[Film] « Wonderland : Le Royaume sans pluie », de Keiichi Hara

22 juin 2020

2019, Wonderland, Le Royaume sans pluie, Keiichi Hara

Référence : Wonderland, le royaume sans pluie (titre original バースデー・ワンダーランド, Birthday Wonderland), film réalisé par Keiichi Hara, Japon, 2019, 115 minutes.

Wonderland, le royaume sans pluie, de Keiichi Hara, est un film d’animation japonais dont on peut rapprocher en très gros l’intrigue de celle du Voyage de Chihiro de Miyazaki (une adolescente timide se trouve projetée dans un monde merveilleux), mais avec une ambiance plus proche de celle du Royaume des chats ou d’Alice au pays des merveilles (mais ce n’est pas une adaptation du conte de Lewis Carroll). C’est enlevé, rempli à craquer de merveilleux fantasque (amateurs de fantasy réaliste, passez votre chemin, on est ici en plein conte), drôle, très très mignon et, ma foi, ça recèle largement assez de trouvailles originales dans l’univers et le traitement des personnages pour mériter le détour.

L’histoire

Akane, une jeune ado timide, se fait envoyer par sa mère à la boutique de sa voisine Chii pour y récupérer son propre cadeau d’anniversaire. Mais Akane n’aime pas Chii, qui est extravertie et un peu fofolle. Et Chii, très content de la voir, n’a pas de cadeau pour elle. A un moment donné, Akane met la main sur une empreinte de main conservée dans la pierre, mais n’arrive plus à l’en retirer. Aussitôt, les deux jeunes femmes voient sortir de la cave un homme moustachu en costume XIXe, qui se présente comme l’alchimiste Hippocrate, et son minuscule apprenti Pipo. Tous deux reconnaissent en Akane la Déesse du vent vert qui doit sauver leur royaume en guérissant le prince des Rois de la pluie.

Akane n’a pas la moindre envie d’y aller, mais elle n’a pas le choix : un talisman qu’elle s’est laissée remettre par Hippocrate l’entraîne en avant, tandis que Chii, beaucoup plus intéressée, la suit. Tous se retrouvent dans un univers merveilleux, encore très pastoral, où les progrès technologiques n’ont pas vraiment entraîné de Révolution industrielle au XIXe siècle. Oiseau géant rose, villageois tricotant des pulls avec la laine de moutons géants, champs de fleurs à perte de vue, tout cela ressemble vite à un paradis… c’en serait un sans la sécheresse qui menace de tout flétrir, sans parler de l’inquiétant Zang et de son acolyte qui désolent la région à bord d’un char de métal.

Mon avis

Les thèmes de départ sont classiques, et on reconnaît ici et là quelques allusions à Nausicaä ou au Royaume des chats, avec un peu d’absurde en plus et pas mal de kawaii. Mais l’évolution de l’intrigue et des personnages réserve quelques surprises. J’ai notamment apprécié la paire de jeunes femmes et aussi le fait qu’Hippocrate n’est pas toujours là à jouer les Gandalf. Quant aux méchants, ils sont plus intéressants qu’on ne pourrait le croire à leur première apparition (qui paraît annoncer une intrigue manichéenne). L’univers n’est résolument pas réaliste et peut donner au début l’impression de partir un peu dans tous les sens, mais l’intrigue reste bien ficelée et m’a paru cohérente.

J’aimerais en profiter pour dire un mot de Keiichi Hara qui est un réalisateur plus que prometteur à mes yeux. Il a déjà réalisé Un été avec Coo, histoire de la rencontre entre un jeune Japonais et un kappa tout droit sorti de la mythologie japonaise, traité avec réalisme et une famille de personnages fouillés ; Colorful, superbe film fantastique sur un adolescent mal dans sa peau ; et le très beau Miss Hokusai, chroniques picaresques sur la vie de la fille du fameux peintre, avec de nombreuses touches de fantastique là aussi. Wonderland est de loin son film le plus « léger »à tous les sens du terme – on est plus proche du joyeux Royaume des chats ou du cartoonesque Mary et la fleur de la sorcière du studio Ponoc que de la rêverie profonde d’un Hayao Miyazaki ou d’un Isao Takahata, et il satisfera plus facilement le jeune public que les adultes – mais il fait passer un bon moment, si on accepte l’aspect résolument bariolé de l’univers. Voyez ses films précédents, dans tous les cas : ils sont très bons (je recommande particulièrement Colorful et Miss Hokusai). Sans abuser des comparaisons, Keiichi Hara mérite à mes yeux d’être compté parmi les meilleurs réalisateurs japonais après ses aînés Miyazaki et Takahata.

Au passage, la musique est très bien. Harumi Fûki, la compositrice, avait travaillé notamment sur la bande originale de Miss Hokusai. Keiichi Hara évoque dans une interview son choix de mettre en avant de jeunes talents dans Wonderland, que ce soit en matière de conception graphique, d’animation ou de musique. J’ajoute à cela que les compositrices ne sont pas légion et sont bizarrement peu connues par rapport aux compositeurs (si vous pouvez me citer d’autres compositrices contemporaines, je suis preneur ; si vous ne pouvez pas… vous comprenez le problème).

Si vous êtes rôliste, Wonderland, le royaume sans pluie ne manquera pas de vous fournir une inspiration toute trouvée pour le jeu de rôle sur table Ryuutama, avec ses voyageurs dans un monde de fantasy japonisant à l’atmosphère drôle et chaleureuse relevée d’une touche de drame.

J’ai d’abord posté cet avis le 29 août 2019 sur le forum CasusNO avant de le rebricoler pour publication ici.


Jérôme Noirez, « Le Carnaval des abîmes » (« Féerie pour les ténèbres », 3/3)

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Nestiveqnen le 20 avril 2007.

Je ne sais pas bien quoi dire où, donc je vais d’abord parler un peu de ce volume 3 et dire ensuite des choses sur la trilogie en général, maintenant que je l’ai finie.

Je crois que ce volume 3 est mon préféré, à la fois par le style et par l’atmosphère, toujours très sombre mais jamais exempte d’humour ni de tendresse (probablement du fait des personnages principaux de ce dernier tome), et probablement même un peu moins sombre que le tome précédent (où pour le coup on plongeait dans l’horreur jusqu’aux cheveux). L’intrigue générale trouve son aboutissement et les bizarreries du monde sont expliquées… en partie. Bon, en fait je ne peux rien dire sans risquer de révéler la fin aux gens qui ne l’ont pas lu, donc je ne vais pas dire grand-chose là-dessus ; je me contente de dire, pour les gens qui reprocheraient à l’univers d’être trop « accroché » au monde réel, que l’équilibre entre un monde autonome et séparé et une « dimension parasite » au monde réel est maintenu et plutôt bien dosé (je trouve). On pourrait reprocher au cycle cet ancrage, même partiel, dans le monde réel du XXe siècle, mais il me semble que ce serait injuste, car paradoxalement une bonne partie de l’identité de ce monde se fonde là-dessus – un peu comme les Cités obscures, dans un genre très différent – et cela apparaissait clairement dès le premier tome.

Sur la trilogie en général, maintenant. Elle est excellente, originale, novatrice. Bon, mais pourquoi ? Parce qu’elle combine plusieurs éléments très travaillés qui, combinés entre eux, donnent à lire quelque chose de nouveau.

L’univers, d’abord. Il est d’une richesse incroyable – même si vu sur la carte, comme ça, ça a l’air plutôt petit comme pays, il ne faut surtout pas s’y fier. Dès le début on est plongé dans ce monde bizarre, avec sa géographie, son histoire, ses différentes populations partageant une même culture : le tout donne une impression de grande cohérence, et montre un gros travail en amont (la richesse du cadre n’a rien à envier à un background de jeu de rôle – le style et les personnages en plus). Un trait intéressant de cet univers, outre son caractère résolument composite et hétéroclite, est qu’il tend à équilibrer les éléments merveilleux et « spectaculaires » avec toutes sortes d’éléments « ordinaires » du quotidien, ce qui compense le côté course-poursuite-fin-du-monde de l’intrigue en donnant aussi à voir ici et là des détails qui montrent un monde bien installé, avec son vécu et sa « patine ».

La langue, ensuite. Difficile de séparer les deux. D’abord c’est écrit au présent. Excellente idée ! Pas de passé lointain ni d’extraits d’archives historiques qui tiennent, l’intrigue se fait devant nous, avec toute l’incertitude que suppose le présent – l’angoisse et la peur y gagnent en efficacité. Ensuite, le style, très reconnaissable (déjà bien affirmé dans les nouvelles publiées dans Faeries), et qui fait beaucoup pour l’univers. D’abord par l’entremise d’un grand nombre de néologismes, que Noirez emploie sans didactisme apparent, au détour d’une phrase, quitte à ne les expliciter que plus loin. On ne comprend pas tout tout de suite, il faut parfois une petite minute avant de se souvenir du sens exact d’un de ces termes quand on le rencontre après un long intervalle, mais ça ne devient jamais vraiment gênant. Surtout, les néologismes, de même que les noms propres, sont particulièrement bien trouvés.

A plusieurs égards, le cycle fait penser aux Chroniques des crépusculaires de Gaborit : un monde riche et original, à l’atmosphère et au ton bien posé, et bénéficiant d’un travail soigné sur la langue – on a vraiment affaire à un univers de fantasy à la française, ou plutôt « francophone » au sens propre du terme : pas d’Elendil ou de nightstalker dans le lot, mais des esmoignés, des ossifiés, la Technole, les pénonages, Grenotte, Caquehan… Cette attention à la langue se retrouve partout dans le style : le vocabulaire employé est large et divers, emprunte à des dialectes techniques et à l’argot, voire à l’ancien français : on apprend des mots, et on se demande parfois où passe la frontière entre mot peu connu et néologisme. Même chose pour les insultes, qui font passer le capitaine Haddock pour un pauvre malheureux dépourvu de toute imagination. Et c’est un régal !

L’univers de Féerie pour les ténèbres est probablement le monde le plus crasseux et le plus affreux que j’aie jamais lu. Entre les rebuts, les gens qui plongent dedans, les rioteux, les horreurs diverses et variées, sans oublier le cambouis, la bave, le sang, etc., on est loin des jolies bois en fleur de la Lothlorien et des mâles barbares aux pectoraux luisants de santé et d’huile. On est plutôt dans la patine de crasse d’un univers à la Blade runner ou à la Shadowrun, la technologie futuriste en moins et les pannes en plus, si bien que par endroits on pense à des délires steampunk mais appliqués au XXème siècle. On est même parfois dans la franche scatologie, cf. les premières apparitions de Grenotte et Gourgou. Voire dans l’horreur de chez horreur, avec les excrucieurs de Sainterel et leurs atroces treize reliques…

Et pourtant… tout ça passe très bien. On est parfois dans les affres de l’horreur la plus noire, et certains personnages sont bizarres à souhait, mais par je ne sais quel miracle, ça ne devient jamais glauque.

Ou plutôt si : tout est dans le style. Le récit est narré par un narrateur extérieur aux personnages, qui ne se place jamais complètement en focalisation interne (comme c’est le cas chez Hobb ou Martin par exemple) mais passe d’un personnage à l’autre sans jamais s’en détacher complètement très longtemps, et en gardant toujours une certaine distance. Ce qui fait passer beaucoup de choses, et permet de cotoyer toutes sortes de bizarreries tout en gardant sa tête dans les environs des épaules. La voix du narrateur est, la plupart du temps, d’une grande neutralité – ce qui rend certains passages d’autant plus horribles, dans des cas où il ne dénonce rien mais donne à voir. En revanche, de petites notations ici et là montrent de quel côté est le narrateur, de quels personnages il invite le lecteur à se moquer et desquels à se sentir proche. C’est extrêmement discret, mais cela évite par exemple de faire supporter au lecteur des passages qui se complairaient dans la perversité (on imagine avec effroi ce que pourrait donner une scène racontée en focalisation interne complète du point de vue d’un excrucieur, ou de Quiebroch, ou de Charnaille) et cela donne lieu à toutes sortes de passages moqueurs ou au contraire attendris à l’égard de tel ou tel personnage (Grenotte et Gourgou, par exemple). Et dans le même temps, le narrateur ne se pose pas en défenseur d’une morale préétablie, ce qui laisse au lecteur la liberté de juger. Que penser de ce monde bizarre, biscornu, baroque, crasseux, effroyable et adorable en même temps ? Que donne-t-il à penser sur nos rapports à la chair, par exemple, ou au monstrueux, ou à la saleté, ou à la technologie ? Plein de choses, bien sûr, mais les conclusions ne sont pas tirées d’avance.

A l’issu de la lecture, pourtant, le lecteur sera sans doute surpris de voir à quel point on peut s’attacher à Grenotte, regarder Estrec avec les yeux aimants de Malgasta, trouver de la poésie non seulement chez Grenotte et Gourgou mais aussi dans les chansons de Jobelot (qui pourtant m’avait fait redouter le pire à sa première apparition) voire dans les improbables compositions vivantes de Charnaille, et même – c’est dire ! – se prendre d’affection pour un fraselé.

Post-scriptum en juillet 2012 : fin 2011, une version remaniée de Féerie pour les ténèbres a été publiée en deux tomes aux éditions du Bélial. Outre la trilogie revue et corrigée, elle inclut l’ensemble des nouvelles se déroulant dans le même univers et publiées par Noirez dans des revues, ce qui est une excellente idée car celles que j’ai lues étaient d’un très bon niveau, ainsi qu’un ou deux textes inédits. Je n’ai pas encore lu cette version remaniée, mais je suis très content de savoir cette trilogie, qui m’a durablement marqué, soit de nouveau accessible.