations d’Ulysse et d’un certain nombre d’autres héros et héroïnes, en particulier Hélène. Les traits d’esprit acides (faisant parfois preuve d’autodérision) fusent assez régulièrement. Dans le même temps, ces chapitres adoptent un autre parti pris assez contradictoire : celui d’une fidélité scrupuleuse à la lettre de l’épopée antique, dont les événements se produisent à l’identique, tout comme ceux d’autres mythes non présents dans l’Odyssée mais mentionnés par le roman au passage (sur la jeunesse d’Hélène, par exemple).

Cette volonté de désacralisation est une ficelle toujours amusante, puisque le prestige de l’Odyssée en tant que classique de la littérature mondiale demeure et qu’on est habitués à en entendre parler sur un ton sérieux. Il est tout de même loin d’être nouveau et j’ai presque pitié pour ce malheureux Ulysse, qui s’en est pris plein la figure dès l’Antiquité (Lucien de Samosate, encore lui, en faisait le parangon des menteurs au début de ses drôlissimes Histoires vraies) et dans nombre de livres plus récents, de l’Ulysse de Joyce à la Naissance de l’Odyssée de Giono en passant par l’excellent film des frères Coen O’Brother (et on pourrait en citer beaucoup d’autres). Autant pour l’originalité, donc, mais le résultat pourrait être réussi quand même, à condition de montrer un minimum de profondeur de réflexion et de travail de style.

Sur ce plan, je dois dire que j’ai été assez déçu. L’humour et les traits d’esprit prêtés par l’écrivaine à Pénélope sont inégaux. Certains font mouche, d’autres tombent à plat faute de réel fond derrière le tapage un peu clinquant du discours de la reine défunte, à qui Atwood donne quelquefois des airs délibérés de commérage revanchard qui ne vole pas toujours bien haut (j’ai ainsi été surpris par le traitement du personnage d’Hélène, mais j’y reviendrai). Les parti pris stylistique n’améliorent pas les choses : le vocabulaire est d’une simplicité qui confine au simplisme, et le ton familier, occasionnellement vulgaire, sent la subversion superficielle. Si le livre reste dans les mémoires, ce ne sera pas grâce à ses belles phrases ou à ses pages d’anthologie. Pour ce livre, Atwood aurait des leçons à recevoir de Yourcenar en matière de sens de l’épure. Amateur de longue date des opérettes d’Offenbach, qui s’en est pris à la mythologie grecque à deux reprises en donnant lieu aux deux chefs-d’œuvre que sont Orphée aux Enfers et la Belle Hélène, j’ai regretté les livrets de ces opérettes, qui font bien mieux en matière de parodie pleine d’humour et d’esprit. Il faut bien dire qu’Atwood, dans ces chapitres, donne l’impression d’enfoncer ostensiblement des portes déjà ouvertes.

J’avais entendu parler d’Atwood comme d’une grande écrivaine féministe. Elle ne devait pas être dans son meilleur jour en écrivant The Penelopiad : le résultat m’a paru assez inégal. Certes, Pénélope lézarde son image d’épouse parfaite, incarnation des vertus domestiques. Mais, dans le même temps, Atwood ne semble pas être parvenue à se libérer de la lettre des événements de l’Odyssée. Râleuse ou pas, Pénélope reste l’épouse fidèle dépeinte par l’épopée, alors qu’on connaît d’autres variantes du mythe où elle se montre infidèle. D’autres écrivaines ont opté pour des réécritures plus radicales où une Pénélope devenue infidèle se justifie et contre-attaque en rejetant Ulysse. Réécrire ce portrait d’épouse fidèle en refondant complètement la psychologie de Pénélope reste un parti pris possible qui ne manque pas non plus d’intérêt. Mais Atwood manque une autre occasion d’innover qui m’a là encore réservé une mauvaise surprise et une déception : c’est son traitement du personnage d’Hélène. Hélène, la femme infidèle par excellence, donne lieu chez Atwood à un portrait en bimbo nymphomane et narcissique qui ne manque pas d’humour, ni de vraisemblance psychologique de la part d’une Pénélope aigrie à de nombreux égards (et, à vrai dire, jalouse). Mais cela ne va pas bien loin, pas assez loin à mon goût. De nombreuses pages au sujet de la relation entre Hélène et Pénélope relèvent plus de la parodie mythologique façon soap, amusante sur l’instant mais assez oubliable, que d’une réinvention dotée d’une réelle personnalité.

Faut-il jeter The Penelopiad ? Non, car mon avis est trop sévère. C’est celui d’un passionné de mythologie qui a lu de nombreux textes antiques et de nombreuses réécritures. Si vous connaissez déjà bien les mythes grecs et que vous avez lu plusieurs réécritures de l’Odyssée, le roman d’Atwood n’a pas grand-chose à vous apporter et vous pouvez passer votre chemin. Mais si (comme la plupart des gens) vous ne connaissez pas spécialement les mythes grecs et si vous ignorez tout de Pénélope en dehors des informations de base sur son rôle dans l’Odyssée, alors The Penelopiad peut vous plaire, vous renseigner et vous faire rire, sans être un chef-d’œuvre d’écriture littéraire.

C’est tout ? Non ! J’en viens à ce qui m’a le plus intéressé dans le livre : les chapitres sur les douze servantes. Comme je l’ai dit, ils émanent de l’idée la plus originale du roman et ce sont aussi les plus novateurs sur à peu près tous les plans, bien qu’eux aussi m’aient semblé inégaux. Ces chapitres qui donnent la parole aux servantes exécutées par Ulysse prennent beaucoup plus de distance par rapport à l’épopée antique : ils se déroulent à des époques variables, parfois indéterminées, dans des lieux divers, et prennent toutes sortes de formes, de la chanson enfantine à la scène de théâtre en passant par la lamentation ou la chanson de marins. Les personnages des servantes, dont on ne sait à peu près rien dans l’Odyssée, Atwood leur redonne une épaisseur, un passé fait de souffrances et de brimades, une voix tout aussi acide que celle de Pénélope mais beaucoup plus nuancée et subversive.

Le potentiel de ces chapitres crève les yeux : il aurait fallu jeter tout le reste du brouillon et partir de ceux-là pour en faire tout le livre. Ils m’ont d’ailleurs en partie déçu précisément parce que leur idée de départ a un tel potentiel. Ils sont d’une grande théâtralité. Le roman a été adapté au théâtre : c’était encore le mieux qu’on pouvait en faire et je serais très curieux de voir ce que cela a donné. Le propos social et la posture métafictionnelle des servantes ont quelque chose de très brechtien : il y avait de quoi faire une excellente pièce. Comme dans les chapitres où Pénélope parle, la bonne idée retombe parfois à plat faute de réelle subversion ou d’une écriture suffisamment travaillée. Les chansons des servantes ne vont pas chercher bien loin à mes yeux : Atwood use (ce qui est bien) et abuse (c’est moins bien) du registre familier et enfantin dans son vocabulaire, sans aboutir à des résultats très intéressants en termes de sonorités, de rythme ou d’images. Mais cette moitié en pointillés du livre reste à mon sens la plus stimulante, et il en émerge, vers la fin, un chapitre excellent : le chapitre 26, « The Chorus Line : The Trial of Odysseus, as Videotaped by the Maids », une scène de théâtre aux allures de pièce en miniature. Ulysse y est jugé pour le meurtre des prétendants de Pénélope et il est sur le point de bénéficier d’un non-lieu quand les douze servantes font irruption dans la salle et l’accusent de les avoir assassinées, bouleversant le procès. C’est dense, c’est intelligent, c’est bien envoyé, ça traite tout un tas de questions sur l’épopée et sa postérité en peu de pages et j’y ai enfin trouvé du vrai féminisme littéraire en pleine forme.

L’approche adoptée par Atwood envers la mythologie grecque m’a paru osciller, en gros, entre une réécriture d’antiquisante, qui aurait consisté à se contenter de reprendre le dossier antique de l’Odyssée et de la société grecque antique pour relater les événements de l’épopée du point de vue de Pénélope, et une réécriture d’inspiration exclusivement contemporaine, qui se serait contentée de reprendre très librement les noms des personnages et le gros du canevas narratif pour produire un récit largement affranchi de sa source d’inspiration première. Atwood a essayé de faire les deux à la fois. De là cette Pénélope qui parle depuis les Enfers, mais de nos jours, mais se contente de raconter sa vie antique en dehors d’une ou deux allusions à Internet ou au tourisme qui font rire quelques secondes mais n’exploitent pas à fond toutes les possibilités offertes par le regard unique d’une héroïne grecque antique qui comparerait le monde qu’elle a connu au monde actuel. De là, aussi, ces douze servantes qui n’ont droit qu’à un chapitre sur deux et déploient une voix à la poésie très contemporaine, mais insuffisamment travaillée ou développée, parce qu’il y avait les autres chapitres à faire et qu’ils les interrompent une fois sur deux. Dommage. À mes yeux c’est un échec, mais un échec qui reste intéressant à lire.

J’ai été plus gêné, en revanche, devant le manque de documentation manifeste qui a présidé à l’écriture de ce livre. Atwood donne quelques explications sur sa documentation dans les « Notes » à la fin du volume. La malheureuse s’est appuyée en grande partie sur The Greek Myths de Robert Graves, un ouvrage d’études mythologiques complètement obsolète aujourd’hui, et qui ne devait déjà pas compter parmi les meilleurs de son temps à sa parution en 1955. Le problème apparaît pleinement au chapitre 24 « The Chorus Line : The Anthropology Lecture », où Atwood place dans la bouche des douze servantes une théorie apparemment empruntée à Graves, qui mélange un peu tout, la numérologie, les cycles lunaires, un brin de théorie du bouc émissaire à la René Girard, la déesse-mère, les Minoens, etc. C’est terriblement daté en termes d’histoire des religions, c’est sans doute aussi assez mal résumé, et même dans le cadre d’un roman à la construction volontairement disparate, ça paraît en décalage avec le reste.

Hélas, hélas, Margaret Atwood ! Qu’aurais-je pensé si j’avais lu The Penelopiad avant Lavinia d’Ursula Le Guin ? Sans doute pas du bien de ce chapitre, certes, et j’aurais quand même davantage été convaincu par le livre de Le Guin. Trois ans séparent la parution de The Penelopiad en 2005 de celle de Lavinia de Le Guin en 2008, magistrale réécriture de l’Énéide du point de vue d’un personnage féminin (beaucoup moins célèbre que Pénélope, cette fois-ci). Le Guin avait-elle lu The Penelopiad ? Le fait est qu’à mes yeux de lecteur ayant lu les deux romans, Lavinia peut être lu après coup comme une sorte de réponse à The Pénelopiad, et le moins qu’on puisse dire est que Le Guin fait mieux pour tout ce qui concerne tant la restitution que l’analyse et le commentaire d’une société antique et de sa religion ou encore la place qu’y trouvent les femmes. Comme la Pénélope d’Atwood, la Lavinia de Le Guin parle depuis les Enfers, mais Le Guin livre un propos beaucoup plus fouillé que quelques mots d’esprit amusants sur le tourisme en Grèce, et l’aspect métafictionnel de son livre me paraît, dans son propre genre très différent, arborer davantage de subtilité, de maturité et de maîtrise dans l’écriture.

Conclusion

Il y avait si longtemps que ce titre de The Penelopiad me faisait rêver, que j’en attendais sans doute trop. L’ombre du Lavinia de Le Guin planait peut-être encore excessivement sur ma lecture d’Atwood. Il va sans dire que ce n’est qu’un livre parmi d’autres de cette auteure, et que je compte bien lire quand même La Servante écarlate à l’occasion. J’ai gardé de The Penelopiad le sentiment persistant que le livre avait manqué de temps pour mûrir encore. Je me suis alors renseigné sur le contexte de son écriture. The Penelopiad est un roman de commande écrit pour le lancement d’une nouvelle collection chez l’éditeur britannique Canongate Books. D’abord partie pour réécrire un mythe amérindien, Atwood a rencontré des difficultés dans l’écriture de son livre et a fini par se tourner vers la figure de Pénélope. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le résultat aurait été meilleur si Atwood n’avait pas été contrainte par une date-butoir et avait pu prendre le temps de travailler son livre avant de le remettre à l’éditeur.

En dépit de mes nombreuses réserves, The Penelopiad est loin d’être entièrement mauvais et reste très recommandable pour qui n’a pas ou peu lu de réécritures de mythes. Il risque surtout de décevoir les gens qui ont déjà lu d’autres réécritures, ou qui cherchent un chef-d’œuvre à la hauteur de la Naissance de l’Odyssée de Giono ou du Lavinia de Le Guin.

Dans le même genre

J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Lavinia d’Ursula Le Guin. Qu’y a-t-il d’autre en matière de réécritures mythologiques consacrées à des personnages féminins ? Parmi les parutions récentes, il y a Circé de Madeline Miller (qui s’était lancée dans l’écriture avec Le Chant d’Achille, consacré au héros de l’Iliade). Je ne l’ai pas encore lu, je ne sais pas ce qu’il vaut. Du côté de la bande dessinée, en revanche, j’ai énormément apprécié Médée de Nancy Peña et Blandine Le Callet, qui, en quatre tomes, relate la vie de Médée racontée par elle-même, dans une série au scénario très fouillé mais aussi accessible que son dessin en ligne claire.


Anne-Marie du Bocage, « Les Amazones »

29 avril 2019

DuBocage-Amazones

Référence : Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, tragédie. En cinq actes, Paris, chez F. Merigot, 1749, avec approbation et privilège du Roy. Réimpression à la demande du fichier numérisé de l’édition sur Gallica : Paris, Hachette/Bibliothèque nationale de France, sans date (commande passée en décembre 2018).

Une tragédie mythologique

Les Amazones est une tragédie mythologique dont le sujet s’inspire directement des auteurs antiques grecs et romains. L’action de la pièce se déroule à Thémiscyre, la capitale du royaume des Amazones, sur les bords du fleuve Thermodon. Au moment où la pièce commence, les Amazones, menées par leur reine Orithyie (orthographiée Orithie dans le texte), viennent de remporter d’éclatantes victoires contre le peuple voisin des Scythes, mené par le roi Gélon, mais aussi contre les Athéniens conduits par Thésée, qu’elles ont fait prisonnier. La question qui se pose alors est de savoir que faire du héros. En vertu des lois des Amazones, d’où l’amour est banni, tout homme capturé doit être mis à mort, et c’est ce que le peuple des Amazones réclame à la reine, par la bouche de la cheffe des armées, Mélanippe, de loin la plus belliqueuse de toutes. Mais Orithye temporise et tarde à trancher, laissant Thésée libre de ses mouvements en son palais dans l’intervalle.

La raison en est simple : la reine Orithye est tombée amoureuse de Thésée. Elle s’en ouvre à son amie intime, Antiope, princesse héritière du trône, et la presse de faire la cour à Thésée pour elle. S’il se laisse fléchir, Orithye est prête à tout pour le sauver ; sinon, dans sa colère, elle oubliera ses sentiments et trouvera enfin le courage de le faire exécuter. Mais Antiope a également un secret. Si Thésée a été capturée, c’est parce qu’au beau milieu de la mêlée, ébloui par la beauté d’une Amazone blessée, il a pris sa défense et a couru des risques inouïs, au point de se laisser isoler de ses troupes, emporter et capturer. Or cette Amazone, c’est elle… et elle nourrit également des sentiments pour le héros. Ce double affrontement, entre le sentiment et le devoir et entre deux amies devenues rivales, forme le cœur du mécanisme tragique, de la « machine infernale » que la capture de Thésée enclenche au palais de la reine des Amazones.

Une tragédienne à redécouvrir

J’ai découvert l’existence de Mme Du Bocage grâce au manuel scolaire Des femmes en littérature. 100 textes d’écrivaines à étudier en classe, coédité par Belin et les éditions Des femmes l’année dernière. Grand amoureux des mythes et par ailleurs pas du genre à refuser de beaux vers, j’ai été très heureux d’apprendre qu’une tragédie avait été consacrée aux Amazones dès le XVIIIe siècle, non pas par Corneille, Racine ou Rotrou, mais bien par une femme : Anne-Marie du Bocage (orthographié à l’époque « Boccage »), déjà connue à l’époque pour ses poèmes et pour une traduction du Paradise Lost de Milton. Les Amazones, lu et approuvé pour la représentation par nul autre que Fontenelle, semble avoir remporté un succès net, en dépit de quelques commentateurs immondément sexistes cités par son article sur Wikipédia (mais non sourcés pour le moment). Entre autres œuvres postérieurs, Mme du Bocage consacre une épopée à l’exploration des Amériques par Christophe Colomb. C’était l’une des premières femmes à s’illustrer dans ces deux grands genres poétiques, genres « nobles » par excellence, jusqu’alors pratiqués exclusivement par des hommes. Par quel mystère a-t-elle été oubliée en dépit de ses succès et de son statut de pionnière ? Je vais encore faire les gros yeux à la postérité, cette marionnette dont les ficelles ont été trop longtemps orientées par des mains mâles.

À la question, légitime, qui demanderait si cette pièce a d’autres mérites que d’avoir été écrite par une femme à une époque où c’était rare, je peux répondre : oui, sans hésitation. Son sujet est original (j’ai découvert depuis d’autres pièces consacrées aux Amazones au XVIIIe siècle, mais pas sous le même angle) et rien que son trio d’Amazones dans les rôles principaux suffit à justifier sa lecture. Les dilemmes, les craintes et les colères d’Orithye, d’Antiope et de Mélanippe sont dépeints en répliques d’une belle énergie, qui montrent une grande habileté à saisir les subtilités des passions humaines. La pièce est bien construite et son sujet, inspiré de personnages et d’épisodes célèbres sans coïncider tout à fait avec eux, rend sa découverte d’autant plus pleine de suspense, car rien ne permet de savoir comment la pièce va se terminer. On se doute que l’introduction de l’amour au pays des Amazones aura des conséquences funestes pour elles, tandis que Thésée, normalement, survit pour poursuivre son règne à Athènes et ses exploits ; mais qu’arrivera-t-il au juste ? Je me garderai bien de vous le dire, mais j’ai apprécié le choix d’un dénouement qui n’était pas celui auquel on pourrait s’attendre.

Dans un genre dominé par les figures féminines solitaires (Médée, Phèdre, Andromaque, Antigone), isolées parmi les hommes en dehors de confidentes occasionnelles et effacées, il est passionnant de voir le mécanisme tragique transposé dans un environnement entièrement féminin, où Thésée n’est qu’un enjeu. Le personnage du héros athénien apparaît d’ailleurs bien pâle par rapport aux héroïnes véritables de la pièce : il est manifeste qu’il n’est qu’un personnage secondaire, catalyseur du conflit davantage qu’acteur, bien que ses choix conditionnent et entretiennent l’engrenage tragique. Il ne reprend davantage le devant de la scène que vers la fin. J’ai noté avec intérêt, d’ailleurs, que plus la tragédie avance, plus les hommes réinvestissent la scène, cernant et contraignant de plus en plus le royaume des Amazones (même si pas toujours de la façon qu’on pourrait croire).

Au moment où j’écris, il n’existe pas d’édition des Amazones aisément accessible au grand public. L’édition que je chronique ici est une impression à la demande et à l’identique de la première édition du texte en 1749, sous une reliure brochée et une couverture souple. Dépourvue d’introduction ou de notes qui en éclaireraient le contexte ou les difficultés de langue propres à une œuvre de cette époque, cette édition présente des obstacles typographiques à la lecture pour qui n’a pas un peu tâté des ouvrages anciens : par exemple, elle utilise le s long ſ, ancienne forme du s qui ressemble furieusement à un f, ce qui peut donner l’impression trompeuse que tous les personnages parlent comme le chat Grosminet (« Reine, dont les vertus paſſent l’éclat du thrône… ») et altère quelque peu l’atmosphère solennelle de la tragédie. J’ai pu surmonter l’obstacle sans problème, mais le lectorat grand public, notamment les élèves et les étudiants, ne devrait pas avoir à se le coltiner.

Il existe, depuis peu, deux éditions scientifiques de la pièce, qui la regroupent toutes les deux avec d’autres tragédies de la même époque : le tome II de l’anthologie Femmes dramaturges en France, 1650-1750, réunie par Perrine Gethner en 2002, et le tome IV de l’ouvrage collectif Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, réuni par Aurore Evain, Perry Gethner et Henriette Goldwyn en 2015. Mais ce sont d’épais et coûteux volumes, destinés à un public d’universitaires ou d’étudiants spécialisés. L’étape d’après – et je me joins à celles et ceux qui l’appellent de leurs vœux – serait une édition de la pièce seule, avec apparat critique, dans une édition de poche plus accessible. De cette façon, la pièce pourrait, pourquoi pas, figurer bientôt au programme d’un concours ou d’un examen. Il me paraît indéniable qu’elle présente l’intérêt littéraire nécessaire pour cela. Plus généralement, une réédition commentées des œuvres complètes de Mme du Bocage ne serait pas un luxe.

Une telle tragédie ne manquerait pas, non plus, d’alimenter l’inspiration des artistes, à commencer par les troupes de théâtre, qui feraient bien de s’y intéresser. Je rêve aussi à ce que les dramaturges et metteuses en scène d’aujourd’hui pourraient créer en s’inspirant librement du sujet de la pièce pour en écrire et en monter une au goût du jour.


[Film] « Mary Shelley », de Haifaa al-Mansour

2 avril 2019

AlMansour-MaryShelley

Référence : Mary Shelley, film britannique réalisé par Haifaa al-Mansour, produit par Gidden Media, HanWay Films et Parallel Films, 120 minutes, sorti au Royaume-Uni le 6 juillet 2018 et en France le 8 août 2018.

Comment Mary Wollstonecraft Godwin devint Mary Shelley

Nous sommes en 1814. Mary Wollstonecraft Godwin est la fille d’une pionnière de la pensée féministe, Mary Wollstonecraft, qui a publié notamment une Défense des droits de la femme en 1792, et d’un homme de lettres, William Godwin. Femme hors du commun, la mère de Mary conspuait tant le patriarcat de son siècle que l’institution du  mariage ; elle n’avait pas hésité à avoir des liaisons et à concevoir un enfant hors mariage, sans craindre le scandale. Par malheur, la mère de Mary est morte quelques jours à peine après la naissance de la petite fille. Mary a donc été élevée par son père, qui s’est remarié quelques années après avec Mary Jane Clairmont, laquelle a déjà des enfants de son côté elle aussi et les favorise par rapport à ceux de son nouveau mari.

Mary a reçu une éducation inhabituellement poussée pour une jeune fille de son époque. Elle a dix-sept ans, elle est pleine de vivacité de de curiosité… et elle se passionne pour les romans gothiques : à vrai dire, elle écrit même des histoires d’horreur en secret. Elle apprécie peu sa belle-mère, mais s’entend bien avec sa belle-sœur, Claire Clairmont, avec laquelle elle partage lectures et confidences. Pendant ce temps, son père, libraire et éditeur, s’arrache les cheveux car ses affaires vont mal.

C’est dans ce contexte de tensions que Mary rencontre Percy Shelley. Un peu plus âgé qu’elle, il est cependant jeune, beau, poète, lecteur vorace, et il défie les conventions. C’est le coup de foudre. Mais voilà que le père de Mary s’avère beaucoup plus conformiste que sa défunte femme. Percy Shelley ? Mais il est déjà marié ! L’amour libre ? Hors de question ! Le scandale serait trop lourd à porter ! Mary finit ne plus y tenir : elle a trop envie de marcher sur les pas de sa mère, de mettre ses idées en pratique, de défier les mœurs rigides de son époque, de vivre une vie romanesque en même temps qu’elle lit et écrit. Elle s’enfuit de la maison paternelle en compagnie de Percy, en emmenant Claire Clairmont. Ce voyage est le premier pas d’une relation tumultueuse, qui l’amène à rencontrer de nombreux écrivains et hommes de lettres, dont le sulfureux poète Byron. C’est au cours d’un séjour en Suisse, sur les rives du lac Léman, deux ans plus tard, que Mary, inspirée par les soirées pluvieuses passées au coin du feu à parler d’histoires de fantômes avec Percy, Byron et leurs amis, conçoit l’idée qui aboutira en 1818 à la publication de son premier roman : Frankenstein ou le Prométhée moderne, considéré actuellement comme l’un des tout premiers romans de science-fiction.

Une rude époque

On peut dire qu’aux yeux du grand public, la réputation de Mary Shelley elle-même a été largement éclipsée par celle du personnage de Frankenstein, qui lui-même est très souvent oublié au profit de sa créature (Frankenstein étant le savant qui crée un être vivant, lequel n’a pas de nom), qui elle-même disparaît sous une multitude d’adaptations et de représentations monstrueuses très simplifiées par rapport au portrait nuancé qui est fait du « monstre » dans le roman de Shelley. Voilà pourquoi ce n’est pas un luxe de consacrer un film à Mary Shelley, de relater comment a-t-elle eu l’idée d’écrire Frankenstein et quelles difficultés elle a dû surmonter dans sa vie.

Et les difficultés n’ont pas manqué ! Comme beaucoup de films biographiques récents consacrés à des écrivains, Mary Shelley se concentre sur la genèse d’une plume, la période qui va de la jeunesse de l’autrice jusqu’au moment où son talent est reconnu. Dans le cas de Mary Shelley, c’est une période courte : quatre années à peine séparent sa rencontre avec Percy et la parution de Frankenstein. Mais ce sont de rudes années. La première chose que le film montre bien, c’est à quel point les protagonistes de cette (més)aventure sont jeunes. À dix-sept ans, Mary est encore une adolescente avec des rêves, des idéaux et de l’audace plein la tête, qui brave vaillamment la société sans prévoir à quel point le prix pourrait en être dur à payer (notamment dans la rupture avec son père). Quant à Percy, c’est certes un poète brillant, mais il s’avère être aussi un flambeur à qui l’argent semble brûler les doigts. Il veut mener une vie romanesque et pleine d’aventures, mais il comprend un peu tard que sa famille ne va pas continuer à financer tout ça sans rien dire, et qu’il va devoir trouver de l’argent pour nourrir et loger sa nouvelle famille, y compris le futur enfant de Mary…

Mary découvre aussi que Percy ne déborde pas non plus d’humanité envers les femmes qu’il séduit. Rappelez-vous : Percy est déjà marié quand il rencontre Mary. Et il se montre si odieux avec sa femme qu’il la pousse au suicide. De quoi susciter quelques questions chez Mary. Et ses amis ? Byron, par exemple ? Lui aussi est un bel homme, un noble plein d’assurance (c’est qu’il est Lord Byron, s’il vous plaît), un poète brillant (une véritable star de son vivant) et un homme qui défie les conventions (il ne séduit pas que des femmes)… mais il peut aussi s’avérer toxique. La malheureuse Claire Clairmont, qu’il a séduite, s’en rend compte à ses dépens.

La jeune Mary Shelley et son compagnon (ils se marient quelques années après) connaissent donc la détresse financière, la pauvreté et la précarité. Mary, enceinte, devient mère… pour peu de temps, par malheur. Le film évoque avec justesse cette horreur qui n’a rien de surnaturel et qui a frappé de plein fouet la jeune écrivaine. Une manière de rappeler qu’il n’y a pas toujours besoin d’aller chercher très loin pour savoir comment une jeune femme a pu concevoir l’envie et même le besoin de relater une histoire aussi sombre que celle de Frankenstein.

Les monstres naissent au sec sous la pluie

Cependant, le film s’adonne à l’exercice classique de la mise en scène de l’inspiration. Là aussi, on trouvera des rappels utiles sur le contexte de l’élaboration du roman, à commencer par la fascination générale de ce début de XIXe siècle pour l’énergie électrique, qu’on pense être à la source même de la vie. Mais Mary Shelley s’inscrit aussi dans la continuité du roman gothique qui s’est développé à la fin du XVIIIe siècle (l’un des premiers livres marquants du genre est Les Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe, que je n’ai pas encore lu, mais dont le seul titre emballe mon imagination : si le nom « Udolphe » ne vous semble pas l’archétype du nom propre évocateur pour une histoire de mystères, je ne sais pas ce qu’il vous faut). L’époque est aussi celle des premières histoires de vampires inspirées du folklore de la Hongrie, des Balkans et de la Grèce.

Les circonstances de la première idée de Frankenstein sont devenues fameuses, et sont dûment reconstituées : ce séjour en Suisse, sur les bords du lac Léman, pendant un été pourri en 1816, où pluie et orages contraignent tout un groupe d’amis, dont Mary, Percy, Byron et le docteur Polidori, à rester au sec et au chaud. C’est pour passer le temps plus agréablement que Byron décide de lancer un défi littéraire : écrire chacun une histoire fantastique. Sans cette météo infâme, la littérature britannique aurait été privée de plusieurs textes célèbres. Outre que c’est ce défi qui donne à Mary Shelley l’occasion d’écrire ce qui deviendra Frankenstein, le docteur Polidori, injustement oublié sous nos latitudes, écrit à cette occasion une nouvelle intitulée The Vampyre (Le Vampire, qu’on écrivait avec un y à l’époque : on aurait dû continuer, c’était très évocateur). Classique, me direz-vous ? Pas à l’époque : on est près de 75 ans avant la parution du Dracula de Bram Stoker et c’est The Vampyre qui, sans innover totalement, a le mérite d’avoir popularisé ce type d’histoire, avant d’être oublié au profit de personnages plus récents. Plus loin dans le film, Polidori et Mary Shelley se lient d’amitié et le docteur confie à la jeune écrivaine que le vampire lui a été inspiré par… mais enfin, vous verrez, c’est amusant. Cela paraît un peu trop bien ficelé pour être vrai, mais, à jeter un œil sur la documentation, il semble que ce soit bel et bien le cas.

La lutte pour la reconnaissance, encore et toujours

Le roman une fois écrit, de nouvelles épreuves attendent Mary Shelley. C’est qu’à cette époque, il n’est pas convenable pour une femme d’écrire, et surtout pas d’écrire une histoire aussi horrible. Pour faire paraître l’ouvrage, Mary doit renoncer à y faire figurer son nom. Que pensent les lecteurs ? Que c’est son mari Percy qui l’a écrit, bien sûr ! On pourrait songer un peu vite : « C’est normal, c’était il y a deux siècles ». Ce qui est terrible, c’est de se rendre compte que, de Sappho à Colette en passant par Anne-Marie du Boccage ou Georges Sand, les femmes ont bavé pendant des millénaires pour faire reconnaître leur travail et leur talent – et pour le faire reconnaître durablement.

En somme, Mary Shelley est un film biographique classique mais de très bonne facture. Les acteurs sont très convaincants (Elle Fanning et Douglas Booth, dans les rôles de Mary et Percy, suffisent à porter le film, mais les seconds rôles ne sont pas en reste). La reconstitution historique m’a semblé soignée, tout comme les ambiances de couleur et surtout de lumière, tout en clairs-obscurs.

Le film s’achève quelque temps après la parution de Frankenstein. Par rapport aux films précédents consacrés à Mary Shelley, celui-ci semble moins exclusivement centré sur les circonstances de la première rédaction du roman. D’ailleurs, un film ne peut pas parler de tout. Mais tout de même : c’est une nouvelle occasion manquée pour faire redécouvrir au grand public le reste de l’œuvre de Mary Shelley. Car Mary Shelley n’a pas écrit que Frankenstein. On lui doit plusieurs romans dans plusieurs genres, de la science-fiction philosophique (Le Dernier Homme, en 1826, raconte la fin de l’humanité) à l’étude psychologique réaliste (Falkner en 1837) en passant par la fiction autobiographique (Matilda en 1819), mais aussi deux récits de voyages, de nombreuses nouvelles, un conte pour enfants, des articles… Curieuse habitude de la postérité que de réduire bien des auteurs à une toute petite partie de leur œuvre !

Mais n’en demandons pas trop à un film qui, plus encore qu’un livre, doit se plier à de multiples contraintes : Mary Shelley est un film solide, prenant, instructif et plaisant à la fois, qui ne pourra pas manquer de vous donner envie de lire ou de relire Mary Shelley (j’ai justement consacré mon billet suivant à Frankenstein ou le Prométhée moderne), et pourquoi pas aussi Percy Shelley, Byron et Polidori.


[BD] « IRL. Dans la vraie vie », Cory Doctorow et Jen Wang

18 mars 2019

WangIRL

Référence :  Jen Wang (texte d’après la nouvelle Anda’s Game de Cory Doctorow, dessin et couleur), IRL. Dans la vraie vie, Talence, Akiléos, 2015, 192 pages (première édition : In Real Life, New York, First Second Books, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Anda aime Coarsegold Online, le jeu de rôle en ligne massivement multijoueur sur lequel elle passe le plus clair de son temps libre. C’est un endroit où elle peut être un leader, une combattante, une héroïne. Un endroit où elle peut rencontrer des gens du monde entier et se faire des amis. Mais tout se complique le jour où Anda se lie d’amitié avec un Gold Farmer, un enfant chinois pauvre dont l’avatar recueil[le] illégalement dans le jeu des objets de valeur pour les revendre aux joueurs des pays développés. Ce comportement va à l’encontre des règles de Coarsegold, mais Anda réalise rapidement que les questions de bien et de mal sont beaucoup moins simples quand la vie d’une personne réelle est en jeu. »

Mon avis

Ayant adoré Le Prince et la Couturière de la même auteure (j’ai vu avec plaisir que l’album avait obtenu un Fauve d’or à Angoulême fin janvier), j’ai lu avec beaucoup de curiosité IRL. Dans la vraie vie, dont l’histoire est assez différente. L’intrigue s’inspire d’une nouvelle ou courte novella, Anda’s Game, publiée le 15 novembre 2004 dans le magazine Salon par l’écrivain canado-britannique Cory Doctorow et reprise depuis dans plusieurs anthologies (vous pouvez trouver plus de détails sur la fiche de la nouvelle sur l’Internet Speculative Fiction Database ; en revanche, je n’en connais pas de traduction française). À cette histoire, Jen Wang apporte son talent de scénariste et de dessinatrice. On y trouve le trait rond, les visages expressifs et la mise en page très dynamique qu’elle a déployé par la suite dans Le Prince et la Couturière, mais avec deux types de décors bien distincts : le quotidien d’Anda (le collège, la maison familiale, les cybercafés) et l’environnement virtuel de Coarsegold Online (dont Jen Wang invente l’interface graphique et l’univers de fantasy).

Dès la préface, l’album développe un propos engagé : il s’agit de parler de jeux vidéo… et d’économie. On comprend vite en entamant la lecture de la BD proprement dite. De jeu vidéo, il en est question tout de suite, mais du point de vue de jeunes filles. Anda et ses camarades sont des joueuses passionnées de jeux vidéo, mais elles sont habituées à n’incarner que des personnages masculins par peur des réactions sexistes qu’entraînent invariablement les personnages féminins de la part des joueurs. Tout commence quand une représentante de la guilde des Farenheits,  un groupe exclusivement composé de joueuses, vient recruter plusieurs collégiennes pour les encourager à s’enhardir en ligne (… et leur vendre des abonnements à un jeu dont on apprend par la suite qu’il lui rapporte de l’argent). Ainsi, d’emblée, la BD s’inscrit dans les problèmes de société actuels, avec netteté mais sans prendre de gros sabots. Anda se porte volontaire et on repasse à des problèmes typiquement adolescents : la négociation avec sa mère pour se faire offrir l’abonnement, l’inscription, la socialisation en ligne, l’envie de faire ses preuves auprès des autres.

L’économie des jeux vidéo est loin de se résumer au paiement du jeu : pour nombre d’entre eux, et notamment les jeux vidéo de rôle massivement multijoueurs en ligne (les MMORPG) dont s’inspire Coarsegold Online, elle comprend l’usage de tout un tas de fonctionnalités payantes optionnelles, mais qui procurent vite des avantages aux joueurs les plus riches. À cela s’ajoute la pratique du farming (« culture » ou « exploitation en ferme », du verbe to farm signifiant « cultiver dans une ferme »). C’est une pratique d’optimisation d’un personnage qui relève pratiquement de la triche, puisqu’elle consiste à répéter la même action un grand nombre de fois dans le jeu à seule fin d’accumuler, selon les cas, des points d’expérience, des pièces d’or, etc. qui permettent au joueur de rendre son personnage plus puissant à coups de montées de niveau rapides. C’est cette pratique qu’Anda va découvrir dans Coarsegold Online.

L’équipe de supervision du jeu offre en effet de rémunérer des joueuses pour éliminer les personnages qui s’adonnent au farming. « Gagner de l’argent de poche supplémentaire en jouant ? Cool ! » se dit Anda, comme sans doute beaucoup d’ados le penseraient à sa place. Et de massacrer des personnages sans complexe… au début. Un jour, elle noue contact avec un de ces personnages et se rend compte qu’il est lui-même payé pour faire du farming pour le compte de joueurs riches. Sauf que lui ne gagne pas d’argent de poche : il gagne sa vie tout court. Autrement dit, ce qui n’est qu’un loisir pour la jeune fille aisée qu’est Anda forme le travail quotidien de ce joueur, non pas un ado mais un enfant, contraint de jouer des dizaines d’heures par semaine, au point qu’il en a mal au dos comme un vieillard.

En dépit du caractère fictif des personnages et du jeu vidéo Coarsegold Online, l’intrigue est très réaliste, puisqu’elle évoque des technologies et des situations très actuelles, du sexisme aux inégalités de richesse entretenues par l’économie des jeux vidéo, bien qu’on ne soit pas en reste de fantasy grâce aux scènes qui se déroulent dans l’univers du jeu. Derrière Coarsegold Online, on peut aisément reconnaître les classiques du MMORPG comme World of WarCraft. À vrai dire, en d’autres temps, le sujet n’aurait pas déplu à un Zola (le quotidien des farmers penchés sur leur écrans et devant tenir des cadences infernales n’est pas loin d’un véritable Germinal du virtuel) ou à un Maupassant, voire un peu avant, à un Voltaire (on aurait pu écrire : « C’est à ce prix que vous avez des XP en Europe »…). Il est abordé ici avec ce qui semble au prime abord être de la légèreté – un récit de formation coloré et optimiste d’une adolescente au départ un peu timide et embarrassée d’elle-même – mais qui devient vite sérieux à mesure qu’Anda découvre la réalité sordide qui se cache derrière les fonctionnalités payantes de Coarsegold Online et la pratique du farming. L’optimisme demeure, mais il se fait plus exigeant : dès lors qu’Anda veut rester intègre, elle prend conscience qu’elle doit essayer de changer les choses de son mieux… et que c’est loin d’être facile.

Bien ficelée, l’histoire développe un propos engagé et nuancé à la fois. Anda va de découverte en déconvenue, se trouve peu à peu en rupture vis-à-vis des Farenheits, de sa mère, voire de l’enfant qu’elle prétend aider, mais, loin de se désespérer, elle réagit, s’indigne, se documente, met en place des moyens d’agir… dans la vraie vie, puisque l’enjeu réel est là, même quand on joue à un jeu vidéo. IRL nous rappelle ainsi utilement l’ampleur des enjeux qui se cachent dans les coulisses de l’industrie du divertissement.

Que trouver à dire au chapitre des défauts ? Les esprits pessimistes pourraient reprocher à l’album son dénouement, les adeptes de l’originalité à tout crin y reconnaîtront des ficelles classiques, et les esprits chagrins jugeront peut-être la mise en page un peu trop aérée… Ce serait oublier que le but de l’album ne réside visiblement pas dans l’invention d’un parcours original, mais au contraire dans l’évocation d’une histoire réaliste, partant du quotidien d’un personnage comme vous et moi auquel on s’identifie aisément, et qui nous emmène sans aucune difficulté jusqu’à des questions d’économie dont on ne soupçonnait parfois pas même l’existence avant d’ouvrir l’album. Qu’on adhère ou non à l’optimisme de son propos, on ne peut que saluer l’habileté et le dynamisme avec lesquels l’album traite, avec clarté et subtilité, toute une palette de thèmes, de l’adolescence à l’économie et à la lutte pour les droits sociaux en passant par le sexisme, l’amitié en ligne ou les différentes formes de lutte et d’héroïsme – le tout dans une histoire que j’ai trouvée plaisante, accessible et vraisemblable. Une réussite à mes yeux, qui me confirme dans l’idée que Jen Wang est une auteure à suivre.


[Méta] Pense-bête : n’oublie plus les écrivaines, bougre d’âne

8 mars 2019

En règle générale, je préfère éviter ici les billets du type « méta-discours ». Je préfère l’équation « un billet = un livre (ou un film) ». Ce blog est avant tout une bibliothèque. Il doit y avoir beaucoup de livres (et de films). Le maximum. Non, encore plus que ça. (Vous saisissez l’idée.)

Cependant, en cette journée des droits des femmes, j’aimerais partager un constat que j’ai fait vers le milieu de l’an dernier, au printemps 2018, en examinant mes publications passées sur ce blog. Un constat qui m’a flanqué la honte aux yeux de moi-même. J’avais tout simplement chroniqué à une écrasante majorité des livres écrits par des hommes, ainsi que des BD écrites et/ou dessinées par des hommes, et des films réalisés par des hommes. Le tout sans m’en rendre compte.

Il faut ajouter à ce constat quelques éléments de contexte. Premièrement : bien que « Les Festins de Pierre » aient été créés en juillet 2012 (bientôt 7 ans, mazette), je les ai longtemps alimentés de manière assez chaotique, et ce n’est que vers la fin de 2017 que j’ai réussi à faire prendre au blog un rythme de croisière, à raison d’un billet toutes les deux semaines, le lundi matin. Avant cela, je n’avais aucune politique éditoriale cohérente, hormis des élans ponctuels qui pouvaient généralement se résumer en deux formulations : a) « Aaaaah ça fait six mois que je n’ai rien posté, vite, je dois bloguer quelque chose, n’importe quoi » ou b) « Aaaaah ce livre/film est excellent, il faut absolument que j’en parle à tout le monde, que je l’offre à tou-te-s mes ami-e-s et que j’en placarde de longs extraits sur tous les murs de la ville » (qu’on se rassure sur ma santé mentale : je force légèrement le trait). Si j’avais été plus organisé, je me serais peut-être rendu compte de tout ça plus tôt.

Deuxièmement : plus j’ai avancé dans ma vie, plus j’ai soutenu (ou cru soutenir) les causes féministes et la lutte contre le sexisme, au même titre que je soutiens les combats visant à défendre et renforcer le respect des droits humains. Et plus j’ai tenté de vivre une vie en accord avec ces causes, à commencer par ce que je pouvais faire à mon échelle au quotidien. Autant dire que je n’ai pas été heureux de me rendre compte de cette disproportion entre écrivains et écrivaines dans les pages de ce blog.

Précisons un peu les choses. En termes de statistiques, l’inégalité varie selon qu’on examine les livres, les BD ou les films.

  • Livres. On est à à peine un peu plus d’un quart de billets consacrés à des livres d’écrivaines. 84 billets, dont 21 écrits par une femme, 1 écrit et illustré par deux femmes, 1 co-écrit par un homme et une femme et 1 anthologie co-dirigée par un homme et une femme mais ne comprenant que des nouvelles écrites par des hommes. Bref, sans être le vide intersidéral, ça ne va pas du tout.
  • Bandes dessinées. C’est la rubrique la plus proche de la parité en termes de visibilité des femmes. 11 billets, dont 4 écrites et dessinées par une femme et 1 co-scénarisée par un homme et une femme et dessinée par un homme. Bon. Il y a de l’espoir, on est presque à 50/50 (et on l’atteindra la semaine prochaine avec la chronique d’une deuxième BD de Jen Wang, dont j’ai chroniqué récemment Le Prince et la Couturière).
  • Films :  Je parlais du vide intersidéral plus haut : sur 25 films chroniqués, seuls 2 sont les œuvres de réalisatrices.

D’où vient cette inégalité si prononcée ?

Vient-elle du fait que j’ai lu moins d’écrivaines que d’écrivains ? J’ai toujours eu des écrivaines parmi mes auteurs favoris, qu’elles soient classiques (Marguerite Yourcenar, Virginia Woolf) ou récentes (Mélanie Fazi). Mais, globalement, je pense que je lisais moins de livres d’écrivaines que d’écrivains jusqu’à il y a un peu moins de deux ans, quand une visite m’a fait redécouvrir complètement George Sand et que je me suis intéressé consciemment aux écrivaines classiques oubliées ou distordues par la postérité.

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George Sand peinte par Auguste Charpentier en 1838.

Vient-elle du fait que je chronique moins les livres d’écrivaines que les livres d’écrivains ? Une précision, d’abord : les livres que je chronique ici ne reflètent pas la totalité de mes lectures, mais seulement une partie, car j’ai plus de temps pour lire que pour bloguer et je lis plus vite que je ne blogue. Je dois donc opérer des choix parmi mes lectures. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? À la réflexion, j’ai dû m’avouer que j’avais parfois trop mis de côté des livres, BD ou films faits par des femmes. Pourquoi ? Sont-ce des points de Côté Obscur ou de Perfidie accumulés sans m’en apercevoir ? Est-ce une série de coïncidences (mais ça fait beaucoup de coïncidences) ? Aucune idée.

Il m’arrive parfois de reporter le moment de chroniquer un livre par peur de ne pas arriver à lui consacrer un billet de blog aussi approfondi et bien fait que je le voudrais. Plus un livre me passionne et m’impressionne, plus j’ai envie de m’attarder sur lui, d’en proposer une analyse nuancée, d’ajouter des comparaisons avec d’autres livres, etc. Et naturellement, si c’est un classique, cela peut devenir franchement intimidant. Par exemple, j’ai lu il y a quelques mois le magistral Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, mais j’aimerais en dire quelque chose de pas trop stupide et cela prend du temps. La même raison m’a fait différer longtemps mes premiers billets sur les livres d’Ursula Le Guin (The Left Hand of Darkness et Lavinia), dont la découverte a formé une véritable révélation et qui figure désormais parmi les plus grands noms des littératures de l’imaginaire à mes yeux, aux côtés d’écrivains aimés de longue date comme J.R.R. Tolkien ou Ray Brabdury. Cependant, là encore, cela ferait beaucoup de coïncidences, car je ne lis pas que des classiques, loin de là. Et puis c’est loin d’être toujours vrai (sinon ce blog serait un instrument de torture compliqué et non un loisir).

Est-ce que j’ai entendu moins parler des écrivaines que des écrivains, ou est-ce que j’aurais été moins incité à les lire ? (Autrement dit : est-ce un peu de la faute de la société et pas seulement de la mienne ?) Oui et non. Non, parce que j’ai été incité à lire des écrivaines et pas seulement des écrivains, aussi bien dans un cadre scolaire (Yourcenar, par exemple, est une découverte faite par le biais du collège, avec les Nouvelles orientales que j’espère bien chroniquer ici un jour) que par les canaux d’information liés aux autres genres littéraires que j’affectionne et qui sont moins présents dans les programmes scolaires et universitaires (la fantasy, le fantastique, la science-fiction). Mais oui tout de même un peu, à en juger par les inégalités criantes qui persistent, encore aujourd’hui, entre écrivains et écrivaines dans le choix qui président à la rédaction des manuels scolaires (voyez cette étude relayée dans Libération en janvier 2018 et cette initiative des éditions Des femmes qui ont lancé fin 2018 un manuel scolaire comprenant uniquement des textes d’écrivaines pour contrebalancer la forte majorité masculine dans les manuels scolaires déjà existants), sans parler de l’élaboration des programmes des examens et concours, du baccalauréat à l’agrégation de lettres (le programme du Bac avait donné lieu à une pétition en 2016, cf. cet article de L’Express par exemple… et ça ne s’est pas tellement amélioré depuis). Au collège et au lycée, on m’a vanté Isaac Asimov et Ray Brabdury, jamais Ursula Le Guin, alors que cette dernière a remporté un nombre étourdissant de prix littéraires.

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L’anthologie de textes d’écrivaines à l’usage des professeur-e-s de collège publiée en 2018 en co-édition Belin/Des femmes.

J’ai surtout découvert que j’avais reçu, par mes études, une image largement déformée ou restreinte des œuvres de plusieurs écrivaines, à commencer par des classiques. Ainsi George Sand, dont je ne connaissais que deux ou trois romans champêtres sympathiques mais pas exactement révolutionnaires (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi), alors qu’elle a à son actif plus de 80 romans relevant aussi bien du réalisme (Indiana) que du fantastique (Laura. Voyage dans la cristal) ou de l’historique (Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt), des romans-traités-pamphlets romantico-philosophiques inclassables (Lélia), des nouvelles dans ces divers genres (dont Marianne), des pièces de théâtre, des essais et des écrits politiques, sans parler de sa monumentale autobiographie et de son abondante correspondance. De même, je ne connaissais Madame de Staël que par son traité De l’Allemagne alors qu’elle a aussi écrit plusieurs romans dont je n’avais jamais entendu parler (et pourtant, Corinne ou l’Italie, ce n’est pas rien !). Et je ne suis que trentenaire. La faute aux universitaires, aux professeurs, aux médias ? Difficile à dire, mais que de temps perdu….

Que s’est-il passé au juste et quel rôle ont joué ces différents facteurs d’explication possibles ? Difficile à dire, mais le problème est là. En tout cas, ça en est un à mes yeux, car je suis informé depuis un bon moment de l’invisibilisation que subissent les femmes et leurs accomplissements, y compris artistiques, de très longue date et encore de nos jours… et je n’ai pas envie d’entretenir cette invisibilisation.

Certes, on pourrait remarquer qu’il y a d’excellents livres, ou BD, ou films, faits par des hommes au sujet de femmes. Je pourrais citer le récent Colette de Wash Westmoreland dont je parlais tantôt. Mais je parle ici du problème de l’invisibilisation ou de la minimisation des créations faites par des femmes artistes, et ce genre d’œuvre ne suffit pas à combler le fossé.

Quand je me suis aperçu de ce problème, au printemps dernier, j’ai donc décidé de rétablir peu à peu une parité entre les ouvrages chroniqués ici. Si vous suivez le blog depuis longtemps, vous aurez peut-être remarqué que, depuis l’été 2018, la nette majorité des billets sont consacrés à des livres ou BD faits par des femmes (il n’y a pas encore de films, mais ça va venir). Depuis juin 2018, j’en ai publié une quinzaine (autant dire que c’était encore moins glorieux avant). Eh bien, cela va continuer, aussi longtemps qu’il le faudra pour rétablir une parité globale sur le blog. Cela ne signifie pas que je parlerai exclusivement de femmes (je n’exclus personne) mais que j’en parlerai très majoritairement. À vrai dire, c’est l’occasion de découvrir des écrivaines et des livres passionnants, et c’est un critère comme un autre pour élaborer un petit programme de billets à publier pour les prochains mois.

Quand cette parité que je vise sera rétablie, je travaillerai à la maintenir, tout en passant à d’autres critères ou petits défis sur des enjeux moins brûlants, mais tout aussi intéressants pour s’ouvrir des perspectives (par exemple, lire des livres de pays et d’époques les plus variés possibles, comme une sorte de tour du monde en 80 livres, chose qui s’est déjà faite sur des blogs de lecture).

Bon, et maintenant, à vous ! Lisez-vous beaucoup plus d’écrivains que d’écrivaines ? Si vous avez un blog, avez-vous déjà essayé de voir dans quelles proportions les femmes y étaient représentées ? Personnellement, j’ai eu une mauvaise surprise. À vrai dire, j’espère que tout le monde n’est pas concerné.

En tout cas, bonnes lectures et à lundi en huit pour le prochain billet qui s’ajoutera à la bibliothèque de ce blog !


Angela Carter, « The Bloody Chamber »

4 mars 2019

CarterBloodyChamber

Référence : Angela Carter, The Bloody Chamber, Vertigo, 1995 (première édition : Victor Collancs Ltd., Royaume-Uni, 1979).

The Bloody Chamber, traduit en français sous le titre La Compagnie des loups et autres nouvelles, est un recueil où Angela Carter réécrit des contes célèbres comme Barbe Bleue, La Belle et la Bête, Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou bien sûr Le Petit Chaperon rouge.

Des réécritures de contes ? Le sujet est banal, me direz-vous, et vous aurez raison : de nos jours, on croule sous les réécritures de contes, les suites de contes, les parodies de contes, les univers faisant coexister divers contes, en livres, en BD, en films, en séries, en jeux vidéo, du Disney annuel formaté comme un rapport de comptable jusqu’aux faciles Shrek ou Alad’2 en passant par l’enjoué Garulfo en BD, Hansel et Gretel : la comédie musicale sur scène, et cetera et cetera ad libitum et ad nauseam. Certes. Mais il y a deux excellentes raisons de dépasser cette  sensation d’overdose. La première est que ce recueil date des années 1970, période à laquelle le raz-de-marée réécriveur n’en était pas encore arrivé à ce point de saturation, ce qui fait qu’on ferait un mauvais procès au livre en lui reprochant de surfer sur une vague qui ne s’était pas encore gonflée. La seconde est que ces réécritures-là sont magistrales (et largement reconnues comme telles), ce qui veut dire qu’elles valent le détour de toute façon.

Les réécritures de Carter ne sont résolument pas destinées aux enfants. Elles réactivent les aspects les plus sombres des contes de départ : leur violence, parfois leur cruauté, et leurs liens profonds avec la sexualité, autant de thèmes qui se trouvaient au centre de bien des analyses psychanalytiques dans les années 1970. Comme dans les contes d’origine, les personnages connaissent de nombreux malheurs et la fin est loin d’être toujours heureuse. La première originalité de Carter consiste à jouer constamment avec nos attentes. Elle prend plaisir à distordre les contes d’origine, ce qui suppose de les connaître un minimum pour bien en profiter (mais elle choisit des contes largement connus, comme le montrent les quelques titres que j’ai cités plus haut). On attend tel événement, telle réaction d’un personnage, tel détail, et on les retrouve, mais sous des formes et à des moments inattendus, ou bien on les découvre escamotés au profit de rebondissements tout différents.

C’est le plaisir typique de la réécriture, mais Carter en joue de manière virtuose. Ces métamorphoses constantes, sous nos yeux, de l’intrigue attendue que nous croyons prévoir, ne brisent jamais l’immersion, à mon avis : au contraire, elles entretiennent l’atmosphère onirique de ses récits. Comme dans un rêve, on retrouve des figures et des événements connus de longue date, mais redistribués, parfois gonflés ou rapetissés dans des proportions toutes différentes. Un accessoire (la rose, le rouet, le miroir), un monstre (le loup, qui forme la figure récurrente des trois derniers récits) ou un personnage (la Bête) se voit ainsi retravaillé, dédoublé ou réimaginé sous une autre forme. Mieux : Carter se complaît à faire entrer en collision plusieurs contes, ou bien à enchaîner dans le recueil deux adaptations complètement différentes du même, en un bel exemple de virtuosité, une fois encore.

Aux références entre contes viennent s’ajouter d’autres références, romanesques celles-là, qui orientent la tonalité générale du recueil vers une forme de syncrétisme entre divers univers de personnages de fiction célèbres, avec une préférence marquée pour le fantastique et le gothique : on y voit des références à Dracula ou à Carmilla, par exemple, ainsi qu’à une Alice au pays des merveilles nettement plus sombre que celle de Lewis Carroll. Même si les dernières histoires m’ont laissé sur l’impression d’un univers assez sombre, l’humour, l’optimisme et même la fantaisie n’en sont pas absents pour autant : des références à Figaro viennent ainsi structurer le drôlatique Puss-in-Boots (qui réécrit Le Chat botté). Mais l’ensemble conserve une forte personnalité et une forte cohérence autour d’un petit nombre de thèmes décliné en de multiples nuances. On ne s’oriente jamais vers un bric à brac à la L’Affaire Jane Eyre ou Shrek, ni vers un univers encyclopédique entièrement charpenté par une intertextualité érudite comme ce que fait Alan Moore dans son comic La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

Chaque récit (en général) met en place, par ailleurs, un univers différent. Les lieux et les époques varient, tout comme le degré d’ancrage dans l’Histoire et la géographie réelles. Ainsi les premiers contes, dont The Bloody Chamber, se situent dans un cadre résolument contemporain. D’autres, comme The Lady of the House of Love, se situent dans un passé relativement proche, peu avant la Première Guerre mondiale, et comportent des références géographiques précises. D’autres encore, comme les tout derniers contes du recueil (dont The Company of Wolves et The Werewolf), prennent place dans un Moyen âge nébuleux qui doit plus au roman gothique qu’à une quelconque réalité historique.

J’en viens à ce qui m’a le plus marqué dans ce recueil : son style. Il est inséparable de l’art du récit que déploie Carter, puisque chacun de ses contes forme un véritable bijou d’écriture très imagée, évocatrice à souhait, enveloppante, parfumée, raffinée, où une phrase après l’autre nous emporte dans une récit d’associations d’idées et d’images qui nous fait savamment oublier de nous demander où et quand exactement nous nous trouvons, qui parle au juste et quels sont les enjeux de l’histoire… pour mieux nous le révéler ensuite, par le biais de détails adroitement ajoutés ici et là, porteurs d’informations cruciales, comme autant de clés dorées semées dans une épaisse forêt. En dépit de (ou grâce à) la brièveté parfois extrême de ses textes (les plus courts du recueil ne font pas trois pages), Carter montre une habileté de composition étourdissante dans son agencement des informations et met très bien son style au double service de l’ambiance et du suspense.

Mais en dehors même de la manière dont elle distille ses détails, elle donne à lire des phrases magnifiques, dont la syntaxe rappelle la belle prose académique française et n’hésite pas à lorgner parfois du côté du poème en prose, comme le merveilleux The Erl-King qui n’aurait pas déplu aux préraphaélites. Mais ce tyle ne mobilise pas toujours un vocabulaire bien compliqué. Je ne recommanderais pas tout le recueil à des lecteurs débutants en anglais, mais The Werewolf, par exemple, est remarquablement accessible avec son vocabulaire simple qui ne l’empêche pas de mettre en place des effets complexes.

Ce recueil est une superbe découverte et je pense bien m’intéresser ensuite à ses autres recueils ainsi qu’à ses romans. Si vous appréciez la prose de Mélanie Fazi ou de Clive Barker, si vous avez un faible pour les romans gothiques ou pour les contes sombres sans verser dans le gore, The Bloody Chamber a de grandes chances de vous plaire.


Ursula Le Guin, « Lavinia »

7 janvier 2019

LeGuin-Lavinia

Référence : Ursula Le Guin, Lavinia, États-Unis, Harcourt, 2008 (édition lue : réédition chez Orion Books, apparemment en 2010).

Quatrième de couverture de la traduction chez L’Atalante

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.

Lavinia a obtenu le Locus Award 2009, le prix de la plus prestigieuse revue américaine consacrée au domaine de l’imaginaire. »

Mon avis

Lavinia se destine d’abord aux amoureux et amoureuses de mythologie romaine. C’est à la fois une réécriture, une préquelle, une suite et un commentaire à l’épopée de Virgile l’Énéide, qui relate le voyage d’Énée (noble troyen, fils d’Aphrodite, apparaissant dans l’Iliade, puis devenu l’ancêtre des Romains dans leur propagande) jusqu’en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont Rome.

Lavinia est l’épouse que le roi des Latins, Latinus, donne à Énée et qui devient le prétexte à la guerre entre les réfugiés troyens et les Rutules menés par Turnus, qui les rejette et convoite Lavinia. Lavinia elle-même n’a à peu près aucune existence chez Virgile : ce n’est guère qu’un nom et elle ne parle jamais. Le Guin réussit le tour de force d’écrire une autre version des mêmes événements vus par Lavinia et d’en faire un personnage à la fois doux et très fort, un catalyseur des changements qui se produisent dans le Latium. La première page pose d’emblée le ton : Lavinia mène une vie paisible rythmée par les saisons, les travaux agricoles, les tâches domestiques et surtout la vie religieuse des Latins. Lavinia passe le plus clair de son temps en compagnie de ses servantes et de son père vieillissant, qui lui apprend les rites ancestraux et se rend régulièrement avec elle dans une caverne sacrée. Leur vie paisible va se trouver menacée par l’attitude conquérante de Turnus, qui convoite Lavinia avec l’accord de la mère de cette dernière, puis par l’arrivée des réfugiés troyens. Lavinia voit d’un œil peu convaincu les jeux de pouvoir dont elle devient l’enjeu Elle n’a aucune envie particulière de se marier, ni avec Turnus, qu’elle n’apprécie pas, ni avec Énée, qui n’est qu’un inconnu.

Le roman révèle très vite une grande profondeur par les multiples reprises et reconfigurations d’informations qu’il puise dans l’épopée antique, tout en la commentant pour en dénoncer les travers, notamment dans l’évocation des hommes et de la guerre. Virgile lui-même, bien qu’il ait vécu des siècles après l’époque à laquelle est supposée se dérouler le mythe, est présent aussi à travers des visions prémonitoires de Lavinia qui ménagent une lecture explicitement métalittéraire de l’histoire. Lavinia est consciente de son inexistence dans l’épopée future de Virgile, mais ce dernier n’est lui-même qu’une vision fragile, le fantôme futur d’un homme mourant qui s’efforce de terminer l’Énéide. Lavinia se trouve ainsi en position de corriger Virgile, qui n’est lui-même pas satisfait de son poème. C’est un moyen élégant pour Le Guin d’extraire les événements de l’épopée tout en en désamorçant l’aspect épique, afin de parvenir à un résultat complètement différent du poème antique qui lui sert de base.

Dois-je ajouter que Le Guin, qui a découvert le latin sur le tard, déploie une capacité extraordinaire à se documenter et signe là l’une des évocations les plus riches et les plus crédibles de la religiosité et de l’état d’esprit des Latins qu’il m’ait été donné l’occasion de lire, le tout avec une plume limpide et sans ventres mous encyclopédiques ?

Lavinia est pour ainsi dire un chef-d’œuvre posé. C’est un roman féministe, mais dont le personnage principal ne répond pas du tout à l’image du « personnage féminin fort » (lire : souvent passé au tamis de valeurs masculines guerrières et conflictuelles) qu’on a tendance à privilégier dans la fantasy actuelle. C’est un roman de formation, mais dont les étapes demeurent subtiles, bien loin des canevas tout faits du voyage du héros ou de l’héroïne. C’est une réécriture d’une épopée qui en dénonce les aspects les plus guerriers, mais sans que cette dénonciation soit avancée à gros sabots. C’est un livre subtil, fin et ferme à la fois, fort jusque dans sa réserve, à l’image de son personnage principal.

J’ai eu la chance de découvrir l’Énéide très jeune, par des réécritures pour la jeunesse (les Contes et récits tirés de l’Énéide), puis de la lire en traduction avant de l’étudier en VO. Je pense qu’on a une lecture complètement différente de Lavinia selon qu’on connaît déjà un peu l’histoire de l’Énéide ou non. J’ai tendance à croire qu’on en profite mieux dans le premier cas, mais je serais très curieux de lire des avis de gens qui auraient lu Lavinia sans connaître du tout l’Énéide.

La réédition que j’ai lue chez Orion Books adopte une couverture montrant Lavinia de trois quarts dos avec une « catchphrase » plus ou moins bienvenue qui peut laisser craindre un roman à l’eau de rose. Le simple nom de l’auteure devrait suffire à rassurer, mais ce n’est clairement pas la couverture la plus inspirée pour ce roman. Lavinia a par bonheur connu de nombreuses éditions différentes en anglais.

Si vous voulez lire Lavinia en français, vous pouvez vous procurer sa traduction par Marie Surgers parue chez L’Atalante. Traduction qu’aucune collection de poche n’a encore rééditée à l’heure où j’écris, ce qui est stupide puisque ce roman est un classique et devrait être disponible en poche. L’œuvre de Le Guin est à mes yeux peu et mal éditée en France par rapport à son importance dans les littératures de l’imaginaire américaines, qui lui donne droit outre-Atlantique à un nombre d’éditions beaucoup plus important (et mérité).

Dans le même genre…

Lavinia n’est pas le seul personnage mythologique ou épique dont l’histoire ait été réimaginée sous un angle nouveau. J’en connais au moins deux autres exemples littéraires. L’Odyssée de Pénélope (The Penelopiad) de Margaret Atwood (la célèbre auteure de La servante écarlate), est parue en 2005, trois ans avant le roman de Le Guin, et se démarque de l’intrigue de l’Odyssée en la présentant du point de vue de Pénélope. Je l’ai lu quelque temps après le roman de Le Guin et il m’a moins convaincu, sans être mauvais. Plus récemment, Madeline Miller, qui s’est fait connaître avec Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) où elle redisait l’histoire d’Achille d’après l’Iliade en donnant une large part à sa relation avec Patrocle, a publié cette année Circé, qui imagine la vie de la fameuse enchanteresse avant, pendant et après son apparition dans l’Odyssée. Je n’ai pas lu ces deux romans pour le moment, mais quelque chose me dit qu’en dépit de leurs points communs, ils adoptent des approches assez différentes.

Au cinéma, et cette fois dans le domaine de la mythologie indienne, l’épopée du Ramayana a donné lieu à une drôlissime et virtuose « réécriture » avec le film d’animation Sita chante le blues (Sita Sings the Blues) réalisé par l’Américaine Nina Paley en 2009 et dans laquelle c’est le personnage de Sita, victime et enjeu davantage qu’héroïne dans l’épopée hindoue du Ramayana, qui devient le personnage principal et met en évidence le sexisme de l’univers patriarcal où elle évolue.

Du côté de la bande dessinée, je pense à Médée, autobiographie de la sorcière mythique scénarisée par Blandine Le Callet et dessinée par Nancy Peña, en cours de parution chez Casterman depuis 2013 (mise à jour en novembre 2019 : la série est désormais terminée, en quatre tomes, et j’en dis tout le bien que j’en pense dans ce billet). Là encore, il s’agit d’affirmer la voix d’un personnage féminin qui redit, avec son point de vue propre, des mythes célèbres mais jusqu’à présent racontés dans d’autres perspectives. Les trois tomes que j’ai lus pour le moment sont remplis de choix intelligents et le dessin aussi épuré en apparence que fourmillant de détails (dans la colorisation surtout) en pratique. L’histoire va dans le sens d’une historicisation du mythe très à la mode de nos jours (comme dans L’Âge de bronze d’Eric Shanower sur la guerre de Troie, par exemple).

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 11 décembre 2018 avant de le reprendre et de l’étoffer pour le publier ici.


[BD] « Olympe de Gouges », de Catel et Bocquet

8 août 2012


Olympe de Gouges, scénarisé par José-Louis Bocquet et dessiné par Catel, est paru aux éditions Casterman (coll. « écritures ») en mars 2012.

Présentation de l’éditeur

De Montauban en 1748 à l’échafaud parisien en 1793, quarante-cinq ans d’une vie féminine hors normes, et l’invention d’une idée neuve en Europe : la lutte pour les droits des femmes.
Née dans une famille bourgeoise de province, sans doute fille adultérine d’un dramaturge à particule, Marie Gouze dit Olympe de Gouges a traversé la seconde moitié du XVIIIe siècle comme peu de femmes l’ont fait. Femme de lettres et polémiste engagée, elle se distingue par son indépendance d’esprit et l’originalité parfois radicale de ses vues, s’engageant pour l’abolition de l’esclavage et surtout pour les droits civils et politiques des femmes. Opposée aux Robespierristes et aux ultras de la Révolution, elle est guillotinée pendant la Terreur.

Comme ils l’avaient fait avec Kiki de Montparnasse, Catel et Bocquet retracent de façon romancée, mais avec une rigueur historique constante, le parcours de vie de cette femme d’exception, dont les idéaux très en avance sur son temps ont forgé quelques-unes des valeurs clés de nos sociétés d’aujourd’hui. En quelque trois cent planches de création exigeante et généreuse, un magnifique portrait féminin et un hommage vibrant à l’une des figures essentielles du féminisme.

Mon avis

Olympe de Gouges est ce qui s’appelle une bonne BD. Elle n’est peut-être pas excellente ; elle n’est pas non plus mauvaise, ni médiocre, ni passable, ni même moyenne. C’est vraiment une bonne BD.
Pourquoi ? Parce qu’elle parvient à faire découvrir agréablement une figure trop peu connue de l’Histoire de France, et à en faire un personnage de BD bien campé au sein d’une intrigue rythmée, prenante et pleine de rebondissements, servie par un dessin faussement simple, le tout dans un format dense, mais qui ne devient jamais pesant. Tout paraît si rondement et facilement mené qu’au moment de finir le livre, on en viendrait presque à jouer les fines bouches, à pointer tel ou tel petit défaut : ce serait oublier à quel point le défi était ardu. Il faut donc commencer par rendre justice à la réussite d’ensemble qu’est cette BD, avant de chercher les quelques petites bêtes.

Une biographie en BD, et prenante, avec ça

Je ne connaissais d’Olympe de Gouges que ce qu’on en apprenait de mon temps : deux lignes dans les cours sur la Révolution française. En gros : une des premières féministes, mais ça ne marche pas. « Trop tôt », diront les professeurs qui n’ont pas peur de la téléologie quand il s’agit de dédouaner les machos de la Révolution. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne a droit parfois à un extrait en encadré dans les manuels. Ce n’est pas mal, et c’est surtout à ça que je m’attendais en commençant ma lecture.
En réalité, cette BD a bien plus à offrir, pour la bonne raison que c’est une véritable biographie dessinée, qui offre une plongée en règles dans le XVIIIe siècle français. Elle fait découvrir tout ce qu’il y a d’autre dans la vie d’Olympe de Gouges, son enfance, son éducation, son parcours intellectuel, sa vie sentimentale. C’est l’histoire d’une femme promise à un mariage arrangée, mais providentiellement débarrassée d’un mari peu amène par une maladie qui la rend veuve en pleine jeunesse et la laisse libre de ses activités. L’histoire d’une ascension sociale, aussi, dont le changement de son nom de naissance de Marie Gouze en Olympe de Gouges, pratique répandue à l’époque, traduit ses aspirations sociales, mais aussi son goût pour les lettres.
On la suit dans les salons, dans ses conversations passionnées avec tout ce que la fin du XVIIIe siècle compte d’hommes et de femmes de lettres : Rousseau, Voltaire, Condorcet, Franklin, Louis-Sébastien Mercier, Sophie de Beauharnais… mais aussi des personnages moins connus, mais centraux dans la vie d’Olympe de Gouges : le dramaturge Lefranc de Pompignan, Valette, et surtout Jacques Biétrix, le compagnon d’une bonne partie de sa vie, et son quasi mari, même si elle n’a jamais voulu l’épouser, trop échaudée par l’aliénation qu’avait été son premier mariage malheureux.
On la voit faire ses débuts elle-même en temps que femme de lettres : d’abord lectrice passionnée, elle se met à écrire, d’abord en tant que dramaturge, puis vers la fin de sa vie comme pamphlétaire sans merci au beau milieu du chaos de la Révolution puis de la Terreur – où ses convictions inflexibles finiront par lui coûter la vie. On peut alors replacer ses aspirations à l’égalité entre hommes et femmes dans le contexte plus large de ses idées, qui la mènent à réclamer d’abord l’abolition de l’esclavage.

Un exercice réussi…

La vie d’Olympe de Gouges fournit en elle-même une matière propice à un scénario prenant. Encore fallait-il parvenir à ne pas perdre le lecteur dans le grand nombre de personnages qui se bousculent dans cette vie très riche en rencontres, et à l’intéresser au sujet tout du long.
Pour le premier point, le dessin de Catel résout la difficulté avec une élégance trompeuse de simplicité : malgré son style très « ligne claire », on ne confond jamais les personnages entre eux, ce qui n’était pas gagné d’avance. A cela s’ajoute un travail sans doute tout aussi ardu de reconstitution de l’architecture, des costumes, de la géographie parisienne pour les séquences qui se déroulent à Paris, etc. Une foule de petits détails se glissent ainsi dans les cases, mais le résultat reste toujours très clair et très lisible.
Et le scénario ? Il s’en sort plutôt bien. L’intrigue ne traîne pas et les différents aspects de la vie d’Olympe de Gouges sont bien équilibrés : au départ, je craignais une histoire trop portée sur les péripéties amoureuses, qui aurait changé la vie d’Olympe en une sorte de conte bien-pensant et anachronique à l’eau de rose, mais ce n’est heureusement pas le cas (pour autant que j’aie pu en juger). Ce qui marche vraiment bien, c’est la division de l’histoire en chapitres courts, qui permettent de progresser tranquillement dans la lecture tout en rappelant discrètement quelques repères chronologiques. Les quelques 400 pages de la BD se dévorent plus vite que vous ne vous y attendriez.
Quatre cents pages, ça paraît beaucoup : en fait, c’est un très bon format, qui donne à la BD une ampleur semblable à celle d’un roman et lui permet d’approfondir son sujet beaucoup mieux que les albums classiques en 48 pages. En même temps, c’est une BD autonome avec une histoire complète, pas un premier tome de série dont on se demande toujours si la suite paraîtra vraiment. C’est vraiment un bon format.

… doublé d’un solide travail de vulgarisation

En lisant une fiction à sujet historique comme Olympe de Gouges, je suis toujours un peu méfiant : je me dis qu’il y a nécessairement une part de reconstitution ou de liberté prise avec le sujet, qu’il faudrait vérifier, compléter cette première lecture – idéale pour une première découverte – par quelque chose de plus documentaire, une biographie ou un chapitre de manuel d’histoire.
Eh bien, les auteurs y ont pensé, et c’est une qualité supplémentaire de cet album : en plus des 400 pages de la BD proprement dite, les quelques 80 dernières pages sont occupées par des annexes historiques qui fournissent de petites synthèses courtes et accessibles sur le sujet. Une chronologie d’une bonne dizaine de pages retraçant la vie d’Olympe de Gouges, et soixante pages regroupant une quarantaine de notices biographiques consacrées aux personnages que croise Olympe de Gouges, des grandes figures (Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Saint-Just) aux moins connues (Lefranc de Pompignan, Biétrix). Et si ça ne vous suffit toujours pas, une bibliographie de cinq pages vous attend à la toute fin, de quoi aller fouiner en bibliothèque pour approfondir le sujet… et pourquoi pas lire les oeuvres d’Olympe de Gouges.
A moins de donner dans la paranoïa, il est difficile de ne pas être conquis par le soin extrême apporté à ce travail de vulgarisation.

Si on cherche la petite bête…

Alors, pourquoi pas plus d’enthousiasme ? C’est une impression de lecture, sans doute en partie une question de goût, le tout avec sans doute un peu d’injustice de ma part.
Le dessin est bon, mais il n’y a rien qui tire des « Oh ! » et des « Ah ! » à la lecture. Il faut dire que le genre ne s’y prête pas : ce sont des dessins en noir et blanc, en ligne claire, avec peu de grandes cases ou de pleines pages (mais il y en a quelques-unes). En fait, le dessin cache son jeu, et encore une fois il est facile de ne pas remarquer le travail qu’il y a derrière quand on se retrouve au Palais-Royal, ou dans un théâtre, ou dans l’une des résidences d’Olympe. Si j’étais vraiment ignoble, je regretterais que tout le dessin ne soit pas aussi détaillé et léché que le superbe ex-libris fourni avec la BD et représentant un portrait d’Olympe. Mais sur 400 pages, il aurait sans doute fallu cinq ou dix ans de plus avant de finir…
Du côté du scénario, qui encore une fois s’en tire plutôt bien quand on pense à la difficulté de l’exercice, il y a des moments où on voit un peu les ficelles. Notamment quand Olympe, répondant à quelqu’un qui lui adresse la parole, dit quelque chose comme : « Venant de vous, qui êtes [insérer ici le CV du personnage, qui se trouve être aussi une grande figure historique], cela me touche beaucoup ». Mais c’est de bonne guerre, il faut bien que le lecteur s’y retrouve, et ça ne revient pas si souvent que ça.
Il y a aussi les conversations. Il y en a beaucoup : c’est normal, c’est même de cette façon que la BD arrive à donner une idée du parcours intellectuel d’Olympe de Gouges, ce qui tient de la gageure. Mais l’intrigue prend son temps pour se mettre en place, et les enjeux ne se dessinent que petit à petit. Normal : une vie n’est pas non plus un roman, elle a ses périodes de lenteur et de tâtonnements. Quoi qu’il en soit, et heureusement pour le scénario, cela ne dure pas, et la tension dramatique grimpe nettement à partir du moment où Olympe fait ses débuts sur la scène littéraire parisienne. Quant à l’action « musclée », lorsqu’elle arrive, c’est au moment de la Révolution puis de la Terreur, donc à la toute fin, ce qui forme un beau climax et coûte la vie à l’héroïne au passage : pas d’impatience, donc, il y a aussi de l’action. Mais par moments, il y en a peut-être un peu trop à la fois, et à d’autres elles ne sont peut-être pas assez fouillées. Ça donne envie d’une scène de conversation plus développée, qui entrerait vraiment plus dans les grandes questions qu’Olympe agite avec ses amis. Mais je ne sais pas si le scénariste aurait pu se permettre ça sans risquer de prendre trop de place ou de casser le rythme de son intrigue. La critique est aisée, etc. Il faudrait peut-être une série télévisée pour faire ça bien.
Deux ou trois trucs de style, aussi. Pas beaucoup. Un révolutionnaire aurait-il dit « Viendez tous ? » Non. Est-ce très grave ? Non plus. Dans l’ensemble, « l’ambiance XVIIIe » y est, même si toutes les tournures de langage de l’époque n’y sont pas : l’important est que le tout reste pas trop infidèle et très accessible.
Pour finir, il y a quand même des défauts de forme, mais je ne sais pas s’ils sont imputables au scénariste ou à l’éditeur : des fautes d’orthographe, pas trop nombreuses au début, mais qui deviennent envahissantes dans les tout derniers chapitres. Ça ne serait pas mal que les éditeurs se souviennent que l’orthographe d’une publication est le critère n°1 qui distingue les publications professionnelles des éditions amateur. Sur la fin, ça fait boulot d’amateur. C’est supposé être du Casterman, pourtant.

Dans l’ensemble, Olympe de Gouges est une belle réussite, qui accomplit un tour de force avec le sourire, et donne un résultat à la fois plaisant à lire et (pour autant que j’aie pu en juger) solide sur le plan éducatif. Même s’il y a toujours moyen d’imaginer que ça aurait pu être encore plus grandiose, il n’y a vraiment pas de quoi bouder son plaisir. Si vous voulez faire une virée en pleine fin d’Ancien Régime, allez donc voir de ce côté-là… et si vous êtes étudiant en histoire moderne, ça devient un must !