Marie NDiaye, « Rosie Carpe »

4 décembre 2017

NDiaye-Rosie-Carpe

Référence : Marie NDiaye, Rosie Carpe, Paris, Les éditions de Minuit, 2001.

Marie NDiaye s’est engagée depuis 1985 dans l’élaboration régulière et sûre d’une œuvre romanesque et théâtrale déjà ample, où figurent quelques publications pour la jeunesse. Paru en 2001 et récompensé par le prix Fémina, Rosie Carpe contribue à attirer l’attention générale sur cette auteure, consacrée quelques années après par un prix Goncourt pour Trois Femmes puissantes. Rosie Carpe se prête particulièrement bien à une réflexion sur l’identité et sur la famille, et c’est pour cela que je vous le présente ici.

Rosie Carpe est à la fois le titre du roman et le nom de son personnage principal. Une fois la lecture entamée, le choix de ce genre de titre fait penser aux romans naturalistes comme le Thérèse Raquin de Zola, où le personnage principal est moins un héros qu’un sujet d’étude. Le roman de NDiaye relève en partie de ce type de préoccupation ; mais plutôt que de montrer à l’œuvre divers déterminismes (familiaux, culturels, sociaux) conditionnant la place et la trajectoire du personnage, l’auteure met en scène la difficulté et même l’impossibilité pour son personnage de se forger une identité personnelle au sein d’un environnement hostile où les relations familiales sont plus mortifères que réconfortantes.

Le nom même du personnage pose problème : née à Brive, Rose-Marie grandit au sein de la famille Carpe, puis part s’installer à Paris en compagnie de son frère Lazare pour y faire ses études, et prend là l’habitude de se faire appeler Rosie. Ce nouveau prénom, que les parents refusent ou oublient régulièrement, est le seul où Rosie se reconnaisse elle-même. À l’inverse, le nom de famille des Carpe, associé aux souvenirs de Brive et à la couleur jaune (visiblement chargée d’un symbolisme infamant), concentre la froideur et bientôt l’indifférence méprisante de ses parents. Ce passif d’hostilité pèse, même de loin, sur Rosie, et mine l’assurance dont elle aurait besoin pour s’affirmer dans le monde. Quelle que soit la situation, Rosie se sent en position d’infériorité, exposée à la honte et à l’humiliation. Dans toute la première moitié du roman, Rosie apparaît comme l’archétype de la « pauvre fille » : prisonnière d’un emploi ingrat, manipulée et arnaquée par son petit ami, Max, le sous-gérant de l’hôtel où elle travaille, elle devient la mère d’un garçon, Titi, qu’elle ne parviendra jamais à aimer parce qu’il a été conçu sous la caméra d’un film pornographique amateur.

Il y a quelque chose d’une conscience de classe dans ce poids que Rosie porte en permanence. Mais ce qui rend l’univers de Rosie Carpe bien plus terrible encore que celui des Rougon-Macquart, c’est le fait que, non content de dépeindre cette existence sordide, le roman donne à voir ses conséquences sur l’intériorité du personnage. Or, pendant toute une partie du roman, tout se passe comme si Rosie ne parvenait littéralement pas à exister. Dans l’univers de Rosie, l’identité individuelle n’est pas un donné intime et stable, un for intérieur sûr à partir duquel le personnage s’ouvre au monde ; bien au contraire, c’est la capacité de l’individu à prendre sa place dans un univers social de représentations qui semble conditionner la formation et l’épanouissement de sa conscience intime. Rosie n’y parvenant pas, sa conscience paraît se résumer au ressassement douloureux de ses échecs toujours renouvelés. Dès les premières pages du livre, Rosie se rappelle « l’impression éprouvée pendant longtemps […] de se mouvoir, elle et Titi, à côté du récit, en dehors d’une vaste et complexe histoire que les autres, même les moins bien lotis, vivaient activement. Rosie et Titi, lui semblaient-il, n’étaient tout simplement pas là, sans que leur absence fût même signalée par deux ombres ou deux silhouettes fantomatiques, et Rosie pensait savoir maintenant que leurs rôles n’avaient été prévus par personne, qu’ils ne pouvaient, elle et Titi, qu’entrer en force dans le cours d’existences qui coulait sans eux et sans nul besoin d’eux ».

Ainsi, pendant toute la première moitié du roman, Rosie semble se laisser porter par une existence où elle ne parvient pas à se convaincre de son propre droit à exister en tant qu’individu. Marie NDiaye met au service de son récit un style et des procédés qui doivent beaucoup aux acquis du stream of consciousness, avec ses longs monologues intérieurs ballottant le lecteur au gré de pensées à jet continu. Et le nouveau roman n’est pas loin : les longues phrases pleines d’un souffle parfois au bord de la désarticulation rappellent un peu Claude Simon, tandis que l’accumulation de détails exprimant le malaise de Rosie font penser au voyageur mal réveillé des premières pages de la Modification de Butor. Rien de froid ou d’impersonnel dans cette écriture, au contraire : on souffre d’autant plus pour Rosie à mesure qu’on la contemple ne pas réussir à exister. Le personnage de roman ne s’est jamais porté aussi bien qu’en se portant aussi mal.

Le problème de l’identité est général dans le roman, de même que la présentation des relations familiales comme presque toujours inexistantes ou destructrices. Cela vaut pour les parents de Rosie, pour son frère, qui lui manque et dont elle prend soin, mais qui ne paie jamais son affection d’un quelconque retour, et cela vaut aussi pour Max, l’homme avec qui Rosie a une relation dont elle conçoit Titi. Max ne s’appelle pas réellement Max : Rosie soupçonne qu’il s’agit d’un surnom qu’il a adopté pour apparaître plus « dynamique » dans le cadre de son travail. Mais Max n’a pas d’autre nom que ce surnom vendeur. De même, il s’est décoloré les cheveux pour avoir une coiffure à la mode, et ne quitte jamais la veste à carreaux et la chemisette rose qui constituent son uniforme de travail. Bref, c’est une figure de l’artifice, qui semble ne vivre que par et pour l’argent et s’avère assez inexistant en dehors de son masque social. Il fait l’amour avec Rosie, mais se fait de l’argent sur son dos en faisant filmer leurs ébats, sans partager avec elle ce qu’il gagne ainsi. Il est déjà marié, mais n’a jamais le courage de divorcer, même après la naissance de Titi, alors qu’il n’aime plus son épouse. Il laisse Rosie s’occuper seule de l’enfant, puis, après l’avoir sauvé une fois à un moment où Rosie, sombrée dans l’alcool, l’avait abandonné, il se targue de s’en occuper, mais se contente en réalité de le promener de temps en temps, en père du dimanche, sans en prendre soin par ailleurs.

Cette néantisation des rapports familiaux parvient à son paroxysme lorsque Rosie, au cours d’une soirée trop arrosée, a un rapport sexuel avec un homme sans parvenir à se rappeler de rien, et conçoit ainsi un deuxième enfant. Elle ne parvient jamais à retrouver le père, malgré ses recherches que Max, embarrassé, finit par interrompre. Quant à cet enfant, sans père et sans nom, il n’accède même pas à la vie, puisque cette grossesse s’achève par une fausse couche. On imagine difficilement pire.

On aurait tort cependant de ne voir dans l’écriture de Rosie Carpe qu’une sorte de super-naturalisme atteignant des abîmes de sordide si insoutenables qu’il ne resterait plus qu’à en refermer le livre (ou à ne jamais l’ouvrir). D’une part parce que, même dans cette première moitié du roman, la vie de Rosie n’est pas un naufrage total. Il lui arrive de se sentir à l’aise, c’est-à-dire réconciliée avec son identité, notamment lorsqu’un matin comme les autres elle se rend à son travail : « Une jeune femme nommée Rosie Carpe longeait les haies bien entretenues d’une petite rue paisible et discrètement cossue d’Antony. Rosie était cette toute jeune femme, nommée Rosie Carpe, qui marchait le long des haies de fusains […] Elle savait qu’elle était Rosie Carpe et que c’était elle, à la fois Rosie et Rosie Carpe, qui marchait en ce moment d’un pas tranquille […] Et elle était maintenant Rosie Carpe, sans doute possible […] ».

D’autre part, la seconde moitié du roman en infléchit la tonalité. L’intrigue n’est plus présentée du point de vue de Rosie, mais suit les pensées d’un second personnage central, Lagrand, un collègue de Lazare. Le point de vue de Lagrand, totalement extérieur à la famille Carpe mais amoureux de Rosie, apporte au lecteur une bouffée d’air bienvenue et permet de considérer les autres personnages, Rosie comprise, avec un recul nouveau qui renforce la part de satire sociale à l’œuvre dans l’écriture de NDiaye. La métamorphose des parents Carpe, devenus riches grâce à leurs spéculations en bourse, est un exemple frappant. La mère Carpe, Danielle, a décidé de se renommer Diane et vit un rajeunissement spectaculaire qui fait d’elle la caricature de la femme cougar : elle vit avec un amant et étale devant tous sa puissance sexuelle inaltérable. Quant au père, vieux et décrépi, il a pris une maîtresse ridiculement plus jeune que lui.

Mais le point de vue extérieur de Lagrand, à qui les tensions au sein de la famille Carpe n’ont pas échappé, achève aussi de mettre en évidence l’engrenage mortifère auquel Rosie elle-même participe. Car si Rosie s’épanouit enfin à son tour, elle le fait en niant l’existence de son fils. Enfant maladif, amorphe et vaguement idiot, Titi semble incarner l’espèce de complexe du fantôme dont Rosie a souffert depuis sa jeunesse, et dont elle semble déterminée à se libérer en laissant l’enfant dépérir jusqu’au bout. Lagrand, marqué par le souvenir de son rapport à sa propre mère devenue folle et qui ne le reconnaît plus, ne peut s’empêcher d’éprouver de la compassion pour l’enfant. En s’acharnant à sauver Titi de l’indifférence générale et de Rosie elle-même, Lagrand se découvre prêt à endosser le rôle d’un père, et devient le seul personnage du lot à tenter de fonder une famille qui soit autre chose qu’un panier de crabes.

Rosie Carpe est un roman aussi excellent que son univers est sombre. L’écriture de NDiaye fait naître et mène à bien les évocations de Rosie puis de Lagrand avec une maestria impressionnante, et tout contribue à maintenir le lecteur plongé dans le monde étouffant de la famille Carpe. Bien des choses resteraient à dire sur ce monde et sur l’écriture de NDiaye, mais j’espère que cette brève analyse vous aura convaincus de l’intérêt de découvrir son œuvre.

J’ai publié d’abord cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°26 en novembre 2011, puis l’ai republié ici le 3 décembre 2017.

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Göran Tunström, « De planète en planète »

19 août 2012

Couverture du recueil "De planète en planète" de Tunström chez Actes Sud.

Référence : Göran Tunström, De planète en planète, récits traduits du suédois par Marc de Gouvernain et Lena Grumbach, Arles-Montréal, Actes Sud/Leméac, 1993. ISBN : 2-86869-995-2. (Édition originale : Det sanna livet, Stockholm, Förlag AB, 1991.)

Göran Tunström est un auteur suédois, poète et romancier (il a un article sur Wikipédia ici si ça vous dit). En France, il est surtout connu pour son roman L’Oratorio de Noël, que je n’ai pas (encore) lu. J’ai découvert cet auteur avec ce recueil de nouvelles, acheté un peu par hasard sur un coup de tête, que je n’ai pas regretté.

Le recueil regroupe six histoires assez variées, de longueurs très diverses mais souvent assez longues (une ou deux seraient presque des novellas à elles toutes seules). En gros, une moitié s’intéresse surtout aux relations familiales et au quotidien, et une autre moitié met en scène des personnages pris dans l’histoire tourmentée du XXe siècle. Partage très poreux, comme vous allez le voir. Je vais dire un mot sur chacune des nouvelles.

« Merci pour Kowalowski ». Le narrateur, un homme ordinaire, est quitté par sa femme. La période amère qui suit la séparation prend fin lorsque, par une série de coïncidences amusantes, il est amené à « se reprendre en main », comme on dit, ou plutôt à s’ouvrir aux rencontres et aux découvertes (intellectuelles, artistiques, etc.) qui se présentent, sans peur du hasard. Il redécouvre qu’il est trop resté figé dans certains aspects de lui-même et qu’il peut changer, en découvrir ou en développer d’autres : il revient à la vie. Cette atmosphère de redémarrage et de regain d’une vitalité perdue est assez savoureuse. Le titre du recueil se comprend grâce à une expression employée au détour d’une page dans ce texte : les planètes, ce sont les gens que rencontre le narrateur, chacun porteur d’un monde différent. L’autre intérêt de la nouvelle réside dans deux personnages marquants : Dagmar, une vieille dame qui éveille la sympathie, et le peintre Kowalowski, plus qu’à moitié fou pour des raisons qui se révèlent peu à peu. Rétrospectivement, ce n’est peut-être pas la meilleure nouvelle du lot (certains des rebondissements sentimentaux ont un côté facile), mais elle reste appréciable et constitue un bon texte d’ouverture pour le recueil.

« Arielle ». Un conte fantastique sombre. Je pense que si Nathalie Sarraute avait donné dans le fantastique sombre, le résultat aurait pu ressembler à ça. En l’absence de son compagnon, Anna donne naissance à une petite fille qui a des ailes. Aussitôt après on plonge dans le passé pour retracer les débuts de sa relation avec le père, Filip. Il devient assez vite évident que quelque chose ne va pas dans cette relation et que les choses risquent de ne pas très bien… bref. Le dénouement ne m’a pas surpris, mais l’intérêt du texte vient plutôt de la façon dont la composante fantastique est ancrée dans les psychologies des personnages, avec toute une réflexion sous-jacente sur les relations humaines et familiales.

« Stella ». Un texte réaliste, si l’on peut dire : il s’agit de plonger dans les pensées d’une jeune fille très mal dans sa peau, mais son réel n’est pas exactement un réel habituel (au sens conformiste du terme), et certainement pas un réel confortable. Incomprise et impitoyable aussi bien envers les adultes qu’envers les gens de son âge, Stella essaie désespérément de se tirer de l’enfermement où elle se verrouille peu à peu (mais par la faute de qui ? La sienne ? Celle des autres ? Difficile à déterminer). Encore plus sombre que le texte précédent et tout aussi doué pour évoquer les pensées des personnages et les conséquences des relations humaines sur la définition même de la réalité dans la vie quotidienne.

« Mariage fictif ». Une aventure d’un contrôleur de train suédois. La nouvelle la plus courte du recueil, la plus proche du quotidien aussi. Un brin grinçante, mais drôle.

« Petite musique de salon ». Un pianiste juif réfugié dans un petit village a échappé à la guerre, mais reste incapable de jouer depuis que le piano est associé dans ses souvenirs au jour où les Allemands ont envahi le Danemark. Poussé par le couple qui l’a recueilli à donner des cours de piano, il revient à la vie et transforme de manière inattendue le quotidien des habitants. Ce qui marque dans ce texte, c’est surtout la description de ce quotidien et de ces habitants, justement : il y a un côté Maupassant ou Flaubert dans la galerie de personnalités plantée par le texte, les disputes politiques, leur idéologie parfois douteuse, les différences de milieux sociaux et culturels ; mais Tunström est moins vache avec ses personnages et (pour une fois) l’espoir l’emporte sur les horreurs de l’Histoire.

« La Vraie Vie ». Un long récit, presque une novella. Le narrateur, en voyage en Israël, rencontre deux vieux hommes, le premier, Isaac, poussant le fauteuil roulant du second, son frère, Jakob, qui est aveugle, muet et paralysé. Poussé par le narrateur, le vieil homme raconte son histoire : celle d’un long, sinueux et terrible voyage, qui le mène d’une enfance plutôt heureuse à une quête désespérée pour rejoindre Jérusalem. Quand il commence le voyage, il a quatorze ans et son frère dix ; tous deux sont rudement éprouvés, mais, tandis que le grand frère se voit propulsé dans le rôle de père et de jeune adulte, le petit frère supporte moins bien les contretemps qui s’accumulent avant l’arrivée dans la ville promise. C’est incroyablement bien mené, poignant, plein de souffle en même temps. Cela m’a rappelé les grands récits de voyages étroitement liés aux secousses de l’Histoire, comme La Trêve de Primo Levi ou dans une moindre mesure L’Usage du monde de Bouvier : on retrouve avec beaucoup de justesse tout ce qu’un récit de voyage authentique a comme cahots, comme rebondissements inattendus, comme péripéties absurdes ou cruelles. Sauf qu’à ma connaissance il s’agit ici d’une fiction, ce qui implique une sacrée maestria de la part de l’auteur.

J’ai beaucoup apprécié ce recueil. Tunström sait concevoir des récits bien menés, bien ficelés tout en faisant oublier les ficelles la plupart du temps ; il est très doué pour rendre les détails du quotidien, les petits gestes et les impressions des personnages. En un mot, il est très doué pour faire vivre ce qu’il met en scène, conférer beaucoup d’authenticité à ses fictions tout en abordant des thèmes qui donnent à réfléchir a posteriori. J’ai hâte de voir ce que cela peut donner à l’échelle d’un roman !

Message posté sur le forum du Coin des lecteurs le 18 août 2012, retouché ensuite.


Émile Zola, « Thérèse Raquin »

11 août 2012

Publicité à la parution en feuilleton de Thérèse Raquin en 1877. Source : Wikimedia Commons.

Thérèse Raquin est l’un des premiers romans de Zola. C’est un roman autonome, qui ne fait pas partie de son grand cycle des Rougon-Macquart (que Zola ne commence qu’ensuite). C’est une étude de mœurs sur un adultère et un meurtre, et leurs conséquences.

 L’histoire

Madame Raquin, mercière, vit à Vernon avec son fils, Camille, un enfant maladif qu’elle sauve de justesse de multiples maladies infantiles, et sa nièce, Thérèse, enfant vigoureuse et éveillée, mais plombée par l’atmosphère morbide de la maison. Camille et Thérèse, destinés l’un à l’autre depuis l’enfance, se marient, mais la nuit de noces est chaste, de même que les suivantes.

Thérèse ne dit rien, ne manifeste aucune révolte, mais accumule un profond dégoût envers son mari. Lorsqu’elle rencontre Laurent, un ami de Camille, fort et bon vivant bien que paresseux et peu subtil, elle s’éveille subitement au désir avec une force inattendue. Laurent devient son amant. Petit à petit, Camille devient gênant pour Thérèse et Laurent. Ils décident de se débarrasser de lui discrètement, afin de s’épouser ensuite. Tout se déroule comme prévu… en apparence, car les vrais ennuis ne font que commencer pour les deux criminels.

 Mon avis

C’est la première fois depuis de longues années que je lis un Zola. J’avais eu une période Rougon-Macquart assez enthousiaste au lycée, mais l’eau a beaucoup coulé sous les ponts depuis.

Au départ j’ai eu un peu de mal, parce que tout l’aspect « scientifique » de la démarche naturaliste de Zola me convainc encore moins qu’avant et me lasse assez vite, d’autant qu’une telle approche est très datée. Mais je suis progressivement entré dans le roman et j’ai fini par le dévorer, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’écriture de Zola est limpide. C’est clair, c’est carré, ça progresse efficacement, on sent le roman bien structuré. Le suspense est assez vite mis en place et la tension ne fait que monter pendant tout le livre.

L’autre raison, ce sont tout simplement les qualités littéraires de Zola, indépendantes de sa prétention à une écriture « scientifique ». Les ficelles de l’intrigue ont beau être assez classiques, le style de Zola rend l’ensemble prenant et (très) émouvant. Mieux, Thérèse Raquin n’est pas seulement une étude de mœurs, c’est un excellent roman d’angoisse, qui ne déparerait pas au rayon fantastique/horreur d’une librairie un peu audacieuse. L’ambiance est glauque dès le début et ça ne fait qu’empirer peu à peu, jusqu’au dénouement, ingénieusement conçu et absolument horrible (je ne peux rien en dire, évidemment !).

C’est un mélange explosif entre un réalisme sordide et un fantastique angoissant qui va crescendo pendant tout le roman, et où, finalement, la part de fantastique (du point de vue des personnages) et tout ce qui laisse entrevoir une sorte d’engrenage infernal de la fatalité font beaucoup plus pour l’intérêt du livre que la théorie physiologique supposée être derrière.

Je me suis surpris à penser pendant la lecture à ce qu’aurait donné une adaptation du roman par Caro et Jeunet, ou bien une improbable rencontre entre Zola et Roméro ou un réalisateur de films d’horreur de ce genre (et je peux vous assurer que ce n’est pas moi qui exagère, il y a vraiment de quoi faire penser à ça dans le livre…). On ne sait jamais, peut-être qu’un jour quelqu’un aura l’idée de faire une adaptation un peu ambitieuse du roman (à vrai dire ça a sûrement déjà été fait, mais je ne m’y étais pas encore intéressé). L’illustration d’époque, sur l’affiche ci-dessus, donne une idée de l’aspect fantastique de l’intrigue.

Bref, même si ce roman autonome m’avait paru au départ un cran en dessous des Rougon-Macquart, il gagne en puissance au fur et à mesure et peut constituer une bonne découverte de l’univers de Zola… si on a le cœur bien accroché, parce qu’il me semble que les Rougon-Macquart sont globalement moins atroces (ou alors ma mémoire les édulcore ?).

Pour lire Thérèse Raquin

Le texte du roman, à présent libre de droit, est disponible en ligne, par exemple sur Wikisource. Quitte à acheter une édition papier, choisissez-en une avec une intro, des notes, un dossier, etc. C’est toujours mieux que le texte brut, et cela vous aide beaucoup mieux à comprendre le projet de l’auteur, à resituer le roman dans son temps avec l’accueil de la critique à l’époque (mouvementé), à découvrir les adaptations au cinéma, etc. Pour cette relecture j’ai utilisé une édition avec seulement le texte, et ça manquait un peu de ne rien avoir pour replacer le tout dans son contexte. Cela dit, il y a toujours Wikipédia, mais l’article sur le roman n’est pas encore très étoffé.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 juin 2012.