André Dhôtel, « L’Azur »

10 décembre 2018

Dhotel-Azur

Référence : André Dhôtel, L’Azur, Paris, Gallimard, 1968 (édition consultée : réédition dans la collection « Folio » imprimée en 2003).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Émilien Dombe s’engage comme chef de culture dans une ferme du hameau de Rieux qui domine une vallée livrée aux ronces et aux épines. On y raconte une étrange légende, prétexte aux intrigues où les intérêts se mêlent aux passions amoureuses : une jeune fille inconnue apparaîtrait de temps à autre dans la campagne. Un jour, Émilien rencontre une jeune fille et découvre qu’elle n’est qu’un fantôme. Sa vie s’en trouve entièrement bouleversée… »

Mon avis

Voilà un roman qui m’a dérouté de bout en bout et dont je ne sais toujours pas bien quoi penser, si ce n’est qu’il témoigne d’un art du récit incontestable. Dès les premières pages, j’ai été frappé par la personnalité du personnage principal : Émilien Dombe semble indifférent à tout, désinvolte envers tout le monde y compris envers lui-même, et déterminé à mener une vie banale et sans surprise. Le style des premières pages a lui aussi de quoi surprendre : sec, avare en détails sur les décors ou les personnages, il reflète les pensées d’Émilien. Le résultat ne m’a pas paru très agréable à lire, et j’en ai été d’autant plus surpris que je connaissais jusque là André Dhôtel par ses petits livres les plus connus (je crois) : Le Pays où l’on n’arrive jamais et L’Enfant qui disait n’importe quoi, des histoires qui relèvent davantage du conte poétique fantaisiste et optimiste. Rien ne me préparait à la triste sécheresse de ce début de roman, au point que j’ai failli abandonner après quelques pages.

J’ai pourtant persévéré, curieux de ce roman dont le style ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu. Assez vite apparaît dans l’histoire un élément potentiellement fantastique : les apparitions d’une jeune femme fantôme. Bon, est-ce un roman fantastique, alors ? Peut-être, mais le fantastique y est alors pris comme prétexte pour faire ressortir la vanité, la mesquinerie mais aussi l’étrangeté globale de tous les habitants de Rieux, le village perdu où Émilien s’est retrouvé parachuté. Notre héros s’efforce de s’intégrer dans la communauté locale et d’exercer son métier de chef de culture en entreprenant le défrichage et la mise en culture de terres jusqu’à présent négligées. Sauf que ses bonnes intentions ne lui valent ni considération ni soutien, au contraire. Les gens de Rieux paraissent se complaire dans des machinations et de petits secrets dont Émilien se persuade vite qu’ils ne dissimulent qu’un grand vide, mais ils tiennent à rester dans leur marasme où rien n’avance et ne laissent aucun étranger débloquer la situation. Le jeune homme en fait l’expérience à ses dépens. Le roman avance et Émilien paraît se résoudre à avancer dans sa vie, au mépris du qu’en dira-t-on de Rieux. On semble d’acheminer vers un pur roman réaliste, une étude de mœurs des gens de province que Balzac aurait pu adouber, mais rédigée à la façon d’un Nouveau Roman.

Et pourtant non : d’autres rebondissements surviennent, qui m’ont fait m’interroger sur la part du fantastique. Sans dévoiler toute l’intrigue, disons que le caractère vigoureusement indifférent d’Émilien, sa désinvolture et sa détermination cachent eux aussi quelque chose, qui va se révéler peu à peu. Le dénouement m’a laissé songeur tant il demeure ouvert sur les causes des derniers rebondissements : psychologiques ou surnaturelles ? Apprentissage vain façon L’Éducation sentimentale ou véritable histoire d’une région hantée ? À chacun d’en juger selon son approche du livre.

Ce qui m’a impressionné dans ce livre, c’est la façon dont il tourne constamment autour de choses qui ne sont pas dites (même, voire surtout, quand on a enfin l’impression que quelqu’un va les expliquer). Quant au personnage principal, dont on épouse le point de vue tout au long du roman, il n’est pas entièrement fiable et on se retrouve peu à peu forcés de deviner de plus en plus de choses « par-dessus son épaule ». Tout cela est amené insensiblement, avec une rouerie d’écrivain qui montre une plume aguerrie. De fait, André Dhôtel a énormément publié (plusieurs dizaines de romans et de récits) et cette expérience se sent dans la complexité du récit qu’il tisse, le tout sous une apparence de simplicité désarmante.

Bien que L’Azur se situe en apparence aux antipodes complets des contes que je connaissais déjà, comme L’Enfant qui disait n’importe quoi, on retrouve par moments le goût de l’écrivain pour les mots étranges à travers les plaisirs fugaces d’Émilien qui marque des temps d’arrêt pour savourer tel ou tel nom d’espèce végétale ou animale croisée sur son chemin. De même, il prend souvent de brèves pauses pour regarder le ciel, d’où l’azur du titre. Tout cela devient plus important au fil du livre. Mais son sens et son humeur conservent une savante ambiguïté : engluement dans la morosité d’un trou perdu ou bien libération progressive envers les attentes initiales du début de carrière ? Là encore, une grande part est laissée à votre interprétation personnelle.

Livre déroutant, à ne pas lire si vous n’avez pas le moral, L’Azur vaut néanmoins très largement le détour par son jeu de trompe-l’œil avec les attentes du lecteur et par son ambivalence constante qui donne beaucoup à deviner, à penser et finalement à rêver.