[Film] « Loin de moi, près de toi » de Junichi Sato et Tomotaka Shibayama

7 juillet 2020

2020, Loin de moi, près de toi, Junichi Sato et Tomotaka Shibayama, Colorido, 2020

Référence : Loin de moi, près de toi (Nakitai Watashi wa Neko o Kaburu, titres anglais : A Whisker Away ou Wanting to Cry, I Pretend to Be a Cat), film d’animation réalisé par Junichi Sato et Tomotaka Shibayama, Japon, studio Colorido, 2020, 1h44. (Pour le moment diffusé sur Netflix faute d’avoir pu sortir sur les écrans le 5 juin 2020 à cause de la pandémie de covid-19.)

L’histoire

L’histoire se déroule au Japon, de nos jours. Miyo Sasaki est une ado extravertie et délurée, ou du moins c’est l’image qu’elle s’est donnée auprès de ses camarades de classe au collège. Chez elle, la situation est moins rose : elle peine à accepter sa famille recomposée, tandis que sa mère biologique, séparée depuis longtemps, la néglige. Kento Hinode, lui, est un garçon paisible et renfermé, qui a parfois de la peine à s’exprimer. Miyo est folle amoureuse de Hinode, mais n’arrive pas à attirer son attention et désespère d’y arriver un jour. Seulement, elle a un secret : tous les soirs, elle enfile un masque de chat que lui a donné un mystérieux gros chat appelé le Vendeur de masques il y a quelques semaines… et elle se transforme en un adorable petit chat blanc aux yeux bleus, Tarô. Sous cette apparence, elle va retrouver Hinode, qui l’adore, et passe de longues heures en sa compagnie.

Cette double vie apporte des consolations à Miyo, mais cela ne peut pas durer. D’abord parce que Miyo est peu appréciée de ses camarades de classe, qui la surnomment « Muge », « Miss Ultra Gênante et Enigmatique ». Elle n’a qu’une amie, Yoriko, qu’elle connaît depuis la maternelle. Hinode, lui, souffre de plus en plus de la situation de sa propre famille, mais n’en dit rien au collège et ne se confie qu’à Tarô. Enfin, le mystérieux Vendeur de masques revient régulièrement voir Miyo et fait tout pour la persuader de lui donner son visage en échange du masque : de cette façon, elle restera un chat pour toujours…

Mon avis

Loin de moi, près de toi ressemble à un mauvais titre de roman de Marc Lévy, mais on aurait bien tort de s’arrêter là. Le titre anglais est déjà plus joli : A Whisker Away (« Pas plus loin qu’une moustache de chat »). Le titre japonais, si j’ai bien compris, joue sur une expression idiomatique, « mettre un chat », qui signifie « simuler ». Le studio d’animation à l’origine du film, Colorido, est connu sous nos latitudes pour avoir produit Le Mystère des pingouins (Penguin Highway, une adaptation du roman fantastique de Tomihiko Morimi L’Autoroute des pingouins), sorti en France l’an dernier.

Loin de moi, près de toi fait partie des victimes de la pandémie du Covid-19 : sa sortie en salles au Japon, prévue pour le 5 juin 2020, n’a pas pu se faire. Au lieu de cela, il a été diffusé sur Internet, sur le portail Netflix. Et j’espère qu’il pourra bénéficier d’une diffusion plus large en France, car il m’a paru franchement bon.

La principale qualité du film, à mes yeux, est sa capacité à renouveler de manière intéressante deux thèmes devenus très classiques (pour ne pas dire éculés) en animation japonaise : le milieu scolaire avec ses élèves en uniforme et ses intrigues amoureuses, et les chats de la mythologie japonaise. Je dois dire qu’en commençant le visionnage du film, j’étais prudent, voire sceptique, sur la capacité du film à faire quelque chose d’intéressant sur ces thèmes, mais je trouve le résultat réussi.

Parlons d’abord des chats. Pour aller vite, le film ressemble à un croisement entre Le Royaume des chats (Hiroyuki Morita, studio Ghibli, 2002) et une version lourdement réécrite du conte de la petite sirène d’Andersen. Pour plaire à Hinode, qui ne s’intéresse à elle que quand elle est un chat, Miyo va être tentée d’en rester un définitivement. Ce faisant, elle va se trouver confrontée au mystérieux Vendeur de masques, tout droit sorti d’un monde parallèle, l’Île aux Chats. Mais les points communs s’arrêtent là. Contrairement à un film comme Le Royaume des chats, où le passage dans un autre monde forme le centre de l’intrigue, Loin de moi, près de toi fait passer ses personnages et son intrigue amoureuse en premier, et fait le choix de limiter la part du voyage merveilleux, qui se prête ainsi plus facilement à une lecture quasi symbolique, au sens où il peut représenter les atermoiements psychologiques et amoureux des deux jeunes gens.

De ce fait, l’élément fantastique le plus important est le masque de chat (puis le masque d’humain). Le scénario utilise l’objet habilement, de manière, d’une part, à activer toutes ses connotations symboliques liées au rôle que nous impose la société (et qui pèsent terriblement sur Miyo), et, d’autre part, dans la seconde moitié du film, à rejoindre des thèmes de contes et de mythes sur les échanges entre le monde des humains et un autre monde (celui des chats).

Passons au thème des intrigues scolaires. Sans le révolutionner, le film m’a convaincu par la justesse avec laquelle il montre l’alternance de délires exubérants et de questionnements intérieurs parfois très sombres typiques de l’univers du collège. Sans atteindre à la grandeur d’un film comme Colorful de Keiichi Hara sur ces sujets, il s’en sort de manière très honorable. Il présente un groupe de personnages bien campés, à la psychologie fouillée, et qui changent peu à peu au fil des événements. Je parle ici aussi bien des deux personnages principaux que des personnages secondaires, qui se révèlent peu à peu et créent de jolis rebondissements. J’ai trouvé rafraîchissant le personnage de Miyo, qui, à contre-courant des légions de collégiennes timides et rougissantes, passe son temps à bondir et à crier quand elle est avec les autres, tout en gardant ses pires problèmes pour elle seule. C’est un profil psychologique qui, à ma connaissance, est assez original. Quant à Hinode, il incarne une masculinité paisible, loin des stéréotypes de mâles vantards et forts en gueule. On est ici assez proches des premiers rôles de films comme le très beau Si tu tends l’oreille de Yoshifumi Kondô (studio Ghibli, 1995). Hinode partage d’ailleurs plusieurs points communs avec Seiji, l’amoureux de Shizuku : tous les deux sont calmes, portés à l’introspection et s’intéressent à un artisanat menacé (l’art des luthiers pour Seiji, la poterie pour Hinode).

Le scénario, signé Mari Okada (une scénariste déjà bien aguerrie, à lire sa filmographie), s’avère donc solide. L’intrigue est bien rythmée, au sens où elle sait faire alterner les scènes d’action (ou du moins de dialogues vifs et enlevés) avec des scènes paisibles entrecoupées de pauses bienvenues durant lesquelles la musique de Mina Kubota et les superbes décors (toujours soignés et riches en détails) créent quelques-uns de ces instants de poésie du quotidien pour lesquels les animateurs japonais sont passés maîtres. La seconde moitié du film s’avère tout à fait capable d’évoquer un univers onirique et de mettre en place un registre épique.

Que reprocher au film, alors ? Je ne dis pas cela souvent, mais j’aurais bien pris dix ou quinze minutes de film supplémentaires. Il y a en effet quelques transitions un peu abruptes ici et là, en particulier dans les scènes d’exposition, qui auraient mérité quelques scènes ou au moins quelques plans supplémentaires pour que l’ensemble coule bien. Je pense notamment aux premières apparitions des familles respectives de Miyo et de Hinode, dont les situations pèsent sur les deux personnages par la suite : pour peu qu’on n’ait pas bien retenu ou bien compris les allusions qui transparaissent en quelques lignes de dialogue, on aura du mal à comprendre que Miyo déprime si facilement ensuite. J’en viens au moment où Miyo est tentée de rester pour toujours un chat : il y a un point de l’intrigue où tout va mal pour elle de manière un peu artificielle, alors que la transition aurait pu être un peu mieux amenée. Mais cela ne m’a pas posé un gros problème, d’autant que la suite du scénario m’a paru très bien ficelée.

Si la plupart des personnages bénéficient d’un degré d’approfondissement très satisfaisant, le seul qui peut, à la limite, pécher par une certaine platitude est finalement le Vendeur de masques. Si l’on considère qu’il est le « méchant » du film et qu’il faut un méchant fouillé pour faire un bon film, on aura du mal à en être tout à fait content, car on n’apprend jamais grand-chose à son sujet. Personnellement, cela ne m’a pas gêné non plus, dans la mesure où j’ai tendance à le prendre comme un personnage à la fonction essentiellement symbolique, une sorte d’allégorie de la tentation de fuir la société et de se fuir soi-même (un thème qui revient à plusieurs reprises au fil du film). En outre, il aurait été difficile d’en dévoiler plus sur lui sans faire basculer le film dans un genre distinct, plus centré sur le voyage merveilleux, qui aurait plus louché du côté du Royaume des chats ou du Voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, studio Ghibli, 2001).

C’est donc un film très honorable que ce Loin de moi, près de toi, et une bonne surprise à mes yeux puisque je ne connaissais ni le studio ni les réalisateurs et que je ne savais pas à quoi m’attendre. J’espère qu’en dépit de la pandémie, le film trouvera le public qu’il mérite, et qu’il connaîtra une sortie en France, en salles ou au moins en DVD.


[BD] « Prince of Cats », par Kori Michele

14 octobre 2019

Michele-PrinceOfCatsChapitre1Couverture

Référence : Kori Michele Handwerker (dessin et scénario), Prince of Cats, auto-édition  sur le site princeofcatscomic.com, du 1er janvier 2012 au 7 décembre 2014, environ 450 pages.

Synopsis sur la page « About » du site (traduite par mes soins)

« Lee a dix-sept ans, une coupe de cheveux bébête et le pouvoir d’entendre parler les chats. Il est aussi amoureux de son meilleur ami. Ce dernier problème pourrait être assez simple à résoudre, mais ce n’est pas le fait qu’ils soient du même genre ou de couleurs de peau différentes qui pose problème : c’est leur inégalité économique qui joue le plus sur leurs malentendus.

Le Prince des chats se déroule en l’an 2003, dans un comté situé sur la frontière entre la Pennsylvanie et le New Jersey, près du fleuve Delaware. C’est une histoire du type « tranche de vie » qui couvre une année de leur drame lycéen. »

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La première planche de Prince of Cats (janvier 2012).

Portraits subtils d’adolescents à l’aquarelle

Comme je le disais il y a un ou deux billets, je vais inclure parmi les BD dont je parle sur ce blog quelques BD disponibles gratuitement en ligne, car j’en lis régulièrement et certaines atteignent une qualité tout à fait honorable. Après Comme convenu qui était une BD en ligne française autobiographique sur le monde du travail, j’aimerais vous dire un mot d’une BD en ligne américaine relevant du drame psychologique : Prince of Cats (Le Prince des chats). Il s’agit là encore d’une BD terminée, mise en ligne entre 2012 et 2014 et toujours disponible sur un site dédié à l’heure où j’écris.

Commençons par dissiper un flou rendu possible par le titre : quel rôle jouent exactement les chats dans cette histoire ? Comme le synopsis le montre, il ne faut pas attendre ici un récit de fantasy avec des chats anthropomorphes à la façon du film d’animation Le Royaume des chats de Hiroyuki Morita. Ce n’est pas non plus une histoire de vie quotidienne tournant en bonne partie autour des chats, comme le blog BD de Maliki. Non, les chats apparaissent peu, quoique régulièrement et de manière remarquée, puisque l’un des deux personnages principaux, Lee, a le pouvoir de les comprendre. Cet élément fantastique reste étonnamment discret, et c’est l’une des originalités et des finesses de Prince of Cats : au fil des planches, on pourrait l’oublier parfois tant le propos de la BD se veut avant tout réaliste, mais le fantastique revient ourler les marges du récit et, parfois, fait irruption au centre de la scène, de sorte que les propos des chats et leurs interventions font écho aux doutes des personnages dans les moments de crise. Un fantastique discret, mais décisif dans l’intrigue, donc — d’une façon que je me garderai bien d’expliquer, pour ne pas dévoiler des rebondissements importants de l’histoire.

Un mot sur le dessin, ensuite. Là encore, Prince of Cats me semble original par la technique employée : Kori Michele a travaillé à l’aquarelle. Le dessin, d’abord tracé au marqueur, opte rapidement pour le simple crayon à papier, qui met davantage en valeur les couleurs. Couleurs qui, autre originalité, ne sont qu’au nombre de deux : du marron terre de Sienne et du bleu outremer très délavé tirant sur le turquoise. C’est un moyen élégant de résoudre la contrainte technique de la mise en couleur, que tous les auteurs de BD en ligne redoutent car colorier une planche prend toujours plus de temps que de la laisser en noir et blanc, ce qui prend toute son importance lorsqu’on s’impose un rythme soutenu pour la mise en ligne des planches en question. Mais c’est aussi un choix esthétique qui confère sa personnalité à l’univers graphique de la BD.  Notez que Kori Michele ne se prive pas de réaliser des dessins pleinement en couleurs pour les couvertures des quatre chapitres qui composent le récit et pour divers autres endroits, dont la bannière du site. Le dessin proprement dit, très prometteur dès les premières planches, gagne rapidement en précision et en finesse, au point de donner lieu à des planches magnifiques.

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La planche n°304 (novembre 2013). Le style a gagné en finesse. Les deux seules couleurs utilisées ménagent malgré tout une large palette de nuances.

Prince of Cats relate une relation amoureuse entre deux adolescents au cours de leur dernière année de high school, ce qui serait en France la Terminale, le moment où l’on se demande sérieusement sur l’avenir, les études, le travail. Lee, qui s’intéresse à la biologie et peut compter sur le soutien de sa famille, veut postuler dans de bonnes universités. Pour Frank, l’avenir s’annonce sous un tout autre visage : fils de fermiers, il tient à prendre la suite de son père et s’impose d’ores et déjà un travail éreintant à la ferme en plus de ses cours et de ses devoirs. En toute bonne logique, les deux jeunes gens vont devoir aller vivre loin l’un de l’autre, dans deux États différents. Or ils sont amis d’enfance. Et il y a plus : au fil des années, ils sont même devenus davantage que des amis, sans s’en rendre encore compte ou sans vouloir se l’avouer, ni chacun à lui-même, ni l’un à l’autre. Leur adolescence non plus n’a pas pris la même direction : autant Lee s’est ouvert aux autres et a pris part et plaisir aux réunions entre copains et à toute la vie bruyante des jeunes gens, autant Frank est resté dans son monde, silencieux, souvent mal à l’aise en collectivité, au point qu’ils se demandent à présent ce qu’ils peuvent bien se trouver et quelle est la nature exacte de leur relation. C’est à ce moment que Prince of Cats commence, au début de cette dernière année du lycée où Lee et Frank vont devoir mettre leurs idées et leurs sentiments au clair.

Les principales qualités de l’intrigue de Prince of Cats sont à mes yeux son parti pris de réalisme social et son approche avant tout psychologique de la relation amoureuse entre deux jeunes hommes. Quelques années après, ce type d’intrigue commence à exister davantage auprès du grand public, mais à l’époque cela demeurait rare et assez confidentiel en dehors de films pionniers comme Le Secret de Brokeback Mountain réalisé par Ang Lee en 2005. En France, à l’époque, il n’y pas encore grand-chose à se mettre sous la dent en matière de bonne BD sentimentale sur l’homosexualité ou même les sujets LGBT+ en général, hormis Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, qui évoque deux femmes. Pour une évocation de l’homosexualité dans le monde paysan en France, il m’a fallu attendre 2015 et le joli film La Belle Saison de Catherine Corsini, porté par Izïa Higelin et Cécile de France, pour une intrigue qui ait quelques aspects en commun avec Prince of Cats, mais là encore avec deux femmes. Bref, à sa mise en ligne, Prince of Cats était une petite merveille, et même si le thème est un peu plus souvent traité désormais, cette BD est loin d’être devenue cliché.

Kori Michele a en outre le mérite de s’écarter délibérément des codes du yaoi, ces mangas qui offrent une vision standardisée et assez irréaliste de l’homosexualité masculine. Si Lee montre davantage d’assurance que Frank en société, il souffre lui aussi de doutes profonds et aucun des deux ne montre davantage de confiance que l’autre au cours de leurs tête à tête. Autre écart par rapport au yaoi : il n’y a ni hypersexualisation de l’homosexualité dans Prince of Cats. C’est une histoire d’amour, mais qui, dans sa mise en cases et ses choix de points de vue, n’érotise même pas particulièrement les personnages. Frank et Lee ne sont pas des bombes de sexe au torse dénudé. Comme beaucoup d’histoires d’amour, la BD contient quelques scènes d’amour qui ne sont pas des scènes de sexe, ce qui ne les empêche pas d’être très belles. Mais on est à des années-lumières des multiples webcomics supposément érotiques et en pratique pornographiques ou quasi-pornographiques qui abondent sur la Toile, surtout de la part des très puritains Américains (défoulement nécessaire ? simple recherche du gain ? les deux ? difficile à dire).

Autour de Lee et de Frank s’étoile tout un groupe de personnages assez fourni pour donner vie à un univers crédible et assez limité pour ne pas étirer l’histoire en arcs narratifs multiples. Là encore, Prince of Cats affirme sa personnalité en choisissant de ne pas multiplier les intrigues secondaires. Kori Michele utilise les personnages secondaires pour aborder notamment les thèmes du coming out et de l’homophobie, mais n’y sacrifie pas le cœur de son propos : nous n’apprendrons pas tout de la vie des frères et sœurs, du passé des amis ou des parents, la BD ne cherche pas à rallonger la sauce comme le font trop de BD en ligne qui cherchent parfois à se changer en séries sans fin. L’histoire s’achemine vers sa fin d’un pas posé mais sûr. On peut avoir confiance en entament la lecture : en dépit de ses 450 pages, Prince of Cats garde une ampleur très modérée par rapport aux BD-fleuves du Net et vous offrira de beaux moments de lecture sans réclamer tout votre temps.

Sans être le chef-d’œuvre du siècle, Prince of Cats est une BD très joliment dessinée et à l’intrigue habilement menée à bien, dont la qualité est rehaussée par des choix originaux dans son univers graphique et dans son approche des thèmes qu’il aborde. Cela l’aide à se détacher parmi la masse des BD en ligne sentimentales sur le Web anglophone.

Un mot sur l’auteur : Prince of Cats est la première BD en ligne de Kori Michele Handwerker, originaire de Brunswick, dans le Maine, aux États-Unis. Ayant une identité de genre non-binaire, l’auteur se désigne en anglais par les pronoms « they » ou « them » (usage habituel en anglais dans ces cas-là). Un équivalent en français qui me paraît convaincant serait l’usage du pronom « iel », qui suffit probablement à justifier la présence de défibrillateurs entre les murs de l’Académie française, mais que l’Office québécois de la langue française mentionne déjà sur son site dans un article de conseils pour désigner les personnes non-binaires sans s’en effaroucher outre mesure. Amies et amis québécois, je vous aime, vous sauvez l’honneur de la langue française ! Après avoir terminé Prince of Cats, donc, Kori Michele est devenu artiste indépendant. Iel a publié plusieurs autres BD en ligne, seul (Filed Away, A Lucid Date) ou en collaboration, comme l’anthologie Other Side, plus de nombreuses contributions à des zines.


Edith Wharton, « The Age of Innocence »

23 juillet 2018

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Référence : Edith Wharton, The Age of Innocence, avec une introduction de Cynthia Griffin Wolff et des notes par Laura Dluzynski Quinn, New York, Penguin classics, 1996. (Première édition : 1920.)

Résumé

Quatrième de couverture de la traduction par Diane de Margerie chez J’ai lu :

«Elle parlait […] sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune-homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait de la robe scintillante. Tout à coup il s’agenouilla et baisa le soulier.»
Dans le New York flamboyant de la fin du XIXe siècle, Newland Archer est un jeune homme bien éduqué de la haute bourgeoisie. Promis à un avenir brillant, il est sur le point d’annoncer ses fiançailles avec la pure May Welland, quand, à l’Opéra, tous les regards se tournent vers une loge… L’apparition de la belle comtesse Olanska, la scandaleuse cousine de May qui a eu l’audace de quitter son mari et dont l’indépendance, en ce temps-là, est considérée comme impardonnable, va bouleverser sa vie. Comment, dans une société qui broie les êtres et sacrifie les amours, peut-on préserver l’innocence ?

Mon avis

Si vous aimez les romans de Jane Austen, avec leur mélange savant d’étude sociale de la bourgeoisie, de portraits psychologiques d’un petit groupe de personnages, d’esprit plus ou moins caustiques et d’humour, le tout relaté avec une plume à la fois limpide et élégante, alors vous devez découvrir aussi Edith Wharton. Plus récente qu’Austen, Edith Wharton (1862-1937) a vécu à New York à la charnière des XIXe et XXe siècle, au temps de ce que les Américains appellent le « Gilded Age », l’Âge doré qui voit l’essor de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie newyorkaise et l’ascension des grands entrepreneurs.

Wharton évoque ce milieu qu’elle a bien connu dans The Age of Innocence, qui est paru en 1920, une cinquantaine d’années après l’époque qu’elle décrit (les années 1870). Son personnage principal, Newland Archer, semble être l’incarnation de cette aristocratie newyorkaise. Impeccablement éduqué, observateur, plein d’esprit, le jeune homme reste cependant un peu hors norme : plus enclin aux arts et aux lettres que la moyenne pour son milieu d’origine, il est avide d’amour et de justice. Ses fiançailles vont lui révéler peu à peu ce que l’aristocratie de New York peut avoir d’étouffant, à contre-courant de tous les clichés sur le rêve américain censé tout rendre possible.

Wharton a un très beau style, une belle prose classique pleine d’élégance qui regorge d’observations psychologiques très fines, et qui semble disséquer tout vifs les types sociaux qu’elle met en scène. Si le mot de « belle prose classique » éveille en vous la peur de l’ennui, détrompez-vous : il y a des traits d’esprit à chaque paragraphe, pas seulement de la part des personnages mais aussi de la part de l’auteure, qui fait ressortir les petits ridicules et les grandes vanités de ce milieu où la façon dont on s’habille et les gens avec qui on se montre comptent plus que la sincérité ou l’aspiration à s’accomplir dans une activité quelconque. La « Famille » est le maître mot de tout, mais la fidélité au clan finit par menacer de broyer les individus et de changer la société en un jeu de masques déshumanisés.

Ce roman pourra plaire au public des séries télévisées historiques britanniques comme Maîtres et valets ou Downton Abbey, en dépit des différences de propos entre ces séries et le roman de Wharton. Ces deux séries évoquent l’aristocratie anglaise à une période un peu plus récente (les années 1910-1920) et ont l’originalité de suivre simultanément deux milieux sociaux, celui de l’aristocratie et celui de la domesticité, avec en revanche un regard souvent plus indulgent sur les aristocrates que celui de Wharton. The Age of Innocence ne s’intéresse hélas pas aux domestiques : si vous cherchez des évocations littéraires de la domesticité anglophone, il faudra vous tourner vers des romans comme Les Vestiges du jour (The Remains of the Day) de Kazuo Ishiguro (qui traite grosso modo de la période 1920-1940) ou vers des témoignages comme Below Stairs de Margaret Powell (qui relate la vie d’une femme de chambre au début du XXe siècle). Du côté des peintres, je vous recommande les tableaux académiques de James Tissot, qui représentent avec un grand sens du détail les milieux bourgeois et aisés du Roayume-Uni de la seconde moitié du XIXe siècle.