Margaret Atwood, « The Penelopiad »

8 juillet 2019

Atwood-Penelopiad

Référence : Margaret Atwood, The Penelopiad, Edimbourgh, Canongate, collection « The Myths », 2005.

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« Maintenant que tous les autres sont à bout de souffle, c’est à mon tour de raconter ma petite histoire. »

« Dans le récit d’Homère dans L’Odyssée, Pénélope – femme d’Ulysse et cousine de la belle Hélène de Troie – est représentée comme l’épouse fidèle par excellence, et son histoire comme une leçon salutaire à travers les âges. Laissée seule pendant vingt ans quand Ulysse part combattre dans la guerre de Troie après l’enlèvement d’Hélène, Pénélope parvient, face à des rumeurs scandaleuses, à préserver le royaume d’Ithaque, à élever son fils têtu et à tenir à distance une centaine de prétendants, simultanément. Quand Ulysse rentre enfin chez eux après avoir enduré des privations, combattu des monstres et dormi avec des déesses, il tue ses prétendants et – curieusement – douze de ses servantes.

Dans une splendide réinvention contemporaine du récit antique, Margaret Atwood a choisi de remettre le soin de la raconter à Pénélope et à ses douze servantes pendues, demandant : « Qu’est-ce qui a conduit à la pendaison des servantes, et quelles étaient vraiment les intentions de Pénélope ? » Dans la réécriture éblouissante et ludique signée par Atwood, l’histoire devient aussi pleine de sagesse et de compassion qu’elle est obsédante, et aussi férocement divertissante qu’elle est dérangeante. Avec esprit et verve, mettant à contribution l’art de conteuse et le talent poétique pour lequel elle est elle-même réputée, elle donne à Pénélope une nouvelle vie et une nouvelle réalité – et se met en devoir de fournir une réponse à un mystère antique. »

Mon avis

Quand on n’a pas encore lu Margaret Atwood, on connaît en général son nom grâce à son fameux roman de science-fiction La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), adapté depuis pour le grand et le petit écran. Il se trouve qu’en m’intéressant aux romans inspirés par la mythologie grecque, j’étais tombé, il y a déjà assez longtemps, sur un roman d’Atwood beaucoup moins connu : The Penelopiad (traduit en français par L’Odyssée de Pénélope), qui m’avait rendu curieux. J’ai fini par mettre la main dessus et c’est même le premier livre d’Atwood que je lis, n’ayant pas encore découvert La Servante écarlate.

Comme ma traduction du quatrième de couverture vous l’aura appris, The Penelopiad est en bonne partie une réécriture d’une épopée grecque antique, l’Odyssée, qui raconte le retour d’Ulysse dans son royaume d’Ithaque et la façon dont il parvient à reprendre le pouvoir en dépit de la centaine de prétendants au trône qui ont investi le palais et pressent Pénélope, sa femme, de se remarier à l’un d’eux. Réécrire cette épopée du point de vue de Pénélope est une idée qui m’a paru très originale la première fois que j’ai entendu parler du roman. Renseignements pris, Atwood est loin d’être la première à l’avoir eue : plusieurs écrivaines, notamment des poétesses, l’ont fait au cours de la seconde moitié du XXe siècle, souvent dans une perspective féministe. Atwood ajoute cependant une autre idée,  plus rare et extrêmement intéressante : mettre en scène douze servantes du palais d’Ulysse pendues par le héros à son retour pour s’être acoquinées avec les prétendants en son absence. Ces servantes forment une sorte de chœur très librement inspiré des chœurs tragiques, qui alternent de chapitre en chapitre avec le monologue de Pénélope.

Dans les chapitres qui lui donnent la parole, Pénélope parle depuis l’au-delà, non pas dans l’Antiquité mais de nos jours : elle a pu, comme les autres morts, observer l’évolution du monde depuis l’Antiquité. Le parti pris n’est pas nouveau (Lucien de Samosate l’employait déjà dans ses Dialogues des morts) mais il est habile et peut donner pas mal de choses. Atwood prend à fond le parti de la désacralisation du grand classique : sa Pénélope écorne à plaisir les réputations d’Ulysse et d’un certain nombre d’autres héros et héroïnes, en particulier Hélène. Les traits d’esprit acides (faisant parfois preuve d’autodérision) fusent assez régulièrement. Dans le même temps, ces chapitres adoptent un autre parti pris assez contradictoire : celui d’une fidélité scrupuleuse à la lettre de l’épopée antique, dont les événements se produisent à l’identique, tout comme ceux d’autres mythes non présents dans l’Odyssée mais mentionnés par le roman au passage (sur la jeunesse d’Hélène, par exemple).

Cette volonté de désacralisation est une ficelle toujours amusante, puisque le prestige de l’Odyssée en tant que classique de la littérature mondiale demeure et qu’on est habitués à en entendre parler sur un ton sérieux. Il est tout de même loin d’être nouveau et j’ai presque pitié pour ce malheureux Ulysse, qui s’en est pris plein la figure dès l’Antiquité (Lucien de Samosate, encore lui, en faisait le parangon des menteurs au début de ses drôlissimes Histoires vraies) et dans nombre de livres plus récents, de l’Ulysse de Joyce à la Naissance de l’Odyssée de Giono en passant par l’excellent film des frères Coen O’Brother (et on pourrait en citer beaucoup d’autres). Autant pour l’originalité, donc, mais le résultat pourrait être réussi quand même, à condition de montrer un minimum de profondeur de réflexion et de travail de style.

Sur ce plan, je dois dire que j’ai été assez déçu. L’humour et les traits d’esprit prêtés par l’écrivaine à Pénélope sont inégaux. Certains font mouche, d’autres tombent à plat faute de réel fond derrière le tapage un peu clinquant du discours de la reine défunte, à qui Atwood donne quelquefois des airs délibérés de commérage revanchard qui ne vole pas toujours bien haut (j’ai ainsi été surpris par le traitement du personnage d’Hélène, mais j’y reviendrai). Les parti pris stylistique n’améliorent pas les choses : le vocabulaire est d’une simplicité qui confine au simplisme, et le ton familier, occasionnellement vulgaire, sent la subversion superficielle. Si le livre reste dans les mémoires, ce ne sera pas grâce à ses belles phrases ou à ses pages d’anthologie. Pour ce livre, Atwood aurait des leçons à recevoir de Yourcenar en matière de sens de l’épure. Amateur de longue date des opérettes d’Offenbach, qui s’en est pris à la mythologie grecque à deux reprises en donnant lieu aux deux chefs-d’œuvre que sont Orphée aux Enfers et la Belle Hélène, j’ai regretté les livrets de ces opérettes, qui font bien mieux en matière de parodie pleine d’humour et d’esprit. Il faut bien dire qu’Atwood, dans ces chapitres, donne l’impression d’enfoncer ostensiblement des portes déjà ouvertes.

J’avais entendu parler d’Atwood comme d’une grande écrivaine féministe. Elle ne devait pas être dans son meilleur jour en écrivant The Penelopiad : le résultat m’a paru assez inégal. Certes, Pénélope lézarde son image d’épouse parfaite, incarnation des vertus domestiques. Mais, dans le même temps, Atwood ne semble pas être parvenue à se libérer de la lettre des événements de l’Odyssée. Râleuse ou pas, Pénélope reste l’épouse fidèle dépeinte par l’épopée, alors qu’on connaît d’autres variantes du mythe où elle se montre infidèle. D’autres écrivaines ont opté pour des réécritures plus radicales où une Pénélope devenue infidèle se justifie et contre-attaque en rejetant Ulysse. Réécrire ce portrait d’épouse fidèle en refondant complètement la psychologie de Pénélope reste un parti pris possible qui ne manque pas non plus d’intérêt. Mais Atwood manque une autre occasion d’innover qui m’a là encore réservé une mauvaise surprise et une déception : c’est son traitement du personnage d’Hélène. Hélène, la femme infidèle par excellence, donne lieu chez Atwood à un portrait en bimbo nymphomane et narcissique qui ne manque pas d’humour, ni de vraisemblance psychologique de la part d’une Pénélope aigrie à de nombreux égards (et, à vrai dire, jalouse). Mais cela ne va pas bien loin, pas assez loin à mon goût. De nombreuses pages au sujet de la relation entre Hélène et Pénélope relèvent plus de la parodie mythologique façon soap, amusante sur l’instant mais assez oubliable, que d’une réinvention dotée d’une réelle personnalité.

Faut-il jeter The Penelopiad ? Non, car mon avis est trop sévère. C’est celui d’un passionné de mythologie qui a lu de nombreux textes antiques et de nombreuses réécritures. Si vous connaissez déjà bien les mythes grecs et que vous avez lu plusieurs réécritures de l’Odyssée, le roman d’Atwood n’a pas grand-chose à vous apporter et vous pouvez passer votre chemin. Mais si (comme la plupart des gens) vous ne connaissez pas spécialement les mythes grecs et si vous ignorez tout de Pénélope en dehors des informations de base sur son rôle dans l’Odyssée, alors The Penelopiad peut vous plaire, vous renseigner et vous faire rire, sans être un chef-d’œuvre d’écriture littéraire.

C’est tout ? Non ! J’en viens à ce qui m’a le plus intéressé dans le livre : les chapitres sur les douze servantes. Comme je l’ai dit, ils émanent de l’idée la plus originale du roman et ce sont aussi les plus novateurs sur à peu près tous les plans, bien qu’eux aussi m’aient semblé inégaux. Ces chapitres qui donnent la parole aux servantes exécutées par Ulysse prennent beaucoup plus de distance par rapport à l’épopée antique : ils se déroulent à des époques variables, parfois indéterminées, dans des lieux divers, et prennent toutes sortes de formes, de la chanson enfantine à la scène de théâtre en passant par la lamentation ou la chanson de marins. Les personnages des servantes, dont on ne sait à peu près rien dans l’Odyssée, Atwood leur redonne une épaisseur, un passé fait de souffrances et de brimades, une voix tout aussi acide que celle de Pénélope mais beaucoup plus nuancée et subversive.

Le potentiel de ces chapitres crève les yeux : il aurait fallu jeter tout le reste du brouillon et partir de ceux-là pour en faire tout le livre. Ils m’ont d’ailleurs en partie déçu précisément parce que leur idée de départ a un tel potentiel. Ils sont d’une grande théâtralité. Le roman a été adapté au théâtre : c’était encore le mieux qu’on pouvait en faire et je serais très curieux de voir ce que cela a donné. Le propos social et la posture métafictionnelle des servantes ont quelque chose de très brechtien : il y avait de quoi faire une excellente pièce. Comme dans les chapitres où Pénélope parle, la bonne idée retombe parfois à plat faute de réelle subversion ou d’une écriture suffisamment travaillée. Les chansons des servantes ne vont pas chercher bien loin à mes yeux : Atwood use (ce qui est bien) et abuse (c’est moins bien) du registre familier et enfantin dans son vocabulaire, sans aboutir à des résultats très intéressants en termes de sonorités, de rythme ou d’images. Mais cette moitié en pointillés du livre reste à mon sens la plus stimulante, et il en émerge, vers la fin, un chapitre excellent : le chapitre 26, « The Chorus Line : The Trial of Odysseus, as Videotaped by the Maids », une scène de théâtre aux allures de pièce en miniature. Ulysse y est jugé pour le meurtre des prétendants de Pénélope et il est sur le point de bénéficier d’un non-lieu quand les douze servantes font irruption dans la salle et l’accusent de les avoir assassinées, bouleversant le procès. C’est dense, c’est intelligent, c’est bien envoyé, ça traite tout un tas de questions sur l’épopée et sa postérité en peu de pages et j’y ai enfin trouvé du vrai féminisme littéraire en pleine forme.

L’approche adoptée par Atwood envers la mythologie grecque m’a paru osciller, en gros, entre une réécriture d’antiquisante, qui aurait consisté à se contenter de reprendre le dossier antique de l’Odyssée et de la société grecque antique pour relater les événements de l’épopée du point de vue de Pénélope, et une réécriture d’inspiration exclusivement contemporaine, qui se serait contentée de reprendre très librement les noms des personnages et le gros du canevas narratif pour produire un récit largement affranchi de sa source d’inspiration première. Atwood a essayé de faire les deux à la fois. De là cette Pénélope qui parle depuis les Enfers, mais de nos jours, mais se contente de raconter sa vie antique en dehors d’une ou deux allusions à Internet ou au tourisme qui font rire quelques secondes mais n’exploitent pas à fond toutes les possibilités offertes par le regard unique d’une héroïne grecque antique qui comparerait le monde qu’elle a connu au monde actuel. De là, aussi, ces douze servantes qui n’ont droit qu’à un chapitre sur deux et déploient une voix à la poésie très contemporaine, mais insuffisamment travaillée ou développée, parce qu’il y avait les autres chapitres à faire et qu’ils les interrompent une fois sur deux. Dommage. À mes yeux c’est un échec, mais un échec qui reste intéressant à lire.

J’ai été plus gêné, en revanche, devant le manque de documentation manifeste qui a présidé à l’écriture de ce livre. Atwood donne quelques explications sur sa documentation dans les « Notes » à la fin du volume. La malheureuse s’est appuyée en grande partie sur The Greek Myths de Robert Graves, un ouvrage d’études mythologiques complètement obsolète aujourd’hui, et qui ne devait déjà pas compter parmi les meilleurs de son temps à sa parution en 1955. Le problème apparaît pleinement au chapitre 24 « The Chorus Line : The Anthropology Lecture », où Atwood place dans la bouche des douze servantes une théorie apparemment empruntée à Graves, qui mélange un peu tout, la numérologie, les cycles lunaires, un brin de théorie du bouc émissaire à la René Girard, la déesse-mère, les Minoens, etc. C’est terriblement daté en termes d’histoire des religions, c’est sans doute aussi assez mal résumé, et même dans le cadre d’un roman à la construction volontairement disparate, ça paraît en décalage avec le reste.

Hélas, hélas, Margaret Atwood ! Qu’aurais-je pensé si j’avais lu The Penelopiad avant Lavinia d’Ursula Le Guin ? Sans doute pas du bien de ce chapitre, certes, et j’aurais quand même davantage été convaincu par le livre de Le Guin. Trois ans séparent la parution de The Penelopiad en 2005 de celle de Lavinia de Le Guin en 2008, magistrale réécriture de l’Énéide du point de vue d’un personnage féminin (beaucoup moins célèbre que Pénélope, cette fois-ci). Le Guin avait-elle lu The Penelopiad ? Le fait est qu’à mes yeux de lecteur ayant lu les deux romans, Lavinia peut être lu après coup comme une sorte de réponse à The Pénelopiad, et le moins qu’on puisse dire est que Le Guin fait mieux pour tout ce qui concerne tant la restitution que l’analyse et le commentaire d’une société antique et de sa religion ou encore la place qu’y trouvent les femmes. Comme la Pénélope d’Atwood, la Lavinia de Le Guin parle depuis les Enfers, mais Le Guin livre un propos beaucoup plus fouillé que quelques mots d’esprit amusants sur le tourisme en Grèce, et l’aspect métafictionnel de son livre me paraît, dans son propre genre très différent, arborer davantage de subtilité, de maturité et de maîtrise dans l’écriture.

Conclusion

Il y avait si longtemps que ce titre de The Penelopiad me faisait rêver, que j’en attendais sans doute trop. L’ombre du Lavinia de Le Guin planait peut-être encore excessivement sur ma lecture d’Atwood. Il va sans dire que ce n’est qu’un livre parmi d’autres de cette auteure, et que je compte bien lire quand même La Servante écarlate à l’occasion. J’ai gardé de The Penelopiad le sentiment persistant que le livre avait manqué de temps pour mûrir encore. Je me suis alors renseigné sur le contexte de son écriture. The Penelopiad est un roman de commande écrit pour le lancement d’une nouvelle collection chez l’éditeur britannique Canongate Books. D’abord partie pour réécrire un mythe amérindien, Atwood a rencontré des difficultés dans l’écriture de son livre et a fini par se tourner vers la figure de Pénélope. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le résultat aurait été meilleur si Atwood n’avait pas été contrainte par une date-butoir et avait pu prendre le temps de travailler son livre avant de le remettre à l’éditeur.

En dépit de mes nombreuses réserves, The Penelopiad est loin d’être entièrement mauvais et reste très recommandable pour qui n’a pas ou peu lu de réécritures de mythes. Il risque surtout de décevoir les gens qui ont déjà lu d’autres réécritures, ou qui cherchent un chef-d’œuvre à la hauteur de la Naissance de l’Odyssée de Giono ou du Lavinia de Le Guin.

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J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Lavinia d’Ursula Le Guin. Qu’y a-t-il d’autre en matière de réécritures mythologiques consacrées à des personnages féminins ? Parmi les parutions récentes, il y a Circé de Madeline Miller (qui s’était lancée dans l’écriture avec Le Chant d’Achille, consacré au héros de l’Iliade). Je ne l’ai pas encore lu, je ne sais pas ce qu’il vaut. Du côté de la bande dessinée, en revanche, j’ai énormément apprécié Médée de Nancy Peña et Blandine Le Callet, qui, en quatre tomes, relate la vie de Médée racontée par elle-même, dans une série au scénario très fouillé mais aussi accessible que son dessin en ligne claire.


[BD] « Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale », des Pinçon-Charlot et Lécroart

12 novembre 2018

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Référence : Monique et Michel Pinçon-Charlot (texte), Étienne Lécroart (dessin), Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, Paris, Seuil/Delcourt, 2018.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En suivant le procès Cahuzac, les fameux « sociologues des riches » s’associent à Étienne Lécroart pour démonter les mécanismes de l’évasion fiscale, et montrer comment, chez les classes dirigeantes, la fraude se gère en famille. « Les yeux dans les yeux », Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget, avait assuré ne pas avoir de comptes en Suisse… Monique et Michel Pinçon-Charlot, sociologues, sont spécialistes de la classe dominante. À la faveur du procès Cahuzac, ils décrivent comment la classe au pouvoir, sans distinction de couleur politique, se mobilise pour défendre l’un des leurs et le système organisé de la fraude fiscale. »

Sociologie, humour et engagement

Sociologues du CNRS spécialisés dans l’étude de la grande bourgeoisie et des milieux les plus riches de la société française, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont consacré leur carrière à étudier ces catégories sociales jusque là étonnamment négligées par l’analyse sociologique, au point que leurs études sont devenus des ouvrages de référence sur ces sujets. À partir de leur départ à la retraite en 2007, ils se sont autorisés à se déprendre en partie de la « neutralité scientifique » qu’ils étaient imposées, pour adopter un ton parfois plus militant dans leur propos, sans pour autant renoncer à la rigueur et à la précision de leurs analyses. C’est ainsi qu’ils ont publié un livre sur les quartiers riches et la façon dont l’entre-soi y est soigneusement entretenu (Les Ghettos du Gotha, 2007), plusieurs livres sur les différents quartiers de Paris (dont j’avais chroniqué ici Paris. Quinze promenades sociologiques, paru en 2009), puis une enquête dévastatrice sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui a connu un succès de librairie inattendu (Le Président des riches, en 2010).

Parmi leurs publications plus récentes figurent des enquêtes sociologiques denses (La Violence des riches en 2013) mais aussi des ouvrages plus destinés au grand public. Parmi ces derniers, plusieurs sont illustrés : ainsi Panique dans le 16e, paru en 2017, alterne BD et courts textes pour détailler les réactions d’opposition aussi violentes que ridicules des habitants du 16e arrondissement de Paris face à l’installation annoncée d’un camp de réfugiés en 2016. D’autres relèvent de la bande dessinée de vulgarisation humoristique, comme Riche, pourquoi pas toi ? qui a été dessiné par Marion Montaigne (connue pour son blog de vulgarisation en sciences expérimentales Tu mourras moins bête et plus récemment pour son album Dans la combi de Thomas Pesquet, consacré au cosmonaute du même nom). Avec Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?, en 2014, les deux sociologues ont entamé une collaboration avec Étienne Lécroart (qui a également signé les dessins de Panique dans le 16e), tout en publiant en parallèle des essais non dessinés mais plus engagés, comme le bref pamphlet Les Prédateurs au pouvoir. Main basse sur notre avenir (2017).

Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas sociologues, ces bandes dessinées documentaires sont une aubaine : elles forment une introduction claire, plaisante et, pour autant que j’aie pu en juger, tout de même rigoureuse, à des sujets qui auraient été plus compliqués à aborder autrement. Par exemple, les malversations financières d’un Cahuzac, d’un Sarkozy, des Le Pen ou d’un Fillon. À cette part de synthèse quasi journalistique et de vulgarisation des travaux des Pinçon-Charlot, cette bande dessinée joint une dimension humoristique omniprésente, incarnée par le trait vif et acerbe d’Étienne Lécroart, que j’ai découvert à cette occasion. Le résultat, en somme, se situe quelque part entre un bon documentaire d’investigation politique ou financière diffusé sur Arte (pour le fond du propos) et une émission des Guignols de l’Info de Canal+ au temps de leur apogée (pour les caricatures et le type d’humour).

Un tel mélange peut paraître improbable ou génial : c’est sans doute là le point qui provoquera les possibles divergences entre les avis de lecteurs. Pour ma part, je ne pense pas qu’une visée humoristique interdise la vulgarisation scientifique (au contraire), ni d’ailleurs qu’un point de vue ouvertement engagé des auteurs invalide en quoi que ce soit la validité des preuves ou des chiffres avancés. Mieux : les Pinçon-Charlot expliquent d’où ils parlent, démarche que je trouve d’une grande honnêteté (ils évoquent même une première rencontre très positive avec Jérôme Cahuzac, nettement avant l’affaire dont il ne soupçonnaient encore rien). Dans le cas des Poinçon-Charlot, qui ont derrière eux plusieurs publications scientifiques « pures et dures » abordant le sujet de l’évasion fiscale et qui peuvent donc s’appuyer sur leurs recherches précédentes pour alimenter leur propos dans cette BD grand public, les critiques sur leur engagement explicite me semblent tenir du faux procès : elles ne sont parfois qu’un prétexte pour tenter de discréditer des recherches préalables parfaitement solides. À mes yeux, l’important est que les auteurs donnent au grand public toutes les clés pour se faire un avis lui-même.

Appréciant à l’occasion l’humour politique sans en être un passionné, j’ai été très amusé et parfois admiratif devant les idées graphiques et les traits d’esprit qui fusent à presque chaque case. La vulgarisation scientifique, la synthèse journalistique et la plaisanterie s’entrelacent constamment. Loin de nous éloigner du fond de l’affaire, le recours à l’humour rend le sujet abordé plus attrayant, tout en soulignant les excès grotesques des protagonistes (à commencer par Jérôme Cahuzac) qui semblent parfois se caricaturer eux-mêmes sans laisser grand-chose à ajouter au dessinateur. La mise en images, quant à elle, rend possible la prouesse consistant à décortiquer de façon claire et accessible les rouages d’un montage financier frauduleux qui multiplie délibérément les faux-fuyants administratifs et comptables afin de semer en route tout enquêteur potentiel. Des annexes en fin de volume achèvent de mettre à la portée de tous les arcanes de ce scandale politico-financier.

Tout en montrant l’étendue du pouvoir de nuisance de ces pratiques de fraude généralisées, que la justice punit trop rarement et trop légèrement (en partie par manque de moyens), les auteurs ont aussi le mérite de conserver toujours un point de vue constructif, qui ne se réfugie jamais dans la simple déploration. En tant que citoyenne ou citoyen non spécialiste de pareils sujets, on peut vite se sentir dépassé, impuissant et désespéré face à un tel déploiement d’entourloupes contre l’intérêt général. Un débat final, qui prend la forme d’un match de catch contre une allégorie de la fraude fiscale, alimente la réflexion à partir d’une question que les Pinçon-Charlot aiment beaucoup aborder en conclusion : « Que faire ? » Dans ce match, où les arguments remplacent les coups, les auteurs abattent quelques clichés sur la richesse et la fraude fiscale et battent en brèche plusieurs contre-arguments récurrents avancés pour la défense des riches fraudeurs, avant de proposer divers moyens de poursuivre la lutte contre la fraude fiscale. Le premier, auquel leur BD contribue admirablement, est une information de qualité sur ces malversations qui nuisent à tout le pays.


Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, « Paris, quinze promenades sociologiques »

28 mai 2018

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Référence : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Paris, quinze promenades sociologiques, Payot, collection « Petite bibliothèque Payot. Sciences humaines et sociales », 2013 (il s’agit de la réédition en poche du livre Paris mosaïque. Promenades urbaines, Calmann-Lévy, 2001).

Présentation de l’éditeur

Voici quinze itinéraires insolites, nostalgiques, métissés, conçus spécialement par deux célèbres sociologues pour donner à comprendre Paris dans sa diversité et faire partager un peu de la vie des habitants de chaque quartier. Du Sentier à la rue Oberkampf, des villas de luxe au quartier de la Bibliothèque de France, du métro aux portes de la capitale, ces promenades commentées sont agrémentées de plans et de photographies, et proposent différents angles sociologiques : la mobilité, l’immigration, l’embourgeoisement, le rapport à la banlieue, les transformations architecturales.

Mon avis

Un petit livre trouvé par hasard en librairie. Il date de 2013 et c’est ici la réédition en poche. Je connaissais les deux auteurs, un couple de sociologues qui ont notamment beaucoup travaillé sur les riches en France de nos jours ; mais j’étais passé à côté de ce livre.

Il s’agit donc d’une série de chapitres courts, régulièrement illustrés de photos, consacrés chacun à un quartier de Paris. Ils prennent la forme de promenades, et les principales rues, voies ou bâtiments sont même indiqués en gras, ce qui rend possible d’utiliser le livre comme un petit guide dans la ville. Chacun de ces parcours invite à aller voir tel ou tel endroit particulièrement typique du quartier et explique son importance historique et sociologique : la formation d’un quartier au fil de l’expansion de Paris, de l’arrivée de nouvelles populations au fil de l’exode rural et de l’immigration, mais aussi anciens quartiers populaires vidés par l’embourgeoisement et la flambée des prix, etc.

Il y a par exemple un chapitre sur Saint-Germain-des-Prés (et la transformation des cafés littéraires de Sartre et Beauvoir en quartier investi par l’industrie du luxe), un autre sur le « quartier chinois » (en réalité asiatique, puisqu’il n’y a pas que des familles venues de Chine et que le mélange avec les Parisiens de plus longue date s’est fait tout naturellement), un autre sur la Bibliothèque nationale de France et le quartier neuf qui a poussé autour ces vingt dernières années, un autre sur le triangle de la Goutte d’or, etc. etc.

Tout reste très ancré dans la réalité physique des quartiers : les passages historiques servent à expliquer immédiatement l’apparence d’un bâtiment, il y a des descriptions très terre à terre des rues, des panneaux indicateurs, des vitrines, des exemples de prix dans les magasins, et l’explication de la cherté du quartier, du niveau de vie des habitants, etc.

Je n’avais pas prévu de le lire tout de suite et finalement je l’ai dévoré. c’est très accessible, clair tout en restant solidement documenté et très instructif, très régulièrement illustré de photos mais aussi de plans ; ça se dévore. Un très bon petit livre pour quiconque a envie d’en apprendre plus sur Paris sous une forme différente du guide touristique ou historique classique. Et mine de rien, c’est aussi une bonne introduction aux questionnements de la sociologie.

Dans le même genre

Sociologues bien installés, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont une bibliographie abondante derrière eux, écrite chacun de leur côté ou à quatre mains. Beaucoup de leurs livres sont des études sociologiques destinées aux spécialistes et aux étudiants, mais pas tous. Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, paru en 2010, les a propulsés sur le devant de la scène publique en offrant une étude approfondie des milieux fréquentés par le désormais ancien président. Mais plus récemment encore, vous pouvez lire d’eux une bande dessinée aussi documentée que désopilante : Panique dans le 16e ! : Une enquête sociologique et dessinée, parue l’an dernier aux éditions La ville brûle, avec des dessins d’Etienne Lécroart. Elle revient sur la tentative d’installation d’un centre d’hébergement dans le 16e arrondissement de Paris en 2016, qui a suscité des réactions aussi disproportionnées qu’inhumaines de la part des grands bourgeois locaux.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en juin 2017 avant de le retravailler pour le poster ici.


Alan Hollinghurst, « The Line of Beauty »

30 avril 2018

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Référence : Alan Hollinghurst, The Line of Beauty, Picador, 2004.

Quatrième de couverture

Nick Guest, fils d’un petit antiquaire de province et brillant boursier d’Oxford, s’installe à Londres pour mener à bien sa thèse de littérature. Il loue une chambre dans l’hôtel particulier des parents de son ami Toby Fedden, et entre dans l’intimité de la famille : Gerald, le père, un ambitieux député tory, Rachel, la mère, soeur d’un baron fortuné, et Catherine, leur fille maniaco-dépressive. Nick devient le spectateur fasciné d’une société où les héritiers des grandes familles, les ladies désoeuvrées et les conservateurs règnent en maîtres. La Ligne de beauté est une fresque flamboyante du Londres des années Thatcher, quand ascension sociale rimait avec hédonisme et égoïsme. Ce roman a obtenu en 2004 le Man Booker Prize, le prix littéraire le plus prestigieux du Royaume-Uni.

Mon avis

La Ligne de beauté est l’histoire d’un jeune homosexuel dans le placard qui, à la suite d’une amitié à Oxford, se retrouve à loger plusieurs années chez une famille riche dominée par un politicien ambitieux, dans le Royaume-Uni des années Thatcher entre 1983 et 1987. Il vit là sa première liaison, avec un homme noir d’origine modeste, Léo. Par la suite, c’est une seconde liaison, avec un homme très riche, qui le propulse définitivement dans un univers de luxe. Mais Nick s’intègre-t-il réellement, ou n’est-il qu’un éternel « guest », un invité, comme son nom l’indique ?

La Ligne de beauté est un très bon roman, en particulier pour son propos principal, à savoir tout ce qui est la peinture d’un milieu social repoussant et implacable vu par les yeux d’un personnage qui lui est étranger mais qui ne peut s’empêcher d’en être fasciné.

Ce personnage, Nick Guest, est à la fois creux et très fouillé : de l’extérieur, il semble discret, effacé, voire servile, au sein de cette famille qui l’accepte tout en le traitant un peu comme l’homme serviable bon à tout faire. Mais la narration à la troisième personne adopte constamment le point de vue de Nick, ce qui nous donne accès à ses impressions, mélange de lucidité aiguë envers les travers des gens qu’il fréquente et de fascination envers les richesses qu’ils brassent.

En réalité, comme l’indique le titre du roman (et comme cela apparaît assez vite), Nick est « un esthète ». Passionné de littérature, mais aussi d’art en général, il est surtout attiré par la beauté, celle des hommes, mais aussi celle des maisons, de l’ameublement, des oeuvres d’art, et de la nature. Une nature où il a vite fait de s’absorber en de douces rêveries…
Mais son séjour prolongé chez les Fedden ne le met pas à l’abri des pires réalités du milieu : le libéralisme galopant, mais aussi la violence des riches sous toutes ses formes, des plus subtiles aux plus brutales, du mépris de classe à ce que personne n’appelle encore l’homophobie. Quelle que soit leur degré de richesse, Nick et les hommes qu’il fréquente vivent une vie de secrets. Sans compter qu’à mesure que les années 1980 avancent, une autre menace vient s’ajouter aux autres : le sida.

L’auteur dit avoir été largement influencé par Henry James. Je ne connais pas assez cet auteur classique pour préciser le rapprochement, mais le résultat est un regard acéré, presque chirurgical, sur le milieu social en question.

Ma seule réserve porte sur l’aspect quelque peu étouffant du livre, au sens où la majorité des personnages sont vains, cupides, égoïstes voire incultes… et leur pouvoir est énorme, même une fois que leurs masques de dignité assez fins commencent à tomber. Qu’on me lise bien : Hollinghurst fait tout sauf des caricatures. Sa façon de mettre en scène ses personnages est aussi précise et réaliste qu’implacable… mais le résultat est encore plus oppressant, car tout est terriblement vraisemblable.

Notez que le livre a fait l’objet d’une adaptation en téléfilm pour la BBC en 2006.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en décembre 2015 avant de le republier ici.


[Film] « Snowpiercer, le Transperceneige », de Bong Joon-ho

28 novembre 2013

Snowpiercer, le Transperceneige, Bong Joon-ho, 2013La sortie de l’adaptation au cinéma réalisée par le Coréen Bong Joon-ho (réalisateur de The Host) est l’occasion de redécouvrir ou, en ce qui me concerne, de découvrir, Le Transperceneige, BD française de science-fiction post-apocalyptique assez sombre aux allures d’allégorie politique. Bong Joon-ho donne une adaptation très différente de la BD d’origine, mais qui en respecte les grandes lignes pour mettre l’intrigue au service d’un film d’action intelligent, quoique sombre et entraîné par les conventions du genre à une surenchère de violence.

De la bande dessinée…

Le Transperceneige a été créée en 1982 par  Jacques Lob (au scénario) et  Alexis (au dessin). Malheureusement, Alexis meurt après avoir dessiné dix-sept pages. Le dessinateur Jean-Marc Rochette prend le relai et la BD peut être achevée. Elle rencontre alors un gros succès. Lob meurt en 1990. Mais un deuxième et un troisième tomes paraissent dans les années 1990-2000 avec un autre scénariste,  Benjamin Legrand. Malgré cela, la BD s’acheminait vers l’oubli jusqu’à ce qu’une édition coréenne pirate permette au réalisateur Bong Joon-ho de lire la BD : conquis, il décide d’en réaliser une adaptation libre au cinéma.

Le pitch de la BD en deux mots : le monde a été ravagé par un cataclysme dont on ne connaît pas bien la nature au début ; tout ce qu’on sait, c’est que le monde est devenu une étendue de neige glaciale où l’humanité ne peut plus survivre. Au beau milieu de ces déserts glacés, l’humanité survivante s’est calfeutrée dans les wagons d’un gigantesque train, le Transperceneige, qui roule sans fin au milieu des étendues arides. Dans ce train, les travers de la société humaine transparaissent aussi bien que dans les anciennes villes : les plus riches ont droit aux wagons de première classe en tête du train, tandis que les plus pauvres s’entassent en queue dans des wagons à bestiaux, survivant tant bien que mal dans ces conditions de vie épouvantables. L’histoire commence lorsqu’un misérable loqueteux quitte son wagon de queue pour tenter désespérément de rejoindre des wagons un peu plus habitables.

À ma honte, je dois avouer que je ne connaissais pas du tout cette BD, alors que je pensais être à peu près au courant des grands classiques de la BD de SF des années 1980… L’occasion de combler une lacune, donc ! J’ai pris le parti de lire la BD avant d’aller voir le film, mais je n’ai pu mettre la main que sur le premier tome, qui forme déjà une intrigue complète. C’est de la SF noire solide, le huis clos oppressant dans le train aux allures de fin du monde fonctionne très bien et la seconde lecture d’allégorie politique (voire philosophique) ajoute à l’intérêt de l’ensemble. L’intrigue m’a paru très resserrée, parfois au point de me faire regretter qu’on n’en sache pas plus sur les détails de cet univers, mais il vaut mieux que l’histoire soit passée par-dessus tout, car, de, cette façon, le rythme ne faiblit pas et on ne quitte pas des yeux les grandes lignes de l’intrigue et de l’univers lui-même.

… au film

Venons-en au film. Je l’ai trouvé très bon, dans la catégorie « film d’action intelligemment conçu ». Le scénario contient pas mal de différences de détail et d’innovations par rapport à la BD, mais en conserve le principe général, l’état d’esprit et la réflexion politico-philosophique.

Le scénario va du bon à l’excellent, les deux heures sont densément utilisées, tous les côtés classiques ou prévisibles de l’histoire sont évités ou ingénieusement négociés pour éviter les gros poncifs (autrement dit, même dans les moments les plus attendus, on évite ces fameuses répliques hollywoodiennes creuses qui vous arrachent des soupirs ou des yeux au ciel). Les « méchants » sont tous très réussis, chose très importante dans un film à suspense. Les personnages principaux sont nuancés, ni tout noirs ni tout blancs. Et la dernière partie du film est riche en rebondissements bien trouvés qui maintiennent l’intérêt jusqu’au bout. Un certain nombre de choses à la toute fin sont laissées dans l’incertitude pour le plus grand bien du scénario (1).

L’image, les décors, costumes, lumières etc. sont très soignés même si ça reste un brin esthétisant par endroits. On sent un cinéaste aux commandes. Le montage arrive à générer l’angoisse et à alimenter la tension dramatique sans tomber dans la frénésie, le rythme du film est vraiment travaillé (plus lent et mieux dosé que ce qu’aurait fait un blockbuster attendu). La musique entretient à souhait l’angoisse et la peur, et les acteurs s’en tirent très bien.

Un choix du film qui contribue à rendre son visionnage éprouvant et qu’on pourrait lui reprocher, c’est une certaine surenchère dans la violence par rapport à la BD. C’est vraiment une tuerie, même si heureusement il n’y a pas que de ça. Ce qui fait la différence avec un film d’action bas du front, c’est l’absence de complaisance ou d’esthétisation de la violence la plupart du temps. D’abord parce que, comme les personnages sont bien posés, on a vraiment mal pour eux. Mais aussi parce que le film recourt parfois à l’humour grinçant et au grotesque, au point que j’ai parfois pensé aux sketches les plus noirs des Monty Python (mais c’est sûrement parce que j’ai revu leurs films récemment : en fait, on pourrait plutôt comparer ça à un film comme Brazil). Il y a des scènes extrêmement réussies de ce point de vue, comme celle du pont Ekaterina ou de l’école.
Cela dit, je me demande quand même si on avait besoin de tuer ou d’abîmer autant de personnages en cours de route… même la BD est moins meurtrière que ça. Il y a une part de saturation inutile dans les images de violence, comme dans pas mal de films récents. On pouvait faire aussi peur sans montrer autant de sang et de bouillie. Mais le film a la qualité d’être très loin de se résumer à ça ou de se laisser aller à la facilité de ce point de vue. Cette façon de coller à la tendance générale actuelle dans les films d’action me semble simplement limiter l’ambition du film, qui ne réussit qu’à être un exemple particulièrement bien ficelé de ce qui se fait en ce moment dans ce genre de film, plutôt qu’un film d’auteur complet qui saurait s’affranchir vraiment de ces conventions afin de développer une réflexion et une esthétique pleinement originales.

J’aurais tendance à conseiller de prévoir de voir le film à plusieurs et d’aller se boire un verre ou faire des trucs qui donnent le moral après, quand même. Le film partage la réflexion politico-philosophique de la BD et la rend même encore plus noire, même si elle n’est pas complètement désespérée non plus.

(1) <Quelques révélations sur le film :> La part de bluff et de manipulation dans les révélations de Wilford à Curtis à la fin, ou encore la part d’hallucination dans les combats finaux avec le tueur sadique qui se relève miraculeusement… <Fin des révélations.>

Message initialement publié sur le forum elbakin en octobre 2013, rebricolé ensuite.