Agatha Christie, « Murder in Mesopotamia »

9 juillet 2018

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Référence : Agatha Christie, Murder in Mesopotamia, Londres, Harper, 2016 (première publication : Collins, The Crime Club, 1936).

Présentation de l’éditeur

En arrivant sur le chantier de fouilles de Tell Yarimjah, miss Amy Leatheran ouvre de grands yeux. Quoi de plus dépaysant pour une jeune infirmière que ce pays exotique, cette équipe d’archéologues installée loin de tout ? Et quelle mission singulière que d’avoir à veiller sur la belle Mrs Leidner, en proie à des hallucinations et des terreurs diverses… Miss Leatheran va tâcher de s’acquitter au mieux de ses fonctions. Mais, de masques terrifiants paraissant à la fenêtre en menaçantes lettres anonymes, les angoisses de Mrs Leidner vont finir par l’étreindre à son tour. Et lorsque cette dernière sera assassinée, Amy aura le rare privilège d’assister de près à une enquête de l’illustre Hercule Poirot…

Mon avis

Pas particulièrement amateur de romans policiers, j’ai malgré tout vu de nombreuses adaptations de romans d’Agatha Christie à la télévision, en particulier dans la série britannique Hercule Poirot, où le détective est admirablement campé par l’acteur David Suchet. J’avais lu quelques-unes de ses enquêtes quand j’étais au collège, et à force de voir la série, l’envie m’est revenue de lire une de ses enquêtes, cette fois en anglais dans le texte. Intéressé par l’archéologie et l’Antiquité, j’ai opté pour Murder in Mesopotamia (Meurtre en Mésopotamie).

Autant le dire tout de suite : l’archéologie et l’Antiquité ne sont pas du tout au coeur du récit, mais ménagent simplement un décor, documenté de façon crédible tout de même. Le roman est narré du point de vue d’une infirmière, Miss Leatheran, qui ne connaît absolument rien à ces sujets : cela permet, entre autres, de rendre ce domaine accessible à un vaste lectorat. De mon côté, je m’attendais à un peu plus de détails sur la Mésopotamie antique, mais pas à un roman historique, donc ça ne m’a pas trop déçu.

Première originalité du roman : Hercule Poirot n’y entre pas en scène tout de suite. Tout le roman est narré du point de vue de l’infirmière Leatheran, occasion pour Agatha Christie de mettre en scène la voix d’un personnage féminin très intéressant en lui-même. Miss Leatheran est curieuse, pas bête et a des intuitions sur la psychologie des gens qui l’entourent, mais elle a aussi ses naïvetés et ses préjugés (notamment envers les Arabes) et Christie laisse deviner régulièrement les réactions des autres personnages quand Leatheran laisse percer ces deux défauts. Cela donne tout de suite de la profondeur au récit et de l’épaisseur à tous les personnages.

De la psychologie, il en est beaucoup question dans ce roman, car une bonne partie de l’affaire repose là-dessus. Meurtre en Mésopotamie est un huis clos comme Agatha Christie les affectionne (voyez aussi le fameux Crime de l’Orient-Express et sa pièce de théâtre The Mousetrap, en français Trois souris) : un lieu fermé dont on connaît très vite le plan en détail, un groupe de personnages amené à cohabiter plus ou moins bien, et surtout, bien sûr, un meurtre qui a eu lieu quelque part où personne n’a normalement pu aller.
Beaucoup de choses tournent autour de la personnalité de la victime : lady vertueuse ou séductrice insensible et mythomane ? Miss Leatheran, arrivée tout récemment parmi des gens dont la plupart se connaissent depuis plusieurs années, peine à démêler l’écheveau des avis, des rumeurs et des impressions parfois trompeuses.
Poirot, lui, n’arrive qu’après le meurtre et, là encore, le point de vue de Miss Leatheran ajoute une jolie profondeur au récit, via la relation de confiance et de coopération tacite qui se noue entre les deux personnages.

Le roman a un peu vieilli par certains aspects : certaines déductions reposant sur la psychologie font figure aujourd’hui de généralisations abusives ou de purs et simples préjugés (c’est un défaut récurrent dans les romans de Christie). De même, certaines ficelles utilisées pour maintenir le suspense sont un peu grosses, en particulier dans les fins de chapitres au début, mais cela s’améliore ensuite.
Il m’a semblé que le roman mettait un peu de temps à se mettre en place, la contrepartie étant que l’auteure prend le temps de présenter les personnages et d’installer peu à peu une atmosphère oppressante. Par la suite, la machinerie de l’enquête se met en route et je me suis assez bien laissé prendre au jeu des énigmes et des soupçons envers tel ou tel personnage. Le dénouement est à la hauteur de la réputation d’Agatha Christie : je ne l’avais pas du tout vu venir (mais il faut dire que j’ai très peu d’expérience de ce genre de roman).

La qualité des romans de Christie est aussi leur défaut : tout tourne autour de l’enquête et des éléments possiblement utiles à sa résolution, de sorte que l’écriture est par ailleurs très, très dépouillée. Pas question de prendre le temps de décrire le monde et les personnages autrement qu’à travers des fragments d’information susceptibles de nourrir une piste policière. C’est dommage, mais c’est un choix esthétique cohérent de la part de Christie : ses romans sont comme des mécanismes et, en dépit du temps, ils restent bien huilés.

P.S. : J’ai tenté de ne pas imaginer Hercule Poirot avec le visage de David Suchet pendant ma lecture. Je n’ai pas réussi. Cet acteur incarne trop bien le personnage !

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 23 septembre 2017 avant de le modifier pour le reposter ici.

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Göran Tunström, « De planète en planète »

19 août 2012

Couverture du recueil "De planète en planète" de Tunström chez Actes Sud.

Référence : Göran Tunström, De planète en planète, récits traduits du suédois par Marc de Gouvernain et Lena Grumbach, Arles-Montréal, Actes Sud/Leméac, 1993. ISBN : 2-86869-995-2. (Édition originale : Det sanna livet, Stockholm, Förlag AB, 1991.)

Göran Tunström est un auteur suédois, poète et romancier (il a un article sur Wikipédia ici si ça vous dit). En France, il est surtout connu pour son roman L’Oratorio de Noël, que je n’ai pas (encore) lu. J’ai découvert cet auteur avec ce recueil de nouvelles, acheté un peu par hasard sur un coup de tête, que je n’ai pas regretté.

Le recueil regroupe six histoires assez variées, de longueurs très diverses mais souvent assez longues (une ou deux seraient presque des novellas à elles toutes seules). En gros, une moitié s’intéresse surtout aux relations familiales et au quotidien, et une autre moitié met en scène des personnages pris dans l’histoire tourmentée du XXe siècle. Partage très poreux, comme vous allez le voir. Je vais dire un mot sur chacune des nouvelles.

« Merci pour Kowalowski ». Le narrateur, un homme ordinaire, est quitté par sa femme. La période amère qui suit la séparation prend fin lorsque, par une série de coïncidences amusantes, il est amené à « se reprendre en main », comme on dit, ou plutôt à s’ouvrir aux rencontres et aux découvertes (intellectuelles, artistiques, etc.) qui se présentent, sans peur du hasard. Il redécouvre qu’il est trop resté figé dans certains aspects de lui-même et qu’il peut changer, en découvrir ou en développer d’autres : il revient à la vie. Cette atmosphère de redémarrage et de regain d’une vitalité perdue est assez savoureuse. Le titre du recueil se comprend grâce à une expression employée au détour d’une page dans ce texte : les planètes, ce sont les gens que rencontre le narrateur, chacun porteur d’un monde différent. L’autre intérêt de la nouvelle réside dans deux personnages marquants : Dagmar, une vieille dame qui éveille la sympathie, et le peintre Kowalowski, plus qu’à moitié fou pour des raisons qui se révèlent peu à peu. Rétrospectivement, ce n’est peut-être pas la meilleure nouvelle du lot (certains des rebondissements sentimentaux ont un côté facile), mais elle reste appréciable et constitue un bon texte d’ouverture pour le recueil.

« Arielle ». Un conte fantastique sombre. Je pense que si Nathalie Sarraute avait donné dans le fantastique sombre, le résultat aurait pu ressembler à ça. En l’absence de son compagnon, Anna donne naissance à une petite fille qui a des ailes. Aussitôt après on plonge dans le passé pour retracer les débuts de sa relation avec le père, Filip. Il devient assez vite évident que quelque chose ne va pas dans cette relation et que les choses risquent de ne pas très bien… bref. Le dénouement ne m’a pas surpris, mais l’intérêt du texte vient plutôt de la façon dont la composante fantastique est ancrée dans les psychologies des personnages, avec toute une réflexion sous-jacente sur les relations humaines et familiales.

« Stella ». Un texte réaliste, si l’on peut dire : il s’agit de plonger dans les pensées d’une jeune fille très mal dans sa peau, mais son réel n’est pas exactement un réel habituel (au sens conformiste du terme), et certainement pas un réel confortable. Incomprise et impitoyable aussi bien envers les adultes qu’envers les gens de son âge, Stella essaie désespérément de se tirer de l’enfermement où elle se verrouille peu à peu (mais par la faute de qui ? La sienne ? Celle des autres ? Difficile à déterminer). Encore plus sombre que le texte précédent et tout aussi doué pour évoquer les pensées des personnages et les conséquences des relations humaines sur la définition même de la réalité dans la vie quotidienne.

« Mariage fictif ». Une aventure d’un contrôleur de train suédois. La nouvelle la plus courte du recueil, la plus proche du quotidien aussi. Un brin grinçante, mais drôle.

« Petite musique de salon ». Un pianiste juif réfugié dans un petit village a échappé à la guerre, mais reste incapable de jouer depuis que le piano est associé dans ses souvenirs au jour où les Allemands ont envahi le Danemark. Poussé par le couple qui l’a recueilli à donner des cours de piano, il revient à la vie et transforme de manière inattendue le quotidien des habitants. Ce qui marque dans ce texte, c’est surtout la description de ce quotidien et de ces habitants, justement : il y a un côté Maupassant ou Flaubert dans la galerie de personnalités plantée par le texte, les disputes politiques, leur idéologie parfois douteuse, les différences de milieux sociaux et culturels ; mais Tunström est moins vache avec ses personnages et (pour une fois) l’espoir l’emporte sur les horreurs de l’Histoire.

« La Vraie Vie ». Un long récit, presque une novella. Le narrateur, en voyage en Israël, rencontre deux vieux hommes, le premier, Isaac, poussant le fauteuil roulant du second, son frère, Jakob, qui est aveugle, muet et paralysé. Poussé par le narrateur, le vieil homme raconte son histoire : celle d’un long, sinueux et terrible voyage, qui le mène d’une enfance plutôt heureuse à une quête désespérée pour rejoindre Jérusalem. Quand il commence le voyage, il a quatorze ans et son frère dix ; tous deux sont rudement éprouvés, mais, tandis que le grand frère se voit propulsé dans le rôle de père et de jeune adulte, le petit frère supporte moins bien les contretemps qui s’accumulent avant l’arrivée dans la ville promise. C’est incroyablement bien mené, poignant, plein de souffle en même temps. Cela m’a rappelé les grands récits de voyages étroitement liés aux secousses de l’Histoire, comme La Trêve de Primo Levi ou dans une moindre mesure L’Usage du monde de Bouvier : on retrouve avec beaucoup de justesse tout ce qu’un récit de voyage authentique a comme cahots, comme rebondissements inattendus, comme péripéties absurdes ou cruelles. Sauf qu’à ma connaissance il s’agit ici d’une fiction, ce qui implique une sacrée maestria de la part de l’auteur.

J’ai beaucoup apprécié ce recueil. Tunström sait concevoir des récits bien menés, bien ficelés tout en faisant oublier les ficelles la plupart du temps ; il est très doué pour rendre les détails du quotidien, les petits gestes et les impressions des personnages. En un mot, il est très doué pour faire vivre ce qu’il met en scène, conférer beaucoup d’authenticité à ses fictions tout en abordant des thèmes qui donnent à réfléchir a posteriori. J’ai hâte de voir ce que cela peut donner à l’échelle d’un roman !

Message posté sur le forum du Coin des lecteurs le 18 août 2012, retouché ensuite.