Ken Liu, « L’Homme qui mit fin à l’Histoire »

26 février 2018

LiuHommeQuiMitFin

Référence : Ken Liu, L’Homme qui mit fin à l’Histoire, Le Bélial’, collection « Une heure-lumière », 2016 (The Man Who Ended History : A Documentary, 2011).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

« Ken Liu est un génie. » Elizabeth Bear

Ken Liu est né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de onze ans. Titulaire d’un doctorat en droit (université de Harvard), programmeur, traducteur du chinois, il dynamite les littératures de genre américaines depuis une dizaine d’années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy Award. En France, son recueil La Ménagerie de papier (Le Bélial’, 2015) est lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016. »

Mon avis

Cette novella de SF est une nouvelle preuve qu’un récit n’a pas besoin d’être très long pour être une (très grande) réussite. En une centaine de pages (au format poche), Ken Liu aborde le thème du voyage dans le temps d’une façon très originale (il fallait déjà le faire), traite de sujets brûlants telles que l’écriture de l’Histoire, la mémoire des crimes contre l’humanité face au négationnisme, la place à accorder aux témoignages par rapport aux travaux des historiens, la notion de preuve en histoire, les contorsions de la diplomatie internationale, l’attitude ambivalente des Etats, les difficultés juridiques posées par le voyage dans le temps, les relations entre la Chine et le Japon et les Etats-Unis, la différence entre la notion américaine du sujet et l’esprit collectif chinois, etc.

… le tout en peu de mots et comme au passage, par un savant hasard, au fil d’un récit qui prend la forme d’une série d’extraits d’un documentaire, mais aussi d’interviews, de micro-trottoirs, de témoignages devant des institutions internationales… et qui, en dépit de la grande variété de ses formes, reste resserré et tendu comme une corde, et porté par plusieurs personnages bien campés et marquants.

Ken Liu donne ici une leçon d’humanité, mais, en dépit des sujets abordés, son livre parvient à rester une fiction et non un essai ou un documentaire, et ce n’est pas ce que cette novella a de moins magistral. L’auteur se contente d’émettre une hypothèse (et si un savant trouvait le moyen d’observer le passé d’un lieu donné de façon très précise et exacte, avec pour prix le fait de devoir renoncer à jamais à observer cette partie précise du passé par la suite ?) et, cette hypothèse, il en tire implacablement toutes les conséquences, en poussant jusqu’au bout dans leurs retranchements toutes les institutions et les parties en présence qui en seraient affectées, aussi bien les familles des victimes, les historiens, les gens en général, que les États, les institutions internationales ou les médias.
Ni Akemi Kirino, la découvreuse des « particules de Bohm-Kirino », ni Evan Wei, qui met au point le procédé d’observation du passé et l’utilise pour exiger la reconnaissance par les Etats des tortures subies par les victimes de l’unité 731, ne sont des gens parfaits. Les choix d’Evan Wei eux-mêmes sont remis en question, y compris par des collègues historiens et pour des raisons valables. Nombre des questions soulevées par la fiction ne reçoivent pas de réponse tranchée : c’est aux lecteurs d’y réfléchir une fois le livre refermé.
Le rythme et la tension constante du récit (qui fait alterner les témoignages sur le passé et la progression du récit de la vie des scientifiques découvreurs du procédé d’observation du passé) contribuent eux aussi à conserver un équilibre salutaire entre la part documentaire, historique, de cette novella, et sa composante romanesque.

Le « procédé de Bohm-Kirino » est introduit par deux ou trois pages de vulgarisation d’une grande clarté, mais n’est jamais expliqué très en détail. Il apparaît vite que le voyage dans le temps n’est ici qu’un prétexte utilisé par l’auteur pour nous mettre au pied d’un certain nombre de murs pénibles et nous faire réfléchir – et ressentir. Les amateurs de hard science oseront-ils en être déçus ? Pour ma part, ce type d’emploi des thèmes de la SF fait partie de ce que le genre peut apporter de meilleur à la littérature.

Pour toutes ces raisons, j’ai dévoré cette novella et je ne peux qu’en conseiller très chaudement la lecture, aussi bien aux amateurs d’histoires de voyages dans le temps qui chercheraient une approche originale du thème qu’aux amateurs d’ouvrages d’histoire du XXe siècle, ainsi qu’à tous ceux qui se demanderaient encore en quoi un récit de science-fiction peut donner à réfléchir sur les problèmes actuels d’écriture de l’histoire.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 8 janvier 2018 avant de le poster ici.

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[Film] « Du blanc à l’âme », Aude Thuries

12 février 2018

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Référence : Du blanc à l’âme, film en court-métrage écrit, réalisé et chorégraphié par Aude Thuries, produit par Topshot Films, France, 2018, 28 minutes. Première diffusion le 29 janvier 2018 à minuit sur la chaîne de télévision française France 2.

Avertissement : ce court-métrage contient des chansons composées et écrites par Alissa Wenz, qui est une amie dont j’apprécie beaucoup le travail. Il est possible que cela m’ait disposé favorablement envers le film dans son ensemble. Je ne connais pas le reste de l’équipe du film, en revanche. Ce court-métrage a été financé en partie par le prix « Les Enfants de Jacques Demy ! », décerné par la région Poitou-Charentes à l’occasion des 50 ans du tournage des Demoiselles de Rochefort, et que ce projet de film avait remporté. Le financement a été complété entre mars et juillet 2016 par un appel de fonds sur Ulule dont je n’avais pas eu connaissance.

Résumé

Quelque part dans une ville, en France, de nos jours, un jeune homme au teint pâle, vêtu de blanc, porteur d’un attaché-case blanc, s’arrête devant la porte d’un immeuble. Il revoit brièvement un contrat, puis entre. Il se trouve chez une famille inconnue occupée à discuter. Au moment convenu, l’homme blanc s’approche des gens qui discutent sans le voir. Un silence gêné s’établit quelques instants, puis l’homme repart, sans avoir été vu. Tel est son métier : il provoque les blancs dans les conversations. Un métier plus difficile qu’il n’en a l’air, puisqu’il implique d’apporter toujours avec soi l’embarras, la gêne, la déception, la timidité… C’est pourquoi Blanc n’a pas le moral. Il chante son désarroi et ses complexes envers les autres couleurs du monde : si seulement il était Rouge, pour apporter avec lui l’énergie, la force, la passion, ou bien Vert, pour être celui qui prodigue détente et réconfort, ou bien Rose pour apporter l’amour… Lui, Blanc, se sent insubstantiel, insipide, inexistant, comme vide. Bref, Blanc a le blues. Il va falloir trouver moyen de remonter la pente.

Mon avis

Voici un beau petit film, émouvant et poétique, qui utilise jeux de mots et chansons pour conter une histoire qui donne à réfléchir, tout en esquissant au passage un univers nourri d’inspirations nombreuses, mais qui apporte tout de même quelque chose de neuf. Le personnage de Blanc, avec sa tristesse et son complexe d’infériorité, rappelle le clown blanc du cirque, ou bien Plume, ce personnage des poèmes d’Henri Michaux. Il semble au départ comme un fantôme de lui-même et l’air de sa première chanson, presque monocorde, peut rappeler les mélodies douces-amères du film musical français Les Chansons d’amour. L’arrivée des couleurs tourbillonnantes nous emporte nettement du côté de Jacques Demy (par endroits, on pourrait aussi penser aux Frères Jacques avec leurs pulls colorés et leurs chansons riches en enchaînements de calembours).
Mais le film trouve sa force et sa cohérence dans sa capacité à remotiver et à approfondir les procédés habituels du film musical. Le recours à des costumes aux couleurs vives « façon Jacques Demy » reçoit ici une justification imparable puisque ce sont les incarnations des couleurs elles-mêmes qu’on voit danser et chanter. Les liens entre couleurs, son et musique sont eux aussi renforcés par les jeux de mots qui donnent toujours à voir, à rire ou sourire et à penser en même temps, et sont ainsi exploités au meilleur de leur puissance créative, pour ne pas dire littéralement cosmogonique, puisque c’est bel et bien d’eux que naît tout l’univers qui se développe pour le plaisir de nos yeux et de nos oreilles. Le blanc est à la fois une couleur et un certain type de silence (on en voit un autre plus loin dans le film), le blanc et le rouge s’affirment à la fois par leurs costumes, leurs mélodies et leurs chorégraphies, rigide et contrainte pour le blanc qui n’ose pas s’approprier l’espace, puissante et contraignante du côté du rouge qui (é)meut les gens en les faisant se lever, se rasseoir, courir, s’arrêter, etc., chaque couleur agissant sur le monde comme une invisible magicienne.
Au fil des péripéties, des couleurs nouvelles apparaissent et, avec elles, de nouvelles sonorités (blues, jazz, voire tango) qui donnent une personnalité propre à chaque scène et explorent de nouveaux développements possibles de l’idée de départ. On pourrait croire qu’un univers fondé ainsi sur l’incarnation d’expressions langagières liées aux couleurs prête le flanc à l’accusation de facilité, mais cela n’a pas été mon impression, grâce au renouvellement créatif constant dont l’histoire s’alimente et au soin accordé au détail. Tout s’assemble avec une belle harmonie : les jeux de mots, la musique, les danses, gestes et postures, les paroles des chansons alternant avec les dialogues, les costumes, les décors remplis de petites trouvailles (notamment la chambre de Blanc), les ambiances lumineuses bien plantées et variées, le montage…
Le seul défaut que j’aie trouvé à cet univers des couleurs n’est que de constituer un monde très masculin où femmes et minorités en restent à des places un peu clichées. Toutes les couleurs montrées sont des hommes, sauf le rose qui est une femme dépeinte avec une outrance volontaire et le rouge, violent et primal, qui est… un homme noir. Certes, il est difficile d’échapper à l’accusation de tomber dans les clichés quand on élabore un univers précisément basé sur des stéréotypes. Que penser par exemple de la danse entre deux hommes, pleine de tension romantique : cliché sur les liens entre danse masculine et homosexualité, ou alors écart original et bienvenu par rapport aux danses de couples de sexes différents communes dans les films musicaux plus anciens ? J’opterais ici pour le second avis. Les clichés sont retors et vous rattrapent toujours : disons simplement, alors, que j’aurais aimé voir un peu plus de personnages féminins.
Ce film élabore en peu de temps et avec peu de moyens un univers poétique d’une grande cohérence, qui fait rêver et donne à réfléchir… en redonnant le moral par la même occasion. En effet, si le film dans son ensemble offre une réflexion poétique sur la complexité nécessaire des sentiments et de la communication humaine, sa dernière partie constitue également une mise en abyme du geste artistique du cinéaste, présenté comme un moyen de nuancer notre regard sur le monde et de retrouver goût à la vie.