Henri Bosco, « L’Enfant et la rivière »

3 août 2012

Avant-propos salutaire (ajouté le 10 mars 2013) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est un très beau roman et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de le (re)découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Un mot sur l’histoire

Le narrateur est l’enfant, Pascalet, qui vit quelque part en Provence, au début du XXe siècle, en compagnie de sa tante Martine. À quelque distance de leur maison coule une rivière. Pascalet a défense de s’en approcher, mais elle l’attire. Bargabot le braconnier en rapporte régulièrement de succulents poissons.

Un jour, pendant une période où ses parents sont absents, quelque chose fait que la tentation devient trop forte : Pascalet part explorer les environs de la rivière, et, peu à peu, finit par arriver sur la rive. Il s’enfonce dans les espaces sauvages, et à un moment donné il rencontre Gatzo, un jeune bohémien de son âge. A deux, ils explorent le monde de la rivière, peuplé de bruits d’animaux, de silhouettes d’hommes farouches et de toutes sortes de peurs fascinantes.

 Mon avis

L’Enfant et la rivière fait partie des lectures les plus marquantes de mon enfance. Ce n’est pas que j’en aie été fou à l’époque, mais je me suis rendu compte au fil du temps que ce souvenir de lecture persistait avec beaucoup d’intensité. La première fois, je n’avais pas lu le livre moi-même : j’étais petit et ma mère me l’avait lu à voix haute. J’ai fini par le relire beaucoup plus tard et le charme a de nouveau opéré – sans doute pas exactement de la même façon, mais avec la même puissance. Voilà pourquoi c’est un livre auquel je suis très attaché, un roman que je voudrais vous donner envie de lire aussi.

Je crois qu’il y a trois ingrédients qui font beaucoup pour le charme de ce livre : la campagne, le mystère, et son rythme.

La campagne, d’abord : à chaque page on respire l’odeur de l’herbe, de la forêt, de l’eau toute proche, on voit les arbres, les roseaux, on effleure les murs de pierre rugueux des maisons provençales, on entend les oiseaux, on entrevoit un poisson dans le clapotis de l’eau, on sent ses pieds s’enfoncer légèrement dans la boue de la berge où l’on découvre d’autres empreintes… C’est un voyage dans une campagne à demi sauvage, moins domestiquée que maintenant puisque le livre se passe au début du XXe siècle, et particulièrement irrésistible, surtout si l’on est un lecteur qui habite en ville et qu’on ne va pas souvent à la campagne.

Cette campagne, les environs de la rivière, le village, sont nimbés d’un mystère particulier dû au regard du narrateur. Pascalet est un enfant, mais il est présenté avec le sérieux d’un adulte : rien ne met l’enfance à distance, tout nous rapproche de cet âge où le monde est grand, où l’on est attentif aux détails, où tout oscille entre l’enchantement et la lisière du cauchemar – sans oublier la crainte des réprimandes des parents et surtout de tante Martine, qui ajoute le plaisir sulfureux de l’interdit à chaque nouveau pas dans cet univers.

Imaginez Pascalet comme une sorte de Tom Sawyer en plus ambigu : petit garçon bien propre sur lui au départ, il ne bascule jamais complètement du côté du monde sauvage et des voyous comme Sawyer, mais il découvre et défend fermement son droit à l’évasion, ce qu’un adulte appellerait son jardin secret, malgré tous les dangers qu’il renferme. C’est une sorte d’agent double, quelque part entre le Jim Hawkins de L’Île au trésor (insupportable de bonne éducation) et Tom Sawyer ou Huckleberry Finn.

La note qui termine de tisser le sortilège de ce livre, c’est son rythme, qui va de pair avec l’écoulement du temps propre à une promenade à la rivière quand on a fugué, qu’on sait qu’on devrait être rentré, qu’on craint déjà la nuit qui va tomber bientôt, mais qu’on s’attarde encore et toujours jusqu’au prochain tournant, et qu’on sent, sans vouloir se l’avouer, qu’on ne rentrera pas à la maison ce soir, qu’on va dormir dehors.

C’est un livre lent. Je sais que de nos jours, où trop de lecteurs sont bêtement déformés par les thrillers anglo-saxons dopés au suspense facile, la lenteur n’est pas vue comme une qualité. Pourtant c’en est une. On est pris par cette temporalité différente, plus lente, qui n’exclut pas le suspense : bien au contraire, elle le renforce, mais avec une coloration différente, plus subtile. Quelques moments de transgression prennent l’allure d’une petite odyssée, un cri d’oiseau ou un craquement de branche inattendu est une péripétie importante.

Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien d’autre, mais je ne vais certainement pas vous dévoiler les rebondissements de l’histoire. Je veux simplement vous faire ressentir la séduction de ces livres où il s’agit de désir et d’appréhension autant que des événements eux-mêmes, où il ne s’agit pas de recevoir de grosses claques visuelles à chaque page mais de se faire tenir les yeux aux aguets, les narines frémissantes, la peau électrisée par la fraîcheur du vent, le crépuscule équivoque, la silhouette qu’on devine en plein marais et qui est peut-être un bandit ou un animal inconnu. Ce genre d’histoire est à l’aventure ce que le fantastique est au merveilleux : elle tire sa puissance en restant à la limite, en ne dévoilant jamais tout, en laissant deviner et imaginer plutôt qu’en élaborant de grands systèmes dramatiques ou des univers aux contours bien tracés, déjà finis, où tout est déjà fixé.

L’Enfant et la rivière est (je crois) le premier de plusieurs livres qui explorent la même région à la même période, et où l’on retrouve quelques personnages récurrents. L’âne qui apparaît dans le livre est ainsi le personnage principal de L’Âne Culotte, écrit plus tard. Et je crois qu’il y en a encore d’autres, mais je ne les ai pas lus. L’Âne Culotte m’avait beaucoup plu aussi, mais il explore un imaginaire différent, sans tout ce qu’une rivière sauvage donne de trouble à une promenade : l’histoire se passe davantage dans le village, et les fugues explorent plutôt un univers de champs, de sentiers et de vergers retirés.

J’avais découvert ce livre dans la vieille collection « Folio Junior édition spéciale », avec de superbes illustrations crayonnées et aquarellées par Georges Lemoine, auxquelles je ne prêtais pas vraiment attention étant petit, mais que j’ai trouvées admirables en y revenant plus tard : elles regorgent de détails quasi documentaires sur les formes des poissons, des arbres et de leurs feuilles, d’animaux et de paysages magnifiques. Une sorte de petit bestiaire de la campagne doublé d’un herbier et d’un carnet de croquis. J’espère qu’il y a soit une réédition, soit l’équivalent dans les éditions jeunesse actuelles, parce que c’était un superbe travail.

Initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 30 juillet 2012.

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Tarjei Vesaas, « Palais de glace »

26 juillet 2012

Voilà un livre dont je vais avoir du mal à parler, même si je l’ai beaucoup aimé : son intérêt repose en bonne partie sur son atmosphère fantastique et sur sa progression énigmatique… et en même temps, l’intrigue est assez simple pour qu’on risque de gâcher en partie le plaisir en en disant trop. Ajoutez à cela que, pour moi, ce livre a fait partie de ces lectures qui donnent envie de se taire et d’y repenser, de les garder pour soi. J’ai tout de même envie d’en parler, malgré tout, mais ce n’est pas simple.

Du coup, il va falloir donner dans l’impressionnisme. Pour voir ce qu’il y a d’extrêmement attirant dans ce livre, imaginez un univers norvégien, l’hiver, la neige, le froid, un village rural ; non loin du village, un lac, et partant du lac un fleuve qui, à un endroit donné, déferle en une cascade. Cet hiver-là, le gel a bâti une sorte d’immense construction compliquée, un vrai palais de glace, majestueux, froid et scintillant. Pendant ce temps, deux filles se rencontrent : Siss, bien intégrée dans sa classe, et Unn, qui est tout l’inverse, solitaire, taciturne, énigmatique… et qui attire énormément Siss aussitôt qu’elle fait sa connaissance. L’histoire commence par cette rencontre, gênée et maladroite en même temps qu’intense, mais Unn va rapidement disparaître. Je n’ai vraiment pas envie d’en dire plus sur l’histoire. C’est un livre sur l’absence, et en même temps un univers au bord du fantastique, extrêmement absorbant (je n’ai plus pu le lâcher une fois commencé).

Si vous cherchez un univers pas loin du conte tout en restant très ancré dans la vie quotidienne, si vous aimez les livres oniriques, qui reposent sur une ambiance, les énigmes et touches de fantastique jamais complètement résolues, les émotions contenues et les sentiments devinés, et les mystères pleins de neige et de froid, je vous conseille vivement ce livre 🙂

Message sur le forum du Coin des lecteurs le 26 juin 2012 (livre lu fin 2011), rebricolé ensuite.


Mélanie Fazi, « Notre-Dame aux écailles »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2008.

Enfin fini ! Non parce que c’était laborieux mais parce que je l’avais acheté et commencé en cours d’année, et que j’avais dû m’interrompre pour cause de pas le temps (année de concours !).

J’avais beaucoup aimé « Serpentine », et j’ai été très heureux d’apprendre la réédition de ce recueil en même temps que la parution de « Notre-Dame aux écailles », ce qui m’a permis de recommencer à le recommander à mes amis… Et ça fait aussi très plaisir de voir qu’une nouvelliste peut avoir du succès de nos jours, malgré l’écrasante dictature du roman (et même de la trilogie). Donc je me suis jeté sur le nouveau recueil avec impatience.

Je dois dire que j’avais été un peu déçu par mes premières lectures (les premières nouvelles et la nouvelle-titre). Je ne sais pas si c’est parce que je lisais moins attentivement, que je pouvais moins « entrer » dans les textes, ou parce que je commence à m’habituer au style de Mélanie Fazi. Pour « Notre-Dame aux écailles », par contre, je sais exactement ce qui n’alait pas : c’est que le titre me rappelait fortement une nouvelle de Robert Silverberg intitulée « Notre-Dame des sauropodes », lue dans une anthologie sur les dinosaures en Librio – du coup j’avais gardé ce souvenir en tête et j’étais persuadé envers et contre tout que ça allait aussi parler de dinosaures, d’où une déception prévisible…

J’ai repris la lecture du recueil ces derniers jours à tête beaucoup plus reposée, et j’ai beaucoup mieux aimé la suite, tant mieux !

Quelques commentaires détaillés, en essayant de ne rien dévoiler des textes :

« La Cité travestie » : l’une de celles que j’ai le moins aimé, peut-être à cause du thème assez classique – de même que la dernière nouvelle du recueil, « Fantômes d’épingles » (dont l’écriture me paraît meilleure, cela dit, mais il faudrait que je relise « La Cité travestie » pour comparer mieux).

« En forme de dragon » : bien meilleure, assez dans l’esprit des nouvelles de « Serpentine », et celle où le lien avec la musique est le plus explicité (on parle souvent de ce lien texte-musique chez Mélanie Fazi, apparemment).

« Langage de la peau » : ici pour le coup le thème est extrêmement classique, mais je le trouve très bien traité.

« Le Train de nuit » : Brrrf… j’aime beaucoup. M’a aussi beaucoup rappelé « Nous reprendre à la route », qui était l’un des mes préférés de « Serpentine », mais en plus sombre et en plus inquiétant.

« Les Cinq soirs du Lion » : oooh, mais le cadre général de celle-ci relèverait presque de la high fantasy, non ? Chouette, Fazi donnant dans la fantasy ! mais plutôt dans le style Au pays de la magie de Michaux, alors. Un peu court, mais j’ai bien aimé.

« La Danse au bord du fleuve », « Villa Rosalie », « Le Noeud Cajun », « Mardi Gras », « Noces d’écume » : mes préférés (je sais, ça fait beaucoup) : tous d’excellents textes, chacun développant une tonalité bien distincte. « Le Noeud Cajun » mérite amplement son prix, il peut se vanter de m’avoir filé la frousse – c’est le texte qui m’a fait le plus peur, avec « Noces d’écume ».

Dans « La Danse au bord du fleuve »,

(spoiler) en amateur de mythologie gréco-romaine, j’ai beaucoup aimé l’utilisation du dieu-fleuve dans un contexte complètement différent, l’ambiguïté qui persiste sur son personnage (ni bon ni mauvais), et aussi le jeu sur les tonalités (fantastique, puis quasi horreur, et une fin ouverte donnant presque sur la fantasy, en tout cas le merveilleux avec l’acceptation par la narratrice de son rôle d’amante-sorcière du fleuve. (/spoiler)

Le thème « aquatique » de ce texte et de « Noces d’écume » est très réussi dans les deux cas.

Dans « Villa Rosalie »,

(spoiler) j’ai beaucoup aimé la tonalité du texte, entre horreur de la situation (des personnes vivantes fondues dans la maison) et acceptation apaisée du fantastique, allant presque jusqu’au merveilleux ou au réalisme magique – pas si loin du climat du « Faiseur de pluie », peut-être, le contexte enfantin en moins. (/spoiler).

J’ai eu l’impression que l’écriture de « Mardi Gras » était encore très différente de tous les autres textes, peut-être par son ancrage plus précis dans la réalité, ou parce que l’intrigue fantastique laisse la part belle à la description, au moins dans un premier temps – le texte prend vraiment le temps de se poser, presque comme une promenade qui commence sans but apparent, et c’est très agréable à la lecture.

Bref, un excellent recueil de nouveau, qui gagne bien sa place à côté de Serpentine, avec des thèmes récurrents (tout l’aspect « marin », par exemple) mais toujours des textes, des tonalités et des univers très différents les uns des autres, peut-être plus encore que dans Serpentine. Vivement d’autres textes tout aussi surprenants !