Camille Von Rosenschild et Xavière Devos, « Sorcières de légende »

28 décembre 2016

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Référence : Camille Von Rosenschild (texte) et Xavière Devos (illustrations), Sorcières de légende, Paris, La Martinière, collection « Jeunesse », 2016.

Présentation de l’éditeur :

« Des sorcières de légende se sont réunies pour nous faire partager leur incroyable destin ! Découvrez leur histoire, et vivez avec elles des aventures pleines de surprises, illustrées avec poésie et talent par Xavière Devos. »

Mon avis :

Cet album de contes illustrés pour la jeunesse rassemble une dizaine d’histoires de sorcières racontées par Camille Von Rosenschild et illustrées par Xavière Devos. Sur un sujet classique, il parvient à proposer quelque chose d’original, beau et accessible, d’où le billet que je lui consacre ici.

Original, parce que les histoires de sorcières choisies proviennent du monde entier et s’écartent souvent des personnages déjà bien connus dans la France actuelle. Parmi les grands noms de la littérature classique, on ne reconnaîtra guère que Circé, la sorcière de l’Odyssée. Et pourtant, que de belles découvertes à faire à l’occasion de ces courts voyages sur tous les continents ! D’autant que certaines de ces sorcières sont des monuments culturels dans d’autres régions du monde, comme la sulfureuse Aïsha Kandisha, séductrice et dévoreuse de jeunes hommes, en Afrique du Nord (elle donne sa couverture à l’album). Parmi ces personnages très variés, certaines sont plus des magiciennes bienveillantes, mais d’autres sont bel et bien des sorcières au sens le plus maléfique du mot, de sorte que certaines histoires se terminent mal pour la sorcière, tout en autorisant lectrices et lecteurs à ressentir un certain soulagement pour les victimes ainsi épargnées. Le résultat est une série d’histoires aux structures et aux dénouements variés, et, comme beaucoup de ces personnages sont peu connues sur notre coin de la planète, on ne connaît pas la fin à l’avance : le plaisir de la lecture et l’effet de surprise restent intacts. Le fond des histoires n’a pas été édulcoré, mais les choses sont formulées de façon à ne pas trop heurter un public enfantin (par exemple, un adulte comprend tout de suite qu’Aïsha Kandisha veut coucher avec les jeunes hommes, mais ce n’est pas dit comme ça ; en revanche, le moment de l’Odyssée où Circé propose à Ulysse de coucher avec lui afin de lui prouver qu’elle est fiable a été omis, mais il aurait été plus compliqué à adapter).

Beau, parce que les illustrations de Xavière Devos, souvent en pleine page ou sur une demi-page et mises en valeur par le format (23×33 cm), sont magnifiques : elles regorgent de détails et se parent de mille couleurs, avec une inspiration puisée dans les costumes et tenues traditionnelles des quatre coins du monde à la faveur de ces contes, mythes et légendes qui étaient autant d’invitations au voyage vestimentaire. Certaines de ces histoires deviennent ainsi un beau moyen de découvrir les habits propres à la Chine médiévale ou à l’Afrique noire. D’autres sont l’occasion de renouveler l’imagerie classique, en particulier l’histoire de Circé qu’on ne découvrira pas en vêtement grec antique mais vêtue d’une tenue qui fait davantage penser au Grand Nord… ce qui est étonnant, mais en rien incohérent, puisque, dans l’Odyssée, la magicienne habite une île reculée qu’Ulysse atteint longtemps après avoir complètement perdu son cap.

Enfin, ces histoires et leurs illustrations restent accessibles en termes de difficulté de lecture. Chaque histoire tient en trois ou quatre pages abondamment illustrées, soit plus deux pages de texte écrit gros. Le style de Von Rosenschild est clair et sobre, mais sait poser une ambiance et installer une tension dramatique en peu de mots. Le livre dans son entier ne doit pas dépasser les 60 pages et les histoires se lisent de toute façon indépendamment les unes des autres. En termes d’âge du lectorat, le site de l’éditeur classe cet album dans la catégorie « 6-9 ans », mais il peut encore convenir à un lectorat plus âgé, y compris adulte, puisque les légendes qu’il relate ne sont pas du genre qu’on a déjà lues cent fois. Je n’ai aucune idée des prix habituels pour ce type de livre : l’éditeur le propose à 13 euros, ce qui me semble raisonnable pour un « beau livre » comme celui-ci.

Bref, c’est une jolie découverte qui me donne envie de suivre les publications des deux auteures ainsi que cette collection dont j’ignorais jusqu’à présent l’existence (je connaissais surtout La Martinière pour ses ouvrages savants et ses essais, mais l’éditeur a visiblement su proposer au moins un ouvrage jeunesse qui apporte réellement du nouveau dans ce domaine où les publications abondent).

Au passage, on peut voir plus d’illustrations de Xavière Devos (issues pour la plupart d’autres livres) sur son site.

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Somadeva, « Contes du vampire »

30 juin 2013

Contes-du-vampireRéférence : Contes du vampire, traduits du sanskrit et annotés par Louis Renou, Paris, Gallimard-Unesco, coll. « Connaissance de l’Orient », 1963.

Les Contes du vampire, littéralement Vetâlapancavimsatika (« Les Vingt-Cinq Histoires du vetâla« ), sont un recueil de récits proches du genre du conte merveilleux ou parfois de la fable morale, qui a été composé en Inde quelque part au XIe siècle. Ce recueil fait lui-même partie d’un recueil beaucoup plus vaste d’histoires en vers appelé Kathâsaritsâgara. L’édition que j’ai trouvée ici est la première traduction en français des Contes du vampire, mais le Kathâsaritsâgara a plus récemment bénéficié d’une traduction complète dans la « Bibliothèque de la Pléiade » sous le titre L’Océan des rivières des contes (elle est due à plusieurs auteurs et est parue en 1997).

Pour une première découverte, la présente édition des Contes du vampire est nettement plus accessible à tous points de vue, et a de quoi satisfaire les amoureux de contes et/ou de l’Inde ancienne (A2  donc parfaitement atteint son objectif en me l’offrant). Une courte introduction explique en une quinzaine de pages l’histoire du texte du Kathâsaritsâgara, qui adapte lui-même de loin un livre plus ancien composé au IIIe siècle, et avance l’hypothèse, très crédible à voir les multiples comparaisons possibles avec des contes circulant dans d’autres parties du monde, que les Contes du vampire ont bénéficié de traditions orales avant d’être mis par écrit. La version que traduit Louis Renou est celle d’un nommé Somadeva, un brahmane qui a vécu au Cachemire au XIe siècle. Renou fournit aussi des explications concernant le style et le ton du recueil et l’apport de Somadeva par rapport aux versions antérieures connues. Somadeva choisit notamment une forme hybride alternant prose et vers.

Le roi, le mendiant et le vetâla

Comme beaucoup de recueils, celui-ci est introduit par une histoire qui sert de récit-cadre, c’est-à-dire que c’est dans le cadre de ce premier récit que tel ou tel personnage raconte les autres, et on retourne régulièrement au récit-cadre, dont le dénouement sert de fin au recueil entier. L’exemple typique est celui des Mille et une nuits, où le récit-cadre est celui de la condamnation de Shéhérazade et de sa ruse, qui consiste à raconter chaque nuit des contes au sultan pour repousser le moment de son exécution. Mais c’est un procédé omniprésent, qu’on retrouve aussi dans le Conte des contes de Giambatista Basile, par exemple (je dis ça parce que j’en avais lu des contes choisis).

Dans ce recueil, le récit-cadre commence ainsi : un roi appelé Trivikramasena reçoit chaque jour la visite d’un mendiant qui lui offre chaque fois un fruit. Un jour, on découvre par accident, grâce à l’appétit d’un singe, que les fruits contiennent chacun un diamant d’une taille fabuleuse. Le roi fait retrouver le mendiant et lui demande pourquoi il vient chaque jour lui faire des présents aussi extraordinaires. Le mendiant lui explique alors qu’il souhaite lui confier une tâche périlleuse, que le roi se fait expliquer et accepte : il s’agit de se rendre dans le grand cimetière en bordure de la ville, quatorze jours plus tard, à la pleine lune, pour y décrocher un cadavre pendu à un arbre et l’apporter au mendiant.

Le roi se rend au rendez-vous et se met en devoir d’accomplir sa mission. Mais le cadavre se révèle habité par un vetâla, sorte d’esprit qui possède les cadavres pour les animer. De ce fait, pendant que le roi est occupé à transporter le cadavre, le vetâla commence à lui parler, et déclare nonchalamment : « Je vais vous raconter une histoire en chemin pour vous distraire ». Seulement, à la fin de chaque histoire, le vetâla pose une question au roi sous la forme d’une énigme en rapport avec ce qu’il vient de raconter ; et le roi, qui a promis de répondre, doit à chaque fois résoudre l’énigme, sous peine de perdre la vie. Mais il n’est pas au bout de ses peines : chaque fois qu’il répond correctement, le cadavre disparaît et le roi le retrouve pendu à l’arbre comme si rien ne s’était passé. Il doit alors le décrocher à nouveau, et ainsi de suite… le temps de raconter vingt-quatre histoires.

Une plongée savoureuse dans l’aventure et dans la culture indienne

J’en viens à une petite révélation sur le contenu du reste du livre, mais une révélation qui peut éviter des déceptions : ces contes du vampire ne sont pas pour autant des histoires de vampires. D’abord parce que, comme vous avez pu vous en rendre compte dans le résumé ci-dessous, un vetâla n’est pas exactement un vampire au sens européen du mot (même si la proximité est assez grande pour que Renou ait traduit son nom ainsi). Et ensuite parce qu’en dehors de ce récit-cadre, on ne trouve pratiquement pas de vampires dans le recueil.

Ce qu’on trouve, en revanche, ce sont des contes et des récits souvent merveilleux, toujours dramatiques voire romanesques, riches en aventures, en prouesses, en histoires d’amours et en péripéties tragiques. Quelques-uns des titres de ces histoires vous donneront une idée de leur contenu et de leur atmosphère : « Comment le Prince obtint une femme grâce à son ami le fils du ministre », « Comment les prétendants demeurèrent fidèles à la jeune femme morte », « Si les femmes sont ou non plus méchantes que les hommes ? », « Comment le roi maria son féal à la fille du roi des démons », « Comment le brâhmane perdit d’abord sa femme, puis la vie », etc. Comme vous le voyez, la surprise du dénouement n’est pas le but recherché avec des titres pareils : ce sont plutôt les péripéties qui font l’intérêt de chaque histoire. Surtout lorsqu’on aborde des récits aux intitulés encore plus surprenants, par exemple « Comment les têtes du frère et de l’amant furent interverties ».

Les personnages récurrents de ces histoires sont ceux qu’on s’attend à trouver dans tout conte qui se respecte : rois et reines, princes et princesses, marchands, voleurs, magiciens, animaux sauvages, divinités et créatures surnaturelles. Ce qui fait l’originalité et (pour des lecteurs ne qui n’ont pas grandi dans la culture indienne) l’exotisme de ce recueil, c’est le fait qu’ils se réfèrent constamment à la société indienne médiévale, ainsi qu’au système des castes : les personnages sont souvent présentés en fonction de leur appartenance à l’une des quatre principales castes, à savoir, par ordre hiérarchique croissant, les shudra (serviteurs), les vaishya (artisans, agriculteurs, bergers, marchands), les kshatrya (rois, princes , nobles et guerriers) et enfin les brâhmanes (c’est-à-dire les prêtres, principalement).

Outre ce système, il y a la morale qui va de pair avec lui, et qui entraîne les personnages à faire des choix qui peuvent parfois sembler étranges ou surprenants. De même, les réponses du roi aux énigmes du vetâla ne sont pas toujours celles que les lecteurs d’aujourd’hui feraient spontanément. Mais c’est justement intéressant de réfléchir d’abord au problème posé et de lire ensuite la réponse du roi, pour voir la différence et découvrir les explications que donne toujours le roi pour justifier sa réponse.

Mais avant cela, il y a tout simplement le plaisir de l’aventure, et aussi celui du style, parfois très poétique, comme en témoigne le passage suivant, extrait de la première histoire que narre le vetâla :

Il [le prince] entra ainsi dans une grande forêt. On eût dit le séjour du dieu Amour : les coucous en chantant faisaient l’office de bardes ; les arbres y rendaient hommage avec leurs frondaisons qui ondoyaient comme des queues de yak. Le prince, accompagné du fils du ministre, vit alors un lac merveilleux, sorte de second océan, terre natale des lotus aux mille couleurs. Et dans ce lac apparut une fille à la beauté céleste, qui était venue là pour se baigner avec ses suivantes. Elle semblait emplir le lac du torrent de sa grâce ; avec l’éclat de ses yeux on eût dit qu’elle créait un nouveau parterre de lotus bleu foncé, tandis qu’avec son visage, qui éclipsait le charme de la lune, elle effaçait la beauté des lotus blancs.

Ces images, notamment la comparaison avec le lotus ou avec la lune, reviennent extrêmement souvent dans la littérature et la poésie indiennes, au point d’être devenus des clichés, mais je doute que vous vous en lassiez si vite. Et en dehors de ces passages, le style reste soigné. Même l’introduction à chaque récit fait l’objet de variantes, l’auteur ayant conscience par exemple que le malheureux Trivikramasena doit s’être quelque peu lassé de devoir retourner décrocher son pendu pour la énième fois.

Les histoires sont courtes, entre quatre et dix pages environ, et leurs intrigues sont assez variées pour éviter toute sensation de répétition fastidieuse. En dehors des noms propres, auxquels on s’habitue vite, elles ne comportent pas de difficultés ou d’obscurités particulières. Si vous en croisez, les notes de fin vous apporteront sûrement les explications nécessaires. Si vous lisez ce livre par simple curiosité, vous n’aurez sûrement pas besoin de lire toutes les notes, certaines déployant une érudition qui les réservera aux étudiants et aux chercheurs travaillant sur la littérature indienne ancienne.

Et pour aller plus loin ?

Si ce livre vous passionne et que vous voulez en apprendre plus sur les contes indiens en particulier, autant acheter ou emprunter en bibliothèque l’édition de L’Océan des rivières des contes en Pléiade.

Si vous avez surtout envie de découvrir d’autres textes classiques de la littérature indienne, je vous recommande chaudement de commencer par les deux épopées qui en sont les piliers : le Mahâbhârata et le Râmâyana. Ce sont des monuments, y compris en termes de longueur : vous aurez probablement besoin de commencer par une narration abrégée. Il en existe chez Albin Michel dans la collection de poche « Spiritualités vivantes », faites par Serge Demetrian à partir des traditions orales encore vivantes en Inde : ce sont de bonnes portes d’entrées dans ces univers foisonnants. Pour le Mahâbhârata, il y a aussi le beau film de Peter Brook scénarisé par Jean-Claude Carrière, Le Mahâbhârata, réalisé au départ en 1989 sous forme de mini-série télévisée puis adapté en plus court pour le cinéma, et désormais disponible en vidéo ; mais ce film, s’il est un très bon point de départ, se contente vraiment des très grandes lignes de l’épopée.

Si vous voulez aller plus loin avec ces épopées, il sera temps alors de laisser les réécritures pour passer au texte original. Pour le Mahâbhârata, il n’y a pas à ma connaissance encore de traduction complète récente en français… mais il y en a une en cours de route, due à Gilles Schauffelberger et à Guy Vincent, en cours de parution aux presses de l’Université de Laval (Québec) : quatre tomes sont actuellement parus (et c’est loin d’être fini). Si vous voulez goûter au texte original, mais que le texte entier vous donne des angoisses de noyade, il existe par exemple deux petits volumes d’extraits en GF-Flammarion. Le Râmâyana, lui, est disponible en traduction française complète, parue en Pléiade en 1999.

Si ce sont avant tout les contes qui vous intéressent, d’où qu’ils viennent, allez donc voir du côté du Conte des contes de Basile dont je parlais plus haut…

Un grand merci à A2 qui m’a fait découvrir ce livre ! Le billet arrive avec un retard que je ne préfère pas mesurer, mais mieux vaut tard que jamais…