Youssouf Tata Cissé et Wa Kamissoko, « La grande geste du Mali »

25 août 2013
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Couvertures de la réédition de 2000/2009.

Référence : Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, La grande geste du Mali, Paris, Karthala et ARSAN (Association pour la recherche scientifique en Afrique noire). Le tome 1, Des origines à la fondation de l’empire, est paru à ma connaissance en 1988 puis a été réédité en 2000 (sans le cahier photos et avec une image de couverture différente) et compte 430 pages dans sa réédition. Le tome 2, Soundiata, la gloire du Mali. La grande geste du Mali, tome 2, est paru en 1991 puis a été réédité en 2009 et compte 300 pages dans sa réédition.

Précision : les noms de personnages et de lieux de l’épopée varient parfois selon les variantes de l’épopée, les conventions de transcription des ouvrages et l’époque de leur parution (ainsi, D. T. Niane appelle l’ennemi de Soundiata « Soumaoro » tandis que Cissé et Kamissoko écrivent son nom « Soumaworo »). Il ne faut donc pas s’étonner de ces légères divergences.

Il y a quelques mois, j’avais présenté ici Soundiata ou l’épopée mandingue de D. T. Niane, un petit livre important puisque c’est lui qui, à partir de sa parution en 1960, a permis de faire connaître l’épopée ouest-africaine de Soundiata à un lectorat francophone, dans et hors d’Afrique. L’épopée de Soundiata est une épopée orale relatant une version en partie légendaire de la vie de Soundiata Keïta, roi mandingue d’Afrique de l’Ouest ayant vécu au XIIIe siècle et fondateur du royaume couramment appelé l’empire mandingue, empire du Manden ou encore empire du Mali, du nom du principal pays sur lequel il s’étendait. Dans le billet que je consacrais à ce livre, je disais tout l’intérêt et toute la curiosité qu’avait suscités en moi la lecture de ce livre, et la légère frustration que j’avais ressentie à voir une épopée si ample racontée en si peu de mots.

Le moins que l’on puisse dire est que La grande geste du Mali était le livre idéal à lire après celui de D. T. Niane. C’est une version incomparablement plus riche de l’épopée de Soundiata, et c’est aussi une mine, un trésor, un monument, une superbe découverte qui m’a beaucoup marqué et que j’ai plaisir à partager maintenant ici, car l’univers de l’épopée de Soundiata et des épopées africaines en général vaut très largement la peine d’être connu.

Un ouvrage foisonnant

Si vous ignorez encore tout de l’épopée de Soundiata, mieux vaut commencer par un livre plus petit et plus accessible, par exemple celui de D. T. Niane (voire par l’article de l’épopée sur Wikipédia, tout simplement). Si vous en connaissez déjà les grandes lignes, en revanche, il est temps de plonger dans le livre de Cissé et Kamissoko.

En effet, les deux livres ne sont pas destinés au même public et se complètent bien à toutes sortes d’égards.

Le livre de D. T. Niane est court et bon marché, et il présente une version très simplifiée de l’épopée de Soundiata sous une forme assez claire pour être accessible à un large public, notamment aux enfants ; les quelques notes de bas de page se contentent d’expliquer quelques mots et notions liés à la culture mandingue, mais ne vont pas plus loin que ce qui est nécessaire pour comprendre l’histoire. En outre, ce livre n’est pas une édition scientifique d’une version de l’épopée. L’épopée de Soundiata étant une épopée orale, dont il existe donc de nombreuses variantes différentes selon les traditions dont sont porteurs les griots de telle ou telle région, une édition scientifique d’une de ces variantes implique, de nos jours, qu’un ou plusieurs universitaires travaillent avec des griots et transcrivent leurs paroles aussi fidèlement que possible (on va même jusqu’à les enregistrer, quand les griots sont d’accord). Mais au temps où D. T. Niane écrivait, ce protocole scientifique était loin d’être aussi développé, rigoureux et systématique qu’il l’est de nos jours. Niane n’a donc pas fait ce travail : son travail à lui était autant celui d’un écrivain que d’un historien. Il s’est inspiré du récit d’un griot guinéen, Mamadou Kouyaté, qu’il est allé écouter dans la région de Siguiri, et il a ensuite écrit un texte qui s’efforce de rester assez proche du style de la parole du griot, mais qui adopte la forme d’un récit continu, à la façon d’un conte.

La grande geste du Mali, de son côté, avec ses deux tomes épais, se destine à un public de chercheurs, les étudiants et les curieux ayant plutôt intérêt à aller le consulter ou l’emprunter en bibliothèque à moins d’avoir les moyens de se l’offrir (ou de se le faire offrir). Ce livre a été publié près de trente ans après celui de Niane (en 1988-1991), à un moment où l’importance du rôle des griots et des traditionnistes africains commence à être reconnue par les chercheurs et les universitaires, que ce soit en Afrique ou ailleurs. Ce livre se fonde sur le travail commun étroit entre un chercheur malien, Youssouf Tata Cissé, et un griot et traditionniste malien, Wâ Kamissoko. Pour employer les catégories malinkés, Wâ Kamissoko est un djéli (un maître de la parole) mais il fait partie des griots les plus doués et de ceux qui connaissent à fond les détails et les interprétations érudites du savoir oral, ce qui lui vaut d’être qualifié aussi de nwâra (grand maître). Pour la culture entièrement orale qui est celle des griots, le passage de l’oral à l’écrit ne va pas du tout de soi (je suppose que c’est un peu comme si on me demandait à moi de faire l’inverse). Certains griots s’y opposent complètement, ou se limitent dans leurs propos, ou encore mentent, lorsqu’ils savent que leurs paroles seront enregistrées ou consignées par écrit. Mais Wâ Kamissoko ne fait pas partie de ceux-là, car il s’est rapidement persuadé de l’intérêt qu’il y avait à recourir à l’écrit pour préserver son savoir en plus des vecteurs habituels de la culture orale. La longue amitié qui l’unit à Youssouf Tata Cissé a rendu possible un travail énorme d’enregistrement et de transcription des traditions orales mandingues dont il était dépositaire. Outre une préface et un avant-propos, ce livre consiste donc avant tout en une transcription exacte ou quasi exacte de la parole du griot qu’est Wâ Kamissoko, qui est autant l’auteur du livre que le savant qui l’a transcrit, traduit en français et commenté.

La grande geste du Mali offre aussi l’énorme avantage (au moins pour les étudiants et chercheurs) d’être une édition presque bilingue. Bilingue, car le premier tome inclut la transcription des paroles de Wâ Kamissoko, qui parle en malinké, sur les pages de gauche, les pages de droite donnant la traduction française par Youssouf Tata Cissé. Mais presque bilingue seulement, car le second tome, pour des raisons éditoriales, ne donne que la traduction : il est très dommage que l’éditeur, qui a pourtant publié nombre de livres sur les cultures africaines, n’ait pas eu le courage d’aller jusqu’au bout du parti pris de départ, les ouvrages bilingues malinké-français n’étant pas exactement légion. Cissé inclut toutefois de nombreuses expressions malinkés d’origine entre parenthèses dans le tome 2 pour tous les mots, notions ou phrases qu’il juge importants.

Le livre contient aussi, à la fin de chaque tome, un chapitre « Questions-réponses » qui est la transcription d’une partie des sessions des colloques qui ont réuni pour la première fois des universitaires (européens et africains) et des griots traditionnistes à Bamako en 1975 et 1976 sur des questions d’histoire de l’Afrique médiévale et du genre de l’épopée. Ces échanges sont l’occasion, pour les historiens, d’interroger les griots sur nombre de points de détail qui ne sont souvent que partiellement exposés, voire effleurés ou omis, dans les « performances » orales de l’épopée.

Pour le reste, les deux tomes offrent tout ce qu’on peut attendre d’un ouvrage de recherche : annexes, cartes et figures, bibliographies, tables des matières détaillées, index, il n’y a pas à se plaindre sur ce plan et ces outils indispensables permettent de profiter au mieux de l’extraordinaire richesse de cet ouvrage. Si vous vous y perdez encore un peu parmi les différents personnages, l’index vous permettra de retrouver facilement les précédents passages qui le mentionnaient ou de vous orienter parmi ses différents noms. Si vous désirez plutôt vérifier si un lieu, une notion, un animal ou une figure mythologique donnés sont évoqués ailleurs, l’index facilitera grandement les recherches de détail. Un seul détail frustrant se trouve dans les notes de bas de page, car si certaines sont données à la fois en malinké et en français, d’autres ne figurent qu’en malinké ou qu’en français ; il aurait été préférable de les donner systématiquement dans les deux langues. Des chercheurs spécialisés pourraient aussi commenter le système de transcription choisi pour le malinké ou d’autres aspects pointus de ce genre, mais je n’y connais rien.

Soundiata raconté par Wâ Kamissoko

 Un lectorat européen ou américain s’imaginera sans doute une épopée comme un récit de fiction continu, et c’est d’ailleurs la forme adoptée par D. T. Niane dans son livre. La lecture de La grande geste du Mali montre au contraire à quel point une « performance » de griot est tout sauf une simple récitation statique. C’est bien plutôt un dialogue constant  entre le griot et son public (limité ici à Youssouf Tata Cissé). Le contenu même de la variante qui est racontée, tout comme sa durée et son niveau de détail, est modifié et conditionné par les circonstances de la séance et s’adapte au public. Le fait que Youssouf Tata Cissé soit un ami de longue date de Wâ Kamissoko et ait une connaissance approfondie de la culture de la région du Manden permettent à Wâ de fournir à son interlocuteur des détails et des commentaires érudits qu’il n’aurait manifestement pas révélés au premier venu. En outre, Wâ inclut dans son récit des allusions à la généalogie de Youssouf Tata Cissé (« Cissé » étant à l’origine le nom d’un des clans du Manden). Autre aspect surprenant, le propos de Wâ Kamissoko ne se limite nullement à un simple récit de fiction, mais comprend des réflexions et des allusions historiques, des considérations morales et philosophiques, des explications rattachant tel ou tel événement à la géographie passée ou actuelle du Mali et des pays environnants, des étymologies, de nombreux détails sur tel ou tel vêtement, objet, coutume, loi ou usage, etc.

À lire d’autres livres sur les épopées ouest-africaines (comme celui de Kesteloot et Dieng dont je parlerai plus bas), on se rend compte que tout cela fait pleinement partie des conventions du genre épique dans cette partie du monde. Au départ,  cela peut être un peu frustrant, quand on a en tête des épopées européennes que nous ne connaissons que sous forme écrite, comme l’Iliade ou l’Odyssée ou Beowulf, et qui consistent uniquement en une fiction continue : on a l’impression que le griot s’arrête souvent de raconter et que cela « rompt le charme », en quelque sorte. Mais on s’y habitue peu à peu, et on se rend compte qu’il s’agit simplement d’une façon différente de faire vivre un passé légendaire commun partagé par le griot et son public. Le jeu des allusions, des allers et retours entre le passé lointain et légendaire et le présent de la réalité quotidienne font exister le passé aussi sûrement qu’une narration classique. De plus, les multiples digressions apparentes permettent au griot de ménager toutes sortes d’explications sur le sens qu’il donne à la matière épique et de faire allusion à énormément d’autres événements du passé légendaire concernant les vies de tel ou tel personnage secondaire, la généalogie de tel clan, ou plus rarement telle ou telle divinité.

 La variante de l’épopée présentée ici par Wâ Kamissoko est, dans les grandes lignes, relativement proche de celle écrite par D. T. Niane. Mais, bien souvent, la ressemblance s’arrête là. Des noms de personnages et des généalogies changent, certains événements significatifs diffèrent (par exemple les motivations de Dô Kamissa ou de Soumaoro Kanté, ou les circonstances de la mort de Soundiata). Et surtout, le récit de Wâ Kamissoko, en plus d’être incroyablement plus riche que celui de Niane, emprunte explicitement des directions différentes afin de conférer un sens différent au parcours de Soundiata et à son action, et par là à son épopée en général. Bien entendu, les grandes différences entre les deux variantes s’expliquent d’abord par le fait que Wâ Kamissoko et Mamadou Kouyaté (le griot sur lequel se fonde le livre de Niane) représentent deux traditions, deux « écoles » de griots différentes. Mais au delà de cela, j’ai eu l’impression qu’il y avait bel et bien une autorité d’auteur à l’œuvre dans chacune de ces variantes. Wâ Kamissoko s’étend délibérément davantage sur certains épisodes que sur d’autres, il approfondit les personnalités des grandes figures de l’épopée, et il insiste explicitement sur certains aspects de l’action politique de Soundiata.

Ainsi, là où le récit de Niane était avant tout l’histoire de l’ascension de Soundiata en tant que chef de guerre et s’arrêtait peu après la fondation de l’empire, le récit de Wâ Kamissoko remonte aux origines de la lignée de Soundiata, consacre un peu moins de place à ses exploits guerriers et aux étapes de la guerre, mais s’étend davantage sur la naissance et l’enfance de Soundiata et sur son règne après sa victoire sur Soumaworo. Soumaworo lui-même change du tout au tout entre la version de Niane et celle de Kamissoko : chez Niane, il était l’archétype du roi-sorcier cruel et maléfique, tandis que la variante de Kamissoko est bien plus nuancée. En effet, Wâ Kamissoko explique l’hostilité de Soumaworo envers le Manden par une rebuffade qu’il a essuyée lorsqu’il a voulu venir en aide à son pays : Soumaworo, simple fils de forgeron, a voulu lutter contre la pratique de l’esclavage entre Noirs au Manden, mais on lui a renvoyé à la figure la modestie de ses origines sociales en lui intimant de ne pas se mêler de politique (ce à quoi il réagit en s’exilant et en rassemblant une armée). Par ailleurs, Wâ Kamissoko fait de Soundiata un souverain éclairé qui s’oppose lui aussi à la pratique de l’esclavage entre Noirs au Manden, et qui est le premier à l’abolir sur tous les territoires qu’il conquiert et intègre à son empire ; le récit de D. T. Niane ne disait rien de cet aspect, bien que les deux variantes fassent coïncider la fondation de l’empire de Soundiata avec l’élaboration de la « charte du Manden » qui pose les bases des droits humains en Afrique. Enfin, les figures féminines comme Dô Kamissa (la femme-buffle) ou sa réincarnation Sogolon Kondé, mère de Soundiata, sont aussi davantage détaillées ; déjà marquantes dans la version de Niane, elles gagnent encore en grandeur dans celle de Kamissoko.

À ces variantes et à ces nombreuses nuances, rendues possibles par la plus grande longueur de l’ensemble et par les analyses que Wâ Kamissoko intègre à sa « performance » épique, viennent s’ajouter de multiples épisodes secondaires détaillant l’histoire de tel clan ou de telle grande figure de l’épopée, en particulier Tiramakhan Traoré et Fakoli Doumbia, les deux principaux généraux de Soundiata. Le tome 2 relate la suite des événements jusqu’à la mort de Soundiata et bien après (à savoir les troubles politiques et militaires de l’interrègne jusqu’à ce que l’empire retrouve un souverain stable), une période que la version de D. T. Niane n’abordait pas du tout. Des mythes ouest-africains distincts de l’épopée de Soundiata sont aussi présents par des épisodes courts ou des allusions, par exemple le royaume du Wagadou et le serpent Bida. Les sections « questions-réponses » sont souvent le lieu où des chercheurs curieux questionnent Wâ sur ces allusions.

La grande richesse de la matière traditionnelle que maîtrise Wâ Kamissoko et la transcription directe de la forme très ondoyante et ramifiée que prend sa récitation font qu’il serait probablement ardu de suivre le fil du récit pour quelqu’un qui ne connaît encore rien à la trame générale de l’épopée ou à ses grands personnages. Il faut par ailleurs accepter de ne pas saisir tout de suite tous les noms ou tous les détails, et ne pas hésiter à recourir à l’index, à la table des matières ou aux cartes pour s’orienter dans le récit et les nombreux noms propres.

Au prix de cet effort, j’ai pu découvrir une épopée largement aussi ample et grandiose que le faisait soupçonner le petit livre de Niane. Et cette épopée, portée par le griot virtuose et érudit qu’est Wâ Kamissoko, est à son tour un portail ouvert sur une littérature orale d’une richesse étourdissante. Le caractère foisonnant de La grande geste du Mali et le fait qu’il s’agit d’abord d’une publication scientifique pourront malheureusement décourager les lecteurs n’ayant que peu de temps ou d’énergie à consacrer à une telle lecture (à ceux-là, je recommande avant tout le livre de Niane ou d’autres versions courtes comme on peut en trouver aussi dans des collections pour la jeunesse). Mais toute personne passionnée par les mythes et les légendes, et/ou toute personne disposant d’un bagage d’études suffisant pour avoir pris l’habitude de lire des ouvrages de sciences humaines ou des textes issus de cultures et d’époques différentes, ne peut qu’avoir envie de s’y plonger.

Pour aller plus loin

Que lire une fois que vous aurez fait ce beau voyage qu’est La grande geste du Mali, voire avant ou pendant que vous l’entreprendrez, si vous avez besoin d’aller mettre le nez ailleurs pour trouver des renseignements supplémentaires ? Le livre lui-même, avec ses riches bibliographies, foisonne de références utiles, mais voici quelques indications sur des livres où j’ai mis le nez et qui m’ont paru particulièrement bien pour découvrir ce domaine.

Sur le genre de l’épopée en Afrique noire, un livre incontournable est Les épopées d’Afrique noire, par Lilyan Kesteloot et Bassirou Dieng (deux africanistes, la première belge, le second sénégalais), paru également chez Karthala, en 1997. Ce livre est avant tout une anthologie destinée à présenter les principales épopées connues dans les différentes régions d’Afrique noire, via des textes de présentation et un choix d’extraits. Mais l’introduction générale qui en occupe le début constitue en elle-même une synthèse passionnante sur le genre de l’épopée en Afrique, sa définition, ses spécificités par rapport aux épopées des autres continents, les grands ensembles et leurs différences selon les régions d’Afrique, etc. Entre cette introduction et la présentation de l’épopée de Soundiata, il y a de quoi répondre à beaucoup des questions qu’on peut se poser quand on découvre les épopées orales noires-africaines.

Sur la littérature africaine plus en général (traditionnelle mais pas seulement orale), vous pouvez aller voir par exemple du côté des livres de Jacques Chevrier, comme L’Arbre à palabres. Essai sur les contes et les récits traditionnels d’Afrique noire, paru en 1986, qui est à la fois un essai et une anthologie des littératures traditionnelles africaines. Il a publié depuis deux livres sur les littératures francophones d’Afrique noire.

Sur l’épopée en général dans le monde, il y a l’anthologie d’Ève Feuillebois-Pierunek, Épopées du monde. Pour un panorama (presque) général, parue chez Garnier dans la collection « Classiques » en 2011 (une collection hélas chère : là aussi, n’hésitez pas à chercher en bibliothèque !). Vous aurez la certitude d’y faire des découvertes complètes, et vous y trouverez aussi posés les principaux problèmes de définition d’un genre épique qui dépasserait les différences entre cultures au niveau même plus d’un ou deux continents mais du monde entier.

Sur la charte du Manden ou charte de Kouroukan Fouga et les autres textes juridiques traditionnels ouest-africains mentionnés dans l’épopée de Soundiata, vous pouvez aller voir le billet que j’avais consacré à La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, ouvrage collectif paru en 2008 chez l’Harmattan, inégal et pas conçu pour la découverte, mais qui peut être utile.

Sur la postérité récente de l’épopée de Soundiata, dont plusieurs écrivains ont réalisé des réécritures et qui reste une référence importante dans les littératures et les arts ouest-africains, je vous renvoie à l’article de Wikipédia, qui donne quelques références de livres et de films.

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D. T. Niane, « Soundjata ou l’épopée mandingue »

8 janvier 2013

Niane-Soundjata-ou-l-epopee-mandingue

Ce billet est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est conçu pour !

Référence : D. T. Niane, Soundiata ou l’épopée mandingue, Paris et Dakar, Présence africaine, 1960, 160 pages. ISBN : 2-7087-0078-2.

Redites-moi comment vous êtes tombé sur ce livre ?

En regardant le dessin animé Kirikou et les Hommes et les Femmes de Michel Ocelot. Dans l’une des histoires qui composent ce dessin animé, une griotte (une femme griot : ce féminin est employé aussi bien par Ocelot que par Niane dans son livre) arrive dans le village de Kirikou et commence à raconter l’histoire d’un grand héros, Soundiata Keita. Mais son récit est interrompu et repris plusieurs fois, tantôt par la griotte et tantôt par Kirikou, ce qui fait qu’en fin de compte, on entend seulement le tout début et la toute fin (et encore, on sait que la toute fin a été modifiée par Kirikou). Or au début du récit, Soundiata est mal en point : c’est un enfant en retard, qui ne parle pas et se traîne encore sur le sol à l’âge où tous les autres enfants parlent et marchent déjà. On voit mal comment il va pouvoir devenir un grand guerrier ! Du coup, j’ai eu envie de trouver un livre racontant l’histoire complète, ou au moins ses grandes lignes. De retour chez moi, en parfait homme moderne du XXIe siècle, j’ai dégainé Wikipédia, et, après une petite recherche, je suis tombé sur la référence de ce livre.

Les cultures africaines, je n’y connais pas grand-chose… Est-ce que ce livre-là est compréhensible pour un non spécialiste ?

Par chance pour moi, oui, car je n’y connaissais pas grand-chose non plus. J’avais entendu parler de l’empire mandingue, un empire africain médiéval, mais ce n’était qu’un nom, et je ne connaissais pas du tout l’épopée de Soundiata. Ce livre a l’avantage d’être petit (format poche), court (160 pages), pas cher (je l’ai trouvé à 6,20 euros) et facile à lire par petites tranches (l’histoire est répartie en courts chapitres), toutes qualités qui ne suffisent certes pas à faire un bon livre, mais peuvent aider les lecteurs à petit budget et/ou qui ont peu de temps à consacrer à la lecture. De plus, même si son contenu est fiable, ce n’est pas une étude savante, avec tout ce que cela pourrait avoir de technique : c’est avant tout le texte d’une variante de l’épopée racontée de vive voix par un griot africain, Mamadou Kouyaté, et que Djibril Tamsir Niane, qui est historien, a recueillie et mise par écrit lorsqu’il a rencontré ce griot à Siguiri, en Guinée. Il y a tout de même régulièrement des notes de bas de page qui offrent pas mal d’informations utiles pour comprendre les noms propres, les allusions à la géographie et au contexte culturel et historique de l’épopée.

La seule difficulté que je puisse voir, ce sont les noms propres et la généalogie qui figurent dans les premiers chapitres, et qui peuvent paraître compliqués au premier abord. Mais il y a les notes, et il n’est pas nécessaire de tout retenir pour bien comprendre l’histoire ensuite : on peut se laisser guider par le récit et retenir seulement les personnages récurrents au fil des chapitres. En somme, il m’a semblé que c’était un bon moyen de découvrir l’épopée de Soundiata, quitte à passer ensuite à des ouvrages plus touffus si on éprouve l’envie d’aller plus loin.

Eh bien, allons-y, alors. Où et quand se passe cette épopée, et qui est ce Soundiata ?

Nous sommes en Afrique de l’Ouest, au XIIIe siècle ap. J.-C. La région se partage en petits royaumes et en empires. L’un de ces royaumes est le Manding, qui a alors pour capitale Niani et n’est lui-même qu’une province de l’empire du Ghana. Le roi du Manding, Maghan Kon Fatta, qui règne principalement sur la tribu des malinkés, est présenté dans l’épopée comme le descendant d’une longue dynastie royale qui a souci de se rattacher notamment au prophète Mohammed (l’influence de l’islam gagne cette région à partir de quelque chose comme le XIe siècle, si j’ai bien compris, mais elle ne coïncide pas avec une conquête politique et coexiste avec l’animisme, la religion principale de cette partie du monde). L’épopée commence vraiment lorsque Maghan Kon Fatta rencontre puis épouse Sogolon Kedjou, dite la Femme-buffle : de leur union, recommandée par une prophétie, naîtra Soundiata.

Au début, le mariage de Maghan Kon Fatta et de Sogolon ne fait pas vraiment l’unanimité au sein de la famille royale : comme toutes les familles royales, celle-ci est divisée par de nombreuses tensions et luttes pour le pouvoir. Sogolon est la deuxième épouse du roi, et la première, Sassouma, voit d’un très mauvais œil l’arrivée de cette rivale susceptible de donner naissance à un héritier qui enlèverait à ses propres enfants toute chance d’accéder au trône. Sassouma fait donc tout pour rendre la vie impossible à Sogolon, chose d’autant plus facile que Sogolon est une femme laide et bossue, et que Soundiata, à sa naissance, semble incapable de se développer normalement. Mais cela ne dure pas : Soundiata accède finalement à l’âge adulte et développe une force peu commune, qui fait de lui un grand guerrier. Des sœurs puis des frères lui naissent et il rencontre par ailleurs plusieurs amis et futurs alliés. Malheureusement, ses rivaux finissent par obtenir son exil et c’est un fils de Sassouma qui monte sur le trône. Soundiata semble ne jamais devoir devenir roi.

À peu près à ce moment, le Manding est en butte aux ambitions de conquête d’un roi cruel, Soumaoro, le roi-sorcier, qui conquiert les royaumes les uns après les autres et exerce une domination tyrannique sur toute la région. C’est contre lui que Soundiata, d’exploit en exploit, va soulever peu à peu toute la région, jusqu’à lui déclarer ouvertement la guerre. Soundiata devient finalement le fondateur de l’empire mandingue, ou empire du Mali, qui, à son apogée, couvre un vaste territoire qui correspond actuellement au sud du Mali, au sud-est de la Mauritanie, à presque tout le Sénégal et à l’est de la Guinée.

Un roi-sorcier… une seconde, je pensais que ce Soundiata et les autres personnages avaient réellement existé…

C’est le cas de la plupart, mais il s’agit bien sûr d’une épopée, donc d’une fiction. En l’occurrence, l’épopée de Soundiata ajoute une part de merveilleux à une base historique. Il ne faut jamais oublier que nous sommes dans le domaine de la légende, quelque part entre l’Iliade et la Chanson de Roland, s’il faut trouver des équivalents grosso modo. On peut aussi penser à Alexandre le Grand, le conquérant antique, auquel Soundiata est souvent comparé : Alexandre le Grand est un personnage historique, mais au fil du temps s’est formé un « roman d’Alexandre » qui lui prête toutes sortes d’aventures plus ou moins véridiques ou extraordinaires. L’épopée de Soundiata contient de nombreux éléments merveilleux : la magie, notamment, y est très présente. C’est ce qui rend sa lecture si surprenante. Les circonstances de la naissance et de la mort de Soundiata, son enfance, ses exploits, ne se soucient pas toujours de vraisemblance mais forment un ensemble cohérent. Et certains passages sont vraiment marquants, l’apparition de Soumaoro ou les batailles qui l’opposent à Soundiata par exemple…

Est-ce que le style est beau ? Est-il compliqué ?

Niane écrit dans un style qui tente visiblement de reproduire tout ce que la parole du griot a de proprement oral. Cela se voit par exemple dans la syntaxe des phrases, parfois dans le rythme, et cela donne beaucoup de vivacité à la narration. En dehors de l’emploi de termes propres aux sociétés africaines où évolue Soundiata (des noms d’habits, d’instruments de musique, de coutumes, etc., généralement expliqués dans les notes), le vocabulaire employé n’est pas particulièrement recherché. Quant aux procédés de style, ils sont discrets et la langue en elle-même est peu imagée : il s’agit de laisser la part belle à l’intrigue. C’est un style qui donne une impression de facilité et de simplicité sans doute trompeuse, parce que malgré ce sentiment d’un style « neutre » ou « discret », les personnages sont posés, un univers se dessine où l’on plonge rapidement, il y a une atmosphère, des réflexions morales ou politiques ici et là, etc. Le style neutre n’existe pas…

Ce genre d’histoire, ça n’a pas un peu vieilli ?

À certains égards, si, bien sûr, comme toutes les épopées de ce genre à la gloire d’un conquérant (mais le Soundiata légendaire est si environné de merveilleux qu’il se détache assez nettement de ce qu’a pu être le Soundiata historique). C’est aussi un univers guerrier et dominé par les hommes, même s’il y a plusieurs personnages féminins marquants. Et la morale défendue a un côté très conservateur par moments. Mais, là encore, ce n’est ni meilleur ni pire que d’autres grands classiques plus connus en Europe de l’Ouest et datant d’à peu près la même période. Tous ces textes doivent évidemment être replacés dans leur contexte culturel et historique d’origine si on veut les comprendre en profondeur. Mais encore une fois cela n’empêche pas de les lire d’abord simplement pour le plaisir, parce que ce sont de beaux récits.

Et ce qui est très intéressant aussi, c’est de voir la façon dont cette épopée, qui est déjà étonnante à lire si on la lit simplement comme une légende, brasse toutes sortes de références à la géographie et aux peuples d’Afrique de l’Ouest. C’est une plongée dans l’histoire de cette partie du monde, mais en plus agréable qu’un manuel d’histoire. Une fois qu’on a lu ça, on peut s’intéresser aux autres versions de l’épopée, mais aussi à l’histoire de ce coin du monde.

Et pour aller plus loin, qu’est-ce qui existe ?

Je n’ai pas encore lu autre chose, mais j’ai pu feuilleter deux ou trois autres livres sur le sujet.

Une chose qui peut être un peu frustrante à la fin de la lecture, quand on a bien aimé cette épopée, c’est que cette version reste courte et finalement assez rapide : cela donne l’impression qu’une épopée aussi grandiose mérite quelque chose de plus ample que ce tout petit livre. J’ai donc cherché une version plus ample, et qui serait accompagnée de davantage de commentaires. Pour le moment, j’ai trouvé un ouvrage plus touffu : La Grande Geste du Mali, par Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, paru chez Karthala en deux volumes en 2007 et 2009 (le premier volume s’intitule Des origines à la fondation de l’Empire et le second Soundjata, la gloire du Mali). Comme l’ouvrage de D. T. Niane, celui-ci est le résultat d’une enquête menée par un chercheur, Youssouf Tata Cissé, auprès d’un griot, Wâ Kamissoko. Il y a à la fois une version plus longue et plus détaillée de l’épopée et toutes sortes d’analyses historiques sur l’empire du Mali, les traditions des griots, etc. (EDIT le 25/08/2013 : Je l’ai lu, le lien mène vers le billet à son sujet.)

Si au contraire vous cherchez une version encore plus accessible, allez voir du côté des livres pour la jeunesse : je n’en ai eu qu’un en mains, mais une recherche rapide montre qu’il en existe plusieurs (certains illustrés) qui relatent les aventures de Soundiata. EDIT le 22/05/2014 : Il y a par exemple Soundiata, l’enfant-lion de Lilyan Kesteloot, illustré par Joëlle Jolivet (Casterman, 1999). Il y a aussi, en grand format, L’épopée de Soundiata Keïta de Dialiba Konaté et Martine Laffont (Seuil, 2002), qui accomplit un travail important pour représenter en images l’univers de Soundiata d’une façon fidèle aux traditions ouest-africaines.

Vous pouvez aussi vouloir passer à des ouvrages historiques pour faire la part entre la réalité et la fiction dans l’épopée. Je connais l’existence d’une monumentale Histoire générale de l’Afrique réalisée collectivement avec le soutien de l’UNESCO, mais c’est un peu gros pour commencer… et je n’ai pas (encore) de référence de bon manuel d’histoire sur le sujet. En attendant, un livre comme La Grande Geste du Mali mentionné ci-dessus contient déjà quelques analyses historiques sur les épisodes de l’épopée.

C’est aussi à Soundiata que l’on attribue la réalisation d’un texte juridique majeur de la région : la charte du Manden (ou Mandé), qui, dans la version de l’épopée dont je parle ici, aurait été conçue lors d’une importante assemblée réunissant Soundiata et ses nouveaux vassaux à Kurukan Fuga. Cette charte, qui contient des dispositions politiques et juridiques, énonce notamment des droits fondamentaux des hommes et des femmes, et elle paraît former toujours un enjeu important dans la vie politique africaine actuelle. Sur ce document, j’ai trouvé par exemple La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, ouvrage collectif publié en 2008 chez L’Harmattan par le Centre d’études linguistiques et historiques par la tradition orale (CELHTO). Mais il semble destiné à un public déjà bien informé sur Soundiata. (EDIT le 02/01/2013 : Je l’ai lu, le lien mène vers le billet à son sujet.)

Un mot pour conclure ?

L’épopée de Soundiata est un grand classique de la littérature mondiale, et je regrette de ne pas en avoir entendu parler plus tôt. C’est un récit ample, étonnant, plein de souffle, qui pourrait facilement donner lieu à toutes sortes d’adaptations à l’écrit et à l’écran ; et c’est aussi un récit fondateur, un de ces ensembles légendaires qui forment les piliers de plusieurs cultures dans tout un coin du monde. Le livre de D. T. Niane m’a paru une bonne porte d’entrée vers ce sujet, mais il en existe certainement d’autres versions. L’essentiel est de trouver celle qui vous convient et d’aller y mettre le nez : vous n’y perdrez pas votre temps.

(Ce n’est pas une interview, mais un billet écrit sous la forme d’un dialogue, histoire de varier un peu.)