Justine Niogret, « Chien du heaume »

28 octobre 2019

Niogret-ChienDuHeaume

Référence : Justine Niogret, Chien du heaume, Paris, J’ai lu, 2011 (première édition : Mnémos, 2009).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Chien du heaume, un surnom gagné au prix du sang et de la sueur par celle qui ne possède plus rien que sa hache, dont elle destine la lame à ceux qui lui ont pris son nom. Mais en attendant de pouvoir leur sortir les viscères, elle loue son bras et sa rage au plus offrant, guerrière parmi les guerriers, tueuse parmi les loups. De bien curieuses rencontres l’attendent au castel de Broe où l’hiver l’a cloîtrée : Regehir, le forgeron à la gueule cassée, Iynge à la voix plus douce que les mœurs, le chevalier Sanglier et sa cruelle épouse de dix printemps. Au terme de sa quête, Chien trouvera-t-elle la vengeance, la rédemption ou… autre chose ?

JUSTINE NIOGRET. Née en 1978 et vivant aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes, Justine Niogret pratique la forge et l’équitation. Chien du heaume, fable initiatique, dépeint le Moyen âge avec une acuité troublante.« 

Mon avis

Voici un petit roman curieux. Court (223 pages en poche et tout mouillé, c’est-à-dire avec la postface et le glossaire) dans un genre, la fantasy, dont beaucoup de titres pourraient servir à repaver les rues, Chien du heaume se présente comme l’histoire d’une guerrière dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas dans la dentelle. Il semble que les personnages de guerrières farouches et indépendantes ne soient pas encore considérés comme une banalité dans le paysage culturel français actuel, ce qui est un paradoxe singulier à l’échelle des cultures humaines qui ont pourtant connues des divinités comme Ishtar, Bastet/Sekhmet, Artémis ou Bellone, à côté desquelles Chien du heaume fait figure de gentil toutou. Mais le fait est qu’autant la fantasy a connu beaucoup de clones de Conan le barbare, autant on considérait encore un personnage féminin barbare comme quelque chose de nécessaire au renouvellement du genre en 2009 (année de parution du roman). Était-ce donc si rare en fantasy française il y a dix ans ? Peut-être : voilà que je m’effraie. Charlotte Bousquet avait pourtant déjà publié des romans, cela faisait six ans qu’Ewilan avait entamé sa quête sous la plume de Pierre Bottéro… Mais j’imagine que ça restait peu. Louons donc l’originalité du personnage, en espérant que, dix ans après, les choses ont changé. Et passons à son caractère… eh bien, barbare, comme l’annonce pertinemment le quatrième de couverture.

Je dois avouer une chose : autant les merveilles de la fantasy m’enchantent depuis de longues années, autant les histoires de barbares sanguinaires et de combats à rallonge ne m’ont jamais attiré, pas plus que la violence dans la vie réelle, d’ailleurs. Que le mot « barbare » soit précédé d’un article masculin ou féminin ne change pas grand-chose à l’affaire, et j’ai mis un bon moment avant de me décider à passer plusieurs centaines de pages en compagnie de Chien du heaume. Mais j’avais envie de découvrir une écrivaine, et cela paraissait tout indiqué de commencer par ce roman plusieurs fois récompensé. Mais enfin, quand même : une guerrière barbare…

Et c’est là que ce roman, comme je le disais plus haut, est curieux. Parce qu’effectivement, ce personnage de Chien du heaume n’est pas plus que ce qui est annoncé au dos du livre : une guerrière brute de décoffrage, qui ne voit pas beaucoup plus loin que le bout de sa hache et ne pense pas beaucoup plus haut non plus (les hommes qui l’entourent encore moins, d’ailleurs). Quant à l’intrigue, elle a l’air, au début de regorger de stéréotypes et de ficelles classiques, elle aussi (le coup du personnage principal qui ne sait pas son nom, c’est du lu et relu, depuis les réécritures de l’Odyssée jusqu’à la BD Thorgal en passant par les innombrables autres amnésiques des littératures de l’imaginaire). Mais… le roman a deux qualités très fortes.

La première, et la principale à mes yeux, c’est son style. Justine Niogret a recours à un style faussement simple qui est en réalité un pur artifice littéraire, et roué avec ça : une base courante, simple voire lapidaire, à laquelle elle mélange, dans des proportions raisonnables, un bouquet garni d’archaïsmes médiévaux et de néologismes issus de mots à peine déformés. Ajoutez à cela une composante essentielle : elle fait énormément parler ses personnages, par dialogues, par tirades ou récits longs, et même parfois avec des chansons de Gabriel Yacoub (consentant). Le truc, c’est que Niogret a le don de mettre en scène de longs discours de gens couturés sentant le musc et le soufre, qui vous expliquent que la vie est rude et le monde dangereux, si possible avec une voix rauque et une main également rude posée sur votre épaule. On s’y croit assez pour passer un moment captivant dans une ambiance de concert médiéval de terroir, mais on ne s’y croit pas trop non plus, puisque la langue est artificielle, et cela vaut mieux, à cause du musc.

J’ai l’air de caricaturer un brin, mais, sérieusement, le charme opère, même sur un lecteur comme moi qui ne suis vraiment pas un aficionado du Cimmérien de Robert E. Howard ou de ses collègues plus habillés. Ce type de travail stylistique pour créer une langue qui fasse médiéval sans être de l’ancien français n’est pas une nouveauté, mais le procédé est loin d’être aussi facile qu’il en a l’air. Il y a quelques années, j’avais entamé Pierre-Fendre de Brice Tarvel, qui essayait à peu près la même chose en poussant le bouchon plus loin, beaucoup trop loin : le résultat m’avait paru surchargé en vocabulaire artificiellement sophistiqué et archaïsant, ce qui, joint à d’autres défauts (vulgarité grasse, intrigue qui n’avançait pas…), m’avait fait abandonner le roman avant la moitié. Ici, au contraire, ces petits trucs de style ne sont pas envahissants, mais juste assez présents pour créer une voix. Et trouver la voix juste, quand on raconte une histoire, c’est crucial. Dans un genre tout différent, cela me rappelle le travail littéraire effectué par George Sand pour ses romans berrichons comme La Petite Fadette, qui donne l’impression d’une langue paysanne régionale spontanée alors que c’est un savant mélange de français de Paris, de mots berrichons authentiques et d’archaïsmes remontant parfois jusqu’à Rabelais.

La deuxième qualité du roman, mais celle dont je suis le moins sûr, c’est son intrigue. À vrai dire, rétrospectivement, je la cherche. Mais à découvrir le récit au fur et à mesure, j’ai surtout été joliment baladé et dérouté dans mes attentes, ce qui, je suppose, est suffisant pour expliquer que c’est un texte original, et peut-être même une intrigue originale, si c’est une intrigue (d’ailleurs, à mon sens, pour être réussi, un livre n’a pas besoin d’une intrigue au sens où on l’entend en général, à savoir « qu’il devrait se passer plein de choses » ; de nombreux écrivains et écrivaines l’ont bien compris, par exemple Gracq avec son Rivage des Syrtes). Pour avoir lu un certain nombre d’analyses ou de schémas sur la structure des histoires, je peux dire que, si Justine Niogret en a lu un jour, ils ont dû finir dans la cheminée ou comme papier d’emballage pour les steaks, parce qu’elle fait à peu près tout ce qu’on nous explique qu’il ne faut pas faire : une quête qui part dans tous les sens au point de prendre des allures de MacGuffin, un personnage de narrateur second qui disparaît (vous savez, les parties en italique : au bout d’un moment, pouf, plus rien), des gens qui partent pour un endroit et en fait rentrent chez eux au bout de deux secondes, un type qui raconte sa vie alors qu’il n’est absolument pas censé être un personnage important, etc. etc. etc.

Là encore, bien entendu, je force le trait : en réalité, le roman trouve sa cohérence, mais, ce qui m’a plu, c’est que justement il élabore sa propre structure, hors des sentiers battus. Une intrigue toute en tâtonnements, en errances, qui paraît parfois tourner en rond, comme désœuvrée, et qui, en réalité, œuvre, mais pas pour aller là où on s’y attendrait. Quant aux scènes de combat, elles sont bien présentes, mais pas aux endroits où on pourrait les attendre, et elles ne surviennent pas de la manière dont le roman les laisse attendre. L’utilisation de la Salamandre, un personnage de chevalier, est typique de ce jeu d’attentes trompées.

J’ai dit que j’étais moins sûr de cette qualité : cela vient de ce que je ne suis pas sûr que cet aspect du roman soit entièrement maîtrisé. Il y a des fils narratifs qui ont l’air d’avoir été laissés tout pendouillants (la narratrice en italique qui disparaît sans laisser de nouvelles), d’autres qui s’avèrent au fond assez creux et prennent après coup des allures de prétexte (le nom du personnage principal, les diverses intrigues sentimentales), d’autres qui s’affaiblissent jusqu’à se faire quasiment oublier (les armes jumelles), d’autres qui m’ont laissé dubitatif, en train de me demander si c’était un génial détournement de trope aboutissant à des scènes d’une portée métaphysique ingridbergmanienne ou juste un machin mal ficelé (la Salamandre). Mais, comme on dit souvent en bonne analyse de texte structuraliste : peu importent les intentions de l’auteure, ce qui compte est l’effet produit par le mécanisme du texte tel qu’il nous est transmis.

Le roman atteint ses sommets dans le mariage entre ce style médiévalisant bien conçu et cette structure non conventionnelle tout en errances. Dans l’oisiveté des heures hivernales ou les voyages peu convaincus de Chien du heaume, dans la brume, les mines renfrognées des guerriers et les histoires sombres du passé, il s’ébauche tout un monde qui, selon le quatrième de couverture, serait le Moyen âge, mais qui est généralement si détaché de toute référence à des toponymes ou à des marqueurs chronologiques précis qu’il pourrait tout aussi bien relever de la légende. De fait, le seul aspect du livre qui le rattache pour de bon à l’Europe médiévale est la mention de l’Église, qui m’a d’ailleurs beaucoup surpris quand je l’ai vue mentionnée pour la première fois : elle avait l’air d’arriver comme un cheveu sur la soupe. Enlevez ce nom, et Chien du heaume pourrait aussi bien se dérouler dans un monde secondaire façon Terre du Milieu (en plus sombre). En l’état, Chien du heaume se situe quelque part entre le roman historique trop imprécis et un roman de fantasy au cadre si réaliste que son merveilleux confine au fantastique : la magie n’y existe que par l’intermédiaire des croyances des personnages, lesquelles ne sont jamais vraiment confirmées ou infirmées.

Que ce soit par son style travaillé, par sa structure déroutante ou par l’atmosphère unique qui se dégage de leur alliance, Chien du heaume n’a pas volé l’attention qu’il a attiré à sa parution en 2009 et qui lui a valu plusieurs prix, dont un Grand Prix de l’imaginaire en 2010.

Cependant, Chien du heaume a ses limites, et je suis d’ores et déjà curieux de savoir quel souvenir j’en retiendrai dans quelques années, ou l’effet qu’il me fera à la relecture, une fois passée la surprise de la première découverte de l’intrigue. Car le roman souffre à mon sens d’un défaut : il fait rêver, mais ne donne pas grand-chose à penser. (L’un et l’autre ne sont pas incompatibles.) Sa puissance évocatrice repose en grande partie sur sa capacité à nous faire vivre son univers, à titiller les sens en imagination, à incarner par ses mots la chair, les os, la fourrure, le bois et le métal, fréquemment le sang et divers autres liquides corporels. Mais ses personnages sont bas du front, ils réfléchissent peu et assez souvent par sentences un peu à l’emporte-pièce. Ils multiplient les variations sur la mélodie du ou de la balafrée qui en a bavé, évoquent et démontrent à répétition leurs émotions fortes. Chien du heaume aime un peu trop remplacer la pensée par la rumination féroce, la justice par la vengeance, l’organisation du monde par le constat complaisant d’une sinistre foire d’empoigne. Certes, les personnages revendiquent une forme de dignité et d’honneur, mais démantibulent soigneusement les valeurs de la chevalerie médiévale réelle, et ne paraissent respecter aucun code ou morale en particulier autre que leurs impulsions, en faisant peu de cas de la dignité des autres, surtout si ce sont leurs ennemis. Le combat final (parce qu’il y en a quand même un) a des allures de défoulement gore presque tarantinesque, sans l’humour. Chien du heaume est un roman terriblement sérieux, trop sérieux… et qui, pourtant, ne construit rien. J’en suis sorti le front ridé à force d’avoir imaginé des gens qui boudent.

Tout personnage de roman n’a pas besoin d’élaborer tout un système philosophique ou un programme avec vision du monde, projet sociétal et tutti quanti. Niogret plante des personnages touchants, à commencer par Chien du heaume, mais aussi toute la petite bande qu’elle en vient à fréquenter. Ce sont des personnages qui, malgré toute leur force et leur dangerosité, finissent par susciter l’attachement et la pitié, prisonniers qu’ils sont d’une vie brutale et périlleuse, sans réel avenir, en toute connaissance de cause. Ils se bercent de rêves de gloire en évoquant la fin d’un monde, « le déclin de ce que nous avons connu », en oubliant au passage ce qu’ils ont connu n’avait franchement pas tant de grandeur que ça non plus (à en juger par ce qui est dit de la génération d’avant Chien du heaume). Mais ce qui m’a attristé plus que cela, ça a été de voir que, même dans la voix de la narratrice, il n’y a rien de plus. Cela ne va pas plus loin. C’est à mes yeux un roman profondément pessimiste. Plus gênant, il semble reprendre à son compte le discours mi-nostalgique, mi-menaçant de ses personnages frustes. J’en suis à me demander si la vision du monde proposée non pas par les personnages, mais par le roman pris dans son ensemble, a une quelconque profondeur. J’en viens à craindre qu’elle n’ait, finalement, pas bougé depuis l’Iliade : « La vie est brève, il faut frapper fort pour faire parler de soi, que le meilleur gagne, avec un peu de chance on parlera encore de nos bastons dans longtemps. Ah oui, et puis aussi, tout était mieux avant. » Ça se tient, mais, franchement, en tant que lecteur du début du XXIe siècle, ça ne me dit rien sur le monde et ça n’apporte rien de plus à ma réflexion sur la vie.

Conclusion

En dépit de mes quelques réserves et de mes désaccords avec la vision du monde désespérée qu’il semble proposer, Chien du heaume est un roman impressionnant par sa maîtrise stylistique, son univers évocateur et son intrigue inhabituelle, surtout pour un premier roman publié. Quoi qu’il forme une histoire autonome, il a fait l’objet d’une suite, Mordre le bouclier, qui prolonge apparemment l’intrigue ou du moins étend l’univers, et qui nuance peut-être même le pessimiste crasse(ux) du premier volume.

Parmi les romans auxquels j’ai pu penser en lisant Chien du heaume, je peux recommander L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk (que j’avais chroniqué ici même il y a cinq ans). Tous deux se passent dans un univers médiéval sur lequel plane la menace imminente d’une conquête militaire chrétienne ; tous deux évoquent un merveilleux en voie d’extinction et des personnages qui survivent au monde qu’ils ont connu. Le roman de Kivirähk est plus fermement ancré dans une mythologie préexistante, mais une mythologie qu’on connaît mal sous mes latitudes puisqu’il s’agit des mythes et légendes d’Estonie. Kivirähk n’emploie pas la langue archaïsante ou néologisante de Niogret, mais en contrepartie il a pour lui l’humour et une verve parfois rabelaisienne qui nuance un peu l’aspect triste du récit et ses quelques scènes sanglantes. Il propose aussi une réflexion d’écrivain plus expérimenté sur divers sujets, dont le fanatisme et la pensée réactionnaire.


Ursula Le Guin, « A Wizard of Earthsea »

27 mai 2019

LeGuin-WizardOfEarthsea

Référence : Ursula Le Guin, A Wizard of Earthsea (Earthsea, 1), Puffin Books [Penguin], 1971 (première édition : Parnassus Press, 1968).

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« À quoi le pouvoir est-il bon si l’on est trop sage pour s’en servir ? »

« Ged entre dans une école de sorciers pour apprendre les règles de la magie. Obstiné et naïf, il laisse accidentellement pénétrer dans le monde une terrible créature d’ombre. Pour rétablir l’équilibre, il doit se confronter à l’ombre et la détruire, quel qu’en soit le prix. La quête de Ged l’emmène jusqu’à la région la plus reculée de Terremer – un pays peuplé de dragons effroyables, de sorciers jaloux, de ténèbres et de lumière – où il ira à la rencontre de sa destinée. »

Le style et la structure d’un conte

Il y avait longtemps que j’entendais parler du cycle de Terremer comme de l’un des classiques de la fantasy américaine. Après avoir découvert Le Guin avec son livre de science-fiction le plus connu, The Left Hand of Darkness (La Main gauche de la nuit, livre que j’ai chroniqué ici il y a quelques mois), j’ai donc résolu de m’attaquer à Earthsea.

Dès les premières pages grignotées en librairie, j’ai été séduit par son style, que je retrouvais aussi habile et plus chaleureux que dans The Left Hand… D’emblée, j’ai eu l’impression de me trouver en présence d’un conte, là où beaucoup de livres de fantasy récents s’ancrent résolument dans une écriture romanesque contemporaine. Le style de Le Guin donne une grande place au rythme et à l’harmonie des phrases, au choix des mots dont elle fait un usage précis et économe. J’imagine que la traduction d’un tel texte ne doit pas être facile, dès lors qu’elle tente de rendre toute la beauté de ce style. Je n’hésiterai pas à comparer le style de Le Guin, au moins dans ses plus belles pages, à celui de Flaubert. Tous deux passent de toute évidence un temps très long à travailler la phrase et accordent une grande place à l’oralité. Dans le recueil collectif Méditations sur la Terre du Milieu, Le Guin a publié un article sur l’oralité et le rythme dans le style de Tolkien, où elle mentionne au passage l’importance qu’elle accorde elle-même à la lecture à haute voix. Cela ne me surprend nullement et cela me réjouit, car cela a eu la meilleure influence qui soit sur son écriture : A Wizard of Earthsea est un livre à la belle écriture.

Cette économie, cette recherche d’épure, se retrouve à l’échelle du paragraphe, de la page et du chapitre : la narration elle-même s’avère à la fois limpide et dense à la fois. Le caractère initiatique du parcours de Ged est mis en avant dès le début, mais le récit ne tombe jamais dans les facilités de beaucoup de suiveurs de Tolkien avec leurs schémas narratifs de « voyage du héros » campbelliens et autres supposées martingales scénaristiques. Chaque étape du récit accomplit le tour de force de mettre en scène des événements au fond assez simples, mais agencés avec des mystères, des énigmes et des rebondissements habiles, surprenants et intelligents ou donnant à réfléchir… comme dans tout conte qui se respecte. Ce n’est pas au Seigneur des Anneaux que ce roman fait penser, mais davantage au Hobbit et à ses inspirations : le conte, bien sûr, mais aussi l’énigme, voire la parabole religieuse ou philosophique, que Tolkien pratique lui-même dans des récits comme Feuille, de Niggle.

Une autre différence marquée entre A Wizard of Earthsea et nombre de livres de fantasy est la primauté résolument donnée à l’intrigue sur l’univers. Bien que ce dernier, comme je l’ai dit, s’annonce vaste et détaillé, la narration ne donne jamais l’impression de s’attarder ou de faire des détours dans le simple but d’étaler davantage de lieux, de peuples ou d’événements fondateurs. En dépit de l’ancienneté du livre, ce parti pris s’avère rafraîchissant à côté de nombre d’autres cycles du même genre dont les intrigues finissent par prendre des allures de tours de manège, à circonvoluter allègrement de montagnes en forêts, d’elfes en nains et de chute de royautés en batailles cruciales, sans parler des prophéties tarte à la crème. Ici, les choses sont claires : l’histoire est celle de Ged, qui certes est un sorcier puissant dont l’aventure est entrée dans la légende, mais qui n’est qu’une légende parmi d’autres. Cette primauté de l’histoire sur l’univers confère une sûreté et une clarté appréciables au récit, dont la toile de fond ne devient jamais trop encombrante.

Une histoire d’apprenti sorcier aux airs de parabole

Cet ancrage dans le conte, cette épure dans l’intrigue et cette virtuosité dans le style sont trois atouts majeurs qui redonnent toute leur puissance aux ficelles classiques qui sous-tendent l’aventure de Ged, ou plutôt sa mésaventure : celle d’un apprenti sorcier doué et impatient, trop doué et trop impatient, qui manque de peu de se tuer lui-même et libère une puissance maléfique. Réparer cette faute, pour ne pas dire l’expier, devient le but de sa vie pendant une longue errance, entre fuite éperdue, quête mystique et poursuite acharnée. Sans doute nourri par son intérêt de longue date pour les religions et les sagesses du monde entier (en particulier les cultures asiatiques), mais surtout porté par son art de conteuse magistral, le récit de Le Guin parvient à éviter l’écueil de la platitude et à toucher à l’universel dans cette évocation de la lutte entre le Bien et le Mal qui ne se fait pas entre des peuples ou des factions distinctes mais au sein d’une personne unique.

En lisant A Wizard of Earthsea, je me suis surpris à repenser souvent à ma lecture précédente : Frankenstein de Mary Shelley. Les liens entre les deux intrigues sont étonnamment nombreux. Un créateur fautif qui libère une créature ambiguë, contre-nature, bientôt maléfique. Un créateur qui, tour à tour, est poursuivi par sa créature ou la poursuit. Une paire de personnages principaux liés par l’idée d’une fatalité commune qui semble devoir aboutir à une annihilation mutuelle. Une réflexion sur les responsabilités qui vont de pair avec la détention du pouvoir, ici magique, technologique chez Shelley. Et, bien sûr, les aspects spirituels de cette lutte à la résonance religieuse, qui se réfère implicitement aux mythes de création tels que la Genèse biblique. Avec un peu de recul, il m’apparaît que le récit de Le Guin met davantage l’accent sur la gémellité du créateur et de sa créature : de ce fait, on pourrait aussi le rapprocher de L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson. Mais, par son insistance sur la longue errance de Ged, sur les doutes qui le torturent et sur l’enjeu existentiel dont cette errance est porteuse, le roman tend vers des contes philosophiques comme Le Vieil Homme et la mer de Hemingway ou, en plus court, Le K de Buzzati.

Un autre point de comparaison, plus récent, est inévitable pour qui lit A Wizard of Earthsea de nos jours : c’est Harry Potter de J. K. Rowling. J’avais lu les sept tomes de ce cycle un ou deux ans avant de lire Le Guin. En dépit de mon admiration pour l’art du récit de Rowling, j’ai été frappé par l’impression que le roman de Le Guin contenait, en substance, tout Harry Potter en mieux, en plus mûr, en plus fouillé et avec un style nettement supérieur, le tout presque quarante ans plus tôt (A Wizard of Earthsea est paru en 1968, le premier Harry Potter en 1997). C’est être injuste avec Rowling, bien entendu, car Harry Potter adopte une démarche littéraire toute différente, déploie un univers infiniment plus proche du nôtre (paradoxalement plus proche du « miroir tendu aux lecteurs » cher aux écrivains réalistes que du monde secondaire à la Tolkien), et traite abondamment de thèmes que Le Guin n’aborde pas, comme les dérives de la politique et des médias. Mais, pour ce qui concerne le caractère initiatique du parcours du sorcier à l’école, l’affrontement avec des forces du Mal étrangement liées au héros lui-même, et la réflexion sur la mort et la condition humaine, Le Guin surpasse de loin Rowling, laquelle se trouve plus à l’aise dans la critique sociale et le recours aux ficelles narratives très contemporaines du thriller mâtinées d’humour décapant à la Roald Dahl que dans le conte proprement dit, que ce soit dans son fond ou sa forme. Je m’étonne, d’ailleurs, que Rowling n’ait jamais cité Le Guin parmi ses influences, tant les éléments communs entre les deux livres sont nombreux ; mais cela arrive et, pendant les quarante ans qui séparent les deux livres, il y a certainement eu des maillons intermédiaires.

Conclusion

Vous l’aurez compris : je considère A Wizard of Earthsea comme un classique au statut bien mérité. Parmi les choses qui me restent à ajouter, je dois préciser d’abord que ce roman se lit très bien tout seul, puisqu’il forme une histoire close sur elle-même. Il ne faut donc pas hésiter à le lire, même si vous n’avez pas l’intention de lire les autres romans de Terremer (d’ailleurs, je ne les ai pas encore lus).

Ensuite, ayant vu le film d’animation Les Contes de Terremer de Goro Miyazaki bien avant de lire ce livre, je dois dire que le film ne m’a convaincu ni en tant qu’œuvre prise en elle-même, ni en tant qu’adaptation du livre. Sans doute le film puise-t-il dans plusieurs livres du cycle. Mais je vous recommanderai tout de même le livre bien plus que le film, qui est l’un des moins bons produits par les studios Ghibli – pourtant fertiles en chefs-d’œuvre à mes yeux.

A Wizard of Earthsea a un dernier mérite : celui de constituer, à mon avis, une excellente porte d’entrée aussi bien dans le genre de la fantasy pour les gens qui n’en ont jamais lu que dans l’œuvre d’Ursula Le Guin (car il est autrement plus accessible que The Left Hand of Darkness et ne se destine pas spécialement aux amoureux de la mythologie romiane, contrairement à Lavinia). Je déplore donc qu’à l’heure actuelle il soit si compliqué de trouver une traduction du Sorcier de Terremer seul, sans les autres volumes. On devrait pouvoir trouver facilement soit les volumes séparés, soit des intégrales, comme c’est le cas pour nombre d’autres cycles de fantasy classiques. Au passage, ce serait même une bonne idée de réaliser une édition parascolaire du Sorcier de Terremer avec dossier pédagogique et tout le toutim : c’est un livre que son style et son intrigue limpides rendent accessible aux enfants et aux adolescents, et il ne manque qu’un éditeur non méprisant vis-à-vis de la fantasy et désireux de promouvoir l’œuvre d’une grande écrivaine pour les faire découvrir au plus grand nombre. Je souhaite qu’on étudie un jour en classe Ursula Le Guin comme on commence à y étudier actuellement Tolkien.


Angela Carter, « The Bloody Chamber »

4 mars 2019

CarterBloodyChamber

Référence : Angela Carter, The Bloody Chamber, Vertigo, 1995 (première édition : Victor Collancs Ltd., Royaume-Uni, 1979).

The Bloody Chamber, traduit en français sous le titre La Compagnie des loups et autres nouvelles, est un recueil où Angela Carter réécrit des contes célèbres comme Barbe Bleue, La Belle et la Bête, Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou bien sûr Le Petit Chaperon rouge.

Des réécritures de contes ? Le sujet est banal, me direz-vous, et vous aurez raison : de nos jours, on croule sous les réécritures de contes, les suites de contes, les parodies de contes, les univers faisant coexister divers contes, en livres, en BD, en films, en séries, en jeux vidéo, du Disney annuel formaté comme un rapport de comptable jusqu’aux faciles Shrek ou Alad’2 en passant par l’enjoué Garulfo en BD, Hansel et Gretel : la comédie musicale sur scène, et cetera et cetera ad libitum et ad nauseam. Certes. Mais il y a deux excellentes raisons de dépasser cette  sensation d’overdose. La première est que ce recueil date des années 1970, période à laquelle le raz-de-marée réécriveur n’en était pas encore arrivé à ce point de saturation, ce qui fait qu’on ferait un mauvais procès au livre en lui reprochant de surfer sur une vague qui ne s’était pas encore gonflée. La seconde est que ces réécritures-là sont magistrales (et largement reconnues comme telles), ce qui veut dire qu’elles valent le détour de toute façon.

Les réécritures de Carter ne sont résolument pas destinées aux enfants. Elles réactivent les aspects les plus sombres des contes de départ : leur violence, parfois leur cruauté, et leurs liens profonds avec la sexualité, autant de thèmes qui se trouvaient au centre de bien des analyses psychanalytiques dans les années 1970. Comme dans les contes d’origine, les personnages connaissent de nombreux malheurs et la fin est loin d’être toujours heureuse. La première originalité de Carter consiste à jouer constamment avec nos attentes. Elle prend plaisir à distordre les contes d’origine, ce qui suppose de les connaître un minimum pour bien en profiter (mais elle choisit des contes largement connus, comme le montrent les quelques titres que j’ai cités plus haut). On attend tel événement, telle réaction d’un personnage, tel détail, et on les retrouve, mais sous des formes et à des moments inattendus, ou bien on les découvre escamotés au profit de rebondissements tout différents.

C’est le plaisir typique de la réécriture, mais Carter en joue de manière virtuose. Ces métamorphoses constantes, sous nos yeux, de l’intrigue attendue que nous croyons prévoir, ne brisent jamais l’immersion, à mon avis : au contraire, elles entretiennent l’atmosphère onirique de ses récits. Comme dans un rêve, on retrouve des figures et des événements connus de longue date, mais redistribués, parfois gonflés ou rapetissés dans des proportions toutes différentes. Un accessoire (la rose, le rouet, le miroir), un monstre (le loup, qui forme la figure récurrente des trois derniers récits) ou un personnage (la Bête) se voit ainsi retravaillé, dédoublé ou réimaginé sous une autre forme. Mieux : Carter se complaît à faire entrer en collision plusieurs contes, ou bien à enchaîner dans le recueil deux adaptations complètement différentes du même, en un bel exemple de virtuosité, une fois encore.

Aux références entre contes viennent s’ajouter d’autres références, romanesques celles-là, qui orientent la tonalité générale du recueil vers une forme de syncrétisme entre divers univers de personnages de fiction célèbres, avec une préférence marquée pour le fantastique et le gothique : on y voit des références à Dracula ou à Carmilla, par exemple, ainsi qu’à une Alice au pays des merveilles nettement plus sombre que celle de Lewis Carroll. Même si les dernières histoires m’ont laissé sur l’impression d’un univers assez sombre, l’humour, l’optimisme et même la fantaisie n’en sont pas absents pour autant : des références à Figaro viennent ainsi structurer le drôlatique Puss-in-Boots (qui réécrit Le Chat botté). Mais l’ensemble conserve une forte personnalité et une forte cohérence autour d’un petit nombre de thèmes décliné en de multiples nuances. On ne s’oriente jamais vers un bric à brac à la L’Affaire Jane Eyre ou Shrek, ni vers un univers encyclopédique entièrement charpenté par une intertextualité érudite comme ce que fait Alan Moore dans son comic La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

Chaque récit (en général) met en place, par ailleurs, un univers différent. Les lieux et les époques varient, tout comme le degré d’ancrage dans l’Histoire et la géographie réelles. Ainsi les premiers contes, dont The Bloody Chamber, se situent dans un cadre résolument contemporain. D’autres, comme The Lady of the House of Love, se situent dans un passé relativement proche, peu avant la Première Guerre mondiale, et comportent des références géographiques précises. D’autres encore, comme les tout derniers contes du recueil (dont The Company of Wolves et The Werewolf), prennent place dans un Moyen âge nébuleux qui doit plus au roman gothique qu’à une quelconque réalité historique.

J’en viens à ce qui m’a le plus marqué dans ce recueil : son style. Il est inséparable de l’art du récit que déploie Carter, puisque chacun de ses contes forme un véritable bijou d’écriture très imagée, évocatrice à souhait, enveloppante, parfumée, raffinée, où une phrase après l’autre nous emporte dans une récit d’associations d’idées et d’images qui nous fait savamment oublier de nous demander où et quand exactement nous nous trouvons, qui parle au juste et quels sont les enjeux de l’histoire… pour mieux nous le révéler ensuite, par le biais de détails adroitement ajoutés ici et là, porteurs d’informations cruciales, comme autant de clés dorées semées dans une épaisse forêt. En dépit de (ou grâce à) la brièveté parfois extrême de ses textes (les plus courts du recueil ne font pas trois pages), Carter montre une habileté de composition étourdissante dans son agencement des informations et met très bien son style au double service de l’ambiance et du suspense.

Mais en dehors même de la manière dont elle distille ses détails, elle donne à lire des phrases magnifiques, dont la syntaxe rappelle la belle prose académique française et n’hésite pas à lorgner parfois du côté du poème en prose, comme le merveilleux The Erl-King qui n’aurait pas déplu aux préraphaélites. Mais ce tyle ne mobilise pas toujours un vocabulaire bien compliqué. Je ne recommanderais pas tout le recueil à des lecteurs débutants en anglais, mais The Werewolf, par exemple, est remarquablement accessible avec son vocabulaire simple qui ne l’empêche pas de mettre en place des effets complexes.

Ce recueil est une superbe découverte et je pense bien m’intéresser ensuite à ses autres recueils ainsi qu’à ses romans. Si vous appréciez la prose de Mélanie Fazi ou de Clive Barker, si vous avez un faible pour les romans gothiques ou pour les contes sombres sans verser dans le gore, The Bloody Chamber a de grandes chances de vous plaire.


Edith Wharton, « The Age of Innocence »

23 juillet 2018

Wharton-AgeOfInnocence

Référence : Edith Wharton, The Age of Innocence, avec une introduction de Cynthia Griffin Wolff et des notes par Laura Dluzynski Quinn, New York, Penguin classics, 1996. (Première édition : 1920.)

Résumé

Quatrième de couverture de la traduction par Diane de Margerie chez J’ai lu :

«Elle parlait […] sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune-homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait de la robe scintillante. Tout à coup il s’agenouilla et baisa le soulier.»
Dans le New York flamboyant de la fin du XIXe siècle, Newland Archer est un jeune homme bien éduqué de la haute bourgeoisie. Promis à un avenir brillant, il est sur le point d’annoncer ses fiançailles avec la pure May Welland, quand, à l’Opéra, tous les regards se tournent vers une loge… L’apparition de la belle comtesse Olanska, la scandaleuse cousine de May qui a eu l’audace de quitter son mari et dont l’indépendance, en ce temps-là, est considérée comme impardonnable, va bouleverser sa vie. Comment, dans une société qui broie les êtres et sacrifie les amours, peut-on préserver l’innocence ?

Mon avis

Si vous aimez les romans de Jane Austen, avec leur mélange savant d’étude sociale de la bourgeoisie, de portraits psychologiques d’un petit groupe de personnages, d’esprit plus ou moins caustiques et d’humour, le tout relaté avec une plume à la fois limpide et élégante, alors vous devez découvrir aussi Edith Wharton. Plus récente qu’Austen, Edith Wharton (1862-1937) a vécu à New York à la charnière des XIXe et XXe siècle, au temps de ce que les Américains appellent le « Gilded Age », l’Âge doré qui voit l’essor de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie newyorkaise et l’ascension des grands entrepreneurs.

Wharton évoque ce milieu qu’elle a bien connu dans The Age of Innocence, qui est paru en 1920, une cinquantaine d’années après l’époque qu’elle décrit (les années 1870). Son personnage principal, Newland Archer, semble être l’incarnation de cette aristocratie newyorkaise. Impeccablement éduqué, observateur, plein d’esprit, le jeune homme reste cependant un peu hors norme : plus enclin aux arts et aux lettres que la moyenne pour son milieu d’origine, il est avide d’amour et de justice. Ses fiançailles vont lui révéler peu à peu ce que l’aristocratie de New York peut avoir d’étouffant, à contre-courant de tous les clichés sur le rêve américain censé tout rendre possible.

Wharton a un très beau style, une belle prose classique pleine d’élégance qui regorge d’observations psychologiques très fines, et qui semble disséquer tout vifs les types sociaux qu’elle met en scène. Si le mot de « belle prose classique » éveille en vous la peur de l’ennui, détrompez-vous : il y a des traits d’esprit à chaque paragraphe, pas seulement de la part des personnages mais aussi de la part de l’auteure, qui fait ressortir les petits ridicules et les grandes vanités de ce milieu où la façon dont on s’habille et les gens avec qui on se montre comptent plus que la sincérité ou l’aspiration à s’accomplir dans une activité quelconque. La « Famille » est le maître mot de tout, mais la fidélité au clan finit par menacer de broyer les individus et de changer la société en un jeu de masques déshumanisés.

Ce roman pourra plaire au public des séries télévisées historiques britanniques comme Maîtres et valets ou Downton Abbey, en dépit des différences de propos entre ces séries et le roman de Wharton. Ces deux séries évoquent l’aristocratie anglaise à une période un peu plus récente (les années 1910-1920) et ont l’originalité de suivre simultanément deux milieux sociaux, celui de l’aristocratie et celui de la domesticité, avec en revanche un regard souvent plus indulgent sur les aristocrates que celui de Wharton. The Age of Innocence ne s’intéresse hélas pas aux domestiques : si vous cherchez des évocations littéraires de la domesticité anglophone, il faudra vous tourner vers des romans comme Les Vestiges du jour (The Remains of the Day) de Kazuo Ishiguro (qui traite grosso modo de la période 1920-1940) ou vers des témoignages comme Below Stairs de Margaret Powell (qui relate la vie d’une femme de chambre au début du XXe siècle). Du côté des peintres, je vous recommande les tableaux académiques de James Tissot, qui représentent avec un grand sens du détail les milieux bourgeois et aisés du Roayume-Uni de la seconde moitié du XIXe siècle.


André Lichtenberger, « Les Centaures »

12 mars 2018

CentauresLichtenberger

Référence : André Lichtenberger, Les Centaures, Paris, Callidor, collection « L’Âge d’or de la fantasy », 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

Aux centaures la plaine luxuriante, aux faunes la forêt centenaire et aux tritons l’océan infini. Protecteur des Trois Tribus et gardien des animaux, Klévorak, le roi du peuple aux six membres, maintient la paix entre tous, imposant sa loi. Mais celle-ci vient d’être violée, et voilà que les eaux se déversent du ciel crevé et que la race impie des hommes, frères du froid et de la mort, menace l’équilibre de la nature… Pris entre la mer salée, immense et terrible, et les glaives de bronze des Écorchés, les centaures et leurs frères vont devoir faire un choix.

En 1904, André Lichtenberger ouvre une nouvelle page de la littérature de l’imaginaire française. Avec Les Centaures, il devient le précurseur d’un genre encore à naître, endossant le rôle de pionnier d’une fantasy à la fois mythique et poétique.

Superbement illustrée par Victor Prouvé en 1924, cette odyssée d’un âge oublié conte les périples de l’antique race, celle, sublime et terrible, qui ne tarderait pas à s’inscrire dans la légende.

Mon avis

Une redécouverte

Étrange et belle redécouverte que celle de ce roman d’André Lichtenberger, auteur français connu en son temps pour ses travaux sur l’histoire du socialisme et des livres pour la jeunesse comme Mon petit Trott, mais qu’on n’aurait a priori pas imaginé précurseur de Tolkien. Et pourtant, voici un univers qui, aux yeux du lectorat actuel, relève sans doute possible du genre de la fantasy.
À la parution de ce livre en 1904, la France ne connaissait pas de genres aussi bien structurés que maintenant en matière de littératures de l’imaginaire. La première édition fut considérée par la fille de Lichtenberger comme une sorte de poème en prose, une étiquette qu’on aurait bien tort de vouloir oublier aujourd’hui, car le style imagé du roman se souvient indéniablement de la poésie : il pourrait être une transposition en prose des épopées et des églogues de la Grèce et de la Rome antiques. La seconde édition du roman, en 1921, se voit rattachée au « fantastique », genre qui s’est étendu depuis le XIXe siècle pour englober au début du XXe siècle divers romans qu’on classerait de nos jours en fantasy, en science-fiction ou même parmi les romans préhistoriques.
La troisième édition, en 1924, est celle que les éditions Callidor ont prise pour base, avec ses gravures de Victor Prouvé qui semblent issues d’un croisement entre des sculptures de la Renaissance et des images de film d’action. Puis, c’est l’éclipse éditoriale complète, jusqu’au moment où le roman émerge en 2013 de l’autre côté de l’Atlantique, traduit en anglais par l’auteur britannique Brian Stableford et publié chez Black Coat Press, acccompagné par plusieurs nouvelles du même auteur. Au moment où j’écris, on ne trouve encore aucune version numérisée de ce roman : rien sur Gallica, sur l’Internet Archive, sur Wikisource ou sur le projet Gutenberg. La ou les personnes à remercier pour cette redécouverte ont dû mettre la main sur un exemplaire papier qui dormait quelque part dans une bibliothèque, ou sur une mention du roman dans une encyclopédie des littératures de l’imaginaire. Voilà en tout cas un livre dont les éditions successives forment en elles-mêmes une histoire à rebondissements, et on peut remercier tant Black Coat Press que Callidor d’avoir tiré ce livre de l’oubli au profit d’un large public.

Entre Homère, Rosny Aîné et Kipling

Les Centaures se déroule dans une Préhistoire alternative, un âge quaternaire où l’on croise encore quelques mammouths et des ours géants. Mais dans cette autre Préhistoire, la Terre a été peuplée, avant les humains, par plusieurs peuples hybrides intelligents : les centaures, les tritons et les sirènes, les satyres. Pratiquement dépourvus de technologie, ces trois peuples sont en revanche dotés d’une histoire longue et d’une riche culture orale, gardée en mémoire par des équivalents des aèdes grecs antiques. Les différentes espèces vivantes se comprennent entre elles, au moins par empathie. Les espèces animales portent chacune un nom propre (comme Lull le lièvre ou Kahar le cheval, par exemple). Seule espèce animale intelligente dotée de six membres, les Centaures, par leur force et leur bonne organisation, ont acquis le statut d’animaux-rois et ont interdit tout meurtre aux carnivores, cantonnés de force au statut de charognards. Seule une espèce reste en marge de l’ordre du monde : les Écorchés, qui pullulent en dépit de leur faiblesse physique, ne respectent pas la nature qui les entoure et trahissent tous leurs serments. Ces parias, que les autres peuples méprisent et sous-estiment, ce sont les premiers humains.
Voilà donc un univers qui, par son aspect préhistorique, peut faire penser à certains romans des frères J.-H. Rosny, une veine que l’un d’eux, sous le nom de Rosny Aîné, continue à approfondir à peu près à la même époque que Lichtenberger avec, en 1911, La Guerre du feu. Mais l’univers du roman de Lichtenberger, dominé par les animaux plutôt que par les humains, rappelle bien plutôt Rudyard Kipling et son Livre de la Jungle, que Lichtenberger avait lu et qui l’a profondément influencé, que ce soit dans la grandeur épique de son style ou dans ses personnages solennels pétris de force et de mâle dignité comme l’est Klévorak, le chef des centaures. Kipling et Lichtenberger ont cependant des sources antiques communes, à commencer par l’Iliade et l’Odyssée. Bien que l’Odyssée soit plus riche en surnaturel, c’est avant tout l’Iliade qui me vient en tête comme inspiration antique principale, car la société des centaures, dominée par des mâles préoccupés de combats, fait quelquefois penser aux guerriers achéens rivalisant de courage et de fierté.

Une aventure venue du fond des âges…

Un premier aspect du roman qui m’a conquis dès les premiers paragraphes, c’est sa langue travaillée, qu’on pourrait dire à juste titre ciselée tant les personnages ont des allures de sculptures vivantes. Disons-le enfin : avec son vocabulaire luxuriant, ses descriptions à la fois riches et bien proportionnées pour ne pas devenir envahissantes, son art de donner à percevoir aux cinq sens en imagination mais aussi son sens du mouvement, son récit bien rythmé, son souffle épique extraordinaire et la profondeur déjà joliment détaillée et cohérente de son univers, Lichtenberger a des leçons à donner à n’importe quel auteur de fantasy actuel. Il apparaît même original, car peu de livres de fantasy ont mis les centaures au premier plan de leur histoire. Lichtenberger le fait avec une maestria incontestable : il imagine les postures et les gestes routiniers de ces créatures imaginaires comme s’il avait pu les observer de ses yeux, récupère au besoin ici ou là le vocabulaire équestre sans en abuser, donne à découvrir par petites touches les lois de la société centaure, les modes de vie et les mentalités des autres peuples. On a tout de suite l’impression d’une fenêtre ouverte sur une autre époque, un monde possible lointain, exotique et farouche, étrangement familier mais qui regorge de détails surprenants.
Le style de Lichtenberger est un régal. Chaque paragraphe forme comme un tableau vivant aux couleurs intenses, aux mille touches délicates, mû par des lignes de force appliquées à coups de brosse vigoureux. En lisant ce roman, j’avais l’impression de regarder un classique du film d’aventure un peu ancien, avec un écran large et des couleurs en Technicolor. J’ai d’ailleurs tout de suite rêvé à ce que pourrait donner une adaptation en film, mais je crois qu’elle serait moins riche que le roman en matière de perceptions sensorielles. Une fête aquatique au château de Versailles où les statues prendraient vie pour venir parader parmi les visiteurs serait plus proche des sensations que l’on ressent à la lecture des Centaures.
Cette « patine » stylistique  nourrie de références à l’antique donne à l’histoire son allure d’ancienneté. La vivacité de l’univers du roman est renforcée par l’évocation omniprésente des paysages naturels : une nature sauvage qui semble immobile, mais où en réalité des forces plus ou moins invisibles sont à l’œuvre et préparent des évolutions lentes ou brutales. C’est un monde en transition, où certaines espèces vont disparaître au profit d’autres. L’auteur nous donne à voir ou plutôt à sentir ces changements en sous-main, que les centaures eux-mêmes ne comprennent pas toujours, ou ne veulent pas comprendre.
L’ancienneté du roman, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, vient encore redoubler l’exotisme de l’univers en lui ajoutant un vernis de suranné. L’ancrage profond du livre dans la mythologie gréco-romaine rend possible de le rattacher à toute une tradition d’arts académiques, en particulier aux courants parnassien (Les Trophées d’Heredia qui a consacré plusieurs sonnets aux centaures, ou bien les poèmes de Leconte de Lisle, par ailleurs traducteur d’Homère) ou néo-classique en général (les peintures de centaures sur le mode pastoral) ou encore symboliste (les tableaux de Gustave Moreau, par exemple). Le roman peut être lu comme une variation plus élaborée sur le thème de la fin de l’âge d’or, qui aboutit au remplacement des créatures mythologiques par une humanité en proie à la corruption.
Sur le plan des sciences naturelles, on soupçonne au détour de telle ou telle page que Lichtenberger est tributaire de conceptions aujourd’hui dépassées de l’histoire du monde et de l’évolution des espèces (le déclin des trois peuples hybrides est dû en filigrane à une forme d’affaiblissement physique inéluctable ou de décadence). Mais cela ne devient jamais gênant à la lecture. Au contraire : ces puissances qui agissent à l’insu des personnages, hors d’eux et en eux, entretiennent l’aura énigmatique de l’univers du roman et ajoutent au caractère tragique de l’intrigue.
Du côté de l’imaginaire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au dessin animé de Disney Fantasia, qui, quoique plus récent d’une grosse trentaine d’années, mettait en scène des centaures et des divinités gréco-romaines pour accompagner la Symphonie pastorale de Beethoven. Je dois tout de même préciser immédiatement que le roman de Lichtenberger a infiniment mieux vieilli que cette séquence animée très kitsch !
La partie du roman qui a le moins bien supporté le passage du temps n’est autre, finalement, que la brève préface de l’auteur. Après un début aux allures de cosmogonie joliment imagée, l’auteur enfile des considérations sur la fidélité à la race qui ne peuvent que mettre mal à l’aise de nos jours, mais dont on aurait heureusement tort de s’inquiéter dans ce cas précis : Les Centaures ne contient aucun propos ouvertement raciste, sexiste ou colonialiste, ce qui fait qu’il reste on ne peut plus lisible, plus même que certains romans de Jules Verne !

… et une étonnante modernité

Il y a mieux : Les Centaures peut se vanter de mettre en scène plusieurs personnages féminins bien développés, alors que bien d’autres précurseurs de la fantasy, des deux côtés de l’Atlantique, ne pourraient pas en dire autant ! Kadilda la centauresse, fille du chef Klévorak, refuse de s’unir à un centaure comme les autres femelles nubiles de son âge, et elle délaisse la compagnie des siens pour explorer la nature, au point qu’elle va rencontrer un humain. Il n’aurait pas fallu grand-chose de moins pour que Kadilda reste un personnage parfaitement niais et passif : une intrigue amoureuse plus convenue, un caractère plus doux, un esprit d’initiative moins développé… mais voilà, si Kadilda reste quelque peu naïve, elle ne se résume pas à ce trait de caractère et fait preuve de curiosité et d’intelligence, un peu à la façon de la petite sirène dans le dessin animé des studios Disney.
À ce personnage principal féminin, on peut ajouter que chaque peuple comprend des femelles parfois élevées à des dignités importantes, comme Pittina l’ancienne, qui est la mémoire vivante des centaures.
La réflexion du roman sur les rapports entre un peuple intelligent et son environnement naturel est un autre aspect qui frappe par son actualité au début du XXIe siècle. Les centaures, ces animaux-rois qui n’ont pas de technologie mais qui ont imposé leur morale à la nature entière en interdisant le meurtre entre animaux, correspondent à un certain idéal humaniste : nous ne sommes pas si loin du végétarisme et du véganisme. Les satyres, quant à eux, sont purement opportunistes et pas toujours fiables : leur lubricité est peinte crûment, ce qui donne lieu à une scène horrible mais sans complaisance vers le premier tiers du livre. Mais ce sont les humains qui en prennent pour leur grade dans Les Centaures : le portrait qui est fait d’eux est à peu près unilatéralement négatif. Il cheville le roman dans une misanthropie pessimiste qui dément à son dénouement tout caractère de triomphe (et le préserve d’une quelconque exaltation de l’eugénisme).
Sous cet aspect, Les Centaures m’a rappelé l’univers des romans de Thomas Burnett Swann comme la Trilogie du Minotaure, la Trilogie du Latium ou How Are the Mighty Fallen, parus dans les années 1970. Chez Swann aussi, des créatures et des peuples mythologiques pacifiques se trouvent en mauvaise posture face à une humanité conquérante, belliqueuse et moralement condamnable, le tout dans un cadre pastoral et une ambiance qui font penser à une fin de l’âge d’or. Chez Swann, cette fin de l’âge d’or pressent de manière plus générale une disparition des dieux. Mais Swann se réclame du bucolique plutôt que de l’épique et il décrit des aventures individuelles plutôt que des destins collectifs comme le fait Lichtenberger. On pourrait aussi penser au pessimisme du récent L’Homme qui savait la langue des serpents, de l’Estonien Andrus Kivirähk, plus proche de Lichtenberger par son approche de la violence, mais différent par son humour et son ancrage dans une histoire et une géographie précises. Les centaures de Lichtenberger, eux, évoluent dans des paysages encore innommés et qu’aucun détail n’aide à reconnaître à coup sûr (peut-être le Proche-Orient et l’Hellespont, peut-être l’Italie et la Sicile ?).

Un travail d’édition impeccable

Au cas où vous ne l’auriez pas compris : Les Centaures est à mes yeux une excellente redécouverte. Il concilie l’amour du récit d’aventure grandiose avec un soin merveilleux apporté au style, le tout sous-tendu par une réflexion toujours d’actualité sur les relations entre une espèce intelligente et la nature. Avant de vous laisser, je dois souligner la très grande qualité du travail d’édition effectué par Callidor.
Commençons par les bases : l’orthographe et la typographie. À l’heure où trop d’éditeurs misent tout sur des couvertures et des mises en pages affriolantes, mais ne rougissent pas de commercialiser des romans truffés de coquilles voire de fautes de langue (comme Mnémos avec Le Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti) ou des recueils de nouvelles sans table des matières (comme les Moutons électriques avec Le Sentiment du fer de Jean-Philippe Jaworski dans la collection Helios, mais on pourrait multiplier les exemples dans les deux cas), les éditions Callidor, aidées certes en partie par l’existence de plusieurs éditions antérieures, livrent un texte parfait, y compris dans ses différentes annexes.
Des annexes ? Mais oui : pas de texte nu comme c’est trop souvent le cas, nous avons ici droit à une préface de l’éditeur ainsi qu’à la traduction de la postface de Brian Stableford tirée de la réédition américaine de Black Coat Press. Ces deux annexes, où j’ai puisé une bonne partie des informations que je vous ai données au début de cet avis, replacent l’auteur, le roman et l’illustrateur dans leur contexte, et achèvent ainsi de combler une lacune dans l’histoire des débuts de la fantasy en France. C’est un travail important que je ne peux qu’admirer, saluer et encourager.
Outre le texte du roman, les éditions Callidor ont réédité les illustrations réalisées par Victor Prouvé pour la réédition de 1924. À défaut de montrer toujours un sens du détail impeccable (ce qui n’était pas leur but, de toute façon), ces illustrations ont l’avantage de rendre la vigueur des scènes du roman de Lichtenberger et d’expliciter son ancrage dans une tradition iconographique néo-classique.
La mise en page du livre est claire sans devenir vide, la couverture à rabats est solide, le moyen format commode et le papier d’un bon grammage. Le seul défaut de cette édition, si c’en est un, est son poids un peu élevé pour pouvoir la trimballer dans un sac quand on est déjà chargé ! On pourra apprécier diversement les choix graphiques propres à la collection « L’âge d’or de la fantasy » : en ce qui me concerne, je les trouve à la fois sobres et élégants, à la pointe de ce qui se fait en matière de « French touch » éditoriale et rafraîchissantes à côté des couvertures criardes et des illustrations pompier lourdement photoshopées de certaines collections actuelles (Milady et Robert Laffont, je pense à vous…).

Bref, Les Centaures est un classique oublié que les éditions Callidor ont su aider à faire réémerger de l’histoire littéraire française pour le plus grand profit des amoureux de l’imaginaire. Je ne peux donc que vous inviter chaleureusement à vous y plonger : c’est un voyage que vous ne devriez pas regretter !

J’ai d’abord posté ce billet sur le forum Le Coin des lecteurs le 26 février 2018 avant de le reposter ici.


Christoph Ransmayr, « Le Dernier des mondes »

31 janvier 2015

Ransmayr-LeDernierDesMondesRéférence : Christoph Ransmayr, Le Dernier des mondes, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Flammarion/P.O.L., 1989 (titre original : Die Letzte Welt, Nördlingen (R.F.A.), Greno Verlagsgesellschaft, 1988).

Quatrième de couverture

« Christoph Ransmayr est né en 1954 à Wels en Haute-Autriche. Après des études de philosophie à Vienne, il est pendant plusieurs années chroniqueur culturel. Depuis 1982, il se consacre entièrement à la littérature. Il a écrit un premier roman, Les effrois de la glace et des ténèbres (1984).

Le dernier des mondes

Le poète latin Ovide a été condamné à l’exil par l’empereur Auguste, aux confins du monde barbare, sur les bords de la mer Noire : à Tomes, la ville de fer.

Quelques années plus tard, un de ses disciples, Cotta, embarque dans l’espoir de retrouver le poète et son manuscrit des Métamorphoses. Mais à peine arrivé, il entre dans un univers étrange, halluciné. Rêve et réalité, présent et passé se mêlent, changent les rôles, brouillent les pistes. Il semble qu’Ovide, introuvable, soit cependant partout… Cotta piétine. Mais au long de son enquête, au long de sa quête, il croisera Echo, la belle couverte d’écailles, un montreur de films ambulant, un fossoyeur allemand, une fileuse sourde-muette, Pythagore, l’énigmatique serviteur d’Ovide, et beaucoup d’autres : toute une population inquiétante, instable, changeante… Au fil de ces rencontres et de mystère en mystère, il comprendra que tout change, tout se transforme. Et il retrouvera la trace d’Ovide bien loin de là où il l’attendait…

Magnifiquement traduit par Jean-Pierre Lefebvre, Le dernier des mondes, chef-d’œuvre du réalisme magique, connaît un immense succès en Allemagne. Il est en cours de publication dans le monde entier. »

Mon avis

 Le Dernier des mondes est donc paru en 1988. Je l’ai trouvé dans la première édition de sa traduction française de 1989, en grand format, en bibliothèque, mais je précise qu’il en est paru au moins une édition en poche ensuite.

Au premier abord, on pourrait croire à une fiction péplumesque, un de ces romans policiers à l’antique comme il s’en écrit beaucoup, que ce soit à destination des adultes (il y en a pas mal aux éditions 10/18, des livres comme Aristote détective de Margaret Doody) ou de la jeunesse (le très classique L’Affaire Caïus d’Henry Winterfeld en 1953, les tout aussi classiques romans historiques d’Odile Weulersse, ou plus récemment les enquêtes de Titus Flaminius de Jean-François Nahmias ou encore Les Enquêtes d’Antisthène de Martial Caroff, etc.). Le point de départ de l’intrigue semble très antique : Cotta, un ancien admirateur d’Ovide, finit par partir à la recherche du poète disparu dans la ville de son exil, à Tomes, quelque part en Europe de l’Est. Après tout, tout comme Ovide et les Métamorphoses, Cotta a réellement existé, de même que Tomes.

En réalité, on se rend compte très vite que les choses sont plus complexes, car les vêtements, la technologie et même en partie l’état d’esprit des personnages du roman relèvent de la première moitié du XXe siècle européen. Aurions-nous affaire, alors, à une uchronie prolongeant la domination romaine bien après l’Antiquité (là encore, les exemples ne manquent pas, par exemple Reconquérants de Johan Heliot en 2001 ou  Roma Æterna de Robert Silverberg en 2003) ? Non plus, car il n’y a pas de jeu délibéré avec le déroulement réel de l’Histoire, et, à vrai dire, le roman ne met en avant aucune divergence de fond avec l’histoire antique, à cela près que le décor est celui de la société et des techniques du XXe siècle. La transposition au XXe siècle des débuts du principat d’Auguste est en revanche pour l’auteur un moyen de mettre en scène un empire romain dictatorial voire vaguement totalitaire, mais ce dernier n’est évoqué qu’à distance, par les souvenirs de la vie d’Ovide ou de la jeunesse de Cotta. Le commentaire politique ne se joue pas dans un affrontement direct avec les réalités de Rome, mais dans l’évocation d’une capitale qui, quoique aussi fastueuse qu’étouffante, demeure toujours lointaine et sans réel impact sur les événements qui se nouent à Tomes. Car Tomes, comme l’auteur l’indique dès les premières pages du roman, est un lieu coupé du monde. C’est « le trou ».

Un trou qui n’est pas sans intérêt, pourtant, car c’est sur cette ville hors du monde, entre la grisaille perpétuelle et les durs rochers de la montagne, que se concentre l’intrigue. Le Dernier des mondes m’a surpris de ce point de vue, car c’est un livre dont j’ai entendu parler et sur lequel j’ai commencé à rêver plusieurs mois avant de commencer à le lire, et je me suis rendu compte que j’avais plus ou moins imaginé ma propre version de l’histoire, que je concevais comme un voyage vers des contrées encore plus lointaines que Tomes, alors que ce n’est pas du tout ce que fait Ransmayr. Ni roman policier, ni roman d’aventure ou de voyage, Le Dernier des mondes est ce qu’on pourrait qualifier en très gros de roman d’atmosphère. Si vous êtes incapable de braver quelques centaines de pages sans votre dose de bouleversements cosmiques, de combats endiablés ou de révélations ébouriffantes, vous vous ennuierez sans doute, mais, si vous appréciez les romans comme Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq où ce ne sont pas tant les événements que les sensations, les rêveries et le cheminement des pensées du personnage qui créent le suspense, ou encore ces jeux vidéo des années 1990 du type L’Amerzone ou Atlantis où l’on peut se promener pendant des demi-heures entières dans un phare désert ou un cercle de mégalithes sous un ciel d’orage, en quête d’une inscription trahissant un secret ou d’un sanglier qui n’en est pas vraiment un, vous devriez apprécier de suivre Cotta dans sa recherche malaisée d’Ovide et du texte des Métamorphoses, poème qui, dans le roman, a disparu au moment de l’exil du poète, alors qu’il s’annonçait comme son chef-d’œuvre.

Bien que le véritable voyage de Cotta ne soit pas une odyssée au sens géographique du terme, le roman ne manque nullement d’éléments fantastiques. Le fantastique se fait sentir dès l’arrivée dans ce monde à part qu’est Tomes, mais il se révèle un peu plus à chaque chapitre, au fil d’une quête où Cotta découvre peu à peu les habitants de la ville, leur vie, leur passé et leurs secrets, tout en croyant toujours se rapprocher d’Ovide. Le jeu qui se met en place, pour Cotta mais surtout pour les lecteurs, est alors un jeu cultivé dans lequel nous sommes invités à reconnaître ou à soupçonner, ici ou là, l’apparition d’une figure mythologique dont nous savons (ou dont nous gagnons à savoir) qu’elle vient précisément des Métamorphoses d’Ovide. Lycaon, Echo, Narcisse, Cyparissus, Térée, Philomèle et Procné, sont quelques-uns des personnages que Cotta rencontre ou côtoie à Tomes. Mais Ransmayr joue avec habileté sur ce jeu des reprises et des différences : il semble décevoir nos attentes, pour mieux réinventer ces personnages qui ne seront jamais exactement les figures mythologiques fameuses qu’on connaît déjà, mais en garderont toujours certains traits.

Ce jeu cultivé suppose que les lecteurs connaissent déjà, au moins un peu, la mythologie gréco-romaine, voire les Métamorphoses elles-mêmes, au moins dans leurs grandes pages. Par bonheur pour les gens qui n’ont pas cette chance, le roman est complété, en annexe, par un lexique des personnages historiques et mythologiques qui montre côte à côte leur histoire ou leur mythe antique et ce que Ransmayr fait d’eux dans le roman. Personnellement, comme je connaissais déjà bien la mythologie gréco-romaine et Ovide, je ne m’en suis servi qu’à la fin, pour approfondir la lecture à propos des personnages les moins connus (Cotta lui-même, par exemple). Mais ce lexique permet aux lecteurs de procéder chacun à sa façon, en s’y reportant avant, pendant ou après la lecture du roman. J’espère surtout qu’il a été inclus dans les rééditions en poche du livre, car il forme une annexe vraiment utile.

Mais malgré son caractère assez classique de roman réécrivant les mythes, la grande force du Dernier des mondes est de parvenir à réinventer ces personnages et de mettre en place un univers hybride original qui relève bel et bien du réalisme magique, au même titre que les romans d’un Gabriel Garcia Marquez ou d’un Alejo Carpentier. Le résultat est un mélange d’histoire romaine, d’imagerie du XXe siècle, de réécriture mythologique et de réflexion hallucinée sur la condition humaine. De ce dernier point de vue, Ransmayr reprend la réflexion qui était celle d’Ovide lui-même dans les Métamorphoses, qui se fondaient grosso modo sur le pythagorisme pour décrire les changements perpétuels du monde. De là vient le nom du serviteur d’Ovide à Tomes, Pythagore, et de là aussi le cheminement intellectuel de Cotta au fil du roman, nourri par les rencontres avec des personnages eux aussi marqués par des transformations plus ou moins consenties.

Le tout est grandement servi par une écriture d’une maîtrise impressionnante. Ransmayr élabore ici une belle prose capable aussi bien de périodes élégantes et ciselées, encore enrichies par un vocabulaire très riche, que d’énoncés plus ramassés dont le tranchant vient marquer la fin d’un développement, un retournement ou un argument inattendu, ce qui permet au roman de ménager un intérêt dramatique et même un suspense constant. La distance que conserve toujours le narrateur envers Cotta lui permet de nous faire apercevoir, par-dessus son épaule, les rouages implacables et sclérosés de la machine impériale ou les mystères de Tomes, qu’il ne dévoile jamais tout à fait. Le quatrième de couverture vante la traduction de Jean-Pierre Lefebvre, et, même si je ne suis pas capable de la juger par rapport au texte original, j’ai été impressionné par la maîtrise de la langue et de l’ample vocabulaire dont témoigne le texte français, qui semble largement approprié pour rendre la richesse du style de l’auteur.

 Personnellement, j’ai été très sensible à ce travail sur la langue ainsi qu’au réalisme magique qui irrigue tout le livre. J’avoue avoir été un peu moins convaincu par ce que cette esthétique peut avoir de complaisamment fataliste, car les figures du roman, y compris Cotta, ne sont réinventées d’après Ovide que pour mieux se figer dans des poses désespérées. Cette ville de Tomes où tout le monde semble voué à une condition nécessairement miséreuse, douloureuse ou mesquine, à la bordure d’un empire où la dictature semble elle aussi une fatalité, relève d’une esthétisation du pessimisme qui a quelque chose de facile et d’assez convenu, de nos jours comme en 1988.  Malgré ces réserves, l’originalité du livre pour ce qui est du réalisme magique et sa maîtrise formelle, tant dans le style que dans la construction d’une réécriture des mythes, en font une lecture recommandable pour quiconque apprécie ce type d’univers.


Alejo Carpentier, « Le Partage des eaux »

16 novembre 2013

CarpentierLePartageDesEauxRéférence : Alejo Carpentier, Le Partage des eaux, Paris, Gallimard, 1956, rééd. Folio. (Los Pasos Perdidos, 1953.)

Présentation de l’histoire

Le narrateur de ce roman, qui parle à la première personne, vit dans la première moitié du XXe siècle, sans doute quelque part aux États-Unis (le lieu et l’année exacts restent volontairement indéterminés). Il est marié à une actrice, Ruth, mais leur mariage bat de l’aile, noyé dans une routine mécanique ; il entretient une liaison avec une mondaine appelée Mouche. Au début du roman, le narrateur étouffe sous l’artificialité de son univers quotidien. Autrefois musicologue, il est également compositeur, mais son rêve de composer une œuvre réellement novatrice s’est toujours soldé par un échec, et il végète dans des travaux publicitaires. Lorsqu’il reçoit une proposition inattendue de la part d’un conservateur de musée, un financement pour un voyage en Amérique du Sud à la recherche d’exemplaires d’instruments de musique de peuples dits primitifs, il est d’abord dérouté, puis accepte contre toute attente.

Il part, accompagné de Mouche, d’abord avec l’intention de profiter de l’argent pour s’offrir de simples vacances et tromper le collègue qui l’a financé en se contentant d’acheter les premières répliques d’instruments qui lui tomberont sous la main. Mais à mesure que les imprévus et les impondérables s’accumulent et que sa relation avec Mouche se dégrade à son tour, le narrateur est peu à peu envahi par un désir plus profond de voyager. Il décide alors d’entreprendre pour de bon la mission de recherche qui lui a été confiée. Il s’enfonce dans la jungle amazonienne, où il fait la connaissance de plusieurs compagnons et guides de voyage : Yannes, le chercheur d’or grec ; l’Adelantado, le religieux en contact avec ces peuples « sauvages » de la jungle ; et Rosario l’indigène, une femme différente de tout ce qu’il a connu auparavant. Son périple dans la forêt prend l’allure d’une véritable quête initiatique qui lui fait entrevoir la possibilité d’une vie radicalement différente de son univers familier, hors de l’espace et du temps européens. Mais il n’est pas si facile de laisser son ancienne vie derrière soi.

Mon avis

D’Alejo Carpentier, j’avais déjà lu et évoqué ici Le Royaume de ce monde, livre aux fausses allures de roman historique, qui inventait un « réalisme merveilleux » consistant à relater des événements réels (la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue, future Haïti) en les revêtant d’une causalité magique. J’avais été impressionné par la virtuosité de la prose classique de Carpentier, dont la maîtrise ressort à un tel point dans la traduction qu’on croirait le roman bel et bien écrit en français et non en espagnol. Mais la beauté du livre avait quelque chose de glacé et de marmoréen qui m’avait empêché de m’immerger dans l’intrigue et de partager pour de bon les mésaventures du personnage principal ; la prose ciselée avait quelque chose d’un monument aussi froid que la forteresse d’Haïti dont il était question dans le livre, et ses personnages ne m’avaient pas paru pleinement vivants.

J’ai retrouvé dans Le Partage des eaux les mêmes qualités, mais avec des réserves différentes.

L’écriture de Carpentier, pour commencer, impressionne au moins autant dans ce roman que dans Le Royaume de ce monde. Même virtuosité dans l’écriture, mêmes longues phrases sinueuses au riche vocabulaire qui tracent ici en linéaments adroits les réflexions du narrateur, même talent incontestable dans l’évocation des paysages, notamment, qui donnent lieu ici à des passages somptueux, comme la plongée de l’expédition dans la jungle ou l’arrivée dans le lieu secret qui en forme le cœur hors du temps, sans parler des réflexions amenées par les derniers chapitres, dont je ne dévoilerai pas le contenu pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte, et qui donnent beaucoup à réfléchir.

Contrairement au héros du Royaume de ce monde, le narrateur du Partage des eaux est immédiatement vivace et crédible : Carpentier met ses connaissances visiblement nombreuses au service de la construction de ce personnage de musicologue à l’ample culture, musicale mais aussi livresque. Le sentiment d’échec personnel du narrateur, son passé familial, sa vie sentimentale sont brossés par touches progressives au fil des chapitres et bâtissent un personnage d’une grande complexité, avec ses espoirs, ses mesquineries et ses contradictions, assez imparfait pour obliger les lecteurs à un certain recul tout en entretenant leur empathie, condition indispensable pour nous permettre de suivre ce voyageur tout au long de son voyage. De ce point de vue, donc, Le Partage des eaux est un roman plus vivant que le précédent que j’avais lu.

Ce qui m’a posé problème dans ce roman a été avant tout la représentation qu’il donne des peuples à bas niveau technologique qui vivent dans la jungle (pour les lieux du voyage comme pour le lieu de départ, l’auteur s’abstient volontairement de situer son intrigue dans un cadre géographique précis, mais on pense naturellement à l’Amazonie). Il faut certes faire la distinction entre les pensées que Carpentier prête à son personnage et ses propres réflexions : au début du roman, le narrateur nourrit des préjugés naïfs envers le monde qu’il s’apprête à découvrir, et le roman se veut l’histoire de sa découverte de ces peuples et de ces régions autres, une découverte qui le bouleverse. Dans les propos qu’il prête au narrateur, Carpentier pourfend à plusieurs reprises le primitivisme qui voudrait assigner à ces peuples un rang inférieur aux peuples européens ou nord-américains dans une hiérarchisation qu’il rejette. Le problème, c’est que le propos du roman n’est pas sans contradictions sur ce plan-là. Non pas seulement au début mais tout au long du livre, on a souvent l’impression que le narrateur et/ou l’auteur balayent un préjugé d’une main pour mieux en reprendre naïvement un autre quelques pages ou même quelques lignes après. C’est notamment le cas de l’idée, très européenne, selon laquelle ces peuples seraient des peuples « sans Histoire » : le narrateur rejette ouvertement ce préjugé colonialiste, mais ses réflexions un peu plus loin n’ont pas l’air sous-tendues par autre chose.

L’ambivalence du propos du narrateur et du roman lui-même provient d’un parti pris qui s’affirme de plus en plus clairement au fil des chapitres : la recherche d’une forme d’universalité dans un symbolisme emprunté aux grandes œuvres de la culture occidentale, principalement européenne. Ainsi, le narrateur ne peut s’empêcher de considérer les avanies et les revers qu’il subit comme autant d’épreuves sur ce qu’il se représente comme un chemin initiatique par lequel il espère parvenir à une forme de purification, à l’opposé de l’artificialité creuse dont il était prisonnier avant son départ. Le choix de ne jamais situer l’action du roman dans un référentiel géographique précis (on sait que le narrateur se rend en Amérique du Sud, mais les repères géographiques, assez vagues, disparaissent bientôt complètement) a tôt fait de faire basculer l’histoire dans le domaine du symbolisme propre au mythe, ou en tout cas à une vision mythologisante de la réalité. Partout, dans les lieux, les paysages, les rencontres et les événements, le narrateur s’imagine en train de revivre ici l’Odyssée, là la Bible, ailleurs tel autre page empruntée à un monument culturel européen. Plus on avance, plus il devient clair qu’à ses yeux, il ne s’agit pas d’un voyage précisément situé dans le temps et l’espace, mais de la réitération d’une série de péripéties fondatrices ou refondatrices, pratiquement cosmogoniques, qui l’amèneront à la découverte d’une Vérité ou plutôt à la redécouverte d’une sincérité ou d’une innocence perdue dans son rapport au monde.

Or, dans cette vision des choses, les indigènes revêtent le rôle de gardiens secrets de ce trésor spirituel que l’homme européen aurait perdu depuis longtemps. Et le narrateur a beau affirmer qu’ils ne sont pas pour lui des primitifs, ils n’en restent pas moins enfermés dans cette grille plaquée sur tout ce qui lui arrive, et selon laquelle ils n’ont bel et bien pas bougé depuis le Déluge biblique, contrairement aux autres hommes. Seul l’homme européen ressent le poids de l’Histoire et se sent, de ce fait, vieux, coupable, prisonnier de ce que le narrateur rejette bientôt comme une culture aliénante, voire décadente ; les peuples de la jungle, en revanche, ont seuls préservé une jeunesse à l’échelle du monde qui n’est pas séparable d’une innocence tout infantile, visible dans leur façon de penser qui ne comprend rien à la rationalité (façon de penser incarnée par Rosario).

À cette persistance d’une vision paternaliste des peuples indigènes sud-américains, on pourrait ajouter la persistance d’une vision des femmes ingénument patriarcale. Dans le roman de Carpentier, les femmes dites civilisées, c’est-à-dire Ruth et Mouche, sont toutes un peu des Pandore, placées sous le signe de l’artificialité, c’est-à-dire du maquillage, du théâtre, de l’hypocrisie. Ce sont elles, et non les personnages masculins, qui incarnent par excellence le danger de l’enfermement dans les usages de la culture d’origine du narrateur, dans une routine creuse et aliénante dont il comprend qu’il doit se défaire pour retrouver la voie de la création artistique véritable. Ni le Conservateur du Musée, ni Yannes ou les autres personnages masculins, dont certains pourraient pourtant incarner au même point (voire davantage) le pouvoir aliénant de la société que fuit le narrateur, ne font l’objet de passages aussi férocement caricaturants. Rosario, de son côté, touche à l’extrême inverse, avec son côté femme-enfant ou petit animal apeuré ; heureusement, elle gagne en complexité au fil des chapitres.

Au fil de la lecture, je me suis souvent demandé dans quelle mesure Carpentier disposait d’un réel surplomb par rapport aux idées qu’il prête à son personnage principal, et s’il avait réellement prévu de le rendre aussi tête à claques par endroits. S’il est clair que le narrateur du Partage des eaux n’est absolument pas conçu pour être parfait, ni pour porter telles quelles les idées de l’auteur, la lecture d’autres fictions de Carpentier montre que ce penchant pour le symbolisme mythifiant par références érudites interposées n’est pas du tout spécifique au personnage, mais représente une tendance de l’auteur lui-même. À partir de là, on peut lire à un autre niveau ces références multiples égrenées au fil des pages, car il est évident que, puisque nous sommes dans une fiction écrite par un romancier et non dans la vie réelle, chacune de ces références a été ménagée à dessein au moment même de l’élaboration de l’intrigue : il était prévu par l’auteur dès le départ que son personnage passe devant tel rocher et pense à tel monument biblique, ou que tel personnage lui fasse penser à un héros de l’Odyssée. De même, toute la structure du roman, toutes les péripéties du voyage, ont bien sûr été pensés dès le début par l’auteur pour être présentées comme les étapes d’une quête initiatique. Si ce symbolisme général sous-tendant tout le roman était une tendance propre au narrateur, il serait possible pour l’auteur d’en mettre en scène l’échec, au moins momentané, à un moment ou à un autre. Mais (sans dévoiler l’intrigue) à aucun moment cette logique n’est remise en question. Quoi qu’il arrive, le personnage continue à projeter sur les événements de sa vie tout un paysage de grandes références culturelles sous le signe desquelles il s’imagine placé, voire sur les traces desquelles il s’imagine marcher.

Où est le problème avec un tel choix esthétique ? Après tout, il n’est ni nouveau ni méprisable : par moments, on pourrait penser aux romans de Julien Gracq, dont les narrateurs aiment eux aussi à faire surgir, par-dessus les paysages et les personnes, toute une troupe de fantômes célèbres, épopées, contes, livres, films. Tels le soldat du Balcon en forêt qui rencontre dans la forêt une femme vêtue de rouge et croit être tombé sur le Chaperon du conte, ou bien le personnage principal du Roi Cophetua hanté par un tableau du même nom…

Le problème, ici, est que le narrateur est supposé voyager et quitter son univers familier pour découvrir une vie radicalement autre. Et voilà que, tout au long du roman, il ne cesse jamais de ramener les indigènes à tel peuple fabuleux de l’Odyssée, les paysages de jungle à tel passage de la Genèse, etc. etc. etc. Et toutes ces œuvres relèvent des cultures européennes. Autrement dit, le narrateur – et avec lui l’auteur – ne quitte jamais une seconde ses références habituelles européennes, alors même que le roman est supposé montrer le contraire. Certes, on entend aussi parler des cultures indigènes, de la musique, des mythes, mais très peu et toujours pour déboucher sur une comparaison avec la Bible ou une autre référence de ce genre. Si l’on considère tout cela comme l’expression de la vision du monde qu’a le narrateur, j’ai tendance à croire qu’il voyage beaucoup moins en esprit que physiquement, et qu’il est loin de s’ouvrir autant à ce qu’il découvre qu’il ne le prétend, ce qui peut être une façon de justifier le titre original du livre, Los Pasos Perdidos (Les Pas perdus), en plus du sens que la simple lecture du livre en entier peut faire venir en tête. Si l’on considère que ces choix reflètent un parti pris esthétique d’Alejo Carpentier, je reste assez sceptique devant le résultat, qui aboutit à ne jamais penser l’altérité des peuples de la jungle sud-américaine autrement qu’à travers une grille de références lourdement européano- ou occidentalo-centrée.

Certes, on ne peut pas s’affranchir complètement de sa culture ou de ses références d’origine au moment de découvrir d’autres cultures, mais, mis en œuvre à une telle échelle et avec une telle densité, ce réseau de références aboutit à écraser toute altérité sous une vision du monde préexistante, surimposée à toute nouveauté, et qui n’est jamais réellement remise en cause ou affectée par ce qu’elle découvre au cours du voyage. J’aurais bien aimé qu’à un moment donné le narrateur s’aperçoive qu’il ne peut justement pas comprendre réellement les gens qu’il rencontre s’il se contente de les imaginer comme les Lotophages de l’Odyssée ou comme les hommes de telle génération des premières pages de la Bible !

Je suis donc ressorti de ce roman avec un avis en demi-teinte, et avec le sentiment qu’il accusait quelque peu son âge sur le fond malgré ses qualités d’écriture indéniables. Carpentier le publie en 1953, au moment où Claude Lévi-Strauss commence à peine à publier les ouvrages qui le rendront célèbre : son opuscule Race et histoire est paru en 1952, Tristes tropiques ne sera publié qu’en 1955. Malgré une bonne volonté louable, ce roman de Carpentier semble peiner à se détacher d’un état d’esprit très ancré dans la première moitié du siècle, et qui rappelle davantage les écrits anthropologiques d’un Roger Caillois, adversaire intellectuel de Lévi-Strauss et sournois défenseur de la supériorité occidentale, que des publications novatrices qui révolutionnent à la fois l’anthropologie et les relations interculturelles après 1950. Ou plutôt, d’une certaine façon, c’est un peu comme si Lévi-Strauss et Caillois avaient essayé d’écrire un roman ensemble, d’où un résultat quelque peu schizophrène.

En étant perfide, on pourrait aussi remarquer qu’une telle densité de références sent un peu son huile de lampe ou son hypokhâgne, voire la rapprocher de ce qu’écrit Barthes dans ses Mythologies sur le besoin de l’homme bourgeois d’universaliser et de détemporaliser ses valeurs culturelles afin de les faire passer pour naturelles et de s’imaginer en acteur des grandes bouleversements cosmiques prévus de toute éternité. Le pire, c’est qu’on aurait parfois presque l’impression que l’auteur n’a pas voyagé lui-même, alors que Carpentier s’inspire à plusieurs reprises de ses propres voyages, comme il le précise dans une note à la fin du roman. J’ai tendance à regretter qu’il n’ait pas opté pour un récit de voyage plutôt que pour une réécriture si travaillée qui tient tant à supprimer tout lieu ou date précis au profit d’une volonté d’universalisme qui ne me paraît pas atteindre vraiment son but. L’esthétique du roman me semble rester trop prisonnière de la récitation de références culturelles qui plaquent les mythes  du « vieux continent » sur la réalité de l’autre de manière envahissante et étouffante. C’est comme si Carpentier avait été trop imprégné de culture européenne pour pouvoir laisser vraiment place à ce qu’il avait sous les yeux en Amérique du Sud…

Ce que j’ai présenté ne constitue bien sûr qu’une lecture personnelle du roman, qui est loin d’en épuiser toute la complexité. Et en dépit de mes réserves, Le Partage des eaux reste à mon avis une lecture prenante, recommandable rien que pour son style. De plus, malgré l’ambivalence que j’ai montrée dans son projet esthétique, il constitue tout de même un plaidoyer en faveur des cultures autres qu’européennes ou occidentales et une invitation au voyage. Les derniers chapitres, en particulier, qui montrent le chemin intellectuel parcouru par le narrateur, referment l’ensemble sur certaines des meilleures pages du livre.

D’autres choses du même genre ?

Vous pouvez d’abord lire les autres écrits d’Alejo Carpentier, que ce soit Le Royaume de ce monde ou son recueil de nouvelles Guerre du temps, par exemple.

En matière d’histoires de voyages qui seraient plus réussies dans leur description de la confrontation avec l’altérité, je n’ai pour le moment en tête que des récits de voyage comme L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, ou bien des autobiographies comme la BD Persepolis de Marjane Satrapi. Même des nouvelles de science-fiction comme celles de Ray Bradbury dans Chroniques martiennes peuvent parfois faire réfléchir aussi bien à ce genre de sujet.

En matière de films, cette ambivalence esthétique me rappelle un peu la semi-déception qu’a été à mes yeux La Forêt d’émeraude de John Boorman (1985), visuellement magnifique, mais où les indigènes correspondent beaucoup trop bien à tout ce qu’un Européen pourrait en attendre sans avoir jamais voyagé pour ne pas apparaître comme des créations faites d’encre, de papier et de clichés pseudo-anthropologiques. En science-fiction, je ne m’attarderai pas sur Avatar de James Cameron (2010), qui mérite la même critique à la puissance mille, et brasse par ailleurs sans le moindre effort des clichés de science-fiction que le genre a su dépasser depuis longtemps.


Alejo Carpentier, « Le Royaume de ce monde »

11 octobre 2012

Référence : Alejo Carpentier, Le Royaume de ce monde, traduit de l’espagnol (Cuba) par René L.-F. Durand, Paris, Gallimard, 1954, rééd. Folio.  (El Reino de este Mundo, 1949.)

Quatrième de couverture

« Les données historiques qui servent de point de départ à ce roman – la révolte des Noirs de Saint-Domingue, suivie de l’exil des colons à Santiago de Cuba ; le gouvernement du général Leclerc, beau-frère de Napoléon ; le surprenant royaume noir de Henri-Christophe – ne doivent pas nous égarer sur son véritable sens. C’est une chronique par certains côtés ésotérique sur quoi plane l’atmosphère maléfique du Vaudou. Mackandal, le sorcier manchot, envoûte tous les animaux de l’île et les fait périr. Les colons ne tardent pas à subir le même sort. L’envoûtement se mêle à la farce et le ridicule s’achève dans le sang. L’image de la belle Pauline Bonaparte faisant masser son corps admirable par le nègre Soliman se détache sur ce fond d’incendie et de meurtres. »

Mon avis

Je suis tombé sur une référence à ce court roman il y a quelques semaines, en lisant un article sur le genre du réalisme magique dans le numéro zéro de l’actuelle revue de poésie À verse, alors nommée Ricochets, numéro que j’ai lu dans sa version en ligne sur le site de la revue. Dans la mesure où Cent ans de solitude de García Márquez fait partie de mes grands coups de foudre, il m’aurait été difficile de ne pas m’intéresser aux auteurs se revendiquant de ce genre ou de genres voisins !

Il semble qu’il faille distinguer entre le « réalisme magique » de Márquez et un « réalisme merveilleux » de Carpentier, mais je n’ai pas encore pu me renseigner davantage sur le sujet (l’état actuel de l’article « Réalisme merveilleux » sur Wikipédia et l’article d’Irène Gayraud dans Ricochets renvoient pour la définition de ce concept au « prologue du Royaume de ce monde« … mais j’ai le livre sous les yeux, et il n’y a aucun prologue théorique dans la traduction Folio que j’ai lue ! EDIT le 12 : il y a bien un prologue, mais il a été coupé dans la traduction Folio : honte à eux !). Je renonce donc à davantage de généralités et je m’en tiens à des comparaisons avec ce que je connais. On reconnaît dans Le Royaume de ce monde une approche du réel voisine de celle de Cent ans de solitude, avec des caractéristiques communes, dont un brouillage savant de la frontière entre l’événement historique et le surnaturel ou encore le voisinage constant entre un regard naïf (ou en apparence naïf) sur le monde et une réalité politique dure ; mais, dans le même temps, la démarche et le style de Carpentier m’ont paru extrêmement différents de ceux de Márquez.

Tout commence comme un roman historique : Ti Noël est un esclave noir au service du colon Lenormand de Mézy, dans la colonie française de Saint-Domingue, qui va devenir Haïti. Mais très rapidement, l’univers des croyances, celles des esclaves noirs (le vaudou) tout comme celles des colons (le christianisme), se mêle à la narration, qui s’avère vite bien éloignée d’un roman historique de facture classique : à l’issue de la lecture, le lecteur qui aurait tout ignoré de l’histoire de Saint-Domingue en entamant la lecture, par exemple moi, serait bien en peine de citer des dates ou des événements précis (heureusement, Wikipédia s’en charge). Et cela n’empêche en rien d’apprécier le livre, même si la connaissance précise des événements historiques permet, pendant ou après la lecture, de débrouiller le savant écheveau élaboré par Carpentier.

Au départ, le roman me faisait furieusement penser à des univers de fantasy ou de steampunk qui partent d’un contexte historique réel pour élaborer des uchronies et adoptent le postulat que les puissances surnaturelles issues de tel ou tel folklore sont bel et bien réelles et font dérailler le cours de l’Histoire (je pense par exemple à l’univers du jeu de rôle Deadlands où l’histoire de l’Ouest américain est brutalement réorientée par l’intervention des puissances surnaturelles révérées par les Indiens, entre autres, ce qui donne naissance à un Far-West métamorphosé). En fait, le lecteur attentif du Royaume de ce monde se rend rapidement compte que cette dimension surnaturelle ne modifie pas les événements eux-mêmes, mais seulement le type de causalité mobilisé pour les expliquer. Autrement dit, entre la lettre de la narration et la réalité factuelle des événements relatés, il existe un décalage plus ou moins grand savamment entretenu par l’auteur et qui permet plusieurs interprétations possibles de ce qui est raconté. Nous ne sommes pas loin de ce que la critique de notre côté de l’Atlantique appelle le fantastique, mais en un peu différent.

(Exemple avec une petite révélation sur un rebondissement des premiers chapitres.) Ainsi, pendant les premiers chapitres, Ti Noël fréquente un nommé Mackandal qui devient l’un des meneurs d’une révolte d’esclaves. L’arrestation et l’exécution de Mackandal sont décrites en des termes qui affirment qu’il s’échappe et se réincarne en animal, mais qui laissent aussi le lecteur libre de comprendre que l’esclave révolté a tout simplement été exécuté comme prévu. (Fin des révélations.)

Le début du roman m’a ainsi paru dans la pleine lignée de Cent ans de solitude, avec un brouillage constant et complet entre le réel historique et la mobilisation de causalités non rationnelles, notamment d’allusions à des puissances surnaturelles comme les divinités vaudou révérées par les esclaves noirs. De son côté, le style relève d’une belle prose classique, ciselée, servie par une syntaxe virtuose et un vocabulaire riche, recourant à des termes techniques précis pour désigner des realia du XVIIIe siècle (architecture, vêtements, artisanat) mais dans des proportions suffisamment raisonnables pour ne pas rendre la lecture impossible sans dictionnaire. L’écriture de Carpentier est si travaillée, même dans cette traduction française, que j’avais parfois l’impression de me trouver en présence d’un livre d’un grand prosateur francophone comme Claude Simon ou Pierre Michon, en oubliant qu’il s’agissait « seulement » d’une traduction de l’espagnol, traduction que je serais curieux d’être capable de comparer au texte original, mais qui montre à elle seule un impressionnant travail sur la langue.

Au départ passionné, je me suis pourtant refroidi peu à peu au fil de la lecture, avant d’être à nouveau mieux séduit par la fin. Pourquoi ? Pour deux raisons, qui tiennent à la structure du roman et à son style.

La structure du roman fait plusieurs choix intéressants, mais à double tranchant. Le premier est de ne pas avoir vraiment de personnage principal. Certes, on retrouve régulièrement Ti Noël, mais on croise tour à tour plusieurs figures, certaines, comme Pauline Bonaparte ou le roi Henri-Christophe, n’entrant en scène qu’assez tard dans le roman. Le second est de conserver une distance constante envers les personnages mis en scène, que ce soit en interdisant l’accès à leurs pensées ou en laissant poindre une certaine ironie, jamais très explicite, envers eux au moment de décrire lesdites pensées. Ce dernier point est directement lié au style (j’y viens), mais il tient aussi à l’approche, manifestement volontaire, de leur psychologie, qui enferme plusieurs personnages importants du roman dans l’archétype pur et simple plutôt que de tenter de les faire vraiment vivre (c’est particulièrement net pour Pauline et Henri-Christophe). Le résultat, ajouté à la brièveté du livre, fait que le lecteur voit défiler ces personnages sans vraiment pouvoir les approfondir ou s’attacher à eux. Les choses s’expliquent en partie lorsqu’on rapproche le roman de la chronologie de l’histoire de Saint-Domingue : Carpentier couvre une période longue et mouvementée de cette histoire en peu de pages, au point qu’on pourrait par moments se croire dans une chronique. Tout se passe comme si, en plus de convoquer la croyance au surnaturel, Carpentier s’ingéniait à changer les grandes figures de l’histoire locale en images d’Épinal avec lesquelles il travaille ensuite pour élaborer quelque chose qui oscille entre la légende et la parabole intemporelle.

 À cela s’ajoute le style du roman, très travaillé, comme je l’ai dit. Malgré les passions qu’il décrit, malgré les réalités bigarrées et les événements tourmentés qu’il représente, il conserve toujours quelque chose de lisse et de hiératique. Dans son déploiement de maîtrise parfaite, l’écriture de Carpentier a quelque chose d’étonnamment parnassien, et, pour un roman de réalisme merveilleux, la rencontre n’est pas un petit paradoxe. Les généraux, les rois, les forteresses, les foules, même les va-nu-pieds ont l’air sortis d’un sonnet de Heredia, les phrases sont brillantes et glacées comme des rimes de Gautier. Je ne vais pas bouder mon admiration : il y a des morceaux de bravoure superbes, notamment la citadelle d’Henri-Christophe, La Ferrière, sorte d’hallucination architecturale, et les chapitres où Ti Noël se trouve bien malgré lui mêlé à ses projets de grandeur, en une séquence qui ferait presque penser à la ville du Roi et l’Oiseau de Paul Grimault. Mais tout cela garde quelque chose de statuaire, y compris les personnages. Les courts chapitres, les scènes, les événements défilent comme une galerie de tableaux superbes mais étonnamment académiques, éblouissants, mais pas si émouvants, au point que je me demande si c’est leur but principal.

(Attention, ce paragraphe révèle la fin du roman !) Le dénouement du roman apporte une réponse partielle à cette interrogation. La succession des péripéties montre le pauvre Ti Noël libéré d’un esclavage pour mieux tomber dans un autre, puis voyant les générations suivantes pas plus heureuses que la sienne, malgré les révoltes, les révolutions et les massacres pour la liberté. La fin du chapitre, en explicitant le titre, formule quelque chose comme une morale, de sorte que l’ensemble du roman peut être considéré rétrospectivement comme une sorte de parabole sur la condition humaine. Mais une si grande morale avec si peu d’approfondissement psychologique ou de problématisation, n’est-ce pas là un tantinet trop démonstratif ? C’était beau, alors de toute façon ça n’est pas bien grave, mais ça ne m’a séduit qu’à moitié. (Fin des révélations.)

J’ai peut-être eu une lecture en partie biaisée de ce livre, dans la mesure où, malgré sa brièveté, je l’ai lu sur une période comparativement bien longue, un ou deux chapitres à la fois, n’ayant pas le temps pour des séances de lecture plus longues au moment où je l’ai commencé. A posteriori, je pense que c’est plutôt le genre de livre qui gagne à être lu en une fois (ou deux) : peut-être les personnages ont-ils l’air plus vivants lorsqu’on les voit s’animer tout d’une traite. Et puis, j’en attendais peut-être quelque chose de trop proche de ce que j’avais trouvé d’intense, de fantaisiste et d’incroyablement foisonnant dans Cent ans de solitude.

Malgré cette impression en demi-teinte, c’est une lecture que je recommande, parce que ce roman a l’énorme qualité de traiter d’une période historique et d’un coin du monde dont on entend trop peu parler, de faire découvrir les divinités vaudous, et de déployer une prose somptueuse.

Dans le même genre…

Quelques mois après, j’ai lu un autre roman de Carpentier, Le Partage des eaux, dont je parle dans ce billet, si ça vous intéresse.


Jean-Philippe Jaworski, « Gagner la guerre »

19 juillet 2012

La (superbe) couverture du roman dans sa première édition, aux Moutons électriques. Il a été réédité en poche depuis.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 19 juillet 2009 et retouché pour publication ici.

Je viens de terminer Gagner la guerre. Et au risque de passer pour un enthousiaste qui hurle au chef-d’oeuvre à chaque lecture (mon billet sur Le Diapason des mots et des misères de Jérôme Noirez était lui aussi enthousiaste), je dois vous dire que c’est un excellent roman. Ou plutôt, pour parler comme Benvenutto, que ce vélin est fichtrement bien gratté.

Gagner la guerre est un jouissif panier de crabes d’intrigues diplomatiques, qui pourra vous rappeler Rome ou Dune selon les références (question de dentition, bien sûr), le tout avec un assassin professionnel au milieu pour être sûr qu’on a bien droit à toutes les coulisses dégueulasses et pas juste au vernis historiographique. L’univers du vieux royaume, qu’on voit ici bien plus en détail que dans Janua Vera, confirme son orientation première : une fantasy de cape et d’épée qui doit plus aux flamboiements du Capitaine Fracasse, aux aventures de Lagardère et aux romans historiques qu’à la mythologie tolkienienne. Rassurez-vous, l’épopée est là, et pas qu’un peu, mais c’est l’Histoire qu’elle tète avant tout. Il y a quelques elfes et quelques nains, mais discrets, et d’autant plus marquants que leurs apparitions sont rares. La magie, elle, est également au rendez-vous, tout comme dans la première aventure de Benvenuto, d’ailleurs, et elle est plus inquiétante que jamais (du point de vue du dosage entre le merveilleux et le « réalisme », on n’est pas loin de L’Assassin royal).

Mais ce qui donne au livre une bonne partie de son intérêt, c’est son style, ou plutôt sa langue : tout est raconté par Benvenuto, et ce récit à la première personne est le beau prétexte à l’invention d’une langue hybride, qui mêle à un fond de prose classique déjà très bien maîtrisée toute une série de mélanges, qui étendent au maximum le panel des registres de langue et du vocabulaire, des termes techniques de marine ou d’architecture à l’argot façon Jean Valjean, en passant par pas mal de nuances intermédiaires. C’est ambitieux, c’est très soutenu, c’est exigeant (façon polie de prévenir que d’autres gens que moi pourraient trouver ça rasoir), y a plein de mots qu’on comprend pas, mais dans l’ensemble c’est remarquablement réussi, le français est impeccable et le mélange prend très bien.

Ajoutez à cela l’univers, certes relativement classique, mais qui doit tout son panache à son caractère admirablement fouillé : on ne s’étonnera pas de savoir que l’auteur a un jeu de rôle historique à son actif. De la bataille navale aux escarmouches à l’épée en passant par la cohérence de la géographie et de l’histoire ou la description des maladies, sans oublier bien sûr la capacité à planter des décors vivants, à articuler les motivations des personnages et à entrecroiser les fils de multiples complots passablement tordus, tout fait reconnaître la patte d’un meneur de jeu aguerri et d’un concepteur d’univers scrupuleux. Le roman se déroule en bonne partie à Ciudalia, capitale de la République éponyme, mais on voyage aussi en cours de route, et on redemanderait bien d’autres histoires dans les coins qu’on n’a pas encore vus à la fin.

Ce travail impressionnant sur l’univers et le travail sur la langue vont naturellement de pair, car il s’agit avant tout de raconter une histoire, et sans aucun doute le talent littéraire est là : on se régale à admirer les paysages urbains de Ciudalia, les intérieurs de palais et les autres scènes plantées par des descriptions riches et chatoyantes, dont l’écriture contient de vraies morceaux de bravoure. Et le lecteur qui craindrait de s’ennuyer n’y arrivera pas, car le récit est toujours maintenu en tension avec maestria par les multiples coups tordus au milieu desquels évolue Benvenuto : qu’on soit en train de regarder par ses yeux l’atelier d’un artiste, le feuillage d’un chêne ou la cérémonie pesante d’un enterrement officiel, qu’on écoute un politicien se lancer dans un discours digne d’un passage d’histoire grecque ou romaine ou bien un elfe en train de raconter un épisode du passé du vieux royaume ou de vous exposer doctement les obscurs principes de la magie, on est toujours tenu en haleine par le détail mentionné une page avant, le truc qui cloche, et on se demande à quel moment ce malheureux Benvenuto va encore se retrouver à devoir sauver son froc, ce qui ne manque pas d’arriver peu après.

Bref, c’est superbement écrit, mais même si ça ne vous tente pas de lire de beaux morceaux de style rien que pour le plaisir de la langue, rassurez-vous, vous ne risquez pas de décrocher. Ça peut expliquer d’ailleurs pourquoi j’ai enfilé si vite les presque 700 pages de ce pavé, à une vitesse exponentielle…

A plusieurs reprises ce roman m’a fait penser aux Chroniques des crépusculaires, qui était l’une de mes premières découvertes en fantasy française. Les deux livres ont des points communs : le récit à la première personne, l’univers tout en clair-obscur (même si le vieux royaume est bien moins peuplé en créatures fantastiques, du moins pas ici), l’importance des villes, de leurs coupeurs de gorges et de leurs éminences grises…

Ce livre m’a fait l’effet d’une nouvelle découverte (re)fondatrice – mais on mesure en même temps le chemin parcouru depuis les Crépusculaires, et sans aucun doute le niveau a grimpé en flèche. Gagner la guerre met la barre très haut, à un point tel que c’en est presque effrayant. Mais c’est avant tout une lecture incroyable, une épopée politico-crapuleuse qui fait aussi beaucoup penser au Parrain (énormément, en fait ; et puis j’ai mentionné le cynisme et l’humour ? il se passe vraiment des trucs immondes, ce sont tous des salopards, mais on se paye quelques belles poilades, vraiment), une superbe réalisation en soi et un beau coup de fouet pour les auteurs en herbe et le reste du paysage français des littératures de l’imaginaire. Gageons qu’on n’a pas fini de voir les auteurs d’aujourd’hui et de demain renouveler encore le genre, chacun à sa manière.

En attendant, si le pavé vous impressionne et que vous hésitez à plonger dedans, n’hésitez plus : ça en vaut largement la peine !


Jean-Philippe Jaworski, « Janua Vera »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 16 septembre 2007.

Précision : je donnais ici un avis sur la première version du recueil, publiée aux Moutons électriques en 2007. Il y a eu depuis deux rééditions augmentées du recueil, l’une aux Moutons électriques (en 2010 à en croire Wikipédia), l’autre en poche en Folio SF (je ne sais plus si c’était avant ou après la réédition aux Moutons). Il me semble me souvenir que ces deux rééditions ajoutent chacune des textes différents : prenez le temps de comparer avant un achat éventuel !

Quatrième de couverture :

Chaque nuit, Leodegar le Resplendissant se réveille en hurlant dans son palais. Quelle est donc l’angoisse qui étreint le conquérant dans son sommeil ? S’agit-il d’un drame intime, ou bien de l’écho multiple des émotions qui animent le peuple du vieux royaume ? Désenchantement de Suzelle, la petite paysanne, devant la cruauté de la vie ? Panique de maître Calame, le copiste, face aux maléfices qui somnolent dans ses archives? Scrupule d’Ædam, le chevalier, à manquer aux lois de l’honneur ? Hantise de Cecht, le housekarl, confronté aux fantômes de la forêt ? Appréhension de Benvenuto, le maître assassin, d’être un jour l’objet d’un contrat ? Ou peurs primales, peurs fondamentales, telles qu’on les chuchote au Confident, qui gît au plus noir des ténèbres…

À travers sept destins se dessine une géographie du vieux royaume, de ses intrigues, de ses cultes, de ses guerres. Et de ses mystères, dont les clefs se nichent, pour beaucoup, dans les méandres du cœur humain.

(Paru aux Moutons électriques.)

Mon avis :

Janua Vera est un recueil de nouvelles qui se déroule dans le Vieux Royaume, un univers de fantasy. Jusque là, rien de très nouveau. C’est compter sans le talent de l’auteur, Jean-Philippe Jaworski, connu jusqu’à présent comme le créateur de deux jeux de rôle amateurs remarqués (Tiers Âge, adapté de Tolkien, et Te Deum pour un massacre, jeu de rôle historique à l’époque des Guerres de Religion) dont le second a connu récemment une édition « pro ». J’ai d’ailleurs découvert le recueil par le biais d’un site de référence en matière de jeux de rôle, le Guide du Rôliste Galactique, qui a publié une interview de l’auteur.

Jaworski nous propose une fantasy qui, pour une fois, assume résolument sa dimension historique, tant au niveau de la documentation (qui doit beaucoup plus à Duby, Muchembled et Le Goff qu’à World of Warcraft) qu’au niveau de la langue, au style soigné et qui ne recule pas devant les emprunts au vocabulaire technique d’époque.

Autre agréable surprise, une fois n’est pas coutume, la dimension merveilleuse et la magie se font très discrètes, ce qui donne la part belle au mystère et au fantastique. Ici, les elfes et les gobelins ne circulent pas dans les rues, mais se devinent au détour d’un chemin forestier ; la magie ne sert pas à redécorer les plafonds ou à surfer sur des balais, elle est rare et dangereuse, et tient presque toujours de la sorcellerie ; quant à savoir si les dieux existent, bien malin qui saurait le dire.

C’est un parti pris, mais ça fonctionne très bien : une fantasy en sourdine, qui fait la part belle aux croyances et aux superstitions, très proche au fond du Moyen-Âge des historiens, et qui ne manque pas de charme.

Et malgré cela, nous sommes bien dans un autre monde : Leodegar le Resplendissant, roi-dieu de Léomance, aux prises avec ses effrois nocturnes ; Benvenuto l’assassin, s’efforçant de survivre, entre coups malchanceux et haute politique ; AEdan le chevalier, que sa courtoisie perdra peut-être ; Suzelle la villageoise, qui attend (quoi, au juste ?) ; maître Calame le copiste, victime du terrible Syndrôme du Palimpseste… et l’on découvre peu à peu (mais sans carte, eh oui) la Léomance, Chrysophée, l’Ouromagne, Ciudalia, le Bromael…

Le quatrième de couverture parle d’un « esprit des contes de fées à la Peter S. Beagle » et « l’astuce et le sens du récit d’un Alexandre Dumas » : belles références, dont ce recueil aux nouvelles bien ficelées, d’une qualité soutenue et parfois excellente, ne démérite pas. Bon, le seul p’tit truc que je reprocherais, ce sont quelques p’tites scories de style ici ou là, mais très peu comparé à d’autres auteurs pourtant plus confirmés. De quoi attendre avec impatience ses prochaines publications, donc.

Mise à jour : par la suite, j’ai consacré un billet au premier roman de Jaworski, Gagner la guerre, qui a encore davantage marqué le paysage de la fantasy française que Janua Vera dont il confirmait toutes les promesses.