Émile Zola, « Thérèse Raquin »

11 août 2012

Publicité à la parution en feuilleton de Thérèse Raquin en 1877. Source : Wikimedia Commons.

Thérèse Raquin est l’un des premiers romans de Zola. C’est un roman autonome, qui ne fait pas partie de son grand cycle des Rougon-Macquart (que Zola ne commence qu’ensuite). C’est une étude de mœurs sur un adultère et un meurtre, et leurs conséquences.

 L’histoire

Madame Raquin, mercière, vit à Vernon avec son fils, Camille, un enfant maladif qu’elle sauve de justesse de multiples maladies infantiles, et sa nièce, Thérèse, enfant vigoureuse et éveillée, mais plombée par l’atmosphère morbide de la maison. Camille et Thérèse, destinés l’un à l’autre depuis l’enfance, se marient, mais la nuit de noces est chaste, de même que les suivantes.

Thérèse ne dit rien, ne manifeste aucune révolte, mais accumule un profond dégoût envers son mari. Lorsqu’elle rencontre Laurent, un ami de Camille, fort et bon vivant bien que paresseux et peu subtil, elle s’éveille subitement au désir avec une force inattendue. Laurent devient son amant. Petit à petit, Camille devient gênant pour Thérèse et Laurent. Ils décident de se débarrasser de lui discrètement, afin de s’épouser ensuite. Tout se déroule comme prévu… en apparence, car les vrais ennuis ne font que commencer pour les deux criminels.

 Mon avis

C’est la première fois depuis de longues années que je lis un Zola. J’avais eu une période Rougon-Macquart assez enthousiaste au lycée, mais l’eau a beaucoup coulé sous les ponts depuis.

Au départ j’ai eu un peu de mal, parce que tout l’aspect « scientifique » de la démarche naturaliste de Zola me convainc encore moins qu’avant et me lasse assez vite, d’autant qu’une telle approche est très datée. Mais je suis progressivement entré dans le roman et j’ai fini par le dévorer, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’écriture de Zola est limpide. C’est clair, c’est carré, ça progresse efficacement, on sent le roman bien structuré. Le suspense est assez vite mis en place et la tension ne fait que monter pendant tout le livre.

L’autre raison, ce sont tout simplement les qualités littéraires de Zola, indépendantes de sa prétention à une écriture « scientifique ». Les ficelles de l’intrigue ont beau être assez classiques, le style de Zola rend l’ensemble prenant et (très) émouvant. Mieux, Thérèse Raquin n’est pas seulement une étude de mœurs, c’est un excellent roman d’angoisse, qui ne déparerait pas au rayon fantastique/horreur d’une librairie un peu audacieuse. L’ambiance est glauque dès le début et ça ne fait qu’empirer peu à peu, jusqu’au dénouement, ingénieusement conçu et absolument horrible (je ne peux rien en dire, évidemment !).

C’est un mélange explosif entre un réalisme sordide et un fantastique angoissant qui va crescendo pendant tout le roman, et où, finalement, la part de fantastique (du point de vue des personnages) et tout ce qui laisse entrevoir une sorte d’engrenage infernal de la fatalité font beaucoup plus pour l’intérêt du livre que la théorie physiologique supposée être derrière.

Je me suis surpris à penser pendant la lecture à ce qu’aurait donné une adaptation du roman par Caro et Jeunet, ou bien une improbable rencontre entre Zola et Roméro ou un réalisateur de films d’horreur de ce genre (et je peux vous assurer que ce n’est pas moi qui exagère, il y a vraiment de quoi faire penser à ça dans le livre…). On ne sait jamais, peut-être qu’un jour quelqu’un aura l’idée de faire une adaptation un peu ambitieuse du roman (à vrai dire ça a sûrement déjà été fait, mais je ne m’y étais pas encore intéressé). L’illustration d’époque, sur l’affiche ci-dessus, donne une idée de l’aspect fantastique de l’intrigue.

Bref, même si ce roman autonome m’avait paru au départ un cran en dessous des Rougon-Macquart, il gagne en puissance au fur et à mesure et peut constituer une bonne découverte de l’univers de Zola… si on a le cœur bien accroché, parce qu’il me semble que les Rougon-Macquart sont globalement moins atroces (ou alors ma mémoire les édulcore ?).

Pour lire Thérèse Raquin

Le texte du roman, à présent libre de droit, est disponible en ligne, par exemple sur Wikisource. Quitte à acheter une édition papier, choisissez-en une avec une intro, des notes, un dossier, etc. C’est toujours mieux que le texte brut, et cela vous aide beaucoup mieux à comprendre le projet de l’auteur, à resituer le roman dans son temps avec l’accueil de la critique à l’époque (mouvementé), à découvrir les adaptations au cinéma, etc. Pour cette relecture j’ai utilisé une édition avec seulement le texte, et ça manquait un peu de ne rien avoir pour replacer le tout dans son contexte. Cela dit, il y a toujours Wikipédia, mais l’article sur le roman n’est pas encore très étoffé.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 juin 2012.

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[Films] « Colorful » et « Un été avec Coo », de Keiichi Hara

19 juillet 2012

Message sur le forum elbakin.net le 27 novembre 2011.

J’ai vu récemment Colorful, anime japonais de Keiichi Hara. Une âme arrive au ciel et se voit offrir une chance de se réincarner en humain. Elle se retrouve projetée dans le corps d’un jeune garçon, Makoto Kobayashi, qui a fait une tentative de suicide. L’âme doit découvrir, dans un délai limité, quelle faute a commise Makoto et pourquoi il s’est suicidé ; sinon, c’est le retour au néant. L’âme est accompagnée par une sorte d’ange (ou de démon) nommé Pura-pura, et qui a l’apparence d’un petit garçon facétieux. La plongée dans le quotidien de Makoto révèle peu à peu à l’âme le passé et la personnalité de son « hôte », visiblement un garçon à part… mais l’âme, tout juste réincarnée, ne prend pas vraiment sa tâche au sérieux, et fait un peu n’importe quoi avec son « hôte ».

L’anime est adapté d’un roman qui a pour thème le suicide chez les jeunes Japonais. Le sujet est intéressant, et le film, très bien animé, montre un retour à la vie progressif à travers une plongée pas spécialement tendre dans le quotidien d’une famille japonaise. Comme souvent dans les anime, les petits détails du quotidien sont très bien rendus. Seul regret pour ma part : le dénouement, un peu trop ouvertement didactique et moralisateur. Mais dans l’intervalle, l’histoire est bien menée et aborde de front certains des aspects les plus sombres de la jeunesse japonaise.

Dans la foulée, j’ai vu l’anime précédent du même réalisateur, Un été avec Coo : l’histoire d’un jeune garçon qui découvre dans une rivière un kappa pétrifié dans un rocher ; mais le kappa, une fois arrosé d’eau, revit et se réveille. (Un kappa est une créature de la mythologie japonaise vivant dans les rivières ; elle a la forme d’une sorte de tortue humanoïde de petite taille, avec une tête humaine aux cheveux ébouriffés, et dont le crâne porte à son sommet une sorte de coupelle qui doit rester en permanence humide, sinon le kappa perd ses forces.) Le kappa, Coo, est âgé de plus de 200 ans : il a été emmuré lors d’un séisme pendant l’ère Edo, juste après que son père a été massacré par un samouraï. Coo découvre peu à peu le monde contemporain. Au départ, son existence reste secrète, mais les voisins ont peu à peu des doutes, et son existence finit par être révélée aux médias, avec le harcèlement qui s’ensuit. Dans le même temps, Coo cherche à retrouver d’autres kappas, mais sa quête semble devoir rester vaine. Coo fait face à des épreuves très rudes pour accepter la réalité du monde contemporain, surmonter le traumatisme de la mort de son père, et garder confiance en l’avenir.

Si le titre vous évoque un film « mignon » sur le thème « créature surnaturelle façon peluche de l’été », oubliez ça : l’été du titre est tout sauf une suite de moments mignons comme dans Mon voisin Totoro. Sans être aussi pessimiste que Pom Poko de Takahata (qui traite à peu près du même thème, mais avec tout un peuple de créatures surnaturelles, les tanuki), Un été avec Coo mêle des moments de pure comédie très drôles avec des séquences franchement sombres, voire angoissantes, tout en proposant un dénouement relativement similaire à Pom Poko mais en un peu plus optimiste. Dans l’ensemble, j’ai trouvé que le mélange prenait bien – on frôle parfois le pathos, mais sans y tomber. Et Keiichi Hara est vraiment doué pour décrire le quotidien d’une famille : les scènes entre le garçon qui découvre Coo, sa sœur et ses parents sont bien senties, vraisemblables et souvent très drôles. (À noter, quelques détails politiquement incorrects – qu’on imagine difficilement dans le Disney moyen, en tout cas – comme la nudité de Coo ou bien la scène où il se retrouve (brièvement) ivre. Mais ça correspond bien à la figure mythologique du kappa, pour ce que j’en connais, donc ce n’est pas gratuit.)