[Film] « Vita et Virginia », de Chanya Button

5 août 2019

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Référence : Vita et Virginia (Vita and Virginia), film britannique et irlandais réalisé par Chanya Button, produit par Mirror Productions, Blinder Films et Sampsonic Media, 110 minutes, sorti au Royaume-Uni le 5 juillet 2019 et en France le 10 juillet 2019.

Une démarche originale

J’ai eu l’occasion d’évoquer plusieurs films biographiques récents consacrés à des écrivaines contemporaines, dont le remarqué Mary Shelley de Haifaa al-Mansour (2018) et l’original Colette de Wash Westmoreland, absurdement peu promu en France. Ces deux films mettaient en avant la lutte d’écrivaines des XIXe et XXe siècles pour prendre leur indépendance et se créer un nom sur la scène littéraire de leur pays, dans un contexte de domination masculine. C’étaient essentiellement des récits de formation, racontant la naissance d’une écrivaine et ses premiers succès. Colette avait pour point fort une évocation explicite (quoique un brin facile) de la bisexualité de l’écrivaine, souvent mise sous le tapis jusqu’à une époque récente.

Vita et Virginia a en commun avec ces films de mettre en  scène des écrivaines ; comme Colette, il évoque la bisexualité souvent occultée ou minimisée dans des films biographiques plus anciens. Mais il  adopte une approche très différente et assez rafraîchissante, pour quatre raisons.

D’abord parce qu’il s’intéresse à un couple d’écrivaines britanniques du début du XXe siècle, Virginia Woolf et Vita Sackville-West, dont la seconde a connu le succès avant la première. C’est donc un film d’amour, qui a le bon goût de commencer et de se terminer en même temps que la relation qu’il retrace : nul récit de formation ici, puisque les deux femmes sont des écrivaines confirmées et connues du public (même si Woolf n’est pas encore célèbre), et on n’y verra pas non plus un énième suicide de Virginia Woolf (dont une certaine image d’Epinal discrètement méprisante ferait presque oublier qu’elle a été vivante et a fait une ou deux choses intéressantes dans sa vie avant de se suicider). La tendance universellement exaspérante des films biographiques à projeter la vie des auteurs sur le contenu de leurs œuvres est ici cantonnée dans des limites raisonnables et, surtout, ne force pas la réalité historique : Vita Sackville-West est montrée comme l’inspiration principale du livre Orlando de Virginia Woolf, ce qui est exact. Par bonheur, on n’essaie pas d’en faire le modèle secret de Mrs Dalloway, du Phare, des Vagues ou des œuvres complètes de Woolf !

La deuxième raison qui fait l’originalité de la démarche du film est que les hommes, dans la vie des deux femmes et dans le film, adoptent des postures beaucoup plus variées que la simple expression d’un sexisme ambiant : et pour cause, puisque Woolf (et, pendant un temps, Sackville-West) évoluent dans les milieux progressistes et marginaux du Bloomsbury Group, où l’on parle socialisme, pacifisme, abolition de la distinction des classes sociales, émancipation des femmes, couples non exclusifs et acceptation des relations amoureuses avec des personnes du même sexe, toutes choses qui « scandalisent la Nation », comme le disent ironiquement Vita Sackville-West et son mari Harold Nicholson au début du film.

Une troisième raison est que le scénario de Vita et Virginia constitue une adaptation d’une pièce de théâtre du même nom écrite par Eileen Atkins (qui co-signe le scénario du film), qui s’appuie elle-même précisément sur la correspondance entre les deux écrivaines. Si le film évite sainement le risque du théâtre filmé pour adopter un langage visuel proprement cinématographique, on y retrouve une mise en scène régulière des lettres échangées par Woolf et Sackville-West, ainsi que de nombreux extraits de lettres insufflés dans les dialogues. Cela augmente encore le cachet littéraire du résultat, et donne envie d’aller lire la correspondance en question.

Dernière raison d’apprécier l’originalité de Vita et Virginia : ses multiples tentatives en matière de réalisation, de musique et d’effets visuels, qui cherchent à rompre avec un certain académisme facile du film biographique pour essayer d’élaborer quelque chose d’un peu plus neuf en termes de cinéma. Autant le dire tout de suite : je n’ai pas été entièrement convaincu par le résultat, loin de là. Mais une tentative originale aboutissant à un semi-échec reste plus digne d’éloges à mes yeux qu’un produit cinématographique formaté.

Des réussites…

Après ces mises au point nécessaires pour bien comprendre la démarche du film, voyons ce que donne le résultat. Le résultat, c’est d’abord un beau film, au sens où les décors et les costumes magnifiques se succèdent sans discontinuer, et, quand ils discontinuent, c’est pour montrer avec justesse les conditions de vie plus précaires du Bloomsbury Group, opposées aux milieux aristocratiques où évoluent Vita Sackville-West et son mari Harold Nicholson. Bien sûr, la qualité des décors et des costumes fait partie du minimum attendu pour un film d’époque, mais c’est un travail important et c’est toujours bon à dire.

Les actrices et acteurs des rôles principaux forment la deuxième grande qualité du film. C’est un aspect qui a inégalement satisfait les critiques de presse, mais, en ce qui me concerne, j’ai été pleinement convaincu tant par la prestation vivace et nuancée de Gemma Arterton en Vita Sackville-West (qui donne une bien meilleure idée de son talent dans ce type de rôle que dans l’affligeant remake du Choc des titans) que par le travail d’Elizabeth Debicki en Virginia Woolf (le traitement du personnage m’a posé quelques problèmes, et j’en parlerai plus loin, mais à mon sens cela ne tient pas à la prestation de l’actrice). Les rôles secondaires, en particulier les maris des deux écrivaines, sont tout aussi aboutis (et cette fois grâce à un traitement lui-même abouti des personnages par le scénario). L’ambiguïté profonde de la personnalité de Sackville-West, entre débordement amoureux et libertinage égoïste, les facettes contrastées et déroutantes de celle de Woolf entre fulgurances littéraires et mal-être ancien, et la grande proximité que chacune a entretenue avec son mari, de deux manières bien différentes, constituent un terrain rêvé pour les actrices et acteurs qui nous portent d’une émotion à l’autre avec adresse.

Un autre aspect qui m’a paru très réussi est l’évocation de la vie amoureuse et sexuelle des deux écrivaines et de leurs maris. Le film se concentre sur la relation amoureuse entre Vita Sackville-West et Virginia Woolf, la première ayant servi de modèle à la seconde pour sa biographie fictionnelle Orlando. Techniquement, il s’agit d’une liaison adultérine, puisque les deux femmes sont mariées ; mais elle est tolérée, voire, à certains moments, encouragée, par leurs maris, dans le cadre d’une conception ouverte du mariage qui prévaut tant dans le couple formé par Sackville-West et son mari qu’au sein du Bloomsbury Group. Vita et son mari Harold considèrent leur relation comme un « bon voisinage », ce qui ne les empêche pas de développer un fort attachement mutuel. Harold Nicholson est lui-même bisexuel, mais ne veut pas vivre sa bisexualité au grand jour et recommande la prudence à sa femme. Leonard Woolf, le mari de Virginia, encourage son indépendance dans tous les domaines, l’écriture aussi bien que la vie amoureuse, et ne fait pas obstacle à ses amours féminines tant que Vita ne menace pas l’équilibre fragile de la santé de Virginia. On voit enfin le couple ouvert formé par la sœur de Virginia, Vanessa, et son mari Clive Bell, tous deux peintres.

Une telle réflexion autour d’une conception ouverte du mariage n’est pas entièrement nouvelle à l’époque (Mary Shelley évoquait justement les écrits progressistes des parents de Mary sur le sujet, écrits que son père n’a pas voulu laisser sa fille mettre en pratique quand elle s’est éprise de Percy Shelley) mais elle reste novatrice, très mal considérée et marginale. Une évocation juste des époques passées ne doit ni nier les discriminations et les différences de mentalités par rapport au présent, ni confondre des siècles entiers dans un portrait de sexisme sans nuance : à cet égard, cette évocation de l’avant-garde qu’était le Bloomsbury Group m’a paru nuancé et passionnante, même si elle ne forme pas le centre du propos du film.

Last but not least, le film accorde une place très importante à Vita Sackville-West, de loin la moins connue des deux aujourd’hui, mais qui était à l’époque la grande écrivaine à succès, avant que la postérité ne la délaisse au profit de Virginia Woolf. Ce n’est pas tous les jours qu’un film remet à ce point en lumière une écrivaine oubliée : c’est très intéressant et cela donne envie de lire Sackville-West.

Dans certaines des meilleures scènes du film, les deux écrivaines évoquent ensemble leur conception de l’écriture et de l’inspiration, elles commentent mutuellement leurs écrits, se chambrent, se critiquent, s’admirent : bref, forment un couple d’artistes. C’est dans ces moments que Vita et Virginia atteint le sommet de son innovation : dans sa capacité à montrer l’émulation tout à la fois amoureuse et artistique entre ces deux écrivaines britanniques dans les années 1920-1930. Je doute que cela ait déjà été fait auparavant.

… et des échecs…

Autant le film brosse un portrait vivant et fouillé de Vita Sackville-West, autant il paraît peiner à redonner au personnage dont on s’attendrait à ce qu’il soit le plus soigné du film, à savoir Virginia Woolf. Dans sa critique du film pour Libération, Camille Nevers met le doigt sur une partie du problème : un problème de choix du point de vue, ce qu’on appellerait en littérature la focalisation. Tout le début du film nous place du point de vue de Vita Sackville-West dans sa découverte progressive de Virginia Woolf, avec ses surprises, ses frustrations, ses agacements et sa fascination croissante. Mais par la suite, quand le film tente d’adopter le point de vue de Virginia Woolf, les choses commencent à coincer. Le scénario ne parvient pas du tout à donner à Woolf la même profondeur de sensibilité qu’à Vita, un comble quand on connaît la profondeur et la richesse de nuances que déploie Woolf dans ses romans et ses essais. Les aspects les plus tarte à la crème de la vie de Woolf, à savoir ses troubles mentaux et sa dépression, sont assez bien rendus, tant par l’actrice que par le scénario et la réalisation. Mais où sont passés l’esprit, l’humour, la joie de vivre qu’on trouve indéniablement chez l’auteur d’Orlando ?

Le scénario avait certainement la tâche plus facile avec Sackville-West, une auteure moins connue, moins intimidante et qui se coule sans grande difficulté dans l’archétype très actuel de la femme indépendante et bonne vivante. Dans le cas de Virginia, tout se passe comme si le scénario s’empêtrait dans la volonté de montrer un autre archétype, le Génie. Virginia parle, et aussitôt on sort les citations des tiroirs, de préférence des fulgurances impressionnantes qui donnent lieu à des temps de silence afin que les autres personnages et le public puissent réfléchir à la phrase qui vient d’être prononcée. Cette première impression, tout en artifice et en raideur, tout en sérieux mortel aussi, est certes là pour être dépassée puisqu’ensuite les deux femmes se rapprochent, s’apprécient, plaisantent… mais la progression semble forcée, car Virginia savait vivre et avoir de l’humour avant de rencontrer Vita. Et, sans avoir encore lu de biographie de Woolf ou sa correspondance, je me permets de douter que les conversations avec Virginia Woolf aient ressemblé à ces rites d’exégèse de la Pythie dont le film donne l’impression. Je force le trait, pour montrer que le film aussi, mais le ratage n’est pas complet : il reste des choses intéressantes dans le portrait de Woolf et Elizabeth Debicki livre une prestation tout à fait honorable, seulement desservie par les faiblesses du scénario dans le traitement de son personnage (et peut-être par la direction d’acteurs).

Hormis cette maladresse dans la représentation de Virginia Woolf, je n’ai trouvé qu’un défaut réellement agaçant : les choix de la bande-son dans certaines scènes de rencontre censées évoquer l’éveil de la sensualité entre les deux femmes. Alors que nous avons droit à un film en costumes d’une belle qualité visuelle, bien joué, soutenu par un scénario capable d’une belle finesse, voilà que dans deux ou trois scènes je ne sais qui a cru bon de souligner lourdement les échanges de regards entre Vita et Virginia par des bruits de souffles féminins qui seraient plus à leur place dans un clip pornographique des années 1990. Idée crétine ! Faute de goût abominable ! L’espace d’un instant, l’univers bascule et je me retrouve avec effroi devant La Vie d’Adèle, ses parties d’aérobic nu, son sexisme voyeuriste à la papa, son incompréhension totale de l’homosexualité, de la bisexualité, de la sexualité, de l’amour, des femmes, de la BD que le film prétendait adapter, de tout. Bref, l’horreur. Rien que pour ne plus s’abîmer, même quelques secondes, dans ces tréfonds de la catastrophe cinématographique, Vita et Virginia mériterait une version director’s cut sans ces bruitages grotesques, qui font instantanément perdre aux scènes en question toute crédibilité. À voir le son coupé avec les sous-titres, du coup. Le plus étrange est que les scènes d’amour en elles-mêmes sont réussies (c’est-à-dire que ce ne sont pas des scènes de sexe) et que la bande originale du film, le reste du temps, s’avère capable d’un lyrisme délicat tout à fait approprié. Qu’est-ce qui a pu se passer ? Mystère. J’aimerais croire que c’est le résultat d’un copier-coller de fichiers mp3 accidentel au moment de boucler le montage sonore et non le produit d’un réel choix artistique.

Deux autres aspects du film m’ont rétrospectivement posé problème, dans une moindre mesure. Le premier est sa représentation du passage du temps. En sortant de la séance, j’avais l’impression que la relation amoureuse entre Vita et Virginia avait dû durer quelque chose comme un an ou deux. En consultant des articles et ouvrages sur Virginia Woolf après avoir vu le film, j’ai vite appris qu’elles s’étaient rencontrées en 1922 et avaient rompu en 1935, treize ans après ! Le film ne donne pas du tout idée d’une telle durée.

Un deuxième aspect quelque peu problématique sans être catastrophique : si le contexte social, la morale de l’époque et la condition des femmes sont bien rendues, le film ne dit rien sur le contexte politique, en dehors de quelques généralités intéressantes mais vagues sur les idées politiques du Bloomsbury Group au début. Or tant Vita Sackville-West que Virginia Woolf étaient nettement engagées en politique. Leurs divergences sur la question du réarmement (et les réserves du couple Woolf à l’égard des choix politiques de Harold Nicholson, qui se rapproche un temps du fascisme) ont participé à leur éloignement au début des années 1930, même si elles sont restées en contact. Un film ne peut pas tout raconter, mais je trouve dommage que cet aspect ait été si peu abordé au profit d’une peinture purement sentimentale de la correspondance entre les deux femmes.

… mais aussi des tentatives louables, à défaut d’être toujours abouties

J’ai évoqué longuement, au début de ce billet, l’originalité du film dans son approche de la vie des deux écrivaines. L’un de ses aspects originaux réside dans sa volonté d’éviter la facilité en matière de réalisation. Beaucoup de films biographiques sont de simples films en costumes à la réalisation impeccablement classique : ils se regardent bien, ils peuvent être beaux et instructifs, mais ce ne sont certainement pas eux qui apportent du neuf à la réalisation audiovisuelle. Vita et Virginia essaie de ne pas s’en tenir là. Mais cela fonctionne plus ou moins bien.

La musique du film, dont j’ai un peu parlé plus haut, s’écarte délibérément de l’orchestration classique généralement associée aux films à costume pour adopter des sonorités plus synthétiques. Le parti pris est inhabituel (à défaut d’être inédit) et peut déplaire. Il a le mérite de la cohérence : souligner, par la musique, l’état d’esprit avant-gardiste des personnages. La plupart du temps, une fois la première surprise passée, la musique parvient bien à accompagner l’intrigue sans se faire trop envahissante et à en amplifier les scènes de bonheur amoureux. Le seul problème, par bonheur ponctuel, réside dans les étranges bruits de souffle dont j’ai parlé plus haut, mais j’ignore encore si ce sont des bruitages ou s’ils font pleinement partie de la bande originale.

Une autre tentative louable, mais qui ne m’a pas entièrement séduit, réside dans les quelques effets spéciaux qui montrent à l’écran les visions dont souffre Virginia Woolf. Elles se seraient mieux intégrées à l’ensemble sans le problème de focalisation dont j’ai parlé, qui fait que j’ai été surpris de me trouver d’un coup devant des images qui rendaient manifestement le point de vue de Woolf alors que tout le début se plaçait du point de vue de Vita. Au fil du film, cela ne fonctionne pas si mal, mais ces effets restent extrêmement ponctuels (ils n’apparaissent que dans deux scènes, si ma mémoire est bonne), et surtout je n’ai pas bien compris ce qu’ils étaient censés montrer au juste. La première des deux scènes, où Virginia voit des plantes pousser dans sa maison, ne ressemble pas à un cauchemar ou à une vision traumatisante, mais paraît exprimer davantage une approche poétique du monde ou une tentative pour imaginer la perception unique dont elle aurait tiré son art narratif du stream of consciousness (le « flux de la conscience »). Si c’est bien cela qui est tenté ici, pourquoi l’avoir si peu montré et pourquoi ne pas l’avoir relié aux scènes où Vita parle de son inspiration et de ses écrits ? La seconde scène, elle, paraît relever bel et bien de l’hallucination cauchemardesque. Sa ressemblance avec une scène connue d’un film à suspense d’Hitchcock m’a laissé sceptique, mais il est possible qu’elle s’inspire d’un véritable moment de la vie de Woolf : pourquoi pas ? Dans l’un et l’autre cas, je reste peu à l’aise avec les images de synthèse et je regrette que le film n’ait pas plutôt opté pour des séquences en animation en 2D, comme dans Howl ou La Passion Van Gogh, qui tirent le meilleur parti possible de cette technique pour rendre la façon dont un artiste perçoit le monde et élabore son œuvre.

Conclusion

Vita et Virginia est à mes yeux une tentative originale aboutissant à un semi-échec honorable. Des spectateurs plus sévères pourraient y voir un film non pas mauvais mais raté (comme la critique de Libération). Je ne peux que vous laisser vous faire un avis selon vos idées et vos goûts. Ce qui est sûr, c’est que le film vaut la peine d’être vu, car il contient assez d’aspects réussis (décors, costumes, actrices, extraits des œuvres des deux écrivaines, et même la musique) pour faire passer un moment agréable et instructif. Et surtout, il donne envie de lire ou de relire Virginia Woolf, Vita Sackville-West et leur correspondance. Woolf est l’une des plus grandes écrivaines du XXe siècle et j’espère pouvoir évoquer ses livres ici bientôt, car chacun des quelques-uns que j’ai lus reste parmi mes meilleurs souvenirs de lectures tous genres et époques confondus. Ayant découvert son œuvre avec Orlando (il y a déjà de longues années), je ne peux que vous en conseiller la lecture : c’est un étonnant mélange de réalisme, de merveilleux, de satire sociale, de réflexion sur l’art, l’écriture et la critique littéraire. Le livre ne se résume pas à une évocation déguisée de Vita Sackville-West, mais cette dernière lui a bel et bien servi d’inspiration et le film m’a incité à examiner les quelques photographies qui émaillent le livre et auxquelles je n’avais pas du tout fait attention au départ. Un moyen de permet de (re)découvrir sous un autre angle un grand classique de la littérature britannique.

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[Film] « Colette », de Wash Westmoreland

4 février 2019

WestmorelandColette

Référence : Colette, film américain et britannique réalisé par Wash Westmoreland, produit par Number 9 Films, Killer Films et Bold Films,  111 minutes, sorti  aux États-Unis le 21 setembre 2018 et en France le 16 janvier 2019. Avec Keira Knightley dans le rôle de Colette, Dominic West dans le rôle de Willy, Fiona Shaw dans le rôle de Sido et Denise Gough dans le rôle de Mathilde de Morny.

Des films sur des plumes

Il sort beaucoup de films sur des écrivains en ce moment. Après le beau Mary Shelley de Haifaa Al-Mansour en 2017, qui rendait justice à l’auteure de Frankenstein, on a pu voir sortir sur les écrans français trois films biographiques aux sujets littéraires en quelques mois. D’abord, The Happy Prince (Le Prince heureux) de Rupert Everett, sorti à la mi-décembre 2018 : sans doute le plus original de tous par son sujet puisqu’il aborde les toutes dernières années de la vie d’Oscar Wilde, période assez méconnue. Puis Edmond d’Alexis Michalik (sorti le 9 janvier 2019), lui-même adapté de sa pièce de théâtre, qui raconte très librement et sur le mode de la comédie les circonstances de la création de la pièce Cyrano de Bergerac par Edmond Rostand ; le film comme la pièce forment un produit bien calibré, sympathique autant que facile et pas inoubliable. Le troisième, c’est Colette, le plus inattendu : un film américain avec une star (Keira Knightley) dans le rôle-titre, au sujet d’une écrivaine française qui, sans être oubliée, n’a pas la popularité durable d’un Victor Hugo ou la carrière récente d’une Marguerite Duras. (Au passage, la série des films sur des écrivains va se prolonger cette année, puisqu’on annonce un film sur les jeunes années de J. R. R. Tolkien qui sortira au mois de mai au Royaume-Uni, avec Nicolas Hoult dans le rôle principal. Il sera sobrement intitulé Tolkien.)

Il semble que, pour une fois, le film français l’ait emporté dans les salles sur le film américain, puisque Edmond a dépassé les 500 000 spectateurs en trois semaines, tandis que Colette, sorti une semaine après, n’en a pas atteint 150 000 en deux semaines. Il faut dire qu’Edmond était projeté dans pratiquement quatre fois plus de salles que Colette et que sa campagne promotionnelle a tenu du coup de massue, au moins à Paris (Rostand n’a sans doute jamais autant fréquenté les couloirs du métro). Faut-il s’en réjouir ? Oui et non. Oui, dès lors qu’on aime la littérature, puisque Edmond a le mérite de faire redécouvrir Rostand et sa pièce à un large public, un pari qui n’avait rien d’évident. Et non, si l’on apprécie le cinéma un peu audacieux et féministe, puisque Edmond est loin de l’être et que Colette l’est passionnément.

L’émancipation d’une artiste

Or donc, Colette retrace la jeunesse et les débuts littéraires de l’écrivaine française Colette (1873-1954), connue pour des romans plus ou moins autobiographiques comme la série des ClaudineSido ou Gigi mais aussi Chéri ou Dialogues de bêtes, sans parler de ses essais et de ses collaborations musicales (parlons-en, finalement : elle a travaillé avec Maurice Ravel sur le joli conte musical L’Enfant et les sortilèges).

Pendant son adolescence à Saint-Sauveur-en-Puysaye, où elle coule des jours heureux à la campagne auprès de son père Jules-Joseph et de sa mère Sidonie (dite « Sido »), la jeune Gabrielle Colette reçoit un soupirant : Henry Gauthiers-Villars, dit « Willy ». Il a presque quinze ans de plus qu’elle et une réputation bien installée à Paris en tant que journaliste et romancier. Il l’épouse en 1873 et l’emmène découvrir la capitale. À vingt ans, la jeune provinciale se fait introduire dans le beau monde parisien en pleine Belle Époque : son luxe, ses bons mots et ses traits d’esprit assassins, sa vie culturelle foisonnante.

Bien vite, la nouvelle venue déchante : ses origines provinciales la desservent et Willy lui est infidèle. Elle doit dompter ce séducteur invétéré… ou, à défaut, réclamer la même liberté qu’il ne s’est pas privé de s’octroyer. Colette, qui est ce qu’on appellerait aujourd’hui bisexuelle, prend non pas des amants mais des maîtresses et découvre les cercles saphiques, autre avantage de la capitale. Mais elle doit aussi s’imposer comme épouse et confidente auprès de son mari, qui vit largement au-dessus de ses moyens. Willy apprend alors à Colette les rouages de son économie personnelle : il gère son nom comme une marque et signe des romans qu’il n’a pas écrits, mais confiés à toute un groupe de « nègres ». Willy engage Colette à écrire ses souvenirs d’enfance : c’est l’origine du premier roman de l’auteure, Claudine à l’école, qui remporte un succès fulgurant. Mais Colette se trouve enfermée dans un rôle ambigu : adorée par son mari, elle en est en même temps l’employée au noir, enfermée parfois dans sa propre chambre quand elle n’écrit pas assez de pages, et elle n’a aucune reconnaissance pour son travail. Progressivement, elle prend conscience qu’elle doit s’émanciper de sa relation étouffante avec Willy.

Colette est un film qu’on pourrait qualifier de typiquement « post #MeToo ». La libération de la parole des femmes ces deux dernières années sur les violences et les brimades diverses dont elles sont victimes a-t-elle inspiré le projet ? Quoi qu’il en soit, le film centre résolument son propos sur la difficulté pour une femme d’accéder à l’indépendance et au statut d’artiste. Ironie de l’histoire, le film pourrait s’intitule Colette et Willy tant l’histoire de ce couple forme le cœur de son intrigue ; mais seul le nom de Colette a finalement accédé à la postérité. Je ne connaissais pas particulièrement bien la vie de cette écrivaine avant de voir le film, et il m’est arrivé de me demander s’il ne donnait pas dans l’anachronisme, tant il aborde des thèmes qui peuvent paraître typiquement contemporains : la bisexualité, la relation ouverte, l’époux toxique, et la transidentité avec le personnage de Mathilde de Morny. Quelques recherches de retour du cinéma m’ont montré que, pour ce que j’ai pu trouver, c’est la réalité historique de la vie de Colette qui était en avance sur son époque. Elle a connu plusieurs relations avec des hommes et des femmes, Willy était bel et bien un mari-patron et un Don Juan de bas étage…

Quant à Mathilde de Morny, c’est sans doute le personnage réel que ce film contribue le plus à tirer des limbes de l’Histoire : une femme issue de la haute aristocratie (apparentée à Joséphine de Beauharnais), coqueluche des cercles saphiques parisiens dans les années 1900, qui était tout ce qu’on appellerait maintenant un trans FtM, au point de se faire faire une hystérectomie et une mastectomie (ce devait être une rareté à l’époque, et une rareté périlleuse). Le spectacle de mime où Colette et Mathilde jouent les rôles principaux semble une scène métacinématographique typique des inventions hollywoodiennes, tant il a des allures d’Indiana Jones de music hall, mais il s’est bien déroulé comme le film le montre (y compris les lancers d’objets divers).

Bien documenté, le film est également une réussite esthétique, que ce soit par le soin de ses reconstitutions de décors ou par ses costumes à tomber par terre (rappelez-vous, Colette et Willy fréquentaient le beau monde parisien) ou par sa principale bonne surprise : l’interprétation très convaincante de Keira Knightley, qui a fait bien du chemin depuis l’attraction filmée qu’était Pirates des Caraïbes.

Que peut-on lui reprocher, alors ? Peut-être un brin de complaisance dans l’évocation de la première relation bisexuelle de Colette, qui tourne un peu au vaudeville sans vêtements, mais volontairement, ce qui fait que ça passe à peu près. La suite avec Mathilde de Morny contrebalance l’abondance de peau nue par une relation plus axée sur les sentiments. Il y a aussi, bien sûr, quelques aménagements avec la réalité historique, comme le village où Colette entame sa relation avec Willy : il ne s’agit pas de Saint-Sauveur mais d’une bourgade encore plus perdue, Châtillon-sur-Loing. On peut aussi regretter le très faible rôle laissé aux parents de Colette, en particulier Sido, auquel elle a tout de même consacré un livre.

Le tout est bien rythmé, riche en détails et en personnages fouillés, au point qu’une fois le générique de fin commencé je me suis surpris à espérer une suite. C’est qu’on ne voit là que les tout débuts de la carrière de Colette, mais aucune de ses œuvres les plus connues. Voilà un dernier défaut qu’on pourrait reprocher à ce film, comme à bien d’autres films biographiques sur des écrivains : il reste trop centré sur un personnage fictif – Claudine – qu’il identifie complètement à Colette, au point qu’on oublie vite que Willy a retouché le tout et poussé l’auteure à insérer ici et là des détails coquins ou insolents aussi faciles que surannés pour faire du gringue à ses lecteurs. Que Willy ait fantasmé sur Claudine, c’est certainement vrai, mais que Colette se résume à Claudine ou aux Claudine, c’est loin d’être le cas. J’aurais bien aimé en apprendre encore plus sur ses futurs romans. Cela étant dit, le film est déjà bien rempli et on ne pouvait pas tout y mettre.

Colette reste donc une excellente surprise et une bonne introduction à la vie de l’écrivaine, qu’on aurait tort de sacrifier aux gauloiseries d’Edmond. Allez le voir pendant qu’il est encore en salles, ou rattrapez-vous avec le DVD à sa sortie : vous ne le regretterez pas.


Ursula Le Guin, « The Left Hand of Darkness »

21 janvier 2019

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Référence : Ursula K. Le Guin, The Left Hand of Darkness, New York, Ace Books, 1969. (Édition lue : Orbit, 1992.)

Un envoyé de l’Ekumen

Le roman se présente comme un rapport de mission envoyé à l’Ekumen, une organisation interplanétaire pacifique, par Genly Ai, le premier humain terrien envoyé sur la planète Gethen pour nouer contact avec ses habitants et leur proposer de rejoindre l’Ekumen. Genly adopte la forme du récit pour relater sa mission et il s’en explique dans les premières lignes, mais précise aussitôt qu’il ne sera pas nécessairement le seul narrateur de l’histoire, ni même son personnage principal. De fait, on découvre bien vite que le récit de sa mission proprement dite est entrecoupé de contes et de légendes locales qu’il insère parce qu’elles ont (ou prennent) une importance pour la bonne compréhension des habitants de Gethen. Dans la suite du roman, la voix de Genly alterne avec celle d’Estraven, un personnage important de l’histoire.

Genly Ai est donc le premier humain terrien envoyé sur Gethen. Nous découvrons cette planète presque en même temps que lui et, comme lui, nous peinons à nous orienter parmi les coutumes des habitants, les forces en présence, les enjeux. La planète Gethen est pourtant peuplée d’humains, elle aussi, mais ces humains ne sont originaires de la Terre et ils présentent des différences biologiques notables avec les Terriens, notamment en matière de sexualité et d’identités de genres, ce qui a un impact subtil sur l’ensemble de leurs usages.

Deuxième difficulté : Gethen n’a pas de gouvernement unifié, mais plusieurs États ou royaumes rivaux dans le jeu politique desquels l’arrivée d’un messager censément venu des étoiles fait l’effet d’un chien dans un jeu de quilles. La question pour Genly est moins d’amener les politiciens à répondre à l’offre de l’Ekumen que de les amener à croire à son statut d’envoyé d’outre-espace. Le premier politicien auquel il a substantiellement affaire, Estraven, paraît jouer un jeu ambigu, mais l’arrivée de Genly et des rebondissements politiques qui se préparaient déjà auparavant vont vite bouleverser sa place dans son pays natal. Or ni les autres potentats, ni les autres nations de Gethen ne sont plus enclines à arrêter de comploter les unes contre les autres pour écouter Genly.

Comme si cela ne suffisait pas, Gethen est une planète glaciaire où les voyages peuvent s’avérer très rudes, surtout quand on se retrouve traqué.

Mon avis

The Left Hand of Darkness, en français La Main gauche de la nuit, est un grand roman et un classique de la science-fiction américaine. Aux États-Unis, Ursula Le Guin a été couronnée par de nombreux prix littéraires et son importance est égale à celle d’auteurs comme Isaac Asimov ou Franck Herbert. En France, en dépit de sa reconnaissance critique au sein des milieux de la science-fiction, elle est encore trop peu connue du grand public et trop peu étudiée. Le moins que je puisse dire, pourtant, est que son œuvre vaut la peine d’être lue.

The Left Hand of Darkness est sans doute le roman de Le Guin le plus célèbre, avec The Dispossessed (Les Dépossédés) et, en fantasy, son cycle d’Earthsea (Terremer). Selon moi, ce n’est pas son livre le plus accessible, et, si vous n’êtes pas spécialement calé en littératures de l’imaginaire et si vous n’avez rien contre la fantasy, je vous conseillerais de commencer plutôt par le premier roman de TerremerUn Sorcier de Terremer (A Wizard of Earthsea), qui forme une intrigue autonome et qui fait usage de stéréotypes classiques du conte, tout en les maniant avec subtilité, intelligence et originalité (j’espère en parler ici un jour). En revanche, si vous avez déjà un peu lu de la science-fiction, et si vous aimez les livres-univers richement détaillés comme les Dune de Franck Herbert, il devient indispensable de lire The Left Hand of Darkness.

J’ai lu ce roman en anglais. En termes de difficulté, les nombreux mots propres à l’univers de l’Ekumen et surtout les informations données de façon assez dispersée au début peuvent former un obstacle à la lecture si vous n’êtes pas déjà à l’aise en anglais, auquel cas mieux vaut commencer par une traduction, quitte à le relire en anglais plus tard. L’anglais, avec ses articles non marqués en genre (a, the) présente un intérêt supplémentaire lié à la façon dont les habitants de Gethen conçoivent les identités de genre.

La principale qualité de ce roman, à mes yeux, est le soin mis à imaginer des cultures extra-terrestres approfondies. L’univers a cette originalité de ne mettre en scène que des cultures humaines, mais situées sur des planètes très éloignées les unes des autres et très variées. Il est sous-entendu que ces cultures ont une origine commune, mais cela reste mystérieux. Or cette ressemblance de base (tous humains) et les énormes différences de cultures, de technologies mais aussi de mentalités, font que l’histoire du premier contact entre l’émissaire d’une ligue de planètes et une nouvelle planète encore isolée des autres fait penser beaucoup plus directement aux rencontres entre civilisations humaines dans l’Histoire réelle de notre Terre.

De ce fait, on a droit à la fois à une intrigue combinant diplomatie et aventure qui se tient très bien en tant que récit de voyage, et à une invitation à la réflexion sur les différences entre cultures humaines, qui ne devient cependant jamais pesante puisqu’il n’y a rigoureusement aucun didactisme ni même aucune remarque de la part d’un narrateur quelconque. Et pour cause : le roman fait alterner les points de vue de deux personnages principaux (Genly et Estraven) ainsi que plusieurs documents et légendes issues de la planète explorée. Le résultat forme une mosaïque qui demande un certain temps pour s’organiser, sans que l’ensemble m’ait paru incompréhensible ou trop long. Cela rappelle un peu le travail de création d’univers accompli par des écrivaines comme Robin Hobb en fantasy, mais à mille années-lumière des ficelles classiques que cette dernière emploie.

Le fait que la planète soit peuplée d’humains n’empêche pas le résultat d’être très dépaysant. La population de cette planète se compose d’humains asexués 90% du temps, qui n’ont une sexualité que quelques jours par mois et deviennent indifféremment femmes ou hommes dans ce but avant de redevenir asexués à la fin de la période de rut. Cela occasionne de nombreuses réflexions sur les structures sociales et mentales de la population, sur la notion d’amour et de sexualité, mais aussi d’amitié, sur les relations sociales en général… et c’est passionnant. Le roman date de 1969, et certaines de ces réflexions ne sont sans doute plus aussi avant-gardistes qu’elles pouvaient le paraître à l’époque, mais l’ensemble a globalement conservé tout son intérêt avec l’âge.
Même chose avec les notions culturelles propres à telle ou telle culture, qui sont présentées comme en passant, sans paragraphe d’explication encyclopédique, mais sans hermétisme non plus.

Je me suis senti un peu dérouté au début, parce que le premier chapitre nous place dans la situation de l’explorateur étranger qui découvre la planète depuis à peine quelques mois et a beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe, et parce que les premiers chapitres ensuite nous plongent dans l’une des cultures de la planète en question, avec une variété de points de vue et de références culturelles qui peut être un peu lourde à assimiler dans un premier temps.
Mais, d’une part, les gens qui aiment les intrigues politiques et les complots vont vite accrocher aux intrigues qui se nouent dans l’ombre et aux non-dits importants dans la moindre conversation ; et, d’autre part, tout se met en place en quelques chapitres et la compréhension de l’ensemble devient beaucoup plus facile ensuite : cela vaut donc la peine de laisser sa chance au roman.

Tout un pan du roman se déroule dans une sorte de camp de travail ou de camp de concentration qui fait penser aux régimes totalitaires du milieu du XXe siècle, quelque part entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. C’est un point important de la réflexion politique du roman… et pourtant, encore une fois, c’est amené hors des clichés du genre, et cela ne prend pas toute la place dans l’histoire. On sent, derrière, une réflexion à l’œuvre d’une ampleur plus grande, qui se refuse à passer sous silence les horreurs que peut amener ce type de régime, mais qui se refuse aussi à cantonner le roman à cela… parce qu’il aborde plusieurs autres thèmes articules à celui-ci et tout aussi importants.

J’ai enfin été frappé par le grand réalisme de l’ensemble. Un réalisme non pas technologique (il n’y a aucune description assommante de pseudo-mécanismes futuristes) mais social et politique. Cela ne passionnera peut-être pas tout le monde, mais c’est à mes yeux un aspect important de la création d’un univers fictionnel  romanesque, et The Left Hand of Darkness est un livre-univers grandiose, qui nous plonge brusquement dans un environnement complètement différent du nôtre, et dont le soin apporté à restituer des mentalités autres fait qu’on ne finit jamais de découvrir ces différences, bien au-delà des apparences spectaculaires. Il y a un aspect de ce que j’aime appeler la « sciences-humaines-fiction » dans ce roman (le fait que Le Guin ait étudié l’anthropologie n’y est pas pour rien).

Une ultime remarque : si vous aimez les récits de voyage dans des conditions extrêmes et les explorations polaires, vous devriez aussi lire ce roman. La planète sur laquelle il se déroule est en pleine ère glaciaire et il y a de belles pages de voyage qui, encore une fois, déploient un réalisme minutieux, pour mieux donner à penser sur la confrontation entre les humains et les forces naturelles.


[BD] « Le Prince et la Couturière », Jen Wang

3 septembre 2018

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Référence : Jen Wang (scénario, dessin et couleur), Le Prince et la Couturière, Talence, Akiléos, 2018, 270 pages (première édition : The Prince and the Dressmaker, New York, First Second Books, 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Le prince Sébastien cherche sa future femme, ou plutôt, ses parents lui cherchent une épouse… De son côté, Sébastien est trop occupé à garder son identité secrète à l’abri des regards indiscrets. La nuit, il revêt les tenues les plus folles et part conquérir Paris sous les atours de l’époustouflante Lady Crystallia, l’icône de mode la plus courue de toute la capitale !

Sébastien a une arme secrète : sa couturière, Francès, une des deux seules personnes à connaître son secret, et sa meilleure amie. Mais Francès rêve de s’accomplir par elle-même, et rester au service du prince lui promet une vie dans l’ombre… pour toujours. Combien de temps Francès supportera‑t-elle de vivre dans le boudoir de Sébastien en mettant ses rêves de côté ? »

Mon avis

Le meilleur moyen qui me vienne pour présenter cette belle bande dessinée en quatre mots est : « un Disney vraiment progressiste ». Impossible en effet de ne pas penser aux studios américains quand on découvre ce conte aux graphismes ronds et expressifs, aux personnages peu nombreux mais bien campés, qui aborde des thèmes dont certains sont classiques (accomplir ses rêves en affrontant les traditions) et d’autres si actuels que Disney peine à s’en emparer (le travestissement d’un homme en femme). À bien des égards, j’ai eu l’impression que Jen Wang marchait volontairement sur les plate-bandes du royaume de Mickey, comme pour lui donner une leçon d’écriture de contes contemporains. En dépit de ses personnages féminins un peu plus affirmés et de grandes déclarations médiatiques régulières, Disney reste très conformiste. Le dessin animé le plus proche des thèmes de la BD de Wang, Mulan, met en scène une sorte de Jeanne d’Arc chinoise qui se travestit en homme. Mais aucun Disney n’aborde le travestissement inverse, celui d’un homme en femme, du moins jamais de façon sérieuse. Ne jetons pas la pierre à Disney, qui n’est coupable que de couardise : alors même que les femmes ont conquis de haute lutte le droit de porter des pantalons (c’est-à-dire de ressembler à des hommes), il est rare de voir des hommes se promener en robes et le sujet reste bizarrement sensible, aux États-Unis comme en Europe

La BD de Wang est résolument progressiste sur ce sujet, mais, par bonheur, son propos ne devient jamais pesant et reste toujours au service de l’histoire et des personnages. La figure du prince Sébastien, qui devient la nuit lady Crystallia, n’est en effet qu’un des deux personnages principaux. L’autre, celle qu’on découvre même en premier, c’est Francès, la couturière du titre. Et voici un autre thème à la fois classique et d’une belle originalité : on suit une jeune couturière d’origine humble qui rêve de devenir une grande créatrice, le tout dans un univers de conte à peine ancré dans le XIXe siècle européen pour les besoins de certains rebondissements. Une héritière féminine du vaillant petit tailleur du conte traditionnel, en quelques sorte, mais une tailleuse dont les talents pour la couture restent au centre des enjeux dramatiques tout au long de l’intrigue. Celle-ci narre donc un double apprentissage : celui du prince qui doit concilier son rêve et ses responsabilités envers ses parents et son royaume, et celui de la couturière, qui fait plus penser à un début de biographie de figure de la haute couture française façon Coco Chanel ou Yves Saint-Laurent (ce n’est d’ailleurs pas pour rien, je crois, si la couturière s’appelle « Francès », ce qui sonne presque comme « Française »). Ces figures du monde réel sont connues, mais pas si souvent abordées en BD, et l’idée de croiser un parcours de ce type avec le genre du conte est finalement d’une jolie originalité.

Je disais que l’histoire met en scène peu de personnages : ceux-ci s’en trouvent d’autant mieux fouillés et approfondis au fil des pages. Si les grandes lignes de l’histoire restent classiques et certains rebondissements raisonnablement prévisibles, le scénario nous réserve cependant quelques surprises, y compris de la part de personnages secondaires. L’ensemble dose habilement l’émotion et l’humour (mais sans la frénésie et les multiples compagnons animaux improbables coutumiers aux Disney, pour le coup).

Au-delà des bonnes idées que contient le scénario, c’est sans aucun doute la qualité graphique de cette BD qui en fait une telle réussite à mes yeux. J’ai évoqué ce que le dessin de Wang dans cette BD doit à l’univers rond et expressif de Disney (les cheveux ébouriffés du prince Sébastien me rappellent un peu le style de dessins animés Disney des années 1960 comme Les 101 Dalmatiens, avec leurs contours noirs différents des contours colorés des Disney plus récents). Mais ce serait très réducteur que cantonner son dessin à un pastiche de fan. D’abord parce qu’elle a prouvé dans ses autres BD qu’elle est capable d’adopter une variété étonnante de styles, ce qui prouve que l’aspect « disneyen » de celle-ci relève non pas d’une facilité ou d’un manque d’originalité mais d’un choix narratif. Ensuite parce que le dessin de Jen Wang n’emprunte pas qu’à Disney, mais mêle habilement d’autres influences, en les assimilant si bien que j’aurais bien du mal à reconstituer ce qui vient d’où. Les films d’animation de Pixar me viennent en tête pour des personnages comme celui du roi (le père de Merida dans Rebelle, par exemple). Il doit y avoir une influence du manga quelque part, certainement, avec des yeux souvent assez larges et quelques codes graphiques utilisés ici et là (pour les expressions de honte ou d’indignation, par exemple) ; mais Wang ne se laisse pas aller à reprendre ces codes à outrance et l’influence reste très discrète (par exemple, tous les personnages sont loin d’avoir de grands yeux). En revanche, le travestissement de manière générale est un thème volontiers abordé dans le manga, et je ne serais pas surpris que Jen Wang ait été lectrice de mangas comme La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda ou Princesse Saphir d’Ozamu Tezuka (à cela près que ces mangas, tout comme le Mulan de Disney, parlent d’une fille travestie en garçon et pas l’inverse, ce qui laisse donc toute son originalité au scénario de Wang).

Un point essentiel : les robes conçues par Francès sont aussi originales et somptueuses qu’on peut l’attendre d’une jeune créatrice talentueuse. Et cela n’a pas dû être évident à dessiner ! Je serais curieux de me pencher sur la documentation à laquelle l’autrice a eu recours pour cette partie de son travail, car il m’a semblé que les robes en question contenaient de belles idées. En tout cas, les amateurs et amatrices de belles robes devraient y jeter un œil.

Outre le dessin proprement dit, la mise en cases et la mise en page sont d’une grande habileté. Les cases sont grandes, il y en a peu sur chaque page et chaque double page comprend des dessins hors case, qui recouvrent même parfois les bords des cases précédentes ou suivantes et paraissent jaillir au premier plan sur la page. Cela confère un grand dynamisme à l’ensemble et cela met très bien en valeur le sens du mouvement qui se dégage des dessins. Les scènes où lady Crystallia se révèle aux yeux de son public dans une nouvelle robe conçue par Francès montrent de véritables danses graphiques, colorées, énergiques et d’une belle poésie. Au passage, elles me rappellent certaines des plus belles planches d’une biographie d’Isadora Duncan en bande dessinée scénarisée par Josépha Mougenot et dessinée par Jules Stromboni, parue chez Naïve en 2013 dans la collection « Grands destins de femmes » et que j’avais lue il y a quelques mois. Au début, je râlais un peu sur le peu de contenu narratif présent sur chaque double page, et je craignais que la BD ne « tire à la page » (270 pages, quand même). Finalement, les partis pris de mise en page s’avèrent cohérents et intelligents.

Impossible en outre de ne pas penser à l’univers du dessin animé devant cette mise en page : outre son sens du mouvement, elle utilise aussi avec habileté les alternances de plans larges et de plans rapproches, les zooms sur les expressions des personnages, bref, un langage graphique qui emprunte volontiers au cinéma. De là à dire que Jen Wang a pondu une bande dessinée toute prête à fournir un sujet de film d’animation, il n’y a qu’un pas et ce serait une très bonne chose que des cinéastes s’en emparent.

Un mot sur l’édition française chez Akileos : elle bénéficie d’une reliure solide à couverture rigide, avec un dessin différent de celui de l’édition américaine et qui joue joliment sur l’ambiguïté du personnage de Sébastien/Crystallia. L’histoire est complétée, à la fin, par quelques dessins préparatoires avec des commentaires de l’autrice, qui permettent d’en savoir un peu plus sur son processus créatif (mais pas sur ses inspirations pour les robes, hélas).

Vous l’aurez compris, Le Prince et la Couturière m’a pleinement convaincu et je ne peux que vous en recommander la lecture, d’autant que son propos est accessible à tous les publics. Jen Wang est sans aucun doute une autrice de BD à suivre et j’espère que ses autres BD déjà parues seront bientôt traduites en français. Ah, je viens justement de voir que sa BD In Real Life a été également traduite chez Akileos il y a quelques années sous le titre IRL.

Avant Le Prince et la Couturière, Jen Wang avait publié notamment IRL. Dans la vraie vie, d’après une nouvelle d’anticipation proche de Cory Doctorow. Assez différente, résolument ancrée dans la culture vidéoludique, c’est une histoire qui évoque les jeux vidéo massivement multijoueurs, l’économie et les inégalités de richesse. Je l’ai lue et chroniquée ici.


Alan Hollinghurst, « The Line of Beauty »

30 avril 2018

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Référence : Alan Hollinghurst, The Line of Beauty, Picador, 2004.

Quatrième de couverture

Nick Guest, fils d’un petit antiquaire de province et brillant boursier d’Oxford, s’installe à Londres pour mener à bien sa thèse de littérature. Il loue une chambre dans l’hôtel particulier des parents de son ami Toby Fedden, et entre dans l’intimité de la famille : Gerald, le père, un ambitieux député tory, Rachel, la mère, soeur d’un baron fortuné, et Catherine, leur fille maniaco-dépressive. Nick devient le spectateur fasciné d’une société où les héritiers des grandes familles, les ladies désoeuvrées et les conservateurs règnent en maîtres. La Ligne de beauté est une fresque flamboyante du Londres des années Thatcher, quand ascension sociale rimait avec hédonisme et égoïsme. Ce roman a obtenu en 2004 le Man Booker Prize, le prix littéraire le plus prestigieux du Royaume-Uni.

Mon avis

La Ligne de beauté est l’histoire d’un jeune homosexuel dans le placard qui, à la suite d’une amitié à Oxford, se retrouve à loger plusieurs années chez une famille riche dominée par un politicien ambitieux, dans le Royaume-Uni des années Thatcher entre 1983 et 1987. Il vit là sa première liaison, avec un homme noir d’origine modeste, Léo. Par la suite, c’est une seconde liaison, avec un homme très riche, qui le propulse définitivement dans un univers de luxe. Mais Nick s’intègre-t-il réellement, ou n’est-il qu’un éternel « guest », un invité, comme son nom l’indique ?

La Ligne de beauté est un très bon roman, en particulier pour son propos principal, à savoir tout ce qui est la peinture d’un milieu social repoussant et implacable vu par les yeux d’un personnage qui lui est étranger mais qui ne peut s’empêcher d’en être fasciné.

Ce personnage, Nick Guest, est à la fois creux et très fouillé : de l’extérieur, il semble discret, effacé, voire servile, au sein de cette famille qui l’accepte tout en le traitant un peu comme l’homme serviable bon à tout faire. Mais la narration à la troisième personne adopte constamment le point de vue de Nick, ce qui nous donne accès à ses impressions, mélange de lucidité aiguë envers les travers des gens qu’il fréquente et de fascination envers les richesses qu’ils brassent.

En réalité, comme l’indique le titre du roman (et comme cela apparaît assez vite), Nick est « un esthète ». Passionné de littérature, mais aussi d’art en général, il est surtout attiré par la beauté, celle des hommes, mais aussi celle des maisons, de l’ameublement, des oeuvres d’art, et de la nature. Une nature où il a vite fait de s’absorber en de douces rêveries…
Mais son séjour prolongé chez les Fedden ne le met pas à l’abri des pires réalités du milieu : le libéralisme galopant, mais aussi la violence des riches sous toutes ses formes, des plus subtiles aux plus brutales, du mépris de classe à ce que personne n’appelle encore l’homophobie. Quelle que soit leur degré de richesse, Nick et les hommes qu’il fréquente vivent une vie de secrets. Sans compter qu’à mesure que les années 1980 avancent, une autre menace vient s’ajouter aux autres : le sida.

L’auteur dit avoir été largement influencé par Henry James. Je ne connais pas assez cet auteur classique pour préciser le rapprochement, mais le résultat est un regard acéré, presque chirurgical, sur le milieu social en question.

Ma seule réserve porte sur l’aspect quelque peu étouffant du livre, au sens où la majorité des personnages sont vains, cupides, égoïstes voire incultes… et leur pouvoir est énorme, même une fois que leurs masques de dignité assez fins commencent à tomber. Qu’on me lise bien : Hollinghurst fait tout sauf des caricatures. Sa façon de mettre en scène ses personnages est aussi précise et réaliste qu’implacable… mais le résultat est encore plus oppressant, car tout est terriblement vraisemblable.

Notez que le livre a fait l’objet d’une adaptation en téléfilm pour la BBC en 2006.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en décembre 2015 avant de le republier ici.


[Film] « The Greatest Showman », Michel Gracey

26 mars 2018

GreatestShowman

Référence : The Greatest Showman, film musical réalisé par Michel Gracey, sur un scénario de Jenny Bicks et Bill Condon, avec une musique de John Debney et Joseph Trapanese, produit par Chemin Entertainment et Seed Productions, Laurence Mark Productions et TSG Entertainment, États-Unis, 2017.

L’histoire

The Greatest Showman se présente comme une comédie musicale inspirée de la vie de Barnum, le célèbre homme de spectacle américain du XIXe siècle connu pour ses freak shows puis son cirque. Le film relate rapidement l’enfance de Barnum dans un milieu pauvre puis son accession progressive au rang de « maître de la scène » (ou d’expert en fumisteries, selon les avis), sa relation avec son épouse, l’ouverture du musée Barnum, le recrutement et la mise en avant de la troupe dite des « freaks » et la collaboration avec la chanteuse d’opéra Jenny Lind. Le film est ponctué de nombreuses chansons.

Mon avis

Le film opte pour deux partis pris contestables. D’abord, il n’a pas grand-chose à voir avec la vie réelle de Barnum : c’est une comédie dramatique calibrée à la mode disneyenne (ce serait mieux passé en dessin animé, d’ailleurs, je crois), où Barnum est un gentil idéaliste pauvre qui devient le self made man américain typique et en profite pour aider les femmes à barbe, les nains, les géants, les siamois et tous les gens pas pareils à faire leur coming out dans un grand élan généreux et humaniste. Le film se veut rempli de bonnes intentions, mais, sur le plan de la vérité historique, ça ne tient pas la route une seconde dès qu’on connaît un peu le bonhomme. L’écart avec la réalité est si criant que j’ai eu l’impression d’entendre grincer des aiguillages à chaque nouvelle péripétie montrant la grande âme de celui qui était avant tout un homme d’affaires opportuniste et cupide.

Il y a deux façons de regarder le film à partir de là. Soit on le subit comme un exercice de révisionnisme révoltant par lequel Hollywood réitère le « humbug » (la duperie) de Barnum en réécrivant sa biographie de la façon la plus complaisante afin de légitimer sa propre industrie de grand spectacle opportuniste. Soit on accepte The Greatest Showman comme un film symboliste à message et non comme une biographie historique. Le problème n’est pas nouveau et s’est posé récemment pour d’autres films, comme l’obligeant Confident Royal de Stephen Frears (sorti lui aussi en 2017), qui retraçait la biographie d’un serviteur indien à la cour de la reine Victoria, Mohammed Abdul Karim (dit le Munshi), en conspuant le racisme de la cour britannique… tout en en exemptant la reine elle-même, présentée comme un parangon d’humanisme, là encore au prix de quelques écarts avec la réalité historique.

Faut-il s’attacher à la lettre ou à l’esprit, au respect de la documentation ou au message délivré au public ? Je laisse la question ouverte. Confident Royal et The Greatest Showman prennent la précaution de botter en touche quant à leur appartenance ou non au genre du film biographique : le premier parce qu’il se présente ouvertement comme un film comique, le second parce qu’il se réclame avant tout du genre des comédies dramatiques musicales hollywoodiennes. Mais Confident Royal ne réécrit pas l’histoire dans les mêmes proportions que The Greatest Showman, dont le principe tout entier repose sur un véritable révisionnisme béat. Imaginerait-on un film musical consacré à une exposition coloniale, qui présenterait les organisateurs comme des humanistes bienfaiteurs des minorités qu’ils exposent à la vue des foules moyennant paiement ?

Venons-en au deuxième parti pris du film : sa musique. Elle n’a rien à voir avec la musique réelle de l’époque de Barnum : c’est de la grosse pop commerciale qui tache. Non que j’aie quoi que ce soit contre la pop en général. Le problème, c’est que la réalisation aboutit à des scènes où la musique jure complètement avec les décors, costumes et accessoires, qui, eux, forment une reconstitution assez soignée de l’époque. Il y a en particulier une scène où Jenny Lind, la chanteuse d’opéra, chante quelque chose qui, dans l’histoire, est censé être un air d’opéra très émouvant, mais qui prend la forme d’une chanson aux sonorités complètement anachroniques (« Never Enough »), façon Adèle en moins bien. Le résultat est vraiment bizarre. Ce type d’anachroisme musical assumé a déjà été fait ailleurs au cinéma, par exemple dans le réjouissant Chevalier de Brian Helgeland en 2001, qui relatait la carrière d’un chevalier au fil de tournois scandés par du rock’n’roll (le film s’ouvrait sur un public de paysans occupés à scander We Will Rock You !). Un parti pris que The Greatest Showman semble avoir bien envie d’égaler.

J’ai eu du mal avec les deux partis pris, mais je pense qu’ils auraient pu emporter mon adhésion (ou au moins mon accord relatif) si je n’avais pas trouvé plusieurs défauts sérieux au film.

D’abord, le scénario est vraiment très sirupeux, rempli de clichés, avec des personnages assez inconsistants en dehors de Barnum et de son épouse (eux-mêmes très stéréotypés, tout de même). L’ambiguïté de Barnum dans ses relations avec les freaks (veut-il les aider à se faire respecter ou seulement les exploiter comme des animaux de foire ?) est un peu abordée vers le milieu du film, mais à peine, et sans rien qui écorne vraiment l’image très positive de Barnum qui est ici présentée. L’intrigue secondaire entre Carlyle (joué par Zac Efron) et Anne Wheeler (Zendaya) est clichée au possible et les dialogues ne relèvent vraiment pas le niveau. Pas plus que les paroles des chansons, qui feraient passer la bluette hollywoodienne la plus insipide des années 1950-60 pour un sommet de la chanson à texte.

Ensuite, les chorégraphies des chansons m’ont paru moyennement convaincantes, soit parce qu’elles étaient mal conçues en elles-mêmes, soit parce qu’elles étaient desservies par la réalisation et le montage. Le film essaie de réendosser, en la renouvelant un peu, une esthétique de vieille comédie musicale hollywoodienne classique, mais il n’y parvient que rarement parce que tout s’enchaîne bien trop vite : les mouvements des danseurs sont frénétiques, les changements de plans (cuts) sont trop rapides et ne laissent pas le temps d’admirer la beauté d’un décor ou des mouvements des danseurs. Dans certaines chorégraphies, les danses elles-mêmes sont brouillonnes et assez pauvres (dans la chanson « A Million Dreams », j’ai eu l’impression que Barnum et sa jeune épouse passaient leur temps à courir d’un bord à l’autre d’un toit d’immeuble pour menacer romantiquement de s’en jeter : sans doute le résultat d’un visionnage quelque peu hâtif de Chantons sous la pluie ou de West Side Story).

Quant aux chansons elles-mêmes, beaucoup m’ont semblé réutiliser dans leurs mélodies des ficelles musicales commerciales éculées qu’on entend partout depuis quelques années, ce qui fait que le résultat ne se hissait souvent pas beaucoup plus haut, à mes oreilles, que le niveau d’une mauvaise chanson de générique de fin de Disney ou qu’un tube pop préformaté imposé à grands coups de pub. Les percussions boum-boum pas subtiles et assourdissantes du début du film semblent copier l’ouverture de Chevalier à coups de marteau. Les choeurs sans paroles de « This Is Me » semblent récupérer allègrement les trucs remis au goût du jour par le groupe Of Monsters and Men (vous savez, ceux qui font « oh-oh-oh » ou « ouo-oua-ouoh » en fond tout le temps). Et j’ai été mis mal à l’aise par la chanson « This Is Me », qui se présente comme un numéro de coming out et d’empowerment des minorités inclues dans les spectacles de Barnum. Là encore, à s’en tenir au message proprement dit, tout cela semble plein de bonnes intentions. Mais j’ai eu l’impression que cet air se contentait de copier, en moins bien, les chansons LGBT du type I Will Survive ou I Am What I Am rendues célèbres par Gloria Gaynor, et qui, bizarrement, me convainquent plus, sans doute parce que la question du degré de sincérité ou d’opportunisme dans leur engagement inclusif est moins douteuse. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une récupération opportuniste de la part de studios hollywoodiens qui n’ont pourtant pas fait mieux que Barnum dans leur représentation à l’écran des minorités, LGBT ou autres. Cet exercice de vertu m’a laissé un goût de humbug.

La musique du Greatest Showman colle aux oreilles, ça se réécoute, mais ça ne gagne pas à la réécoute : ce n’est pas du Alan Menken, ni du Andrew Lloyd Webber, clairement. La musique n’invente absolument rien, elle essaie de récupérer tout ce qui marche en ce moment sans parvenir non plus à proposer quelque chose de cohérent, et ça m’agace. Ça fait regretter les comédies musicales de Broadway ou les productions françaises un peu plus cohérentes du type Notre-Dame de Paris.

En dépit de ses nombreux défauts et de ses partis pris embarrassants, le film a des qualités. À commencer par son acteur principal, Hugh Jackmann, qui n’est pas loin de porter le film à lui tout seul, tant il parvient à donner vie, chaleur et crédibilité à un personnage qui devait être bien plat sur le papier. J’ai été impressionné par sa performance. Le reste du casting, à défaut d’être très bien mis en valeur, joue correctement son rôle. Les décors et costumes sont soignés, sauf en quelques endroits (les lions en images de synthèse piquent les yeux). Il y a quelques belles scènes, notamment les chorégraphies avec les freaks, émouvantes et où tout le monde joue à fond, qui parviennent à donner un souffle incontestable à des moments comme la chanson « This Is Me ». Et le film multiplie tellement les efforts pour emporter le spectateur dans son mouvement que j’ai fini par m’y prendre en quelques endroits, en tout cas jusqu’à la réplique suivante vraiment trop plate ou jusqu’à la prochaine scène vraiment trop clichée.

Bref, je n’ai pas été bien convaincu. Le film m’a tout de même donné envie de voir La La Land, dont la bande originale est l’œuvre des mêmes compositeurs, mais qui a l’air un peu plus subtil.

Paragraphe contenant quelques révélations mineures. Le critique du Nouvel Observateur a relevé une énorme bévue dans le scénario en termes d’incohérence chronologique interne : les filles de Barnum ne vieillissent pas : elles sont enfants quand il débute, et toujours enfant 25 ans plus tard quand il ouvre son musée avec ses freak shows, et encore et toujours enfants à la fin du film plusieurs années après ! Fin des révélations.


Roger Peyrefitte, « Les Amitiés particulières »

22 avril 2013

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Référence : Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières, Marseille, Jean Vigneau, 1943 (lu dans une réédition chez J’ai lu imprimée en 1972).

« Veillez sur vos amitiés, qui peuvent être l’ennemi. Qu’elles ne soient jamais de ces amitiés particulières, qui cultivent uniquement la sensibilité ; car, ainsi que l’a dit Bourdaloue, la sensibilité se change aisément en sensualité. Qu’elles soient des amitiés publiques et des amitiés de l’âme. »

Ces mots font partie du sermon du prédicateur que Georges de Sarre, élève modèle issu d’une famille noble, entend le deuxième jour de sa rentrée en classe de troisième au pensionnat catholique de Saint-Claude, où il vient d’être placé. L’intrigue se passe quelque part au début du xxe siècle. Dans ce pensionnat de garçons, l’éducation classique, où la version et le thème latins côtoient la composition française et les devoirs d’histoire, est aussi une éducation religieuse. Les élèves vivent au rythme des messes et des retraites, et leurs professeurs sont aussi des prêtres auxquels ils se confessent, car il s’agit non pas seulement d’instruire leurs esprits, mais d’assurer le salut de leurs âmes.

Dans cet univers clos, rigide et sévère, Georges découvre peu à peu l’envers du décor. Dès le premier jour, il a remarqué un de ses voisins, Lucien Rouvère, qui lui semble sympathique ; mais Lucien a déjà un ami proche, André Ferron, et leur amitié semble une de celles que le prédicateur réprouve. Georges la réprouve aussi, sans pouvoir s’empêcher d’être attiré par Lucien et jaloux d’André. Lorsqu’il rencontre un élève de cinquième, Alexandre Motier, d’une grande beauté, c’est à son tour de se trouver engagé dans une de ces amitiés interdites. Mais à quel moment une amitié devient-elle « particulière » ? À partir de quel point l’amour, exalté partout dans les textes que Georges et ses camarades étudient, dans les messes qu’ils fréquentent, dans les hagiographies sur lesquelles ils méditent, cesse-t-il d’être pur pour devenir impur ? Et à quoi se fier lorsque le père de Trennes, un de ces maîtres qu’on a dit à Georges être « des savants et des saints », s’intéresse d’un peu trop près à Lucien et à Georges pour être vraiment pur lui-même ? Dans ce jeu de chats et de souris entre maîtres et élèves, c’est l’exclusion de l’établissement qui signe la défaite.

L’une des qualités de ce roman réside à mes yeux dans sa capacité à rendre avec richesse et vraisemblance les sentiments et les idées d’un jeune garçon tel que Georges, nourri à la fois de lettres classiques et d’instruction religieuse, qui mobilise constamment ces références pour s’orienter et se défendre dans le milieu oppressant où il se trouve enfermé. À la dimension religieuse près, Georges pourrait être un élève de khâgne dont les réflexions quotidiennes, y compris sentimentales, se nourrissent de la culture qu’il est en train d’assimiler. C’est avec ce matériau que Georges étudie, qu’il joue, qu’il plaisante, qu’il raisonne pour croiser le fer avec ses amis et ses maîtres… et avec ce matériau qu’il fait face à ses sentiments, tente de s’en déprendre, puis de les défendre. Pétri d’érudition et de grandes idées, il n’en reste pas moins un garçon à qui l’on veut imposer d’être un adulte en miniature, au risque d’en faire un petit sophiste, dans un milieu où il trouve surtout, en fait de perfection, l’hypocrisie et la duplicité.

Dans cette valse des masques, les sentiments de Georges sont au fond la seule vérité qui tienne. Les lecteurs d’aujourd’hui auront tout de suite pensé à l’homosexualité. Le mot convient, si l’on ne se focalise pas bêtement sur son suffixe : l’univers de Georges est sentimental, amoureux sans toujours le savoir, sensuel sans se l’avouer. C’est dans cette complexité que réside l’autre grande qualité du roman.

J’ajoute qu’un film a été tiré du roman en 1964. Je ne l’ai pas vu en entier, mais l’écart d’âge entre Georges et Alexandre y est nettement plus grand que dans le livre.

Cette critique a été publiée pour la première fois dans la revue Disharmonies n°32 en juin 2012 (en ligne en pdf).