Gilbert Sinoué, « L’Enfant de Troie »

4 mai 2017

 

SinoueEnfantDeTroie

Référence : Gilbert Sinoué, L’Enfant de Troie, Paris, Larousse, collection « Les contemporains, classiques de demain », 2017.

Présentation de l’éditeur

« La guerre de Troie dure depuis dix ans déjà. L’armée grecque encercle la ville, tandis que soldats et héros combattant sous l’œil attentif des dieux. Poussés par leur curiosité, Adonis et Philippos, deux garçons troyens âgés de 12 ans, vont vivre une grande aventure qui leur permettra d’être mêlés de très près à ce conflit et à ses principaux épisodes. Un roman qui invite à voyager entre l’histoire et la mythologie, dans un monde antique riche en couleurs. »

Mon avis

Ça a l’air bien, annoncé comme ça, hein ? Et j’ai commencé ma lecture avec confiance. Tout me promettait un bon petit roman historique dans une édition parascolaire fiable, avec présentation, dossier, notes, etc.
Je ne connaissais pas l’auteur : une double page avant le début du roman le présente sur le mode épique. Une vie trépidante, un auteur à succès unanimement reconnu, traduit dans (insérez ici un nombre élevé) langues, etc. Et surtout, un paragraphe où il est cité pour assurer que dans ses romans, « l’aspect historique doit être irréprochable ». J’ai acquiescé, content de cette rigueur annoncée. Fou que j’étais !
Certes, ce début de dossier contient quelques approximations minimes. « Sinoué », le pseudonyme de l’auteur, est expliqué comme une référence à un roman historique du XXe siècle, alors qu’il s’agit avant tout du nom du héros d’un récit égyptien antique, dont plusieurs romanciers se sont inspirés ensuite. La carte en page 14 mélange un peu maladroitement des noms antiques (« mer Egée », « Troie », etc.) et des noms actuels ou non-antiques (« Dardanelles », « Turquie actuelle »). Mais rien de bien grave.

Je commence donc ma lecture en confiance. Une première scène est introduite par la mention « Troie, 1180 av. J.-C. » Ah, l’auteur situe la guerre de Troie dans le temps en reprenant une date inspirée d’Hérodote, alors que plusieurs autres périodes ont été proposées, et que selon une bonne partie des chercheurs actuels la guerre de Troie telle qu’elle est racontée dans l’Iliade est un mythe qui ne correspond à aucune époque réelle. Mettons, peut-être qu’il va historiciser un peu le mythe, comme ça se fait parfois.

Bon, cette première scène est lestement racontée, très vivante. Tiens, l’auteur présente l’aulos comme une double flûte émettant des « sons stridents », alors que c’était plutôt un genre de hautbois. Pas tout à fait à jour dans sa documentation, l’auteur, mais ce n’est pas bien grave. Tiens, il présente les sirènes comme des « femmes-poissons » alors que dans la mythologie grecque ce sont des femmes-oiseaux. Là, c’est plus gênant. Quand même, ce sont des créatures de base de la mythologie grecque…

Allons, je continue, c’est un détail. Après tout, d’autres détails historiques sont bien rendus : les noms des personnages, l’enseignement par l’intermédiaire d’un pédagogue et d’un « grammatiste », le matériel d’écriture… d’écriture ? Je m’étrangle. Depuis quand l’écriture existait en Grèce au XIIe siècle avant J.-C. ?! Depuis quand les héros de l’Iliade et du cycle troyen écrivent-ils ? Sacré anachronisme !

… Bon, le miroir de bronze a l’air bien vu, lui. Et les deux personnages d’adolescents sont habilement insérés dans le décor de la grande épopée homérique. Allez, ça peut quand même être bien, ça peut quand même être bien…

Tiens, un paragraphe sur le papa d’Adonis, qui a une maison. Deux… deux paragraphes pour détailler précisément comment il a construit sa maison, étape par étape, alors que ça n’a aucun intérêt immédiat pour l’intrigue ? Bon, mettons, c’est un peu maladroit mais c’est pour la bonne cause, il faut instruire nos jeunes lecteurs. On continue.

Ouh, il case des chiffres sur la population de Troie et sur le nombre de soldats grecs, ha ha, fine allusion pour les passionnés d’histoire ancienne qui s’étripent sur l’ampleur du conflit.

Mh, un Troyen appelé Andreas ? Ça ne fait pas un peu trop grec moderne ? … Une fille appelée Maria ? Non, là je n’y crois plus. Pourquoi pas Jésus pendant qu’on y est ? En plus ce n’est pas comme si on manquait de noms grecs antiques dans les textes anciens pour nommer des personnages fictifs… Bon allez, allez, tout ça c’est du détail, on continue, on est confiant.

Ah, une leçon de lecture. Ahem. Lisons, oui. Un paragraphe pour caser la notion d’écriture en boustrophédon, qu’il est certes intéressant de faire apprendre à nos petits (mais pas avec un pareil anachronisme sur la date de l’apparition de l’écriture en Grèce !).

On continue, et… oh, ils lisent du Ésope ! Voilà qui est fascinant ! Nous sommes au XIIe siècle av. J.-C., les Grecs écrivent et ils lisent Ésope, qui a vécu aux VIIe-VIe siècles av. J.-C., soit au moins cinq siècles après. Je n’avais pas vu que c’était un roman de science-fiction : j’attends la première mention d’une machine à voyager dans le temps d’une page à l’autre.

Chapitre 2. Adonis et Philippos sont riches, donc au lieu de terminer leurs études à 14 ans, ils étudieront jusqu’à 18 ans ! Je sens que l’auteur essaie de me faire apprendre quelque chose, mais quoi ? Visiblement c’est encore un mélange improbable entre des périodes historiques décidément incompatibles : on ne sait rien d’aussi précis sur le système éducatif dans l’Asie Mineure de l’époque de la possible guerre de Troie, et Gilbert Sinoué recase des bouts de documentation concernant d’autres époques au petit bonheur la chance.

Première attaque des Grecs. Ils enlèvent Chryséis. Jolie façon de raccrocher la vie des deux jeunes héros à l’intrigue de l’Iliade (dont cet enlèvement forme l’un des premiers événements marquants). Enfin, ce serait très bien s’il n’y avait pas cette documentation erratique.

Petit récit sur le jugement de Pâris et les causes de la guerre de Troie, nettement plus à sa place dans le roman que les pages de supposée histoire ancienne anachroniques qui ont précédé.

Allez, j’attaque le chapitre 3. Une page oppose les charlatans invoquant Asclépios aux vrais médecins connaissant les plantes : problème, cette distinction est complètement anachronique puisque magie et médecine ne s’opposent pas du tout dans l’Iliade ou l’Odyssée, et que ce type de polémique n’apparaît en Grèce que plusieurs siècles après les périodes auxquelles la guerre de Troie a pu se produire. Alleeeez, c’est du détail. La scène avec Cassandre jeune est assez réussie et, encore une fois, nettement plus à sa place dans un pareil livre qu’un développement expliquant que les petits Troyens s’appelaient Andreas et savaient lire un texte cinq siècles avant que son auteur naisse.

Je suis chaud bouillant et j’entame le chapitre 4. Le père d’Adonis raconte l’histoire de… pardon ? Crésus ? Crésus, qui a vécu au VIe siècle av. J.-C., environ six siècles après la date à laquelle l’histoire du roman est censée se dérouler ? Et qui régnait sur l’empire perse ? Et le tout est présenté comme ayant déjà eu lieu ? Mais l’auteur est au courant que l’empire perse recouvrait notamment la Troade, la région de Troie ? Genre, il veut dire qu’il y a eu l’empire perse et qu’après la défaite de Crésus il y a eu la guerre de Troie ? Il se moque du monde ou il se croit dans À rebrousse-temps ?

Pantelant, je tourne la page. Nous sommes à la page 50. Au milieu, j’apprends qu’on est au mois de « maimakterion« . Sauf que ce mois est le deuxième mois de l’automne dans le calendrier de l’Attique, c’est-à-dire la région d’Athènes. Problème, c’est un calendrier local qui n’était utilisé qu’à Athènes et dans sa région. Chaque cité avait le sien, ce qui fait qu’il est impossible qu’il ait été utilisé à Troie, surtout qu’il n’est attesté que bien après la période à laquelle… enfin, encore un anachronisme. De détail, certes, mais omnes vulnerant, ultima necat, comme disait l’autre.

Je risque un œil terrifié vers le bas de la page, et j’apprends que le maître d’école d’Adonis lui a raconté l’origine de la nudité des athlètes : elle « remontait à une époque très lointaine, au moment des jeux Olympiques de l’année 720 ». Au cas où une bonne âme aurait pu imaginer qu’il s’agit là d’un calendrier troyen et pas du calendrier utilisant la naissance de Jésus-Christ comme année 1, car j’imagine mal un type qui vit en 1180 av. J.-C. utiliser déjà ce calendrier (!), une note confirme que c’est bien une date avant J.-C. en rappelant que les premiers jeux ont eu lieu en 776 av. J.-C.

Je suis désolé, chères et chers internautes : parvenu à ce stade de ma lecture, j’ai été définitivement convaincu que l’auteur du roman et/ou l’auteure du dossier et l’éditeur étaient occupés à se payer notre tête après avoir abjuré le soin de cohérence interne le plus basique pour ce roman, et j’ai arrêté là ma lecture. À ce niveau-là, ce n’est pas du boustrophédon, c’est du dekikisphoudon.

Je vous avais dit que j’avais trouvé le livre d’occasion ? Je crois deviner pourquoi la personne qui l’avait acheté l’a revendu.

N’achetez pas ce livre. C’est une honte pour le genre du roman historique, une honte pour la littérature de jeunesse, et une honte pour les éditions Larousse, qui l’ont édité cette année. Par chance, on ne manque pas de vrais bons romans historiques pour la jeunesse, alors n’infligez pas celui-ci à vos enfants et prenez le temps de vous renseigner.

Message ouvert à M. Nicolas Castelnau-Bay, directeur de la collection « Les contemporains, classiques de demain », qui a publié cette chose : si vous en êtes là, par pitié, cessez de prétendre publier de nouveaux manuscrits et contentez-vous de réimprimer du Odile Weulersse, ça limitera les dégâts.