Christoph Ransmayr, « Le Dernier des mondes »

31 janvier 2015

Ransmayr-LeDernierDesMondesRéférence : Christoph Ransmayr, Le Dernier des mondes, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Flammarion/P.O.L., 1989 (titre original : Die Letzte Welt, Nördlingen (R.F.A.), Greno Verlagsgesellschaft, 1988).

Quatrième de couverture

« Christoph Ransmayr est né en 1954 à Wels en Haute-Autriche. Après des études de philosophie à Vienne, il est pendant plusieurs années chroniqueur culturel. Depuis 1982, il se consacre entièrement à la littérature. Il a écrit un premier roman, Les effrois de la glace et des ténèbres (1984).

Le dernier des mondes

Le poète latin Ovide a été condamné à l’exil par l’empereur Auguste, aux confins du monde barbare, sur les bords de la mer Noire : à Tomes, la ville de fer.

Quelques années plus tard, un de ses disciples, Cotta, embarque dans l’espoir de retrouver le poète et son manuscrit des Métamorphoses. Mais à peine arrivé, il entre dans un univers étrange, halluciné. Rêve et réalité, présent et passé se mêlent, changent les rôles, brouillent les pistes. Il semble qu’Ovide, introuvable, soit cependant partout… Cotta piétine. Mais au long de son enquête, au long de sa quête, il croisera Echo, la belle couverte d’écailles, un montreur de films ambulant, un fossoyeur allemand, une fileuse sourde-muette, Pythagore, l’énigmatique serviteur d’Ovide, et beaucoup d’autres : toute une population inquiétante, instable, changeante… Au fil de ces rencontres et de mystère en mystère, il comprendra que tout change, tout se transforme. Et il retrouvera la trace d’Ovide bien loin de là où il l’attendait…

Magnifiquement traduit par Jean-Pierre Lefebvre, Le dernier des mondes, chef-d’œuvre du réalisme magique, connaît un immense succès en Allemagne. Il est en cours de publication dans le monde entier. »

Mon avis

 Le Dernier des mondes est donc paru en 1988. Je l’ai trouvé dans la première édition de sa traduction française de 1989, en grand format, en bibliothèque, mais je précise qu’il en est paru au moins une édition en poche ensuite.

Au premier abord, on pourrait croire à une fiction péplumesque, un de ces romans policiers à l’antique comme il s’en écrit beaucoup, que ce soit à destination des adultes (il y en a pas mal aux éditions 10/18, des livres comme Aristote détective de Margaret Doody) ou de la jeunesse (le très classique L’Affaire Caïus d’Henry Winterfeld en 1953, les tout aussi classiques romans historiques d’Odile Weulersse, ou plus récemment les enquêtes de Titus Flaminius de Jean-François Nahmias ou encore Les Enquêtes d’Antisthène de Martial Caroff, etc.). Le point de départ de l’intrigue semble très antique : Cotta, un ancien admirateur d’Ovide, finit par partir à la recherche du poète disparu dans la ville de son exil, à Tomes, quelque part en Europe de l’Est. Après tout, tout comme Ovide et les Métamorphoses, Cotta a réellement existé, de même que Tomes.

En réalité, on se rend compte très vite que les choses sont plus complexes, car les vêtements, la technologie et même en partie l’état d’esprit des personnages du roman relèvent de la première moitié du XXe siècle européen. Aurions-nous affaire, alors, à une uchronie prolongeant la domination romaine bien après l’Antiquité (là encore, les exemples ne manquent pas, par exemple Reconquérants de Johan Heliot en 2001 ou  Roma Æterna de Robert Silverberg en 2003) ? Non plus, car il n’y a pas de jeu délibéré avec le déroulement réel de l’Histoire, et, à vrai dire, le roman ne met en avant aucune divergence de fond avec l’histoire antique, à cela près que le décor est celui de la société et des techniques du XXe siècle. La transposition au XXe siècle des débuts du principat d’Auguste est en revanche pour l’auteur un moyen de mettre en scène un empire romain dictatorial voire vaguement totalitaire, mais ce dernier n’est évoqué qu’à distance, par les souvenirs de la vie d’Ovide ou de la jeunesse de Cotta. Le commentaire politique ne se joue pas dans un affrontement direct avec les réalités de Rome, mais dans l’évocation d’une capitale qui, quoique aussi fastueuse qu’étouffante, demeure toujours lointaine et sans réel impact sur les événements qui se nouent à Tomes. Car Tomes, comme l’auteur l’indique dès les premières pages du roman, est un lieu coupé du monde. C’est « le trou ».

Un trou qui n’est pas sans intérêt, pourtant, car c’est sur cette ville hors du monde, entre la grisaille perpétuelle et les durs rochers de la montagne, que se concentre l’intrigue. Le Dernier des mondes m’a surpris de ce point de vue, car c’est un livre dont j’ai entendu parler et sur lequel j’ai commencé à rêver plusieurs mois avant de commencer à le lire, et je me suis rendu compte que j’avais plus ou moins imaginé ma propre version de l’histoire, que je concevais comme un voyage vers des contrées encore plus lointaines que Tomes, alors que ce n’est pas du tout ce que fait Ransmayr. Ni roman policier, ni roman d’aventure ou de voyage, Le Dernier des mondes est ce qu’on pourrait qualifier en très gros de roman d’atmosphère. Si vous êtes incapable de braver quelques centaines de pages sans votre dose de bouleversements cosmiques, de combats endiablés ou de révélations ébouriffantes, vous vous ennuierez sans doute, mais, si vous appréciez les romans comme Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq où ce ne sont pas tant les événements que les sensations, les rêveries et le cheminement des pensées du personnage qui créent le suspense, ou encore ces jeux vidéo des années 1990 du type L’Amerzone ou Atlantis où l’on peut se promener pendant des demi-heures entières dans un phare désert ou un cercle de mégalithes sous un ciel d’orage, en quête d’une inscription trahissant un secret ou d’un sanglier qui n’en est pas vraiment un, vous devriez apprécier de suivre Cotta dans sa recherche malaisée d’Ovide et du texte des Métamorphoses, poème qui, dans le roman, a disparu au moment de l’exil du poète, alors qu’il s’annonçait comme son chef-d’œuvre.

Bien que le véritable voyage de Cotta ne soit pas une odyssée au sens géographique du terme, le roman ne manque nullement d’éléments fantastiques. Le fantastique se fait sentir dès l’arrivée dans ce monde à part qu’est Tomes, mais il se révèle un peu plus à chaque chapitre, au fil d’une quête où Cotta découvre peu à peu les habitants de la ville, leur vie, leur passé et leurs secrets, tout en croyant toujours se rapprocher d’Ovide. Le jeu qui se met en place, pour Cotta mais surtout pour les lecteurs, est alors un jeu cultivé dans lequel nous sommes invités à reconnaître ou à soupçonner, ici ou là, l’apparition d’une figure mythologique dont nous savons (ou dont nous gagnons à savoir) qu’elle vient précisément des Métamorphoses d’Ovide. Lycaon, Echo, Narcisse, Cyparissus, Térée, Philomèle et Procné, sont quelques-uns des personnages que Cotta rencontre ou côtoie à Tomes. Mais Ransmayr joue avec habileté sur ce jeu des reprises et des différences : il semble décevoir nos attentes, pour mieux réinventer ces personnages qui ne seront jamais exactement les figures mythologiques fameuses qu’on connaît déjà, mais en garderont toujours certains traits.

Ce jeu cultivé suppose que les lecteurs connaissent déjà, au moins un peu, la mythologie gréco-romaine, voire les Métamorphoses elles-mêmes, au moins dans leurs grandes pages. Par bonheur pour les gens qui n’ont pas cette chance, le roman est complété, en annexe, par un lexique des personnages historiques et mythologiques qui montre côte à côte leur histoire ou leur mythe antique et ce que Ransmayr fait d’eux dans le roman. Personnellement, comme je connaissais déjà bien la mythologie gréco-romaine et Ovide, je ne m’en suis servi qu’à la fin, pour approfondir la lecture à propos des personnages les moins connus (Cotta lui-même, par exemple). Mais ce lexique permet aux lecteurs de procéder chacun à sa façon, en s’y reportant avant, pendant ou après la lecture du roman. J’espère surtout qu’il a été inclus dans les rééditions en poche du livre, car il forme une annexe vraiment utile.

Mais malgré son caractère assez classique de roman réécrivant les mythes, la grande force du Dernier des mondes est de parvenir à réinventer ces personnages et de mettre en place un univers hybride original qui relève bel et bien du réalisme magique, au même titre que les romans d’un Gabriel Garcia Marquez ou d’un Alejo Carpentier. Le résultat est un mélange d’histoire romaine, d’imagerie du XXe siècle, de réécriture mythologique et de réflexion hallucinée sur la condition humaine. De ce dernier point de vue, Ransmayr reprend la réflexion qui était celle d’Ovide lui-même dans les Métamorphoses, qui se fondaient grosso modo sur le pythagorisme pour décrire les changements perpétuels du monde. De là vient le nom du serviteur d’Ovide à Tomes, Pythagore, et de là aussi le cheminement intellectuel de Cotta au fil du roman, nourri par les rencontres avec des personnages eux aussi marqués par des transformations plus ou moins consenties.

Le tout est grandement servi par une écriture d’une maîtrise impressionnante. Ransmayr élabore ici une belle prose capable aussi bien de périodes élégantes et ciselées, encore enrichies par un vocabulaire très riche, que d’énoncés plus ramassés dont le tranchant vient marquer la fin d’un développement, un retournement ou un argument inattendu, ce qui permet au roman de ménager un intérêt dramatique et même un suspense constant. La distance que conserve toujours le narrateur envers Cotta lui permet de nous faire apercevoir, par-dessus son épaule, les rouages implacables et sclérosés de la machine impériale ou les mystères de Tomes, qu’il ne dévoile jamais tout à fait. Le quatrième de couverture vante la traduction de Jean-Pierre Lefebvre, et, même si je ne suis pas capable de la juger par rapport au texte original, j’ai été impressionné par la maîtrise de la langue et de l’ample vocabulaire dont témoigne le texte français, qui semble largement approprié pour rendre la richesse du style de l’auteur.

 Personnellement, j’ai été très sensible à ce travail sur la langue ainsi qu’au réalisme magique qui irrigue tout le livre. J’avoue avoir été un peu moins convaincu par ce que cette esthétique peut avoir de complaisamment fataliste, car les figures du roman, y compris Cotta, ne sont réinventées d’après Ovide que pour mieux se figer dans des poses désespérées. Cette ville de Tomes où tout le monde semble voué à une condition nécessairement miséreuse, douloureuse ou mesquine, à la bordure d’un empire où la dictature semble elle aussi une fatalité, relève d’une esthétisation du pessimisme qui a quelque chose de facile et d’assez convenu, de nos jours comme en 1988.  Malgré ces réserves, l’originalité du livre pour ce qui est du réalisme magique et sa maîtrise formelle, tant dans le style que dans la construction d’une réécriture des mythes, en font une lecture recommandable pour quiconque apprécie ce type d’univers.


Alejo Carpentier, « Le Royaume de ce monde »

11 octobre 2012

Référence : Alejo Carpentier, Le Royaume de ce monde, traduit de l’espagnol (Cuba) par René L.-F. Durand, Paris, Gallimard, 1954, rééd. Folio.  (El Reino de este Mundo, 1949.)

Quatrième de couverture

« Les données historiques qui servent de point de départ à ce roman – la révolte des Noirs de Saint-Domingue, suivie de l’exil des colons à Santiago de Cuba ; le gouvernement du général Leclerc, beau-frère de Napoléon ; le surprenant royaume noir de Henri-Christophe – ne doivent pas nous égarer sur son véritable sens. C’est une chronique par certains côtés ésotérique sur quoi plane l’atmosphère maléfique du Vaudou. Mackandal, le sorcier manchot, envoûte tous les animaux de l’île et les fait périr. Les colons ne tardent pas à subir le même sort. L’envoûtement se mêle à la farce et le ridicule s’achève dans le sang. L’image de la belle Pauline Bonaparte faisant masser son corps admirable par le nègre Soliman se détache sur ce fond d’incendie et de meurtres. »

Mon avis

Je suis tombé sur une référence à ce court roman il y a quelques semaines, en lisant un article sur le genre du réalisme magique dans le numéro zéro de l’actuelle revue de poésie À verse, alors nommée Ricochets, numéro que j’ai lu dans sa version en ligne sur le site de la revue. Dans la mesure où Cent ans de solitude de García Márquez fait partie de mes grands coups de foudre, il m’aurait été difficile de ne pas m’intéresser aux auteurs se revendiquant de ce genre ou de genres voisins !

Il semble qu’il faille distinguer entre le « réalisme magique » de Márquez et un « réalisme merveilleux » de Carpentier, mais je n’ai pas encore pu me renseigner davantage sur le sujet (l’état actuel de l’article « Réalisme merveilleux » sur Wikipédia et l’article d’Irène Gayraud dans Ricochets renvoient pour la définition de ce concept au « prologue du Royaume de ce monde« … mais j’ai le livre sous les yeux, et il n’y a aucun prologue théorique dans la traduction Folio que j’ai lue ! EDIT le 12 : il y a bien un prologue, mais il a été coupé dans la traduction Folio : honte à eux !). Je renonce donc à davantage de généralités et je m’en tiens à des comparaisons avec ce que je connais. On reconnaît dans Le Royaume de ce monde une approche du réel voisine de celle de Cent ans de solitude, avec des caractéristiques communes, dont un brouillage savant de la frontière entre l’événement historique et le surnaturel ou encore le voisinage constant entre un regard naïf (ou en apparence naïf) sur le monde et une réalité politique dure ; mais, dans le même temps, la démarche et le style de Carpentier m’ont paru extrêmement différents de ceux de Márquez.

Tout commence comme un roman historique : Ti Noël est un esclave noir au service du colon Lenormand de Mézy, dans la colonie française de Saint-Domingue, qui va devenir Haïti. Mais très rapidement, l’univers des croyances, celles des esclaves noirs (le vaudou) tout comme celles des colons (le christianisme), se mêle à la narration, qui s’avère vite bien éloignée d’un roman historique de facture classique : à l’issue de la lecture, le lecteur qui aurait tout ignoré de l’histoire de Saint-Domingue en entamant la lecture, par exemple moi, serait bien en peine de citer des dates ou des événements précis (heureusement, Wikipédia s’en charge). Et cela n’empêche en rien d’apprécier le livre, même si la connaissance précise des événements historiques permet, pendant ou après la lecture, de débrouiller le savant écheveau élaboré par Carpentier.

Au départ, le roman me faisait furieusement penser à des univers de fantasy ou de steampunk qui partent d’un contexte historique réel pour élaborer des uchronies et adoptent le postulat que les puissances surnaturelles issues de tel ou tel folklore sont bel et bien réelles et font dérailler le cours de l’Histoire (je pense par exemple à l’univers du jeu de rôle Deadlands où l’histoire de l’Ouest américain est brutalement réorientée par l’intervention des puissances surnaturelles révérées par les Indiens, entre autres, ce qui donne naissance à un Far-West métamorphosé). En fait, le lecteur attentif du Royaume de ce monde se rend rapidement compte que cette dimension surnaturelle ne modifie pas les événements eux-mêmes, mais seulement le type de causalité mobilisé pour les expliquer. Autrement dit, entre la lettre de la narration et la réalité factuelle des événements relatés, il existe un décalage plus ou moins grand savamment entretenu par l’auteur et qui permet plusieurs interprétations possibles de ce qui est raconté. Nous ne sommes pas loin de ce que la critique de notre côté de l’Atlantique appelle le fantastique, mais en un peu différent.

(Exemple avec une petite révélation sur un rebondissement des premiers chapitres.) Ainsi, pendant les premiers chapitres, Ti Noël fréquente un nommé Mackandal qui devient l’un des meneurs d’une révolte d’esclaves. L’arrestation et l’exécution de Mackandal sont décrites en des termes qui affirment qu’il s’échappe et se réincarne en animal, mais qui laissent aussi le lecteur libre de comprendre que l’esclave révolté a tout simplement été exécuté comme prévu. (Fin des révélations.)

Le début du roman m’a ainsi paru dans la pleine lignée de Cent ans de solitude, avec un brouillage constant et complet entre le réel historique et la mobilisation de causalités non rationnelles, notamment d’allusions à des puissances surnaturelles comme les divinités vaudou révérées par les esclaves noirs. De son côté, le style relève d’une belle prose classique, ciselée, servie par une syntaxe virtuose et un vocabulaire riche, recourant à des termes techniques précis pour désigner des realia du XVIIIe siècle (architecture, vêtements, artisanat) mais dans des proportions suffisamment raisonnables pour ne pas rendre la lecture impossible sans dictionnaire. L’écriture de Carpentier est si travaillée, même dans cette traduction française, que j’avais parfois l’impression de me trouver en présence d’un livre d’un grand prosateur francophone comme Claude Simon ou Pierre Michon, en oubliant qu’il s’agissait « seulement » d’une traduction de l’espagnol, traduction que je serais curieux d’être capable de comparer au texte original, mais qui montre à elle seule un impressionnant travail sur la langue.

Au départ passionné, je me suis pourtant refroidi peu à peu au fil de la lecture, avant d’être à nouveau mieux séduit par la fin. Pourquoi ? Pour deux raisons, qui tiennent à la structure du roman et à son style.

La structure du roman fait plusieurs choix intéressants, mais à double tranchant. Le premier est de ne pas avoir vraiment de personnage principal. Certes, on retrouve régulièrement Ti Noël, mais on croise tour à tour plusieurs figures, certaines, comme Pauline Bonaparte ou le roi Henri-Christophe, n’entrant en scène qu’assez tard dans le roman. Le second est de conserver une distance constante envers les personnages mis en scène, que ce soit en interdisant l’accès à leurs pensées ou en laissant poindre une certaine ironie, jamais très explicite, envers eux au moment de décrire lesdites pensées. Ce dernier point est directement lié au style (j’y viens), mais il tient aussi à l’approche, manifestement volontaire, de leur psychologie, qui enferme plusieurs personnages importants du roman dans l’archétype pur et simple plutôt que de tenter de les faire vraiment vivre (c’est particulièrement net pour Pauline et Henri-Christophe). Le résultat, ajouté à la brièveté du livre, fait que le lecteur voit défiler ces personnages sans vraiment pouvoir les approfondir ou s’attacher à eux. Les choses s’expliquent en partie lorsqu’on rapproche le roman de la chronologie de l’histoire de Saint-Domingue : Carpentier couvre une période longue et mouvementée de cette histoire en peu de pages, au point qu’on pourrait par moments se croire dans une chronique. Tout se passe comme si, en plus de convoquer la croyance au surnaturel, Carpentier s’ingéniait à changer les grandes figures de l’histoire locale en images d’Épinal avec lesquelles il travaille ensuite pour élaborer quelque chose qui oscille entre la légende et la parabole intemporelle.

 À cela s’ajoute le style du roman, très travaillé, comme je l’ai dit. Malgré les passions qu’il décrit, malgré les réalités bigarrées et les événements tourmentés qu’il représente, il conserve toujours quelque chose de lisse et de hiératique. Dans son déploiement de maîtrise parfaite, l’écriture de Carpentier a quelque chose d’étonnamment parnassien, et, pour un roman de réalisme merveilleux, la rencontre n’est pas un petit paradoxe. Les généraux, les rois, les forteresses, les foules, même les va-nu-pieds ont l’air sortis d’un sonnet de Heredia, les phrases sont brillantes et glacées comme des rimes de Gautier. Je ne vais pas bouder mon admiration : il y a des morceaux de bravoure superbes, notamment la citadelle d’Henri-Christophe, La Ferrière, sorte d’hallucination architecturale, et les chapitres où Ti Noël se trouve bien malgré lui mêlé à ses projets de grandeur, en une séquence qui ferait presque penser à la ville du Roi et l’Oiseau de Paul Grimault. Mais tout cela garde quelque chose de statuaire, y compris les personnages. Les courts chapitres, les scènes, les événements défilent comme une galerie de tableaux superbes mais étonnamment académiques, éblouissants, mais pas si émouvants, au point que je me demande si c’est leur but principal.

(Attention, ce paragraphe révèle la fin du roman !) Le dénouement du roman apporte une réponse partielle à cette interrogation. La succession des péripéties montre le pauvre Ti Noël libéré d’un esclavage pour mieux tomber dans un autre, puis voyant les générations suivantes pas plus heureuses que la sienne, malgré les révoltes, les révolutions et les massacres pour la liberté. La fin du chapitre, en explicitant le titre, formule quelque chose comme une morale, de sorte que l’ensemble du roman peut être considéré rétrospectivement comme une sorte de parabole sur la condition humaine. Mais une si grande morale avec si peu d’approfondissement psychologique ou de problématisation, n’est-ce pas là un tantinet trop démonstratif ? C’était beau, alors de toute façon ça n’est pas bien grave, mais ça ne m’a séduit qu’à moitié. (Fin des révélations.)

J’ai peut-être eu une lecture en partie biaisée de ce livre, dans la mesure où, malgré sa brièveté, je l’ai lu sur une période comparativement bien longue, un ou deux chapitres à la fois, n’ayant pas le temps pour des séances de lecture plus longues au moment où je l’ai commencé. A posteriori, je pense que c’est plutôt le genre de livre qui gagne à être lu en une fois (ou deux) : peut-être les personnages ont-ils l’air plus vivants lorsqu’on les voit s’animer tout d’une traite. Et puis, j’en attendais peut-être quelque chose de trop proche de ce que j’avais trouvé d’intense, de fantaisiste et d’incroyablement foisonnant dans Cent ans de solitude.

Malgré cette impression en demi-teinte, c’est une lecture que je recommande, parce que ce roman a l’énorme qualité de traiter d’une période historique et d’un coin du monde dont on entend trop peu parler, de faire découvrir les divinités vaudous, et de déployer une prose somptueuse.

Dans le même genre…

Quelques mois après, j’ai lu un autre roman de Carpentier, Le Partage des eaux, dont je parle dans ce billet, si ça vous intéresse.


Gabriel García Márquez, « Cent ans de solitude »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 9 août 2008.

Je viens de le terminer. C’est donc une réaction à chaud, mais pour le moment, je suis terriblement enthousiaste.

J’avais entendu parler de ce livre comme l’un des fondateurs du réalisme magique (ou en tout cas comme un exemple canonique du genre). Maintenant je vois beaucoup mieux ce qu’on veut dire par là, mais j’ai aussi l’impression que ce livre est un genre à lui tout seul. Je m’y suis plongé sans informations ou précautions préalables, et je pense que c’est beaucoup mieux comme ça. Macondo est un univers à part, à la fois dans le monde et radicalement hors du monde, en tout cas « autre », ou rien, et surtout pas l’écoulement du temps, ne se passe comme ailleurs.

Il y a plusieurs choses qui peuvent rendre la lecture difficile et risquent de rebuter les lecteurs : en premier lieu l’extraordinaire densité du récit – il se passe un nombre de choses incroyables dès les premières pages et ça n’arrête pas pendant tout le livre – et aussi le nombre de personnages et le risque de les confondre, puisque beaucoup portent les mêmes prénoms. Cela peut surprendre (comme beaucoup de choses dans ce livre), mais il faut bien voir que cela fait partie du charme de ce livre, et que ce serait vraiment dommage de s’arrêter pour si peu. Il faut s’y plonger, se laisser porter, accepter de se perdre un peu dedans, et à la longue on s’en sort très bien.

Il faut voir aussi que le récit dépasse largement le destin d’un seul personnage ou même d’une seule génération : c’est une histoire de famille, mais où tous les personnages ont des personnalités marquantes. Donc ne pas s’en faire quand un personnage meurt – en plus c’est pas si grave, puisque… bon, vous verrez. Le résumé préliminaire de mon édition parle d’épopée, un « théâtre géant où les mythes engendrent les hommes, qui à leur tour engendrent les mythes », et c’est vrai qu’a posteriori il y a une étonnante parenté entre ce livre et les grandes généalogies mythiques – quelque chose d’un incroyable âge héroïque où tout est possible.

Un livre que je recommande très chaudement à tout le monde, et certainement un chef-d’oeuvre des littératures de l’imaginaire, qui est en même temps très proche du réel et de l’Histoire. Une très belle découverte.