Stéphane Beauverger, « Le Déchronologue »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 15 mai 2011.

Terminé il y a peu, donc je vais pouvoir vous en parler.

Globalement, j’ai bien aimé. Bien, mais pas « à la folie ». Le roman a plusieurs fortes qualités, mais aussi quelques défauts qui l’empêchent (à mes yeux du moins) d’atteindre au rang d’énorme chef-d’oeuvre.

Ce que j’ai aimé :

=> L’univers. Mon aspect préféré, sans hésitation. Beauverger est un constructeur d’univers et ça se voit. On est quelque part entre le roman historique (personnages réels, détails historiques bien vus, et j’ai apprécié que l’auteur aille jusqu’à fournir une petite bibliographie à la fin du livre pour le lecteur curieux d’aller se renseigner sur les pirates), le récit d’aventure endiablé façon Pirates des Caraïbes (mais en plus subtil), un petit côté De Capes et de crocs (Mendoza et Maracaïbo !), et surtout une dérive uchronique progressive très bien gérée. On a même envie d’en savoir encore plus !

=> L’aventure à tout berzingue. C’est pas du cinéma, mais on s’y croirait ! Le souffle de l’aventure est là, et il y a des scènes impressionnantes qu’on aimerait voir sur grand écran…

=> Le style. Pas aussi léché et travaillé qu’un Jaworski ou un Rey (il y a des impropriétés et quelques fautes de conjugaison, et le style n’est pas aussi ciselé qu’il pourrait l’être), mais très honorable tout de même et contribuant bien à l’ambiance.

=> Le mélange des chapitres. C’est une qualité qui a ses revers, mais c’est une innovation très originale. Personnellement, j’avais toujours la tentation de revenir en arrière pour essayer de recoller les morceaux petit à petit (en fait, même en se laissant porter, ça se met en place tout seul), mais j’ai bien aimé ça, je trouve que cela modifie le rapport qu’on a avec le livre, et donne à la lecture une dimension différente, plus active de la part du lecteur, avec un aspect « enquête » intéressant. En plus, ça donne aussi envie de relire le roman dans l’ordre chronologique des chapitres, une fois la première lecture terminée. Je suis sûr que ça permettrait de voir des détails différents.

=> L’atmosphère. La fin tragique de l’histoire est annoncée dès le début, et toute la suite est la chronique d’une catastrophe annoncée. Cela plonge tout l’univers dans une ambiance de tempête en approche qui donne à l’ensemble une jolie patine.

=> Les citations en début de chapitre avec des paroles de chansons. Là aussi cela donne envie d’essayer de lire le roman autrement, en écoutant les musiques correspondant à chaque chapitre : on a quasiment la BO du livre fournie au fur et à mesure des séquences ! D’ailleurs, le blog du Transhumain a rassemblé en mai 2009 des liens vers chacune des chansons et musiques citées dans le livre, si le coeur vous en dit.

=> Les quelques références à des classiques de la littérature. Ovide et Montaigne cités dans un roman de fantasy, ce n’est pas si fréquent, et c’est digne d’être remarqué, d’autant que les références étaient bien placées. Celle à Ovide, en particulier :

[spoiler]au moment de la destruction de Noj Peten.[/spoiler]

=> L’aspect « méta » bien géré : l’histoire explique comment le texte du livre qu’on a entre les mains a été écrit et conservé. J’ai apprécié.

J’ai moyennement aimé :

=> La gestion du suspense. Bizarrement, même si le roman m’a intéressé, je n’ai pas toujours été scotché. Je pense que le mélange des chapitres aurait pu être encore mieux fait du point de vue de la gestion du suspense, parce que j’avais l’impression de ne pas bien voir ce qui pouvait donner envie d’avancer dans la lecture. L’ensemble aurait pu être mieux ficelé à ce niveau-là.

=> Les personnages. Il y a des personnages hauts en couleurs, mais je trouve qu’ils manquaient un peu de profondeur. Peut-être le désordre des chapitres sape-t-il un peu le travail fait sur les personnages, en particulier leur évolution. Mais je suis sans doute assez sévère sur ce plan-là, je pense : les personnages sont tout de même globalement intéressants et pas caricaturaux, même si le roman ne se focalise pas sur les personnages eux-mêmes, et les grandes figures (Villon, Mendoza, Sévère) restent marquantes. J’ai aussi été moyennement convaincu par Henri Villon, qui m’a paru un peu trop lisse et chevaleresque pour un corsaire (même s’il est sévèrement alcoolique).

=> De ne pas en savoir encore plus sur les tenants et les aboutissants des perturbations temporelles. C’est plus un défaut qui va de pair avec les qualités du roman, dans la mesure où l’auteur a pris le parti de nous donner à lire le point de vue de Villon, qui n’a qu’une connaissance limitée des événements. Cela contribue énormément à l’atmosphère particulière du roman, où on sent que des puissances inconnues sont à l’oeuvre en permanence, et c’est très bien… mais en même temps c’est frustrant !

[spoiler]J’aurais bien aimé en savoir plus par exemple sur la civilisation de Noj Peten, le kuhul’ajaw, les Targuis, et la maladie qui frappe les canonniers du Déchronologue.[/spoiler]

Les seuls cas où cela pose problème, c’est lorsque ce brouillard donne l’impression de masquer quelques facilités narratives, comme

[spoiler]le côté un peu omnipotent du Baptiste dont on découvre qu’à la fin il peut en gros voyager dans le temps à volonté. Woah… ça aurait été pas mal de justifier ça un peu mieux.[/spoiler]

J’ai détesté :

=> Les fautes d’orthographe et les impropriétés de langue. Je précise que j’ai lu le roman dans la réédition Folio SF : j’ignore donc d’où proviennent ces fautes, si elles sont dues à l’auteur ou se sont glissées dans le texte à un moment donné. Mais le nombre de fautes d’orthographe est trop élevé, et les éditeurs ont fait un mauvais travail sur ce plan-là. D’autant que ces fautes auraient pu être détectées et éliminées via un simple correcteur orthographique. Même remarque sur les impropriétés de langue : quand je vois la qualité du travail qui peut être mené par de petits éditeurs, je trouve qu’on est en droit d’exiger une qualité au moins équivalente de la part d’éditeurs plus gros comme Folio SF. Il y a des impropriétés de langue dans le texte (notamment quelques erreurs criantes de concordance des temps) qui auraient dû être corrigées, si l’éditeur avait bien fait son travail.

J’en ai marre des livres qui donnent l’impression que l’orthographe ou la correction de la langue est une espèce de petit plus ou de luxe pour lecteurs pointilleux : non, c’est la base du travail de l’éditeur.

(Je précise que j’ai eu le même genre de surprise désagréable avec les Moutons en lisant Gagner la guerre. Etant donné le prix du livre et la qualité recherchée de « l’objet livre », papier, reliure, couverture etc., c’était exaspérant d’y trouver autant de fautes grossières.)

Dans l’ensemble, donc, c’est une fort bonne lecture, que je n’hésiterai pas à recommander autour de moi, même si ce n’est pas une aussi énorme claque que certaines autres parutions récentes en fantasy française. Il y a en tout cas une élévation du niveau chez les auteurs français, et une multiplication d’auteurs faisant des choses originales et intéressantes, qui fait vraiment chaud au coeur.

Ce livre m’a aussi pas mal fait penser à des jeux de rôle comme Pavillon noir, et je me dis que c’est tout à fait le genre d’univers que des rôlistes aimeraient adapter en jeu de rôle. Qui sait, ça viendra peut-être…

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Jérôme Noirez, « Leçons du monde fluctuant »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 16 octobre 2008 (à l’origine sur le forum Griffe d’encre).

Résumé :

Charles Lutwidge Dodgson, révérend, photographe amateur et professeur de mathématique à l’université d’Oxford, n’a jamais songé à prendre pour pseudonyme Lewis Carroll. D’ailleurs, il n’a jamais songé à écrire des contes pour enfants. Mais il a rêvé d’Alice, trop sans doute, plus que la société n’est prête à tolérer? Le voilà contraint de s’embarquer pour Novascholastica, une colonie anglaise entre Afrique et Océanie, avec pour seul compagnon d’infortune un « noir pénitent », mage d’état chargé d’une besogne indicible… A Novascholastica, colons, indigènes, bêtes et entités fraternisent par-delà la mort; une situation contre nature à laquelle il serait bon de mettre un terme. Ce qui n’est pas vraiment le problème de Charles qui a ses propres chimères photographiques à poursuivre…

Mon avis :

Terminé ce soir. Une bien belle lecture, mais dans le détail, je ne sais pas bien quoi en penser…

Cet avis contient quelques spoilers sur l’univers ; les spoilers sur l’intrigue les plus importants sont masqués par balise « spoiler ».

Ma principale inquiétude, à savoir le traitement des « penchants » de Dodgson, s’est révélée complètement injustifiée : comme d’habitude, Noirez arrive à traiter avec neutralité et justesse des sujets où il serait très facile de glisser dans le scabreux ou le mauvais goût. Dodgson a des penchants qu’il sait coupables et dans le même temps c’est une sorte d’amoureux romantique doublé d’un admirateur de l’enfance – sans que l’un des trois éléments ne prenne le pas sur les autres. Le résultat est nuancé (autant que dans la réalité de Lewis Carroll, je présume, même si ce n’est pas vraiment le sujet ici) et Dodgson est plutôt un personnage attachant. J’ai été parfois un peu agacé par son air toujours persécuté et dépassé par les événements, mais[spoiler]il prend heureusement plus d’assurance vers la fin[/spoiler].

Jab Renwick a mis plus de temps à me convaincre. Sa biographie est pleine d’idées originales (à commencer par sa naissance) mais il m’a trop rappelé les méchants de Féerie pour les ténèbres. Pourtant, une fois le livre fini, j’avoue : je l’ai aussi trouvé sympathique, même s’il est sadique, cruel et détestable en tout point, plus que les rioteux de Féerie... Là encore, je trouve que le dénouement nuance beaucoup de choses.

J’oublierais presque Kematia, et du coup je me rends compte que son rôle est moins important que ce que j’attendais. C’est dommage, on pouvait attendre bien plus au regard du début de l’intrigue.

L’univers en général me laisse aussi sur une impression de demi-teinte. Avouez : le Lankolong est bien plus intéressant qu’Oxford et New Oxford ! Le monde des vivants ne se définit que par le principe de base de l’Educaume : l’éducation est reine (littéralement), la connaissance est divinisée et, en gros, nous nous trouvons dans une variation sadique sur le système scolaire. Ce qui pourrait donner lieu à des choses originales (et de fait il y a plein de petits détails très bien trouvés, comme les interrogations orales à la place du contrôle de billets dans le train), mais finalement, de la première à la dernière page, l’ensemble reste très monolithique : l’Educaume d’Angleterre est un Etat méchant, très méchant. Et il y a plein de choses qui, à la fin, ne sont pas complètement explicitées,

[spoiler]sur ses motivations, et sur ce qu’essayaient vraiment de faire les « comploteurs » de New Oxford (on sent qu’il sont derrière les gutums, mais ça pourrait être plus clair). [/spoiler]

Je trouve dommage que, si Jab Renwick est finalement très nuancé, les autorités de l’Educaume n’aient pas de meilleure motivation que « on est méchants, très méchants ». D’accord, ils sont persuadés que le salut est dans le savoir etc., mais je reste moyennement convaincu.

Le Lankolong, par contre, est beaucoup plus intéressant, très riche, composite, bourré de trouvailles… ce qui fait regretter que Noirez ne donne pas plus d’aperçus des autres au-delà, qu’il présente comme infiniment nombreux et variés : à voir ce qu’il fait avec celui-là, qu’est-ce que ça aurait donné avec les autres ! Ce qui m’intéresserait bien aussi, ce serait de savoir de quelles cultures il s’est inspiré pour les peuplades de Novascholastica : il y a visiblement des recherches là-derrière, mais ma culture sur le sujet est encore bien trop limitée pour distinguer les références au monde réel et les éléments inventés…

A vue de nez, il me semble que l’avantage et l’inconvénient du livre est que c’est un livre « myope » : le détail est très travaillé, mais la structure d’ensemble est trop floue et incertaine. Si on juge de Leçons du monde fluctuant avec les critères d’un roman de fantasy moyen « à la thriller » (ce qui serait idiot, parce que ce n’est visiblement pas ce que cherche à faire l’auteur, mais bon), on doit pouvoir trouver pas mal de faiblesses de structures au scénario : l’intrigue démarre très lentement, les différents personnages suivis se rencontrent un peu tard dans le livre, et le dénouement arrive trop vite (le tout avec un peu trop d’interventions du hasard, même s’il ne fait pas toujours bien les choses, loin de là).

[spoiler]Le « méchant » principal, le professeur Brewster, n’est pas vraiment présenté comme tel avant son apparition, et inversement les personnages de méchants qu’on connaissait déjà disparaissent (les comploteurs de New Oxford) ou se retournent un peu vite en gentils (Jab Renwick). [/spoiler]

En même temps, cette faiblesse est aussi la principale force du livre : dès qu’on ne lit plus dans la perspective d’une intrigue haletante, et qu’on se laisse prendre à suivre les errances de Kematia et compagnie dans le Lankolong, ou les déboires de Dodgson sur la route de Novascholastica, tout devient vraiment savoureux. L’écriture de Noirez est impressionnante de soin, le vocabulaire est très recherché sans pour autant devenir une gêne à la lecture ; on y retrouve la même « neutralité » que dans Féerie pour les ténèbres, qui devient ici une amorce idéale à toutes sortes de traits d’humour pince-sans-rire assez british. Visiblement Noirez s’amuse à placer ses personnages dans les situations les plus improbables possibles, ce qui installe progressivement un climat bien distinct de celui de Féerie et peut-être finalement moins sombre, où l’absurde prend davantage de place. Beaucoup de scènes sont mémorables, beaucoup de personnages aussi [spoiler]Wilfred Hudson est probablement mon préféré), et on assiste à des échanges de répliques bien frappés (parfois aux deux sens du terme).

Quelque part, ce serait injuste de reprocher au livre d’avoir une structure trop incertaine, puisqu’il s’agit du monde fluctuant, mais je pense que le résultat aurait été encore meilleur si Noirez s’était complètement libéré de la « logique de suspense » qui sous-tendait Féerie pour les ténèbres (et qui marchait très bien). Certains éléments (le Noir qui s’écrie « gutum » en voyant Dodgson, par exemple) donnent à penser que l’auteur va petit à petit dévoiler tous les tenants et aboutissants de l’univers et de l’intrigue, comme c’était le cas dans Féerie…, mais j’ai l’impression que plus on avance, plus on s’éloigne de cette logique-là.

La fin semble confirmer ce changement de logique : [spoiler]pas de grand final en Londres envahie par des morts vengeurs (ce qui aurait été plus prévisible, d’ailleurs), mais une fin ouverte qui laisse chacun retourner à son destin particulier… avec ce désavantage que l’Educaume et ses principes sadiques s’en sortiront, finalement, à peu près intacts ![/spoiler]

Je n’ai pas envie de dire que je préfère Féerie pour les ténèbres aux Leçons…, parce que visiblement les deux livres ne cherchent pas la même chose. Féerie a le triple avantage : il est plus « fini » dans sa structure avec un univers et un scénario construits plus rigoureusement ; il recourt à un univers radicalement original, donc plus marquant, là où Leçons peut apparaître comme une simple variation mystico-fantastique sur une uchronie sombre vaguement steampunk ; et surtout c’étaient les premiers romans de l’auteur, qui ont fait découvrir son univers et sa « patte », tandis que Leçons… ne bénéficie plus de cet effet de surprise. Et puis il y a quand même quelques petites choses, comme le couple petite fille + chien monstrueux, qui rappellent Féerie..., en forcément moins bien puisque Grenotte a l’antériorité  :tongue2:

Mais Féerie… recourait à des ficelles relativement classiques du point de vue de l’intrigue et de l’écriture à suspense, tandis que Leçons… s’affranchit de la sacro-sainte trilogie et paraît rechercher autre chose de plus original. J’y vois plutôt un roman d’atmosphère, qui vaut surtout par sa capacité à nous plonger dans un au-delà très différent des conceptions classiques que l’on s’en fait, et à développer une histoire où la plupart des personnages sont déjà morts. Ce n’est déjà pas rien.

PS : ah oui, j’oubliais les références à Alice et compagnie. Il n’y en a pas trop, et je trouve que ce n’est pas plus mal : ça aurait été un peu trop prévisible. La reconstruction de parallèles assez lointains (Kematia/Alice, par exemple) fonctionne très bien sans en rajouter.

[spoiler]Ce en quoi la toute fin m’a légèrement déçu, mais sur le reste du livre ça marche bien. [/spoiler]

Après, je me demande s’il y a des références à des écrits moins connus de Carroll, en particulier ses ouvrages de logique ou de mathématique, mais comme je ne les connais pas, je n’ai pas pu voir d’éventuelles références…