[Film] « Les Enfants loups, Ame et Yuki », de Mamoru Hosoda

13 septembre 2012

Mamoru Hosoda a déjà réalisé deux films : La Traversée du temps, film fantastique où le quotidien d’une lycéenne se trouve troublé à la fois par une aventure sentimentale et par une curieuse histoire de perturbations temporelles ; et Summer Wars, que je n’ai pas vu, mais qui parle en gros de la lutte contre un virus informatique dans un jeu à environnement persistant, et qui a été très bien accueilli.

Jusque là, Hosoda avait donc exploré le fantastique et la science-fiction, mais, avec Les Enfants loups, il s’essaie à la fantasy, ou du moins à quelque chose qui s’en rapproche. L’idée de départ n’est pas loin du fantastique gothique, voire de la « bit lit » (développement récent de la fantasy urbaine mettant en scène des créatures du type vampires ou loups-garous et comprenant des intrigues amoureuses, le tout ciblant un lectorat d’adolescentes)… mais vous allez voir qu’on s’en écarte vite pour quelque chose de plus typiquement japonais, et que le cadre urbain redevient vite rural.

L’histoire

Une étudiante, Hana, est attirée par un étudiant mystérieux et solitaire, dont elle tombe amoureuse. Elle l’aborde et parvient peu à peu à apprivoiser, au point qu’il développe des sentiments réciproques. Un soir, il lui révèle le secret qui le conduit à rechercher l’isolement : il est un homme-loup, l’un des derniers de l’espèce, qui passe pour disparue depuis longtemps. Hana surmonte sa peur, et le couple donne naissance, dans le plus complet isolement, à deux enfants : une petite fille, Yuki (« Neige »), puis un garçon, Ame (« Pluie »). L’homme-loup s’occupe de la mère et des deux bébés.

Tout cela n’occupe que les quelques premières minutes du film. Jusque là, tout se passe très bien, mais, un jour, l’homme-loup disparaît, d’une façon que je ne révèle pas, et Hana se trouve seule avec deux enfants à la nature hybride, moitié enfants, moitié louveteaux. Inquiète des conséquences qu’aurait la révélation de cette nature hybride des deux enfants, Hana décide bientôt de déménager à la campagne, dans une maison en ruines mais salutairement isolée.

Où fantastique et réalisme font très bon ménage

Le film a été comparé ad nauseam aux productions Ghibli : en réalité, les points communs restent très limités. L’arrivée à la campagne fait brièvement penser à Mon Voisin Totoro de Hayao Miyazaki, mais le ton et le traitement de l’ensemble n’ont rien à voir. On pourrait aussi penser à Isao Takahata, car le sujet de départ et la problématique en partie écologique peuvent rappeler Pom Poko ; mais Hosoda ne donne pas de leçon d’écologie et l’échelle de son histoire est beaucoup plus restreinte : il se concentre sur quelques personnages pour mieux s’intéresser à leur psychologie, à leur évolution, à leurs relations entre eux et avec un monde que leur secrète différence leur rend potentiellement hostile. En fait, la vraie parenté du film serait plutôt à chercher du côté d’Un été avec Coo de Keiichi Hara, où un sujet de départ fantastique inspiré de la mythologie japonaise est traité sous un angle résolument réaliste, et qui s’intéresse lui aussi beaucoup aux problèmes de la famille et de l’accession à l’âge adulte.

Le tout début, la relation entre Hana et l’homme-loup, est traité rapidement : tout se passe trop bien, et ce début a un côté fleur bleu un peu inquiétant. C’est lorsque Hana se retrouve seule que le film décolle : les enfants-loups crèvent l’écran avec leur hybridité débridée et leur énergie débordante. Hosoda tire habilement parti des multiples problèmes que pose la prise en charge de deux petits êtres aussi hors du commun, dans le monde d’aujourd’hui et dans le secret : les situations improbables, tour à tour drôles ou émouvantes ou les deux, s’enchaînent avec un bon rythme. Les caractères des deux enfants sont particulièrement intéressants : Yuki est la plus énergique et la plus extravertie, tandis qu’Ame reste longtemps fragile et refermé sur lui-même, tourmenté par quelque chose qu’on ne comprend que progressivement. La ressemblance entre Ame et son père, dont on a vu le destin plus tôt, est également troublante et donne un poids particulier à ses problèmes. Ces deux caractères évoluent de façons très différentes au fil du temps.

Comme le laissait attendre le titre, les enfants deviennent très vite les personnages principaux, aux dépens d’Hana, qui n’en perd pas pour autant en intérêt : la pauvre mère se donne énormément de mal pour comprendre et éduquer ces deux petits prodiges. La fin du film aborde plus classiquement les problématiques de l’adolescence et de l’accession à l’âge adulte, de façon à mon avis moins originale, quoique avec des moments très réussis.

Ce qui fait la force du film, c’est la double lecture permanente à laquelle il se prête : au premier degré, c’est l’histoire, traitée sur un mode très réaliste, d’une situation extraordinaire ; mais sur un autre plan, on peut y lire une parabole sur les problèmes que pose tout ce qui peut rendre un enfant pas comme les autres. Selon les traits qu’on en retient, on peut penser aux enfants précoces, à l’appartenance à une minorité ethnique ou culturelle, ou à la découverte d’une sexualité différente… bref, tout ce qui rend des enfants différents, potentiellement plus vulnérables et plus forts à la fois.
Ce sont des lectures secondes assez classiques dans le traitement de ce genre de thème en fantasy comme en fantastique et en SF, mais le film n’en fait jamais des tonnes là-dessus et se concentre pleinement sur les quelques personnes principaux et leurs relations. Cela fait que l’ensemble reste avant tout une réflexion sur les relations entre parents et enfants, puisqu’un enfant a toujours quelque chose qui le rend extraordinaire et difficile à comprendre pour ses parents…

Un autre aspect du film, qui fait assez « Ghibli » en apparence, est l’évocation de la nature : le déménagement de Hana aboutit à un « retour à la terre » en bonne et due forme, thème qu’on trouve là aussi chez Takahata (dans Omoide Poro Poro par exemple). Mais cela ne devient jamais le centre du film, et ce thème est peu à peu infléchi pour s’orienter sur la relation entre hommes et animaux, qui rejoint directement les trajectoires des personnages principaux. Bref, il y a des ingrédients communs avec certains Ghibli, mais, là encore, ce n’est pas traité de la même façon.

Un dosage quelque peu inégal

Le film n’est pas exempt de défauts. La réalisation est toujours intéressante, bien que plus ou moins adroite. Certains moments m’ont paru magistralement menés, d’autres moins bien dosés, menacés par le pathos. Mêmes fluctuations dans la musique, qui, parfois magnifique, m’a paru en faire un peu trop dans les violons à d’autres moments. Le graphisme, très différent des rondeurs colorées à la Ghibli, peut moins plaire, surtout quand on n’est pas habitué aux conventions de l’esthétique des manga et des anime (auxquelles le style Ghibli sacrifie finalement assez peu). Personnellement, je m’y suis fait assez vite, et les décors sont somptueux, comme souvent en animation japonaise. Enfin, si vous avez déjà lu ou vu des centaines d’histoires sur le même sujet, ce n’est peut-être pas ce film qui vous paraîtra révolutionner le thème, mais la psychologie des trois personnages principaux et le jeu de leurs relations troublées suffisent à mon avis à garantir son intérêt.

Même si certains passages m’ont moins convaincu que d’autres, j’ai passé un très bon moment et je pense que l’ensemble mérite vraiment d’être vu, surtout si vous n’êtes encore jamais allé voir autre chose que les Ghibli en animation japonaise. C’est encore une impression « à chaud » : un second visionnage dans quelque temps (en DVD par exemple, si je me laisse tenter) me permettrait sans doute de la nuancer.

La bande-annonce VF du film sur Dailymotion (Ne vous y fiez pas : les bandes annonces « disneyisent » l’intrigue et ne montrent rien des moments tristes, ce qui laisse craindre une mièvrerie qui n’est pas dans le film…)

Prolongements pour qui a déjà vu le film

Autant détailler encore un peu cette analyse du film en précisant les passages concernés…

Attention : comme son titre l’indique, cette partie contient des révélations sur l’intrigue !

L’intrigue amoureuse du tout début entre Hana et l’homme-loup n’a pas réussi à m’accrocher instantanément, ce qui n’est pas très étonnant dans la mesure où elle est vraiment expédiée en quelques minutes, pendant lesquelles tout se passe bien très vite. La scène de la soirée romantique menant à la révélation du secret de l’étudiant mystérieux m’a paru moyennement bien réalisée : elle avait quelque chose de trop convenu. En revanche, la révélation elle-même et tout ce qui suit allait déjà mieux. La mort de l’homme-loup est plutôt bien mise en scène, avec cet arrêt de la musique et le bruit assourdissant de la pluie qui envahit tout. Est-ce trop ? Je pense que cela reste bien dosé.

La meilleure partie du film vient après, entre le moment où Hana se retrouve seule et l’adolescence des deux enfants. Leur humour et leur vivacité ont tout pour séduire. Les multiples aperçus du quotidien extraordinairement éreintant de Hana pour élever ses deux enfants hybrides et cacher leur secret sont d’une grande justesse, et ménagent habilement l’humour, le pathétique, l’allusion au vécu réel d’une mère et le traitement réaliste bien mené d’une situation fantastique. La séquence de la course exaltée dans la neige est enthousiasmante et a quelque chose de poétique, et surtout elle est habilement contrebalancée par la terrible frayeur qui vient ensuite lorsqu’Ame manque se noyer.

Là où les choses commencent à redevenir plus inégales, c’est avec l’arrivée des enfants à l’adolescence. D’abord parce que Yuki évolue dans un environnement scolaire, qu’une intrigue sentimentale s’y laisse assez vite deviner et ne fait plus grand-chose pour surprendre vraiment jusqu’à la fin du film. Or des intrigues sentimentales à composante fantastique en environnement scolaire dans le Japon contemporain, les films d’animation japonais en sont remplis ! Certes, c’est aussi pour cela que cette partie de l’histoire devait être particulièrement délicate à concevoir, mais je n’ai pas l’impression que le scénario ait fait d’efforts particuliers vers l’originalité. De ce fait, dès qu’on a vu quelques autres films employant les mêmes ficelles, on peine à être surpris et on décroche plus facilement.

Heureusement, la réalisation reste intéressante. La scène où Yuki griffe son ami, par exemple, m’a paru magistralement menée en termes de réalisme psychologique et de dosage de l’émotion : on voit Yuki envahie peu à peu par un malaise nouveau auquel, vu son caractère jusque là, elle ne sait pas comment réagir ; on cesse de voir ses yeux, elle devient fuyante comme une bête traquée; et la comptine que lui a confiée sa mère pour l’aider à ne pas se transformer, en la présentant comme « un charme », s’avère finalement impuissante à prévenir sa transformation instinctive. C’est une scène typique de fantastique dont la seconde lecture porte sur la découverte des sentiments et du corps à l’adolescence : dans cette scène, l’hybridité de Yuki peut représenter le ressenti de n’importe quel adolescent. Lorsqu’après s’être enfermée dans le mutisme, elle se retrouve dans la voiture avec Hana et se décompose jusqu’à une terrible crise de larmes, le contre-coup émotionnel me paraît vraiment bien mis en scène.

Malheureusement, cette histoire sentimentale ne donne plus lieu à grand-chose de très touchant dans la suite. Yuki devient soudain très calme et songeuse, ce qui n’a rien d’invraisemblable en termes de caractérisation du personnage, mais a le malheur de la faire rentrer dans l’archétype hyper-cliché de la jeune fille amoureuse comme on en trouve par pelletées dans les manga et anime japonais. Quand on l’a connue enfant, l’évolution ne peut que décevoir un peu. Et le personnage du garçon, Sohei, reste sans doute trop plat. Beaucoup plus intéressante est la scène de la dispute entre Ame et Yuki, qui, en plus de sa composante fantastique toujours spectaculaire, consacre les évolutions respectives des deux enfants et dit énormément de choses sur les relations entre Hana, Yuki et Ame.

L’évolution d’Ame est encore plus intéressante, même si là encore la fin du film m’a paru moins originale. Ame enfant fait partie de ce que j’ai vu de plus inattendu en animation japonaise (et en animation tout court) depuis un bon bout de temps, même si je suis loin d’être un grand connaisseur en la matière. Voilà un personnage de garçon à la santé fragile, à l’esprit tourmenté mais curieux et songeur, qui a un énorme besoin d’affection et de câlins et n’a pas l’air bien sportif, mais s’interroge visiblement beaucoup sur plein de choses. Il est difficile de s’écarter autant des clichés attachés à la représentation des garçons au cinéma, et c’est une excellente surprise !

Et ce n’est pas qu’une posture figée : elle est pleinement justifiée, à la fois en termes de psychologie et en termes d’économie dramatique. En termes de psychologie, parce que là encore tout peut se comprendre en termes de traitement réaliste de l’hybridité : on apprend au bout d’un moment qu’Ame a lu des livres pour la jeunesse où il a naturellement vu des personnages de loups maléfiques, et qu’il en a souffert. En termes d’économie dramatique, c’est tout aussi intéressant, parce qu’Ame est le portrait craché de son père, dont on a pu voir qu’il était lui aussi tourmenté par sa condition d’homme-loup dans un monde qui le rejette, et dont la mort garde une part de mystère inquiétant. Or, quand on a l’histoire du père en tête, il est impossible de ne pas craindre que le petit garçon-louveteau ne finisse par connaître le même destin tragique, ce qui implique d’autant plus le spectateur dans l’histoire et fonctionne très bien. Je trouve aussi que l’évolution du personnage est bien menée à l’échelle du film : on le voit s’épanouir progressivement, par petites touches. Sa personnalité dans la fin du film, lorsqu’il suit les leçons du sensei dans la forêt, devient un peu moins intéressante, sans doute parce que ses activités de loup sont très peu montrées : à un moment donné, on cesse d’avoir accès à ses émotions profondes, tandis que celles de Hana et de Yuki continuent à être explorées.

La séquence qui m’a posé le plus de problèmes est celle où l’on suit tour à tour les trois personnages pendant la tempête. La seule intrigue vraiment aboutie est celle qui suit Yuki, mais elle ne débouche sur rien de très inattendu. Le reste, à savoir le départ d’Ame et l’errance de Hana à sa recherche, m’a semé en cours de route : j’ai trouvé un peu trop longs et insistants les plans montrant la détresse terrible de Hana s’inquiétant pour Ame. Je comprends qu’il en fallait, mais au bout d’un moment ça m’a paru un peu trop. Et puis, voir Ame aussi indifférent envers sa mère m’a paru non pas seulement blâmable (mais quel ingrat !) mais aussi étrange et moyennement cohérent, après l’enfance qu’il avait eue et la personnalité qu’il avait l’air d’avoir jusque là.

Encore une fois, malgré ces séquences inégales, le film me paraît valoir d’être vu : je ne donne là que des impressions, et l’ensemble reste d’un niveau vraiment honorable.

Message posté sur le forum du site Elbakin.net le 9 septembre 2012, remanié et étoffé ensuite.

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Henri Bosco, « L’Enfant et la rivière »

3 août 2012

Avant-propos salutaire (ajouté le 10 mars 2013) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est un très beau roman et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de le (re)découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Un mot sur l’histoire

Le narrateur est l’enfant, Pascalet, qui vit quelque part en Provence, au début du XXe siècle, en compagnie de sa tante Martine. À quelque distance de leur maison coule une rivière. Pascalet a défense de s’en approcher, mais elle l’attire. Bargabot le braconnier en rapporte régulièrement de succulents poissons.

Un jour, pendant une période où ses parents sont absents, quelque chose fait que la tentation devient trop forte : Pascalet part explorer les environs de la rivière, et, peu à peu, finit par arriver sur la rive. Il s’enfonce dans les espaces sauvages, et à un moment donné il rencontre Gatzo, un jeune bohémien de son âge. A deux, ils explorent le monde de la rivière, peuplé de bruits d’animaux, de silhouettes d’hommes farouches et de toutes sortes de peurs fascinantes.

 Mon avis

L’Enfant et la rivière fait partie des lectures les plus marquantes de mon enfance. Ce n’est pas que j’en aie été fou à l’époque, mais je me suis rendu compte au fil du temps que ce souvenir de lecture persistait avec beaucoup d’intensité. La première fois, je n’avais pas lu le livre moi-même : j’étais petit et ma mère me l’avait lu à voix haute. J’ai fini par le relire beaucoup plus tard et le charme a de nouveau opéré – sans doute pas exactement de la même façon, mais avec la même puissance. Voilà pourquoi c’est un livre auquel je suis très attaché, un roman que je voudrais vous donner envie de lire aussi.

Je crois qu’il y a trois ingrédients qui font beaucoup pour le charme de ce livre : la campagne, le mystère, et son rythme.

La campagne, d’abord : à chaque page on respire l’odeur de l’herbe, de la forêt, de l’eau toute proche, on voit les arbres, les roseaux, on effleure les murs de pierre rugueux des maisons provençales, on entend les oiseaux, on entrevoit un poisson dans le clapotis de l’eau, on sent ses pieds s’enfoncer légèrement dans la boue de la berge où l’on découvre d’autres empreintes… C’est un voyage dans une campagne à demi sauvage, moins domestiquée que maintenant puisque le livre se passe au début du XXe siècle, et particulièrement irrésistible, surtout si l’on est un lecteur qui habite en ville et qu’on ne va pas souvent à la campagne.

Cette campagne, les environs de la rivière, le village, sont nimbés d’un mystère particulier dû au regard du narrateur. Pascalet est un enfant, mais il est présenté avec le sérieux d’un adulte : rien ne met l’enfance à distance, tout nous rapproche de cet âge où le monde est grand, où l’on est attentif aux détails, où tout oscille entre l’enchantement et la lisière du cauchemar – sans oublier la crainte des réprimandes des parents et surtout de tante Martine, qui ajoute le plaisir sulfureux de l’interdit à chaque nouveau pas dans cet univers.

Imaginez Pascalet comme une sorte de Tom Sawyer en plus ambigu : petit garçon bien propre sur lui au départ, il ne bascule jamais complètement du côté du monde sauvage et des voyous comme Sawyer, mais il découvre et défend fermement son droit à l’évasion, ce qu’un adulte appellerait son jardin secret, malgré tous les dangers qu’il renferme. C’est une sorte d’agent double, quelque part entre le Jim Hawkins de L’Île au trésor (insupportable de bonne éducation) et Tom Sawyer ou Huckleberry Finn.

La note qui termine de tisser le sortilège de ce livre, c’est son rythme, qui va de pair avec l’écoulement du temps propre à une promenade à la rivière quand on a fugué, qu’on sait qu’on devrait être rentré, qu’on craint déjà la nuit qui va tomber bientôt, mais qu’on s’attarde encore et toujours jusqu’au prochain tournant, et qu’on sent, sans vouloir se l’avouer, qu’on ne rentrera pas à la maison ce soir, qu’on va dormir dehors.

C’est un livre lent. Je sais que de nos jours, où trop de lecteurs sont bêtement déformés par les thrillers anglo-saxons dopés au suspense facile, la lenteur n’est pas vue comme une qualité. Pourtant c’en est une. On est pris par cette temporalité différente, plus lente, qui n’exclut pas le suspense : bien au contraire, elle le renforce, mais avec une coloration différente, plus subtile. Quelques moments de transgression prennent l’allure d’une petite odyssée, un cri d’oiseau ou un craquement de branche inattendu est une péripétie importante.

Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien d’autre, mais je ne vais certainement pas vous dévoiler les rebondissements de l’histoire. Je veux simplement vous faire ressentir la séduction de ces livres où il s’agit de désir et d’appréhension autant que des événements eux-mêmes, où il ne s’agit pas de recevoir de grosses claques visuelles à chaque page mais de se faire tenir les yeux aux aguets, les narines frémissantes, la peau électrisée par la fraîcheur du vent, le crépuscule équivoque, la silhouette qu’on devine en plein marais et qui est peut-être un bandit ou un animal inconnu. Ce genre d’histoire est à l’aventure ce que le fantastique est au merveilleux : elle tire sa puissance en restant à la limite, en ne dévoilant jamais tout, en laissant deviner et imaginer plutôt qu’en élaborant de grands systèmes dramatiques ou des univers aux contours bien tracés, déjà finis, où tout est déjà fixé.

L’Enfant et la rivière est (je crois) le premier de plusieurs livres qui explorent la même région à la même période, et où l’on retrouve quelques personnages récurrents. L’âne qui apparaît dans le livre est ainsi le personnage principal de L’Âne Culotte, écrit plus tard. Et je crois qu’il y en a encore d’autres, mais je ne les ai pas lus. L’Âne Culotte m’avait beaucoup plu aussi, mais il explore un imaginaire différent, sans tout ce qu’une rivière sauvage donne de trouble à une promenade : l’histoire se passe davantage dans le village, et les fugues explorent plutôt un univers de champs, de sentiers et de vergers retirés.

J’avais découvert ce livre dans la vieille collection « Folio Junior édition spéciale », avec de superbes illustrations crayonnées et aquarellées par Georges Lemoine, auxquelles je ne prêtais pas vraiment attention étant petit, mais que j’ai trouvées admirables en y revenant plus tard : elles regorgent de détails quasi documentaires sur les formes des poissons, des arbres et de leurs feuilles, d’animaux et de paysages magnifiques. Une sorte de petit bestiaire de la campagne doublé d’un herbier et d’un carnet de croquis. J’espère qu’il y a soit une réédition, soit l’équivalent dans les éditions jeunesse actuelles, parce que c’était un superbe travail.

Initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 30 juillet 2012.


Tarjei Vesaas, « Palais de glace »

26 juillet 2012

Voilà un livre dont je vais avoir du mal à parler, même si je l’ai beaucoup aimé : son intérêt repose en bonne partie sur son atmosphère fantastique et sur sa progression énigmatique… et en même temps, l’intrigue est assez simple pour qu’on risque de gâcher en partie le plaisir en en disant trop. Ajoutez à cela que, pour moi, ce livre a fait partie de ces lectures qui donnent envie de se taire et d’y repenser, de les garder pour soi. J’ai tout de même envie d’en parler, malgré tout, mais ce n’est pas simple.

Du coup, il va falloir donner dans l’impressionnisme. Pour voir ce qu’il y a d’extrêmement attirant dans ce livre, imaginez un univers norvégien, l’hiver, la neige, le froid, un village rural ; non loin du village, un lac, et partant du lac un fleuve qui, à un endroit donné, déferle en une cascade. Cet hiver-là, le gel a bâti une sorte d’immense construction compliquée, un vrai palais de glace, majestueux, froid et scintillant. Pendant ce temps, deux filles se rencontrent : Siss, bien intégrée dans sa classe, et Unn, qui est tout l’inverse, solitaire, taciturne, énigmatique… et qui attire énormément Siss aussitôt qu’elle fait sa connaissance. L’histoire commence par cette rencontre, gênée et maladroite en même temps qu’intense, mais Unn va rapidement disparaître. Je n’ai vraiment pas envie d’en dire plus sur l’histoire. C’est un livre sur l’absence, et en même temps un univers au bord du fantastique, extrêmement absorbant (je n’ai plus pu le lâcher une fois commencé).

Si vous cherchez un univers pas loin du conte tout en restant très ancré dans la vie quotidienne, si vous aimez les livres oniriques, qui reposent sur une ambiance, les énigmes et touches de fantastique jamais complètement résolues, les émotions contenues et les sentiments devinés, et les mystères pleins de neige et de froid, je vous conseille vivement ce livre 🙂

Message sur le forum du Coin des lecteurs le 26 juin 2012 (livre lu fin 2011), rebricolé ensuite.