Johan Heliot, « Reconquérants »

2 avril 2018

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Référence : Johan Heliot, Reconquérants, 2e édition, Paris, Mnémos, collection de poche « Hélios », 2018 (première édition : Paris, Mnémos, collection « Icares fantasy », 2001).

Quatrième de couverture de l’éditeur pour la réédition de 2018

Et si des colons romains avaient découvert les Amériques ?

Et si, ayant perdu tout contact avec l’Europe, leurs descendants avaient bâti un nouvel empire appelé Libertas ?

Et si, quinze siècles plus tard, sous les ordres d’un consul ambitieux, le jeune Geron était enrôlé dans les troupes destinées à reconquérir leur terre originelle ?

Entre aventures palpitantes et carnet de voyage, l’auteur nous plonge au coeur d’une expédition de guerre et d’explorations d’un vieux continent métamorphosé. Geron découvrira des innombrables secrets et croisera des hydres géantes, des sylphes des canopées, ainsi que des créatures légendaires peuplant les ruines d’une Rome antédiluvienne.

Johan Heliot est né en 1970 ; son oeuvre est marquée par l’éclectisme des genres et l’inventivité littéraire. Il a publié plus de 35 romans, aussi bien pour adultes que pour les jeunes lecteurs. Avec Reconquérants, Johan Heliot confirme qu’il est le maître de l’uchronie francophone.

Un univers décalé et unique où s’entrechoquent les époques…

Mon avis

Paru initialement en 2001, Reconquérants est le deuxième roman de Johan Heliot après ses débuts remarqués en 2000 dans La Lune seule le sait. Cette réédition dans la collection de poche « Hélios » en 2018 porte la mention « édition définitive révisée par l’auteur ». A l’époque, j’avais été très intrigué par la belle couverture de Julien Delval pour la première édition, dans la regrettée collection « Icares fantasy », où l’on voyait des légionnaires romains dotés d’ailes de toile et de bois prendre position sur un îlot tandis que des dirigeables joufflus s’avançaient à l’horizon. La couverture de la seconde édition souffre à mes yeux de la comparaison avec celle de la première : elle ressemble à un zoom sur un détail d’une image plus grande, moins détaillée, plus grossière de trait et moins lisible (on comprend à peine que le légionnaire a quelque chose dans le dos et il faut avoir commencé à lire le livre pour bien comprendre ce dont il s’agit, un comble).

Je ne suis pas un grand amateur de la collection « Hélios », pas à cause de son principe (rééditer en poche dans une collection commune des romans parus chez plusieurs éditeurs de fantasy indépendants français, c’est une excellente idée) mais à cause de ses reliures rigides et anguleuses peu confortables à tenir en main et à feuilleter, et aussi de ses choix de police de caractère assez… étranges (une police sans Serif pour la lisibilité, mettons, à la rigueur, mais je trouve celle-ci vraiment froide et inhospitalière pour les yeux – oui, c’est très subjectif, je sais). Au moins ce roman-ci n’arbore plus la police différente utilisée pour les premières lignes de chaque chapitre, qui jurait complètement avec la police habituelle et rendait le tout encore plus laid à mes yeux.
Mais passons au livre lui-même, car Heliot n’est pas pour grand-chose dans ces choix éditoriaux.

Un postulat original

Reconquérants relate donc l’histoire de Romains ayant fui Rome au moment des derniers soubresauts de la guerre civile qui marque l’agonie de la République, vers la fin du Ier siècle avant J.-C. Il faut noter que je n’avais pas vraiment lu le quatrième de couverture avant de me lancer dans la lecture : j’avais en tête les couvertures des deux éditions, le titre et l’idée générale qu’il s’agissait d’une uchronie où les Romains avaient conquis l’Amérique. Le tout, ajouté à mon goût habituel pour les univers à l’antique, m’avait disposé très favorablement envers le roman.

Peut-être même un peu trop, et c’est sans doute pour cela que j’ai été finalement déçu, même si le roman possède quelques qualités.

Ma lecture a bien commencé : les premiers chapitres posent le point de divergence de l’uchronie, le départ des Romains, leur découverte d’un nouveau continent et puis l’ellipse vertigineuse de 1500 ans vers l’avenir. On se retrouve dans un supposé Moyen âge uchronique a priori complètement différent : l’inconnu complet, un vrai bonheur. Geron, le personnage principal, est plutôt sympathique, la plume de Heliot alerte et rythmée…

Mes premières déconvenues, assez bénignes, ont été amenées par les choix d’Heliot dans l’élaboration de son univers. Mille cinq cents ans sont censés s’être écoulés, les Romains côtoient les Amérindiens depuis très longtemps désormais : je m’attendais à découvrir une société hybride et exotique mêlant les civilisations latines et les cultures précolombiennes… Or voilà qu’on se retrouve devant une enfilade de termes latins décrivant des institutions, des mentalités et une langue inchangées, exactement comme dans un roman historique qui se déroulerait pendant la République romaine ! Certes, la technologie a évolué, on a droit à des flottes de dirigeables et à des soldats volants à l’aide de machines à vapeur. Certes, Libertas n’est pas Rome, et quelques allusions montrent que ce « nouveau » régime a ses propres buts et ses propres défauts, qui deviennent vite criants. Mais tout cela reste étonnamment maigre à côté de la reconstitution scrupuleuse d’une civilisation encore terriblement semblable à la Rome antique (il y a même des notes de bas de page qui pourraient sortir tout droit d’un manuel d’histoire romaine). Quant aux indigènes, ils semblent se faire opprimer depuis 1500 ans ou pas beaucoup moins, mais rien de particulier n’est arrivé depuis la conquête. De ce point de vue, Libertas est calquée sur les États esclavagistes du Sud des États-Unis aux XVIIIe-XIXe siècles, sauf que l’oppression y était vieille de quelques siècles à peine, et ça bougeait déjà beaucoup plus que ça. Vous l’aurez compris, j’ai eu un gros problème de vraisemblance avec la chronologie interne de cette uchronie, bien trop proche de la vraie Rome antique à mon goût.

Cela ne restait pas très gênant : j’ai poursuivi tranquillement ma lecture. Le récit expose assez vite les travers de Libertas, dont on pressent l’aspect dictatorial et oppressant. L’intrigue suit Geron et ses amis lorsqu’ils se retrouvent engagés dans l’armée de Reconquête sous le commandement de Marcus Salveris, puis embarquent pour le vieux continent. Le récit enchaîne divers clichés de récit initiatique (« vous êtes dans la légion, maintenant ! ») de façon assez convenue et un peu maigre. L’intrigue redevient beaucoup plus imprévisible et originale une fois que l’armée commence à découvrir ce qu’est devenue l’Europe pendant tout ce temps. Avec un paradoxe étonnant : Heliot pose un postulat uchronique déjà très original en lui-même, celui d’une Rome qui aurait pris contact avec les cultures précolombiennes 1500 ans avant Christophe Colomb, mais au lieu de l’exploiter de façon approfondie, ce qui aurait suffi à faire un roman, il n’en pose que quelques grandes lignes assez trapues pour aussitôt abandonner son Amérique alternative au profit d’une exploration de l’Europe médiévale.

À vrai dire, j’étais si intéressé par le point de départ de l’intrigue que j’ai été un peu surpris et déçu de devoir laisser si vite cette Amérique uchronique qu’on commençait à peine à découvrir autour des personnages. Qu’avait donc l’Europe de si intéressant à proposer dans cette uchronie ? C’est sans doute ici le moment le plus intéressant du roman : en quelque scènes, Heliot déjoue entièrement les attentes et met en scène un vieux continent très éloigné de ce à quoi on aurait pu s’attendre. Si vous redoutez de retomber sur un Moyen âge ouest-européen à base de chevaliers en armure, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas du tout ce qui vous attend. Original et imprévisible, l’univers du roman l’est certes par rapport à son début qui laissait attendre une fantasy uchronique très proche du roman historique, avec simplement une touche de steampunk. La suite passe de plus en plus du côté de l’imaginaire décomplexé.

Un problème de style

C’est à peu près à ce point du livre que j’ai commencé à rencontrer quelques problèmes avec le style de Heliot. Quoique très capable de poser une intrigue et de retenir l’attention pour la développer à sa guise, l’auteur ne maîtrise pas tout à fait les registres de langage, ou alors il a des goûts étranges pour ce qui est de les manier. Dans un style général de récit à la 3e personne au passé, très classique dans un roman d’aventure, des descriptions au style général soutenu se voient ponctués de mots et d’expressions beaucoup plus familières, avec même de petites blagues ou des exclamations faisant penser à des récits pour enfants ou à des traits d’esprits d’article de journal. Si ce registre plus relâché est tout à fait à sa place dans la bouche d’un personnage (dans les chapitres où Geron écrit son journal de voyage, par exemple), il semble moins contrôlé et moins le bienvenu dans les narrations à la 3e personne, surtout dans les passages où l’auteur semblait vouloir installer une ambiance plus sérieuse voire inquiétante deux lignes plus haut. Le procédé est récurrent en fin de chapitre : une pensée de Geron est présentée sous la forme d’une exclamation qui casse l’atmosphère dramatique du moment en donnant l’impression que toute l’aventure du jeune homme n’est qu’une plaisante attraction certes un peu mouvementée mais plus drôle qu’autre chose (« J’avalai mon deuxième verre d’infusion tout en me demandant quelles surprises la nuit nous réservait encore ! »). J’ai été assez gêné par ces exclamations, derrière lesquelles j’avais l’impression d’entrevoir l’auteur en train de se taper sur la cuisse en se répétant « Qu’est-ce que je m’amuse ! », alors même que ses personnages se trouvent souvent dans des situations en théorie tout sauf amusantes.

S’ajoutent à cela des titres de chapitres faits parfois de jeux de mots alors même que leur contenu est beaucoup plus sombre (ainsi le début du voyage de Reconquête s’intitule-t-il « La croisière, sa muse… »). Des références plus ou moins subtiles à d’autres auteurs sont insérées ici et là, et je n’ai rien contre, sauf quand elles sont aberrantes au vu du contexte, ce qui est trop souvent le cas. Exemple dès la page 14 au début du chapitre 2 : « C’était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d’Emil Karr » : on reconnaît une réécriture biscornue de l’incipit de Salammbô de Flaubert, bizarrement appliquée ici à une ville romaine… Fallait-il aller jusqu’à soumettre aux contraintes d’un tel calembour le choix de trois noms propres récurrents de l’univers du roman ? Dans un roman entièrement humoristique, pourquoi pas, mais là, ça me paraît un peu trop capillotracté. J’ai croisé aussi, à au moins deux occasions, une reprise telle quelle de l’expression « emmanché d’un long cou », tout droit sortie d’une fable de La Fontaine, dans un contexte qui n’avait rien à voir. Ces références trop visibles et pas toujours très à propos m’ont gêné parce qu’elles créent des ruptures de ton mal contrôlées qui cassent l’ambiance.

Dans le même temps, je suis tombé ici ou là sur un archaïsme (par exemple l’adjectif « emmanché » dont je parlais à l’instant, ou encore le verbe « choir ») dont je me demandais bien ce qu’il venait faire là, puisque le choix d’un tel mot ne semblait pas dicté par un quelconque choix d’écriture pour poser ou entretenir une ambiance ou encore pour attirer l’attention sur quelque chose, mais faisait penser à une franche maladresse.
Quant aux descriptions, elles sont inégalement soignées. Si certains passages ont fait l’objet d’un soin visible, bien des scènes sont posées, déroulées et bouclées comme à la hâte, sans prendre le temps de livrer à l’imagination quelque chose d’un minimum évocateur. C’est comme si l’auteur se dépêchait de finir d’écrire avant d’aller attraper un train. De quoi me demander si le roman a été écrit dans des délais serrés : cela expliquerait des choses.

Le vocabulaire employé n’est pas excessivement restreint, mais il m’a laissé quelque peu sur ma faim, tant je sentais que Heliot avait voulu faire des recherches pour l’enrichir, mais s’était contenté d’un ou deux mots sans tirer pleinement profit de sa documentation. En témoignent les scènes situées à bord des dirigeables de Libertas, où le terme technique « ralingue » revient très souvent, mais étonnamment seul de son espèce, alors qu’utiliser un vocabulaire maritime plus ample (sans tomber dans l’obscurité pour autant) était tout à fait possible. Des tics de style apparaissent aussi de chapitre en chapitre, par exemple l’expression « sevré d’action », qui ne me paraît pas très heureuse et que j’ai retrouvée régulièrement, y compris à des endroits où l’auteur semble vouloir dire l’inverse de ce qu’il veut dire (un personnage « sevré d’action » a normalement eu son content d’action et n’a plus envie de courir ou de combattre, mais l’expression était quelquefois utilisée pour un personnage sur le point de se jeter dans une bataille).

« Je pourrais mettre un personnage féminin fort, par exemple à la fois sexy et puissante… »

Un autre élément m’a fait tiquer. Jusqu’à sa moitié environ, le roman comprend exclusivement des personnages masculins, avec une majorité croissante de militaires pas bien subtils. Je me suis surpris à regretter un peu le manque de personnages féminins. Lorsqu’il en est entré un en scène, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un cliché ambulant : Erin est l’archétype du personnage féminin de roman d’aventure suranné, belle, ultra-sexualisée, rusée et n’hésitant naturellement pas à jouer de ses charmes pour arriver à ses fins… et, tout aussi naturellement, il ne se passe pas cinquante pages avant qu’elle finisse dans les bras du principal personnage masculin. Elle est qualifiée sans surprise de « féline » ou comparée à un chat et, au moment des combats finaux, quand elle frappe un légionnaire, c’est incontournablement à l’entrejambe. C’est cliché au possible, ça essaie d’être féministe de la façon la plus maladroite qui soit au point que ça en redevient plus sexiste que jamais… et on cherchera en vain un deuxième personnage féminin dans tout le livre. J’ai régulièrement soupiré.

De l’uchronie documentée au pulp décomplexé

Plus le roman avance, plus l’aventure prend un aspect « pulp », ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. C’est une direction possible, bien que cela paraisse assez peu cohérent par rapport aux premiers chapitres qui laissaient attendre un univers fortement documenté et des écarts plus délicatement négociés par rapport au monde réel.

Il s’avère que l’univers de Reconquérants est taillé à coups de serpe, ou à coups de gourdin, si vous préférez. De la mosaïque complexe de royaumes du Moyen âge européen réel, soit il ne reste rien dans cette uchronie, soit on n’en saura pas grand-chose : le vieux continent se résume à trois factions en présence et guère plus de peuples, et les quelques personnages mentionnés sont tous des célébrités de cette période de l’Histoire. Tout ça est vraiment tracé à gros traits et n’échappe pas toujours aux clichés. Cela me semble comparable à un film d’aventure de série B sympathique et sans prétention, mais, contrairement aux ambitions du quatrième de couverture, ça ne peut pas prétendre faire de Heliot le « maître de l’uchronie francophone ». Même l’univers du premier tome du Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti (pourtant pas exactement avare en clichés, notamment aussi avec ses personnages féminins, d’ailleurs) peut se targuer d’être plus fouillé.

Quant à l’intrigue, elle subit peu après la moité du roman deux grandes révélations qui la font avancer à grands sauts dignes d’un rodéo d’auteur sauvage désireux de lâcher son lecteur en cours de route. L’explication des étranges visions de Geron laisse entrevoir des enjeux insoupçonnés qui sont avalés en quelques lignes par Geron lui-même avec une facilité déconcertante, mais qui risquent d’interloquer un peu plus le lectorat de Heliot. Et quand, un peu plus tard, sont dévoilés les véritables tenants et aboutissants de la Reconquête et le projet de Marcus Salveris, j’ai pour la deuxième fois eu l’impression que le roman virait à 180 degrés sans que rien n’ait préparé la révélation et sans que rien ne soit fait pour maintenir un semblant de cohérence dans l’univers et l’intrigue.

Comme souvent dans ces cas-là, j’ai commencé à me poser des questions sur l’univers et sur sa cohérence, et à me rendre compte qu’il y a dans sa conception des béances assez frustrantes. Sans parler des réactions de Geron, décidément très doué pour accepter les révélations les plus bouleversantes sans broncher.

Si j’ajoute que la première de ces révélations laisse attendre une intrigue basculant plutôt du côté de la SF tandis que la seconde relève très franchement de la sword & sorcery, on comprendra encore mieux que j’aie été quelque peu déboussolé. Sur le principe, je n’ai rien contre les univers originaux, et j’ai été assez surpris, amusé et intéressé pour continuer ma lecture jusqu’au bout en dépit des problèmes liés au style et aux personnages. Mais j’ai tout de même trouvé que tout ça manquait de maîtrise dans le tissage des fils de l’intrigue, et que l’ensemble donnait un peu trop l’impression de partir dans le grand n’importe quoi.

Et Heliot ne fait rien pour combattre cette impression. Un peu plus loin, l’allusion intertextuelle à un collègue écrivain de fantasy par le biais d’un personnage de marin (dont le nom transpose de façon assez transparente celui d’Ugo Bellagamba) m’a donné l’impression d’une histoire qui se changeait peu à peu en doux délire avec des blagues destinées aux copains, et le tout m’a assez « sorti » de l’univers. J’ai poursuivi ma lecture comme devant un manuel de jeu de rôle sur table à l’univers ouvertement mal ficelé et sans complexe. C’est malheureusement l’impression que donnent les péripéties accumulées à la fin : une surenchère de spectacle où le style de l’auteur ne brille pas par sa maîtrise, et qui n’est pas ennuyeuse, si on a une bonne tolérance aux clichés, ce qui n’est hélas plus mon cas.

Je me suis presque forcé à finir le roman, et, une fois le livre refermé, je me suis dit que j’étais sûrement trop sévère avec lui, peut-être parce que je m’en étais fait ma propre image à partir de la couverture de la première édition depuis toutes ces années et que j’en attendais trop, sans pourtant avoir la moindre idée de ce qu’il pouvait bien raconter. Encore une fois, l’univers contient de bonnes idées, l’intrigue n’est pas avare en surprises et en révélations. Mais tout cela me laisse une impression de brouillon mal maîtrisé, aussi bien dans l’élaboration de l’univers que dans la structuration de l’intrigue et dans l’écriture proprement dite. Des défauts de jeunesse, sans doute, et je ne doute pas que Heliot se soit amélioré depuis en accumulant de l’expérience en tant qu’écrivain. Mais le fait est qu’à mes yeux ce roman a mal vieilli.

Je me demande avec curiosité ce que Heliot a pu y changer depuis la première édition, dix-sept ans après. Je pense qu’il aurait aussi bien pu laisser son texte tel quel, ou bien écrire un autre roman uchronique sur le même principe mais en repartant de zéro, car ce texte-ci souffre de trop de problèmes pour être raccommodé facilement à la correction.

Bref… Si vous aimez l’aventure « pulp » décomplexée, les révélations ahurissantes qui s’enchaînent et les univers taillés à grands traits, vous ne craindrez rien à lire ce roman. Si vous préférez les uchronies plus documentées et plus subtiles, vous risquez d’aller à la rencontre d’une déconvenue. L’essentiel est d’être prévenu ! De mon côté, j’attendrai un peu avant de redonner sa chance à Heliot, et je choisirai de préférence un roman « de sa maturité » plutôt qu’un roman « de jeunesse » comme Reconquérants, en espérant que sa plume a eu le temps de s’améliorer dans l’intervalle. Le plus frustrant pour moi dans cette lecture était d’avoir conscience que le roman contenait toutes sortes d’idées originales ou du moins sympathiques, et qu’il y avait moyen de pondre quelque chose de réussi… mais le mélange n’a pas pris pour moi. Une autre fois, sans doute.

J’ai publié d’abord cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er avril 2018 avant de l’étoffer encore pour publication ici.

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Stéphane Beauverger, « Le Déchronologue »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 15 mai 2011.

Terminé il y a peu, donc je vais pouvoir vous en parler.

Globalement, j’ai bien aimé. Bien, mais pas « à la folie ». Le roman a plusieurs fortes qualités, mais aussi quelques défauts qui l’empêchent (à mes yeux du moins) d’atteindre au rang d’énorme chef-d’oeuvre.

Ce que j’ai aimé :

=> L’univers. Mon aspect préféré, sans hésitation. Beauverger est un constructeur d’univers et ça se voit. On est quelque part entre le roman historique (personnages réels, détails historiques bien vus, et j’ai apprécié que l’auteur aille jusqu’à fournir une petite bibliographie à la fin du livre pour le lecteur curieux d’aller se renseigner sur les pirates), le récit d’aventure endiablé façon Pirates des Caraïbes (mais en plus subtil), un petit côté De Capes et de crocs (Mendoza et Maracaïbo !), et surtout une dérive uchronique progressive très bien gérée. On a même envie d’en savoir encore plus !

=> L’aventure à tout berzingue. C’est pas du cinéma, mais on s’y croirait ! Le souffle de l’aventure est là, et il y a des scènes impressionnantes qu’on aimerait voir sur grand écran…

=> Le style. Pas aussi léché et travaillé qu’un Jaworski ou un Rey (il y a des impropriétés et quelques fautes de conjugaison, et le style n’est pas aussi ciselé qu’il pourrait l’être), mais très honorable tout de même et contribuant bien à l’ambiance.

=> Le mélange des chapitres. C’est une qualité qui a ses revers, mais c’est une innovation très originale. Personnellement, j’avais toujours la tentation de revenir en arrière pour essayer de recoller les morceaux petit à petit (en fait, même en se laissant porter, ça se met en place tout seul), mais j’ai bien aimé ça, je trouve que cela modifie le rapport qu’on a avec le livre, et donne à la lecture une dimension différente, plus active de la part du lecteur, avec un aspect « enquête » intéressant. En plus, ça donne aussi envie de relire le roman dans l’ordre chronologique des chapitres, une fois la première lecture terminée. Je suis sûr que ça permettrait de voir des détails différents.

=> L’atmosphère. La fin tragique de l’histoire est annoncée dès le début, et toute la suite est la chronique d’une catastrophe annoncée. Cela plonge tout l’univers dans une ambiance de tempête en approche qui donne à l’ensemble une jolie patine.

=> Les citations en début de chapitre avec des paroles de chansons. Là aussi cela donne envie d’essayer de lire le roman autrement, en écoutant les musiques correspondant à chaque chapitre : on a quasiment la BO du livre fournie au fur et à mesure des séquences ! D’ailleurs, le blog du Transhumain a rassemblé en mai 2009 des liens vers chacune des chansons et musiques citées dans le livre, si le coeur vous en dit.

=> Les quelques références à des classiques de la littérature. Ovide et Montaigne cités dans un roman de fantasy, ce n’est pas si fréquent, et c’est digne d’être remarqué, d’autant que les références étaient bien placées. Celle à Ovide, en particulier :

[spoiler]au moment de la destruction de Noj Peten.[/spoiler]

=> L’aspect « méta » bien géré : l’histoire explique comment le texte du livre qu’on a entre les mains a été écrit et conservé. J’ai apprécié.

J’ai moyennement aimé :

=> La gestion du suspense. Bizarrement, même si le roman m’a intéressé, je n’ai pas toujours été scotché. Je pense que le mélange des chapitres aurait pu être encore mieux fait du point de vue de la gestion du suspense, parce que j’avais l’impression de ne pas bien voir ce qui pouvait donner envie d’avancer dans la lecture. L’ensemble aurait pu être mieux ficelé à ce niveau-là.

=> Les personnages. Il y a des personnages hauts en couleurs, mais je trouve qu’ils manquaient un peu de profondeur. Peut-être le désordre des chapitres sape-t-il un peu le travail fait sur les personnages, en particulier leur évolution. Mais je suis sans doute assez sévère sur ce plan-là, je pense : les personnages sont tout de même globalement intéressants et pas caricaturaux, même si le roman ne se focalise pas sur les personnages eux-mêmes, et les grandes figures (Villon, Mendoza, Sévère) restent marquantes. J’ai aussi été moyennement convaincu par Henri Villon, qui m’a paru un peu trop lisse et chevaleresque pour un corsaire (même s’il est sévèrement alcoolique).

=> De ne pas en savoir encore plus sur les tenants et les aboutissants des perturbations temporelles. C’est plus un défaut qui va de pair avec les qualités du roman, dans la mesure où l’auteur a pris le parti de nous donner à lire le point de vue de Villon, qui n’a qu’une connaissance limitée des événements. Cela contribue énormément à l’atmosphère particulière du roman, où on sent que des puissances inconnues sont à l’oeuvre en permanence, et c’est très bien… mais en même temps c’est frustrant !

[spoiler]J’aurais bien aimé en savoir plus par exemple sur la civilisation de Noj Peten, le kuhul’ajaw, les Targuis, et la maladie qui frappe les canonniers du Déchronologue.[/spoiler]

Les seuls cas où cela pose problème, c’est lorsque ce brouillard donne l’impression de masquer quelques facilités narratives, comme

[spoiler]le côté un peu omnipotent du Baptiste dont on découvre qu’à la fin il peut en gros voyager dans le temps à volonté. Woah… ça aurait été pas mal de justifier ça un peu mieux.[/spoiler]

J’ai détesté :

=> Les fautes d’orthographe et les impropriétés de langue. Je précise que j’ai lu le roman dans la réédition Folio SF : j’ignore donc d’où proviennent ces fautes, si elles sont dues à l’auteur ou se sont glissées dans le texte à un moment donné. Mais le nombre de fautes d’orthographe est trop élevé, et les éditeurs ont fait un mauvais travail sur ce plan-là. D’autant que ces fautes auraient pu être détectées et éliminées via un simple correcteur orthographique. Même remarque sur les impropriétés de langue : quand je vois la qualité du travail qui peut être mené par de petits éditeurs, je trouve qu’on est en droit d’exiger une qualité au moins équivalente de la part d’éditeurs plus gros comme Folio SF. Il y a des impropriétés de langue dans le texte (notamment quelques erreurs criantes de concordance des temps) qui auraient dû être corrigées, si l’éditeur avait bien fait son travail.

J’en ai marre des livres qui donnent l’impression que l’orthographe ou la correction de la langue est une espèce de petit plus ou de luxe pour lecteurs pointilleux : non, c’est la base du travail de l’éditeur.

(Je précise que j’ai eu le même genre de surprise désagréable avec les Moutons en lisant Gagner la guerre. Etant donné le prix du livre et la qualité recherchée de « l’objet livre », papier, reliure, couverture etc., c’était exaspérant d’y trouver autant de fautes grossières.)

Dans l’ensemble, donc, c’est une fort bonne lecture, que je n’hésiterai pas à recommander autour de moi, même si ce n’est pas une aussi énorme claque que certaines autres parutions récentes en fantasy française. Il y a en tout cas une élévation du niveau chez les auteurs français, et une multiplication d’auteurs faisant des choses originales et intéressantes, qui fait vraiment chaud au coeur.

Ce livre m’a aussi pas mal fait penser à des jeux de rôle comme Pavillon noir, et je me dis que c’est tout à fait le genre d’univers que des rôlistes aimeraient adapter en jeu de rôle. Qui sait, ça viendra peut-être…


Jérôme Noirez, « Leçons du monde fluctuant »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 16 octobre 2008 (à l’origine sur le forum Griffe d’encre).

Résumé :

Charles Lutwidge Dodgson, révérend, photographe amateur et professeur de mathématique à l’université d’Oxford, n’a jamais songé à prendre pour pseudonyme Lewis Carroll. D’ailleurs, il n’a jamais songé à écrire des contes pour enfants. Mais il a rêvé d’Alice, trop sans doute, plus que la société n’est prête à tolérer? Le voilà contraint de s’embarquer pour Novascholastica, une colonie anglaise entre Afrique et Océanie, avec pour seul compagnon d’infortune un « noir pénitent », mage d’état chargé d’une besogne indicible… A Novascholastica, colons, indigènes, bêtes et entités fraternisent par-delà la mort; une situation contre nature à laquelle il serait bon de mettre un terme. Ce qui n’est pas vraiment le problème de Charles qui a ses propres chimères photographiques à poursuivre…

Mon avis :

Terminé ce soir. Une bien belle lecture, mais dans le détail, je ne sais pas bien quoi en penser…

Cet avis contient quelques spoilers sur l’univers ; les spoilers sur l’intrigue les plus importants sont masqués par balise « spoiler ».

Ma principale inquiétude, à savoir le traitement des « penchants » de Dodgson, s’est révélée complètement injustifiée : comme d’habitude, Noirez arrive à traiter avec neutralité et justesse des sujets où il serait très facile de glisser dans le scabreux ou le mauvais goût. Dodgson a des penchants qu’il sait coupables et dans le même temps c’est une sorte d’amoureux romantique doublé d’un admirateur de l’enfance – sans que l’un des trois éléments ne prenne le pas sur les autres. Le résultat est nuancé (autant que dans la réalité de Lewis Carroll, je présume, même si ce n’est pas vraiment le sujet ici) et Dodgson est plutôt un personnage attachant. J’ai été parfois un peu agacé par son air toujours persécuté et dépassé par les événements, mais[spoiler]il prend heureusement plus d’assurance vers la fin[/spoiler].

Jab Renwick a mis plus de temps à me convaincre. Sa biographie est pleine d’idées originales (à commencer par sa naissance) mais il m’a trop rappelé les méchants de Féerie pour les ténèbres. Pourtant, une fois le livre fini, j’avoue : je l’ai aussi trouvé sympathique, même s’il est sadique, cruel et détestable en tout point, plus que les rioteux de Féerie... Là encore, je trouve que le dénouement nuance beaucoup de choses.

J’oublierais presque Kematia, et du coup je me rends compte que son rôle est moins important que ce que j’attendais. C’est dommage, on pouvait attendre bien plus au regard du début de l’intrigue.

L’univers en général me laisse aussi sur une impression de demi-teinte. Avouez : le Lankolong est bien plus intéressant qu’Oxford et New Oxford ! Le monde des vivants ne se définit que par le principe de base de l’Educaume : l’éducation est reine (littéralement), la connaissance est divinisée et, en gros, nous nous trouvons dans une variation sadique sur le système scolaire. Ce qui pourrait donner lieu à des choses originales (et de fait il y a plein de petits détails très bien trouvés, comme les interrogations orales à la place du contrôle de billets dans le train), mais finalement, de la première à la dernière page, l’ensemble reste très monolithique : l’Educaume d’Angleterre est un Etat méchant, très méchant. Et il y a plein de choses qui, à la fin, ne sont pas complètement explicitées,

[spoiler]sur ses motivations, et sur ce qu’essayaient vraiment de faire les « comploteurs » de New Oxford (on sent qu’il sont derrière les gutums, mais ça pourrait être plus clair). [/spoiler]

Je trouve dommage que, si Jab Renwick est finalement très nuancé, les autorités de l’Educaume n’aient pas de meilleure motivation que « on est méchants, très méchants ». D’accord, ils sont persuadés que le salut est dans le savoir etc., mais je reste moyennement convaincu.

Le Lankolong, par contre, est beaucoup plus intéressant, très riche, composite, bourré de trouvailles… ce qui fait regretter que Noirez ne donne pas plus d’aperçus des autres au-delà, qu’il présente comme infiniment nombreux et variés : à voir ce qu’il fait avec celui-là, qu’est-ce que ça aurait donné avec les autres ! Ce qui m’intéresserait bien aussi, ce serait de savoir de quelles cultures il s’est inspiré pour les peuplades de Novascholastica : il y a visiblement des recherches là-derrière, mais ma culture sur le sujet est encore bien trop limitée pour distinguer les références au monde réel et les éléments inventés…

A vue de nez, il me semble que l’avantage et l’inconvénient du livre est que c’est un livre « myope » : le détail est très travaillé, mais la structure d’ensemble est trop floue et incertaine. Si on juge de Leçons du monde fluctuant avec les critères d’un roman de fantasy moyen « à la thriller » (ce qui serait idiot, parce que ce n’est visiblement pas ce que cherche à faire l’auteur, mais bon), on doit pouvoir trouver pas mal de faiblesses de structures au scénario : l’intrigue démarre très lentement, les différents personnages suivis se rencontrent un peu tard dans le livre, et le dénouement arrive trop vite (le tout avec un peu trop d’interventions du hasard, même s’il ne fait pas toujours bien les choses, loin de là).

[spoiler]Le « méchant » principal, le professeur Brewster, n’est pas vraiment présenté comme tel avant son apparition, et inversement les personnages de méchants qu’on connaissait déjà disparaissent (les comploteurs de New Oxford) ou se retournent un peu vite en gentils (Jab Renwick). [/spoiler]

En même temps, cette faiblesse est aussi la principale force du livre : dès qu’on ne lit plus dans la perspective d’une intrigue haletante, et qu’on se laisse prendre à suivre les errances de Kematia et compagnie dans le Lankolong, ou les déboires de Dodgson sur la route de Novascholastica, tout devient vraiment savoureux. L’écriture de Noirez est impressionnante de soin, le vocabulaire est très recherché sans pour autant devenir une gêne à la lecture ; on y retrouve la même « neutralité » que dans Féerie pour les ténèbres, qui devient ici une amorce idéale à toutes sortes de traits d’humour pince-sans-rire assez british. Visiblement Noirez s’amuse à placer ses personnages dans les situations les plus improbables possibles, ce qui installe progressivement un climat bien distinct de celui de Féerie et peut-être finalement moins sombre, où l’absurde prend davantage de place. Beaucoup de scènes sont mémorables, beaucoup de personnages aussi [spoiler]Wilfred Hudson est probablement mon préféré), et on assiste à des échanges de répliques bien frappés (parfois aux deux sens du terme).

Quelque part, ce serait injuste de reprocher au livre d’avoir une structure trop incertaine, puisqu’il s’agit du monde fluctuant, mais je pense que le résultat aurait été encore meilleur si Noirez s’était complètement libéré de la « logique de suspense » qui sous-tendait Féerie pour les ténèbres (et qui marchait très bien). Certains éléments (le Noir qui s’écrie « gutum » en voyant Dodgson, par exemple) donnent à penser que l’auteur va petit à petit dévoiler tous les tenants et aboutissants de l’univers et de l’intrigue, comme c’était le cas dans Féerie…, mais j’ai l’impression que plus on avance, plus on s’éloigne de cette logique-là.

La fin semble confirmer ce changement de logique : [spoiler]pas de grand final en Londres envahie par des morts vengeurs (ce qui aurait été plus prévisible, d’ailleurs), mais une fin ouverte qui laisse chacun retourner à son destin particulier… avec ce désavantage que l’Educaume et ses principes sadiques s’en sortiront, finalement, à peu près intacts ![/spoiler]

Je n’ai pas envie de dire que je préfère Féerie pour les ténèbres aux Leçons…, parce que visiblement les deux livres ne cherchent pas la même chose. Féerie a le triple avantage : il est plus « fini » dans sa structure avec un univers et un scénario construits plus rigoureusement ; il recourt à un univers radicalement original, donc plus marquant, là où Leçons peut apparaître comme une simple variation mystico-fantastique sur une uchronie sombre vaguement steampunk ; et surtout c’étaient les premiers romans de l’auteur, qui ont fait découvrir son univers et sa « patte », tandis que Leçons… ne bénéficie plus de cet effet de surprise. Et puis il y a quand même quelques petites choses, comme le couple petite fille + chien monstrueux, qui rappellent Féerie..., en forcément moins bien puisque Grenotte a l’antériorité  :tongue2:

Mais Féerie… recourait à des ficelles relativement classiques du point de vue de l’intrigue et de l’écriture à suspense, tandis que Leçons… s’affranchit de la sacro-sainte trilogie et paraît rechercher autre chose de plus original. J’y vois plutôt un roman d’atmosphère, qui vaut surtout par sa capacité à nous plonger dans un au-delà très différent des conceptions classiques que l’on s’en fait, et à développer une histoire où la plupart des personnages sont déjà morts. Ce n’est déjà pas rien.

PS : ah oui, j’oubliais les références à Alice et compagnie. Il n’y en a pas trop, et je trouve que ce n’est pas plus mal : ça aurait été un peu trop prévisible. La reconstruction de parallèles assez lointains (Kematia/Alice, par exemple) fonctionne très bien sans en rajouter.

[spoiler]Ce en quoi la toute fin m’a légèrement déçu, mais sur le reste du livre ça marche bien. [/spoiler]

Après, je me demande s’il y a des références à des écrits moins connus de Carroll, en particulier ses ouvrages de logique ou de mathématique, mais comme je ne les connais pas, je n’ai pas pu voir d’éventuelles références…