Anne-Marie du Bocage, « Les Amazones »

29 avril 2019

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Référence : Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, tragédie. En cinq actes, Paris, chez F. Merigot, 1749, avec approbation et privilège du Roy. Réimpression à la demande du fichier numérisé de l’édition sur Gallica : Paris, Hachette/Bibliothèque nationale de France, sans date (commande passée en décembre 2018).

Une tragédie mythologique

Les Amazones est une tragédie mythologique dont le sujet s’inspire directement des auteurs antiques grecs et romains. L’action de la pièce se déroule à Thémiscyre, la capitale du royaume des Amazones, sur les bords du fleuve Thermodon. Au moment où la pièce commence, les Amazones, menées par leur reine Orithyie (orthographiée Orithie dans le texte), viennent de remporter d’éclatantes victoires contre le peuple voisin des Scythes, mené par le roi Gélon, mais aussi contre les Athéniens conduits par Thésée, qu’elles ont fait prisonnier. La question qui se pose alors est de savoir que faire du héros. En vertu des lois des Amazones, d’où l’amour est banni, tout homme capturé doit être mis à mort, et c’est ce que le peuple des Amazones réclame à la reine, par la bouche de la cheffe des armées, Mélanippe, de loin la plus belliqueuse de toutes. Mais Orithye temporise et tarde à trancher, laissant Thésée libre de ses mouvements en son palais dans l’intervalle.

La raison en est simple : la reine Orithye est tombée amoureuse de Thésée. Elle s’en ouvre à son amie intime, Antiope, princesse héritière du trône, et la presse de faire la cour à Thésée pour elle. S’il se laisse fléchir, Orithye est prête à tout pour le sauver ; sinon, dans sa colère, elle oubliera ses sentiments et trouvera enfin le courage de le faire exécuter. Mais Antiope a également un secret. Si Thésée a été capturée, c’est parce qu’au beau milieu de la mêlée, ébloui par la beauté d’une Amazone blessée, il a pris sa défense et a couru des risques inouïs, au point de se laisser isoler de ses troupes, emporter et capturer. Or cette Amazone, c’est elle… et elle nourrit également des sentiments pour le héros. Ce double affrontement, entre le sentiment et le devoir et entre deux amies devenues rivales, forme le cœur du mécanisme tragique, de la « machine infernale » que la capture de Thésée enclenche au palais de la reine des Amazones.

Une tragédienne à redécouvrir

J’ai découvert l’existence de Mme Du Bocage grâce au manuel scolaire Des femmes en littérature. 100 textes d’écrivaines à étudier en classe, coédité par Belin et les éditions Des femmes l’année dernière. Grand amoureux des mythes et par ailleurs pas du genre à refuser de beaux vers, j’ai été très heureux d’apprendre qu’une tragédie avait été consacrée aux Amazones dès le XVIIIe siècle, non pas par Corneille, Racine ou Rotrou, mais bien par une femme : Anne-Marie du Bocage (orthographié à l’époque « Boccage »), déjà connue à l’époque pour ses poèmes et pour une traduction du Paradise Lost de Milton. Les Amazones, lu et approuvé pour la représentation par nul autre que Fontenelle, semble avoir remporté un succès net, en dépit de quelques commentateurs immondément sexistes cités par son article sur Wikipédia (mais non sourcés pour le moment). Entre autres œuvres postérieurs, Mme du Bocage consacre une épopée à l’exploration des Amériques par Christophe Colomb. C’était l’une des premières femmes à s’illustrer dans ces deux grands genres poétiques, genres « nobles » par excellence, jusqu’alors pratiqués exclusivement par des hommes. Par quel mystère a-t-elle été oubliée en dépit de ses succès et de son statut de pionnière ? Je vais encore faire les gros yeux à la postérité, cette marionnette dont les ficelles ont été trop longtemps orientées par des mains mâles.

À la question, légitime, qui demanderait si cette pièce a d’autres mérites que d’avoir été écrite par une femme à une époque où c’était rare, je peux répondre : oui, sans hésitation. Son sujet est original (j’ai découvert depuis d’autres pièces consacrées aux Amazones au XVIIIe siècle, mais pas sous le même angle) et rien que son trio d’Amazones dans les rôles principaux suffit à justifier sa lecture. Les dilemmes, les craintes et les colères d’Orithye, d’Antiope et de Mélanippe sont dépeints en répliques d’une belle énergie, qui montrent une grande habileté à saisir les subtilités des passions humaines. La pièce est bien construite et son sujet, inspiré de personnages et d’épisodes célèbres sans coïncider tout à fait avec eux, rend sa découverte d’autant plus pleine de suspense, car rien ne permet de savoir comment la pièce va se terminer. On se doute que l’introduction de l’amour au pays des Amazones aura des conséquences funestes pour elles, tandis que Thésée, normalement, survit pour poursuivre son règne à Athènes et ses exploits ; mais qu’arrivera-t-il au juste ? Je me garderai bien de vous le dire, mais j’ai apprécié le choix d’un dénouement qui n’était pas celui auquel on pourrait s’attendre.

Dans un genre dominé par les figures féminines solitaires (Médée, Phèdre, Andromaque, Antigone), isolées parmi les hommes en dehors de confidentes occasionnelles et effacées, il est passionnant de voir le mécanisme tragique transposé dans un environnement entièrement féminin, où Thésée n’est qu’un enjeu. Le personnage du héros athénien apparaît d’ailleurs bien pâle par rapport aux héroïnes véritables de la pièce : il est manifeste qu’il n’est qu’un personnage secondaire, catalyseur du conflit davantage qu’acteur, bien que ses choix conditionnent et entretiennent l’engrenage tragique. Il ne reprend davantage le devant de la scène que vers la fin. J’ai noté avec intérêt, d’ailleurs, que plus la tragédie avance, plus les hommes réinvestissent la scène, cernant et contraignant de plus en plus le royaume des Amazones (même si pas toujours de la façon qu’on pourrait croire).

Au moment où j’écris, il n’existe pas d’édition des Amazones aisément accessible au grand public. L’édition que je chronique ici est une impression à la demande et à l’identique de la première édition du texte en 1749, sous une reliure brochée et une couverture souple. Dépourvue d’introduction ou de notes qui en éclaireraient le contexte ou les difficultés de langue propres à une œuvre de cette époque, cette édition présente des obstacles typographiques à la lecture pour qui n’a pas un peu tâté des ouvrages anciens : par exemple, elle utilise le s long ſ, ancienne forme du s qui ressemble furieusement à un f, ce qui peut donner l’impression trompeuse que tous les personnages parlent comme le chat Grosminet (« Reine, dont les vertus paſſent l’éclat du thrône… ») et altère quelque peu l’atmosphère solennelle de la tragédie. J’ai pu surmonter l’obstacle sans problème, mais le lectorat grand public, notamment les élèves et les étudiants, ne devrait pas avoir à se le coltiner.

Il existe, depuis peu, deux éditions scientifiques de la pièce, qui la regroupent toutes les deux avec d’autres tragédies de la même époque : le tome II de l’anthologie Femmes dramaturges en France, 1650-1750, réunie par Perrine Gethner en 2002, et le tome IV de l’ouvrage collectif Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, réuni par Aurore Evain, Perry Gethner et Henriette Goldwyn en 2015. Mais ce sont d’épais et coûteux volumes, destinés à un public d’universitaires ou d’étudiants spécialisés. L’étape d’après – et je me joins à celles et ceux qui l’appellent de leurs vœux – serait une édition de la pièce seule, avec apparat critique, dans une édition de poche plus accessible. De cette façon, la pièce pourrait, pourquoi pas, figurer bientôt au programme d’un concours ou d’un examen. Il me paraît indéniable qu’elle présente l’intérêt littéraire nécessaire pour cela. Plus généralement, une réédition commentées des œuvres complètes de Mme du Bocage ne serait pas un luxe.

Une telle tragédie ne manquerait pas, non plus, d’alimenter l’inspiration des artistes, à commencer par les troupes de théâtre, qui feraient bien de s’y intéresser. Je rêve aussi à ce que les dramaturges et metteuses en scène d’aujourd’hui pourraient créer en s’inspirant librement du sujet de la pièce pour en écrire et en monter une au goût du jour.

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Gilbert Sinoué, « L’Enfant de Troie »

4 mai 2017

 

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Référence : Gilbert Sinoué, L’Enfant de Troie, Paris, Larousse, collection « Les contemporains, classiques de demain », 2017.

Présentation de l’éditeur

« La guerre de Troie dure depuis dix ans déjà. L’armée grecque encercle la ville, tandis que soldats et héros combattant sous l’œil attentif des dieux. Poussés par leur curiosité, Adonis et Philippos, deux garçons troyens âgés de 12 ans, vont vivre une grande aventure qui leur permettra d’être mêlés de très près à ce conflit et à ses principaux épisodes. Un roman qui invite à voyager entre l’histoire et la mythologie, dans un monde antique riche en couleurs. »

Mon avis

Ça a l’air bien, annoncé comme ça, hein ? Et j’ai commencé ma lecture avec confiance. Tout me promettait un bon petit roman historique dans une édition parascolaire fiable, avec présentation, dossier, notes, etc.
Je ne connaissais pas l’auteur : une double page avant le début du roman le présente sur le mode épique. Une vie trépidante, un auteur à succès unanimement reconnu, traduit dans (insérez ici un nombre élevé) langues, etc. Et surtout, un paragraphe où il est cité pour assurer que dans ses romans, « l’aspect historique doit être irréprochable ». J’ai acquiescé, content de cette rigueur annoncée. Fou que j’étais !
Certes, ce début de dossier contient quelques approximations minimes. « Sinoué », le pseudonyme de l’auteur, est expliqué comme une référence à un roman historique du XXe siècle, alors qu’il s’agit avant tout du nom du héros d’un récit égyptien antique, dont plusieurs romanciers se sont inspirés ensuite. La carte en page 14 mélange un peu maladroitement des noms antiques (« mer Egée », « Troie », etc.) et des noms actuels ou non-antiques (« Dardanelles », « Turquie actuelle »). Mais rien de bien grave.

Je commence donc ma lecture en confiance. Une première scène est introduite par la mention « Troie, 1180 av. J.-C. » Ah, l’auteur situe la guerre de Troie dans le temps en reprenant une date inspirée d’Hérodote, alors que plusieurs autres périodes ont été proposées, et que selon une bonne partie des chercheurs actuels la guerre de Troie telle qu’elle est racontée dans l’Iliade est un mythe qui ne correspond à aucune époque réelle. Mettons, peut-être qu’il va historiciser un peu le mythe, comme ça se fait parfois.

Bon, cette première scène est lestement racontée, très vivante. Tiens, l’auteur présente l’aulos comme une double flûte émettant des « sons stridents », alors que c’était plutôt un genre de hautbois. Pas tout à fait à jour dans sa documentation, l’auteur, mais ce n’est pas bien grave. Tiens, il présente les sirènes comme des « femmes-poissons » alors que dans la mythologie grecque ce sont des femmes-oiseaux. Là, c’est plus gênant. Quand même, ce sont des créatures de base de la mythologie grecque…

Allons, je continue, c’est un détail. Après tout, d’autres détails historiques sont bien rendus : les noms des personnages, l’enseignement par l’intermédiaire d’un pédagogue et d’un « grammatiste », le matériel d’écriture… d’écriture ? Je m’étrangle. Depuis quand l’écriture existait en Grèce au XIIe siècle avant J.-C. ?! Depuis quand les héros de l’Iliade et du cycle troyen écrivent-ils ? Sacré anachronisme !

… Bon, le miroir de bronze a l’air bien vu, lui. Et les deux personnages d’adolescents sont habilement insérés dans le décor de la grande épopée homérique. Allez, ça peut quand même être bien, ça peut quand même être bien…

Tiens, un paragraphe sur le papa d’Adonis, qui a une maison. Deux… deux paragraphes pour détailler précisément comment il a construit sa maison, étape par étape, alors que ça n’a aucun intérêt immédiat pour l’intrigue ? Bon, mettons, c’est un peu maladroit mais c’est pour la bonne cause, il faut instruire nos jeunes lecteurs. On continue.

Ouh, il case des chiffres sur la population de Troie et sur le nombre de soldats grecs, ha ha, fine allusion pour les passionnés d’histoire ancienne qui s’étripent sur l’ampleur du conflit.

Mh, un Troyen appelé Andreas ? Ça ne fait pas un peu trop grec moderne ? … Une fille appelée Maria ? Non, là je n’y crois plus. Pourquoi pas Jésus pendant qu’on y est ? En plus ce n’est pas comme si on manquait de noms grecs antiques dans les textes anciens pour nommer des personnages fictifs… Bon allez, allez, tout ça c’est du détail, on continue, on est confiant.

Ah, une leçon de lecture. Ahem. Lisons, oui. Un paragraphe pour caser la notion d’écriture en boustrophédon, qu’il est certes intéressant de faire apprendre à nos petits (mais pas avec un pareil anachronisme sur la date de l’apparition de l’écriture en Grèce !).

On continue, et… oh, ils lisent du Ésope ! Voilà qui est fascinant ! Nous sommes au XIIe siècle av. J.-C., les Grecs écrivent et ils lisent Ésope, qui a vécu aux VIIe-VIe siècles av. J.-C., soit au moins cinq siècles après. Je n’avais pas vu que c’était un roman de science-fiction : j’attends la première mention d’une machine à voyager dans le temps d’une page à l’autre.

Chapitre 2. Adonis et Philippos sont riches, donc au lieu de terminer leurs études à 14 ans, ils étudieront jusqu’à 18 ans ! Je sens que l’auteur essaie de me faire apprendre quelque chose, mais quoi ? Visiblement c’est encore un mélange improbable entre des périodes historiques décidément incompatibles : on ne sait rien d’aussi précis sur le système éducatif dans l’Asie Mineure de l’époque de la possible guerre de Troie, et Gilbert Sinoué recase des bouts de documentation concernant d’autres époques au petit bonheur la chance.

Première attaque des Grecs. Ils enlèvent Chryséis. Jolie façon de raccrocher la vie des deux jeunes héros à l’intrigue de l’Iliade (dont cet enlèvement forme l’un des premiers événements marquants). Enfin, ce serait très bien s’il n’y avait pas cette documentation erratique.

Petit récit sur le jugement de Pâris et les causes de la guerre de Troie, nettement plus à sa place dans le roman que les pages de supposée histoire ancienne anachroniques qui ont précédé.

Allez, j’attaque le chapitre 3. Une page oppose les charlatans invoquant Asclépios aux vrais médecins connaissant les plantes : problème, cette distinction est complètement anachronique puisque magie et médecine ne s’opposent pas du tout dans l’Iliade ou l’Odyssée, et que ce type de polémique n’apparaît en Grèce que plusieurs siècles après les périodes auxquelles la guerre de Troie a pu se produire. Alleeeez, c’est du détail. La scène avec Cassandre jeune est assez réussie et, encore une fois, nettement plus à sa place dans un pareil livre qu’un développement expliquant que les petits Troyens s’appelaient Andreas et savaient lire un texte cinq siècles avant que son auteur naisse.

Je suis chaud bouillant et j’entame le chapitre 4. Le père d’Adonis raconte l’histoire de… pardon ? Crésus ? Crésus, qui a vécu au VIe siècle av. J.-C., environ six siècles après la date à laquelle l’histoire du roman est censée se dérouler ? Et qui régnait sur l’empire perse ? Et le tout est présenté comme ayant déjà eu lieu ? Mais l’auteur est au courant que l’empire perse recouvrait notamment la Troade, la région de Troie ? Genre, il veut dire qu’il y a eu l’empire perse et qu’après la défaite de Crésus il y a eu la guerre de Troie ? Il se moque du monde ou il se croit dans À rebrousse-temps ?

Pantelant, je tourne la page. Nous sommes à la page 50. Au milieu, j’apprends qu’on est au mois de « maimakterion« . Sauf que ce mois est le deuxième mois de l’automne dans le calendrier de l’Attique, c’est-à-dire la région d’Athènes. Problème, c’est un calendrier local qui n’était utilisé qu’à Athènes et dans sa région. Chaque cité avait le sien, ce qui fait qu’il est impossible qu’il ait été utilisé à Troie, surtout qu’il n’est attesté que bien après la période à laquelle… enfin, encore un anachronisme. De détail, certes, mais omnes vulnerant, ultima necat, comme disait l’autre.

Je risque un œil terrifié vers le bas de la page, et j’apprends que le maître d’école d’Adonis lui a raconté l’origine de la nudité des athlètes : elle « remontait à une époque très lointaine, au moment des jeux Olympiques de l’année 720 ». Au cas où une bonne âme aurait pu imaginer qu’il s’agit là d’un calendrier troyen et pas du calendrier utilisant la naissance de Jésus-Christ comme année 1, car j’imagine mal un type qui vit en 1180 av. J.-C. utiliser déjà ce calendrier (!), une note confirme que c’est bien une date avant J.-C. en rappelant que les premiers jeux ont eu lieu en 776 av. J.-C.

Je suis désolé, chères et chers internautes : parvenu à ce stade de ma lecture, j’ai été définitivement convaincu que l’auteur du roman et/ou l’auteure du dossier et l’éditeur étaient occupés à se payer notre tête après avoir abjuré le soin de cohérence interne le plus basique pour ce roman, et j’ai arrêté là ma lecture. À ce niveau-là, ce n’est pas du boustrophédon, c’est du dekikisphoudon.

Je vous avais dit que j’avais trouvé le livre d’occasion ? Je crois deviner pourquoi la personne qui l’avait acheté l’a revendu.

N’achetez pas ce livre. C’est une honte pour le genre du roman historique, une honte pour la littérature de jeunesse, et une honte pour les éditions Larousse, qui l’ont édité cette année. Par chance, on ne manque pas de vrais bons romans historiques pour la jeunesse, alors n’infligez pas celui-ci à vos enfants et prenez le temps de vous renseigner.

Message ouvert à M. Nicolas Castelnau-Bay, directeur de la collection « Les contemporains, classiques de demain », qui a publié cette chose : si vous en êtes là, par pitié, cessez de prétendre publier de nouveaux manuscrits et contentez-vous de réimprimer du Odile Weulersse, ça limitera les dégâts.


Virgile, « L’Énéide »

23 novembre 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

Présentation de l’intrigue

La guerre de Troie s’est terminée avec la prise de la ville par les Achéens grâce à la ruse du cheval de bois. Les Achéens se répandent dans Ilion pendant la nuit, menés par Ulysse, Diomède et Néoptolème, le brutal fils d’Achille. La lignée de Priam s’éteint, les héros troyens sont massacrés, tous les héritiers du trône tués, les femmes sont emmenées en esclavage. La grandeur de Troie est anéantie… complètement ? Non, car une poignée de survivants, menée par le prince troyen Énée, fils d’Anchise et de la déesse Vénus, parvient à échapper au massacre et prend la mer en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie. Les destins sont de leur côté, et ils bénéficient de la protection de Vénus, mais ils sont poursuivis par la haine de Junon, qui a toujours détesté Troie.

La nouvelle Troie dont rêvent Énée et ses compagnons, c’est en Italie qu’ils vont la fonder, et les descendants d’Énée et de son fils Ascagne deviendront les fondateurs de Rome.

L’épopée commence lorsque la flotte d’Énée parvient aux rives de Carthage, où la reine Didon accueille favorablement les derniers Troyens et presse Énée de lui raconter son histoire. Il relate alors la prise de Troie et le long voyage qui l’a mené jusque là. Didon est très bien disposée envers Énée… un peu trop bien pour son propre bien. La séparation entre Énée et Didon devient l’origine lointaine de la haine tenace entre la future Rome et le puissant royaume de Carthage. Énée doit alors poursuivre son voyage incertain.

Mais lorsqu’il parvient finalement en Italie, Énée est loin d’être au bout de ses peines : il doit se faire accepter des populations locales, alors que Junon fait tout pour semer la discorde entre les Troyens et les Rutules, le peuple belliqueux mené par le farouche chef de guerre Turnus. La guerre est bientôt inévitable… Il n’est pas facile de fonder Rome !

Mon avis

Difficile de parler objectivement de cette épopée, qui est l’une de mes œuvres classiques préférées ! Je suis tombé dedans tout petit, grâce aux Contes et récits tirés de l’Énéide (alors édités dans la collection Pocket), qui sont un bon moyen de faire découvrir l’histoire aux plus jeunes ou à tous ceux que l’épopée elle-même intimide un peu. Par la suite, j’ai lu l’œuvre elle-même en traduction et j’ai eu l’occasion de travailler dessus en classe. Mais vraiment, je pense qu’il n’y a pas besoin d’un cours pour se plonger dans l’Énéide : une bonne édition avec quelques notes suffit (pour comprendre les principales allusions aux peuples ou les noms alternatifs des dieux).

Si vous avez aimé l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, ou au moins l’une des deux, vous ne pourrez qu’aimer l’Énéide.

D’abord parce que l’Énéide prend la suite directe de ces deux épopées, et qu’Énée raconte enfin la chute de Troie, qui n’est pas décrite en détail chez Homère.

Ensuite, on dit souvent que l’Énéide est une Odyssée suivie d’une Iliade : toute la première moitié décrit le voyage d’Énée depuis Troie jusqu’en Italie, tandis que la seconde moitié raconte la façon dont il fonde sa ville et doit la protéger contre les menées de Junon et des Rutules. La partie « voyage » comprend plusieurs épisodes merveilleux proches de ce qu’on trouve dans les voyages d’Ulysse, mais chaque fois avec des variations et des innovations. La seconde moitié contient aussi quelques éléments merveilleux, mais plus discrets, qui prennent plutôt la forme de présages ou de miracles ponctuels accomplis par les dieux.

Le grand intérêt de l’Énéide par rapport à l’Iliade et à l’Odyssée, c’est que c’est un univers à mi chemin entre la mythologie et l’histoire. On sort du cycle de la guerre de Troie, il y a les dieux, des créatures merveilleuses, des oracles, etc. et en même temps tout ce que fait Énée pose les bases de l’histoire antique réelle, celle de l’empire romain et de ses rivalités avec les empires voisins (typiquement Carthage).

Évidemment, cela tient au contexte dans lequel l’Énéide a été composée : c’est une « commande » d’Auguste, le premier empereur romain (à la fin du Ier siècle av. J.-C.), et toute l’épopée exalte la grandeur de Rome et la venue future de l’empereur. Il faut prendre cela avec recul : Rome avait évidemment tout intérêt à se présenter comme l’héritière directe de Troie (pourquoi de Troie et pas des Grecs ? parce que les Troyens ont toujours eu meilleure réputation dans l’histoire : chez Homère, le Troyen Hector est le héros « civilisé » par excellence, par opposition à Achille, qui est peut-être un héros mais qui est aussi une brute). Vous pourrez trouver plus d’informations là-dessus sur Wikipédia, ou dans un manuel de littérature latine, ou dans n’importe quelle bonne édition de l’Énéide.

La collection « Contes et légendes » est une vieille collection jeunesse et une valeur sûre pour une première plongée dans l’univers de la mythologie classique – et dans les autres mythologies du monde aussi.

Quelle traduction ?

La langue de Virgile est une langue poétique – forcément – qui s’inspire d’Homère et des autres épopées composées plus tard (à l’époque alexandrine), mais a sa saveur propre. On peut aimer ou non : l’essentiel est de trouver une traduction qui vous paraisse accessible. Comme souvent, il y a pas mal de traductions en prose (comme pour Homère), mais il en existe aussi en vers. Je ne connais pas très bien quelles traductions circulent actuellement, mais ça vaut le coup d’en comparer plusieurs pour prendre celle qui vous plaît le mieux.

L’Énéide est très facile à trouver en poche, il en existe des éditions chez à peu près tous les grands éditeurs de classiques : Folio, Livre de poche, GF… attention à ne pas confondre avec des éditions abrégées ou des recueils d’extraits.La traduction dans laquelle j’ai découvert l’épopée était celle de Jacques Perret, réalisée pour la Collection des universités de France (aux Belles Lettres, la collection des éditions scientifiques de référence des textes antiques) et rééditée chez Gallimard en Folio.

Parmi les traductions que je ne connais pas, ou beaucoup moins bien : en GF, il y a la traduction de Maurice Rat, et aussi une traduction de Philippe Heuzé chez Ellipses. Dans le genre « beaux livres très chers », il y a la traduction de Marc Chouet pour l’édition en deux gros volumes illustrés de tableaux classiques chez Diane de Selliers (mais à moins d’avoir des genoux en bronze ou un lutrin du même matériau à portée de la main, ça ne doit pas être très facile de le lire vraiment).

Une traduction plus connue est celle de Pierre Klossowski (parue chez Gallimard en 1964 selon Wikipédia) : une traduction audacieuse, qui se modèle sur la syntaxe latine et emploie mots anciens, mots récents pris dans des sens peu connus, etc. Si c’est bien celle que je me souviens d’avoir eu un peu en main, ce n’est sans doute pas la meilleure traduction pour qui découvre complètement Virgile, mais, quand on connaît déjà un peu l’épopée, c’est une œuvre de traduction vraiment intéressante (quoi qu’on pense de la démarche et de son degré de réussite), un peu comme la traduction de Pindare par Jean-Paul Savignac chez La Différence.

Il vient de paraître (en novembre 2012) une nouvelle traduction par l’antiquisant et historien Paul Veyne (auteur d’ouvrage importants sur la littérature et l’histoire antiques, dont L’élégie érotique romaine, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? ou L’empire gréco-romain), éditée chez Albin Michel en grand format. C’est une traduction en prose qui se veut manifestement accessible à un large public ; elle est fondée sur le texte latin de l’édition de la Collection des universités de France, et, avec un traducteur pareil, elle doit être fiable. Elle est précédée d’une courte préface de Paul Veyne et accompagnée de notes par Hélène Monsacré. Inconvénient principal de cette édition au premier regard : la couverture est hideuse (et kitschissime). Je ne sais pas ce qui a pris à l’éditeur… J’espère qu’il y aura une réédition en poche dans quelque temps, ou au moins quelque chose sous une couverture d’un meilleur goût.

Si vous voulez jeter un œil sur Internet avant d’aller en librairie, on trouve aussi plusieurs traductions en ligne, par exemple sur Wikisource. Attention : comme souvent, ce sont des traductions plus anciennes, qui risquent d’être parfois moins accessibles ou quelque peu éloignées du texte.

Heureusement qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture…

Des livres qui s’inspirent de l’Énéide

Pas mal de livres s’inspirent de l’Énéide, notamment en fantasy :

– Le roman Lavinia d’Ursula Le Guin raconte les événements du point de vue de Lavinia, qu’Énée épouse dans l’Énéide mais qui n’y joue qu’un rôle mineur. Le Guin a donc imaginé d’approfondir ce personnage négligé dans une version différente de l’épopée. J’en ai plutôt entendu du bien, mais je ne l’ai pas encore lu. Mise à jour en janvier 2019 : je l’ai enfin lu et il est excellent. J’en parle sur le billet qui lui est consacré.

– La trilogie du Latium de Thomas Burnett Swann met notamment en scène Énée et Ascagne pendant leur séjour chez Didon à Carthage… mais dans une version plus « fantasy ». C’est du « merveilleux tranquille » (pas énormément de combats et de guerres), mais l’histoire a malgré tout ses côtés sombres ; simplement, c’est plus une atmosphère de « conte mythologique » que de l’action à tout va façon Gemmell ou Howard.

– En bande dessinée, la BD Le Dernier Troyen, scénarisée par Valérie Mangin et dessinée par Thierry Démarez, s’inspire (très très) librement des aventures d’Énée. Elle fait partie de l’univers des Chroniques de l’Antiquité galactique, qui transpose la mythologie gréco-romaine en space opera. Ce cycle m’a un peu déçu, je ne suis pas allé jusqu’au bout. Personnellement, je préfère à tout point de vue le premier cycle dans cet univers, Le Fléau des dieux, consacré à l’affrontement entre Rome et les Huns d’Attila… dans l’espâââce ! Sans rire, c’est magnifique et il y a plus d’un rebondissement savoureux dans l’intrigue.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 23 juin 2012, rebricolé et augmenté depuis.


[BD] « Les Derniers Argonautes », tome 1, par Djian, Legrand et Ryser

26 septembre 2012

Il y a beaucoup de romans, de bandes dessinées et même, récemment, de films, librement inspirés par la mythologie grecque. Curieusement, même si j’aime beaucoup à la fois la mythologie grecque et ce qu’on regroupe sous le nom de cultures de l’imaginaire (moyen commode d’englober aussi bien la science-fiction que la fantasy, le fantastique, le steampunk, l’horreur, le réalisme magique et j’en oublie, sous toutes leurs formes, des livres aux séries télévisées en passant par l’illustration, les jeux ou la mode), malgré cela, donc, il est assez rare que je craque vraiment pour une œuvre de fantasy mythologique. Je ne sais pas bien pourquoi et il n’est pas impossible que ce soit par pure mauvaise foi : quand c’est trop fidèle aux sources antiques, j’ai tendance à préférer aller les lires, elles, plutôt qu’une resucée récente qui n’apporte rien de neuf, et dès que les auteurs s’en écartent un peu, je ne suis pas parmi les derniers pour clamer à la trahison de l’antique. À ce compte-là, c’est un miracle que j’arrive à aimer quelque chose.

Mais le gros avantage dans la situation actuelle, c’est qu’il y a un vrai regain d’intérêt pour l’Antiquité dans l’imaginaire, et que, dans la masse croissante des publications, chacun finira bien par trouver quelque chose qui lui plaît. En France, en bande dessinée, il s’est publié pas mal de choses dans le genre péplum ces dernières années (le magazine gratuit de BD Zoo consacre au genre, dans son numéro de septembre, un dossier qui n’a pas l’air trop promotionnel). Parmi ce que j’ai eu l’occasion de lire pour le moment, Tirésias et La Gloire d’Héra, deux albums autonomes de Le Tendre et Rossi, et la série Le Fléau des dieux de Valérie Mangin et Aleksa Gajic, sont deux belles réussites, dans des approches très différentes, les deux premiers directement branchés sur les sources antiques, avec un goût pour le tragique et une symbolique psychanalytique pas mal employée, la seconde dans le genre space opera vertigineux qui rejoue la chute de l’empire romain à l’échelle d’une galaxie, sans rien se refuser au service de l’épique, avec un scénario magistralement ficelé et un dessin somptueux. Mais ça faisait un moment que je n’avais plus rien croisé de vraiment emballant. Et donc, parmi plusieurs séries qui se lancent en ce moment, j’ai décidé de donner leur chance aux Derniers Argonautes de Djian, Legrand et Ryser, chez Glénat (Jean-Blaise Djian et Olivier Legrand au scénario et Nicolas Ryser au dessin).

Il faut d’abord convenir qu’un premier tome de série d’aventure épique en 48 pages est un exercice périlleux, surtout à l’époque des romans graphiques. Il faut installer un univers, poser des personnages, donner le ton, amorcer une grosse machine tout en proposant dès le premier tome suffisamment de contenu pour séduire le lecteur. Cet album y parvient-il ? Je ne suis pas aussi enthousiasmé que je l’aurais souhaité, mais ce n’est quand même pas mal. Détaillons.

Le dessin

Il y a d’abord la question du dessin, qui joue beaucoup. Le dessin de Ryser, qui fait aussi les couleurs dans cet album, se range dans la catégorie du fait main à l’ancienne, au sens où il n’emploie pas d’outils numériques (ou alors pas de manière voyante). C’est le type même de la BD où le dessinateur vous montre tout ce qu’il sait faire avec un crayon et des pinceaux et où vous admirez, sans vous dire « Fastoche, je connais cette option dans Photoshop ». Le trait est sûr, les couleurs sont nuancées et les ambiances bien posées, l’encrage est discret. J’ai mis un peu de temps à m’habituer à certains visages, mais c’est un univers visuel intéressant, quelque part entre une recherche de détail réaliste à la Rosinski et un trait plus marqué, plus orienté ligne claire pour les personnages, plutôt influencé par Loisel (je manie les quelques références que je connais). Je crois que les ambiances de couleurs et la bonne caractérisation visuelle des personnages sont les deux qualités qui m’ont le plus retenu dans le dessin.

Il y a bien quelques défauts, ou du moins des choix risqués. Visiblement, le dessinateur aime jouer sur des effets de focalisation d’objectif empruntés à la photo ou au cinéma : le tout premier plan est parfois dessiné flou, en couleurs pleines, avec moins de détails. Généralement ça marche, mais ça peut devenir un peu frustrant d’avoir une main ou un objet dessiné grossièrement en plein milieu d’une case. Autre choix risqué : les ombres et les contre-jours, parfois très réussis en tant que tels, mais qui nuisent un peu à la lisibilité des visages dans certaines cases. Enfin, les visages des personnages sont vite moins détaillés dès lors qu’ils sont représentés plus petits, ce qui peut aussi devenir un peu frustrant dans certaines séquences. Tout dernier détail, qui est pour moi une qualité : le dessinateur n’abuse pas des demoiselles dévêtues et des poitrines en globes terrestres.

Cela étant, l’ensemble reste beau et lisible, et le dessinateur a aussi l’occasion de varier un peu son style à l’occasion d’une scène de flashback où il emploie un dessin plus « à l’antique », avec un fort beau résultat.

Outre les illustrations dans cet article, vous trouverez un aperçu des premières pages de l’album sur le site de l’éditeur.

Aperçu d’une planche de l’album (la page 5, je crois).

Le scénario

Mais pour tout dire, c’est le scénario qui m’a fait accrocher aux premières pages et m’a décidé à acheter l’album. L’histoire est narrée par l’aède Eurymion et commence peu avant la fin de l’âge des héros en Grèce, lors d’une période qui donne son titre à ce premier tome : le Silence des dieux. Deux ans avant le début de l’histoire, les dieux ont cessé de répondre aux prières, les oracles se sont tus, et l’humanité a manqué sombrer dans le chaos. Les gens survivent, mais les temps sont durs… jusqu’au moment où, pour la première fois, un dieu parle à nouveau par la bouche d’un devin. Un objet, l’orbe des dieux, leur a été dérobé et a été emporté jusqu’en Hyperborée, loin au Nord. Des héros doivent partir pour le retrouver, et seul Jason, l’ancien meneur des Argonautes, peut guider l’expédition.

Mais Jason a perdu la faveur des dieux depuis longtemps : après son retour, il n’a connu que des malheurs, jusqu’au meurtre de ses enfants par son épouse Médée qu’il avait délaissée, et il passe même pour mort. Le roi ordonne à Eurymion de partir à la recherche de Jason, mais que peut un aède seul dans les contrées sauvages ? L’ancien héritier du royaume, Leitos, privé de tout droit au trône par la loi depuis qu’il est devenu infirme en perdant une main au combat, est le seul guerrier du royaume à se volontaire pour l’accompagner. Tous deux sont enfin accompagnés par Skarra, une esclave d’origine amazone libérée pour l’occasion. Naturellement, la petite troupe s’agrandit au fil de l’aventure, dont l’enjeu dans ce premier tome est avant tout de trouver et de convaincre Jason.

Les premières pages sont accompagnées par la voix de l’aède, qui reprend la parole régulièrement par la suite de façon plus discrète. Le procédé est classique, mais il prend bien, grâce à une bonne maîtrise de la langue et à l’absence de fautes d’orthographe (ce qui ne va hélas pas toujours de soi à l’heure actuelle…). Et il met bien en valeur le principal atout de l’univers des Derniers Argonautes, qui consiste à se situer dans la continuité directe des récits mythologiques que tout le monde connaît. Dans Les Derniers Argonautes, les aventures de Jason sont les mêmes que dans les textes antiques et dans les dictionnaires de mythologie, et la BD vous raconte la suite, en commençant par mettre en scène Jason en archétype du héros vieilli, amer et usé, qui ne reprend du service qu’à contrecœur. Les autres péripéties s’inscrivent elles aussi directement dans l’héritage classique de la mythologie grecque. C’est à la fois une belle qualité, puisque les lecteurs qui ne connaissent pas la mythologie ont droit à quelques résumés des épisodes précédents en cours de route et que ceux qui la connaissent déjà se sentent d’emblée en terrain familier… mais aussi un désavantage potentiel, car justement, tout paraîtrait presque trop familier dans cet univers, qui a des airs de partie de jeu de rôle dans la Grèce mythologique plus que de création d’un univers original. Il va falloir que l’histoire acquière peu à peu son originalité, au moins en affirmant son propre ton dans la reprise des références à l’imaginaire grec ancien.

Où l’on tâtonne encore un peu

Ce premier tome le fait déjà un peu, peut-être avec trop de discrétion. Il mise résolument sur la constitution d’un groupe de personnages, et, sur ce plan, ce n’est pas mal du tout. Certes, les éléments de base sont classiques : Jason en guerrier aguerri mais réticent, l’Amazone farouche mais pas caricaturale, Eurymion en barde du groupe inspiré et diplomate mais quelque peu lâche, et le satyre Borbos en ressort comique. Mais chaque personnage est développé par petites touches, chacun se trouve tour à tour mis en avant et possède des amorces pour des développements futurs dans la suite (origines mystérieuses, lourd passé, secrets inconfortables, etc.). Et il y a aussi des idées intéressantes, comme l’infirmité de Leitos, entorse bienvenue à l’image du héros qui bataille toujours mais qu’on ne voit jamais vraiment blessé. Intéressante aussi est la façon dont cette nouvelle quête joue à renvoyer à celle des Argonautes tout en s’en distinguant : Jason est hanté par le souvenir de sa première expédition, au point qu’il prend une Thessalienne pour Médée… mais dans le même temps, comme vous le savez si vous connaissez un peu la mythologie, « l’orbe des dieux », c’est un objet nouveau, ça ne correspond à rien. Or, là où beaucoup de fictions de fantasy mythologique dissimuleraient cette innovation, ici, l’aède de l’histoire déclare dès le début qu’il n’a jamais entendu parler de cet objet-là. C’est un rapport à la tradition intéressant.

On est en terrain familier, le groupe de personnages est encore classique mais bien posé (encore une fois, en 48 pages, ce n’est pas facile de creuser autant de personnages en détail). L’intrigue de ce premier album a aussi l’avantage de ne pas mal doser la réflexion et l’action. Qu’est-ce qui ne va pas, alors ? Eh bien, la structure de l’album reste assez épisodique : le groupe va d’un point A à un point B, fait des rencontres bonnes ou mauvaises sur la route. Les grands enjeux de l’expédition sont encore inconnus, il n’y a pas de « grand méchant » en vue. Ce n’est pas facile d’installer un suspense de longue haleine quand on donne si peu d’indices sur ce que cherchent ces aventuriers. De plus, certaines séquences ont l’air vues et revues, en particulier le fameux entraînement à l’épée pendant les pauses. Le véritable intérêt de l’album réside davantage dans la présentation des personnages que dans l’intrigue principale. Pour un premier tome, c’est compréhensible, mais j’espère que la suite trouvera vite un peu plus de liant : les derniers Argonautes n’ont pas besoin de savoir où ils vont pour y aller, puisqu’ils n’ont pas le choix, mais les lecteurs, eux, pourraient s’ennuyer… Un autre inconvénient est peut-être aussi l’absence de grande séquence qui serait le clou de l’album et arracherait des « Oh ! » et des « Ah ! », mais c’est plus normal, et ça va certainement venir.

Un dernier élément, propre à la « mise en cases », peut aussi expliquer cette impression en demi-teinte : le scénariste aime beaucoup les silences. Pour moi ce serait surtout une qualité, normalement : il sait poser un rythme, laisser les images parler d’elles-mêmes et faire leur effet. Parfois ça marche bien, notamment dans certaines scènes de combat. Mais il finit par y avoir un peu trop de silences, y compris là où on attendrait des bruitages ou quelques exclamations. Cela en est venu parfois à m’empêcher de rester plongé dans une scène lorsque je suis tombé sur une case silencieuse alors que la tension était supposée monter. C’est une affaire de bonne maîtrise d’un procédé intéressant, mais à double tranchant.

Dans l’ensemble, je ne reste qu’à moitié séduit alors que je l’aurais volontiers été complètement, mais ce début me paraît prometteur et je vais suivre avec intérêt la sortie des tomes suivants. Entre ce premier tome, qui utilise beaucoup de ficelles connues, mais se montre très fidèle à la mythologie classique et a des chances de donner une suite intéressante, et un énième tome de Thorgal par Sente qui utilise les mêmes ficelles sans le moindre espoir de renouvellement depuis des lustres,  mon choix est vite fait ! En attendant, c’est encore une aventure de fantasy mythologique qui donne envie de faire une bonne vieille partie de jeu de rôle dans un univers du même genre… et la référence des auteurs au jeu de rôle Mazes & Minotaurs à la première page n’y est pas pour rien.


Homère, « L’Odyssée »

5 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’Odyssée est l’un des premiers textes littéraires de la littérature mondiale (nettement après l’épopée de Gilgamesh, quand même), et une très belle épopée racontant un fameux épisode de la mythologie grecque. J’avais déjà présenté l’Iliade il y a quelques jours : l’Odyssée en constitue une suite indirecte, puisque l’Iliade se termine avant la prise de Troie, tandis que l’Odyssée commence bien après la fin de la guerre… mais elle contient beaucoup de retours en arrière et de rappels qui complètent vraiment bien l’Iliade (la prise de Troie, justement, est évoquée en quelques vers). Le lecteur de l’Iliade se trouve en terrain familier, puisqu’on revoit plusieurs des héros de la guerre de Troie à divers moments de l’épopée. Cependant, il est possible de lire l’Odyssée sans avoir lu l’Iliade, chacune formant une histoire autonome.

 L’histoire

L’intrigue se déroule à la fin de la guerre de Troie, au cours de laquelle une gigantesque armée d’Achéens venus de tous les coins de la Grèce était venue réclamer Hélène, la femme de Ménélas, roi de Sparte, enlevée par Pâris, l’un des fils de Priam, roi de Troie, en Asie Mineure. De nombreux héros valeureux se sont joints à Ménélas et à son frère Agamemnon dans l’expédition. Parmi ces héros, Ulysse, roi d’Ithaque, a dû laisser sa femme Pénélope et son tout jeune fils Télémaque au moment de partir pour la guerre.

Après dix années de siège, la ruse du cheval de Troie a finalement donné la victoire aux Achéens. Troie est détruite, Hélène retourne à Sparte, et les héros victorieux peuvent rentrer chez eux. Mais le voyage de retour est souvent difficile, et pour Ulysse, ce sont dix nouvelles années d’aventures périlleuses qui vont s’écouler avant qu’il ne soit enfin de retour chez lui.

Entraîné par une tempête au delà des frontières du monde connu, Ulysse doit faire face à toutes sortes de peuples et de créatures étranges, certains bienveillants, d’autres hostiles. De l’île des Cyclopes à celle de Circé, du rocher des Sirènes jusqu’au pays des morts ou à celui des Phéaciens, il doit compter sur sa ruse et sur l’aide de la déesse Athéna pour surmonter ces épreuves et retrouver la route du retour.

Pendant ce temps, à Ithaque, Ulysse passe pour mort. Des dizaines de prétendants issus de la noblesse de la région convoitent Pénélope et le trône d’Ithaque. Mais Pénélope tient bon, employant elle aussi la ruse pour se tirer d’affaire. Télémaque, devenu jeune homme, part en quête d’informations sur le sort de son père. Lorsque le fils et le père se retrouvent, l’heure de la vengeance contre les prétendants sonne enfin. Mais comment s’y prendre, quand on est deux ou trois contre une centaine d’hommes ? Même une fois de retour à Ithaque, Ulysse est loin d’être tiré d’affaire…

Mon avis

On ne présente pas l’Odyssée… mais je l’ai fait quand même, parce que c’est une très belle histoire qui donne envie de raconter ! L’Odyssée est un grand classique de la littérature, oui, mais en plus je crois que c’est l’un des textes antiques les plus accessibles et qui a le mieux vieilli. Mieux que l’Iliade, je trouve, qui est plus belliqueuse et très « archaïque » dans sa façon de penser.

Dans l’Odyssée, au contraire, Ulysse se bat avant tout pour se défendre et pour survivre (en essayant de sauver ses compagnons). Il n’aspire qu’à rentrer chez lui et à vivre en paix. On voyage beaucoup, il y a du merveilleux, et Ulysse rencontre toutes sortes de divinités parfois peu connues, qui font découvrir autre chose que les grands dieux que tout le monde connaît. Chaque étape de son voyage peut être lue à plusieurs niveaux : au premier degré, c’est un récit merveilleux qui n’a rien à envier à la fantasy actuelle, et en même temps l’ensemble donne à penser sur beaucoup de choses.

Le récit est limpide et bien mené : toutes les grandes techniques de narration sont déjà là, changements de lieux et de points de vue, retours en arrière, etc. La langue homérique est limpide, pleine de formules qui ont conservé toute leur poésie. J’ai lu quelque part dans un commentaire sur un site marchand qu’il y a des « tics de langage »… alors, comment dire, non, pas du tout : l’Odyssée, comme l’Iliade, a été composée par oral, sans recours à l’écrit, par un ou plusieurs aèdes qui utilisaient un système qu’on appelle les « vers formulaires », dont ces répétitions sont la partie la plus visible dans une traduction. Au départ, tout ça est composé en vers, hein !

(Voyez sur Wikipédia l’article « Théorie de l’oralité »pour plus de détails là-dessus. C’est une technique qui n’a aucun équivalent dans la plupart des sociétés contemporaines : pas évident de se représenter un pareil chef-d’œuvre conçu par des gens qui ne savaient ni lire ni écrire !)

La traduction en vers libres de Jaccottet aux éditions La Découverte est une bonne traduction récente.

Quelle traduction ?

J’ai lu et relu cette œuvre plusieurs fois, dans plusieurs traductions. Voici les principales, qui ont chacune ses qualités et ses défauts :

– La traduction de Victor Bérard est en prose, mais avec un rythme d’alexandrins (ce sont des « alexandrins blancs »). C’est une belle langue classique, et ses formules de traduction ont influencé pas mal d’auteurs français du XXe siècle. Mais il est parfois assez suranné dans ses choix de traduction (sa traduction remonte à 1924). On trouve souvent cette traduction dans les grandes collections de poche.

– Une traduction en vers libres, par Philippe Jaccottet (lui-même poète), est parue plus récemment en 1955 et est actuellement éditée aux éditions La Découverte. C’est vraiment beau, et, malgré quelques tournures obscures ici ou là dont il ne faut pas s’effrayer, il s’en dégage une atmosphère poétique très agréable.

– Une autre traduction en prose qui peut être bien pour commencer, c’est celle de Louis Bardollet en « Bouquins » Robert Laffont, dans un volume qui comprend aussi l’Iliade et contient quelques compléments utiles (introduction, cartes, index des personnages, etc.). C’est une traduction à la fois très accessible et proche du texte original. L’inconvénient, c’est que certains de ses choix de traduction m’ont paru moins beaux, mais c’est une question de goûts.

Bon, il existe bien sûr pas mal d’autres traductions, mais ça peut vous aider à choisir celle qui vous convient le mieux.

Voilà, personnellement j’aime énormément l’Odyssée, et je pense que s’il y a un texte grec ancien qu’il faut avoir lu et qu’on peut découvrir sans trop de difficultés, c’est celui-là, alors n’hésitez pas à vous lancer !

Pour découvrir en douceur

Pour les plus jeunes, il y a, comme pour l’Iliade, toutes sortes de livres pour la jeunesse qui constituent des introductions possibles à l’Odyssée, parfois fort bien faites. Un classique du genre est Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée, qui raconte l’histoire des deux épopées sous forme de courts chapitres (en prose, naturellement). Mais il y en a beaucoup d’autres, notamment sous forme de beaux livres illustrés, adaptés à tous les âges.

Et les films ? Eh bien, je ne connais pas de film ou de téléfilm facilement accessible qui donnerait une idée vraiment fidèle de l’histoire de l’Odyssée (sauf peut-être ce téléfilm italien en plein d’épisodes dont je n’ai pas encore réussi à retrouver la référence, mais il a l’air introuvable en vidéo de toute façon…). En revanche, disons dans le genre « belle infidèle », il y a le péplum Ulysse de Mario Camerini, qui remonte à 1954, mais se laisse bien regarder, avec Kirk Douglas dans le rôle-titre. Le scénario s’écarte à plusieurs reprises de l’épopée originale, il en passe sous silence plusieurs épisodes et en fusionne d’autres, mais ses innovations sont intelligentes et même ingénieuses. Mieux vaut tout de même avoir au moins lu une version jeunesse ou un résumé détaillé avant de le regarder, pour pouvoir apprécier ces choix qui réinventent toute une partie de l’histoire.

Si vous avez aimé, vous apprécierez sans doute…

– Eh bien, l’Iliade, si vous ne l’avez pas encore lue. Plus sombre et plus martiale, mais le même souffle épique, les mêmes formules hautes en couleurs, le même rythme bien équilibré.

– Pour une aventure mythologique quelque part entre l’Iliade et l’Odyssée, allez donc mettre le nez dans l’Énéide de Virgile. Énée, prince de Troie, quitte les ruines de sa ville avec un groupe de survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : après toutes sortes de péripéties, il arrivera en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont… Rome. C’est une esthétique différente (celle de la poésie latine de l’époque d’Auguste, le premier empereur romain, au Ier siècle après J.-C.), mais le souffle épique est bien là, et c’est l’une des meilleures émules d’Homère.

– Toujours parmi les épopées antiques, il y a des épopées moins connues que celles d’Homère et de Virgile, mais encore plus riches en merveilleux mythologique : allez donc voir les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, une épopée composée au IIIe siècle av. J.-C. par un érudit de la bibliothèque d’Alexandrie, et qui raconte la quête de la Toison d’or par Jason et les Argonautes. Entre la cinquantaine de héros formant l’équipage, les multiples péripéties du voyage (les Harpyies, les roches Planctes qui brisent les navires, les rencontres avec des peuples hostiles), les épreuves imposées à Jason pour conquérir la toison, sa rencontre avec la magicienne Médée, et j’en passe, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer ! Seul défaut potentiel de l’épopée pour un lecteur d’aujourd’hui : quelques développements sur la géographie qui peuvent ne pas passionner. Mais au pire, sautez-les et ne vous privez pas du reste pour si peu ! Disponible uniquement dans la Collection des universités de France pour le moment, donc plutôt à emprunter en bibliothèque (j’espère qu’il y aura une traduction plus accessible bientôt !).

– Et du côté télévision, allez jeter un œil à Ulysse 31, cette série animée franco-japonaise culte des années 1980 qui transpose (très) librement les aventures d’Ulysse dans un univers de science-fiction haut en couleurs…


Homère, « L’Iliade »

1 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’histoire :

Un mot de contexte en cas de besoin…

Ça ne fait pas de mal de rappeler un peu le contexte de la guerre de Troie. Hélène, épouse de Ménélas, roi de Sparte (dans le Péloponnèse), a été enlevée par Pâris, prince de Troie, une puissante ville d’Asie Mineure (l’actuelle Turquie).

Or Hélène est la plus belle femme du monde, et, au moment de ses noces, son père, Tyndare, soucieux d’éviter les problèmes, avait persuadé tous ses anciens prétendants – parmi lesquels se trouvaient la plupart des rois des principales cités grecques – à s’engager par serment à venir en aide à l’époux si Hélène était enlevée ou réclamée par quelqu’un d’autre.

Au moment de l’enlèvement d’Hélène, Ménélas envoie des émissaires partout en Grèce pour rappeler leur serment aux rois. De tous les coins de la Grèce, les cités envoient des contingents de troupes, commandés par les rois et les héros les plus prestigieux. Agamemnon, frère de Ménélas et roi de Mycènes, prend la tête de l’expédition. Après toutes sortes de péripéties bien trop longues pour que je les détaille, les troupes (qu’Homère appelle les Achéens, ou les Danaens, ou les Argiens : en gros, des gens de Grèce centrale) arrivent devant Troie et assiègent la ville.

Mais en face, la famille royale de Troade, le roi Priam et la reine Hécube, alignent aussi nombre de héros puissants, parmi lesquels les nombreux princes de Troie fils de Priam. Le plus valeureux d’entre eux est Hector, époux d’Andromaque.

Tous ces éléments sont rappelés petit à petit dans l’Iliade, mais ça peut être plus confortable de les connaître déjà en gros.

Et on en vient à l’Iliade elle-même :

La première chose à savoir sur l’Iliade, c’est que cette épopée ne raconte pas toute la guerre de Troie (qui dure dix ans, ce serait un peu long) mais seulement en gros un mois de la guerre. De plus, l’épisode célébrissime du cheval de Troie n’y est pas raconté, puisqu’à la fin de l’Iliade Troie n’est pas encore prise. Pour lire cet épisode, il faut plutôt aller lire l’Odyssée, où la prise de Troie est rapidement évoquée « en flashback » par un aède, ou bien carrément d’autres épopées (voyez plus loin).

Mais alors, pourquoi lire l’Iliade, dans ce cas ? Parce qu’elle raconte un épisode-clé de la guerre de Troie : l’affrontement entre les deux meilleurs héros de chaque armée, Achille et Hector. Une fois cet affrontement passé, l’issue de la guerre ne fait plus de doutes.

Quand commence l’Iliade, donc, le siège traîne en longueur depuis dix ans et Troie n’est toujours pas prise… c’est alors qu’éclate une querelle intestine au sein de l’armée achéenne, qui pourrait bien décider de l’issue de la guerre.

Achille, fils du mortel Pélée et de la nymphe Thétis, est le plus puissant héros parmi les Achéens. Mais il est de caractère irascible, et, pour le malheur de tous, ne s’entend pas du tout avec le roi Agamemnon. Une querelle de partage de butin éclate entre les deux hommes, et Achille, en colère, se met en grève : il se retire sous sa tente et refuse de combattre.

Du haut de l’Olympe, les dieux contemplent la guerre et décident de donner raison à Achille. Tant qu’il ne combattra pas, le sort de la bataille sera favorable aux Troyens. Or, contrairement aux Troyens retranchés àl’abri dans leur ville, les Achéens n’ont qu’assez peu de protections : de simples campements le long du rivage, protégeant l’accès aux navires de la flotte qui les a amenés jusqu’à Troie et qui est pour beaucoup leur seul moyen de rentrer chez eux. Si les Troyens prennent l’avantage, ils pourraient bien atteindre les navires et les incendier, puis massacrer les troupes achéennes…

Pour que les Achéens reprennent l’avantage, il faudra donc qu’Achille reprenne les armes. Dans quelles conditions il le fera, c’est ce que l’Iliade détaille.

Toute l’Iliade est centrée sur Achille, de même que l’Odyssée est centrée sur Ulysse. Mais les deux héros sont très différents. Achille est le héros guerrier par excellence : attaché aux prouesses et à la recherche de la gloire, sûr de sa valeur et de ses droits, courageux mais emporté. Il a d’énormes qualités et de graves défauts. Sa colère lui coûte la vie de son compagnon le plus cher, Patrocle, qui tente de combattre à sa place. Achille revient alors au combat pour venger Patrocle, et affronte enfin son plus grand ennemi, Hector.

Le premier tome de l’Iliade dans la Collection des universités de France (les « Budé »), la principale collection publiant des éditions scientifiques de textes antiques grecs et latins (et byzantins, et chinois… mais c’est une autre histoire).

Mon avis :

L’Iliade est l’archétype de l’épopée guerrière. C’est une succession de combats, de trêves, de conseils de guerre. Elle est pleine de la mentalité grecque archaïque, avec sa conception de la gloire. Mais elle reste profondément humaine, au sens où la gravité de la mort et la douleur du deuil ne sont jamais occultés au profit d’une exaltation naïve de la guerre. Achille, malgré sa grande puissance, est un homme mortel comme tous les autres. Il en est conscient, mais la mort de Patrocle le transforme profondément. Il y a des scènes bouleversantes. Et autour d’Achille, c’est tout l’univers de la guerre de Troie qui se déploie : chaque héros a son caractère et sa façon de parler, il y a les forts, les habiles en paroles, les sages, les lâches…

Dans l’Iliade, le merveilleux est beaucoup moins présent que dans l’Odyssée : il repose surtout sur les apparitions des dieux (et donne lieu vers la fin à une scène de combat superbe avec Achille). J’ai tendance à préférer les épopées moins « low fantasy », celles où on a droit à des créatures surnaturelles, à de la magie, etc. Cela dit, il y en a ici aussi, mais plus discrètes, et ça fonctionne bien aussi.

J’avoue une légère préférence pour l’Odyssée, parce qu’il est plus facile de se sentir proche d’Ulysse que d’Achille, et aussi parce que la morale et les valeurs sociales de l’Iliade ont moins bien vieilli que celles de l’Odyssée (l’absence de personnages féminins très actifs, le côté très macho de Zeus, etc.).
L’Odyssée a aussi l’avantage de montrer un univers plus varié, allant des pays lointains à l’univers domestique du porcher Eumée et du palais d’Ulysse, etc. alors que l’Iliade se déroule entièrement à Troie et sur le champ de bataille à côté, et montre un univers essentiellement martial.

Mais les deux épopées ne racontent absolument pas la même chose, et chacune est impeccablement construite. De ce point de vue l’Iliade, comme l’Odyssée, a toujours des leçons à donner aux auteurs de romans : tout est impeccablement structuré et rythmé. La littérature européenne est en bonne partie sortie de là, et ça se voit !

La récente traduction par Philippe Brunet, parue au Seuil en 2011.

Quelle édition, quelle traduction ?

Il vaut mieux lire l’Iliade dans une édition avec introduction et notes, histoire d’avoir les explications nécessaires pour bien comprendre les noms des personnages, les généalogies, les allusions aux peuples, etc. Inutile de s’obliger à lire tout : l’essentiel est de pouvoir vous y reporter en cas de besoin.

Il existe plusieurs traductions de bonne facture. Un mot sur quelques-unes :

– Celle de Paul Mazon, faite pour l’édition scientifique de l’Iliade aux Belles Lettres, est une traduction en prose classique, carrée, solide, et elle est reprise dans des éditions de poche.

– L’une des dernières traductions en date est celle de Philippe Brunet, parue au Seuil l’an dernier. Elle est en vers libres, sans rimes, qui travaillent sur le rythme de la langue pour tenter de trouver un équivalent au rythme des vers grecs antiques (l’Iliade est composée en hexamètres). D’après les bouts que j’en ai lus, elle n’est pas parfaite, mais elle a l’air pas mal.

– Attention à la traduction de Leconte de Lisle, qui date du XIXe siècle et est parfois utilisée par des éditeurs par facilité parce qu’elle est désormais libre de droits : elle est assez peu accessible, transcrit tels quels les noms propres grecs et certains noms communs (au lieu de « Achille et les Achéens aux belles jambières », on  » Akhilleus et les Akhéens aux belles cnémides » : si vous comprenez et que vous aimez bien, allez-y, sinon commencez par une traduction plus limpide…).

Pour les plus jeunes…

Pour faire découvrir en douceur ce classique aux enfants, il y a aussi des éditions abrégées ou bien des réécritures illustrées parues dans des collections jeunesse. Je trouve par exemple les Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée de G. Chandon en Pocket junior, ou bien L’Iliade et L’Odyssée par Jean Martin dans la collection « Contes et légendes » de Nathan. Et il y en a encore d’autres.

Si vous avez aimé, vous pouvez aller voir aussi…

L’Odyssée, tout bêtement : c’est la suite ! Une aventure radicalement différente, mais on y retrouve de nombreux héros de l’Iliade, et l’on découvre leurs destins mouvementés, parfois tragiques.

L’Énéide de Virgile est une épopée romaine qui fait la transition entre l’univers de la guerre de Troie et les origines de Rome. Énée, prince de Troie, quitte sa ville avec quelques survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : ce sera l’Italie, mais, après un voyage périlleux, il va devoir affronter les peuples locaux et le courroux de Junon avant de pouvoir s’y installer.

L’épopée contient un flashback qui raconte la ruse du cheval de Troie et la prise de la ville du point de vue d’Énée : c’est magnifique, saisissant, et le reste est largement à la hauteur. La fin, notamment, contient des combats qui n’ont pas grand-chose à envier à Homère.

– Moins connu : la Suite d’Homère de Quintus de Smyrne, une épopée qui raconte… la suite de l’Iliade, jusqu’à la prise de Troie, et aussi les retours chez eux des héros Achéens, et se termine avec le départ d’Ulysse. Le texte assure donc une transition entre l’Iliade et l’Odyssée. C’est complètement le même genre d’univers et d’ambiance que l’Iliade. En français, le texte se trouve sur Internet sans problème, dans des traductions anciennes, par exemple sur Remacle.org. En édition papier, ça n’existe à ma connaissance qu’en Budé, aux Belles Lettres, donc plutôt à lire ou emprunter en bibliothèque, car ce sont des volumes assez chers (même si très bien faits).

– Nettement plus récent et dans un genre différent, David Gemmell a écrit une trilogie « Troie », laissée inachevée à sa mort et terminée par sa femme Stella. Pas encore lu.

– Et en science-fiction, il y a aussi Ilium et Olympos, de Dan Simmons, improbable mélange brassant Homère, Proust, Shakespeare, et je dois en oublier. Pas encore lu.

« Moi j’ai vu Troie, le film avec Brad Pitt en Achille, et j’ai bien aimé. Quel est le rapport avec l’Iliade ? C’est fidèle ? »

Troie, le film hollywoodien de Wolfgang Petersen sorti en 2004 avec Brad Pitt dans le rôle d’Achille et Eric Bana en Hector, est une porte d’entrée possible vers l’Iliade, mais c’est avant tout un film hollywoodien qui s’inspire très librement de son sujet de départ :

– D’abord, le film n’est pas une adaptation directe de l’Iliade : il raconte toute la guerre de Troie, c’est-à-dire l’ensemble du sujet couvert par l’ancien cycle d’épopées dit « Cycle troyen », en sabrant naturellement plein de détails parce qu’il y a une quantité de héros et de péripéties énorme. Mais le milieu du film reprend l’intrigue de l’Iliade, ce qui explique qu’Achille et Hector, et les héros de l’Iliade en général, y tiennent des rôles importants.

– LA grosse différence : dans Troie, on ne voit pas les dieux ! Le film prend le parti de réaliser une sorte d’adaptation historiquement vraisemblable des événements de la guerre. Mais doit quand même garder des éléments très mythologiques et pas très vraisemblables, comme le cheval de Troie. D’où un résultat un peu contradictoire par moments… Personnellement je trouve qu’on y perd : la guerre de Troie sans les dieux qui surveillent les héros et bondissent de l’Olympe pour les aider ou leur mettre des bâtons dans les roues, ce n’est plus vraiment la guerre de Troie…

– Il y a plusieurs énormes écarts avec les événements de la « vraie » guerre de Troie. Certains héros meurent dans le film de façons complètement différentes, ou survivent, ou ne sont pas là du tout, etc.

– Beaucoup de combats dans le film n’ont pas grand-chose à voir avec la façon dont les héros de l’Iliade se battent.

Cela dit, considéré comme une oeuvre originale, ça se laisse regarder, et ça ne manque pas d’un certain souffle épique, même si c’est nettement différent des épopées homériques. Ce qui est bien rendu dans le film par rapport à l’Iliade, c’est la soif de gloire d’Achille et sa volonté de marquer les mémoires après sa mort, et l’opposition entre les caractères d’Achille et d’Hector.

Bref, ça peut être un bon moyen d’entrer dans l’univers de la guerre de Troie… mais ça n’est pas très fidèle à l’Iliade et à l’Odyssée : mieux vaut lire les livres pour vous en faire une meilleure idée.


[Film] « La Colère des Titans », de Jonathan Liebesman

19 juillet 2012

Affiche du film "La Colère des Titans", représentant Persée au premier plan, et, à l'arrière-plan, des humanoïdes monstrueux à six bras armés d'épées.Message posté sur le forum du site Elbakin le 11 avril 2012.

Vu hier. Bon… j’y allais en m’attendant vraiment au pire, et du coup j’ai plutôt passé un bon moment, même si ça s’oublie dès la porte de sortie passée.

Sur le plan des effets spéciaux et des scènes d’action, c’est globalement mieux que le premier, les monstres et les décors sont soignés et la réalisation met mieux les effets spéciaux en valeur, notamment dans la scène finale. Du coup on peut y aller en mode « Just Here For Godzilla ». (Quoique, si je devais conseiller un film à aller voir purement pour les effets spéciaux en ce moment, ce serait plutôt John Carter, c’est plus joli…)

Petites déceptions toutefois sur ce plan-là :

[spoiler]– Le minotaure est très laid. C’est un démon cornu, pas un homme-taureau.

– Cronos n’a pas la moindre personnalité, c’est un gros truc en lave inexpressif. Quand on a connu le Cronos de la BD Le Fléau des dieux, celui-ci fait très pâle figure. Encore une fois, je ne peux pas m’empêcher de penser à l’Hercule de Disney avec ses titans « élémentaires » gros et bêtes.[/spoiler]

Du côté de l’histoire, ça reste du très léger, avec des trous énormes dans le scénario, mais c’est un peu meilleur que le premier et ça se laisse regarder. L’avantage (et l’inconvénient), c’est que le film garde en gros le même esprit que le premier, c’est-à-dire qu’il ne se prend pas vraiment au sérieux. C’est un avantage parce que ça évite le sérieux-hollywoodien-bas-du-front qui est si agaçant dans d’autres films, et ça sauve le résultat de la nanarditude absolue. Mais c’est aussi un inconvénient parce que le résultat n’a aucune grandeur épique. Ça n’essaie même pas d’installer une grandeur épique quelconque, à vrai dire (on est à mille lieues des Immortels). C’est un peu comme le premier, ça me fait penser à un compte rendu de partie de jeu de rôle mythologique, juste avec un gros budget. Selon les avis, ce sera un moment sympa oubliable ou bien un navet (plus qu’un nanar, c’est-à-dire pas assez drôle pour être regardé en tant que nanar).

Si on a vu le premier, on voit que la suite tire quand même vaguement parti du fait d’être une suite, ce qui donne mécaniquement un tout petit peu d’épaisseur supplémentaire aux personnages. Bon, ça ne va vraiment pas loin, mais ça creuse quand même un poil l’histoire du cosmos mise en place par le premier pour justifier les divers retournements d’alliances entre divinités, et puis on retrouve Hélios (le fils de Persée).

Gros avantage : ce n’est pas trop long. Plus long que ça pour un film comme ça, ça aurait été barbant. Là, il y a deux-trois longueurs, mais globalement ça va.

Ce que j’ai apprécié, c’est qu’il y a plus de rapports avec la vraie mythologie que dans le premier – mais toujours sur le mode « joujoux & réécritures » (d’autant qu’ici ce n’est plus l’adaptation d’un mythe antique précis, on bascule vraiment dans la fantasy mythologique – ce qui me convient limite mieux). Mais disons que si on connaît un peu la mythologie, il y a de quoi s’amuser avec quelques petits trucs pas mal réussis :

[spoiler]- Arès est vraiment tel qu’on l’imagine.

– Les Cyclopes et Héphaistos apparaissent dans des rôles globalement proches de leur vrai rôle dans les mythes antiques.

– La façon dont Héphaistos est introduit est amusante (il est présenté comme « the Fallen », ce qui est techniquement vrai puisque, enfant, il a été balancé du haut de l’Olympe par Zeus). Et sa personnalité un peu barrée n’est pas une invention absurde.

– Tout le côté « les dieux risquent de mourir » est bien sûr totalement copié sur plein d’autres trucs, mais n’est pas mal ficelé dans le scénario et rend notamment Hadès plus intéressant.

– La scène où Zeus et Hadès se tapent sur l’épaule en évoquant leur folle jeunesse de titanomaques avant de retourner jeter leurs derniers pouvoirs dans la baston m’a fait sourire.[/spoiler]

Il y a évidemment des choses qui sortent de nulle part avec des résultats aléatoires :

[spoiler]– Agénor. Le personnage en soi, pourquoi pas, mais pourquoi l’appeler Agénor ? Il n’a rien à voir avec le vrai Agénor, à part d’être le fils de Poséidon (et en plus c’est gênant parce qu’en vrai Agénor est supposé être le père d’Io et on avait une Io dans le Choc des titans, donc ça embrouille tout). Il ressemble beaucoup plus à un genre d’Ulysse (en étant méchant avec Ulysse).

– Situer les forges d’Héphaistos sur  »île de jesaisplusquoi. Ils avaient peur de laisser les forges d’Héphaistos là où elles sont normalement ? Enfin bon c’est pas le plus grave, ça justifie le rôle d’Agénor.

– La lance de Trium. Et la Gorgone elle met le chocolat dans le papier d’alu. Franchement, ils auraient dû aller jusqu’au bout et appeler ça la Triforce, ça aurait évité ce nul nom de « lance de Truc-qui-veut-dire-trois ». (Et naturellement ça ne correspond à rien dans la mythologie grecque antique non plus.)[/spoiler]

Et si on a vu le vrai Choc des titans, celui de 81, il y a un caméo marrant (avec une allusion mieux faite que dans le Choc des titans 2010), à savoir, pour l’anecdote :

[spoiler]une autre apparition de Bubo conjuguée à celle d’Héphaistos, qui fabrique Bubo dans le Choc des titans de 1981.[/spoiler]

Au chapitre des reproches, comme je l’ai dit, le scénario est bourré d’invraisemblances et de trous gros comme ça. Et en plus, il manque cruellement d’originalité : si vous avez vu Les Immortels, vous retrouverez de GROSSES ressemblances dans le scénario et même plusieurs scènes… sauf qu’à tout prendre je préfère encore Les Immortels, plus audacieux visuellement et plus habiles dans sa réappropriation de la mythologie (quoique plus nanardesque pour les mêmes raisons de 300, à savoir à la fois ultra-violent et terrrrrrriblement bas du front). Ajoutons à ça des allusions à  Star Wars qui servent à rien, une tendance à copier Le Seigneur des Anneaux dans la réalisation… et j’ai dû en manquer.

Pitié, pour les prochains, laissez ces pauvres titans tranquilles et prenez enfin un autre thème. Les mythologies sont assez riches pour ça…

Les acteurs font leur boulot, je n’ai rien remarqué de trop horrible. J’ai découvert les deuxième et troisième expressions faciales possibles de Sam Worthington, ce qui fait déjà trois fois plus que dans le premier. Ce n’est franchement pas désagréable d’avoir Liam Neeson et Ralph Fiennes à l’écran, on sent qu’ils s’amusent mais c’est communicatif. Même Andromède fait des jolis sourires (et dirige des bataillons, aussi – ça sert à rien mais bon voilà, il y a un personnage féminin dans le film qui fait des trucs vaguement classes : c’est vraiment pour l’alibi).

La musique fait son boulot pas trop mal, à vue d’oreilles.

Conclusion : légèrement mieux que le premier, ça bâtit un peu un univers autour, c’est meilleur en effets spéciaux et en réalisation. Mais ça reste trèèèès léger et popcornesque. Ça ne fait réfléchir à à peu près rien, ça n’a pas de souffle épique, ça n’est même pas vraiment une aventure prenante. Dispensable, sauf si ça vous fait vraiment triper de voir de la mythologie sur grand écran (c’est mon cas).

(Et si vous voulez voir une aventure prenante, un univers cohérent, un scénario mieux foutu et qui fait au moins réfléchir et rêver un brin plus, il y a toujours John Carter, mais je ne suis pas objectif.)

EDIT le 24 juin 2013 : des visiteurs aboutissent régulièrement à mon blog en cherchant « lance de Trium« . À leur attention : 1) Oui, c’est bien dans La Colère des titans qu’il est question de cet objet. 2) Non, il ne correspond à rien dans les mythologies antiques, c’est une pure invention qui fait plus penser à Zelda qu’autre chose. (Pour le coup je trouve cette invention ratée, cet objet ne ressemble à rien et a vraiment l’air d’être là pour les besoins du scénario à un instant t. Quand on sait à quel point la vraie mythologie grecque antique regorge d’objets intéressants et de lieux extraordinaires, on se dit qu’il y a comme un potentiel gâché dans cette affaire…)