Jack London, « La Peste écarlate »

29 octobre 2018

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Référence : Jack London, La Peste écarlate, Paris, J’ai lu, collection « Librio 2 euros », 2018 (première parution : The Scarlet Plague, New York, MacMillan, 1912).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un vieillard déambule dans la baie de San Francisco en compagnie de ses petits-enfants. Vêtus de peaux de bêtes, ils chassent pour se nourrir, se réchauffent autour du feu et se protègent des ours ou des loups grâce à l’arc et à la fronde. Nous sommes en 2073. Il y a soixante ans, une terrifiante maladie, la Peste Écarlate, a ravagé l’humanité. Les rares survivants, retournés à l’état de nature, se sont réunis en tribus sans passé ni culture. Le grand-père, ancien professeur, se souvient du monde d’avant l’épidémie : mais comment le raconter à Edwin, Hou-Hou et Bec-de-Lièvre, ces petits sauvages qui ne savent ni lire ni compter ? »

Mon avis

Voici un court roman qui relève d’un genre inattendu de la part de Jack London. Je ne le connaissais (comme beaucoup de gens, je suppose) que pour de beaux romans d’aventure historiques ou animaliers comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Or La Peste écarlate est un roman de science-fiction, et plus précisément un roman d’anticipation post-apocalyptique. Pour le resituer dans son contexte : il est paru en 1912, soit près d’un siècle après le Frankenstein de Mary Shelley qui constituait la première pierre de la science-fiction littéraire au Royaume-Uni et sept ans après la mort de Jules Verne qui est l’un des premiers auteurs du genre en France, mais moins de vingt ans après les principaux romans d’H. G. Wells comme La Guerre des mondes. Je vous précise tout cela, parce que ce n’est pas le dossier pédagogique étique de cette édition qui risque de vous mettre au courant : il ne consiste qu’en deux pages de questions de lecture basiques et en une liste absurdement longue de sujets d’exposés, le tout sans aucun nom d’auteur pour cette partie du volume (la ou les personnes chargées de réaliser ce dossier apprécieront).

Replacer ce texte dans son contexte est pourtant primordial afin de ne pas mal le juger. Nombre de thèmes ou de ficelles narratives employées par Jack London peuvent paraître aujourd’hui très classiques, trop pour des gens qui connaîtraient déjà bien le genre de la SF post-apocalyptique. Mais une fois accepté le fait que ce roman peut difficilement paraître original à un lectorat du XXIe siècle, on peut apprécier ses qualités par ailleurs.

La principale est l’art du récit de Jack London : il pose en quelques phrases courtes des scènes d’une grande puissance évocatrice, et son récit du quasi anéantissement de l’humanité par une épidémie foudroyante est parvenu sans peine à m’émouvoir et à m’inquiéter. Sa capacité à évoquer une catastrophe par quelques aperçus terribles qui laissent deviner de grands effondrements qu’on ne voit jamais directement (peu de morts mis en scène, mais des horizons où des flammes montent dans la nuit ; pas de massacre contemplé par les yeux du narrateur, mais des proches qui tombent les uns après les autres et des rues jonchées de cadavres quand il sort) m’a rappelé les premiers et délicieux frissons de lecture de science-fiction que m’avait procurés La Guerre des mondes de Wells.

La plume de London mobilise un langage très accessible, qui se prête bien à une édition parascolaire destinée aux élèves du secondaire (collège inclus). L’intrigue progresse vite, et la brièveté du format choisi pour l’histoire a pour conséquence que chaque phrase peut faire basculer une vie, changer le destin d’une ville, progresser d’une marche vers le bas dans la déchéance de l’humanité.

Outre le caractère classique du thème et de son traitement à des yeux actuels, certains aspects du livre le vieillissent quelque peu. Le choix d’un récit enchâssé, par exemple, procédé encore très répandu au XIXe et au début du XXe siècle, mais qui peut surprendre et décevoir de nos jours. En effet, le grand-père installé près du feu commence rapidement à parler de ses souvenirs de la Peste écarlate survenue en 2013. Mais qu’on ne s’attende pas à ce que son récit soit vite terminé, pour pouvoir suivre ses aventures avec Hou-hou, Bec-de-lièvre et Edwin dans le monde post-apocalyptique de 2073 : ce sont ses souvenirs qui forment le cœur du livre et l’intrigue principale du récit ! Or ce récit, aux yeux d’un lecteur de SF un peu chevronné, ne fait guère que poser une situation de départ, comme un premier chapitre de roman qu’on s’attendrait à voir suivi de nombreux autres. Il n’en est rien, et même si je m’y attendais, cela m’a un peu laissé sur ma faim.

Le récit n’en est pas moins bien structuré et refermé sur lui-même, sous-tendu d’ailleurs tout du long par le suspense que créent les relations ambivalentes entre le grand-père et ses petits-fils. Ces derniers, qui sont visiblement présentés comme les représentants typiques de l’humanité d’après l’épidémie, n’écoutent guère leur parent et on a parfois presque peur pour lui. La question du sort futur de l’humanité après une telle catastrophe reste ainsi incertaine pendant tout le livre.

Un autre aspect intéressant du livre, mais qui m’a quelque peu surpris et déçu, est son ébauche de propos social et politique, qui a davantage vieilli que ce à quoi je m’attendais de la part de London. Si la question des fortes inégalités sociales dans le monde d’avant l’épidémie est abordé très vite et laisse supposer une critique sociale dans la suite du roman, un peu comme dans La Machine à voyager dans le temps de Wells, j’ai été étonné de voir que le propos du personnage principal prenait constamment fait et cause pour les plus riches, qui sont au pouvoir dans la société d’avant la Peste sous la forme du Conseil des Magnats. Le propos se nuance certes un peu dans les paroles prêtées au personnage du Chauffeur, mais il faut bien chercher cette nuance dans une phrase précise et faire abstraction de tout le reste du traitement, très négatif, réservé au personnage. J’avoue que je m’attendais à plus de progressisme ainsi qu’à plus de subtilité de la part d’un auteur tel que Jack London. Cela étant dit, les paroles du grand-père ne reflètent certainement pas la pensée de l’auteur telle quelle, et je connais trop mal les essais politiques qu’il a publiés par ailleurs pour pouvoir comprendre son propos dans ce livre avec toute la profondeur qu’il faudrait.

En somme, La Peste écarlate est à prendre plus comme une nouvelle un peu longue servant à relater une fin du monde que comme un roman post-apocalyptique tel qu’on le comprend de nos jours, sans quoi vous pourriez rester sur votre faim devant le peu de développement sur ce qui se passe après l’épidémie.

Quant à l’édition Librio, elle est assez typique de ce que propose cette collection en matière de textes classiques : des textes anciens, élevés au domaine public et donc disponibles gratuitement sur Internet (La Peste écarlate est par exemple disponible sur Wikisource dans son texte original anglais et en français), qu’on vous fait payer certes peu cher, mais sans vous fournir les moyens de les comprendre quand vous ne connaissez pas déjà bien le domaine auquel ils appartiennent. On ne trouve donc dans cette édition rien de ce qu’on attendrait normalement d’un dossier pédagogique : pas de biographie de Jack London, rien sur son œuvre de fiction ou sur sa pensée sociale ou politique, rien sur l’état de la science-fiction en 1912, et bien entendu pas la moindre note de bas de page, glossaire ou quoi que ce soit de la sorte. Bien sûr, c’est une très bonne chose que l’éditeur ait pris le parti (et le risque) de rééditer en version papier ce roman peu connu de London, qui, bien que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, mérite d’être redécouvert. Mais cette édition papier n’a pas vraiment d’autre mérite que celle d’exister et rien ne vous empêche de lire plutôt le texte sur écran ou de vous procurer une version numérique gratuite ou encore moins chère, plutôt qu’une version présentée comme parascolaire (à en juger par l’encadré voyant « Nouveaux programmes » en couverture, qui fait référence à la réforme du collège de 2016 en France) mais qui ne fournit aucun outil réel aux enfants et aux adolescents pour bien comprendre le roman.

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[Fanzine] « Aventures oniriques et compagnie » n°46

15 janvier 2018

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Référence : Aventures oniriques & compagnie (AOC), Paris, Club Présences d’esprits, n°46, automne 2017 (numéro spécial concours Visions du futur 2017).

Présentation de l’éditeur : sommaire d’AOC n°46

Premier prix : Comme un têtard dans l’eau, d’Andrea Deslacs
Dans une ville marquée par un désastre écologique et social, les enfants n’ont pas perdu le sourire, ni leurs rêves. Petit protégé d’un jeune garçon, Napoléon, le têtard bicéphale connaîtra-t-il un jour la nature ?

Deuxième prix : Le miroir d’Hécate, de Sylwen Norden
Le Consortium a bien l’intention d’exploiter jusqu’à la moelle les ressources d’Hécate, planète inhospitalière ravagée par les tempêtes et la fonte des glaces. Même si pour cela, ses membres doivent supporter l’encombrante apparition des doppelgangers, ces doubles fantomatiques qui révèlent au grand jour leurs plus obscurs fantasmes.

Troisième prix : Ø Ensemble vide, d’Alexandre Garcia
Usé par un travail difficile, Arthur démissionne pour intégrer un centre de recherche où il pourra lever le pied. À son nouveau poste, il doit scruter chaque jour le néant et noter tout événement singulier. Rien à signaler. Rien à signaler. Rien à signaler… Vraiment ?

Accessit : Silence et la Verte, de Lilie Bagage
Un petit groupe de survivants déambule dans un monde dévasté, balayé par des vents puissants. Dans leur recherche d’un lieu épargné par la catastrophe, ils sont guidés par un colosse presque muet, qui veille jalousement sur une mystérieuse plante verte.

Accessit : La retraite d’Eugénie, de Bernard Henninger
Jeune retraitée, Eugénie emménage dans un petit patelin, loin de Paris. L’installation d’un camp de réfugiés pour extra-terrestres à quelques pas de chez elle va bouleverser son quotidien…

Mon avis

Ce numéro d’AOC regroupe les nouvelles lauréates du concours Visions du futur 2017. Si toutes les nouvelles ne m’ont pas également convaincu, toutes présentent des qualités de fond ou de forme qui m’ont ménagé une lecture plaisante. Si le sommaire présente les nouvelles par ordre d’importance décroissante du prix, elles sont généralement disposées dans l’ordre inverse au sein du numéro, puisque Silence et la verte ouvre le recueil et que Comme un têtard dans l’eau le referme. C’est donc dans ce dernier ordre que je vais dire un mot de chacun des textes.

Silence et la Verte présente un cadre post-apocalyptique assez classique et de nombreuses scènes d’action… peut-être un peu trop nombreuses, car elles m’ont laissé une impression de scène de jeu vidéo ménageant peu d’émotion, ou pas autant qu’on aurait pu en ménager. Cependant, elles montrent l’intention de l’auteur, qui goûte visiblement le genre du survival horror par endroits. En toute franchise, ce n’est pas ma tasse de thé, et ce n’est donc pas nécessairement de la faute du texte si je n’ai pas été scotché par l’aventure. J’admets volontiers m’être attaché aux personnages suffisamment pour être sensible à la détresse croissante du narrateur. Le principal intérêt de la nouvelle réside cependant dans le personnage de Silence (décrit de l’extérieur) et de la mystérieuse plante verte en plastique sur laquelle il veille jalousement, ainsi que dans sa chute, ingrédient quasiment obligé d’une nouvelle courte actuellement, et qui parvient à ménager une jolie surprise.

La retraite d’Eugénie est une nouvelle d’anticipation proche engagée, qui utilise le truchement du premier contact avec une civilisation extra-terrestre comme moyen de commenter l’actualité sur l’accueil des réfugiés. J’ai apprécié la façon dont le récit saisit les questionnements et les décisions d’Eugénie au quotidien, sans donner dans les grands mouvements de masse, sans non plus tomber dans le dolorisme ou le pessimisme facile. Cet équilibre n’est pas si facile à ménager quand on aborde par le biais des littératures de l’imaginaire un sujet aussi actuel, et c’est tout à l’honneur de l’auteur d’y être parvenu.

Ø Ensemble vide, avec son évocation des déboires d’un chercheur en astrophysique dans ses manipulations et des avanies auxquelles il fait face dans un milieu ultra-concurrentiel, fera vibrer une corde sensible chez tous les lecteurs et lectrices qui fréquentent les milieux de la recherche. Son principal point fort est une intrigue joliment ficelée qui a des allures de transposition scientifique du Désert des tartares de Dino Buzzati, tout en tirant parti au maximum de la forme de la nouvelle à chute. En dépit des nombreux détails qui lui confèrent un réalisme très crédible, il ne faut surtout pas en attendre de la hard science (c’est-à-dire un respect strict de la documentation scientifique), car les libertés prises avec l’astrophysique sont assez criantes pour que même moi les remarque (!), mais je ne pense pas que ça ait été une seconde l’intention de l’auteur. Une autre qualité de la nouvelle est la façon dont elle fait vivre le personnage d’Arthur, par le biais de la narration à la première personne.

Le miroir d’Hécate est la plus sombre de toutes, et aussi celle qui m’a le moins convaincu : gratuitement sombre, m’a-t-elle semblé, appuyée sur une lecture psychanalytique assez datée et conclue par un message d’une misanthropie facile. Trop convenues aussi m’ont semblé les usages et abus des ficelles du sexe et de la mort. Je dois lui reconnaître cependant une plongée progressive dans l’horreur bien menée. Mais ce n’était vraiment pas ma tasse de thé.

Comme un têtard dans l’eau m’a laissé d’abord une impression mitigée en raison de son style assez quelconque (je m’attendais à une prose encore plus travaillée pour une nouvelle primée). Et pourtant, voilà un texte qui n’en manque pas par ailleurs, de personnalité ! La nouvelle n’a pas volé son premier prix : une anticipation qui fourmille d’allusions aux problèmes environnementaux, sociétaux, économiques et technologiques actuels en les extrapolant juste assez pour rester crédible et rendre le résultat encore plus inquiétant.. Le point de vue du personnage choisi et le style tout en faux enthousiasme renforcent puissamment l’ironie tragique (ou le tragicomique grinçante) qui émane de cet futur trop proche. Comme La retraite d’Eugénie, mais sur un plan tout différent, cette nouvelle montre que la science-fiction a plus que jamais beaucoup de choses à dire sur notre réalité présente. En l’occurrence, elle le dit avec une acidité qui décape comme une lessive salutaire.

J’ai posté une première version de cette critique sur le forum Le Coin des lecteurs le 12 novembre 2017 avant de la retravailler pour la publier ici.