Johan Heliot, « Reconquérants »

2 avril 2018

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Référence : Johan Heliot, Reconquérants, 2e édition, Paris, Mnémos, collection de poche « Hélios », 2018 (première édition : Paris, Mnémos, collection « Icares fantasy », 2001).

Quatrième de couverture de l’éditeur pour la réédition de 2018

Et si des colons romains avaient découvert les Amériques ?

Et si, ayant perdu tout contact avec l’Europe, leurs descendants avaient bâti un nouvel empire appelé Libertas ?

Et si, quinze siècles plus tard, sous les ordres d’un consul ambitieux, le jeune Geron était enrôlé dans les troupes destinées à reconquérir leur terre originelle ?

Entre aventures palpitantes et carnet de voyage, l’auteur nous plonge au coeur d’une expédition de guerre et d’explorations d’un vieux continent métamorphosé. Geron découvrira des innombrables secrets et croisera des hydres géantes, des sylphes des canopées, ainsi que des créatures légendaires peuplant les ruines d’une Rome antédiluvienne.

Johan Heliot est né en 1970 ; son oeuvre est marquée par l’éclectisme des genres et l’inventivité littéraire. Il a publié plus de 35 romans, aussi bien pour adultes que pour les jeunes lecteurs. Avec Reconquérants, Johan Heliot confirme qu’il est le maître de l’uchronie francophone.

Un univers décalé et unique où s’entrechoquent les époques…

Mon avis

Paru initialement en 2001, Reconquérants est le deuxième roman de Johan Heliot après ses débuts remarqués en 2000 dans La Lune seule le sait. Cette réédition dans la collection de poche « Hélios » en 2018 porte la mention « édition définitive révisée par l’auteur ». A l’époque, j’avais été très intrigué par la belle couverture de Julien Delval pour la première édition, dans la regrettée collection « Icares fantasy », où l’on voyait des légionnaires romains dotés d’ailes de toile et de bois prendre position sur un îlot tandis que des dirigeables joufflus s’avançaient à l’horizon. La couverture de la seconde édition souffre à mes yeux de la comparaison avec celle de la première : elle ressemble à un zoom sur un détail d’une image plus grande, moins détaillée, plus grossière de trait et moins lisible (on comprend à peine que le légionnaire a quelque chose dans le dos et il faut avoir commencé à lire le livre pour bien comprendre ce dont il s’agit, un comble).

Je ne suis pas un grand amateur de la collection « Hélios », pas à cause de son principe (rééditer en poche dans une collection commune des romans parus chez plusieurs éditeurs de fantasy indépendants français, c’est une excellente idée) mais à cause de ses reliures rigides et anguleuses peu confortables à tenir en main et à feuilleter, et aussi de ses choix de police de caractère assez… étranges (une police sans Serif pour la lisibilité, mettons, à la rigueur, mais je trouve celle-ci vraiment froide et inhospitalière pour les yeux – oui, c’est très subjectif, je sais). Au moins ce roman-ci n’arbore plus la police différente utilisée pour les premières lignes de chaque chapitre, qui jurait complètement avec la police habituelle et rendait le tout encore plus laid à mes yeux.
Mais passons au livre lui-même, car Heliot n’est pas pour grand-chose dans ces choix éditoriaux.

Un postulat original

Reconquérants relate donc l’histoire de Romains ayant fui Rome au moment des derniers soubresauts de la guerre civile qui marque l’agonie de la République, vers la fin du Ier siècle avant J.-C. Il faut noter que je n’avais pas vraiment lu le quatrième de couverture avant de me lancer dans la lecture : j’avais en tête les couvertures des deux éditions, le titre et l’idée générale qu’il s’agissait d’une uchronie où les Romains avaient conquis l’Amérique. Le tout, ajouté à mon goût habituel pour les univers à l’antique, m’avait disposé très favorablement envers le roman.

Peut-être même un peu trop, et c’est sans doute pour cela que j’ai été finalement déçu, même si le roman possède quelques qualités.

Ma lecture a bien commencé : les premiers chapitres posent le point de divergence de l’uchronie, le départ des Romains, leur découverte d’un nouveau continent et puis l’ellipse vertigineuse de 1500 ans vers l’avenir. On se retrouve dans un supposé Moyen âge uchronique a priori complètement différent : l’inconnu complet, un vrai bonheur. Geron, le personnage principal, est plutôt sympathique, la plume de Heliot alerte et rythmée…

Mes premières déconvenues, assez bénignes, ont été amenées par les choix d’Heliot dans l’élaboration de son univers. Mille cinq cents ans sont censés s’être écoulés, les Romains côtoient les Amérindiens depuis très longtemps désormais : je m’attendais à découvrir une société hybride et exotique mêlant les civilisations latines et les cultures précolombiennes… Or voilà qu’on se retrouve devant une enfilade de termes latins décrivant des institutions, des mentalités et une langue inchangées, exactement comme dans un roman historique qui se déroulerait pendant la République romaine ! Certes, la technologie a évolué, on a droit à des flottes de dirigeables et à des soldats volants à l’aide de machines à vapeur. Certes, Libertas n’est pas Rome, et quelques allusions montrent que ce « nouveau » régime a ses propres buts et ses propres défauts, qui deviennent vite criants. Mais tout cela reste étonnamment maigre à côté de la reconstitution scrupuleuse d’une civilisation encore terriblement semblable à la Rome antique (il y a même des notes de bas de page qui pourraient sortir tout droit d’un manuel d’histoire romaine). Quant aux indigènes, ils semblent se faire opprimer depuis 1500 ans ou pas beaucoup moins, mais rien de particulier n’est arrivé depuis la conquête. De ce point de vue, Libertas est calquée sur les États esclavagistes du Sud des États-Unis aux XVIIIe-XIXe siècles, sauf que l’oppression y était vieille de quelques siècles à peine, et ça bougeait déjà beaucoup plus que ça. Vous l’aurez compris, j’ai eu un gros problème de vraisemblance avec la chronologie interne de cette uchronie, bien trop proche de la vraie Rome antique à mon goût.

Cela ne restait pas très gênant : j’ai poursuivi tranquillement ma lecture. Le récit expose assez vite les travers de Libertas, dont on pressent l’aspect dictatorial et oppressant. L’intrigue suit Geron et ses amis lorsqu’ils se retrouvent engagés dans l’armée de Reconquête sous le commandement de Marcus Salveris, puis embarquent pour le vieux continent. Le récit enchaîne divers clichés de récit initiatique (« vous êtes dans la légion, maintenant ! ») de façon assez convenue et un peu maigre. L’intrigue redevient beaucoup plus imprévisible et originale une fois que l’armée commence à découvrir ce qu’est devenue l’Europe pendant tout ce temps. Avec un paradoxe étonnant : Heliot pose un postulat uchronique déjà très original en lui-même, celui d’une Rome qui aurait pris contact avec les cultures précolombiennes 1500 ans avant Christophe Colomb, mais au lieu de l’exploiter de façon approfondie, ce qui aurait suffi à faire un roman, il n’en pose que quelques grandes lignes assez trapues pour aussitôt abandonner son Amérique alternative au profit d’une exploration de l’Europe médiévale.

À vrai dire, j’étais si intéressé par le point de départ de l’intrigue que j’ai été un peu surpris et déçu de devoir laisser si vite cette Amérique uchronique qu’on commençait à peine à découvrir autour des personnages. Qu’avait donc l’Europe de si intéressant à proposer dans cette uchronie ? C’est sans doute ici le moment le plus intéressant du roman : en quelque scènes, Heliot déjoue entièrement les attentes et met en scène un vieux continent très éloigné de ce à quoi on aurait pu s’attendre. Si vous redoutez de retomber sur un Moyen âge ouest-européen à base de chevaliers en armure, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas du tout ce qui vous attend. Original et imprévisible, l’univers du roman l’est certes par rapport à son début qui laissait attendre une fantasy uchronique très proche du roman historique, avec simplement une touche de steampunk. La suite passe de plus en plus du côté de l’imaginaire décomplexé.

Un problème de style

C’est à peu près à ce point du livre que j’ai commencé à rencontrer quelques problèmes avec le style de Heliot. Quoique très capable de poser une intrigue et de retenir l’attention pour la développer à sa guise, l’auteur ne maîtrise pas tout à fait les registres de langage, ou alors il a des goûts étranges pour ce qui est de les manier. Dans un style général de récit à la 3e personne au passé, très classique dans un roman d’aventure, des descriptions au style général soutenu se voient ponctués de mots et d’expressions beaucoup plus familières, avec même de petites blagues ou des exclamations faisant penser à des récits pour enfants ou à des traits d’esprits d’article de journal. Si ce registre plus relâché est tout à fait à sa place dans la bouche d’un personnage (dans les chapitres où Geron écrit son journal de voyage, par exemple), il semble moins contrôlé et moins le bienvenu dans les narrations à la 3e personne, surtout dans les passages où l’auteur semblait vouloir installer une ambiance plus sérieuse voire inquiétante deux lignes plus haut. Le procédé est récurrent en fin de chapitre : une pensée de Geron est présentée sous la forme d’une exclamation qui casse l’atmosphère dramatique du moment en donnant l’impression que toute l’aventure du jeune homme n’est qu’une plaisante attraction certes un peu mouvementée mais plus drôle qu’autre chose (« J’avalai mon deuxième verre d’infusion tout en me demandant quelles surprises la nuit nous réservait encore ! »). J’ai été assez gêné par ces exclamations, derrière lesquelles j’avais l’impression d’entrevoir l’auteur en train de se taper sur la cuisse en se répétant « Qu’est-ce que je m’amuse ! », alors même que ses personnages se trouvent souvent dans des situations en théorie tout sauf amusantes.

S’ajoutent à cela des titres de chapitres faits parfois de jeux de mots alors même que leur contenu est beaucoup plus sombre (ainsi le début du voyage de Reconquête s’intitule-t-il « La croisière, sa muse… »). Des références plus ou moins subtiles à d’autres auteurs sont insérées ici et là, et je n’ai rien contre, sauf quand elles sont aberrantes au vu du contexte, ce qui est trop souvent le cas. Exemple dès la page 14 au début du chapitre 2 : « C’était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d’Emil Karr » : on reconnaît une réécriture biscornue de l’incipit de Salammbô de Flaubert, bizarrement appliquée ici à une ville romaine… Fallait-il aller jusqu’à soumettre aux contraintes d’un tel calembour le choix de trois noms propres récurrents de l’univers du roman ? Dans un roman entièrement humoristique, pourquoi pas, mais là, ça me paraît un peu trop capillotracté. J’ai croisé aussi, à au moins deux occasions, une reprise telle quelle de l’expression « emmanché d’un long cou », tout droit sortie d’une fable de La Fontaine, dans un contexte qui n’avait rien à voir. Ces références trop visibles et pas toujours très à propos m’ont gêné parce qu’elles créent des ruptures de ton mal contrôlées qui cassent l’ambiance.

Dans le même temps, je suis tombé ici ou là sur un archaïsme (par exemple l’adjectif « emmanché » dont je parlais à l’instant, ou encore le verbe « choir ») dont je me demandais bien ce qu’il venait faire là, puisque le choix d’un tel mot ne semblait pas dicté par un quelconque choix d’écriture pour poser ou entretenir une ambiance ou encore pour attirer l’attention sur quelque chose, mais faisait penser à une franche maladresse.
Quant aux descriptions, elles sont inégalement soignées. Si certains passages ont fait l’objet d’un soin visible, bien des scènes sont posées, déroulées et bouclées comme à la hâte, sans prendre le temps de livrer à l’imagination quelque chose d’un minimum évocateur. C’est comme si l’auteur se dépêchait de finir d’écrire avant d’aller attraper un train. De quoi me demander si le roman a été écrit dans des délais serrés : cela expliquerait des choses.

Le vocabulaire employé n’est pas excessivement restreint, mais il m’a laissé quelque peu sur ma faim, tant je sentais que Heliot avait voulu faire des recherches pour l’enrichir, mais s’était contenté d’un ou deux mots sans tirer pleinement profit de sa documentation. En témoignent les scènes situées à bord des dirigeables de Libertas, où le terme technique « ralingue » revient très souvent, mais étonnamment seul de son espèce, alors qu’utiliser un vocabulaire maritime plus ample (sans tomber dans l’obscurité pour autant) était tout à fait possible. Des tics de style apparaissent aussi de chapitre en chapitre, par exemple l’expression « sevré d’action », qui ne me paraît pas très heureuse et que j’ai retrouvée régulièrement, y compris à des endroits où l’auteur semble vouloir dire l’inverse de ce qu’il veut dire (un personnage « sevré d’action » a normalement eu son content d’action et n’a plus envie de courir ou de combattre, mais l’expression était quelquefois utilisée pour un personnage sur le point de se jeter dans une bataille).

« Je pourrais mettre un personnage féminin fort, par exemple à la fois sexy et puissante… »

Un autre élément m’a fait tiquer. Jusqu’à sa moitié environ, le roman comprend exclusivement des personnages masculins, avec une majorité croissante de militaires pas bien subtils. Je me suis surpris à regretter un peu le manque de personnages féminins. Lorsqu’il en est entré un en scène, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un cliché ambulant : Erin est l’archétype du personnage féminin de roman d’aventure suranné, belle, ultra-sexualisée, rusée et n’hésitant naturellement pas à jouer de ses charmes pour arriver à ses fins… et, tout aussi naturellement, il ne se passe pas cinquante pages avant qu’elle finisse dans les bras du principal personnage masculin. Elle est qualifiée sans surprise de « féline » ou comparée à un chat et, au moment des combats finaux, quand elle frappe un légionnaire, c’est incontournablement à l’entrejambe. C’est cliché au possible, ça essaie d’être féministe de la façon la plus maladroite qui soit au point que ça en redevient plus sexiste que jamais… et on cherchera en vain un deuxième personnage féminin dans tout le livre. J’ai régulièrement soupiré.

De l’uchronie documentée au pulp décomplexé

Plus le roman avance, plus l’aventure prend un aspect « pulp », ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. C’est une direction possible, bien que cela paraisse assez peu cohérent par rapport aux premiers chapitres qui laissaient attendre un univers fortement documenté et des écarts plus délicatement négociés par rapport au monde réel.

Il s’avère que l’univers de Reconquérants est taillé à coups de serpe, ou à coups de gourdin, si vous préférez. De la mosaïque complexe de royaumes du Moyen âge européen réel, soit il ne reste rien dans cette uchronie, soit on n’en saura pas grand-chose : le vieux continent se résume à trois factions en présence et guère plus de peuples, et les quelques personnages mentionnés sont tous des célébrités de cette période de l’Histoire. Tout ça est vraiment tracé à gros traits et n’échappe pas toujours aux clichés. Cela me semble comparable à un film d’aventure de série B sympathique et sans prétention, mais, contrairement aux ambitions du quatrième de couverture, ça ne peut pas prétendre faire de Heliot le « maître de l’uchronie francophone ». Même l’univers du premier tome du Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti (pourtant pas exactement avare en clichés, notamment aussi avec ses personnages féminins, d’ailleurs) peut se targuer d’être plus fouillé.

Quant à l’intrigue, elle subit peu après la moité du roman deux grandes révélations qui la font avancer à grands sauts dignes d’un rodéo d’auteur sauvage désireux de lâcher son lecteur en cours de route. L’explication des étranges visions de Geron laisse entrevoir des enjeux insoupçonnés qui sont avalés en quelques lignes par Geron lui-même avec une facilité déconcertante, mais qui risquent d’interloquer un peu plus le lectorat de Heliot. Et quand, un peu plus tard, sont dévoilés les véritables tenants et aboutissants de la Reconquête et le projet de Marcus Salveris, j’ai pour la deuxième fois eu l’impression que le roman virait à 180 degrés sans que rien n’ait préparé la révélation et sans que rien ne soit fait pour maintenir un semblant de cohérence dans l’univers et l’intrigue.

Comme souvent dans ces cas-là, j’ai commencé à me poser des questions sur l’univers et sur sa cohérence, et à me rendre compte qu’il y a dans sa conception des béances assez frustrantes. Sans parler des réactions de Geron, décidément très doué pour accepter les révélations les plus bouleversantes sans broncher.

Si j’ajoute que la première de ces révélations laisse attendre une intrigue basculant plutôt du côté de la SF tandis que la seconde relève très franchement de la sword & sorcery, on comprendra encore mieux que j’aie été quelque peu déboussolé. Sur le principe, je n’ai rien contre les univers originaux, et j’ai été assez surpris, amusé et intéressé pour continuer ma lecture jusqu’au bout en dépit des problèmes liés au style et aux personnages. Mais j’ai tout de même trouvé que tout ça manquait de maîtrise dans le tissage des fils de l’intrigue, et que l’ensemble donnait un peu trop l’impression de partir dans le grand n’importe quoi.

Et Heliot ne fait rien pour combattre cette impression. Un peu plus loin, l’allusion intertextuelle à un collègue écrivain de fantasy par le biais d’un personnage de marin (dont le nom transpose de façon assez transparente celui d’Ugo Bellagamba) m’a donné l’impression d’une histoire qui se changeait peu à peu en doux délire avec des blagues destinées aux copains, et le tout m’a assez « sorti » de l’univers. J’ai poursuivi ma lecture comme devant un manuel de jeu de rôle sur table à l’univers ouvertement mal ficelé et sans complexe. C’est malheureusement l’impression que donnent les péripéties accumulées à la fin : une surenchère de spectacle où le style de l’auteur ne brille pas par sa maîtrise, et qui n’est pas ennuyeuse, si on a une bonne tolérance aux clichés, ce qui n’est hélas plus mon cas.

Je me suis presque forcé à finir le roman, et, une fois le livre refermé, je me suis dit que j’étais sûrement trop sévère avec lui, peut-être parce que je m’en étais fait ma propre image à partir de la couverture de la première édition depuis toutes ces années et que j’en attendais trop, sans pourtant avoir la moindre idée de ce qu’il pouvait bien raconter. Encore une fois, l’univers contient de bonnes idées, l’intrigue n’est pas avare en surprises et en révélations. Mais tout cela me laisse une impression de brouillon mal maîtrisé, aussi bien dans l’élaboration de l’univers que dans la structuration de l’intrigue et dans l’écriture proprement dite. Des défauts de jeunesse, sans doute, et je ne doute pas que Heliot se soit amélioré depuis en accumulant de l’expérience en tant qu’écrivain. Mais le fait est qu’à mes yeux ce roman a mal vieilli.

Je me demande avec curiosité ce que Heliot a pu y changer depuis la première édition, dix-sept ans après. Je pense qu’il aurait aussi bien pu laisser son texte tel quel, ou bien écrire un autre roman uchronique sur le même principe mais en repartant de zéro, car ce texte-ci souffre de trop de problèmes pour être raccommodé facilement à la correction.

Bref… Si vous aimez l’aventure « pulp » décomplexée, les révélations ahurissantes qui s’enchaînent et les univers taillés à grands traits, vous ne craindrez rien à lire ce roman. Si vous préférez les uchronies plus documentées et plus subtiles, vous risquez d’aller à la rencontre d’une déconvenue. L’essentiel est d’être prévenu ! De mon côté, j’attendrai un peu avant de redonner sa chance à Heliot, et je choisirai de préférence un roman « de sa maturité » plutôt qu’un roman « de jeunesse » comme Reconquérants, en espérant que sa plume a eu le temps de s’améliorer dans l’intervalle. Le plus frustrant pour moi dans cette lecture était d’avoir conscience que le roman contenait toutes sortes d’idées originales ou du moins sympathiques, et qu’il y avait moyen de pondre quelque chose de réussi… mais le mélange n’a pas pris pour moi. Une autre fois, sans doute.

J’ai publié d’abord cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er avril 2018 avant de l’étoffer encore pour publication ici.

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[Film] « La Colère des Titans », de Jonathan Liebesman

19 juillet 2012

Affiche du film "La Colère des Titans", représentant Persée au premier plan, et, à l'arrière-plan, des humanoïdes monstrueux à six bras armés d'épées.Message posté sur le forum du site Elbakin le 11 avril 2012.

Vu hier. Bon… j’y allais en m’attendant vraiment au pire, et du coup j’ai plutôt passé un bon moment, même si ça s’oublie dès la porte de sortie passée.

Sur le plan des effets spéciaux et des scènes d’action, c’est globalement mieux que le premier, les monstres et les décors sont soignés et la réalisation met mieux les effets spéciaux en valeur, notamment dans la scène finale. Du coup on peut y aller en mode « Just Here For Godzilla ». (Quoique, si je devais conseiller un film à aller voir purement pour les effets spéciaux en ce moment, ce serait plutôt John Carter, c’est plus joli…)

Petites déceptions toutefois sur ce plan-là :

[spoiler]– Le minotaure est très laid. C’est un démon cornu, pas un homme-taureau.

– Cronos n’a pas la moindre personnalité, c’est un gros truc en lave inexpressif. Quand on a connu le Cronos de la BD Le Fléau des dieux, celui-ci fait très pâle figure. Encore une fois, je ne peux pas m’empêcher de penser à l’Hercule de Disney avec ses titans « élémentaires » gros et bêtes.[/spoiler]

Du côté de l’histoire, ça reste du très léger, avec des trous énormes dans le scénario, mais c’est un peu meilleur que le premier et ça se laisse regarder. L’avantage (et l’inconvénient), c’est que le film garde en gros le même esprit que le premier, c’est-à-dire qu’il ne se prend pas vraiment au sérieux. C’est un avantage parce que ça évite le sérieux-hollywoodien-bas-du-front qui est si agaçant dans d’autres films, et ça sauve le résultat de la nanarditude absolue. Mais c’est aussi un inconvénient parce que le résultat n’a aucune grandeur épique. Ça n’essaie même pas d’installer une grandeur épique quelconque, à vrai dire (on est à mille lieues des Immortels). C’est un peu comme le premier, ça me fait penser à un compte rendu de partie de jeu de rôle mythologique, juste avec un gros budget. Selon les avis, ce sera un moment sympa oubliable ou bien un navet (plus qu’un nanar, c’est-à-dire pas assez drôle pour être regardé en tant que nanar).

Si on a vu le premier, on voit que la suite tire quand même vaguement parti du fait d’être une suite, ce qui donne mécaniquement un tout petit peu d’épaisseur supplémentaire aux personnages. Bon, ça ne va vraiment pas loin, mais ça creuse quand même un poil l’histoire du cosmos mise en place par le premier pour justifier les divers retournements d’alliances entre divinités, et puis on retrouve Hélios (le fils de Persée).

Gros avantage : ce n’est pas trop long. Plus long que ça pour un film comme ça, ça aurait été barbant. Là, il y a deux-trois longueurs, mais globalement ça va.

Ce que j’ai apprécié, c’est qu’il y a plus de rapports avec la vraie mythologie que dans le premier – mais toujours sur le mode « joujoux & réécritures » (d’autant qu’ici ce n’est plus l’adaptation d’un mythe antique précis, on bascule vraiment dans la fantasy mythologique – ce qui me convient limite mieux). Mais disons que si on connaît un peu la mythologie, il y a de quoi s’amuser avec quelques petits trucs pas mal réussis :

[spoiler]- Arès est vraiment tel qu’on l’imagine.

– Les Cyclopes et Héphaistos apparaissent dans des rôles globalement proches de leur vrai rôle dans les mythes antiques.

– La façon dont Héphaistos est introduit est amusante (il est présenté comme « the Fallen », ce qui est techniquement vrai puisque, enfant, il a été balancé du haut de l’Olympe par Zeus). Et sa personnalité un peu barrée n’est pas une invention absurde.

– Tout le côté « les dieux risquent de mourir » est bien sûr totalement copié sur plein d’autres trucs, mais n’est pas mal ficelé dans le scénario et rend notamment Hadès plus intéressant.

– La scène où Zeus et Hadès se tapent sur l’épaule en évoquant leur folle jeunesse de titanomaques avant de retourner jeter leurs derniers pouvoirs dans la baston m’a fait sourire.[/spoiler]

Il y a évidemment des choses qui sortent de nulle part avec des résultats aléatoires :

[spoiler]– Agénor. Le personnage en soi, pourquoi pas, mais pourquoi l’appeler Agénor ? Il n’a rien à voir avec le vrai Agénor, à part d’être le fils de Poséidon (et en plus c’est gênant parce qu’en vrai Agénor est supposé être le père d’Io et on avait une Io dans le Choc des titans, donc ça embrouille tout). Il ressemble beaucoup plus à un genre d’Ulysse (en étant méchant avec Ulysse).

– Situer les forges d’Héphaistos sur  »île de jesaisplusquoi. Ils avaient peur de laisser les forges d’Héphaistos là où elles sont normalement ? Enfin bon c’est pas le plus grave, ça justifie le rôle d’Agénor.

– La lance de Trium. Et la Gorgone elle met le chocolat dans le papier d’alu. Franchement, ils auraient dû aller jusqu’au bout et appeler ça la Triforce, ça aurait évité ce nul nom de « lance de Truc-qui-veut-dire-trois ». (Et naturellement ça ne correspond à rien dans la mythologie grecque antique non plus.)[/spoiler]

Et si on a vu le vrai Choc des titans, celui de 81, il y a un caméo marrant (avec une allusion mieux faite que dans le Choc des titans 2010), à savoir, pour l’anecdote :

[spoiler]une autre apparition de Bubo conjuguée à celle d’Héphaistos, qui fabrique Bubo dans le Choc des titans de 1981.[/spoiler]

Au chapitre des reproches, comme je l’ai dit, le scénario est bourré d’invraisemblances et de trous gros comme ça. Et en plus, il manque cruellement d’originalité : si vous avez vu Les Immortels, vous retrouverez de GROSSES ressemblances dans le scénario et même plusieurs scènes… sauf qu’à tout prendre je préfère encore Les Immortels, plus audacieux visuellement et plus habiles dans sa réappropriation de la mythologie (quoique plus nanardesque pour les mêmes raisons de 300, à savoir à la fois ultra-violent et terrrrrrriblement bas du front). Ajoutons à ça des allusions à  Star Wars qui servent à rien, une tendance à copier Le Seigneur des Anneaux dans la réalisation… et j’ai dû en manquer.

Pitié, pour les prochains, laissez ces pauvres titans tranquilles et prenez enfin un autre thème. Les mythologies sont assez riches pour ça…

Les acteurs font leur boulot, je n’ai rien remarqué de trop horrible. J’ai découvert les deuxième et troisième expressions faciales possibles de Sam Worthington, ce qui fait déjà trois fois plus que dans le premier. Ce n’est franchement pas désagréable d’avoir Liam Neeson et Ralph Fiennes à l’écran, on sent qu’ils s’amusent mais c’est communicatif. Même Andromède fait des jolis sourires (et dirige des bataillons, aussi – ça sert à rien mais bon voilà, il y a un personnage féminin dans le film qui fait des trucs vaguement classes : c’est vraiment pour l’alibi).

La musique fait son boulot pas trop mal, à vue d’oreilles.

Conclusion : légèrement mieux que le premier, ça bâtit un peu un univers autour, c’est meilleur en effets spéciaux et en réalisation. Mais ça reste trèèèès léger et popcornesque. Ça ne fait réfléchir à à peu près rien, ça n’a pas de souffle épique, ça n’est même pas vraiment une aventure prenante. Dispensable, sauf si ça vous fait vraiment triper de voir de la mythologie sur grand écran (c’est mon cas).

(Et si vous voulez voir une aventure prenante, un univers cohérent, un scénario mieux foutu et qui fait au moins réfléchir et rêver un brin plus, il y a toujours John Carter, mais je ne suis pas objectif.)

EDIT le 24 juin 2013 : des visiteurs aboutissent régulièrement à mon blog en cherchant « lance de Trium« . À leur attention : 1) Oui, c’est bien dans La Colère des titans qu’il est question de cet objet. 2) Non, il ne correspond à rien dans les mythologies antiques, c’est une pure invention qui fait plus penser à Zelda qu’autre chose. (Pour le coup je trouve cette invention ratée, cet objet ne ressemble à rien et a vraiment l’air d’être là pour les besoins du scénario à un instant t. Quand on sait à quel point la vraie mythologie grecque antique regorge d’objets intéressants et de lieux extraordinaires, on se dit qu’il y a comme un potentiel gâché dans cette affaire…)


[Film] « Centurion », de Neil Marshall

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 13 juillet 2010.

Je reviens de voir Centurion, de Neil Marshall (en 2D). Le monsieur avait fait le film The Descent, et était donc surtout connu dans la catégorie horreur/action, semble-t-il. La bande-annonce laissait espérer le meilleur comme le pire. Avec ça, très très peu de promo autour du film, je n’en ai entendu parler que parce que j’ouvre l’oeil sur les sorties de péplums.
Et en fait, ce film est… bon !  Par rapport à d’autres péplums que j’ai vus récemment, surtout des grosses machines du genre Troie ou Le Choc des titans, il s’en tire très bien (avec un budget nettement plus bas, je suppose), et n’a rien à leur envier en subtilité – ce serait presque plutôt le contraire.
Un mot sur l’histoire : quelque part au IIe s. ap. J.C., les Romains ont changé l’Angleterre en une province d’empire, mais ont fort à faire avec les Pictes (ceux qui se peignent en bleu). Le personnage principal, Quintus Dias, est un centurion de l’armée romaine stationné dans une garnison locale. Lorsque la garnison est attaquée et saccagée par les Pictes, il est capturé par eux parce qu’il sait parler leur langue. Il finit par s’évader et par rejoindre la 9ème légion, qui a été chargée entre temps de lancer une attaque décisive contre les Pictes. Malheureusement, la bataille ne tourne pas exactement comme prévu, et Quintus Dias se retrouve à la tête d’une poignée d’hommes, en plein territoire barbare.
Difficile d’en raconter davantage sans dévoiler les rebondissements de l’intrigue. En termes d’exactitude historique, il y a quelques libertés, comme dans tous les péplums ; concernant les Pictes, je ne connais pas assez le sujet pour savoir. Mais (c’est le principal) l’ensemble est crédible, et tout sauf manichéen. Les Pictes sont certes l’ennemi par excellence, mais ils ont des raisons d’en vouloir aux Romains, qui ne sont pas blancs-bleus non plus – le film contient une véritable réflexion politique qui prend tout son sens vers la fin.

(spoiler) Autant, au début du film, tous les personnages sont galvanisés dans leur volonté de servir Rome, autant ils se rendent compte progressivement qu’ils ont été abandonnés, voire même, à la toute fin, que les généraux n’ont pas vraiment intérêt à laisser vivre les survivants de la 9e légion ! (/spoiler)

En dehors de cela, c’est un film d’aventure et d’action très honorable, qui prend rapidement la forme d’une chasse à l’homme où les Romains ont le dessous, et où il s’agit avant tout de survivre et de rentrer chez soi. Les scènes d’action et de combat sont fréquentes et pas propres, mais elles ne remplacent pas le scénario et la violence n’est ni gratuite, ni complaisante, ni esthétisée (rien à voir avec 300 par exemple). Les Pictes sont campés en guerriers farouches, et la chasseresse Etain fait un Grand Méchant particulièrement réussi, avec un côté « Princesse Mononoke maléfique ». Si Olga Kurylenko ne fournit pas à Etain un registre d’expression ahurissant de subtilité (je ne sais pas si le rôle s’y prêtait énormément), Michael Fassbender joue très bien et campe un Quintus Dias qui a tout d’un bon héros hollywoodien et qui ne manque pas d’une certaine classe (en plus il est beau).
La réalisation est plutôt bonne, les scènes d’action sont confuses quand c’est confus (i.e. un gros massacre) et lisibles quand il le faut (en particulier vers la fin). Les paysages et les décors sont très réussis, il y a vraiment de belles images, et la musique d’Ilan Eshkeri (qui avait fait celle de Kick Ass, semble-t-il) fait bien son travail. Le seul truc que je n’ai pas aimé sur le plan esthétique, ce sont les génériques visiblement taillés pour la 3D et qui sont plus kitsch qu’autre chose, mais le film lui-même, heureusement, n’a pas recours à des facilités de ce genre.
L’ensemble m’a surpris en bien, et m’a fait penser, pour l’histoire et l’atmosphère, à un bon Thorgal, ou à la nouvelle de Janua Vera de Jaworski qui met en scène des « barbares ». Du coup, je regrette que ce film n’ait pas eu droit à plus de promotion, parce qu’il en vaut largement la peine. Dire qu’à Paris il passait dans trois salles, en première semaine ! Il n’y a plus qu’à espérer que le bouche à oreille joue en sa faveur et qu’il fasse une bonne carrière en DVD, parce qu’à mon sens il le mérite largement.


[Film] « Le Choc des titans », Louis Leterrier

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 9 avril 2010.

Or donc j’ai vu le film hier soir, en VO et en 2D. J’avais pris la précaution de ne pas trop m’emballer et de partir sans attente particulière, pour ne pas être trop déçu au cas où, et j’ai bien fait. J’ai passé un bon moment, mais mon avis global reste : pas mal, mais peut mieux faire.

Ce que j’ai bien aimé :
– c’est ENFIN un vrai péplum mythologique. Entre Troie et son adaptation pseudo-historique privée de merveilleux et 300 avec son look de Léonidas au pays des Duke Nukem qui remplaçait tout par des zombies et des piercings, ça fait combien de temps qu’on avait pas eu ça ? Enfin quelqu’un qui ose ressusciter le genre ! Enfin des bonnes vieilles créatures mythologiques et des dieux à l’écran ! Youpi !

– visuellement, c’est beau. Les décors, costumes, dieux, monstres, etc. sont bien faits. Il y a des plans vraiment superbes, notamment la ville d’Argos, et des paysages bien choisis. La qualité globale des effets spéciaux est là. Les dieux sont kitsch, mais ils sont objectivement très durs à représenter à l’écran, et Leterrier a le mérite de s’y être essayé franchement (contrairement à ce lâcheur pseudo-historicisant de Wolfgang Petersen avec Troie). Et le résultat n’est pas si mal, c’est une vision des dieux très au goût du jour : des dieux en armure, puissants et très conscients de l’être – l’ensemble a un côté très comic (et m’a fait penser au Fléau des dieux, aussi). On peut aimer ou non, personnellement je trouve que ça ne rend pas si mal.
– ce n’est heureusement pas *juste* une guerre entre les humains et les dieux, c’est un peu plus subtil que ça. Il y a beaucoup de trucs dans le film qui ne sont pas subtils, mais là ça va. J’ai eu les mêmes craintes que Roland Vartogue quand j’ai vu les bandes-annonces : « encore un film qui plaque un affrontement hommes/dieux sur la mythologie grecque ». En fait, non : sans dévoiler le détail du scénario, tous les dieux ne sont pas méchants, et Persée ne fait pas *que* lutter contre « les dieux » (il est surtout fâché contre un, en fait). Et le cours du film apporte quelques nuances. Le Grand Méchant du film est certes Hadès, et, certes, l’histoire selon laquelle il a été « arnaqué » par Zeus ne correspond à rien. Mais ce n’est pas si choquant, dans la mesure où :
1) même si ça ne va jamais aussi loin, Hadès est tout sauf une divinité sympathique dans la mythologie (en fait on le voit assez peu, sauf quand il enlève Perséphone, mais il est très craint, comme tout ce qui touche aux Enfers), et accessoirement, les disputes entre les « trois frères » Zeus/Poséidon/Hadès existent, on voit notamment des accrochages entre Zeus et Poséidon dans l’Iliade, donc Hadès pourquoi pas ?
2) si on revient sur ce qui se fait en récits mythologiques de nos jours, c’est quand même une tendance lourde de faire soit d’Hadès, soit des Titans (soit des deux) les méchants de l’histoire. En l’occurrence, on est complètement dans la lignée de l’Hercule de Disney ^^

– le film est très enlevé, les péripéties s’enchaînent vite, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Ce qui explique aussi que tout soit plié en moins de deux heures. Ça contribue en partie à sauver le film de ses défauts, parce que si ça avait duré plus longtemps, on se serait ennuyé, sans aucun doute possible…
– le film est un remake qui s’assume, c’est-à-dire qu’il y a une ou deux allusions au premier film qui sont plutôt sympathiques (j’en ai repéré une, la plus évidente, mais il y en a peut-être d’autres, je n’ai pas eu le temps de revoir l’ancien en entier avant d’aller voir le remake). De même, le scénario est repris du premier, mais apporte son lot de nouveautés plutôt intéressantes. Bref, c’est un remake qui contient une part d’hommage et qui n’ignore pas superbement son prédécesseur : plutôt élégant de la part de Leterrier.

(Spoiler) L’allusion : quand Persée tombe sur la chouette mécanique parmi l’équipement des soldats d’Argos. Un instant j’ai même cru qu’ils allaient vraiment utiliser ce personnage, dommage ! (/spoiler)

Les modifications :
– tout l’épisode des scorpions a été très amplifié et nuancé par rapport au premier film, où, dans mon souvenir en tout cas, il se résumait à « faire apparaître deux gros scorpions qui essaient de tuer Persée, qui les tue, et c’est tout ». Ici, outre que la naissance des scorpions est bien amenée (la main tranchée et les gouttes de sang), ils jouent un rôle plus nuancé grâce à l’intervention des djinns, qui n’étaient pas dans le premier film si je ne me trompe, et qui sont l’occasion d’un petit cross-over mythologique assez sympathique (très politiquement correct, les « Orientaux qui en fait sont nos alliés », certes, mais ça change agréablement de 300).
– en revanche, il me semble qu’Io est un ajout pur et simple, puisque dans mon souvenir c’est Athéna qui jouait un rôle équivalent dans le premier film (d’où la chouette mécanique). Ce changement-là ne s’imposait pas et il dessert le scénario plus qu’autre chose – dommage.

Ce que j’ai pas aimé :
– la musique est, heu, basique, pas subtile du tout, à base de « broum broum » (et de petites flûtes dans les scènes émouvantes). On a évité le « yaryaryar tribal plaintif » de Troie qui donne envie de mettre des baffes, mais quand même, ça ne dépasse pas le minimum syndical. Dommage.
– Sam Worthington est *snif* mauvais 😦 Dans Avatar ça ne se voyait pas, mais là, ça ne pardonne pas. Ce type est aussi peu expressif que Charon (et encore).

(Spoiler) Il est victime du tic qui consiste, pour essayer de rendre une réplique crédible, à hocher la scène en fronçant les sourcils d’un air déterminé. C’est juste mauvais (mais très hollywoodien). Autre exemple, la scène où il voit Pégase pour la première fois : il devrait au moins essayer d’avoir l’air étonné, je ne sais pas, moi, un cheval avec des ailes, ça ne se voit pas tous les jours, surtout quand on est pêcheur – mais non. (/spoiler)

– la réalisation est très inégale, parfois très brouillonne. Certaines scènes de bastons sont beaucoup trop confuses, ça va à toute vitesse, on ne comprend pas forcément tous les enchaînements et on n’a pas toujours le temps de profiter des effets spéciaux. D’autres scènes tombent complètement à plat :

(spoiler) l’entrée en scène de Pégase, par exemple. (/spoiler)

Heureusement, les scènes les plus importantes (en particulier le Kraken) restent soignées.
– les dialogues sont affreusement… je ne sais pas, hollywoodiens (mais du mauvais Hollywood). On ne compte pas les phrases à l’emporte-pièce sur le destin, le courage, etc., les petites phrases taillées comme des « répliques qui font classe » (sauf qu’en fait non), les harangues ratées, et certaines scènes sont simplement navrantes : (spoiler) la harangue avant l’entrée dans la tanière de Méduse, la mort d’Io… (/spoiler)

– Io (Gemma Arterton, d’ailleurs mignonne comme tout) doit porter à peu près un coup au combat pendant tout le film et se cantonne ensuite à un rôle de vague conseillère sentimentale. Pour la touche de féminité au sein du groupe d’aventuriers, on repassera…
– on ne voit pas assez Nicholas Hoult (une vraie bombe sexuelle en jeune étudiant dans A Single Man, et ici dans le rôle d’Eusabios) !

Ce qui est à double tranchant :
– contrairement à ses prédécesseurs néo-péplumesques, ce Choc des Titans ne se prend pas complètement au sérieux. Il y a pas mal d’humour, qui marche plus ou moins bien selon les séquences (ex. les deux chasseurs de monstres deviennent un peu lourdingues sur la fin, heureusement on les voit assez peu), mais surtout l’ensemble a un aspect très ludique, Leterrier s’amuse avec son histoire et ses personnages et y prend plaisir – ça se voit, et c’est assez communicatif. J’ai eu parfois l’impression d’être devant une gigantesque bonne vieille partie de jeu de rôle filmée, qui me donnait envie de sortir mes dés et mes feuilles de persos et d’aller jouer la suite entre amis. L’inconvénient, c’est que le film y perd en élégance et en « standing », et que cette composante d’autodérision tire l’ensemble vers la série B de luxe plutôt que vers la « grande épopée impressionnante » que recherchait le premier Choc.
– le générique de fin, très drôle mais horriblement kitsch.

Bref, un bon moment, et un péplum amusant, une fois qu’on le replace dans le contexte du genre et de ce qu’on peut en attendre ces temps-ci ; mais ce n’est pas le grand film que j’espérais, et il aurait été possible de faire nettement mieux sans trop de difficultés (ne serait-ce qu’en soignant un peu plus la mise en scène, en virant les infidélités mythologiques les plus inutiles, et en engageant un meilleur compositeur pour la BO). Mais le film a le mérite d’exister : il n’y a plus qu’à espérer qu’il aura assez de succès pour convaincre d’autres réalisateurs de faire revivre le genre.

L’affiche du premier « Choc des Titans », celui de Desmond Davis, en 1981.