C. G. Jung, C. Kerényi, P. Radin, « Le Fripon divin »

1 février 2013

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Référence : Carl Gustav Jung, Charles Kerényi, Paul Radin, Le Fripon divin. Un mythe indien, traduction d’Arthur Reiss, Genève, Georg éditeurs, 1958. (Première édition : The Trickster: a Study in American Indian mythology, Londres, Routledge and Paul, 1956.)

Le Fripon divin contient en premier lieu la mise par écrit des aventures de Wakdjunkaga, dit le Fripon divin, un mythe recueilli chez les Winnebagos, un peuple d’Indiens d’Amérique du Nord proche (très grosso modo) des Sioux ; puis trois études au sujet de ce mythe : la première par l’anthropologue américain Paul Radin, spécialiste des Winnebagos, qui analyse le cycle des aventures de Wakdjunkaga ; la deuxième par Charles Kerényi, qui établit une comparaison entre la figure de Wakdjunkaga et les diverses figures de « fripons divins » qu’on trouve dans la mythologie grecque ; et la troisième par le psychanalyste Carl Gustav Jung, qui analyse la psychologie de ces figures de fripons. Ce livre est donc à la fois l’édition d’un mythe indien d’Amérique du nord, et un ouvrage d’études mythologiques.

Fripon(s) !

Le nom de Wakdjunkaga ou des Winnebagos ne dira sans doute rien à beaucoup de gens. La notion de « fripon divin », traduction du terme anglais trickster (« farceur », « qui joue des tours » ), est déjà un peu plus connue, au moins parmi les gens qui étudient les mythologies. Et cette notion, il n’est pas difficile de vous en donner une idée en quelques exemples : des figures comme Hermès ou Prométhée dans la mythologie grecque, Loki dans la mythologie nordique, Till l’espiègle dans la littérature populaire allemande, Nasr Eddin Hodja dans les contes humoristiques du Proche- et Moyen-Orient, ou encore, plus près de nous, Renart dans le Roman de Renart médiéval, ont toutes été rapprochées du Fripon divin à divers titres. Tous sont des personnages à la fois rusés et stupides, qui jouent des tours pendables aux autres mais se mettent souvent eux-mêmes dans des pétrins invraisemblables dont ils ne se sortent qu’avec pertes et fracas, qui sont de vraies plaies au quotidien et sont en même temps aux prises avec de grandes questions cosmiques, et qui causent de grands maux et de grands bienfaits, souvent sans vraiment le vouloir.

Ces quelques traits suffisent à englober énormément de personnages dans les mythologies, légendes, folklores et cultures du monde entier, et une infinité de personnages de fiction… de sorte qu’on a vite fait de se gargariser de ce terme de Fripon à tout propos et qu’il finit parfois par ne plus vouloir dire grand-chose. Mais dans ce livre, il s’agit ici d’abord de l’étude d’une figure précise appartenant à une culture précise : c’est Wakdjunkaga, dont le nom propre signifie littéralement « celui qui joue des tours » en langue winnebago, ce qui conduit Paul Radin à le nommer simplement « le Fripon » dans la traduction de ses aventures.

Plonger dans le livre

Le Fripon divin est avant tout un ouvrage savant, destiné à l’origine à un public de chercheurs. Toutefois, rien n’empêche les lecteurs curieux de venir de tous horizons pour lire les aventures de Wakdjunkaga, dans la mesure où ils seront prévenus (mais tous les lecteurs avisés le seront) que seul quelqu’un qui connaît bien la culture des Winnebagos peut bien comprendre ce texte. Cela vaut certes pour n’importe quelle œuvre issue d’une culture donnée, mais cet avertissement devient vraiment indispensable dans le cas d’un texte comme les aventures de Wakdjunkaga, qui d’une part sont comiques et d’autre part reposent entièrement sur la transgression systématique des usages de la société winnebago. On ne peut donc les comprendre, et même parfois en profiter en tant que textes humoristiques, que si l’on connaît un minimum ces usages, faute de quoi on peine parfois à voir en quoi tel acte de Wakdjunkaga est transgressif et donc (en théorie) drôle.

La plupart des gens n’étant pas exactement familiers de la culture des Winnebagos, il était utile d’inclure dans l’ouvrage quelques informations générales sur ce peuple et son mode de vie, ne serait-ce que sous forme de brève introduction renvoyant à d’autres livres sur le sujet. C’est là que le plan de l’ouvrage pèche un peu, car, après quelques mots de préface de Paul Radin qui parlent de la figure du fripon en général et présentent les quatre parties du livre, mais presque pas les Winnebagos eux-mêmes, on plonge directement dans le texte des aventures de Wakdjunkaga. Certes, il était nécessaire de réserver une partie du livre à une traduction de ce texte, et une partie distincte à son étude. Certes aussi, un ouvrage savant se consulte et s’utilise sans nécessairement se lire dans l’ordre comme un roman, et rien n’empêche en théorie les lecteurs de jeter d’abord un œil à la partie « étude » avant de se lancer dans la traduction du texte. Mais il n’y a pas dans le livre de présentation bien délimitée de la culture winnebago distincte de l’analyse des aventures de Wakdjunkaga, ce qui contraint (en théorie) les lecteurs non spécialistes à lire d’abord d’autres ouvrages de Radin sur les Winnebagos avant de s’attaquer à celui-ci, ou bien alors à lire toute l’analyse avant de lire le texte lui-même, ce qui poserait aussi des problèmes de compréhension…

En réalité, il y a bel et bien une présentation générale et assez courte des Winnebagos au début de l’étude de Radin (elle en occupe les trois ou quatre premières sections, avant les analyses consacrées au détail de chaque aventure) ; mais rien ne permet de la trouver facilement dès le départ. Est-il possible, à l’inverse, de se plonger uniquement dans le texte des aventures de Wakdjunkaga sans se soucier de tout comprendre, et de lire ensuite l’analyse de Radin ? Pas vraiment, à moins d’ignorer les notes de bas de page que Radin insère dans ce texte et qui fournissent déjà des éléments d’analyse, mais ne suffisent pas pour autant à éclairer la lecture du texte (certaines avancent même des analyses qui paraissent allusives, voire franchement étranges). D’où une certaine désorientation de ma part au début de ma lecture…

J’aurais donc tendance à conseiller aux lecteurs qui découvriraient ce livre sans avoir encore rien lu sur les Winnebagos de commencer par lire les trois ou quatre premières sections de l’analyse de Paul Radin, avant de se lancer dans la lecture des aventures de Wakdjunkaga. Cela suffira à leur éviter beaucoup de questionnements étonnés devant les premières mésaventures du Fripon !

Le cycle du fripon divin

Venons-en à ces aventures elles-mêmes, qui forment ce que Radin appelle « le cycle du fripon », au sens où ces aventures montrent une certaine cohérence et (selon Radin, mais cela ne va pas de soi) une forme de progression. Ce cycle a été transmis à Paul Radin en 1912 par un de ses informateurs, un Winnebago nommé Sam Blowsnake, qui en a lui-même recueilli et noté une version racontée de vive voix par un vieil Indien dont Radin n’a pas pu apprendre le nom. Blowsnake mit par écrit ce récit dans une écriture syllabique qui servait alors depuis peu de temps à noter la langue winnebago. Bref, c’est un texte fiable. Et il raconte donc les (més)aventures d’un personnage appelé Wakdjunkaga, « Fripon », qui vit d’abord dans une tribu winnebago avant de parcourir les espaces sauvages puis de revenir chez lui (et d’en repartir).

Que fait Wakdjunkaga ? Tout ce qui ne se fait pas et qu’il ne faut surtout pas faire, que ce soit en matière de vie sociale ou même de simple survie. Placé au départ dans la posture d’un chef de tribu, il désespère sa tribu par son comportement aberrant et finit par l’abandonner pour vagabonder un peu au hasard. Capable de parler avec les animaux, il se dispute avec eux et finit plus d’une fois victime de leurs moqueries et de leurs tours pendables. Il chasse, mais s’avère incapable de surveiller son bien. Il vit dans un monde de triomphes éphémères et de catastrophes tout aussi vite surmontées, de vengeances mesquines et d’échecs spectaculaires, qui fait beaucoup penser à l’univers des cartoons : les personnages ne cessent de se faire blesser, violer, insulter, le Fripon lui-même se retrouve régulièrement dans des situations atroces, mais rien de tout cela n’a de conséquences durables, et les protagonistes repartent à l’aventure aussitôt – tout cela est très proche de ce qu’on trouve dans le Roman de Renart, d’ailleurs.

Wakdjunkaga n’est même pas maître de son propre corps. Il n’est pas maître de ses instincts, puisqu’il mange ou agresse sexuellement les gens sans réfléchir aux conséquences. Mais il n’est littéralement pas capable de dominer ses membres pour se construire une unité en tant que personne en chair et en os. À un moment donné, sa main droite et sa main gauche se disputent si violemment qu’elles se blessent avant qu’il ne parvienne à les séparer. Wakdjunkaga n’est jamais décrit, mais les lecteurs se rendront compte à un moment donné que son aspect physique diffère notablement de celui des humains d’aujourd’hui : il est notamment doté d’un pénis à la longueur surréaliste, qu’il porte enroulé dans une boîte transparente sur son dos.

Encore ce détail ne vous donne-t-il qu’une très faible idée du caractère complètement désinhibé du récit et de la nature de bon nombre des mésaventures du Fripon ! Certaines atteignent un tel niveau dans l’obscène ou le scatologique que ces étiquettes ne conviennent même plus, et qu’il faudrait plutôt parler d’une sorte de « merveilleux organique ». Plusieurs épisodes ont une valeur plus ou moins étiologique, c’est-à-dire qu’ils expliquent plus ou moins directement la façon dont l’état ancien des choses s’est modifié pour aboutir à l’état du monde et en particulier à la condition humaine actuelle (ainsi le pénis de Wakdjunkaga prend la taille normale d’un pénis humain au cours d’une mésaventure particulièrement crue), mais ce n’est pas le cas de la majorité.

S’il y a une cohérence ou une progression dans les aventures de Wakdjunkaga, le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne saute pas aux yeux à la première lecture, et les arguments de Paul Radin pour en découvrir une dans l’étude qui suit m’ont parfois parus un peu forcés. Il est clair, en revanche, que certains épisodes appartiennent davantage au début de ses aventures tandis que d’autres sont faits pour en former une conclusion. Les toutes dernières le montrent sous un visage tout différent et font davantage ressortir son importance dans l’équilibre cosmique.

Un extrait : « 14. Le Fripon se transforme en cerf pour se venger du faucon »

« Un beau jour, il rencontra un faucon qui volait deçà et delà. Il cherchait des yeux une bête morte ou en décomposition. « Ignoble individu, fainéant, une fois, tu m’as joué un tour, mais cette fois, je t’aurai. » Voilà ce que pensa le Fripon. Il s’étendit au bord de l’eau, à l’endroit où les vagues déferlaient et il prit l’aspect d’un grand cerf mort dont le cadavre n’était pas encore entré en décomposition. Les corbeaux étaient déjà venus et ils convoitaient vivement cette charogne. Mais ils ne pouvaient trouver nulle part un endroit où ils seraient capables de l’entamer, car la peau était encore trop coriace, puisque la putréfaction n’avait pas encore commencé. Le faucon survint alors et les corbeaux l’appelèrent. Ils se dirent : « Il est le seul à porter sur lui un couteau affilé. » Ils durent l’appeler à diverses reprises avant qu’il ne vînt. Il était très énergique et fit le tour de la bête, cherchant un endroit où il serait en mesure de l’entamer. A la fin, il s’approcha de l’arrière-train et se mit à lui enfoncer la tête dans l’anus. En le becquetant, il blessa si fort le Fripon, qu’il faillit se dresser en sursaut. Le faucon réussit enfin à enfoncer la tête dans l’anus du Fripon de manière à pouvoir attaquer les boyaux. Dès que la tête du faucon fut enfoncée assez profondément, le Fripon serra les fesses fortement et se leva. « Voilà, messire faucon, une fois vous m’avez mis à mal et je m’était juré qu’un jour je vous réglerais votre compte. » Et il poursuivit son chemin. Le faucon chercha à se dégager, mais en vain. Il ne parvint pas à dégager sa tête. Il battit d’abord furieusement des ailes, mais bientôt il ne les remua que de temps en temps. »

Le Fripon finit par se débarrasser du faucon par le moyen qu’on imagine. Ce dernier a perdu dans l’affaire toutes les plumes de sa tête.

Les études de Radin, Kerényi et Jung

Je ne commenterai pas de manière approfondie les trois études qui suivent le texte du cycle du Fripon : cela supposerait de discuter les présupposés de leurs méthodes en matière d’études mythologiques, et cela changerait ce billet en compte rendu d’étude savante, ce qui n’est pas ce que je veux faire ici. Je me contente d’un mot sur la nature de chacune.

L’étude de Paul Radin, qui suit immédiatement les aventures du Fripon, est la plus longue des trois et aussi la plus intéressante. Elle commence par indiquer dans quelles conditions le cycle a été recueilli (ce dont j’ai parlé plus haut), fournit (enfin) les informations indispensables sur le peuple des Winnebagos et sur le contexte dans lequel les aventures de Wakdjunkaga ont été conçues et écoutées par le public local, puis replace les grandes figures de la mythologie winnebago dans le contexte plus large des mythes des Indiens d’Amérique du Nord, en rapprochant Wakdjunkaga d’autres figures de fripons, notamment le Lièvre, présent chez les Winnebagos eux-mêmes mais surtout chez d’autres peuples du continent. Radin reprend ensuite les épisodes successifs des aventures de Wakdjunkaga et fournit des éléments d’explication pour chacun, de façon beaucoup plus satisfaisante que ne le font les notes qui accompagnaient directement le texte. Le propos de Paul Radin est très clair et à la portée d’un vaste public : il ne manquera pas d’intéresser tous les lecteurs curieux de voir comment on peut étudier un texte aussi étrange (indice : c’est tout sauf facile). Radin se montre très respectueux de la culture qu’il étudie, et donne également une place dans son étude aux interprétations faites par les Winnebagos eux-mêmes. Son interprétation peut paraître vieillie dans sa méthode et quelque peu hâtive dans certaines de ses conclusions, mais elle reste une lecture très profitable.

L’étude de Charles Kerényi, « Le mythe du Fripon et la mythologie grecque », prend la forme d’un essai plus que d’une étude en bonne et due forme. Après une « première impression », il commente le style des histoires du Fripon, puis s’attache aux ressemblances entre Wakdjunkaga et plusieurs figures similaires présentes dans d’autres cultures, avec pour traits communs l’alliance entre la ruse et la sottise ; Kerényi ne se limite pas à la seule mythologie grecque dans ses comparaisons, puisqu’il évoque en premier lieu Nasreddin Hodja avant de passer à Prométhée et Épiméthée, puis à Hermès et aux Cabires. Il s’interroge ensuite sur la nature du Fripon, en avançant une interprétation contraire à celle de Paul Radin puisqu’il privilégie la persistance d’un même fond à l’idée d’une évolution intérieure (« psychologique ») du personnage ; cette fois encore, le titre de l’étude n’en reflète pas la richesse, puisque Kerényi rapproche aussi Wakdjunkaga de  la littérature picaresque, de Rabelais jusqu’à Krull, le héros de Thomas Mann, en passant par Renart tel que l’a évoqué Goethe. À de nombreuses reprises dans cette étude, il mentionne aussi les auteurs comiques antiques comme Aristophane, Plaute ou Pétrone. Kerényi s’attache pour finir aux différences entre le Fripon des Winnebagos et ces différentes figures dont il peut être rapproché, en se concentrant cette fois sur Hermès. Son étude, quoique clairement écrite, est peut-être un peu allusive pour qui ne connaît pas déjà bien la mythologie grecque et les œuvres et auteurs auxquels il se réfère ponctuellement. Ce qui a vieilli dans l’étude de Kerényi, c’est son occidento-centrisme candide qui, au détour de telle ou telle page, juge tout naturellement les dieux grecs plus classes que le Fripon winnebago (il formule ça différemment, mais sur le fond, ça n’est pas beaucoup plus subtil). Cela ne l’empêche pas de faire quelques rapprochements intéressants, mais ce sont plus des pistes que des analyses achevées.

Enfin, l’étude de Carl Gustav Jung, « Contribution à l’étude de la psychologie du Fripon », est la plus courte et la moins accessible des trois : elle est peu compréhensible pour qui ne connaît pas déjà en détail les écrits de Jung sur les archétypes et sur ce qu’il appelle l’umbra. Ce n’était pas mon cas au moment de cette lecture, de sorte que je ne prétendrai pas avoir compris ce qu’il y dit. Jung effectue lui aussi des rapprochements avec d’autres cultures, mais cette fois dans le domaine de la culture chrétienne médiévale.

Pour aller plus loin

Si vous cherchez des lectures tenant du même domaine, il y a toutes sortes de directions à explorer. Sur les Winnebagos eux-mêmes et leur culture, il faudrait commencer tout simplement par les autres ouvrages de Paul Radin, qui leur en a consacrés plusieurs, parus en anglais et apparemment pas traduits en français, malheureusement. Les livres de Radin traduits en français semblent plus généraux (Le Monde de l’homme primitif ; La Religion primitive : sa nature et son origine – c’est fou à quel point la simple présence de l’adjectif « primitif » dans les titres suffit à accuser l’âge de ces livres, pourtant parus dans les années 1950 : Lévi-Strauss et sa défense vibrante de la pensée des peuples ainsi qualifiés n’étaient pas encore passés par là). En revanche, il existe une traduction française de l’Autobiographie d’un indien winnebago de Sam Blowsnake (The Autobiography of a Winnebago Indian), que Paul Radin a éditée et qui est parue en français à Paris aux éditions Le Mail en 1989.

Dans la fiction tous supports confondus, sur le thème du fripon, ou plus généralement du personnage à la fois rusé et prompt à se fourrer dans d’improbables pétrins, il y a tous les personnages littéraires et mythologiques que j’ai mentionnés plus haut, beaucoup ayant ensuite fait des apparitions au cinéma ou dans la bande dessinée. La surenchère de ruse entre Prométhée et Zeus dans la Théogonie d’Hésiode, l’Hymne homérique à Hermès, les Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, ou encore le Pantagruel et le Gargantua de Rabelais sont des chefs-d’œuvres à la fois classiques et extrêmement plaisants à lire. Et du côté de la télévision, comment ne pas penser à cette série télévisée d’animation Moi, Renart, dont le générique de début est un superbe éloge du rusé voleur (même si son côté stupide passe un peu à la trappe) ?

Les études mythologiques ne manquent pas non plus d’ouvrages consacrés à des figures plus ou moins proches. Sur les mythologies des Amériques (du Nord et du Sud), il y a les ouvrages de Claude Lévi-Strauss, qui sont à la fois des classiques des études mythologiques structuralistes et de véritables mines pour qui est curieux de découvrir les cultures des différents peuples amérindiens. En Europe, Georges Dumézil a consacré au dieu nordique Loki une étude du même nom, parue en 1948, qui est également un petit classique du genre. (On pourrait certainement multiplier les exemples, mais je m’en tiens à des titres que je connais bien.)

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« Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes » (textes ossètes édités par Georges Dumézil)

20 octobre 2012

Référence : Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes. Traduit de l’ossète avec une introduction et des notes par Georges Dumézil, Gallimard Unesco, 1965. (Ce livre a été réédité en 2011 dans la collection Gallimard « Connaissance de l’Orient ».)

 Voici un petit recueil qui ne paye pas de mine, mais qui en est une. Pour commencer, il ne faut surtout pas le juger à sa couverture. Blanc cassé avec une illustration dans le quart supérieur droit entourée par un gros cadre noir pas subtil. Une co-édition Gallimard-Unesco. Il faudrait aussi tester à quoi pensent les lecteurs quand ils lisent « Unesco » : ce nom n’est-il pas trop submergé sous les clichés, enfants miséreux, guerres, épidémies, toutes sortes de gens et de choses en danger qu’il faut préserver ? Comme toujours dans ces cas-là, n’éveille-t-il pas des sentiments ambigus de compassion et de rejet, quelque chose qui donne envie de s’en aller en se disant « Non, désolé, je n’ai pas de monnaie sur moi » ? Eh bien, si le nom d’Unesco a pour vous ces connotations, oubliez-les, ça n’a rien à voir : il s’agit ici de diffuser les patrimoines culturels, ou, en d’autres termes, de permettre à un large public de découvrir les petites merveilles des cultures du monde entier.

Mais pour finir de parler d’argent, ce petit livre a l’avantage du prix : je l’ai trouvé, neuf, en librairie, à moins de six euros. Pour un moyen format de 260 pages, ce n’est pas mal du tout, surtout quand on sait à quel point ce genre de textes peu édités est souvent grevé par les prix élevés que doivent pratiquer les petits éditeurs pour rentabiliser leurs tirages restreints et payer les auteurs (on s’en sort rarement à moins d’une dizaine d’euros). La réédition en « Connaissance de l’Orient » est peut-être plus chère, mais je ne l’ai jamais eue sous la main et on trouve encore l’autre sans problème. Bref, c’est une bonne affaire, et, si vous aimez les mythes et les légendes, vous aurez probablement filé vous le procurer avant d’avoir terminé de lire cette page.

Un voyage dans le Caucase

Mais de quelles légendes s’agit-il ? Des aventures des Nartes, des héros connus de plusieurs peuples du Caucase, à l’est de la mer Noire, quelque part entre l’actuelle Russie (au nord), la Géorgie (au sud-ouest), l’Azerbaïdjan (au sud-est), et plus au sud encore, la Turquie et l’Iran : bref, un point de rencontre entre l’Europe, l’Asie et le Proche-Orient, qui a de quoi dérouter les amateurs de classements bien tranchés. Et c’est tout l’intérêt des cultures de ce coin du monde, à en juger par ce qu’on en découvre dans ce livre : dans les héros guerriers ou rusés, les divinités et les exploits mis en scène ici, on ne peut pas manquer de reconnaître un air de mythologie grecque ou romaine par endroits, mais aussi d’y respirer quelque chose qui fait plutôt penser au folklore russe, avec un zeste d’orthodoxie ou de christianisme populaire à moitié païen… voire une touche de contes des Mille et unes nuits. L’introduction, quant à elle, rappelle volontiers le lien entre les peuples de cette partie du Caucase et le peuple antique des Scythes longuement évoqué par l’historien grec Hérodote. Mais le résultat est un mélange unique, surtout par la forme et le style des récits rassemblés ici.

Les textes présentés dans ce recueil sont traduits de l’ossète, et c’est donc principalement des Ossètes qu’il est question, soit une partie seulement des variantes de ces légendes. Le tout a été recueilli par les savants russes et européens et n’a vraiment commencé à être étudié qu’à partir des années 1950 environ. Les légendes elles-mêmes datent du tournant des XIXe-XXe siècles (mais brassent visiblement des éléments plus anciens).

Les Ossètes et leur culture ne font pas exactement partie des ensembles légendaires les mieux connus du grand public : de fait, je n’en connaissais rien en ouvrant ce livre… heureusement présenté par Georges Dumézil, l’un des grands noms de la mythologie comparée. L’introduction du livre présente en moins de dix pages les Ossètes, leur histoire, leur société, leur panthéon, leurs héros et les principaux protagonistes des légendes qui suivent. Cette courte présentation est indispensable à la bonne compréhension des textes ; très claire, elle n’a pour défaut que sa fonte, de petits caractères en italique capables de décourager les meilleurs yeux. Le péril vaut la peine d’être affronté : le reste est heureusement bien plus lisible et la présentation des textes globalement aérée.

On peut alors se plonger dans les légendes, de taille variable mais prenant souvent moins d’une dizaine de pages, organisées en grands cycles selon les héros qu’elles mettent en scène. Rien de plus simple, donc, que d’adapter la vitesse de lecture à l’humeur du moment, en lisant une légende par ci ou par là ou en dévorant tout ce qui concerne un héros. Un appareil restreint de notes et de références, à la fin de chaque légende, vient éclairer les allusions culturelles et fournir quelques éléments d’explication, en signalant les autres variantes existantes.

L’univers des Nartes

En quoi consistent ces légendes ? En quelques mots, il s’agit de la vie des Nartes, les ancêtres héroïques que se prêtent les Ossètes et plusieurs autres peuples du Caucase. Ils vivent dans un village, répartis en grandes familles dans lesquelles Georges Dumézil reconnaît volontiers les « trois fonctions » qu’il a distinguées dans les mythologies de langues indo-européennes. Il faut dire que cela ne marche pas trop mal : la famille des Æhsærtæggatæ (les « fils d’Æhsærtæg ») compte les meilleurs guerriers, celle des Alægatæ les hommes les plus sages et celle des Boratæ de riches éleveurs (elles représenteraient donc respectivement une fonction guerrière, une fonction sacrée et une fonction de prospérité économique – mais je n’ai pas l’intention d’approfondir ici ces problèmes d’études mythologiques).

Les trois familles s’unissent le plus souvent pour partir en expédition, mais les héros guerriers nartes sont tous des Æhsærtæggatæ. Les grands héros guerriers comme Soslan ou Batradz ont d’ailleurs la particularité de se faire chauffer dans un feu de forge dont ils ressortent avec un corps en métal (preuve que les super-héros américains n’ont vraiment rien inventé).

Les légendes regroupées dans le livre se répartissent en six grands ensembles : le premier est consacré à aux premières générations de la famille des Æhsærtæggatæ ; le deuxième à l’un de ces héros, Uryzmæg, à ses noces et à ses aventures communes avec sa sœur Satana ; le troisième, l’un des plus amples, détaille les exploits de Soslan, fils de Satana, héros à la bravoure peu commune ; le quatrième s’intéresse à Syrdon, un Narte déplaisant aux intentions ambiguës, prompt à faire du mal aux autres (par ses ruses qui ratent la moitié du temps, il fait penser à Loki dans la mythologie scandinave : c’est une figure de trickster) ; le cinquième a pour champion Batradz fils de Hæmyts, l’autre grand héros guerrier des Nartes avec Soslan ; enfin, le dernier ensemble regroupe quelques légendes isolées, dont la dernière relate la disparition des Nartes.

Outre les Nartes eux-mêmes, d’autres personnages interviennent souvent dans ces récits : on y croise pêle-mêle beaucoup de géants énormes, divers esprits et génies, Safa l’esprit de la chaîne du foyer, Kurdalægon le dieu forgeron, plusieurs esprits des animaux ou des puissances naturelles comme Donbettyr l’esprit des eaux, mais aussi Dieu, et toutes sortes d’animaux (chevaux, moutons, loups, corneilles, aigles, etc.) souvent doués de parole ou extraordinaires à un titre ou à un autre.

N’allez donc pas imaginer, sous prétexte qu’il est question de héros guerriers, que ces légendes seraient de simples énumérations de batailles vaguement ennuyeuses : elles tiennent bien plus du conte par leur atmosphère, où le surnaturel est omniprésent et où le récit est, disons non pas incohérent, mais montre une conception de la cohérence qui renvoie davantage aux mythes antiques qu’à l’impeccable vraisemblance que réclament les lecteurs des époques plus récentes. Il faut ajouter à cela le style de ces récits : là encore très proche des contes, il ne s’embarrasse pas de descriptions détaillées ou de longs portraits psychologiques, mais fait s’enchaîner les événements avec une rapidité qui tient du lapidaire. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a aucun effet de style, bien au contraire : les dialogues farouches et parfois les remarques du narrateur qui ponctuent les récits achèvent rendre prenants des intrigues déjà pleines de merveilleux et parfois adroitement ficelées.

Quant au détail de ces péripéties, comment vous en donner une idée sinon en les rapprochant d’autres légendes plus connues ? Si vous connaissez un peu la mythologie grecque, il faudrait peut-être les rapprocher de figures comme Achille, Diomède, Ajax ou Héraclès/Hercule, avec tout ce que ces héros peuvent avoir d’ambivalent, à la fois bienfaiteurs de leur communauté et brutes sanguinaires en puissance. Si vous connaissez un peu la mythologie nordique, vous ne serez pas dépaysés chez les Nartes, tout aussi prompts à se lancer des défis virils absurdes et suicidaires que les guerriers des sagas ; Thor serait bien à sa place dans cet univers (de même que Loki, comme je l’ai dit plus haut à propos de Syrdon). Si vous aimez plutôt les légendes arthuriennes, imaginez Soslan comme une sorte de Lancelot bouillant, tandis que Batradz, par sa vertu, a quelque chose d’un Galaad (en un peu moins parfait). Et si vous lisez beaucoup de fantasy, sachez que les aventures de Conan le barbare tiennent du cours de diplomatie barbant à côté de ce qu’accomplissent les héros nartes. Si après cela vous n’avez toujours pas envie d’aller voir ces légendes, c’est qu’il n’y a vraiment pas moyen de vous plaire.

Dans le même domaine…

Dans le domaine des mythes et légendes du Caucase, je n’avais jusqu’à présent lu qu’un seul livre, un ouvrage savant de mythologie comparée, mais il est si bien fait que je ne résiste pas à l’envie de vous en parler un peu : il s’agit de Prométhée ou le Caucase de Georges Charachidzé, paru chez Flammarion en 1986. Charachidzé commence par présenter les nombreuses traditions qui existent dans le Caucase à propos du héros guerrier Amiran, ou Amirani, qui accomplit de nombreux exploits (notamment contre des démons) mais finit puni par les dieux et enchaîné à une colonne sur les flancs du mont Caucase. Ce héros est connu par plusieurs peuples de la région, les Géorgiens, les Tcherkesses, les Abkhazes, les Arméniens et d’autres encore, mais Charachidzé a l’avantage de maîtriser plus d’une dizaine des langues de cette région (excusez du peu) et d’écrire en français. Il s’intéresse aux rapports entre l’Amirani caucasien et une figure bien connue de la mythologie grecque, Prométhée, qui finit lui aussi enchaîné au Caucase. Dans ce travail de comparaison entre deux ensembles culturels, Charachidzé, après cette présentation des aventures d’Amirani dans leurs principales variantes,  adopte une approche structuraliste inspiré à la fois par les travaux de Dumézil et par ceux de Claude Lévi-Strauss. Très attentif à expliquer autant les différences entre ces traditions que leurs ressemblances, il avance chapitre après chapitre avec, à ce qu’il m’a semblé, beaucoup de prudence et de rigueur.

Certes, c’est une étude savante, et un simple amateur de légendes n’aura pas nécessairement l’envie ou la patience de suivre l’enquête dans ses moindres détails, mais, si vous avez envie de vous informer sur Amirani, ce livre peut être un bon point de départ. Et si les ouvrages d’études mythologiques vous intéressent (par exemple si vous avez déjà un peu fréquenté ceux de Dumézil ou de Lévi-Strauss), vous pouvez espérer une lecture passionnante.

C’est tout ce que je connais pour le moment sur les cultures de ce coin du monde. Je suis certain qu’il doit bien exister quelque part des livres, des films, des BD et plus généralement des fictions récenets qui s’inspirent des légendes des Nartes, mais je n’en ai pas encore trouvé.

Un extrait : la pelisse de Soslan

Je termine cette présentation par un extrait qui, quoique assez macabre et ne montrant pas Soslan sous son meilleur jour, donne une assez bonne idée de l’univers de ces légendes ossètes et du genre de rebondissements qui s’y produisent couramment.

« La pelisse de Soslan

Soslan voulait se distinguer en tout parmi les Nartes. L’idée lui vint donc de se faire une pelisse avec des peaux humaines : peaux de crânes et peaux de lèvres supérieures, avec les moustaches. Il ne parla de la chose à personne, mais se mit à tuer des hommes et, leur écorchant le crâne et la lèvre supérieure, réunit ce qu’il fallait pour la pelisse. Il réfléchit : qui pouvait, avec cette matière, lui coudre une pelisse sans défaut ?

Il y avait quelque part trois jeunes filles : c’est à elles que Soslan porta ses peaux. Quand elles les regardèrent, elles reconnurent chacune la tête d’un oncle, d’un frère, et furent dans un grand embarras. Mais que pouvaient-elles dire ? Elles promirent de tailler la pelisse pour le lendemain, et Soslan rentra chez lui.

Au plus fort de leur désolation, apparut le fléau des Nartes, le rusé Syrdon.

– Pourquoi êtes-vous tristes ? leur demanda-t-il.

– Comment ne serions-nous pas tristes ? Soslan nous a apporté des peaux humaines, peaux de crânes et peaux de lèvres, pour que nous lui cousions une pelisse. Or ce sont les peaux de nos oncles, de nos frères…

– Taillez-lui sa pelisse, leur dit Syrdon, et cousez-la, seulement laissez un vide par-devant. Quand il viendra, mettez-la sur lui et dites-lui : « Ta pelisse va bien, mais il lui manque de quoi faire les revers. Si tu nous apportes la peau du crâne d’Eltagan, le fils de Kutsykk – on dit qu’elle est en or, – nous pourrons l’achever. Mais il faut cette peau-là : aucune autre ne ferait l’affaire.

Les jeunes filles suivirent les instructions de Syrdon, et Soslan s’en fut chercher Eltagan, le fils de Kutsykk. Arrivé devant sa porte, il cria :

– Eltagan, fils de Kutsykk, es-tu là ?

Quand Eltagan l’entendit, il dit :

– Cette voix est celle de Soslan, allez lui dire qu’Eltagan n’est pas chez lui.

Un des domestiques courut dire à Soslan :

– Eltagan n’est pas chez lui.

– Trouvez-le-moi ! Il faut absolument que vous le trouviez !

Alors Eltagan sortit :

– Qu’y a-t-il, Soslan ? Que te faut-il ? Pourquoi me cherches-tu ?

– Montons sur la colline de Saqola et jouons aux dés, dit Soslan. Si tu gagnes, tu me couperas la tête. Si je gagne, c’est moi qui te la couperai.

Que pouvait-il faire, Eltagan, fils de Kutsykk, dont le crâne avait une peau d’or ? Il accepta et tous deux montèrent sur la colline.

Là, Soslan dit à Eltagan :

– Jette tes dés !

– C’est toi qui es venu ici m’imposer ce jeu, c’est donc à toi de commencer, répondit Eltagan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit un flot de millet, de quoi battre pendant trois jours, et les grains se répandirent de tous côtés.

– Il faut picorer ce millet, dit Soslan.

Eltagan, le fils de Kutsykk, jeta ses dés : il en sortit des poules avec leurs poussins. Elles picorèrent si bien qu’il ne resta pas un seul grain.

– À toi de jeter les dés le premier, dit Soslan.

Eltagan jeta ses dés : un sanglier surgit.

– Attrape-le, si tu es un homme ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois lévriers qui poursuivirent le sanglier et l’apportèrent, tout déchiré, devant Eltagan.

– À toi ! dit Eltagan.

Soslan jeta ses dés et les maisons des Nartes prirent feu. Il dit à Eltagan :

– Il faut les éteindre !

– Je renonce, dit Eltagan, fais de moi ce que tu voudras.

– Regarde, dit Soslan.

Il jeta ses dés et il tomba une grande pluie qui éteignit l’incendie.

– Tu as gagné, Soslan, dit Eltagan, prends ma tête.

– Joue encore un coup, je te le permets, dit Soslan. Si je gagne, j’agirai suivant notre convention.

Eltagan jeta ses dés : trois colombes en sortirent et s’envolèrent.

– Attrape-les ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois oiseaux de proie, trois vautours qui poursuivirent les colombes, les saisirent et les laissèrent tomber devant Eltagan.

– Coupe-moi la tête, dit Eltagan, tu as gagné.

– Tu es un brave homme, Eltagan, fils de Kutsykk, dit Soslan. Je ne veux pas te couper la tête : sa peau me suffit.

Il le scalpa, rapporta la peau aux jeunes filles qui durent en faire les revers de sa pelisse. »


« L’Edda » (récits de mythologie nordique) de Snorri Sturluson

7 septembre 2012

Référence : L’Edda. Récits de mythologie nordique, par Snorri Sturluson. Traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dillmann, Paris, Gallimard, collection « L’aube des peuples », 1991.

Au début du XIIIe siècle, en Islande, un nommé Snorri Sturluson compose, dans une prose entrecoupée de citations de poèmes plus anciens, un recueil rassemblant des récits qui sont devenus pour nous les principaux mythes associés aux pays scandinaves. Odin, Thor, Loki, Freya, l’arbre-monde Yggdrasil, Midgard et le Valhalla, les Walkyries, le Crépuscule des dieux… c’est de ce recueil que nous en proviennent les versions les plus complètes. Autant dire que tout lecteur qui s’intéresse aux mythes et n’a pas peur de s’attaquer aux textes un peu anciens ne peut que dresser l’oreille en entendant les noms de l’Edda et de Snorri Sturluson. (C’est aussi le cas du professeur Lidenbrock dans Voyage au centre de la Terre, d’ailleurs !)

Mais ce texte ancien est-il encore facilement lisible par des lecteurs d’aujourd’hui ? Et qu’en est-il de cette édition ? Est-elle accessible ? La réponse à ces questions est oui, grâce aux textes eux-mêmes et à l’édition proposée par Dillmann.

Le temps de caser un mot sur le fait que j’aime bien cette collection, « L’aube des peuples », pas seulement pour son contenu (des mythes, elle en rassemble beaucoup et de tous les coins du monde), mais aussi pour l’aspect « objet livre », le format moyen confortable, la couverture crème douce et agréable à tenir en main, sobre mais pas trop, le texte écrit pas trop petit, la mise en page aérée (du moins dans ce volume-ci)… mais tout ça n’est qu’une question de goût, alors passons rapidement au contenu.

Un recueil mythologique

Le volume commence par une introduction, indispensable pour s’engager d’un bon pied dans ce genre de texte. Elle est claire, précise, pas trop longue. On découvre d’abord qui était Snorri Sturluson : un historien, comme on s’en doute et comme le quatrième de couverture l’indiquait, mais aussi et même d’abord un homme politique de premier plan pris dans les changeantes relations entre l’Islande et la Norvège au début du XIIIe siècle. C’est pour le roi de Norvège, Hakon IV, que Snorri compose son autre œuvre maîtresse, l’Histoire des rois de Norvège, ainsi que la Saga de Saint Olaf.

Tout en accomplissant un travail d’historien critique envers les légendes pieuses de son époque, il devient un expert de l’ancienne poésie scaldique et compose des traités de poésie à destination des jeunes poètes : le Hattatal, « Dénombrement des mètres », et le Skaldskaparmal, littéralement « L’Art poétique ». Comme la poésie ancienne brasse des références mythologiques qui peuvent paraître obscures aux nouvelles générations, Snorri rédige, à côté de ces traités, un exposé systématique des principales traditions scandinaves sur le monde, les dieux et les hommes, le tout enchâssé dans le récit d’une rencontre entre un homme, Gylfi, et les Ases, les dieux scandinaves : c’est la Gylfaginning, la « Mystification de Gylfi ». Snorri Sturluson couche ainsi par écrit toutes sortes de traditions païennes, avec un attachement manifeste à cette culture sur laquelle le christianisme avait peu à peu pris le pas depuis déjà deux siècles.

L’Edda n’est donc pas un seul poème, mais un recueil dont la Gylfaginning forme la première partie, le Skaldskaparmal la deuxième et le Hattatal la troisième. Dans son édition, Dillmann ne traduit pas l’ensemble de ces ouvrages. Il traduit la quasi totalité de la Gylfaginning, mais comme le Skaldskaparmal et le Hattatal sont des ouvrages très techniques et ardus à éditer dans une collection accessible à un large public, il se contente d’extraits du Skaldskaparmal à contenu mythologique, qui complètent la Gylfaginning. Ce livre ne contient donc pas l’intégralité du texte de l’Edda, mais il en propose la partie la plus accessible et se concentre sur ses composantes mythologiques. C’est déjà une bonne introduction, et la bibliographie fournie à la fin du volume donne aux lecteurs curieux toutes les clés pour approfondir le sujet si le cœur leur en dit.

La Gylfaginning : les origines du monde (et sa fin annoncée)

C’est donc la Gylfaginning, la « Mystification de Gylfi », qui ouvre cette édition de l’Edda et qui en occupe la plus grande partie. Un roi légendaire de Suède, Gylfi, se demande comment il se fait que les Ases, les dieux, soient si savants et si puissants. Il se met en tête d’aller à Asgard, résidence des Ases, pour les interroger, en se déguisant en vieillard. Mais les Ases ont percé à jour sa ruse, et, au lieu de le laisser arriver jusqu’au vrai Asgard, ils lui apparaissent par l’intermédiaire d’illusions, en lui faisant croire qu’il est arrivé là où il voulait. Gylfi les défie alors à un concours d’érudition, et c’est de cette façon que les dieux, qui vont naturellement le battre à plates coutures, transmettent à Gylfi, et par son intermédiaire aux mortels en général, toutes les anciennes traditions.

La Gylfaginning se compose de chapitres de tailles inégales, mais généralement assez courts (une à trois pages), chacun présentant une divinité ou un épisode mythologique. Au fil des questions de Gylfi, les dieux expliquent les origines du monde, formé à partir de la dépouille du géant Ymir, puis présentent les principales divinités et décrivent leurs aventures. Le texte se termine par l’évocation de la fin du monde, le Crépuscule des dieux.

Certaines divinités seront sûrement familières à ceux qui ont quelques vagues notions de mythologie nordique : Odin, Thor, Loki, Freya. D’autres sont nettement moins connues du grand public, comme Baldr, Niord, Bragi, etc., de même que beaucoup de personnages de géants. Certains dieux connus sont désignés par des noms alternatifs ou des périphrases avec lesquels il faut se familiariser, mais cela ne pose pas vraiment de difficulté : elles sont en petit nombre et systématiquement expliquées, soit dans le texte lui-même, soit dans les notes de Dillmann. À ceux que cela peut intimider, je n’ai qu’une chose à dire, comme pour lire Homère (ici et ) : plongez-vous dedans, n’ayez pas peur de ne pas tout comprendre, et vous verrez, vous arriverez quand même à en profiter.

D’autant que ces récits en valent vraiment la peine. Pour leur contenu, d’abord, étonnant et très dépaysant. Au fil des chapitres, on voit le monde se mettre en place touche après touche, la terre et le ciel, le soleil et la lune, l’arbre Yggdrasil et ses hauts lieux, le pont Bifrost, etc. Le texte regorge de détails surprenants et (pour nous) poétiques, et on découvre peu à peu l’esprit propre à cette conception du monde, très différente de la mythologie grecque, par exemple.

Mais la forme, et même le style, de ce texte, ont leur valeur propre. C’est un texte rondement mené, qui tend tout entier vers la description de la fin annoncée du monde, que l’on voit approcher par allusions progressives. Les aventures des dieux, les monstres et les prouesses des uns et des autres sont évoqués avec un sens de la litote qui fait d’autant mieux ressortir leur caractère extraordinaire (comme ce géant qui est présenté comme « pas petit » et dont on apprend ensuite que son gant est assez grand pour que le dieu Thor l’ait confondu avec une maison) et souvent avec un terrible humour noir.

Cette cosmogonie et cette eschatologie ont vraiment de quoi marquer les esprits, mais, parmi les multiples épisodes tous plus séduisants les uns que les autres, j’ai un faible particulier pour la longue aventure du dieu Thor qui occupe les chapitres 44 à 47, et où le dieu semble perpétuellement vaincu et rabaissé par un mystérieux géant magicien, jusqu’à l’ingénieux dénouement.

La Skaldskaparmal

Les extraits de la Skaldskaparmal sont plus courts. Ils comprennent quelques épisodes expliquant d’abord l’origine de la poésie (avec un récit particulièrement vache expliquant l’origine des poètes et des mauvais poètes), puis de plusieurs autres choses, notamment plusieurs périphrases poétiques désignant l’or. L’épisode le plus fameux qui s’y trouve est une variante de la saga qui nous est parvenue associée au nom des Nibelungen (notamment à la tétralogie des opéras de Wagner), et où figurent les aventures de Sigurd et de Brynhildr.

Les lecteurs de fantasy seront ravis de se trouver ici en terrain à la fois familier et déroutant. En bon lecteur de Tolkien, je n’ai pas pu ne pas sourire en reconnaissant dans une énumération du chapitre 14 des noms comme Gandalf, Durin, Thorin et la plupart des nains du Hobbit. Et, en grand lecteur de la BD Thorgal au temps de ses meilleurs tomes, j’ai reconnu bon nombre d’autres noms… mais pas toujours portés par ceux que je croyais. Ainsi Thjazi, qui est un nain sous la plume de Van Hamme et le crayon de Rosinski, est à l’origine un géant, et, dans la Skaldskaparmal, Ægir n’est pas un géant mais un magicien et il n’est pas associé à la mer (c’est le cas dans d’autres textes, toutefois).

Les notes de Dillmann n’expliquent pas tout et ne peuvent pas tout expliquer, et, même si je suis parfois resté sur ma fin, il faut reconnaître qu’elles ne font pas mal leur travail dans le cadre d’une édition comme celle-ci. Des explications plus systématiques auraient réclamé un commentaire en bonne et due forme qui n’aurait jamais tenu dans les limites d’un volume comme celui-ci (qui compte moins de 250 pages, notes incluses : on est dans le très accessible). Cela ne les empêche pas de fournir toutes sortes d’éclaircissements, en particulier sur les noms propres, ce qui éclaire les nombreux jeux sur les étymologies (comme le faux nom que se donne Gylfi, « Gangleri », « Fatigué-par-le-voyage »).

Ces notes sont aussi très précises sur le plan purement philologique, précisant quels manuscrits de l’Edda ont transmis ou non telle ou telle partie du texte, et indiquant les principales variantes dans le détail du texte. Cette partie des notes, la plus technique, ne sera pas très utile au lecteur débutant, mais il n’est pas mal que les profanes et les spécialistes puissent y trouver leur compte dans un même volume : l’équilibre n’était pas évident à trouver.

L’Edda est un texte important, beau et étonnamment accessible. C’est un superbe voyage dans le temps et les cultures, qui vaut beaucoup de romans de fantasy actuels, et qui fait découvrir un état d’esprit radicalement autre, qui pense le monde, ses origines et son avenir d’une façon complètement différente. Qu’on le lise pour l’aventure et son pittoresque, afin de compléter sa culture générale, ou qu’on veuille se plonger plus avant dans une culture différente, c’est une lecture passionnante, qui aide en outre à comprendre les allusions ou réécritures présentes dans toutes sortes d’œuvres plus récentes. Choisissez la raison qui vous convaincra le mieux, et allez voir ces beaux récits !

Et pour aller plus loin ?

Et après, que lire d’autre dans le même genre ?

Si vous cherchez un bon petit manuel généraliste sur l’Islande médiévale, propre à vous renseigner sur le cadre historique, les structures sociales, les bases de la religion, la vie quotidienne, le paysage général de la littérature islandaise médiévale, la poésie, etc. il y a le livre de Régis Boyer L’Islande médiévale, paru en 2001 aux Belles Lettres dans l’utile collection des « Guides Belles Lettres des civilisations ». C’est une introduction claire, complète et énergique au sujet. Elle n’est certes pas parfaite, car elle contient des répétitions et quelques considérations surannées (notamment sur les interprétations mythologiques plus très à jour, sur « la femme » ou sur la comparaison avec « l’Occident », tous points qu’il faudrait mettre à jour), mais c’est un bon point de départ pour vous orienter ensuite.

Si vous voulez plonger plus avant dans les textes de la mythologie nordique, vous pouvez aller voir par exemple :

– L’Edda poétique, un autre grand recueil de poèmes à sujets mythologiques. Un choix d’extrait a été publié par Régis Boyer chez Fayard en 1992, mais il y a peut-être d’autres éditions.

– La Saga des rois de Norvège, éditée par Dillmann dans la même collection, et dont les débuts sont fortement imprégnés de mythologie.

Je n’ai pas encore lu ces deux livres. Parmi les innombrables sagas du monde nordique, il y en a une que j’ai lue et bien aimée, et qui est à mi-chemin entre la mythologie scandinave et le monde celtique arthurien : c’est la Saga de Tristan et Yseut, une traduction en norrois (vieux norvégien) d’un roman en bonne partie perdu de Thomas d’Angleterre, réalisée autour de 1226 à la demande du roi Hakon de Norvège (encore lui). Je l’ai trouvée dans le volume Tristan et Iseut édité par Daniel Lacroix et Philippe Walter en 1989 au Livre de poche dans la collection Lettres gothiques, et qui contient aussi plusieurs textes français (dont le roman de Béroul) et les fragments du roman de Thomas. Cette saga, bien qu’étant au départ une simple traduction (fidèle, en plus), donne une version des amours de Tristan et d’Iseut riche en aventures, en voyages, et en rencontres avec des nains, des géants, etc.

Si vous voulez lire des études sur la mythologie scandinave, il y a un petit livre très intéressant sur un dieu nordique très intéressant : Loki de Georges Dumézil, paru en 1948 et disponible en poche chez Flammarion. Vous en apprendrez plus sur ce dieu rusé aux multiples mésaventures, qui est en plus l’une des figures les plus populaires de cette mythologie.

Si vous cherchez des fictions de fantasy inspirées de la mythologie nordique, vous n’aurez aucun mal à en trouver : c’est l’une des mythologies les plus appréciées des auteurs du genre. Tentez la BD Thorgal, dont je parlais plus haut et qui a longtemps été une valeur sûre (la seconde série actuelle, scénarisée par Sente, n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été).

Enfin, si vous cherchez des jeux de rôle sur table bien faits sur la mythologie nordique, je vous recommande Yggdrasill, publié en 2014 aux éditions Le 7e Cercle, qui vous propose de jouer dans un univers à base historique mâtinée de mythologie. En moins de 250 pages à la fois bien remplies et très claires, le jeu accomplit un gros travail de synthèse et de vulgarisation à partir d’une documentation attentivement lue. Le système de jeu est attentif à permettre de jouer différents types de personnages, dont les fameux guerriers berserkers, de façon équilibrée et proche de ce qu’est leur rôle dans les textes. Le jeu a connu plusieurs suppléments, dont une campagne directement inspirée d’une saga islandaise, la saga de Hrolf Rraki.

Ce ne sont que quelques pistes, qui se limitent à ce que j’ai lu ou connais un peu : il y a naturellement toutes sortes d’autres lectures intéressantes à faire là-dessus !

(Billet rédigé en septembre 2012, augmenté en avril 2015.)


Homère, « L’Odyssée »

5 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’Odyssée est l’un des premiers textes littéraires de la littérature mondiale (nettement après l’épopée de Gilgamesh, quand même), et une très belle épopée racontant un fameux épisode de la mythologie grecque. J’avais déjà présenté l’Iliade il y a quelques jours : l’Odyssée en constitue une suite indirecte, puisque l’Iliade se termine avant la prise de Troie, tandis que l’Odyssée commence bien après la fin de la guerre… mais elle contient beaucoup de retours en arrière et de rappels qui complètent vraiment bien l’Iliade (la prise de Troie, justement, est évoquée en quelques vers). Le lecteur de l’Iliade se trouve en terrain familier, puisqu’on revoit plusieurs des héros de la guerre de Troie à divers moments de l’épopée. Cependant, il est possible de lire l’Odyssée sans avoir lu l’Iliade, chacune formant une histoire autonome.

 L’histoire

L’intrigue se déroule à la fin de la guerre de Troie, au cours de laquelle une gigantesque armée d’Achéens venus de tous les coins de la Grèce était venue réclamer Hélène, la femme de Ménélas, roi de Sparte, enlevée par Pâris, l’un des fils de Priam, roi de Troie, en Asie Mineure. De nombreux héros valeureux se sont joints à Ménélas et à son frère Agamemnon dans l’expédition. Parmi ces héros, Ulysse, roi d’Ithaque, a dû laisser sa femme Pénélope et son tout jeune fils Télémaque au moment de partir pour la guerre.

Après dix années de siège, la ruse du cheval de Troie a finalement donné la victoire aux Achéens. Troie est détruite, Hélène retourne à Sparte, et les héros victorieux peuvent rentrer chez eux. Mais le voyage de retour est souvent difficile, et pour Ulysse, ce sont dix nouvelles années d’aventures périlleuses qui vont s’écouler avant qu’il ne soit enfin de retour chez lui.

Entraîné par une tempête au delà des frontières du monde connu, Ulysse doit faire face à toutes sortes de peuples et de créatures étranges, certains bienveillants, d’autres hostiles. De l’île des Cyclopes à celle de Circé, du rocher des Sirènes jusqu’au pays des morts ou à celui des Phéaciens, il doit compter sur sa ruse et sur l’aide de la déesse Athéna pour surmonter ces épreuves et retrouver la route du retour.

Pendant ce temps, à Ithaque, Ulysse passe pour mort. Des dizaines de prétendants issus de la noblesse de la région convoitent Pénélope et le trône d’Ithaque. Mais Pénélope tient bon, employant elle aussi la ruse pour se tirer d’affaire. Télémaque, devenu jeune homme, part en quête d’informations sur le sort de son père. Lorsque le fils et le père se retrouvent, l’heure de la vengeance contre les prétendants sonne enfin. Mais comment s’y prendre, quand on est deux ou trois contre une centaine d’hommes ? Même une fois de retour à Ithaque, Ulysse est loin d’être tiré d’affaire…

Mon avis

On ne présente pas l’Odyssée… mais je l’ai fait quand même, parce que c’est une très belle histoire qui donne envie de raconter ! L’Odyssée est un grand classique de la littérature, oui, mais en plus je crois que c’est l’un des textes antiques les plus accessibles et qui a le mieux vieilli. Mieux que l’Iliade, je trouve, qui est plus belliqueuse et très « archaïque » dans sa façon de penser.

Dans l’Odyssée, au contraire, Ulysse se bat avant tout pour se défendre et pour survivre (en essayant de sauver ses compagnons). Il n’aspire qu’à rentrer chez lui et à vivre en paix. On voyage beaucoup, il y a du merveilleux, et Ulysse rencontre toutes sortes de divinités parfois peu connues, qui font découvrir autre chose que les grands dieux que tout le monde connaît. Chaque étape de son voyage peut être lue à plusieurs niveaux : au premier degré, c’est un récit merveilleux qui n’a rien à envier à la fantasy actuelle, et en même temps l’ensemble donne à penser sur beaucoup de choses.

Le récit est limpide et bien mené : toutes les grandes techniques de narration sont déjà là, changements de lieux et de points de vue, retours en arrière, etc. La langue homérique est limpide, pleine de formules qui ont conservé toute leur poésie. J’ai lu quelque part dans un commentaire sur un site marchand qu’il y a des « tics de langage »… alors, comment dire, non, pas du tout : l’Odyssée, comme l’Iliade, a été composée par oral, sans recours à l’écrit, par un ou plusieurs aèdes qui utilisaient un système qu’on appelle les « vers formulaires », dont ces répétitions sont la partie la plus visible dans une traduction. Au départ, tout ça est composé en vers, hein !

(Voyez sur Wikipédia l’article « Théorie de l’oralité »pour plus de détails là-dessus. C’est une technique qui n’a aucun équivalent dans la plupart des sociétés contemporaines : pas évident de se représenter un pareil chef-d’œuvre conçu par des gens qui ne savaient ni lire ni écrire !)

La traduction en vers libres de Jaccottet aux éditions La Découverte est une bonne traduction récente.

Quelle traduction ?

J’ai lu et relu cette œuvre plusieurs fois, dans plusieurs traductions. Voici les principales, qui ont chacune ses qualités et ses défauts :

– La traduction de Victor Bérard est en prose, mais avec un rythme d’alexandrins (ce sont des « alexandrins blancs »). C’est une belle langue classique, et ses formules de traduction ont influencé pas mal d’auteurs français du XXe siècle. Mais il est parfois assez suranné dans ses choix de traduction (sa traduction remonte à 1924). On trouve souvent cette traduction dans les grandes collections de poche.

– Une traduction en vers libres, par Philippe Jaccottet (lui-même poète), est parue plus récemment en 1955 et est actuellement éditée aux éditions La Découverte. C’est vraiment beau, et, malgré quelques tournures obscures ici ou là dont il ne faut pas s’effrayer, il s’en dégage une atmosphère poétique très agréable.

– Une autre traduction en prose qui peut être bien pour commencer, c’est celle de Louis Bardollet en « Bouquins » Robert Laffont, dans un volume qui comprend aussi l’Iliade et contient quelques compléments utiles (introduction, cartes, index des personnages, etc.). C’est une traduction à la fois très accessible et proche du texte original. L’inconvénient, c’est que certains de ses choix de traduction m’ont paru moins beaux, mais c’est une question de goûts.

Bon, il existe bien sûr pas mal d’autres traductions, mais ça peut vous aider à choisir celle qui vous convient le mieux.

Voilà, personnellement j’aime énormément l’Odyssée, et je pense que s’il y a un texte grec ancien qu’il faut avoir lu et qu’on peut découvrir sans trop de difficultés, c’est celui-là, alors n’hésitez pas à vous lancer !

Pour découvrir en douceur

Pour les plus jeunes, il y a, comme pour l’Iliade, toutes sortes de livres pour la jeunesse qui constituent des introductions possibles à l’Odyssée, parfois fort bien faites. Un classique du genre est Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée, qui raconte l’histoire des deux épopées sous forme de courts chapitres (en prose, naturellement). Mais il y en a beaucoup d’autres, notamment sous forme de beaux livres illustrés, adaptés à tous les âges.

Et les films ? Eh bien, je ne connais pas de film ou de téléfilm facilement accessible qui donnerait une idée vraiment fidèle de l’histoire de l’Odyssée (sauf peut-être ce téléfilm italien en plein d’épisodes dont je n’ai pas encore réussi à retrouver la référence, mais il a l’air introuvable en vidéo de toute façon…). En revanche, disons dans le genre « belle infidèle », il y a le péplum Ulysse de Mario Camerini, qui remonte à 1954, mais se laisse bien regarder, avec Kirk Douglas dans le rôle-titre. Le scénario s’écarte à plusieurs reprises de l’épopée originale, il en passe sous silence plusieurs épisodes et en fusionne d’autres, mais ses innovations sont intelligentes et même ingénieuses. Mieux vaut tout de même avoir au moins lu une version jeunesse ou un résumé détaillé avant de le regarder, pour pouvoir apprécier ces choix qui réinventent toute une partie de l’histoire.

Si vous avez aimé, vous apprécierez sans doute…

– Eh bien, l’Iliade, si vous ne l’avez pas encore lue. Plus sombre et plus martiale, mais le même souffle épique, les mêmes formules hautes en couleurs, le même rythme bien équilibré.

– Pour une aventure mythologique quelque part entre l’Iliade et l’Odyssée, allez donc mettre le nez dans l’Énéide de Virgile. Énée, prince de Troie, quitte les ruines de sa ville avec un groupe de survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : après toutes sortes de péripéties, il arrivera en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont… Rome. C’est une esthétique différente (celle de la poésie latine de l’époque d’Auguste, le premier empereur romain, au Ier siècle après J.-C.), mais le souffle épique est bien là, et c’est l’une des meilleures émules d’Homère.

– Toujours parmi les épopées antiques, il y a des épopées moins connues que celles d’Homère et de Virgile, mais encore plus riches en merveilleux mythologique : allez donc voir les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, une épopée composée au IIIe siècle av. J.-C. par un érudit de la bibliothèque d’Alexandrie, et qui raconte la quête de la Toison d’or par Jason et les Argonautes. Entre la cinquantaine de héros formant l’équipage, les multiples péripéties du voyage (les Harpyies, les roches Planctes qui brisent les navires, les rencontres avec des peuples hostiles), les épreuves imposées à Jason pour conquérir la toison, sa rencontre avec la magicienne Médée, et j’en passe, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer ! Seul défaut potentiel de l’épopée pour un lecteur d’aujourd’hui : quelques développements sur la géographie qui peuvent ne pas passionner. Mais au pire, sautez-les et ne vous privez pas du reste pour si peu ! Disponible uniquement dans la Collection des universités de France pour le moment, donc plutôt à emprunter en bibliothèque (j’espère qu’il y aura une traduction plus accessible bientôt !).

– Et du côté télévision, allez jeter un œil à Ulysse 31, cette série animée franco-japonaise culte des années 1980 qui transpose (très) librement les aventures d’Ulysse dans un univers de science-fiction haut en couleurs…


Homère, « L’Iliade »

1 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’histoire :

Un mot de contexte en cas de besoin…

Ça ne fait pas de mal de rappeler un peu le contexte de la guerre de Troie. Hélène, épouse de Ménélas, roi de Sparte (dans le Péloponnèse), a été enlevée par Pâris, prince de Troie, une puissante ville d’Asie Mineure (l’actuelle Turquie).

Or Hélène est la plus belle femme du monde, et, au moment de ses noces, son père, Tyndare, soucieux d’éviter les problèmes, avait persuadé tous ses anciens prétendants – parmi lesquels se trouvaient la plupart des rois des principales cités grecques – à s’engager par serment à venir en aide à l’époux si Hélène était enlevée ou réclamée par quelqu’un d’autre.

Au moment de l’enlèvement d’Hélène, Ménélas envoie des émissaires partout en Grèce pour rappeler leur serment aux rois. De tous les coins de la Grèce, les cités envoient des contingents de troupes, commandés par les rois et les héros les plus prestigieux. Agamemnon, frère de Ménélas et roi de Mycènes, prend la tête de l’expédition. Après toutes sortes de péripéties bien trop longues pour que je les détaille, les troupes (qu’Homère appelle les Achéens, ou les Danaens, ou les Argiens : en gros, des gens de Grèce centrale) arrivent devant Troie et assiègent la ville.

Mais en face, la famille royale de Troade, le roi Priam et la reine Hécube, alignent aussi nombre de héros puissants, parmi lesquels les nombreux princes de Troie fils de Priam. Le plus valeureux d’entre eux est Hector, époux d’Andromaque.

Tous ces éléments sont rappelés petit à petit dans l’Iliade, mais ça peut être plus confortable de les connaître déjà en gros.

Et on en vient à l’Iliade elle-même :

La première chose à savoir sur l’Iliade, c’est que cette épopée ne raconte pas toute la guerre de Troie (qui dure dix ans, ce serait un peu long) mais seulement en gros un mois de la guerre. De plus, l’épisode célébrissime du cheval de Troie n’y est pas raconté, puisqu’à la fin de l’Iliade Troie n’est pas encore prise. Pour lire cet épisode, il faut plutôt aller lire l’Odyssée, où la prise de Troie est rapidement évoquée « en flashback » par un aède, ou bien carrément d’autres épopées (voyez plus loin).

Mais alors, pourquoi lire l’Iliade, dans ce cas ? Parce qu’elle raconte un épisode-clé de la guerre de Troie : l’affrontement entre les deux meilleurs héros de chaque armée, Achille et Hector. Une fois cet affrontement passé, l’issue de la guerre ne fait plus de doutes.

Quand commence l’Iliade, donc, le siège traîne en longueur depuis dix ans et Troie n’est toujours pas prise… c’est alors qu’éclate une querelle intestine au sein de l’armée achéenne, qui pourrait bien décider de l’issue de la guerre.

Achille, fils du mortel Pélée et de la nymphe Thétis, est le plus puissant héros parmi les Achéens. Mais il est de caractère irascible, et, pour le malheur de tous, ne s’entend pas du tout avec le roi Agamemnon. Une querelle de partage de butin éclate entre les deux hommes, et Achille, en colère, se met en grève : il se retire sous sa tente et refuse de combattre.

Du haut de l’Olympe, les dieux contemplent la guerre et décident de donner raison à Achille. Tant qu’il ne combattra pas, le sort de la bataille sera favorable aux Troyens. Or, contrairement aux Troyens retranchés àl’abri dans leur ville, les Achéens n’ont qu’assez peu de protections : de simples campements le long du rivage, protégeant l’accès aux navires de la flotte qui les a amenés jusqu’à Troie et qui est pour beaucoup leur seul moyen de rentrer chez eux. Si les Troyens prennent l’avantage, ils pourraient bien atteindre les navires et les incendier, puis massacrer les troupes achéennes…

Pour que les Achéens reprennent l’avantage, il faudra donc qu’Achille reprenne les armes. Dans quelles conditions il le fera, c’est ce que l’Iliade détaille.

Toute l’Iliade est centrée sur Achille, de même que l’Odyssée est centrée sur Ulysse. Mais les deux héros sont très différents. Achille est le héros guerrier par excellence : attaché aux prouesses et à la recherche de la gloire, sûr de sa valeur et de ses droits, courageux mais emporté. Il a d’énormes qualités et de graves défauts. Sa colère lui coûte la vie de son compagnon le plus cher, Patrocle, qui tente de combattre à sa place. Achille revient alors au combat pour venger Patrocle, et affronte enfin son plus grand ennemi, Hector.

Le premier tome de l’Iliade dans la Collection des universités de France (les « Budé »), la principale collection publiant des éditions scientifiques de textes antiques grecs et latins (et byzantins, et chinois… mais c’est une autre histoire).

Mon avis :

L’Iliade est l’archétype de l’épopée guerrière. C’est une succession de combats, de trêves, de conseils de guerre. Elle est pleine de la mentalité grecque archaïque, avec sa conception de la gloire. Mais elle reste profondément humaine, au sens où la gravité de la mort et la douleur du deuil ne sont jamais occultés au profit d’une exaltation naïve de la guerre. Achille, malgré sa grande puissance, est un homme mortel comme tous les autres. Il en est conscient, mais la mort de Patrocle le transforme profondément. Il y a des scènes bouleversantes. Et autour d’Achille, c’est tout l’univers de la guerre de Troie qui se déploie : chaque héros a son caractère et sa façon de parler, il y a les forts, les habiles en paroles, les sages, les lâches…

Dans l’Iliade, le merveilleux est beaucoup moins présent que dans l’Odyssée : il repose surtout sur les apparitions des dieux (et donne lieu vers la fin à une scène de combat superbe avec Achille). J’ai tendance à préférer les épopées moins « low fantasy », celles où on a droit à des créatures surnaturelles, à de la magie, etc. Cela dit, il y en a ici aussi, mais plus discrètes, et ça fonctionne bien aussi.

J’avoue une légère préférence pour l’Odyssée, parce qu’il est plus facile de se sentir proche d’Ulysse que d’Achille, et aussi parce que la morale et les valeurs sociales de l’Iliade ont moins bien vieilli que celles de l’Odyssée (l’absence de personnages féminins très actifs, le côté très macho de Zeus, etc.).
L’Odyssée a aussi l’avantage de montrer un univers plus varié, allant des pays lointains à l’univers domestique du porcher Eumée et du palais d’Ulysse, etc. alors que l’Iliade se déroule entièrement à Troie et sur le champ de bataille à côté, et montre un univers essentiellement martial.

Mais les deux épopées ne racontent absolument pas la même chose, et chacune est impeccablement construite. De ce point de vue l’Iliade, comme l’Odyssée, a toujours des leçons à donner aux auteurs de romans : tout est impeccablement structuré et rythmé. La littérature européenne est en bonne partie sortie de là, et ça se voit !

La récente traduction par Philippe Brunet, parue au Seuil en 2011.

Quelle édition, quelle traduction ?

Il vaut mieux lire l’Iliade dans une édition avec introduction et notes, histoire d’avoir les explications nécessaires pour bien comprendre les noms des personnages, les généalogies, les allusions aux peuples, etc. Inutile de s’obliger à lire tout : l’essentiel est de pouvoir vous y reporter en cas de besoin.

Il existe plusieurs traductions de bonne facture. Un mot sur quelques-unes :

– Celle de Paul Mazon, faite pour l’édition scientifique de l’Iliade aux Belles Lettres, est une traduction en prose classique, carrée, solide, et elle est reprise dans des éditions de poche.

– L’une des dernières traductions en date est celle de Philippe Brunet, parue au Seuil l’an dernier. Elle est en vers libres, sans rimes, qui travaillent sur le rythme de la langue pour tenter de trouver un équivalent au rythme des vers grecs antiques (l’Iliade est composée en hexamètres). D’après les bouts que j’en ai lus, elle n’est pas parfaite, mais elle a l’air pas mal.

– Attention à la traduction de Leconte de Lisle, qui date du XIXe siècle et est parfois utilisée par des éditeurs par facilité parce qu’elle est désormais libre de droits : elle est assez peu accessible, transcrit tels quels les noms propres grecs et certains noms communs (au lieu de « Achille et les Achéens aux belles jambières », on  » Akhilleus et les Akhéens aux belles cnémides » : si vous comprenez et que vous aimez bien, allez-y, sinon commencez par une traduction plus limpide…).

Pour les plus jeunes…

Pour faire découvrir en douceur ce classique aux enfants, il y a aussi des éditions abrégées ou bien des réécritures illustrées parues dans des collections jeunesse. Je trouve par exemple les Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée de G. Chandon en Pocket junior, ou bien L’Iliade et L’Odyssée par Jean Martin dans la collection « Contes et légendes » de Nathan. Et il y en a encore d’autres.

Si vous avez aimé, vous pouvez aller voir aussi…

L’Odyssée, tout bêtement : c’est la suite ! Une aventure radicalement différente, mais on y retrouve de nombreux héros de l’Iliade, et l’on découvre leurs destins mouvementés, parfois tragiques.

L’Énéide de Virgile est une épopée romaine qui fait la transition entre l’univers de la guerre de Troie et les origines de Rome. Énée, prince de Troie, quitte sa ville avec quelques survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : ce sera l’Italie, mais, après un voyage périlleux, il va devoir affronter les peuples locaux et le courroux de Junon avant de pouvoir s’y installer.

L’épopée contient un flashback qui raconte la ruse du cheval de Troie et la prise de la ville du point de vue d’Énée : c’est magnifique, saisissant, et le reste est largement à la hauteur. La fin, notamment, contient des combats qui n’ont pas grand-chose à envier à Homère.

– Moins connu : la Suite d’Homère de Quintus de Smyrne, une épopée qui raconte… la suite de l’Iliade, jusqu’à la prise de Troie, et aussi les retours chez eux des héros Achéens, et se termine avec le départ d’Ulysse. Le texte assure donc une transition entre l’Iliade et l’Odyssée. C’est complètement le même genre d’univers et d’ambiance que l’Iliade. En français, le texte se trouve sur Internet sans problème, dans des traductions anciennes, par exemple sur Remacle.org. En édition papier, ça n’existe à ma connaissance qu’en Budé, aux Belles Lettres, donc plutôt à lire ou emprunter en bibliothèque, car ce sont des volumes assez chers (même si très bien faits).

– Nettement plus récent et dans un genre différent, David Gemmell a écrit une trilogie « Troie », laissée inachevée à sa mort et terminée par sa femme Stella. Pas encore lu.

– Et en science-fiction, il y a aussi Ilium et Olympos, de Dan Simmons, improbable mélange brassant Homère, Proust, Shakespeare, et je dois en oublier. Pas encore lu.

« Moi j’ai vu Troie, le film avec Brad Pitt en Achille, et j’ai bien aimé. Quel est le rapport avec l’Iliade ? C’est fidèle ? »

Troie, le film hollywoodien de Wolfgang Petersen sorti en 2004 avec Brad Pitt dans le rôle d’Achille et Eric Bana en Hector, est une porte d’entrée possible vers l’Iliade, mais c’est avant tout un film hollywoodien qui s’inspire très librement de son sujet de départ :

– D’abord, le film n’est pas une adaptation directe de l’Iliade : il raconte toute la guerre de Troie, c’est-à-dire l’ensemble du sujet couvert par l’ancien cycle d’épopées dit « Cycle troyen », en sabrant naturellement plein de détails parce qu’il y a une quantité de héros et de péripéties énorme. Mais le milieu du film reprend l’intrigue de l’Iliade, ce qui explique qu’Achille et Hector, et les héros de l’Iliade en général, y tiennent des rôles importants.

– LA grosse différence : dans Troie, on ne voit pas les dieux ! Le film prend le parti de réaliser une sorte d’adaptation historiquement vraisemblable des événements de la guerre. Mais doit quand même garder des éléments très mythologiques et pas très vraisemblables, comme le cheval de Troie. D’où un résultat un peu contradictoire par moments… Personnellement je trouve qu’on y perd : la guerre de Troie sans les dieux qui surveillent les héros et bondissent de l’Olympe pour les aider ou leur mettre des bâtons dans les roues, ce n’est plus vraiment la guerre de Troie…

– Il y a plusieurs énormes écarts avec les événements de la « vraie » guerre de Troie. Certains héros meurent dans le film de façons complètement différentes, ou survivent, ou ne sont pas là du tout, etc.

– Beaucoup de combats dans le film n’ont pas grand-chose à voir avec la façon dont les héros de l’Iliade se battent.

Cela dit, considéré comme une oeuvre originale, ça se laisse regarder, et ça ne manque pas d’un certain souffle épique, même si c’est nettement différent des épopées homériques. Ce qui est bien rendu dans le film par rapport à l’Iliade, c’est la soif de gloire d’Achille et sa volonté de marquer les mémoires après sa mort, et l’opposition entre les caractères d’Achille et d’Hector.

Bref, ça peut être un bon moyen d’entrer dans l’univers de la guerre de Troie… mais ça n’est pas très fidèle à l’Iliade et à l’Odyssée : mieux vaut lire les livres pour vous en faire une meilleure idée.


L’épopée de Gilgamesh

27 juillet 2012

L’édition de Jean Bottéro, dans la collection L’aube des peuples, chez Gallimard.

C’est une critique-présentation d’un grand classique : si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’histoire :

Et donc, l’épopée de Gilgamesh, ce sont ces aventures légendaires d’un roi de Mésopotamie écrites en akkadien dans un syllabaire cunéiforme sur douze tablettes quelque part vers 1700-1600 avant J.-C. (pour comparaison, l’Iliade et l’Odyssée, c’est vers 800-750 av. J.-C.), perdues depuis, retrouvées en 1853, traduites en 1873 par George Smith, et qui font de nouveau rêver l’humanité entière…

Gilgamesh, roi de la ville mésopotamienne d’Ourouk, a deux tiers de sang divin dans les veines et n’est mortel que pour un tiers seulement. Roi puissant, doté d’une force surhumaine, il accomplit exploit sur exploit, mais son orgueil effréné finit par inquiéter les dieux. Pour le calmer, ceux-ci lui envoient un adversaire à sa taille : c’est Enkidu, l’homme sauvage.

Enkidu et Gilgamesh, après s’être affrontés, finissent par se lier d’une amitié indéfectible, et accomplissent ensemble des exploits plus grands encore. Mais Ishtar, déesse de l’amour et de la guerre, dont Gilgamesh a repoussé les avances, va envoyer aux deux amis des épreuves ardues, et va finir par s’attaquer à Enkidu lui-même pour affaiblir indirectement Gilgamesh. Frappé par une maladie mystérieuse, Enkidu dépérit et finit par mourir. Le grand Gilgamesh, jusqu’à présent invincible, découvre brutalement la mort ; à travers celle de son ami, il est désagréablement rappelé à sa propre mortalité.

Gilgamesh entreprend alors un voyage jusqu’au bout du monde, dans l’espoir de découvrir un moyen de devenir immortel…

Mon avis :

L’épopée de Gilgamesh est nettement plus courte que des classiques comme l’Iliade ou l’Odyssée. Elle a aussi été plus abîmée par le temps, puisqu’il en manque quelques passages, mais, pour un poème vieux de plus de 3500 ans, elle ne se porte pas si mal ! Depuis la redécouverte du texte, il y en a eu plusieurs éditions (certaines regroupant le texte le plus connu avec plusieurs autres versions et épisodes de la légende de Gilgamesh) et d’innombrables adaptations et réécritures, mais le texte original n’a rien d’inaccessible.

Or c’est une histoire limpide, rythmée, riche en péripéties et en éléments merveilleux, et qui combine une aventure extraordinaire avec une réflexion sur la condition humaine. On y trouve aussi le plus vieux récit du Déluge (bien avant les déluges des autres mythologies puis des textes sacrés des grands monothéismes).

Le texte est d’autant plus accessible qu’il a été édité il n’y a pas si longtemps par Jean Bottéro (mort il y a quelques années), qui n’avait pas son pareil pour écrire des livres et des articles à la fois rigoureux et extrêmement clairs, accessibles sans difficulté au grand public. Il a notamment publié une traduction de l’épopée chez Gallimard dans la collection « L’aube des peuples ». C’est dans cette édition que j’ai découvert ce beau texte.

Il y a aussi une autre édition savante aux éditions du Cerf (qui réalise pas mal d’éditions scientifiques de textes antiques), mais je ne l’ai jamais eue en main.

Bref, si vous êtes un peu curieux de lire le texte antique et pas simplement une de ses nombreuses adaptations plus ou moins libres, je ne peux que vous conseiller de mettre le nez dans une traduction du texte original : la narration est rapide, les péripéties nombreuses, l’ensemble est assez court, et les traductions actuelles sont accessibles, alors autant en profiter pour faire carrément le voyage dans le temps.

L’édition parue aux éditions du Cerf.

Si vous avez aimé, il y a aussi…

Gilgamesh, roi d’Ourouk, de Robert Silverberg, un roman de fantasy historique qui s’inspire de très près de l’épopée mésopotamienne, mais en fait une réécriture « rationalisée ». Le résultat m’a un peu déçu, justement parce que je n’y retrouvais pas la dimension merveilleuse du texte original. Mais Silverberg a une belle écriture et s’est visiblement documenté. J’ai fait une critique plus détaillée de ce roman ici même.

– Il y a aussi eu plusieurs adaptations en BD récemment : l’une, complète, en deux tomes, de De Boneval et Duchazeau, chez Glénat, titrée simplement Gilgamesh, avec un style graphique relativement sobre et qui s’intéresse à la psychologie de Gilgamesh ; l’autre, inachevée, L’épopée de Gilgamesh par Blondel et Brion chez Soleil, dans un style graphique plus « heroic fantasy à grand spectacle » (seul le premier tome, Le trône d’Uruk, est paru, puis la série a été interrompue).

– … et il commence à y avoir une foultitude d’adaptations en albums illustrés pour la jeunesse. Si vous voulez faire découvrir cette belle épopée mythologique à des enfants, il y a ce qu’il faut, il suffit de chercher un peu ! (Je n’ai pas de référence en particulier, par contre, n’ayant pas encore eu l’occasion d’en feuilleter un en détail.)