[Film] « Akira », de Katsuhiro Otomo

26 décembre 2012

Akira-DVD

J’avais lu, il y a quelques mois, le manga Akira. Il se trouve que je suis tombé, il y a quelques semaines, sur le DVD du film d’animation japonais réalisé par l’auteur du manga lui-même, Katsuhiro Otomo. Le film d’animation est tout aussi réputé que le manga auprès des amateurs de culture japonaise et des amateurs de science-fiction en général : je me suis donc jeté sur le DVD afin de voir enfin ce fameux film. Je vous renvoie au billet que j’avais consacré ici au manga pour la présentation de l’intrigue et mes impressions du moment, et je vais dire à présent un mot de l’adaptation.

Histoire de donner le ton tout de suite : elle m’a paru excellente, voire meilleure que le manga lui-même. Mais détaillons un peu.

Un film soigné

D’abord, en tant que film d’animation japonais, Akira est d’une grande qualité, tant du point de vue des graphismes, somptueusement détaillés, que de l’animation elle-même, très fluide et à des années-lumières des productions bon marché. De fait, le projet disposait d’un budget énorme pour l’époque, et il n’a visiblement pas été dépensé en vain. Ajoutons tout de suite que ces décors et les apparences des personnages sont très fidèles à ce qu’ils étaient dans le manga, avec un niveau de détail impressionnant qui permet aux scènes du film de reproduire les riches paysages urbains des pages de la BD.

La musique est une autre grande qualité de ce film, et l’un de ses principaux apports à l’univers créé par le manga : elle vaut qu’on s’y attarde un peu. Composée par le collectif musical Geinoh Yamashirogumi, elle ne peut que frapper par le jeu complexe d’écarts et de correspondances qu’elle instaure avec les images : en témoigne, dès les premières minutes, le parti pris d’un arrière-plan musical faussement discret, tout en énergie retenue, pour accompagner la scène de poursuite en moto très violente qui aboutit à l’accident de Tetsuo. Surtout, là où on aurait droit d’ordinaire à une simple musique orchestrale ou électronique, la BO d’Akira mêle savamment aux instruments classiques d’autres sonorités issues des musiques traditionnelles japonaise et balinaise : pour un spectateur français comme moi, qui ne connais la musique traditionnelle japonaise que par ce qu’on en entend dans quelques films de Kurosawa, le résultat donne l’impression de tirer certaines scènes vers le théâtre (j’emploie de multiples nuances parce que je ne connais pratiquement rien au théâtre japonais en dehors de cet emploi de la musique), ce qui renforce la stylisation de l’ensemble et donne à certaines des scènes les plus apocalyptiques de l’intrigue une dimension encore plus terrifiante, mais d’une nature différente, qui l’écarte du pur film d’action ou d’horreur pour l’orienter vers la tragédie.

Ce mariage, qui peut paraître improbable, ne manque pas de surprendre et peut déplaire. À mes yeux, il fonctionne très bien, et correspond à merveille à l’atmosphère particulière de l’univers du manga, qui, un peu comme les deux films Ghost in the Shell, mélange des scènes d’action débridées et un questionnement philosophico-mystique. (Ces quelques éléments montrent qu’il serait passionnant de replacer Akira dans le contexte de la culture japonaise, mais ça a sûrement déjà été fait depuis longtemps et je laisse ce soin à des gens mieux informés que moi…)

Une adaptation habile…

Qu’en est-il maintenant de l’adaptation du manga ? Il faut savoir d’abord que le film a été mis en projet bien avant la fin de la parution du manga, et à un moment où Katsuhiro Otomo lui-même n’avait pas encore conçu la fin de son intrigue. À lire la Wikipédia anglophone, il semble même que ce soit le projet de film qui ait aidé Otomo à concevoir enfin une fin pour son histoire. Le film est sorti en 1988, tandis que le manga n’a été achevé qu’en 1990 : cela veut dire que les lecteurs et admirateurs du manga ont eu d’abord droit à la fin de l’histoire dans le film avant de la lire dans le manga. Mais, je peux le dire sans dévoiler grand-chose, la fin du film et celle du manga sont nettement différentes, et justifient à elles seules d’aller lire ou voir les deux œuvres. C’est là la différence la plus décisive entre leurs deux intrigues. Mais bien entendu, le film, même s’il dure deux bonnes heures, a dû concentrer les multiples péripéties du manga dans un format très restreint.

Or, à ce jeu-là, il m’a semblé que le film s’en sortait étonnamment bien, avec un résultat dont le degré d’achèvement dépasse même celui du manga. Comme je l’avais dit dans mon billet sur le manga, l’œuvre originale souffrait un peu de la multiplicité de ses péripéties et de ses sous-intrigues, qui m’avaient laissé une impression d’action gratuite (voire de violence gratuite, même si l’humour évite à l’ensemble de tomber complètement dans le glauque). Or le scénario du film se concentre sur l’essentiel, et, ce faisant, corrige ce défaut : il ramasse l’intrigue en un temps plus court, évacue les péripéties accessoires, supprime certains personnages et en modifie d’autres. Les lecteurs du manga s’attristeront peut-être du rôle largement restreint de lady Miyako (qui apparaît à peine) ou de l’absence complète de Chiyoko. Mais cette concentration de l’intrigue autour de personnages moins nombreux permet au film de les approfondir suffisamment malgré la plus grande brièveté de l’intrigue, ce qui n’était pas gagné.

Si Kaneda garde un côté « jeune premier » assez prévisible et a surtout des allures de personnage-prétexte relativement plat (à mon avis), ses relations avec Kei et Tetsuo gardent la complexité qu’elles ont dans le manga, et les deux autres piliers de l’intrigue que sont Tetsuo et le colonel Shikishima, personnages particulièrement approfondis, tiennent toutes leurs promesses, ce qui permet au scénario d’éviter tout manichéisme. Le personnage tourmenté qu’est Tetsuo est aussi grandiose que dans le manga, tandis que le colonel m’a paru gagner encore en profondeur.

J’ai apprécié aussi les apparitions régulières d’un scientifique collaborateur du colonel, parfait dans le rôle du savant inconscient prêt à ouvrir la boîte de Pandore, quitte à provoquer une nouvelle apocalypse. Naturellement, derrière l’enjeu terrifiant des pouvoirs d’Akira et de Tetsuo, il y a une réflexion sur l’arme nucléaire, mais aussi plus généralement sur les notions de savoir et de progrès. C’était l’une des autres grandes qualités du manga, et j’ai été très heureux de voir que le film non seulement la conserve, mais lui confère plus de puissance en mettant davantage en avant les trois mutants qui tentent de contenir Tetsuo ; ce sont eux qui se chargent de livrer aux spectateurs les quelques éléments qui permettent d’entrevoir la vérité au sujet de l’origine des pouvoirs paranormaux (dans le manga, c’était lady Miyako qui exposait ces éléments à Kei). Si le savant représente une approche purement scientifique de ces pouvoirs aberrants et terribles, les mutants, de leur côté, en incarnent l’approche mystique, ce qui pose le problème dans des termes différents, ceux de la frontière entre la condition humaine et quelque chose qui s’apparente soit à un don de Dieu ou des dieux, soit à une possibilité pour les humains d’accéder eux-mêmes à une puissance quasi divine.

… dotée d’une fin mieux ficelée

<Révélations sur la fin du manga.> J’avais reproché à la fin du manga son caractère abrupt et insatisfaisant. Si vous vous rappelez du détail, on y voit Tetsuo disparaître, comme absorbé par Akira après le réveil de ce dernier, mais on assiste surtout, à la toute fin, à la fondation d’un empire d’Akira au service duquel se mettent Kaneda, Kei, Chiyoko et les autres, ce qui me paraissait plus qu’étrange dans la mesure où ils ont à peu près toutes les raisons de haïr Akira à la fin du manga. Cette fin avait en plus un côté « jeune empire totalitaire en devenir » qui m’avait laissé mal à l’aise : pour un lecteur mal disposé et un peu hâtif, elle n’aurait pas de mal à avoir l’air de véhiculer une idéologie douteuse (culte de la personnalité d’un chef tout-puissant + société militarisée + instrumentalisation de la jeunesse + promesse d’un homme nouveau + velléités de conquête du monde + armes de destruction massive = hum hum), mais je ne pense pas que ce soit le cas, car je doute qu’Otomo ait conçu Akira ou Kaneda comme des modèles à prendre au premier degré : l’histoire est bien plutôt à prendre avec le même recul que les univers de science-fiction sombres riches en complots politiques et en figures de (vrais-faux) prophètes, du type Warhammer 40 000 ou Dune (ce dernier cycle développant lui aussi une réflexion sur le concept de messie, au fond pas si éloignée d’Akira, mais à une autre échelle). Il m’avait semblé, en tout cas, que cette fin du manga témoignait surtout des difficultés de l’auteur à boucler une intrigue foisonnante et ouvrant sur toutes sortes de développements possibles. C’était une fin ouverte, mais un peu trop ouverte à mon goût, car on avait vraiment l’impression que les personnages étaient laissés en plan. Or la fin du film est complètement différente et a l’avantage d’être plus « fermée », même si elle est également très riche en implications.

<Révélations sur la fin du film.> Dans la fin du film, on assiste, comme dans le manga, à la fin spectaculaire de ce qu’est devenu Tetsuo. Mais le moment du réveil d’Akira est différent et habilement réparti en deux temps. Lorsque Tetsuo ouvre le sarcophage qui est supposé contenir Akira, on s’attend à en voir sortir, comme dans le manga, Akira vivant. Or il n’en est rien : Akira a été tué lors de la première destruction de Tokyo, et le sarcophage ne contient que les restes de son corps soigneusement dispersés dans plusieurs récipients et conservés à une température de froid cosmique, pour éviter toute tentative de reconstitution. Après ce premier faux réveil déceptif, on assiste, dans la scène finale, à la reconstitution et à la résurrection d’Akira grâce aux efforts conjugués des mutants, et le film s’achève avec la disparition de Tetsuo *et* d’Akira, le second emmenant le premier vers… on ne sait pas très bien quoi : l’espace, une autre dimension, ou les deux. Le final laisse entrevoir la possibilité pour toute l’humanité d’accéder à une maîtrise un peu plus sereine des pouvoirs dont Tetsuo avait montré le déchaînement incontrôlé et terrifiant. Dans le film, Akira n’a donc pas vraiment d’ambitions politiques et ne manipule pas Tetsuo : il reste une figure beaucoup plus mystérieuse, quasi divine. Et surtout, les personnages survivants, débarrassés de ces monstres destructeurs, peuvent reprendre une vie à peu près normale et entamer la (énième) reconstruction de Tokyo : malgré le caractère ouvert à long terme de l’intrigue via toutes ces implications l’avenir de l’humanité, l’intrigue immédiate est bel et bien close. </Fin des révélations>

Un mot sur le DVD

J’ai vu ce film dans l’édition DVD sortie en 2011, qui a l’air d’avoir été bien faite : elle a eu recours à l’équipe du doublage français d’origine afin de corriger quelques défauts de ce premier doublage. Le DVD inclut aussi l’ancien doublage. De toute façon, j’ai regardé le film en VO sous-titrée, mais cela reste bon à savoir si ces deux versions de la VF vous intéressent.

Conclusion

Je ne peux donc que recommander vivement la découverte de ce film d’animation, non seulement aux lecteurs du manga (même voire surtout s’ils lui ont trouvé des longueurs) mais aussi à ceux qui ne l’ont pas vu, les deux œuvres fonctionnant de manière autonome. Akira est un classique que tout amateur de science-fiction découvrira avec profit, pour peu qu’on sache apprécier la SF sombre et les univers post-apocalyptiques. Son originalité tient à la part de fantastique, voire d’horreur, qu’il intègre harmonieusement à une intrigue de science-fiction, mais aussi à ce mélange improbable entre le film d’action et la réflexion philosophico-mystique (qui se développe encore dans les années suivantes avec Ghost in the Shell de Masamune Shirow et son adaptation en film d’animation par Mamoru Oshii).

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Jean-Pierre Andrevon, « Les hommes-machines contre Gandahar »

5 décembre 2012

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Présentation

Gandahar, vaste royaume situé sur la planète Tridan, a des allures de paradis. Après des millénaires de civilisation et des avancées technologiques poussées, qui ont conduit notamment à des modifications profondes des espèces animales, l’usage de la technologie est peu à peu devenu marginal, remplacé par l’emploi de plantes et d’animaux modifiés. La reine Myrne Ambisextra règne sur son peuple paisible, dont la paix n’a plus été troublée depuis des siècles. Mais un jour, une menace se fait sentir peu à peu : les oiseaux-espions qui surveillent les lointaines frontières du royaume sont tués les uns après les autres. Le chevalier Sylvin Lanvère est convoqué au palais et envoyé en mission pour cerner la nature du danger. Il découvre alors l’existence d’une armée gigantesque, l’armée des hommes-machines, qui avance lentement mais irrésistiblement sur Gandahar.

Qui sont-ils ? Qui est leur chef, qu’ils appellent « Super-dur-de-dur » dans leur langage limité et violent ? Viennent-ils d’un autre pays, d’une autre planète, d’une autre époque ? Sylvin rencontre sur sa route Airelle, une réfugiée, et doit enquêter sur la nature du Métamorphe, une gigantesque entité dotée de puissants pouvoirs qui semble liée aux hommes-machines. Restera à trouver un moyen de mettre fin à la guerre et d’éviter la destruction totale de Gandahar, qui semble inéluctable.

Mon avis

Les hommes-machines contre Gandahar est le premier roman de Jean-Pierre Andrevon, paru en 1969. L’aspect « premier roman » se sent parfois un peu dans le style, mais n’empêche pas le récit d’être bien mené et l’univers de frapper par son originalité. L’aspect « 1969 » se sent aussi, d’une certaine façon : l’univers (qu’on classerait volontiers dans la fantasy sans son cadre plus général franchement SF) a parfois un côté psychédélique et baigne dans une sensualité certaine, qui ne va pas toutefois sans un certain traditionalisme dans la répartition des rôles entre les personnages (Airelle est une gentille potiche que le brave chevalier protège…) ; du coup, le résultat a parfois un petit air suranné.

Mais l’ensemble se lit bien et révèle peu à peu ses qualités à mesure que le cadre de départ très « gentil », placé sous le signe de l’utopie, s’avère nettement plus nuancé et non dénué d’aspects plus sombres. Par allusions savamment distillées au fil des pages, on en apprend un peu plus sur le passé de Gandahar, et on entrevoit la façon dont ce passé trop oublié risque de se retourner contre le royaume… par futur interposé. L’aspect « voyage dans le temps » reste assez simple mais fonctionne bien. Les côtés les plus mignards de l’univers sont rapidement contrebalancés par l’évolution de plus en plus sombre du récit, de sorte que l’ensemble ne devient jamais ni mièvre ni bêtement désespéré.

J’ai découvert Gandahar par le film d’animation du même nom qu’a réalisé René Laloux en 1988, et qui est un pur chef-d’œuvre. Le dessin animé, porté par les graphismes de Caza, tire très bien parti de la puissance évocatrice du roman d’Andrevon, en matière de paysages, de personnages et de bestiaire ; dans le même temps, il développe certaines péripéties mineures dans le roman et lui confère une profondeur supplémentaire, au point que je ne serais pas étonné que le film reste davantage dans les mémoires que le roman.

Mais le roman tire lui-même sa force d’une écriture très picturale que même le film d’animation n’a pas pu éclipser. Vert, jaune, violet, rouge : les paysages de Gandahar ont des couleurs franchement extra-terrestres, plus proches de tableaux expressionnistes que des photos de la NASA ou des images de Star Wars. Certains lecteurs pourront ne pas aimer ; personnellement, j’ai beaucoup apprécié cette audace visuelle, et c’était un plaisir d’autant plus dépaysant d’imaginer cet univers (qu’il n’est pas difficile de se représenter d’une façon très différente de l’univers élaboré par Philippe Caza pour le film). Par ailleurs, le roman fourmille de détails et d’allusions à des éléments de l’univers que le film ne reprend pas (ou remplace par d’autres inventions) : on comprend que l’auteur ait eu envie d’agrandir encore son univers par la suite.

Le roman est paru en 1969 chez Denoël. Je l’ai trouvé dans une réédition dans la collection « Présence du futur », avec une couverture de Caza (une recherche dessinée pour le film), sous le titre Gandahar, suivi de deux nouvelles se déroulant dans le même univers (je ne les ai pas encore lues). Le roman a été réédité en Folio SF en 2000, là encore sous le titre Gandahar (suivi des deux mêmes nouvelles), sous une moche couverture qui ne donne pas la moindre idée de l’univers du roman. Je ne sais pas s’il est encore disponible actuellement, mais j’espère que oui, car pour moi c’est un petit classique.

Quelques années après le premier opus, Andrevon a écrit plusieurs autres romans et nouvelles se déroulant dans l’univers de Gandahar. Je ne sais pas ce que valent ces textes, mais j’espère qu’ils seront regroupés en une intégrale un jour.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 22 janvier 2012, vaguement rebricolé depuis.


Jeanne-A Debats, « La Vieille Anglaise et le continent »

24 juillet 2012

Couverture de la novella de Jeanne-A Debats "La Vieille Anglaise et le continent".

La Vieille Anglaise et le continent, première novella de Jeanne-A Debats parue aux éditions Griffe d’encre en 2008, a reçu un excellent accueil des lecteurs et de la critique, et a été couverte de prix. Jugez plutôt : Prix Rosny Aîné 2009 catégorie nouvelle, Grand prix de la SF 2008 catégorie nouvelle francophone, Grand Prix de l’Imaginaire 2009 catégorie nouvelle francophone, Prix Julia Verlanger 2008. Un véritable engouement ! Personnellement, cette novella de SF écologique m’avait plu, sans plus. Mais voyons pourquoi…

Quatrième de couverture :

Certaines personnes sont si profondément attachées à la Vie sous toutes ses formes, tous ses aspects, qu’elles consacrent leur existence à sa préservation, quitte à sacrifier celle des autres…

Ann Kelvin, elle, lui consacrera sa mort.

Mon avis à l’époque :

Message sur le forum des éditions Griffe d’encre le 4 février 2009.

 Je l’ai enfin lu. Je ne suis pas entièrement enthousiaste, mais j’ai bien aimé. D’ailleurs je l’ai lu très vite, j’ai très rapidement accroché au récit, qui me paraît a posteriori fort bien rythmé.

Je vais faire plein de tirets, si ça ne vous embête pas…

D’abord sur l’aspect extérieur :

J’ai bien aimé :

– la superbe couverture (par le même qui avait illustré La Tour de Parchemins & Traverses, couv que j’avais bien aimée aussi, mais de l’une à l’autre il y a vraiment un bond qualitatif vers le pro).

– la présentation générale des ouvrages de Griffe d’Encre : mise en page des couvertures, de l’intérieur, choix du papier, etc. Le genre de petits détails faussement simples, mais qui contribuent beaucoup au confort de la lecture.

Je n’ai pas aimé :

– le quatrième de couverture, qui est assez bof. Je pense qu’il aurait fallu prendre le risque d’un léger spoiler plutôt que de terminer sur « …lui consacrera sa mort », qui donne un léger frisson macabre et donne envie de reposer prudemment le bouquin. (Alors même que ledit bouquin n’est pas si sombre, même si pas mal des réalités qu’il évoque le sont.)

Et maintenant, la lecture :

*mode remarques en vrac on* J’ai beaucoup aimé le début (les premières phrases, en particulier la première phrase), qui est stylistiquement réussi et donne tout de suite envie d’aller plus loin. (C’est bête, mais ce n’est pas si simple à faire.)

Contrairement à certains avis que j’ai lus sur ce sujet, l’alternance entre les deux points de vue ne m’a pas gêné du tout : elle est bien rythmée et contribue à mettre le récit en tension, sans ajout excessif de cliffhangers inutiles. En revanche elle peut devenir un peu trop rapide vers la fin, mais le suspense peut justifier ça.

L’aspect SF et le vocabulaire technique employé ne m’ont pas gêné non plus, ils s’insèrent bien dans l’univers en question : on est de plein pied dans la SF, mais l’univers reste très proche de notre présent, ce qui je suppose est le but recherché. Les explications techniques sont assez détaillées pour mettre en place une bonne vraisemblance interne ; quant à savoir si elles sont techniquement exactes ou pas, et pareil pour les moeurs des baleines, boarf, je fais confiance à l’auteur pour ça… (j’ai dit que je n’étais pas un lecteur de hard SF ?)

Il y a eu des moments où j’ai eu peur, j’avoue : les thèmes abordés sont quand même très glissants, on tomberait facilement dans le démago, le complaisant, le mièvre, le trop moralisant, etc., voire dans le mystique facile de comptoir. Bref, on basculerait vite dans le Bernard Werber. Heureusement le récit évite la plupart de ces pièges, et arrive aussi à ne pas être un récit écolo misanthrope et assommant (tendance hélas un peu trop répandue chez les récits écolo. L’homme est une espèce animale, aussi. Paix et amour, les gens !).

J’ai bien aimé le fait que les personnages principaux ne soient pas sans taches (en particulier le fait de faire de Ann Kelvin une vraie « fanatique » de la cause, qui a vraiment des trucs pas beaux sur la conscience, et pas juste une lady-Anglaise-bougonne-pour-faire-bien-dans-le-salon). Le monde des cétacés reste un peu trop simplet à mon goût, même si ça n’aurait pas forcément été mieux de leur inventer tout une société archicomplexe – l’écueil de l’anthropomorphisme est trèèès délicat à éviter, donc ce n’est pas plus mal qu’ils restent un peu dans l’ombre. Ou alors il aurait fallu une franche prise de position encore plus SF (voire relevant du merveilleux) en faveur de l’intelligence égale/supérieure des cétacés, mais ça aurait été très glissant aussi et ça aurait nécessité quelque chose de bien plus long, pour un résultat pas forcément plus intéressant. Du côté des humains en revanche, le côté un peu trop caricatural de certaines scènes (tout ce qui implique le « surfeur ») n’était peut-être pas indispensable, on aurait pu faire plus subtil.

Et j’ai bien aimé la fin. Beaucoup, même. Déjà, je n’ai pas vu venir la chute (je suis très bon lecteur pour ce genre de choses en général), et elle m’a paru remarquablement bien équilibrée, réaliste au bon sens du terme (donc pas mièvre mais pas non plus trop sombre). J’apprécie aussi le fait que

Spoiler : on n’ait pas eu droit à la mort d’Ann en direct, et qu’on en reste au point de vue des humains – dont on a pu voir qu’ils ne sont pas les mieux informés de l’évolution qu’a subi Ann entre temps – ce qui permet de s’imaginer qu’Ann peut vivre encore un peu dans l’océan. J’ai apprécié aussi que l’histoire avec le cachalot ne soit pas poussée trop loin trop vite et ne soit que suggérée (mais c’était bien la peine de le faire exploser à la fin ? le pauvre…). L’allusion à de possibles amours homo- ou bisexuelles entre cétacés n’est pas déplacée, pas plus que l’espèce de confusion des sentiments de 2x2x2 en découvrant qu’Ann est une femme dans un corps de mâle, mais j’ai peur que certains lecteurs ne trouvent ça très démago. Enfin, tant pis pour eux, moi j’ai bien aimé. / Spoiler.

Bon, mais qu’est-ce qui ne m’a pas plu ?

Ma grosse déception, c’est le style. Entendons-nous : c’est tout à fait lisible et bien écrit, mais je m’attendais à beaucoup mieux, peut-être à cause de tous les prix qu’on a fait pleuvoir dessus. Et c’est aussi dû en partie, je suppose, à ma formation très classique, qui me rend peut-être un peu trop sourcilleux dans le domaine. Mais j’ai tiqué à plusieurs reprises devant des tournures syntaxiques incorrectes ou à la limite de l’incorrection, des maladresses, des trucs qui auraient pu être améliorés facilement avec un peu de travail supplémentaire. Je crois aussi que certains passages, par exemple certains dialogues, pourraient être mieux menés, de manière moins pesante.

Et a posteriori, en lisant les avis postés ici, je crois qu’effectivement l’ensemble est un peu court. Même sans en faire un roman (ce qui n’est pas une mauvaise idée à condition de ne pas trop vouloir rallonger la sauce, ce qui mettrait pas terre le rythme bien équilibré de l’intrigue), certains passages m’ont déçu parce qu’ils étaient un peu survolés, alors que je me préparais à de belles descriptions un peu plus étoffées que ce que j’ai trouvé, ce qui m’a laissé un peu sur ma faim. Le passage du Continent Cétacé, par exemple, contient de belles phrases, mais la scène n’a pas le temps de se « déployer », on repart tout de suite. Bon, c’est équilibré par rapport à la longueur de l’ensemble, mais c’est un peu dommage. De manière générale, quelques ajouts ici et là pour étoffer un peu telle ou telle séquence permettraient sûrement de rendre le récit plus évocateur.

Ah oui, et un truc qui m’a agacé : le nom de « 2x2x2 ». Au départ ça ne me dérangeait pas, mais à la longue je suis devenu allergique. D’accord, c’est « trois séquences de deux clics » ou quelque chose comme ça, mais je crois vraiment qu’il aurait mieux valu lui trouver un vrai nom. Là j’avais envie de crier « I’m not a number, I’m a free whale », et surtout ça me rappelle les noms à la c** des fourmis dans Werber (qui sont également très agaçants à la longue).

J’ai déjà été bien bavard, je vais peut-être m’arrêter là… j’espère que mes quelques critiques n’auront pas l’air trop pinailleuses. En tout cas c’était une lecture très agréable, et effectivement j’en reprendrais bien un peu (j’aime beaucoup les baleines de toute façon donc je n’étais pas complètement objectif au départ…). Pour le style, je suppose qu’il y a aussi une question de « maturité dans l’écriture » qui joue, mais je ne sais pas si l’auteure a déjà beaucoup écrit avant ; en tout cas, pour un quasi premier roman, le moins qu’on puisse dire est que j’ai lu bien pire, et ça donne bien sûr envie de guetter les prochaines parutions.

Ah si, et cette novella m’a aussi beaucoup fait penser au jeu de rôle Blue Planet, si vous connaissez. C’est un univers de SF écolo où les humains découvrent une planète entièrement recouverte par les océans, où vivent de nombreux cétacés, dont certains doués d’intelligence. Chaudement recommandé, si vous aimez le thème.


Edgar Rice Burroughs, « A Princess of Mars » (et le Cycle de Mars)

23 juillet 2012

Couverture de l'édition originale du roman d'Edgar Rice Burroughs "A Princess of Mars" (1912).

D’Edgar Rice Burroughs, je n’avais lu que quelques Tarzan dans mon enfance, et je ne connaissais que de nom ses autres cycles, comme Pellucidar ou le Cycle de Mars. La sortie du film John Carter d’Andrew Stanton (Disney/Pixar), qui s’est révélé bien meilleur que sa propre campagne de publicité ne le laissait espérer (lire ma critique ici même), m’a rendu curieux de lire Burroughs dans le texte. C’est ainsi que j’ai mis la main sur A Princess of Mars, premier tome du Cycle de Mars…

Edgar Rice Burroughs est surtout connu pour avoir créé le personnage de Tarzan, auquel il a consacré de nombreux romans. Mais c’est aussi, voire surtout, un des ancêtres fondateurs de la SF et de la fantasy contemporaines.

Le Cycle de Mars (dont Wikipédia m’apprend commodément qu’il est parfois titré « Cycle de Barsoom », Barsoom étant le nom martien de Mars) est un cycle de onze romans publiés par Burroughs entre 1912 et 1964, et dont le premier tome, A Princess of Mars (La Princesse de Mars), est même le premier roman de Burroughs, publié avant que Tarzan ne le rende célèbre.

 Présentation

Ces romans racontent les aventures de John Carter, ancien capitaine de cavalerie sudiste de la guerre de Sécession, qui, à la suite d’un improbable concours de circonstances, perd conscience et se réveille… sur Mars.

La planète est habitée, mais mourante et surtout ravagée par la guerre entre plusieurs peuples de Martiens, chacun divisé par des luttes intestines.

Les Martiens verts, deux fois plus hauts qu’un homme et dotés de quatre bras, sont divisés en multiples tribus nomades toutes plus farouches les unes que les autres, dont les Tharks et les Warhoons, qui arpentent les immensités arides de Mars et campent dans les ruines de cités somptueuses bâties par des civilisations depuis longtemps disparues.

Les martiens rouges, ressemblant à des humains mais dotés d’une peau rougeâtre et… ovipares, vivent dans plusieurs cités, dont Helium, cité technologiquement avancée seule capable de faire encore fonctionner les machines très anciennes qui entretiennent artificiellement une atmosphère respirable sur Mars, ou Zodanga, cité belliqueuse en guerre contre Helium. Helium et Zodanga s’affrontent à l’aide d’énormes flottes de vaisseaux volants alimentés par la puissance des huitième et neuvième rayons, des énergies encore inconnues sur Terre.

Dans ce monde en guerre, John Carter a un double avantage. L’un, prévisible, provient de sa carrière militaire. L’autre, plus inattendu, tient à la différence de gravité entre la Terre et Mars, où la pesanteur est nettement plus faible : cela permet à Carter de faire des bonds énormes et d’assener des coups d’une force prodigieuse (pour les Martiens). Carter est rapidement capturé par les Tharks, dont il découvre peu à peu la civilisation et les moeurs rudes. Il croise rapidement la route de Dejah Thoris, princesse de Helium, capturée à son tour par les Tharks après que sa flotte a été gravement amochée par des vaisseaux zodangans au cours d’une mission météorologique pacifique.

Comme on peut s’y attendre, Carter tombe éperdument amoureux de Dejah Thoris et la sert chevaleresquement pour le reste du roman. C’est le prétexte à toutes sortes de péripéties enlevées, au cours desquelles Carter se bâtit une solide réputation de guerrier parmi les différents peuples de Mars et nous fait découvrir au passage les mystères de Barsoom. Carter vit ensuite d’autres aventures où l’on retrouve en partie les personnages du premier volume.

 Mon avis

Je n’ai lu pour le moment en entier que le premier tome en VO, A Princess of Mars. Je m’attendais à une aventure pulp, mais j’appréhendais un peu sur le côté « vintage » (1912 quand même, avec la mentalité qui va avec envers les femmes, mais aussi les Noirs, les Indiens, les peuples étrangers en général, etc.). Au bout du compte, j’ai été surpris en bien.

D’abord parce que les aventures de Carter sont vraiment bien ficelées et très rythmées, ça déborde d’action et de rebondissements, on ne s’ennuie pas.

Ensuite parce que le style de Burroughs, sans être littérairement inoubliable, est de l’anglais plutôt élégant (c’est le bon côté du « vintage »). J’espère que les traductions rendent bien ça.

Enfin et surtout parce qu’il n’y a pas à dire, Burroughs a un sacré talent pour planter et construire un univers ! Barsoom n’a rien à envier à Dune ou aux autres grands univers de SF. Il y a des peuples variés, dont Burroughs décrit en détail les coutumes, la langue et les technologies, il y a le passé de Mars, grandiose, qu’on entrevoit à peine mais qui est lourd de conséquences sur le présent. Et il y a les problématiques sous-jacentes : la guerre, et surtout le thème de la planète mourante, qu’on ne peut s’empêcher de lire de nos jours sous l’angle écologique.

L’ensemble relève autant de la fantasy que de la SF : les Martiens sont un peu télépathes et ont des vaisseaux volants, mais ils se battent autant à l’épée qu’au fusil et les paysages et la faune font vraiment plus fantasy qu’autre chose. Apparemment, le cycle de Mars relève du « planet opera », sous-genre dont il semble être le fondateur et qui a connu une belle postérité ensuite (qui compte notamment le cycle de Dune de Frank Herbert, un des grands classiques de la SF).

La fin du premier roman est autonome, mais quand on connaît l’existence des romans suivants elle constitue surtout un énorme cliffhanger, et à ma surprise, je me suis trouvé curieux de lire la suite… tentation d’autant plus irrésistible que la suite est en ligne (en VO du moins).

 Éditions papier et en ligne

En effet, les premiers tomes du cycle de Mars sont de nos jours libre de droits : le texte en VO se trouve à plusieurs endroits sur Internet, par exemple sur le site canadien JohnCarterOfMars.ca. Il en existe une pléthore d’éditions en anglais, dont des intégrales.

Pour A Princess of Mars, j’ai lu l’édition de la Library of America (qui réédite des classiques américains), pas mal du tout, avec quelques illustrations originales et une solide préface (à lire plutôt après le roman) qui resitue le roman et l’auteur dans le contexte de l’époque.

En français, il y a eu récemment une édition en Omnibus qui regroupe en gros la première moitié du cycle (jusqu’à Echecs sur Mars). Apparemment un second Omnibus n’est pas prévu pour le moment (grrr). Il y a sans doute d’autres éditions, il faut fouiner.

Pour finir, voici la liste des tomes du cycle (reprise de Wikipédia) :

  1.  A Princess of Mars / Une princesse de Mars (ou Le Conquérant de la planète Mars ou Les Conquérants de Mars)
  2. The Gods of Mars / Les Dieux de Mars (ou Divinités martiennes)
  3. The Warlord of Mars / Le Seigneur de la Guerre de Mars (ou Le Guerrier de Mars)
  4. Thuvia, Maid of Mars/ Thuvia, vierge de Mars (ou La Princesse de Mars)
  5. The Chessmen of Mars / Les Pions humains du jeu d’échecs de Mars (ou Échecs sur Mars)
  6. The Master Mind of Mars / Le Conspirateur de Mars (ou Le Chirurgien de Mars)
  7. A Fighting Man of Mars / Le Guerrier de Mars (ou L’Aventurier de Mars)
  8. Swords of Mars / Les Épées de Mars
  9. Synthetic Men of Mars / Les Hommes synthétiques de Mars
  10. Llana of Gathol / Llana de Gathol
  11. John Carter of Mars / John Carter de Mars (posthume, regroupe deux novellas, la principale étant « Skeleton Men of Jupiter »)

J’ai mordillé en ligne le début de The Gods of Mars : John Carter retourne sur Mars en ayant toujours aussi peu le contrôle de sa téléportation, il tombe sur une espèce martienne nouvelle, féroce et dotée de tentacules-bouches, et retrouve son ami Thark Tars Tarkas. C’est toujours aussi vintage et je reste curieux de voir comment Burroughs a développé son univers au fil des tomes. Je lirai peut-être la suite à l’occasion.

Message posté à l’origine sur le forum Le Coin des lecteurs le 4 juin 2012 (rebricolé pour le blog).


[BD] « Akira », de Katsuhiro Otomo

21 juillet 2012

Messages postés sur le forum du Coin des lecteurs.

La couverture du manga Akira (je ne connais pas l'édition) représente une explosion prenant la forme d'une sphère noire qui détruit le centre de Tokyo.

Couverture du manga Akira (je ne sais pas quelle édition exacte, je crois que c’est celle de l’édition française colorisée en 14 tomes que j’ai lue).

Un mot de présentation (je reprends celle de l’article Wikipédia du manga) :

Tokyo est détruite par une mystérieuse explosion en décembre 1982 (1992 dans la version occidentale) et cela déclenche la Troisième Guerre mondiale, avec la destruction de nombreuses cités par des armes nucléaires.

En 2019 (2030 selon les versions colorisées américaine et française), Neo-Tokyo est une mégapole corrompue et sillonnée par des bandes de jeunes motards désœuvrés et drogués. Une nuit, l’un d’eux, Tetsuo, a un accident de moto en essayant d’éviter un étrange garçon qui se trouve sur son chemin. Blessé, Tetsuo est capturé par l’armée japonaise. Il est l’objet de nombreux tests dans le cadre d’un projet militaire ultra secret visant à repérer et former des êtres possédant des prédispositions à des pouvoirs psychiques (télépathie, téléportation, télékinésie, etc.). Les amis de Tetsuo, dont leur chef Kaneda, veulent savoir ce qui lui est arrivé, car quand il s’évade et se retrouve en liberté, il n’est plus le même… Tetsuo teste ses nouveaux pouvoirs et veut s’imposer comme un leader parmi les junkies, ce qui ne plaît pas à tout le monde, en particulier à Kaneda.

En parallèle se nouent des intrigues politiques : l’armée essaye par tous les moyens de continuer le projet en espérant percer le secret de la puissance d’Akira, un enfant doté de pouvoirs psychiques extraordinaires (et de la maîtriser pour s’en servir par la suite), tandis que les politiques ne voient pas l’intérêt de continuer à allouer de l’argent à un projet de plus de 30 ans qui n’a jamais rien rapporté. Le phénomène Akira suscite également l’intérêt d’un mouvement révolutionnaire qui veut se l’approprier à des fins religieuses (Akira serait considéré comme un « sauveur » par ses fidèles). Tetsuo va se retrouver malgré lui au centre d’une lutte entre les révolutionnaires et le pouvoir en place.

Mon avis :

Ce fut une lecture étalée dans le temps, d’où la forme inhabituelle de cette critique qui prend des allures de journal…

2 décembre 2011 :

J’ai commencé à le lire récemment dans ma BDthèque préférée. C’est sombre, violent, sale… mais pas glauque, et très accrocheur (le bon vieux coup du Gros Mystère Géant pour installer le suspense).
Je le lis à toute petite vitesse (dans les interstices de mon emploi du temps), là j’en suis au début du tome 3 (dans l’édition en tomes cartonnés grand format), et je suis déjà assez bien scotché. L’intrigue progresse bien pour le moment… vivement lire la suite !

22 janvier 2012 :

J’avance toujours par petits bouts, et j’en suis à la fin du tome 5, peu après le réveil d’Akira. Je ne peux pas dire que je sois absolument enthousiaste, mais l’ensemble est très accrocheur (l’intrigue fait vraiment feuilleton) et je me demande toujours où on va se retrouver à la page suivante.

L’univers est vraiment sombre, c’est de la SF post-apocalyptique qui ne mâche pas ses mots : les personnages principaux sont soit des jeunes marginaux violents et souvent drogués, soit des militaires ou des comploteurs sans scrupules, soit des rebelles prêts à tous les raccourcis pour lutter contre le gouvernement, soit de gros psychopathes… soit un peu tout ça à la fois. Et en même temps, tout ça est cohérent et s’explique très bien: par exemple, il y a un lien entre les pouvoirs psy de certains personnages et leur addiction à la drogue (même si la nature de ce rapport n’est révélée que par allusions progressives), et la violence sociale n’est pas qu’un prétexte gratuit à des scènes de violence, c’est l’un des principaux thèmes du manga.

Ce que j’aime un peu moins, c’est la part énorme dédiée à l’action. En 5 tomes, on doit avoir 95% de courses poursuites… d’accord, ça reste (à peu près) réaliste, les personnages ont mal, faim, froid, et doivent se retaper entre deux scènes où ils se tapent tout court – et le tout parvient à rester très humain et par moments drôle malgré tout, ce qui n’est pas une petite prouesse – mais enfin au bout d’un moment ça devient un peu lassant… C’était probablement dû à la première partie de l’intrigue qui supposait une chronologie très chargée, plein de choses se passent en quelques heures. Après le gros rebondissement que je viens de franchir, les choses seront peut-être un peu différentes.

Le dessin est vraiment particulier : ce n’est pas un style hyper-manga classique (pas de visages en triangles, ni d’yeux énormes aux pupilles pleines de reflets), mais on en retrouve tout de même certains traits (les cheveux en dents de scie, typiquement). Beaucoup de machines et de bâtiments, des planches de paysages urbains à tomber par terre. L’aspect très « machines & trucs technologiques » n’est pas désagréable, sans que je sois complètement convaincu par le rendu graphique de la chose. Bref, je ne suis pas entièrement fan du style de dessin, mais ça se laisse bien lire.

La suite quand j’aurai lu les tomes suivants…

16 février 2012 :

J’en suis à la fin du tome 12 (il ne me reste plus que deux tomes à lire). J’ai fait une pause peu après le tome 10 parce que j’étais tombé malade et que j’avais… cauchemardé d’Akira pendant mes poussées de fièvre (et je peux vous dire que ça n’était pas agréable !). Ça m’arrive très rarement de cauchemarder de mes lectures, mais je suppose que l’aspect glauque de l’univers m’a vraiment marqué !

Globalement, l’intrigue se complexifie beaucoup après le réveil d’Akira et c’est tant mieux : il y a davantage de forces en présence, on a enfin droit à des révélations plus amples sur le passé de l’univers et à quelques éléments d’explication sur les pouvoirs des uns et des autres. Les personnages ont plus souvent le temps de souffler un peu (bon, juste un tout petit peu…) et prennent davantage de profondeur.

A partir du tome 10, on repart nettement dans l’action, en route vers le dénouement, et le moins qu’on puisse dire est que ça dépote. Je crois que j’ai rarement vu un univers se faire autant abîmer au cours d’une fiction (disons qu’à l’échelle de ce qui se passe pendant l’intrigue, un immeuble qui s’écroule tient du détail négligeable). Les derniers rebondissements entre les tomes 10 et 12 me font beaucoup penser à Nausicaä de la vallée du vent, dont la parenté avec Akira devient frappante, même si Nausicaä reste moins sombre et beaucoup plus riche à mon sens (parce qu’encore plus ambitieux dans sa volonté de dépeindre un univers vaste). Je suis frappé aussi par l’aspect de plus en plus sombre et désespéré que prennent l’univers et l’histoire… je crois que je vais me dépêcher de lire la fin !

11 avril 2012 :

Je me rends compte que je n’avais pas posté mes impressions sur la fin.

Je dois préciser d’abord que le dénouement est arrivé plus tôt que je ne m’y attendais, pour une raison liée à l’édition dans laquelle j’ai lu le manga : si je me souviens bien, elle compte 14 tomes, et je pensais avoir encore un ou deux tomes à lire, mais en réalité les deux derniers tomes ne contiennent que des dessins isolés (illustrations de couvertures, croquis, etc.). Du coup, j’ai été un peu déçu de tomber si vite sur la fin de l’histoire.

Je ne sais pas si c’est lié, mais la conclusion m’a un peu laissé sur ma faim. Le destin de Tetsuo est marquant, mais j’ai l’impression que cela ne résout rien, que tout reste à faire… et les réactions de Tetsuo par rapport à Akira m’ont désagréablement surpris, je ne m’attendais pas à ça.

Pour ceux qui ont lu le manga en entier :

[spoiler]J’ai l’impression que la disparition de Tetsuo ne résout rien : le sort d’Akira n’est toujours pas réglé, il est tout aussi dangereux – voire encore plus, puisqu’il a assimilé son seul rival possible – et ses tendances mégalo semblent se confirmer. Alors, pourquoi diable Kaneda et les autres prennent-ils finalement le parti de combattre pour le Grand empire d’Akira ? Je n’ai vraiment pas compris ce ralliement. D’accord, les forces extérieures n’ont rien d’attirant, mais Akira n’est vraiment pas mieux ![/spoiler]

Bref, ce dénouement m’a paru abrupt. Il y a largement matière à une suite, d’ailleurs.

Plus généralement, je suis très content d’avoir enfin lu ce classique du manga de SF post-apocalyptique qu’est Akira. Je n’en serai pas un fan passionné, à cause de la part énorme dévolue à l’action, qui rend l’ensemble un peu trop léger à mon goût en termes de réflexion et de philosophie (j’en reste à Nausicaä pour un meilleur équilibre entre action, aventure, déploiement d’un univers et réflexion sur des sujets de fond). Dans Akira[, il y a certes une vision très sombre de la société, mais cela ne dépasse pas le stade de prétexte à des scènes d’action et à des catastrophes dantesques. Mais il faut reconnaître que ce manga trouve une grandeur différente là-dedans, précisément dans le fait qu’il est assez avare en explications sur les tenants et les aboutissants de son univers : on reste beaucoup plus dans le fantastique, et dans un fantastique très sombre qui tend vers une horreur quasi cosmique dans le dénouement, et quasiment à une vision tragique du destin de l’humanité.

[spoiler]Paradoxalement, Lovecraft n’est peut-être pas si loin. Dans les deux cas, c’est une vision de l’univers comme un ensemble de mécanismes qui échappent à l’esprit humain et que l’esprit humain ne peut pas assimiler, et la prise de conscience de cette impossibilité conduit à la folie et à la destruction. Chez Lovecraft, cette prise de conscience passe par la rencontre avec l’autre, par l’intervention de divinités extra-terrestres dont les mondes d’origine et les modes de vie sont radicalement incompatibles avec ceux des hommes. Dans Akira au contraire, la prise de conscience passe par l’aventure intérieure qu’est la découverte des pouvoirs psychiques : dès lors que Tetsuo s’y intéresse, il se coupe de ses anciens amis et s’achemine vers une destruction horrible. L’esprit humain n’arrive pas à entrer en harmonie avec l’univers, à contrôler sa propre énergie, et ne peut donc provoquer que mort et (auto)destruction.

Sauf si on s’appelle Akira, auquel cas tout baigne et on devient un quasi dieu empereur de néo-Tokyo. Mais on ne sait rien d’Akira, on ne sait pas pourquoi ou comment il arrive à maîtriser ses pouvoirs. C’est un peu un nouvel empereur de droit divin, quasiment, et c’est ça qui me gêne dans le dénouement. Le côté « Seul Akira peut y arriver, donc c’est à lui qu’il faut s’en remettre, c’est comme ça ».[/spoiler]

Cela dit, il reste possible que j’aie manqué quelque chose dans certaines allusions, comme

[spoiler]le fait que toute une partie de l’histoire pourrait n’être qu’un rêve d’Akira, comme Tetsuo le soupçonne dans l’un de ses rêves de drogué.[/spoiler]

Ce sera intéressant de relire l’ensemble à l’occasion pour essayer de finir de reconstituer le puzzle…

Mise à jour le 26 décembre 2012 : J’ai à présent vu l’adaptation de ce manga en film d’animation, réalisée par Katsuhiro Otomo lui-même. Elle est très réussie : j’en parle ici.


Jérôme Noirez, « Le Diapason des mots et des misères »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 11 juillet 2009.

Je viens de terminer ce recueil – j’aurais plutôt tendance à dire qu’il m’a enfin recraché, après m’avoir littéralement aspiré dès la première page. Au cas où vous n’auriez pas lu d’autres avis dessus, et comme j’ai peur d’être très bavard, voici tout de suite l’impression d’ensemble, histoire que les choses soient claires : ce recueil est magistral, enchanteur, déjanté, glaçant, sans fond, fondateur, terrifiant, et fait de Noirez l’un des meilleurs stylistes que je connaisse (je suis certes loin d’avoir tout lu, mais quand même, quelle baffe !).

La maîtrise de la langue est ce qui frappe le plus dans ces quinze nouvelles. Noirez emploie un vocabulaire très riche, mais toujours au service de son histoire – certes on pourrait lui reprocher un doigt de préciosité ici et là, si on était vraiment méchants, mais le plus important dans l’affaire, c’est que son écriture est avant tout une voix, et même plusieurs voix – une par nouvelle, en fait. Dès les premières lignes de chaque texte, on est pris par le narrateur qui vous emporte dans un univers, et à chaque fois c’est un écrivain passionné par la matière du monde qui est à l’oeuvre, il plante un monde, le fait vivre, le malmène, le désarticule, le broie au besoin, mais il ne vous laisse pas ressortir avant la fin.

Chaque texte a sa propre voix, qui correspond à une atmosphère différente. Du conte ensorcelant à l’horreur la plus glaçante, en passant par le complet délire célino-lewiscarrollien, la plus grande variété est de mise – des mondes extrêmement divers, mais toujours un excellent moment de lecture.

Les quinze textes du recueil sont courts, et se lisent vite (impossible de les lâcher une fois commencés, de toute façon). Voilà qui devrait plaire aux lecteurs pressés, qui ne connaissent pas encore Noirez et veulent se faire une idée de son univers avant de se lancer dans ses romans, par exemple son uchronie Leçons du monde fluctuant, ses romans jeunesse comme le récent Le Chemin des ombres, ou son oeuvre maîtresse, la trilogie Féerie pour les ténèbres, dont on attend avec impatience la réédition corrigée chez Denoël « Lunes d’encre ».

Et ces lecteurs sont de sacrés veinards, parce que Noirez offre ici ce qu’il a de mieux : un concentré d’écriture au style ciselé, des histoires denses et d’autant plus marquantes, dont certaines risquent fort de vous attirer de sales cauchemars.

Je ne vais pas détailler ici toutes les nouvelles (EDIT : bon, en fait si, I did it again), ce serait trop long et ça ne donnerait pas forcément une bonne idée de la puissance de leur effet fantastique, qui consiste à laisser le lecteur dans l’incertitude, lui livrer petit à petit des indices obscurs, et à lui de se débrouiller pour comprendre où il est et ce qui se passe – mais rassurez-vous, c’est très bien fait, on peut se laisser perdre en toute confiance. Cela dit, c’est quand même mieux avec quelques exemples, alors :

7, impasse des mirages, qui ouvre le recueil, se passe dans le Maroc contemporain, celui des compagnies pétrolières. Un jeune garçon et son père retrouvent la ville de Zalzalah, dont ils ont été déplacés de force quelques années plus tôt – mais cette ville entièrement refaite, presque trop belle pour être réelle, semble avoir un pied dans un autre monde. Dans cette ville aux sept portes qui pourrait bien sortir des Mille et une nuits, les intérêts pétroliers côtoient les mirages des djinns.

Bolex est un court-métrage effrayant. « Bolex », c’est une marque de projecteurs de cinéma. Sauf que là, la pellicule est spéciale.

Kesu, le gouffre sourd, se passe dans un genre de Japon de SF où tout est voué au son. Le Japon et la musique intéressent beaucoup Noirez, et ces deux thèmes sont particulièrement travaillés dans ce texte, rythmé par les vers d’un poème. « Zeami avait un tambour tendu de soie… »

L’Apocalypse selon Huxley est un trip célinien, du Noirez qui s’amuse en pleine forme. Pas mon texte préféré, mais encore un sacré exercice de style.

Nos Aïeuls bascule dans l’univers des cauchemars de l’enfance, et rappelle les mésaventures de Griotte et Gourgou et les sombres fées télévisuelles de Féerie pour les ténèbres.

Berceuse pour Myriam est une partition. Là je crie à l’injustice, parce que je ne connais pas une note de solfège et que je ne peux pas apprécier la mélodie, mais c’est encore une singularité du recueil.

Feverish Train : un régal. Céline (encore) croisé avec Lewis Carroll et Le Crime de l’Orient-Express, le tout dans une enquête ferroviaire cahotante en plein bayou bourré de moustiques à paludisme. Tout est permis, tout peut arriver et heureusement qu’on a de la fièvre sinon on trouverait presque qu’y se passe des trucs pas normaux.

Le Diapason des mots et des misères est un autre des temps forts du recueil. Comme dans Kesu, il est question de son. Là je ne peux vraiment pas résumer, tout est dans les mots, l’atmosphère et le postulat de départ. C’est singulier et excellent, vous n’avez qu’à me croire !

La Grande Nécrose : une histoire de zombies, le genre où on rigole à grands éclats de rire jaune tout en esquivant les coups de hache en pissant de trouille et en essayant de sauver sa peau avant d’avoir pété un câble.

Maison-monstre, cas numéro 186 : entre l’histoire de maison hantée et le conte, une nouvelle assez courte, mais qui met en place un univers bien planté et intéressant, et une galerie de personnages étranges qui rappelle un peu certains protagonistes de Leçons du monde fluctuant. On demanderait bien à les retrouver dans de futures histoires, si ce n’était pas improbable, Noirez ayant visiblement envie d’expérimenter des choses complètement différente à chaque texte.

Stati d’animo : une Italie contemporaine-SF inquiétante, pétrie de futurisme, et rien qu’un brin fascisante. Une de mes nouvelles préférées (encore), ne serait-ce que par l’utilisation des oeuvres futuristes et les bombes décohérentes. Ça, et une certaine dénonciation de la dictature de la radio, du direct, de l’info-en-continu et de son présent perpétuel amnésique en la personne de Zangtumtum.

Contes pour enfants mort-nés : on termine par de l’horreur glaçante, trois histoires brèves. Assez rude à lire, tout de même, et ce n’est pas ce que j’ai préféré dans le recueil – les textes sont très bon, c’est plutôt que ce n’est pas tellement mon genre de lectures d’habitude. Mais si l’effet recherché était « argh beuarg maman », ça fonctionne très bien.

La postface est de Catherine Dufour, ce qui peut vous convaincre d’acheter la chose sur l’argument d’autorité du nom d’auteur-qui-recommande, si mon bavard et enthousiaste message ne s’en était pas encore chargé…

En deux mots, donc, un recueil incontournable, qui offre en plus une belle introduction aux univers de Noirez pour les lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore.