Somadeva, « Contes du vampire »

30 juin 2013

Contes-du-vampireRéférence : Contes du vampire, traduits du sanskrit et annotés par Louis Renou, Paris, Gallimard-Unesco, coll. « Connaissance de l’Orient », 1963.

Les Contes du vampire, littéralement Vetâlapancavimsatika (« Les Vingt-Cinq Histoires du vetâla« ), sont un recueil de récits proches du genre du conte merveilleux ou parfois de la fable morale, qui a été composé en Inde quelque part au XIe siècle. Ce recueil fait lui-même partie d’un recueil beaucoup plus vaste d’histoires en vers appelé Kathâsaritsâgara. L’édition que j’ai trouvée ici est la première traduction en français des Contes du vampire, mais le Kathâsaritsâgara a plus récemment bénéficié d’une traduction complète dans la « Bibliothèque de la Pléiade » sous le titre L’Océan des rivières des contes (elle est due à plusieurs auteurs et est parue en 1997).

Pour une première découverte, la présente édition des Contes du vampire est nettement plus accessible à tous points de vue, et a de quoi satisfaire les amoureux de contes et/ou de l’Inde ancienne (A2  donc parfaitement atteint son objectif en me l’offrant). Une courte introduction explique en une quinzaine de pages l’histoire du texte du Kathâsaritsâgara, qui adapte lui-même de loin un livre plus ancien composé au IIIe siècle, et avance l’hypothèse, très crédible à voir les multiples comparaisons possibles avec des contes circulant dans d’autres parties du monde, que les Contes du vampire ont bénéficié de traditions orales avant d’être mis par écrit. La version que traduit Louis Renou est celle d’un nommé Somadeva, un brahmane qui a vécu au Cachemire au XIe siècle. Renou fournit aussi des explications concernant le style et le ton du recueil et l’apport de Somadeva par rapport aux versions antérieures connues. Somadeva choisit notamment une forme hybride alternant prose et vers.

Le roi, le mendiant et le vetâla

Comme beaucoup de recueils, celui-ci est introduit par une histoire qui sert de récit-cadre, c’est-à-dire que c’est dans le cadre de ce premier récit que tel ou tel personnage raconte les autres, et on retourne régulièrement au récit-cadre, dont le dénouement sert de fin au recueil entier. L’exemple typique est celui des Mille et une nuits, où le récit-cadre est celui de la condamnation de Shéhérazade et de sa ruse, qui consiste à raconter chaque nuit des contes au sultan pour repousser le moment de son exécution. Mais c’est un procédé omniprésent, qu’on retrouve aussi dans le Conte des contes de Giambatista Basile, par exemple (je dis ça parce que j’en avais lu des contes choisis).

Dans ce recueil, le récit-cadre commence ainsi : un roi appelé Trivikramasena reçoit chaque jour la visite d’un mendiant qui lui offre chaque fois un fruit. Un jour, on découvre par accident, grâce à l’appétit d’un singe, que les fruits contiennent chacun un diamant d’une taille fabuleuse. Le roi fait retrouver le mendiant et lui demande pourquoi il vient chaque jour lui faire des présents aussi extraordinaires. Le mendiant lui explique alors qu’il souhaite lui confier une tâche périlleuse, que le roi se fait expliquer et accepte : il s’agit de se rendre dans le grand cimetière en bordure de la ville, quatorze jours plus tard, à la pleine lune, pour y décrocher un cadavre pendu à un arbre et l’apporter au mendiant.

Le roi se rend au rendez-vous et se met en devoir d’accomplir sa mission. Mais le cadavre se révèle habité par un vetâla, sorte d’esprit qui possède les cadavres pour les animer. De ce fait, pendant que le roi est occupé à transporter le cadavre, le vetâla commence à lui parler, et déclare nonchalamment : « Je vais vous raconter une histoire en chemin pour vous distraire ». Seulement, à la fin de chaque histoire, le vetâla pose une question au roi sous la forme d’une énigme en rapport avec ce qu’il vient de raconter ; et le roi, qui a promis de répondre, doit à chaque fois résoudre l’énigme, sous peine de perdre la vie. Mais il n’est pas au bout de ses peines : chaque fois qu’il répond correctement, le cadavre disparaît et le roi le retrouve pendu à l’arbre comme si rien ne s’était passé. Il doit alors le décrocher à nouveau, et ainsi de suite… le temps de raconter vingt-quatre histoires.

Une plongée savoureuse dans l’aventure et dans la culture indienne

J’en viens à une petite révélation sur le contenu du reste du livre, mais une révélation qui peut éviter des déceptions : ces contes du vampire ne sont pas pour autant des histoires de vampires. D’abord parce que, comme vous avez pu vous en rendre compte dans le résumé ci-dessous, un vetâla n’est pas exactement un vampire au sens européen du mot (même si la proximité est assez grande pour que Renou ait traduit son nom ainsi). Et ensuite parce qu’en dehors de ce récit-cadre, on ne trouve pratiquement pas de vampires dans le recueil.

Ce qu’on trouve, en revanche, ce sont des contes et des récits souvent merveilleux, toujours dramatiques voire romanesques, riches en aventures, en prouesses, en histoires d’amours et en péripéties tragiques. Quelques-uns des titres de ces histoires vous donneront une idée de leur contenu et de leur atmosphère : « Comment le Prince obtint une femme grâce à son ami le fils du ministre », « Comment les prétendants demeurèrent fidèles à la jeune femme morte », « Si les femmes sont ou non plus méchantes que les hommes ? », « Comment le roi maria son féal à la fille du roi des démons », « Comment le brâhmane perdit d’abord sa femme, puis la vie », etc. Comme vous le voyez, la surprise du dénouement n’est pas le but recherché avec des titres pareils : ce sont plutôt les péripéties qui font l’intérêt de chaque histoire. Surtout lorsqu’on aborde des récits aux intitulés encore plus surprenants, par exemple « Comment les têtes du frère et de l’amant furent interverties ».

Les personnages récurrents de ces histoires sont ceux qu’on s’attend à trouver dans tout conte qui se respecte : rois et reines, princes et princesses, marchands, voleurs, magiciens, animaux sauvages, divinités et créatures surnaturelles. Ce qui fait l’originalité et (pour des lecteurs ne qui n’ont pas grandi dans la culture indienne) l’exotisme de ce recueil, c’est le fait qu’ils se réfèrent constamment à la société indienne médiévale, ainsi qu’au système des castes : les personnages sont souvent présentés en fonction de leur appartenance à l’une des quatre principales castes, à savoir, par ordre hiérarchique croissant, les shudra (serviteurs), les vaishya (artisans, agriculteurs, bergers, marchands), les kshatrya (rois, princes , nobles et guerriers) et enfin les brâhmanes (c’est-à-dire les prêtres, principalement).

Outre ce système, il y a la morale qui va de pair avec lui, et qui entraîne les personnages à faire des choix qui peuvent parfois sembler étranges ou surprenants. De même, les réponses du roi aux énigmes du vetâla ne sont pas toujours celles que les lecteurs d’aujourd’hui feraient spontanément. Mais c’est justement intéressant de réfléchir d’abord au problème posé et de lire ensuite la réponse du roi, pour voir la différence et découvrir les explications que donne toujours le roi pour justifier sa réponse.

Mais avant cela, il y a tout simplement le plaisir de l’aventure, et aussi celui du style, parfois très poétique, comme en témoigne le passage suivant, extrait de la première histoire que narre le vetâla :

Il [le prince] entra ainsi dans une grande forêt. On eût dit le séjour du dieu Amour : les coucous en chantant faisaient l’office de bardes ; les arbres y rendaient hommage avec leurs frondaisons qui ondoyaient comme des queues de yak. Le prince, accompagné du fils du ministre, vit alors un lac merveilleux, sorte de second océan, terre natale des lotus aux mille couleurs. Et dans ce lac apparut une fille à la beauté céleste, qui était venue là pour se baigner avec ses suivantes. Elle semblait emplir le lac du torrent de sa grâce ; avec l’éclat de ses yeux on eût dit qu’elle créait un nouveau parterre de lotus bleu foncé, tandis qu’avec son visage, qui éclipsait le charme de la lune, elle effaçait la beauté des lotus blancs.

Ces images, notamment la comparaison avec le lotus ou avec la lune, reviennent extrêmement souvent dans la littérature et la poésie indiennes, au point d’être devenus des clichés, mais je doute que vous vous en lassiez si vite. Et en dehors de ces passages, le style reste soigné. Même l’introduction à chaque récit fait l’objet de variantes, l’auteur ayant conscience par exemple que le malheureux Trivikramasena doit s’être quelque peu lassé de devoir retourner décrocher son pendu pour la énième fois.

Les histoires sont courtes, entre quatre et dix pages environ, et leurs intrigues sont assez variées pour éviter toute sensation de répétition fastidieuse. En dehors des noms propres, auxquels on s’habitue vite, elles ne comportent pas de difficultés ou d’obscurités particulières. Si vous en croisez, les notes de fin vous apporteront sûrement les explications nécessaires. Si vous lisez ce livre par simple curiosité, vous n’aurez sûrement pas besoin de lire toutes les notes, certaines déployant une érudition qui les réservera aux étudiants et aux chercheurs travaillant sur la littérature indienne ancienne.

Et pour aller plus loin ?

Si ce livre vous passionne et que vous voulez en apprendre plus sur les contes indiens en particulier, autant acheter ou emprunter en bibliothèque l’édition de L’Océan des rivières des contes en Pléiade.

Si vous avez surtout envie de découvrir d’autres textes classiques de la littérature indienne, je vous recommande chaudement de commencer par les deux épopées qui en sont les piliers : le Mahâbhârata et le Râmâyana. Ce sont des monuments, y compris en termes de longueur : vous aurez probablement besoin de commencer par une narration abrégée. Il en existe chez Albin Michel dans la collection de poche « Spiritualités vivantes », faites par Serge Demetrian à partir des traditions orales encore vivantes en Inde : ce sont de bonnes portes d’entrées dans ces univers foisonnants. Pour le Mahâbhârata, il y a aussi le beau film de Peter Brook scénarisé par Jean-Claude Carrière, Le Mahâbhârata, réalisé au départ en 1989 sous forme de mini-série télévisée puis adapté en plus court pour le cinéma, et désormais disponible en vidéo ; mais ce film, s’il est un très bon point de départ, se contente vraiment des très grandes lignes de l’épopée.

Si vous voulez aller plus loin avec ces épopées, il sera temps alors de laisser les réécritures pour passer au texte original. Pour le Mahâbhârata, il n’y a pas à ma connaissance encore de traduction complète récente en français… mais il y en a une en cours de route, due à Gilles Schauffelberger et à Guy Vincent, en cours de parution aux presses de l’Université de Laval (Québec) : quatre tomes sont actuellement parus (et c’est loin d’être fini). Si vous voulez goûter au texte original, mais que le texte entier vous donne des angoisses de noyade, il existe par exemple deux petits volumes d’extraits en GF-Flammarion. Le Râmâyana, lui, est disponible en traduction française complète, parue en Pléiade en 1999.

Si ce sont avant tout les contes qui vous intéressent, d’où qu’ils viennent, allez donc voir du côté du Conte des contes de Basile dont je parlais plus haut…

Un grand merci à A2 qui m’a fait découvrir ce livre ! Le billet arrive avec un retard que je ne préfère pas mesurer, mais mieux vaut tard que jamais…

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Timothée Rey, « Des nouvelles du Tibbar »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 4 juillet 2010.

Des nouvelles du Tibbar, c’est donc un recueil de nouvelles (paru aux Moutons électriques) qui se déroulent toutes dans un même univers, le Tibbar, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est fantasque, exotique et haut en couleurs. Je l’ai terminé ce matin (après avoir bien pris mon temps pour le lire, autres lectures simultanées obligent) et j’ai beaucoup aimé.

Pour vous donner une idée, je dirais que c’est quelque part entre Jack Vance (pour les peuples exotiques et les péripéties enlevées façon Cugel), Terry Pratchett (pour le mélange d’humour décapant et de ressorts dramatiques sérieux dans un univers qui, lui, ne se prend pas au sérieux) et Lewis Carroll (pour les néologismes jouissifs). L’auteur s’est visiblement fait plaisir en créant son univers, et ce plaisir est communicatif, ne serait-ce qu’à la lecture des cartes géographiques (très détaillées) qui ouvrent l’ouvrage : de l’Océan Tintinnabulant Arctique aux Monts Croustillants, en passant par Ongle, Marasme, les Deux-Ablettes ou la Mer des Sarcasmes, il y a de quoi se régaler entre les jeux de mots et les noms aux sonorités à la fois très « conte de fée » et éminemment francophones (ça change des Eowlyglïnglanglaurunglyyyn, Aeaeae et autres Deepwater). Bref, on est rapidement dans l’ambiance.

L’univers du Tibbar est riche, dense, détaillé, foisonnant – presque trop au début. L’auteur n’a rien laissé dans l’ombre, que ce soient la géographie, l’histoire des différents pays, les peuples, la faune et la flore, la mesure du temps et des longueurs… et il ne prend pas nécessairement la peine de tout détailler par le menu. Du coup, le lecteur qui attendait une description claire de ce qu’est un Mafflu, un houle-bec ou un tnufle risque de rester sur sa faim. L’univers se constitue par petites touches, on accumule les informations au fil des textes. Je pense que c’est un parti pris, que l’on peut critiquer ou non. De mon côté, j’ai eu un peu de mal avec certains passages un peu trop plein d’allusions partant dans tous les sens, mais ensuite ça va rapidement mieux, et il m’a semblé aussi que les nouvelles gagnent en cohérence et en maîtrise de ce point de vue au fil du volume.

Qu’on se rassure, ça n’empêche nullement de profiter de l’univers, au contraire. La nouvelle qui ouvre le recueil, Sur la route d’Ongle, est une parfaite entrée en matière : un bout de chemin en… bus, où l’on voit se presser toute la diversité des peuples du Tibbar, et où on a un aperçu réjouissant de la vie quotidienne, qui n’est pas de tout repos. Le ton est assez « pratchettien », mais trouve peu à peu son style propre.

La deuxième nouvelle, Mille et mille surgeons du Foisonneur, est celle qui souffre le plus à mon avis du défaut de foisonnance excessive dans les passages de voyages. Cela n’empêche pas de profiter de la nouvelle, originale, qui nous fait découvrir les Sylvains, esprits gardiens des forêts du Tibbar, et qu’on recroise par la suite, en particulier dans Le Tronc, la Grume et le Fluent, qui, comme le titre l’indique, est un hommage – réussi – aux westerns de Sergio Leone.

Lacnae B’Asac, texte plus sérieux et plus dramatique, nous plonge dans les intrigues politiques et les affaires des magiciens, et montre avec succès que le Tibbar ne se résume pas à ses aspects humoristiques, loin de là. Dans l’antre du Sanguinaire retourne à un ton plus léger, pour un texte court, typiquement « nouvelle », avec sa chute inattendue et originale. Y répond, un peu plus loin, Magma Mia ! les deux textes traitant des dragons du Tibbar – les efafnrs – de deux façons très différentes.

Entre les deux vient Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante. Le titre laisse penser à un texte purement humoristique, de même que le pitch, d’ailleurs : un groupe de voleurs dérobe un dieu-tomate à ses adorateurs. Mais laissez-moi vous dire que c’est beaucoup, beaucoup plus inquiétant que ça n’en a l’air. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces Nouvelles du Tibbar : osciller en permanence entre la light fantasy la plus débridée et un ton grinçant, inquiétant, voire franchement sombre. Et ça marche très bien.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que, humour ou pas, l’écriture de Timothée Rey est soignée et témoigne déjà d’une maîtrise certaine. Le style brasse allègrement les tournures familières des paroles des personnages, l’usage de la narration au présent ou au passé composé, de tournures orales, etc. et des descriptions au vocabulaire très riche, parfois empreintes d’une réelle poésie. L’écriture, à mon avis, n’a pas grand-chose à envier à celle d’un Jean-Philippe Jaworski sur le plan de la maîtrise de la langue et de la recherche stylistique. A cette différence que Timothée Rey n’a pas systématiquement recours aux grandes orgues et à l’épique sérieux : son approche est plus ludique, plus hybride, mais nullement moins ambitieuse.

J’avais beaucoup aimé la première moitié du recueil, mais j’ai été définitivement scotché par la seconde. A partir de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre, un superbe récit d’espionnage magique au souffle incontestable (au point qu’on regretterait presque qu’il n’ait pas donné lieu à un roman ou à une novella), le recueil prend un ton plus sérieux, plus épique et plus poétique, en même temps qu’il devient plus franchement novateur sur le plan du texte lui-même. Les sortilèges de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre donnent ainsi lieu à des innovations typographiques d’un très bel effet.

Jeunes sirènes lascives pour matelots bourrus nous fait franchement basculer dans l’horreur, en nous mettant aux prises avec un sortilège particulièrement retors. Mon père, ce bouffon au sourire si torve et Deux hougôlouns dans le vent du soir donnent au recueil une conclusion grandiose, ces deux nouvelles étant particulièrement abouties sur le plan du style et de la maîtrise du récit : le Tibbar y trouve définitivement son atmosphère propre et apparaît dans toute sa splendeur, pleine d’une poésie d’outre-monde, où l’on passe tour à tour du rire au rire jaune, de la contemplation émerveillée ou rêveuse au frisson d’inquiétude ou d’horreur. J’ai vraiment beaucoup aimé ces deux derniers textes…

Et entre les deux, comme pour contredire ma répartition du recueil en deux moitiés, drôle puis plus sérieuse, Le Jardin de nains du Ninja radin offre à nouveau un texte court et léger, très réussi, où l’on voit un elfe apprenti pirate qui m’a fait immédiatement penser à Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, allez savoir pourquoi.

C’est donc un recueil que j’ai beaucoup aimé, et qui m’a donné l’impression de s’améliorer au fil des textes (alors même que, comme je l’ai dit, les premiers sont déjà très bien).

Ce serait difficile de bien rendre compte de l’inventivité langagière de Timothée Rey dans ces textes – il a recours aussi bien à des termes de la langue littraire, des mots rares, surannés, techniques, voire précieux, qu’à toute une série de néologismes de son cru qui sont pour beaucoup dans « l’identité textuelle » du Tibbar. Peu importe finalement l’absence de descriptions précises et bien sages, on s’habitue assez vite à imaginer les cavaliers tnufles montés sur leurs ônuflons, sillonnant parmi les pipompins sur la route de l’Honafre majeure pendant plusieurs lunescycles.

Ajoutons à cela la belle présentation réalisée par les Moutons électriques, chaque nouvelle étant ornée d’un frontispice en forme de document tibbarien qui plonge encore davantage dans l’ambiance (du panneau de station de bus à la reproduction d’un sortilège top secret en passant par le diplôme de magie ou la photographie d’un oeuf volant).

Bref, une belle découverte (qui me rend bien bavard, mais j’ai vraiment beaucoup aimé), que je ne peux que vous recommander chaudement, et qui rend impatient de lire les prochains textes de l’auteur!


Mélanie Fazi, « Notre-Dame aux écailles »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2008.

Enfin fini ! Non parce que c’était laborieux mais parce que je l’avais acheté et commencé en cours d’année, et que j’avais dû m’interrompre pour cause de pas le temps (année de concours !).

J’avais beaucoup aimé « Serpentine », et j’ai été très heureux d’apprendre la réédition de ce recueil en même temps que la parution de « Notre-Dame aux écailles », ce qui m’a permis de recommencer à le recommander à mes amis… Et ça fait aussi très plaisir de voir qu’une nouvelliste peut avoir du succès de nos jours, malgré l’écrasante dictature du roman (et même de la trilogie). Donc je me suis jeté sur le nouveau recueil avec impatience.

Je dois dire que j’avais été un peu déçu par mes premières lectures (les premières nouvelles et la nouvelle-titre). Je ne sais pas si c’est parce que je lisais moins attentivement, que je pouvais moins « entrer » dans les textes, ou parce que je commence à m’habituer au style de Mélanie Fazi. Pour « Notre-Dame aux écailles », par contre, je sais exactement ce qui n’alait pas : c’est que le titre me rappelait fortement une nouvelle de Robert Silverberg intitulée « Notre-Dame des sauropodes », lue dans une anthologie sur les dinosaures en Librio – du coup j’avais gardé ce souvenir en tête et j’étais persuadé envers et contre tout que ça allait aussi parler de dinosaures, d’où une déception prévisible…

J’ai repris la lecture du recueil ces derniers jours à tête beaucoup plus reposée, et j’ai beaucoup mieux aimé la suite, tant mieux !

Quelques commentaires détaillés, en essayant de ne rien dévoiler des textes :

« La Cité travestie » : l’une de celles que j’ai le moins aimé, peut-être à cause du thème assez classique – de même que la dernière nouvelle du recueil, « Fantômes d’épingles » (dont l’écriture me paraît meilleure, cela dit, mais il faudrait que je relise « La Cité travestie » pour comparer mieux).

« En forme de dragon » : bien meilleure, assez dans l’esprit des nouvelles de « Serpentine », et celle où le lien avec la musique est le plus explicité (on parle souvent de ce lien texte-musique chez Mélanie Fazi, apparemment).

« Langage de la peau » : ici pour le coup le thème est extrêmement classique, mais je le trouve très bien traité.

« Le Train de nuit » : Brrrf… j’aime beaucoup. M’a aussi beaucoup rappelé « Nous reprendre à la route », qui était l’un des mes préférés de « Serpentine », mais en plus sombre et en plus inquiétant.

« Les Cinq soirs du Lion » : oooh, mais le cadre général de celle-ci relèverait presque de la high fantasy, non ? Chouette, Fazi donnant dans la fantasy ! mais plutôt dans le style Au pays de la magie de Michaux, alors. Un peu court, mais j’ai bien aimé.

« La Danse au bord du fleuve », « Villa Rosalie », « Le Noeud Cajun », « Mardi Gras », « Noces d’écume » : mes préférés (je sais, ça fait beaucoup) : tous d’excellents textes, chacun développant une tonalité bien distincte. « Le Noeud Cajun » mérite amplement son prix, il peut se vanter de m’avoir filé la frousse – c’est le texte qui m’a fait le plus peur, avec « Noces d’écume ».

Dans « La Danse au bord du fleuve »,

(spoiler) en amateur de mythologie gréco-romaine, j’ai beaucoup aimé l’utilisation du dieu-fleuve dans un contexte complètement différent, l’ambiguïté qui persiste sur son personnage (ni bon ni mauvais), et aussi le jeu sur les tonalités (fantastique, puis quasi horreur, et une fin ouverte donnant presque sur la fantasy, en tout cas le merveilleux avec l’acceptation par la narratrice de son rôle d’amante-sorcière du fleuve. (/spoiler)

Le thème « aquatique » de ce texte et de « Noces d’écume » est très réussi dans les deux cas.

Dans « Villa Rosalie »,

(spoiler) j’ai beaucoup aimé la tonalité du texte, entre horreur de la situation (des personnes vivantes fondues dans la maison) et acceptation apaisée du fantastique, allant presque jusqu’au merveilleux ou au réalisme magique – pas si loin du climat du « Faiseur de pluie », peut-être, le contexte enfantin en moins. (/spoiler).

J’ai eu l’impression que l’écriture de « Mardi Gras » était encore très différente de tous les autres textes, peut-être par son ancrage plus précis dans la réalité, ou parce que l’intrigue fantastique laisse la part belle à la description, au moins dans un premier temps – le texte prend vraiment le temps de se poser, presque comme une promenade qui commence sans but apparent, et c’est très agréable à la lecture.

Bref, un excellent recueil de nouveau, qui gagne bien sa place à côté de Serpentine, avec des thèmes récurrents (tout l’aspect « marin », par exemple) mais toujours des textes, des tonalités et des univers très différents les uns des autres, peut-être plus encore que dans Serpentine. Vivement d’autres textes tout aussi surprenants !


Mélanie Fazi, « Serpentine »

19 juillet 2012

Couverture du recueil dans sa première édition, dans la défunte édition L’Oxymore. Il a depuis été réédité chez Bragelonne et en collection de poche.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 mars 2008.

Je profite de la réédition du recueil pour dire un mot sur ce que j’en avais pensé « à l’époque ». Je ne crois pas avoir lu absolument toutes les nouvelles (en général je butine plutôt que de tout lire dans l’ordre) mais, des mois après, je me rends compte qu’une bonne partie de celles que j’ai lues m’ont laissé un souvenir très net, en bien : je crois que ça veut dire que j’ai bien aimé :p

Celles qui m’ont le plus marqué :

– « Elégie », à l’écriture tout particulièrement superbe, avec une excellente utilisation des éléments « mythologiques » (je ne sais pas si on peut dire ça, je suppose que oui) et de l’héritage des textes antiques (Ovide n’est pas loin, non ? ) ;

– « Rêve de cendre », d’une certaine façon la plus effrayante ;

– « Mémoire des herbes aromatiques », que j’ai bien aimée, mais moins, finalement, que d’autres qui font une utilisation de la mythologie encore plus originale et très réussie (mais que je ne citerai pas pour ne rien spoiler).

– « Nous reprendre à la route » et « Petit théâtre de rame », deux très bons textes liés à la route et à la ville, et qui me font mettre beaucoup d’espoir dans le genre du fantastique/merveilleux urbain.

– « Serpentine » dont le dénouement m’a laissé un peu sur ma faim mais qui est très bien aussi

– et « Le Faiseur de pluie », dont je me rappelle moins bien l’intrigue, mais je me souviens que c’était plaisant et original.

Bref, c’est un excellent recueil, que j’ai offert ou conseillé plusieurs fois, d’autant que c’est probablement le meilleur livre pour découvrir Mélanie Fazi.


Jean-Philippe Jaworski, « Janua Vera »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 16 septembre 2007.

Précision : je donnais ici un avis sur la première version du recueil, publiée aux Moutons électriques en 2007. Il y a eu depuis deux rééditions augmentées du recueil, l’une aux Moutons électriques (en 2010 à en croire Wikipédia), l’autre en poche en Folio SF (je ne sais plus si c’était avant ou après la réédition aux Moutons). Il me semble me souvenir que ces deux rééditions ajoutent chacune des textes différents : prenez le temps de comparer avant un achat éventuel !

Quatrième de couverture :

Chaque nuit, Leodegar le Resplendissant se réveille en hurlant dans son palais. Quelle est donc l’angoisse qui étreint le conquérant dans son sommeil ? S’agit-il d’un drame intime, ou bien de l’écho multiple des émotions qui animent le peuple du vieux royaume ? Désenchantement de Suzelle, la petite paysanne, devant la cruauté de la vie ? Panique de maître Calame, le copiste, face aux maléfices qui somnolent dans ses archives? Scrupule d’Ædam, le chevalier, à manquer aux lois de l’honneur ? Hantise de Cecht, le housekarl, confronté aux fantômes de la forêt ? Appréhension de Benvenuto, le maître assassin, d’être un jour l’objet d’un contrat ? Ou peurs primales, peurs fondamentales, telles qu’on les chuchote au Confident, qui gît au plus noir des ténèbres…

À travers sept destins se dessine une géographie du vieux royaume, de ses intrigues, de ses cultes, de ses guerres. Et de ses mystères, dont les clefs se nichent, pour beaucoup, dans les méandres du cœur humain.

(Paru aux Moutons électriques.)

Mon avis :

Janua Vera est un recueil de nouvelles qui se déroule dans le Vieux Royaume, un univers de fantasy. Jusque là, rien de très nouveau. C’est compter sans le talent de l’auteur, Jean-Philippe Jaworski, connu jusqu’à présent comme le créateur de deux jeux de rôle amateurs remarqués (Tiers Âge, adapté de Tolkien, et Te Deum pour un massacre, jeu de rôle historique à l’époque des Guerres de Religion) dont le second a connu récemment une édition « pro ». J’ai d’ailleurs découvert le recueil par le biais d’un site de référence en matière de jeux de rôle, le Guide du Rôliste Galactique, qui a publié une interview de l’auteur.

Jaworski nous propose une fantasy qui, pour une fois, assume résolument sa dimension historique, tant au niveau de la documentation (qui doit beaucoup plus à Duby, Muchembled et Le Goff qu’à World of Warcraft) qu’au niveau de la langue, au style soigné et qui ne recule pas devant les emprunts au vocabulaire technique d’époque.

Autre agréable surprise, une fois n’est pas coutume, la dimension merveilleuse et la magie se font très discrètes, ce qui donne la part belle au mystère et au fantastique. Ici, les elfes et les gobelins ne circulent pas dans les rues, mais se devinent au détour d’un chemin forestier ; la magie ne sert pas à redécorer les plafonds ou à surfer sur des balais, elle est rare et dangereuse, et tient presque toujours de la sorcellerie ; quant à savoir si les dieux existent, bien malin qui saurait le dire.

C’est un parti pris, mais ça fonctionne très bien : une fantasy en sourdine, qui fait la part belle aux croyances et aux superstitions, très proche au fond du Moyen-Âge des historiens, et qui ne manque pas de charme.

Et malgré cela, nous sommes bien dans un autre monde : Leodegar le Resplendissant, roi-dieu de Léomance, aux prises avec ses effrois nocturnes ; Benvenuto l’assassin, s’efforçant de survivre, entre coups malchanceux et haute politique ; AEdan le chevalier, que sa courtoisie perdra peut-être ; Suzelle la villageoise, qui attend (quoi, au juste ?) ; maître Calame le copiste, victime du terrible Syndrôme du Palimpseste… et l’on découvre peu à peu (mais sans carte, eh oui) la Léomance, Chrysophée, l’Ouromagne, Ciudalia, le Bromael…

Le quatrième de couverture parle d’un « esprit des contes de fées à la Peter S. Beagle » et « l’astuce et le sens du récit d’un Alexandre Dumas » : belles références, dont ce recueil aux nouvelles bien ficelées, d’une qualité soutenue et parfois excellente, ne démérite pas. Bon, le seul p’tit truc que je reprocherais, ce sont quelques p’tites scories de style ici ou là, mais très peu comparé à d’autres auteurs pourtant plus confirmés. De quoi attendre avec impatience ses prochaines publications, donc.

Mise à jour : par la suite, j’ai consacré un billet au premier roman de Jaworski, Gagner la guerre, qui a encore davantage marqué le paysage de la fantasy française que Janua Vera dont il confirmait toutes les promesses.