[BD] « La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles », Emma

24 décembre 2018

Emma-ChargeEmotionnelle

Référence : Emma, La Charge émotionnelles et autres trucs invisibles, chez Massot éditions (septembre 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Je lis plein de choses et je les regroupe par thèmes. Au bout d’un moment, j’ai le sentiment qu’un des thèmes mérite d’être porté au public. Je résume et ancre ce thème un peu théorique dans nos vies privées : ces expériences personnelles qui permettent de toucher chaque femme. C’est vraiment ça que j’ai vécu quand je me suis éveillée à la politique, qui a longtemps été pour moi un truc un peu chiant. J’ai trouvé dans des articles féministes des scènes que j’avais vécues. Il n’était pas possible que ce soit arrivé à plein de femmes, même à l’autre bout du monde, et qu’il n’y ait pas de lien ! J’ai ensuite lu des articles expliquant ce qui fait que des catégories de personnes vivent des choses similaires : il existe un système. Partir de ces événements que l’on vit seule, montrer qu’on les vit toutes, et faire apparaître l’importance du contexte : de cette façon, on peut agir sur le contexte pour changer son expérience personnelle. »

Mon avis

J’ai reçu en cadeau cet album tiré du blog d’Emma, que je ne connaissais auparavant que par un ou deux billets que j’avais vu passer sur les réseaux sociaux. Emma se présente (sur la page « À propos » du blog) comme une femme de 36 ans, mère d’un petit de 6 ans, ingénieure informaticienne le jour et dessinatrice de BD quand elle a fini le reste. Elle a lancé son blog en avril 2016 (c’est du mois jusqu’à ce mois que remontent ses archives). La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles est le troisième album tiré de son blog, au sein de la série « Un autre regard », après un premier tome intitulé Un autre regard. Trucs en vrac pour voir les choses autrement (paru en mai 2017) et un tome 2 intitulé Un autre regard tome 2, avec la BD « Fallait demander sur la charge mentale » (paru en novembre 2017). Cette BD sur la charge mentale incluse dans le tome 2 semble avoir remporté du succès en ligne et avoir contribué à la faire connaître. Je n’ai pas lu les tomes précédents, mais ça ne m’a gêné en rien puisque chaque chapitre semble complètement autonome.

Le blog est sous-titré « Politique, trucs pour réfléchir et intermèdes ludiques ». Sur ces trois composantes, l’album illustre surtout les deux premières. Ses cinq chapitres abordent quatre sujets de société qui oscillent entre le commentaire social, la vulgarisation en sociologie ou psychologie et le message féministe. Le tout sous une forme très claire avec un dessin simple et dynamique, et un propos qui fait parfois usage d’humour ou d’ironie pour dénoncer l’inacceptable. La mise en page très aérée ménage une lecture rapide et laisse parfois le sentiment d’un album court ou peu rempli… impression trompeuse, puisque le livre compte tout de même 112 pages et que chaque billet a visiblement fait l’objet d’un travail de documentation voire d’enquête préalable non négligeable, comme le laisse penser la bibliographie en fin de volume.

Dans cet album, il est question de violences sexuelles et de consentement (notamment du mouvement #MeToo), du racisme et de la corruption dans la police (via le témoignage glaçant d’un policier à la retraite qu’Emma met en dessins), de l’invisibilisation du travail des femmes et du « pouvoir de l’amour » (notion sociologique désignant un aspect des relations sociales que les femmes se retrouvent souvent à prendre en charge).

Les deux premiers thèmes ont l’avantage de permettre d’approfondir des sujets d’une actualité brûlante au moment de la parution de l’album. En effet, le mouvement MeToo (alias BalanceTonPorc, alias MoiAussi) a commencé à l’automne 2017. Quant aux questions du rôle de la police, de la formation des policiers, de leurs bavures mais aussi de leur quotidien et de leur fatigue, elles reviennent de manière récurrente dans l’actualité au fil des « bavures », des « accidents de grenade » en manifestation qui soulèvent le problème des violences policières depuis au moins deux ans, mais aussi au fil des protestations et revendications des syndicats policiers face à la charge de travail supplémentaire engendrée d’une part par la surveillance consécutive aux attentats de Daech visant la France et d’autre part par les déploiements policiers de plus en plus importants mis en place à l’occasion des manifestations.

Les chapitres abordant l’invisibilisation du travail des femmes et le « pouvoir de l’amour » constituent une bonne vulgarisation sur des sujets que l’on peut découvrir par ailleurs dans des manuels de sociologie portant sur les études sur le genre (rappelons que les études sur le genre s’intéressent aux rôles des genres et à ce qu’on appelle couramment « l’égalité entre hommes et femmes », ce qui inclut des sujets d’étude tels que le travail domestique, les congés parentaux, etc.).

L’album n’est pas un chef-d’œuvre de dessin, mais ce n’est pas le but : le but est visiblement de sensibiliser le lectorat aux sujets abordés, d’exprimer l’avis de l’auteure et de vulgariser des connaissances sociologiques. Et de ce point de vue, c’est une réussite. Chaque chapitre constitue une bonne porte d’entrée sur les sujets abordés, complétée par une bibliographie à la fin pour aller plus loin. Une annexe honnête et utile que j’apprécie, puisque Emma n’est pas une spécialiste des sujets qu’elle veut vulgariser, mais une amatrice au meilleur sens du terme : une citoyenne qui s’informe et veut informer les autres. La bibliographie est un bon moyen d’encourager les gens à approfondir son blog par des lectures plus complètes ou plus poussées.

C’est donc une bonne lecture que je range à côté d’autres albums comme Culottées de Pénélope Bajieu parmi les BD féministes qui font avancer les choses dans le bon sens.

Dans le même genre…

Si vous cherchez de la vulgarisation sociologique en bande dessinée doublée d’un propos politique, je vous recommande les petits livres illustrés et les BD de vulgarisation des Pinçon-Charlot. J’ai chroniqué ici Les Riches au tribunal. L’Affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, qui parle principalement de politique et de montages financiers en revenant sur une affaire précise (en rendant le tout très clair), mais ils ont réalisé d’autres ouvrages plus généraux, comme Riche, pourquoi pas toi ? avec Marion Montaigne en 2013 ou Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ? avec Étienne Lécroart en 2014.

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Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, « Paris, quinze promenades sociologiques »

28 mai 2018

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Référence : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Paris, quinze promenades sociologiques, Payot, collection « Petite bibliothèque Payot. Sciences humaines et sociales », 2013 (il s’agit de la réédition en poche du livre Paris mosaïque. Promenades urbaines, Calmann-Lévy, 2001).

Présentation de l’éditeur

Voici quinze itinéraires insolites, nostalgiques, métissés, conçus spécialement par deux célèbres sociologues pour donner à comprendre Paris dans sa diversité et faire partager un peu de la vie des habitants de chaque quartier. Du Sentier à la rue Oberkampf, des villas de luxe au quartier de la Bibliothèque de France, du métro aux portes de la capitale, ces promenades commentées sont agrémentées de plans et de photographies, et proposent différents angles sociologiques : la mobilité, l’immigration, l’embourgeoisement, le rapport à la banlieue, les transformations architecturales.

Mon avis

Un petit livre trouvé par hasard en librairie. Il date de 2013 et c’est ici la réédition en poche. Je connaissais les deux auteurs, un couple de sociologues qui ont notamment beaucoup travaillé sur les riches en France de nos jours ; mais j’étais passé à côté de ce livre.

Il s’agit donc d’une série de chapitres courts, régulièrement illustrés de photos, consacrés chacun à un quartier de Paris. Ils prennent la forme de promenades, et les principales rues, voies ou bâtiments sont même indiqués en gras, ce qui rend possible d’utiliser le livre comme un petit guide dans la ville. Chacun de ces parcours invite à aller voir tel ou tel endroit particulièrement typique du quartier et explique son importance historique et sociologique : la formation d’un quartier au fil de l’expansion de Paris, de l’arrivée de nouvelles populations au fil de l’exode rural et de l’immigration, mais aussi anciens quartiers populaires vidés par l’embourgeoisement et la flambée des prix, etc.

Il y a par exemple un chapitre sur Saint-Germain-des-Prés (et la transformation des cafés littéraires de Sartre et Beauvoir en quartier investi par l’industrie du luxe), un autre sur le « quartier chinois » (en réalité asiatique, puisqu’il n’y a pas que des familles venues de Chine et que le mélange avec les Parisiens de plus longue date s’est fait tout naturellement), un autre sur la Bibliothèque nationale de France et le quartier neuf qui a poussé autour ces vingt dernières années, un autre sur le triangle de la Goutte d’or, etc. etc.

Tout reste très ancré dans la réalité physique des quartiers : les passages historiques servent à expliquer immédiatement l’apparence d’un bâtiment, il y a des descriptions très terre à terre des rues, des panneaux indicateurs, des vitrines, des exemples de prix dans les magasins, et l’explication de la cherté du quartier, du niveau de vie des habitants, etc.

Je n’avais pas prévu de le lire tout de suite et finalement je l’ai dévoré. c’est très accessible, clair tout en restant solidement documenté et très instructif, très régulièrement illustré de photos mais aussi de plans ; ça se dévore. Un très bon petit livre pour quiconque a envie d’en apprendre plus sur Paris sous une forme différente du guide touristique ou historique classique. Et mine de rien, c’est aussi une bonne introduction aux questionnements de la sociologie.

Dans le même genre

Sociologues bien installés, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont une bibliographie abondante derrière eux, écrite chacun de leur côté ou à quatre mains. Beaucoup de leurs livres sont des études sociologiques destinées aux spécialistes et aux étudiants, mais pas tous. Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, paru en 2010, les a propulsés sur le devant de la scène publique en offrant une étude approfondie des milieux fréquentés par le désormais ancien président. Mais plus récemment encore, vous pouvez lire d’eux une bande dessinée aussi documentée que désopilante : Panique dans le 16e ! : Une enquête sociologique et dessinée, parue l’an dernier aux éditions La ville brûle, avec des dessins d’Etienne Lécroart. Elle revient sur la tentative d’installation d’un centre d’hébergement dans le 16e arrondissement de Paris en 2016, qui a suscité des réactions aussi disproportionnées qu’inhumaines de la part des grands bourgeois locaux.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en juin 2017 avant de le retravailler pour le poster ici.


Marie NDiaye, « Rosie Carpe »

4 décembre 2017

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Référence : Marie NDiaye, Rosie Carpe, Paris, Les éditions de Minuit, 2001.

Marie NDiaye s’est engagée depuis 1985 dans l’élaboration régulière et sûre d’une œuvre romanesque et théâtrale déjà ample, où figurent quelques publications pour la jeunesse. Paru en 2001 et récompensé par le prix Fémina, Rosie Carpe contribue à attirer l’attention générale sur cette auteure, consacrée quelques années après par un prix Goncourt pour Trois Femmes puissantes. Rosie Carpe se prête particulièrement bien à une réflexion sur l’identité et sur la famille, et c’est pour cela que je vous le présente ici.

Rosie Carpe est à la fois le titre du roman et le nom de son personnage principal. Une fois la lecture entamée, le choix de ce genre de titre fait penser aux romans naturalistes comme le Thérèse Raquin de Zola, où le personnage principal est moins un héros qu’un sujet d’étude. Le roman de NDiaye relève en partie de ce type de préoccupation ; mais plutôt que de montrer à l’œuvre divers déterminismes (familiaux, culturels, sociaux) conditionnant la place et la trajectoire du personnage, l’auteure met en scène la difficulté et même l’impossibilité pour son personnage de se forger une identité personnelle au sein d’un environnement hostile où les relations familiales sont plus mortifères que réconfortantes.

Le nom même du personnage pose problème : née à Brive, Rose-Marie grandit au sein de la famille Carpe, puis part s’installer à Paris en compagnie de son frère Lazare pour y faire ses études, et prend là l’habitude de se faire appeler Rosie. Ce nouveau prénom, que les parents refusent ou oublient régulièrement, est le seul où Rosie se reconnaisse elle-même. À l’inverse, le nom de famille des Carpe, associé aux souvenirs de Brive et à la couleur jaune (visiblement chargée d’un symbolisme infamant), concentre la froideur et bientôt l’indifférence méprisante de ses parents. Ce passif d’hostilité pèse, même de loin, sur Rosie, et mine l’assurance dont elle aurait besoin pour s’affirmer dans le monde. Quelle que soit la situation, Rosie se sent en position d’infériorité, exposée à la honte et à l’humiliation. Dans toute la première moitié du roman, Rosie apparaît comme l’archétype de la « pauvre fille » : prisonnière d’un emploi ingrat, manipulée et arnaquée par son petit ami, Max, le sous-gérant de l’hôtel où elle travaille, elle devient la mère d’un garçon, Titi, qu’elle ne parviendra jamais à aimer parce qu’il a été conçu sous la caméra d’un film pornographique amateur.

Il y a quelque chose d’une conscience de classe dans ce poids que Rosie porte en permanence. Mais ce qui rend l’univers de Rosie Carpe bien plus terrible encore que celui des Rougon-Macquart, c’est le fait que, non content de dépeindre cette existence sordide, le roman donne à voir ses conséquences sur l’intériorité du personnage. Or, pendant toute une partie du roman, tout se passe comme si Rosie ne parvenait littéralement pas à exister. Dans l’univers de Rosie, l’identité individuelle n’est pas un donné intime et stable, un for intérieur sûr à partir duquel le personnage s’ouvre au monde ; bien au contraire, c’est la capacité de l’individu à prendre sa place dans un univers social de représentations qui semble conditionner la formation et l’épanouissement de sa conscience intime. Rosie n’y parvenant pas, sa conscience paraît se résumer au ressassement douloureux de ses échecs toujours renouvelés. Dès les premières pages du livre, Rosie se rappelle « l’impression éprouvée pendant longtemps […] de se mouvoir, elle et Titi, à côté du récit, en dehors d’une vaste et complexe histoire que les autres, même les moins bien lotis, vivaient activement. Rosie et Titi, lui semblaient-il, n’étaient tout simplement pas là, sans que leur absence fût même signalée par deux ombres ou deux silhouettes fantomatiques, et Rosie pensait savoir maintenant que leurs rôles n’avaient été prévus par personne, qu’ils ne pouvaient, elle et Titi, qu’entrer en force dans le cours d’existences qui coulait sans eux et sans nul besoin d’eux ».

Ainsi, pendant toute la première moitié du roman, Rosie semble se laisser porter par une existence où elle ne parvient pas à se convaincre de son propre droit à exister en tant qu’individu. Marie NDiaye met au service de son récit un style et des procédés qui doivent beaucoup aux acquis du stream of consciousness, avec ses longs monologues intérieurs ballottant le lecteur au gré de pensées à jet continu. Et le nouveau roman n’est pas loin : les longues phrases pleines d’un souffle parfois au bord de la désarticulation rappellent un peu Claude Simon, tandis que l’accumulation de détails exprimant le malaise de Rosie font penser au voyageur mal réveillé des premières pages de la Modification de Butor. Rien de froid ou d’impersonnel dans cette écriture, au contraire : on souffre d’autant plus pour Rosie à mesure qu’on la contemple ne pas réussir à exister. Le personnage de roman ne s’est jamais porté aussi bien qu’en se portant aussi mal.

Le problème de l’identité est général dans le roman, de même que la présentation des relations familiales comme presque toujours inexistantes ou destructrices. Cela vaut pour les parents de Rosie, pour son frère, qui lui manque et dont elle prend soin, mais qui ne paie jamais son affection d’un quelconque retour, et cela vaut aussi pour Max, l’homme avec qui Rosie a une relation dont elle conçoit Titi. Max ne s’appelle pas réellement Max : Rosie soupçonne qu’il s’agit d’un surnom qu’il a adopté pour apparaître plus « dynamique » dans le cadre de son travail. Mais Max n’a pas d’autre nom que ce surnom vendeur. De même, il s’est décoloré les cheveux pour avoir une coiffure à la mode, et ne quitte jamais la veste à carreaux et la chemisette rose qui constituent son uniforme de travail. Bref, c’est une figure de l’artifice, qui semble ne vivre que par et pour l’argent et s’avère assez inexistant en dehors de son masque social. Il fait l’amour avec Rosie, mais se fait de l’argent sur son dos en faisant filmer leurs ébats, sans partager avec elle ce qu’il gagne ainsi. Il est déjà marié, mais n’a jamais le courage de divorcer, même après la naissance de Titi, alors qu’il n’aime plus son épouse. Il laisse Rosie s’occuper seule de l’enfant, puis, après l’avoir sauvé une fois à un moment où Rosie, sombrée dans l’alcool, l’avait abandonné, il se targue de s’en occuper, mais se contente en réalité de le promener de temps en temps, en père du dimanche, sans en prendre soin par ailleurs.

Cette néantisation des rapports familiaux parvient à son paroxysme lorsque Rosie, au cours d’une soirée trop arrosée, a un rapport sexuel avec un homme sans parvenir à se rappeler de rien, et conçoit ainsi un deuxième enfant. Elle ne parvient jamais à retrouver le père, malgré ses recherches que Max, embarrassé, finit par interrompre. Quant à cet enfant, sans père et sans nom, il n’accède même pas à la vie, puisque cette grossesse s’achève par une fausse couche. On imagine difficilement pire.

On aurait tort cependant de ne voir dans l’écriture de Rosie Carpe qu’une sorte de super-naturalisme atteignant des abîmes de sordide si insoutenables qu’il ne resterait plus qu’à en refermer le livre (ou à ne jamais l’ouvrir). D’une part parce que, même dans cette première moitié du roman, la vie de Rosie n’est pas un naufrage total. Il lui arrive de se sentir à l’aise, c’est-à-dire réconciliée avec son identité, notamment lorsqu’un matin comme les autres elle se rend à son travail : « Une jeune femme nommée Rosie Carpe longeait les haies bien entretenues d’une petite rue paisible et discrètement cossue d’Antony. Rosie était cette toute jeune femme, nommée Rosie Carpe, qui marchait le long des haies de fusains […] Elle savait qu’elle était Rosie Carpe et que c’était elle, à la fois Rosie et Rosie Carpe, qui marchait en ce moment d’un pas tranquille […] Et elle était maintenant Rosie Carpe, sans doute possible […] ».

D’autre part, la seconde moitié du roman en infléchit la tonalité. L’intrigue n’est plus présentée du point de vue de Rosie, mais suit les pensées d’un second personnage central, Lagrand, un collègue de Lazare. Le point de vue de Lagrand, totalement extérieur à la famille Carpe mais amoureux de Rosie, apporte au lecteur une bouffée d’air bienvenue et permet de considérer les autres personnages, Rosie comprise, avec un recul nouveau qui renforce la part de satire sociale à l’œuvre dans l’écriture de NDiaye. La métamorphose des parents Carpe, devenus riches grâce à leurs spéculations en bourse, est un exemple frappant. La mère Carpe, Danielle, a décidé de se renommer Diane et vit un rajeunissement spectaculaire qui fait d’elle la caricature de la femme cougar : elle vit avec un amant et étale devant tous sa puissance sexuelle inaltérable. Quant au père, vieux et décrépi, il a pris une maîtresse ridiculement plus jeune que lui.

Mais le point de vue extérieur de Lagrand, à qui les tensions au sein de la famille Carpe n’ont pas échappé, achève aussi de mettre en évidence l’engrenage mortifère auquel Rosie elle-même participe. Car si Rosie s’épanouit enfin à son tour, elle le fait en niant l’existence de son fils. Enfant maladif, amorphe et vaguement idiot, Titi semble incarner l’espèce de complexe du fantôme dont Rosie a souffert depuis sa jeunesse, et dont elle semble déterminée à se libérer en laissant l’enfant dépérir jusqu’au bout. Lagrand, marqué par le souvenir de son rapport à sa propre mère devenue folle et qui ne le reconnaît plus, ne peut s’empêcher d’éprouver de la compassion pour l’enfant. En s’acharnant à sauver Titi de l’indifférence générale et de Rosie elle-même, Lagrand se découvre prêt à endosser le rôle d’un père, et devient le seul personnage du lot à tenter de fonder une famille qui soit autre chose qu’un panier de crabes.

Rosie Carpe est un roman aussi excellent que son univers est sombre. L’écriture de NDiaye fait naître et mène à bien les évocations de Rosie puis de Lagrand avec une maestria impressionnante, et tout contribue à maintenir le lecteur plongé dans le monde étouffant de la famille Carpe. Bien des choses resteraient à dire sur ce monde et sur l’écriture de NDiaye, mais j’espère que cette brève analyse vous aura convaincus de l’intérêt de découvrir son œuvre.

J’ai publié d’abord cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°26 en novembre 2011, puis l’ai republié ici le 3 décembre 2017.