Madame de Staël, « Corinne ou l’Italie »

1 octobre 2018

Stael-CorinneRéférence : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, édition de Simone Balayé, Paris, Gallimard, Folio, 1985 (édition consultée : Folio « classiques » n°1632, dépôt légal février 2018). Première publication : 1807.

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Un roman cosmopolite et européen qui évoque la France, l’Angleterre et l’Italie à l’aube du romantisme dans la diversité de leurs mœurs et de leurs cultures. L’histoire d’une femme, la poétesse Corinne, qui inaugure le débat sur la condition féminine, sur le droit de la femme à vivre en être indépendant et à exister en tant qu’écrivain. Corinne, c’est Mme de Staël elle-même,  » la femme la plus extraordinaire qu’on vit jamais  » selon Stendhal,  » un être à part, un être supérieur tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle « , disait Benjamin Constant. Napoléon lui-même, qui voyait en Mme de Staël une dangereuse messagère de liberté, déclara un jour :  » Il faut reconnaître après tout que c’est une femme d’un très grand talent ; elle restera. »»

Qu’est-ce donc ?

De Madame de Staël, je ne connaissais jusqu’à présent qu’un nom mentionné rapidement dans des cours d’histoire littéraire ou d’histoire tout court à propos de la France du tournant du XIXe siècle : une noble cultivée qui fréquentait les salons littéraires et qui était connue surtout pour un traité politique intitulé De l’Allemagne. Au hasard des rayons d’une librairie, je suis tombé sur ce gros volume. « Tiens, mais elle était aussi romancière. De quoi cela peut-il parler ? » Il s’avère que Madame de Staël a écrit plusieurs traités, plusieurs romans, et parfois des livres qui tenaient un peu des deux, dont Corinne ou l’Italie. Quelque peu intimidé dans un premier temps par l’épaisseur de la bête (630 pages bien comptées), je n’ai pas tardé à dévorer ce roman aussi dense que stimulant.

Stael-Corinne-couvdetailLa couverture de l’édition « Folio classiques » (que vous voyez normalement au début de cet article) consiste en une partie d’un tableau de François Gérard, Corinne au cap Misène, inspiré par le roman et peint autour de 1820. C’est un morceau de néoclassicisme typique. On y voit Corinne vêtue à l’antique, en train de déclamer en tenant sa lyre, les yeux levés vers le ciel. Deux spectateurs, au second plan, lèvent eux aussi les yeux vers le ciel (voyez l’image de détail ci-contre). J’ai beau avoir assez de notions d’histoire de l’art pour savoir qu’il s’agit d’une convention artistique ancienne supposée représenter le ravissement poétique, la piété, le ravissement, etc., je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression désagréable que tous ces personnages sont en train de faire un malaise et qu’ils vont bientôt se rouler par terre en écumant et en se convulsant, ce qui n’était pas du tout l’effet recherché par le peintre. La toile reste belle, mais je regrette un peu le choix de ce détail du tableau, qui risque de rebuter des lecteurs potentiels qui ne sauraient pas aller au-delà d’une mauvaise première impression de ce genre. Certes, il est logique de choisir, pour illustrer la couverture d’un roman, un tableau qui s’en est directement inspiré ; mais peut-être aurait-il mieux valu une vue d’ensemble plutôt qu’un zoom pareil.

Un roman-traité

Corinne contient pour ainsi dire deux livres en un. D’un côté, c’est un roman amoureux, qui relate la relation entre Lord Oswald Nelvil, noble écossais mélancolique, et la poétesse Corinne, romaine mais d’origine anglaise. Remplie des tourments de la passion, l’intrigue fait plus que préfigurer le romantisme français. D’un autre côté, le livre forme un véritable traité savant sur l’Italie, tant son histoire et ses principales villes que son histoire et ses arts, son prestigieux passé antique ainsi que les grandes figures de la Renaissance, mais aussi la psychologie de ses habitants, sujet qui intéresse vivement Madame de Staël.

De nos jours, la mode des romans-traités et autres romans-sommes où l’auteur, à la faveur d’un détour de l’histoire, se plaît à disserter sur toutes sortes de sujets, a complètement passé, pour autant que je le sache. Je trouve que c’est dommage, car on ne permet plus aux écrivains de réfléchir explicitement sur leurs personnages ou leurs intrigues en enfilant un chapeau haut-de-forme de narrateur omniscient du XIXe siècle : le moindre détail qui n’a pas l’air de servir l’histoire se fait couper ou conspuer vertement. Les éditeurs, au XIXe siècle, tremblaient déjà à l’idée de perdre leurs lecteurs en laissant leurs écrivains les ennuyer, alors qu’ils n’avaient à craindre la concurrence ni du cinéma, ni de la télévision, ni d’Internet, ni des smartphones, et les journaux imposaient aux feuilletonistes de toujours terminer leurs épisodes quotidiens par des fins haletantes susceptibles de donner envie aux gens d’acheter la suite le lendemain, quitte à ce que ces ficelles finissent par devenir encore plus voyantes qu’une tour Eiffel en construction sur le champ de Mars. Que dire alors de leurs craintes en ce début de XXIe siècle ! Mais s’ils étaient capables de prendre un peu de recul, ils verraient qu’à toute époque on gagne à faire le pari de l’intelligence et à défendre des livres variés, relevant d’esthétiques variées, plutôt que de vouloir tout plier aux tendances du moment.

Guedj-TheoremeDuPerroquetOn tolèrerait au moins ce genre de chose au rayon « vulgarisation scientifique » ou au rayon « jeunesse », avec des romans d’initiation à un domaine donné (comme Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder pour la philosophie, Le Monde de Théo de Catherine Clément pour les religions ou Le Théorème du perroquet de Denis Guedj pour les mathématiques). Le développement du genre télévisuel du docu-fiction a au moins créé un point de comparaison possible pour relégitimer ces mélanges entre fiction et propos réflexif ou essai.

Roman-traité, Corinne ou l’Italie fournit donc à la fois une histoire d’amour et une mine d’informations sur ce pays qui était l’un des favoris de Madame de Staël (avec l’Allemagne auquel elle a consacré un traité). Certaines de ces informations sont insérées dans le propos sous forme de développements généraux faits par la narratrice, qui suspendent l’histoire pendant quelques paragraphes. Qu’on se rassure : cela reste très raisonnable, surtout en comparaison des digressions hénaurmes auxquelles un Balzac ou un Hugo se sont livrés sans scrupules quelques décennies plus tard. D’autres informations sont incluses dans le livre moyennant un autre procédé, plus familier aux gens du XXIe siècle que nous sommes : c’est tout simplement par le truchement des voyages des personnages et de leurs conversations, puisque Corinne se propose de faire découvrir et apprécier l’Italie à Oswald, dont c’est le premier voyage dans ce pays. Nous découvrons ainsi Rome, Naples, le Vésuve et le cap Misène, Venise, etc. en même temps qu’Oswald, et le propos devient à la fois plus vivant et plus nuancé grâce aux dialogues voire aux controverses entre les deux amoureux, qui sont loin d’être d’accord sur tout et présentent des points de vue aussi divergents qu’intelligents et argumentés.

Par tous ces procédés, Madame de Staël compose un ouvrage très riche, dense sans devenir obscur ou lassant, car l’intrigue amoureuse incertaine entre Oswald et Corinne ajoute toujours une tension dramatique sous-jacente aux scènes de visites de monuments ou de musées, et chaque dialogue de haute volée esthétique ou philosophique possède toujours, en plus, une justification autre, un but sentimental qui affleure derrière l’émulation intellectuelle. Outre son intérêt dramatique, le livre a servi (et pourrait presque encore servir) de guide de voyage en Italie, tant les références sont nombreuses et abondamment commentées.

Un livre aux mille facettes

Au-delà de son propos central sur l’Italie, Corinne est même ce qu’on pourrait appeler un roman européen, car plusieurs grands pays d’Europe y sont évoqués et comparés. Si Corinne représente l’Italie et sa ville majeure, Rome, avec son foisonnement artistique, Oswald Nelvil, de son côté, représente l’Angleterre et plus précisément l’Écosse ; plusieurs autres personnages anglais viennent ajouter quelques nuances à cette représentation de ce peuple. Le comte d’Erfeuil, compagnon de voyage d’Oswald, est un Français qui permet à l’écrivaine de faire la satire des défauts des riches Français de l’époque. Les nombreux dialogues et les rivalités entre ces personnages forment autant de réflexions de Madame de Staël sur les différences entre ces pays, aussi bien en matière d’histoire, de géographie, de climat, que de politique, d’arts ou même de psychologie individuelle et de devoirs moraux envers autrui. Car Madame de Staël fait aussi œuvre de moraliste, en vertu des théories de son époque sur les différents peuples du monde.

Des nombreux aspects du roman, je dois dire que celui qui concerne la psychologie comparée des Anglais, des Italiens et des Français (avec quelques allusions à d’autres peuples) est sans aucun doute celui qui a le plus mal vieilli. Il faut être bien ignorant ou naïf, de nos jours, pour penser encore que le climat d’un pays conditionne entièrement la psychologie de ses habitants, ou encore que tous les membres d’un même peuple ont exactement la même approche de la morale. De telles conceptions, qui confondent génétique, morale et politique, sont ou devraient être anachroniques de nos jours, tout comme la rapide allusion raciste aux peuples d’Afrique du Nord. Puisque j’en suis aux aspects dépassés et/ou agaçants du livre, il faut aussi composer avec la vision assez tiède qu’a Madame de Staël de la Révolution française (elle était davantage favorable à une monarchie constitutionnelle, mais a eu le mérite de lutter sans concession contre Napoléon Ier) et avec un biais aristocratique diffus dans les allusions aux gens pauvres ou incultes (madame de Staël est loin du progressisme social de George Sand ou de Victor Hugo !). Par chance, Corinne est loin de se résumer à cela, et le livre n’est sûrement pas le plus suranné parmi la littérature française du XIXe siècle.

C’est qu’il est question de nombreux sujets dans Corinne : comme dans un salon littéraire du Siècle des Lumières, les personnages sont tous cultivés (à défaut d’être tous très intelligents) et discutent aussi bien d’histoire que de religion, de littérature que de peinture, de sculpture ou de musique. Le résultat montre une érudition et une ampleur de vue admirables, et je n’ai pas été très surpris de découvrir, dans l’introduction de Simone Balayé, que Madame de Staël avait réalisé un travail de documentation considérable au cours de l’élaboration de ce roman, puisant aussi bien dans ses propres souvenirs de voyages que dans plusieurs bibliothèques ou dans des échanges de vive voix ou épistolaires avec des amis de plusieurs pays.

Si l’Antiquité romaine vous intéresse, Corinne vous réserve plusieurs passages magnifiques, qu’il s’agisse des musées d’antiquités de Rome et d’autres villes traversées par les personnages ou bien des très beaux « morceaux d’éloquence » qui évoquent le Vésuve et sa lave, le destin de Pompéi ou encore Venise, évoquée sous un jour défavorable qui fait voler en éclats les clichés. L’amoureux des littératures anciennes a découvert avec beaucoup d’intérêt les évocations de nombreux auteurs antiques ou médiévaux, Virgile, Dante, Le Tasse, etc. ainsi que des sculptures et les ruines de Pompéi. Et j’ai lu avec beaucoup d’émotion un passage décrivant un obélisque égyptien, dont les hiéroglyphes n’avaient pas encore été déchiffrés au temps de Madame de Staël et formaient pour elle un mystère fascinant (Corinne paraît en 1807 et ce n’est qu’à partir de 1822 que les travaux de Champollion amènent au déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique : une découverte qui aurait passionné Madame de Staël, mais qu’elle n’a jamais connue, puisqu’elle est morte en 1817).

L’écrivaine a pleinement conscience de l’importance des monuments et des textes anciens en tant que sujets de réflexion pour l’humanité entière. Son livre pourrait être lu comme un vibrant plaidoyer en faveur des musées : le face à face entre un humain d’aujourd’hui et une œuvre ou un objet ancien est un moyen primordial de se confronter au gouffre des siècles passés, et donc aussi des siècles futurs. Or penser l’humanité et le monde à une échelle de temps plus longue est une condition indispensable à notre survie, puisque c’est le seul moyen pour nous de devenir capables de penser des phénomènes comme le réchauffement climatique et la dégradation de notre propre environnement sur Terre, ou encore de comprendre la nécessité de préserver notre passé commun pour diffuser l’héritage culturel mondial aux humains du futur.

Corinne aborde trop de domaines passionnants pour que je les aborde tous ici. J’ai beaucoup apprécié les dialogues comparant les littératures anglaise, française et italienne, où Corinne, poétesse et improvisatrice, prend la défense des lettres italiennes un peu méprisées par Oswald, et où, un peu plus loin, on assiste à une passe d’armes contenue mais révélatrice entre le comte d’Erfeuil et Oswald au sujet du théâtre, le comte considérant Racine comme irrévocablement supérieur au reste du théâtre mondial qu’Oswald lui remémore les pièces d’un certain Shakespeare.

On trouve aussi des réflexions sur les religions qui présentent nettement plus d’intérêt que ce que les hommes d’Église eux-mêmes peuvent avoir écrit à l’époque. Après le Spiridion de George Sand, c’est le deuxième livre que je lis récemment à contenir des passages d’une belle éloquence sur la foi, les liens entre religion, art et philosophie, etc., le tout de la part d’une écrivaine qui a longtemps été délibérément ignorée voire conspuée par les autorités politiques et religieuses de son temps. Il faut croire que les clergés passent leur temps à chercher des moyens de se tirer des flèches dans le pied, ou qu’ils sont plus attachés à ce que leur religion présente de préjugés archaïques qu’aux valeurs les plus progressistes qu’ils pourraient diffuser grâce à elle.

Enfin (et surtout ?), Corinne constitue une défense ardente des droits des femmes à décider seules de leur destin et de leurs activités dans la vie. L’histoire de Corinne, qu’elle raconte au livre XIV, déploie une satire féroce des petites villes anglaises de l’époque, où les femmes sont étouffées par les conventions sociales et réduites à mener une vie creuse, avec interdiction de déployer le moindre talent ou d’aborder quelque sujet sérieux que ce soit. Sur ce point, j’ai été frappé par la similarité entre les problèmes sociaux abordés par Corinne et ceux qu’on retrouve quelques décennies après chez Sand avec Indiana puis dans le Madame Bovary de Flaubert. Mais Corinne concerne avant tout le sort réservé aux femmes artistes, mieux acceptées et plus indépendantes en Italie qu’en France à l’époque de Madame de Staël.

Seul défaut de cette somme de réflexions : un goût pour l’aphorisme et la vérité générale qui tend parfois au tic de style et peut être agaçant par endroits.

Un romantisme jeune mais déjà échevelé

J’ai abordé volontairement les aspects de ce livre qui pourraient paraître les plus ardus ou rebutants, afin d’en montrer tout l’intérêt. Mais que mon expression de « livre-traité » ne fasse reculer personne : dans Corinne, la réflexion est si étroitement liée à l’histoire d’amour qu’il est difficile d’évoquer l’une sans expliquer l’autre. Si Corinne fascine autant Oswald et provoque chez lui une passion dévorante, c’est parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais ; si leur amour est aussi incertain, c’est aussi parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais. Leurs psychologies, mais aussi les attentes de la société à leur égard, pèsent d’un poids terrible sur leur relation.

En dépit du caractère un peu suranné des conceptions de l’écrivaine sur les différences entre les tempéraments nationaux, on ne peut qu’être admiratif devant la finesse de la psychologie des personnages principaux de Corinne. Madame de Staël met visiblement beaucoup de soin dans cette évocation de la rencontre entre deux êtres aux origines, aux éducations, aux contraintes et aux aspirations à la fois si opposées et si complémentaires. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir qu’un bon demi-siècle avant Freud, les écrivains étaient parfaitement au courant de l’existence d’un inconscient capable de tourmenter les pensées d’un individu. Outre l’intrigue principale en Italie entre Oswald et Corinne, les récits enchâssés racontant leurs jeunesses et leurs premières désillusions respectives prennent, dans le cas de l’histoire d’Oswald, une allure de Liaisons dangereuses miniatures, puisqu’Oswald a affaire à une femme manipulatrice, Madame d’Arbigny, assistée d’un complice sans scrupules.

L’amour entre Oswald et Corinne a tout des premières amours romantiques de la littérature français du début du XIXe siècle : fulgurant, excessif, contraire à l’ordre social, il menace sans cesse de causer la perte de ceux qui l’éprouvent et cause plus de tourments que de délices, mais s’enivre de sublime. Sans doute trop influencé par l’animation japonaise récente, je me suis surpris à espérer une adaptation de ce roman en film ou en film d’animation qui rendrait son propos accessible à un large public en s’adossant à cette solide intrigue amoureuse, toujours susceptible d’émouvoir les (jeunes ?) gens aujourd’hui. D’autant que, même en pleine écriture de son roman-traité, Madame de Staël n’oublie jamais de distiller les allusions mystérieuses au passé des deux personnages et aux événements à venir, afin d’entretenir le suspense tout du long. Certes, l’intrigue avance lentement au début, et il faudra tout de même être intéressé autant par l’Italie que par Oswald et Corinne pour ne pas se lasser pendant les 300 premières pages de ce beau pavé. Mais le volume en vaut la peine et tout amateur de romans d’amour appréciera l’adresse des péripéties qui décideront du destin de ce couple transational hors du commun.

Conclusion

Corinne ou l’Italie est un gros volume, mais je suis très heureux d’avoir eu l’occasion de le découvrir dans une collection de poche, qui le rend de nouveau accessible à un large public. L’introduction de Simone Balayé, qui n’a que le défaut compréhensible de dévoiler l’intrigue et gagne donc à être lue après coup, fait tout le travail nécessaire pour situer le roman et son auteure dans leur contexte et permettre au lectorat actuel d’apprécier le travail et le talent de Madame de Staël. En dépit de ses quelques défauts ou aspects vieillis, Corinne établit sans conteste l’importance de son auteure au panthéon littéraire du début du XIXe siècle. Tout comme George Sand, c’est une écrivaine qui a été longtemps reléguée en marge des programmes scolaires de façon aussi absurde qu’injuste, et qu’on gagne beaucoup à redécouvrir.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Madame de Staël a écrit plusieurs autres livres, dont un roman intitulé Delphine (peu de temps avant Corinne). J’ignore cependant lesquels sont réédités, mais je suppose qu’étant dans le domaine public, ils doivent pouvoir au moins se trouver sur Internet.

La vie et l’œuvre de Madame de Staël m’ont beaucoup fait penser à celles de George Sand, écrivaine venue un peu plus tard au XIXe siècle. De Sand, vous pouvez lire des figures féminines aussi différentes qu’Indiana, Lélia ou Marianne, mais le personnage de Corinne trouverait sans doute une parente plus proche dans l’héroïne du diptyque formé par Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, que je n’ai pas encore lus mais qui, si j’ai bien compris, mettent en scène une femme artiste.

Sand et Madame de Staël ne manquent pas de points communs, que ce soit leur curiosité intellectuelle, leur activité politique, leurs romans dont les personnages principaux sont souvent des femmes, leur pensée qui, au début du XIXe siècle, est encore toute rayonnante du foisonnement des Lumières… et aussi, malheureusement, le fait qu’elles ont été aussi injustement oubliées ou déformées par la postérité après leur mort qu’elles avaient été justement célébrées de leur vivant. C’est ahurissant que ces écrivaines françaises majeures ne soient pas mieux mises en valeur actuellement. Leur réhabilitation a tout de même commencé, sans quoi elles ne seraient pas rééditées dans des collections de poches. Mais il serait bon d’accélérer un peu le processus, d’achever de rendre leurs livres à nouveau disponibles, de les faire connaître à un large public et de continuer à leur rendre leur juste place dans les manuels scolaires ou universitaires d’histoire littéraire.

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[Film] « Centurion », de Neil Marshall

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 13 juillet 2010.

Je reviens de voir Centurion, de Neil Marshall (en 2D). Le monsieur avait fait le film The Descent, et était donc surtout connu dans la catégorie horreur/action, semble-t-il. La bande-annonce laissait espérer le meilleur comme le pire. Avec ça, très très peu de promo autour du film, je n’en ai entendu parler que parce que j’ouvre l’oeil sur les sorties de péplums.
Et en fait, ce film est… bon !  Par rapport à d’autres péplums que j’ai vus récemment, surtout des grosses machines du genre Troie ou Le Choc des titans, il s’en tire très bien (avec un budget nettement plus bas, je suppose), et n’a rien à leur envier en subtilité – ce serait presque plutôt le contraire.
Un mot sur l’histoire : quelque part au IIe s. ap. J.C., les Romains ont changé l’Angleterre en une province d’empire, mais ont fort à faire avec les Pictes (ceux qui se peignent en bleu). Le personnage principal, Quintus Dias, est un centurion de l’armée romaine stationné dans une garnison locale. Lorsque la garnison est attaquée et saccagée par les Pictes, il est capturé par eux parce qu’il sait parler leur langue. Il finit par s’évader et par rejoindre la 9ème légion, qui a été chargée entre temps de lancer une attaque décisive contre les Pictes. Malheureusement, la bataille ne tourne pas exactement comme prévu, et Quintus Dias se retrouve à la tête d’une poignée d’hommes, en plein territoire barbare.
Difficile d’en raconter davantage sans dévoiler les rebondissements de l’intrigue. En termes d’exactitude historique, il y a quelques libertés, comme dans tous les péplums ; concernant les Pictes, je ne connais pas assez le sujet pour savoir. Mais (c’est le principal) l’ensemble est crédible, et tout sauf manichéen. Les Pictes sont certes l’ennemi par excellence, mais ils ont des raisons d’en vouloir aux Romains, qui ne sont pas blancs-bleus non plus – le film contient une véritable réflexion politique qui prend tout son sens vers la fin.

(spoiler) Autant, au début du film, tous les personnages sont galvanisés dans leur volonté de servir Rome, autant ils se rendent compte progressivement qu’ils ont été abandonnés, voire même, à la toute fin, que les généraux n’ont pas vraiment intérêt à laisser vivre les survivants de la 9e légion ! (/spoiler)

En dehors de cela, c’est un film d’aventure et d’action très honorable, qui prend rapidement la forme d’une chasse à l’homme où les Romains ont le dessous, et où il s’agit avant tout de survivre et de rentrer chez soi. Les scènes d’action et de combat sont fréquentes et pas propres, mais elles ne remplacent pas le scénario et la violence n’est ni gratuite, ni complaisante, ni esthétisée (rien à voir avec 300 par exemple). Les Pictes sont campés en guerriers farouches, et la chasseresse Etain fait un Grand Méchant particulièrement réussi, avec un côté « Princesse Mononoke maléfique ». Si Olga Kurylenko ne fournit pas à Etain un registre d’expression ahurissant de subtilité (je ne sais pas si le rôle s’y prêtait énormément), Michael Fassbender joue très bien et campe un Quintus Dias qui a tout d’un bon héros hollywoodien et qui ne manque pas d’une certaine classe (en plus il est beau).
La réalisation est plutôt bonne, les scènes d’action sont confuses quand c’est confus (i.e. un gros massacre) et lisibles quand il le faut (en particulier vers la fin). Les paysages et les décors sont très réussis, il y a vraiment de belles images, et la musique d’Ilan Eshkeri (qui avait fait celle de Kick Ass, semble-t-il) fait bien son travail. Le seul truc que je n’ai pas aimé sur le plan esthétique, ce sont les génériques visiblement taillés pour la 3D et qui sont plus kitsch qu’autre chose, mais le film lui-même, heureusement, n’a pas recours à des facilités de ce genre.
L’ensemble m’a surpris en bien, et m’a fait penser, pour l’histoire et l’atmosphère, à un bon Thorgal, ou à la nouvelle de Janua Vera de Jaworski qui met en scène des « barbares ». Du coup, je regrette que ce film n’ait pas eu droit à plus de promotion, parce qu’il en vaut largement la peine. Dire qu’à Paris il passait dans trois salles, en première semaine ! Il n’y a plus qu’à espérer que le bouche à oreille joue en sa faveur et qu’il fasse une bonne carrière en DVD, parce qu’à mon sens il le mérite largement.


Jean-Philippe Jaworski, « Gagner la guerre »

19 juillet 2012

La (superbe) couverture du roman dans sa première édition, aux Moutons électriques. Il a été réédité en poche depuis.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 19 juillet 2009 et retouché pour publication ici.

Je viens de terminer Gagner la guerre. Et au risque de passer pour un enthousiaste qui hurle au chef-d’oeuvre à chaque lecture (mon billet sur Le Diapason des mots et des misères de Jérôme Noirez était lui aussi enthousiaste), je dois vous dire que c’est un excellent roman. Ou plutôt, pour parler comme Benvenutto, que ce vélin est fichtrement bien gratté.

Gagner la guerre est un jouissif panier de crabes d’intrigues diplomatiques, qui pourra vous rappeler Rome ou Dune selon les références (question de dentition, bien sûr), le tout avec un assassin professionnel au milieu pour être sûr qu’on a bien droit à toutes les coulisses dégueulasses et pas juste au vernis historiographique. L’univers du vieux royaume, qu’on voit ici bien plus en détail que dans Janua Vera, confirme son orientation première : une fantasy de cape et d’épée qui doit plus aux flamboiements du Capitaine Fracasse, aux aventures de Lagardère et aux romans historiques qu’à la mythologie tolkienienne. Rassurez-vous, l’épopée est là, et pas qu’un peu, mais c’est l’Histoire qu’elle tète avant tout. Il y a quelques elfes et quelques nains, mais discrets, et d’autant plus marquants que leurs apparitions sont rares. La magie, elle, est également au rendez-vous, tout comme dans la première aventure de Benvenuto, d’ailleurs, et elle est plus inquiétante que jamais (du point de vue du dosage entre le merveilleux et le « réalisme », on n’est pas loin de L’Assassin royal).

Mais ce qui donne au livre une bonne partie de son intérêt, c’est son style, ou plutôt sa langue : tout est raconté par Benvenuto, et ce récit à la première personne est le beau prétexte à l’invention d’une langue hybride, qui mêle à un fond de prose classique déjà très bien maîtrisée toute une série de mélanges, qui étendent au maximum le panel des registres de langue et du vocabulaire, des termes techniques de marine ou d’architecture à l’argot façon Jean Valjean, en passant par pas mal de nuances intermédiaires. C’est ambitieux, c’est très soutenu, c’est exigeant (façon polie de prévenir que d’autres gens que moi pourraient trouver ça rasoir), y a plein de mots qu’on comprend pas, mais dans l’ensemble c’est remarquablement réussi, le français est impeccable et le mélange prend très bien.

Ajoutez à cela l’univers, certes relativement classique, mais qui doit tout son panache à son caractère admirablement fouillé : on ne s’étonnera pas de savoir que l’auteur a un jeu de rôle historique à son actif. De la bataille navale aux escarmouches à l’épée en passant par la cohérence de la géographie et de l’histoire ou la description des maladies, sans oublier bien sûr la capacité à planter des décors vivants, à articuler les motivations des personnages et à entrecroiser les fils de multiples complots passablement tordus, tout fait reconnaître la patte d’un meneur de jeu aguerri et d’un concepteur d’univers scrupuleux. Le roman se déroule en bonne partie à Ciudalia, capitale de la République éponyme, mais on voyage aussi en cours de route, et on redemanderait bien d’autres histoires dans les coins qu’on n’a pas encore vus à la fin.

Ce travail impressionnant sur l’univers et le travail sur la langue vont naturellement de pair, car il s’agit avant tout de raconter une histoire, et sans aucun doute le talent littéraire est là : on se régale à admirer les paysages urbains de Ciudalia, les intérieurs de palais et les autres scènes plantées par des descriptions riches et chatoyantes, dont l’écriture contient de vraies morceaux de bravoure. Et le lecteur qui craindrait de s’ennuyer n’y arrivera pas, car le récit est toujours maintenu en tension avec maestria par les multiples coups tordus au milieu desquels évolue Benvenuto : qu’on soit en train de regarder par ses yeux l’atelier d’un artiste, le feuillage d’un chêne ou la cérémonie pesante d’un enterrement officiel, qu’on écoute un politicien se lancer dans un discours digne d’un passage d’histoire grecque ou romaine ou bien un elfe en train de raconter un épisode du passé du vieux royaume ou de vous exposer doctement les obscurs principes de la magie, on est toujours tenu en haleine par le détail mentionné une page avant, le truc qui cloche, et on se demande à quel moment ce malheureux Benvenuto va encore se retrouver à devoir sauver son froc, ce qui ne manque pas d’arriver peu après.

Bref, c’est superbement écrit, mais même si ça ne vous tente pas de lire de beaux morceaux de style rien que pour le plaisir de la langue, rassurez-vous, vous ne risquez pas de décrocher. Ça peut expliquer d’ailleurs pourquoi j’ai enfilé si vite les presque 700 pages de ce pavé, à une vitesse exponentielle…

A plusieurs reprises ce roman m’a fait penser aux Chroniques des crépusculaires, qui était l’une de mes premières découvertes en fantasy française. Les deux livres ont des points communs : le récit à la première personne, l’univers tout en clair-obscur (même si le vieux royaume est bien moins peuplé en créatures fantastiques, du moins pas ici), l’importance des villes, de leurs coupeurs de gorges et de leurs éminences grises…

Ce livre m’a fait l’effet d’une nouvelle découverte (re)fondatrice – mais on mesure en même temps le chemin parcouru depuis les Crépusculaires, et sans aucun doute le niveau a grimpé en flèche. Gagner la guerre met la barre très haut, à un point tel que c’en est presque effrayant. Mais c’est avant tout une lecture incroyable, une épopée politico-crapuleuse qui fait aussi beaucoup penser au Parrain (énormément, en fait ; et puis j’ai mentionné le cynisme et l’humour ? il se passe vraiment des trucs immondes, ce sont tous des salopards, mais on se paye quelques belles poilades, vraiment), une superbe réalisation en soi et un beau coup de fouet pour les auteurs en herbe et le reste du paysage français des littératures de l’imaginaire. Gageons qu’on n’a pas fini de voir les auteurs d’aujourd’hui et de demain renouveler encore le genre, chacun à sa manière.

En attendant, si le pavé vous impressionne et que vous hésitez à plonger dedans, n’hésitez plus : ça en vaut largement la peine !


Jean-Philippe Jaworski, « Janua Vera »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 16 septembre 2007.

Précision : je donnais ici un avis sur la première version du recueil, publiée aux Moutons électriques en 2007. Il y a eu depuis deux rééditions augmentées du recueil, l’une aux Moutons électriques (en 2010 à en croire Wikipédia), l’autre en poche en Folio SF (je ne sais plus si c’était avant ou après la réédition aux Moutons). Il me semble me souvenir que ces deux rééditions ajoutent chacune des textes différents : prenez le temps de comparer avant un achat éventuel !

Quatrième de couverture :

Chaque nuit, Leodegar le Resplendissant se réveille en hurlant dans son palais. Quelle est donc l’angoisse qui étreint le conquérant dans son sommeil ? S’agit-il d’un drame intime, ou bien de l’écho multiple des émotions qui animent le peuple du vieux royaume ? Désenchantement de Suzelle, la petite paysanne, devant la cruauté de la vie ? Panique de maître Calame, le copiste, face aux maléfices qui somnolent dans ses archives? Scrupule d’Ædam, le chevalier, à manquer aux lois de l’honneur ? Hantise de Cecht, le housekarl, confronté aux fantômes de la forêt ? Appréhension de Benvenuto, le maître assassin, d’être un jour l’objet d’un contrat ? Ou peurs primales, peurs fondamentales, telles qu’on les chuchote au Confident, qui gît au plus noir des ténèbres…

À travers sept destins se dessine une géographie du vieux royaume, de ses intrigues, de ses cultes, de ses guerres. Et de ses mystères, dont les clefs se nichent, pour beaucoup, dans les méandres du cœur humain.

(Paru aux Moutons électriques.)

Mon avis :

Janua Vera est un recueil de nouvelles qui se déroule dans le Vieux Royaume, un univers de fantasy. Jusque là, rien de très nouveau. C’est compter sans le talent de l’auteur, Jean-Philippe Jaworski, connu jusqu’à présent comme le créateur de deux jeux de rôle amateurs remarqués (Tiers Âge, adapté de Tolkien, et Te Deum pour un massacre, jeu de rôle historique à l’époque des Guerres de Religion) dont le second a connu récemment une édition « pro ». J’ai d’ailleurs découvert le recueil par le biais d’un site de référence en matière de jeux de rôle, le Guide du Rôliste Galactique, qui a publié une interview de l’auteur.

Jaworski nous propose une fantasy qui, pour une fois, assume résolument sa dimension historique, tant au niveau de la documentation (qui doit beaucoup plus à Duby, Muchembled et Le Goff qu’à World of Warcraft) qu’au niveau de la langue, au style soigné et qui ne recule pas devant les emprunts au vocabulaire technique d’époque.

Autre agréable surprise, une fois n’est pas coutume, la dimension merveilleuse et la magie se font très discrètes, ce qui donne la part belle au mystère et au fantastique. Ici, les elfes et les gobelins ne circulent pas dans les rues, mais se devinent au détour d’un chemin forestier ; la magie ne sert pas à redécorer les plafonds ou à surfer sur des balais, elle est rare et dangereuse, et tient presque toujours de la sorcellerie ; quant à savoir si les dieux existent, bien malin qui saurait le dire.

C’est un parti pris, mais ça fonctionne très bien : une fantasy en sourdine, qui fait la part belle aux croyances et aux superstitions, très proche au fond du Moyen-Âge des historiens, et qui ne manque pas de charme.

Et malgré cela, nous sommes bien dans un autre monde : Leodegar le Resplendissant, roi-dieu de Léomance, aux prises avec ses effrois nocturnes ; Benvenuto l’assassin, s’efforçant de survivre, entre coups malchanceux et haute politique ; AEdan le chevalier, que sa courtoisie perdra peut-être ; Suzelle la villageoise, qui attend (quoi, au juste ?) ; maître Calame le copiste, victime du terrible Syndrôme du Palimpseste… et l’on découvre peu à peu (mais sans carte, eh oui) la Léomance, Chrysophée, l’Ouromagne, Ciudalia, le Bromael…

Le quatrième de couverture parle d’un « esprit des contes de fées à la Peter S. Beagle » et « l’astuce et le sens du récit d’un Alexandre Dumas » : belles références, dont ce recueil aux nouvelles bien ficelées, d’une qualité soutenue et parfois excellente, ne démérite pas. Bon, le seul p’tit truc que je reprocherais, ce sont quelques p’tites scories de style ici ou là, mais très peu comparé à d’autres auteurs pourtant plus confirmés. De quoi attendre avec impatience ses prochaines publications, donc.

Mise à jour : par la suite, j’ai consacré un billet au premier roman de Jaworski, Gagner la guerre, qui a encore davantage marqué le paysage de la fantasy française que Janua Vera dont il confirmait toutes les promesses.