Nicolas Cluzeau, « Harmelinde et Deirdre »

8 juin 2020

CluzeauHarmelindeDeirdre

Référence : Nicolas Cluzeau, Harmelinde et Deirdre, Nestiveqnen, 2001.

Présentation par l’éditeur

« La réputation de la thaumaturge Harmelinde en matière de résolution d’énigmes n’est plus à faire, et c’est à travers l’ensemble du pays que l’on sollicite ses services. Accompagnée de sa fille Deirdre, toutes deux vont devoir enquêter sur des affaires étranges de Vampires et de Dragons, de prophétie et de forêt mouvante… »

Mon avis

Voici un recueil qui n’est pas nouveau puisqu’il est paru chez Nestiveqnen en 2001. À l’époque (je pourrais ajouter : « dans ma folle jeunesse »), j’avais été séduit par ce concept à la fois tout simple et original (pour l’époque, toujours) : un duo de femmes détectives et magiciennes dans un univers de fantasy haut en couleurs où la magie abonde. Le volume regroupe six de leurs enquêtes, derrière une belle couverture de Sandrine Gestin.

Quelque chose comme seize ans après, j’ai relu ce recueil. Il paraît que c’est le genre de chose qu’il ne faut pas faire. Difficile d’en éluder les défauts : les maladresses de style sautent aux yeux, il y a parfois des fautes d’orthographe, l’ensemble donne l’impression d’un manuscrit pas toujours bien revu par son éditeur et d’un auteur encore débutant en dépit de plusieurs romans publiés avant ce recueil. Les tics d’écriture dénotent parfois des problèmes plus profonds, notamment dans la description des personnages (Deirdre n’en finit par d’avoir des sourires espiègles, et c’est à peu près tout) ou dans leur psychologie (leurs réactions sont parfois étranges).

Quant à l’univers de Nordhomme, on fait difficilement plus « cœur de cible » en matière de fantasy, avec ses royaumes inspirés de diverses cultures (Celtes, Grecs anciens…), ses dieux multiples vivant sur une île non loin des mortels et prompts à se quereller entre eux, ses démons, ses fées, ses dragons, ses peuples surnaturels nombreux, sa magie aux contraintes complexes rappelant un système de jeu de rôle…

Et pourtant… et pourtant ! Je dois dire qu’en dépit de ces fautes et de ces maladresses d’écriture, en dépit du côté très kitsch de l’univers… le charme opérait toujours. Je me suis repris à apprécier ces enquêtes magiques, cet univers foisonnant qui a au moins le mérite du sens du détail et de la cohérence (ainsi qu’une certaine profondeur chronologique, ce qui le rend plus évocateur) et où les lieux et les créatures merveilleux ou inquiétants sont légion. J’ai un faible particulier pour le personnage d’Harmelinde, à la fois détective, enchanteresse puissante et… mère de Deirdre, qui est son adjointe mais aussi sa fille. Les deux personnages ont des caractères bien distincts et fortement campés, ce qui conduit régulièrement à des tensions. Au fil des enquêtes, elles doivent affronter des mystères toujours plus étranges, des ruses toujours plus contournées, des entités de plus en plus puissantes et des enjeux de plus en plus vitaux.

Il m’a produit un effet comparable à celui d’un film de série B du samedi soir, ou d’un téléfilm carton-pâte porté par des acteurs chauds bouillants, ou encore d’une partie d’un de ces jeux vidéo qui ne sont pas des chefs-d’œuvre, mais pas des purges non plus, et où l’on peut passer quelques heures à castagner des squelettes, bien calé contre son coussin de chaise. C’est très premier degré, il y a des ficelles classiques, mais il y a aussi des trouvailles (à commencer par les noms des personnages et des lieux) et ça sent l’amour de la fantasy et l’amour des histoires. L’auteur fait tellement d’efforts qu’il finit par m’avoir à l’usure et que même la part la plus sévère et la plus ronchonnante de moi-même finit par concéder un : « D’accord, d’accord, c’était quand même bien sympathique… »

En plus, l’univers de Nordhomme s’est encore agrandi au fil des années, avec plusieurs cycles et recueils explorant divers continents et époques, ce qui me conduit à penser que la persévérance à bâtir un univers est l’une des qualités de Nicolas Cluzeau. Si l’on se prend au jeu, il y a de quoi en apprendre davantage sur les coins du monde évoqués en passant dans les nouvelles. Il existe d’ailleurs un autre recueil, Chroniques des Franges féeriques, qui reprend le personnage d’Harmelinde.

J’en viens à espérer une seconde édition revue et amendée de ce recueil, où l’auteur, qui a désormais beaucoup plus de publications derrière lui et s’est amélioré dans son écriture, pourrait corriger les scories de style et d’orthographe de cette première mouture. Harmelinde et Deirdre forment un beau duo de personnages, qui mériterait d’être encore mieux mis en valeur.

J’ai publié une première version de cet avis le 24 septembre 2017 sur le forum du Coin des lecteurs avant de l’étoffer un brin pour le publier ici.


Göran Tunström, « De planète en planète »

19 août 2012

Couverture du recueil "De planète en planète" de Tunström chez Actes Sud.

Référence : Göran Tunström, De planète en planète, récits traduits du suédois par Marc de Gouvernain et Lena Grumbach, Arles-Montréal, Actes Sud/Leméac, 1993. ISBN : 2-86869-995-2. (Édition originale : Det sanna livet, Stockholm, Förlag AB, 1991.)

Göran Tunström est un auteur suédois, poète et romancier (il a un article sur Wikipédia ici si ça vous dit). En France, il est surtout connu pour son roman L’Oratorio de Noël, que je n’ai pas (encore) lu. J’ai découvert cet auteur avec ce recueil de nouvelles, acheté un peu par hasard sur un coup de tête, que je n’ai pas regretté.

Le recueil regroupe six histoires assez variées, de longueurs très diverses mais souvent assez longues (une ou deux seraient presque des novellas à elles toutes seules). En gros, une moitié s’intéresse surtout aux relations familiales et au quotidien, et une autre moitié met en scène des personnages pris dans l’histoire tourmentée du XXe siècle. Partage très poreux, comme vous allez le voir. Je vais dire un mot sur chacune des nouvelles.

« Merci pour Kowalowski ». Le narrateur, un homme ordinaire, est quitté par sa femme. La période amère qui suit la séparation prend fin lorsque, par une série de coïncidences amusantes, il est amené à « se reprendre en main », comme on dit, ou plutôt à s’ouvrir aux rencontres et aux découvertes (intellectuelles, artistiques, etc.) qui se présentent, sans peur du hasard. Il redécouvre qu’il est trop resté figé dans certains aspects de lui-même et qu’il peut changer, en découvrir ou en développer d’autres : il revient à la vie. Cette atmosphère de redémarrage et de regain d’une vitalité perdue est assez savoureuse. Le titre du recueil se comprend grâce à une expression employée au détour d’une page dans ce texte : les planètes, ce sont les gens que rencontre le narrateur, chacun porteur d’un monde différent. L’autre intérêt de la nouvelle réside dans deux personnages marquants : Dagmar, une vieille dame qui éveille la sympathie, et le peintre Kowalowski, plus qu’à moitié fou pour des raisons qui se révèlent peu à peu. Rétrospectivement, ce n’est peut-être pas la meilleure nouvelle du lot (certains des rebondissements sentimentaux ont un côté facile), mais elle reste appréciable et constitue un bon texte d’ouverture pour le recueil.

« Arielle ». Un conte fantastique sombre. Je pense que si Nathalie Sarraute avait donné dans le fantastique sombre, le résultat aurait pu ressembler à ça. En l’absence de son compagnon, Anna donne naissance à une petite fille qui a des ailes. Aussitôt après on plonge dans le passé pour retracer les débuts de sa relation avec le père, Filip. Il devient assez vite évident que quelque chose ne va pas dans cette relation et que les choses risquent de ne pas très bien… bref. Le dénouement ne m’a pas surpris, mais l’intérêt du texte vient plutôt de la façon dont la composante fantastique est ancrée dans les psychologies des personnages, avec toute une réflexion sous-jacente sur les relations humaines et familiales.

« Stella ». Un texte réaliste, si l’on peut dire : il s’agit de plonger dans les pensées d’une jeune fille très mal dans sa peau, mais son réel n’est pas exactement un réel habituel (au sens conformiste du terme), et certainement pas un réel confortable. Incomprise et impitoyable aussi bien envers les adultes qu’envers les gens de son âge, Stella essaie désespérément de se tirer de l’enfermement où elle se verrouille peu à peu (mais par la faute de qui ? La sienne ? Celle des autres ? Difficile à déterminer). Encore plus sombre que le texte précédent et tout aussi doué pour évoquer les pensées des personnages et les conséquences des relations humaines sur la définition même de la réalité dans la vie quotidienne.

« Mariage fictif ». Une aventure d’un contrôleur de train suédois. La nouvelle la plus courte du recueil, la plus proche du quotidien aussi. Un brin grinçante, mais drôle.

« Petite musique de salon ». Un pianiste juif réfugié dans un petit village a échappé à la guerre, mais reste incapable de jouer depuis que le piano est associé dans ses souvenirs au jour où les Allemands ont envahi le Danemark. Poussé par le couple qui l’a recueilli à donner des cours de piano, il revient à la vie et transforme de manière inattendue le quotidien des habitants. Ce qui marque dans ce texte, c’est surtout la description de ce quotidien et de ces habitants, justement : il y a un côté Maupassant ou Flaubert dans la galerie de personnalités plantée par le texte, les disputes politiques, leur idéologie parfois douteuse, les différences de milieux sociaux et culturels ; mais Tunström est moins vache avec ses personnages et (pour une fois) l’espoir l’emporte sur les horreurs de l’Histoire.

« La Vraie Vie ». Un long récit, presque une novella. Le narrateur, en voyage en Israël, rencontre deux vieux hommes, le premier, Isaac, poussant le fauteuil roulant du second, son frère, Jakob, qui est aveugle, muet et paralysé. Poussé par le narrateur, le vieil homme raconte son histoire : celle d’un long, sinueux et terrible voyage, qui le mène d’une enfance plutôt heureuse à une quête désespérée pour rejoindre Jérusalem. Quand il commence le voyage, il a quatorze ans et son frère dix ; tous deux sont rudement éprouvés, mais, tandis que le grand frère se voit propulsé dans le rôle de père et de jeune adulte, le petit frère supporte moins bien les contretemps qui s’accumulent avant l’arrivée dans la ville promise. C’est incroyablement bien mené, poignant, plein de souffle en même temps. Cela m’a rappelé les grands récits de voyages étroitement liés aux secousses de l’Histoire, comme La Trêve de Primo Levi ou dans une moindre mesure L’Usage du monde de Bouvier : on retrouve avec beaucoup de justesse tout ce qu’un récit de voyage authentique a comme cahots, comme rebondissements inattendus, comme péripéties absurdes ou cruelles. Sauf qu’à ma connaissance il s’agit ici d’une fiction, ce qui implique une sacrée maestria de la part de l’auteur.

J’ai beaucoup apprécié ce recueil. Tunström sait concevoir des récits bien menés, bien ficelés tout en faisant oublier les ficelles la plupart du temps ; il est très doué pour rendre les détails du quotidien, les petits gestes et les impressions des personnages. En un mot, il est très doué pour faire vivre ce qu’il met en scène, conférer beaucoup d’authenticité à ses fictions tout en abordant des thèmes qui donnent à réfléchir a posteriori. J’ai hâte de voir ce que cela peut donner à l’échelle d’un roman !

Message posté sur le forum du Coin des lecteurs le 18 août 2012, retouché ensuite.