Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour »

2 septembre 2019

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Référence : Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, collection «Raconter la vie», 2014.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Pendant un an, Annie Ernaux a tenu le journal de ses visites à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situé en région parisienne. « Voir pour écrire, c’est voir autrement », écrit-elle. On redécouvre en effet à ses côtés le monde de la grande surface. Loin de se résumer à la corvée des courses, celle-ci prend dans ce livre un autre visage : elle devient un grand rendez-vous humain, un véritable spectacle. Avec ce relevé libre de sensations et d’observations, l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, atteint la dignité de sujet littéraire.

Annie Ernaux est écrivain. Elle est notamment l’auteur de La Place (1984), La Honte (1997), Les Années (2008) aux Éditions Gallimard. »

Mon avis

Voici un petit livre court, novateur, judicieux dans sa démarche et sa pensée, sous une forme d’une simplicité désarmante. Comme dans plusieurs de ses précédents livres (dont La Place), Annie Ernaux court-circuite les genres littéraires habituels en se refusant au roman. Un journal, mais pas un journal intime, et pas seulement un journal personnel, mais aussi bien une sorte d’enregistrement de sensations et de réflexions où se mêlent le vécu individuel, l’observation des lieux et des autres clients, des remarques saisies sur le vif et des tentatives de réflexions plus générales sur la ville (Cergy) et ses habitants, sur la grande distribution en général, sur ce que c’est que vivre en société en France de nos jours, avec les cadres qui nous sont imposés par cette institution difficilement contournable qu’est devenu l’hypermarché. Le tout rythmé non par un plan réflexif ou thématique, mais par la simple succession des jours. Bref, une tentative qui se propose sans aucune prétention, si ce n’est celle d’écrire sur un pan de notre vie quotidienne jusqu’à présent absent du champ littéraire.

En moins de 80 pages, Annie Ernaux compose un texte nouveau aussi bien dans son sujet que dans sa forme. En matière d’évocations littéraires du commerce, on pourrait penser à Zola et à son roman Au bonheur des dames, mais on fait difficilement plus différents que ces deux livres : ici, pas de grands magasins du XIXe siècle, pas d’univers du luxe, pas de roman, pas d’intrigue, pas de fiction, pas de structure, pas de belles phrases travaillées et de descriptions complètes, mais des entrées de longueurs inégales, de petites touches, des anecdotes, des pensées. On est beaucoup plus près de George Perec et de sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, à cela près qu’Ernaux n’a même pas l’ambition de tout remarquer ni de tout dire, mais je crois que Perec et l’OULIPO seraient contents d’un tel essai. Ou bien des Choses vues de Victor Hugo, à une toute autre époque et à une toute autre échelle.

Malgré ou peut-être bien grâce à la modestie manifeste de cette tentative, ce livre est à mes yeux une grande réussite. Colette recommandait il y a un peu moins d’un siècle : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Programme difficile, mais c’est ce que fait Ernaux. Son livre est pour moi l’exemple typique de ce qu’une démarche littéraire peut apporter à la société – de l’auteur dans son sens étymologique d’auctor, celui qui augmente, qui ajoute quelque chose qui n’était pas là avant. Tout le monde ou presque est allé au moins une fois faire les courses (ou accompagner quelqu’un faire les courses) dans un hypermarché ou un supermarché. Mais c’est une chose si simple, si évidente pour tout le monde, et si peu digne d’attention selon les critères habituels de notre société, que personne n’avait envisagé jusqu’à présent d’y consacrer tout un livre. Ernaux n’a pas cherché à faire de son ouvrage un pavé, une somme qui dirait tout. Son livre est mince et essentiel comme un pense-bête. C’est l’écrivaine qui regarde le monde par derrière notre épaule, puis qui nous tapote l’épaule, pointe un doigt et nous dit : « Vous avez remarqué ? » Et son doigt pointé, qui est un livre, nous fait regarder ce que nous voyions depuis longtemps, mais à quoi nous n’avions jamais vraiment prêté attention. Et nous ne pouvons que répondre : « Mais oui ! C’est tout à fait ça ! » Parce qu’elle a su saisir avec ses mots une réalité qui n’était pas encore entrée dans la mémoire écrite collective.

Alors, qu’a vu Annie Ernaux en observant pendant un l’hypermarché de sa ville ? Rien et tout. Les hésitations des clients devant les rayons, parce qu’ils sont indécis sur le choix d’un article, ou parce qu’ils manquent d’argent et doivent calculer le prix des courses au centime près. L’émerveillement enfantin des petits mais aussi des grands devant les vitrines, ou au contraire leur indifférence blasée. Les vigiles à l’entrée. Les petits délits quand on grignote un grain de raisin ou un petit gâteau en rayon. Les regards que les clients échangent quand ils se croisent, debout sur deux escaliers mécaniques voisins allant dans des sens inverses. Les jeunes couples qui font les courses ensemble pour la première fois. Les rayons discount plus fliqués que les autres, parce que les pauvres qui les fréquentent sont tout de suite plus soupçonnés. La place démesurée que prend, à tous les sens du terme, le centre commercial dans la vie urbaine, puisqu’il fournit toutes les activités le jour, mais se change la nuit en masse éteinte et oppressante. Sa façon de peser sur le calendrier de toute l’année à coups d’incitations des mois à l’avance, avec les soldes, les fêtes de fin d’année, la fête des mères, les fournitures de la rentrée scolaire en place dès la fin juin (!). L’influence, donc, que ce type de commerce exerce sur nos modes de vie et sur nos villes depuis plus de quarante ans.

La collection « Raconter la vie », où le livre est paru il y a cinq ans (il a été réédité depuis chez Gallimard, en « Folio »), avait été créée par l’historien Pierre Rosanvallon, qui a beaucoup travaillé sur les sens actuels des notions de démocratie et de citoyenneté, et l’historienne Pauline Peretz, spécialiste des États-Unis mais également membre de l’Institut d’histoire du temps présent (rattaché au CNRS et à l’université Paris VIII). C’est bien à une histoire du temps présent que ce petit livre contribue.

Il ne manquera pas non plus de plaire à tous ceux qui s’intéressent à la sociologie. C’est que le regard d’Ernaux a beaucoup en commun avec le regard sociologique : regards, gestes, vêtements, postures, hésitations, émotions, elle scrute tout, réfléchit à tout, perçoit ou devine les inégalités sociales, les discriminations, les tragédies muettes du quotidien des pauvres et des précaires, les stratégies commerciales plus ou moins insidieuses du magasin, la pénibilité du travail des employés d’Auchan.

Et pourtant Regarde les lumières mon amour n’est pas un livre de sociologie. Il en contient, mais il ne s’y résume pas. Il fait moins et plus : Ernaux hasarde des idées, des hypothèses, tente des généralisations, sans perdre conscience des limites de son regard et de la portée de ses mots, justement parce qu’elle n’écrit pas une somme documentaire, parce qu’elle n’a pas de statistiques sous la main et que ce n’est pas ce qui l’intéresse. En renonçant à cela, elle peut en revanche rester au plus près du vécu, saisir au vol une phrase, un instant partagé, un détail sur les choses ou les gens, bref, tendre un miroir qui ne reflète pas tout le pays, mais qui, à force de rassembler des éclats de réel, finit par brosser un portrait en réduction de notre vie.

Pourquoi écrire ces bouts de vie quotidienne apparemment dépourvus d’importance ? C’est tout l’intérêt du regard de l’écrivaine. Pour quiconque s’y reconnaît, c’est le moyen de faire la catharsis d’un des bouleversements récents de nos sociétés. En se retrouvant dans ces instants de vie agréables ou fastidieux, dans nos tentations face aux étiquettes promotionnelles ou dans nos timidités sous le regard des autres à la caisse, dans nos réactions face aux questions d’enfants et aux petites ruses des vendeurs, on peut se voir, on peut s’observer soi-même, et on commence à avoir mieux prise sur ce qui nous arrive. Enfin, la vie quotidienne à l’hypermarché devient un sujet dont on peut parler. Et ce dont on peut parler, on peut y réfléchir, le remettre en cause, en dénoncer les injustices, comprendre comment l’améliorer. C’est un de ces gestes littéraires qui, touche après touche, fournissent à la société les outils nécessaires pour changer le monde et changer la vie.

Note sur les rééditions

Regarde les lumières mon amour a été réédité chez Gallimard dans la collection « Folio ». Il a également été édité en 2018 chez Flammarion dans la collection « Étonnants classiques, » une édition parascolaire à petit prix, assortie d’un apparat critique et d’un dossier pédagogique élaborés par Laure Humeau-Sermage.

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M’étant procuré cette édition, j’aimerais dire un mot sur le dossier pédagogique. Il m’a paru bien fait. Après deux séries de questions et trois « microlectures » (des approches d’étude du texte), il propose deux groupements de textes : le premier intitulé « La consommation en question », qui comprend un extrait d’Au bonheur des dames de Zola (son roman des Rougon-Macquart sur l’essor des grands magasins du XIXe siècle) et deux articles de presse sur la notion de consumérisme et sur les gens qui le refusent en adoptant un mode de vie minimaliste, et le second titré « Objets : les partis pris de la chanson et de la poésie », qui regroupe un poème sur le pain extrait du Parti pris des choses de Francis Ponge, le fameux « Inventaire » de Jacques Prévert et les paroles de deux chansons parodiant ou remettant en cause la société de consommation : « La complainte du progrès » de Boris Vian et « Foule sentimentale » d’Alain Souchon. S’y ajoutent trois nouvelles brèves sur le thème « Quand la consommation nous rend fous » : « Une victime de la réclame » de Zola, « Le credo » de Jacques Sternberg et « Les frères de Lacoste » de Didier Darninckx.

Les arts de l’image ne sont pas en reste avec des photos d’hypermarchés à divers stades de leur histoire, deux sculptures contemporaines dont la fameuse sculpture hyperréaliste de Duane Hanson Supermarket Lady, une affiche pour le Buy Nothing Day avec son dessin détournant un code-barre. La deuxième de couverture montre le tableau de Waterhouse montrant Diogène, philosophe du dénuement ; la troisième de couverture montre une affiche de film comique situé dans un hypermarché. Plus approfondie en matière de cinéma sont les exercices proposés autour du court-métrage d’animation primé Logorama de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain (2005, les noms des réalisateurs sont omis pour une raison que j’ignore) et d’une scène du film La loi du marché de Stéphane Brizé (2015). S’y ajoute une planche de la BD de Julien et Mathieu Akita Les Tribulations d’une caissière (Soleil, 2009) adaptée d’Anna Sam. Un entretien avec Annie Ernaux vient clore ce dossier d’une grande richesse. C’est un plaisir de voir ce texte déjà très accessible bénéficier d’une édition qui le rend aisé à prendre en main par les élèves et les professeurs : je suis certain qu’il peut intéresser les classes.

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Sylvie Denis, « Pèlerinage »

24 juin 2019

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Référence : Sylvie Denis, Pèlerinage, Paris, ActuSF, coll. « Les 3 souhaits », 2009.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Auteur, mais aussi traductrice et anthologiste, Sylvie Denis, telle une orfèvre, cisèle ses histoires d’une plume précise et élégante.

Les cinq nouvelles de Pèlerinage nous entraînent à la lisière de la science-fiction et du fantastique, récits électriques et éclectiques où l’on croise d’inquiétantes grands-mères, des insectes merveilleux, un chanteur déprimé, des anges amateurs de rock’n’roll et une petite fille face aux drames des enfants-bulle.

Tour à tour envoûtante, exotique ou étrange, Sylvie Denis nous fait arpenter les chemins de traverse qui mènent aux confins de la réalité. »

Mon avis

Il paraît que les recueils de nouvelles se vendent mal, comme les anthologies. En tout cas, je les achète bien et j’y trouve régulièrement la preuve qu’un genre littéraire qui fait geindre les éditeurs peut se porter tout à fait bien en termes de qualité littéraire, de variété et de créativité (c’est aussi le cas de la poésie, d’ailleurs, pour le peu que j’ai pu en juger).

Ce recueil est le premier livre de Sylvie Denis que je lis. Elle avait beau m’être inconnue, elle ne l’était nullement pour le monde de la science-fiction, puisqu’elle a déjà derrière elle une carrière d’écrivaine bien assise, avec romans, nouvelles et plusieurs prix littéraire.

Sous un titre un peu sec, Pèlerinage est un recueil divers aussi bien dans les sujets abordés que dans la qualité de ses textes à mes yeux. Je n’ai pas tout à fait lu les nouvelles dans l’ordre du volume : comme les premières lignes de la première nouvelle ne m’emballaient pas, j’ai commencé par la deuxième, qui donne son titre à l’ensemble. La nouvelle « Pèlerinage », qui est aussi le plus long et le plus ample texte de tous, m’a paru aussi l’un des meilleurs et des mieux achevés. Il forme un véritable roman en miniature dans le genre planet opera. Commencé à travers le regard d’un enfant au cours d’une journée banale, le récit progresse pour ainsi dire en zoom arrière, dévoilant des enjeux et des espaces de plus en plus vastes, jusqu’à la conclusion habile. Le tout se déroule en grande partie sur une planète colonisée par les humains mais toujours habitée par une espèce d’insectoïdes, les L’muls, qui vivent au cœur des épaisses jungles peu accessibles aux humains. Tant les individus que les groupes sont décrits et rendus vivants avec un sens consommé de la nuance et du détail réaliste. Dans l’Antiquité, on composait parfois des épopées en miniature, les epyllions : ce texte pourrait en être un, mais il a en plus l’élégance de ne jamais tomber dans la facilité des péripéties belliqueuses et des finales apocalyptiques. Surtout, l’ensemble m’a paru très bien proportionné : peu importe que le texte soit plus long que le standard actuel pour une nouvelle en littératures de l’imaginaire et plus court qu’une novella, il fallait que ce soit cette longueur-là et pas une autre, parce que ça marche très bien comme ça.

La première nouvelle du recueil (mais que j’ai lue en deuxième), « Adrénochrome », m’a semblé sympathique sans être inoubliable. Elle a l’originalité pour elle : un technicien du son employé pour couvrir des concerts se rend compte que de petits musiciens holographiques qui apparaissent régulièrement sur la scène ne sont pas des projections mais bien des êtres réels en provenance d’un ailleurs indéterminé et mystérieux. L’évocation du quotidien d’une profession bien précise d’un domaine que je connais mal, transposé dans un futur pas bien lointain, m’a intéressé, tout comme la tournure teintée de fantastique que prenait l’intrigue. Le tout ne m’a pourtant pas emballé plus que ça. Ficelles un brin classiques ? Style et descriptions trop rapides pour m’entraîner bel et bien dans l’univers du texte ? Il y a peut-être aussi un problème de longueur : les idées étaient intéressantes, mais le tout m’a semblé expédié un peu vite. Il aurait fallu, à mon avis, soit étoffer davantage comme dans Pèlerinage, soit faire encore plus court.

De tous les textes du recueil, « Le Ventre de la mer » est celui qui se rapproche le plus du réalisme pur. Sylvie Denis a une habileté indéniable pour rendre crédible un récit de science-fiction en prenant l’univers au niveau du quotidien et à l’échelle de la famille (que les personnages en aient une ou qu’elle leur manque). Dans ce texte-ci, l’élément d’anticipation se fait discret, voire absent, tant cette histoire d’un petit garçon malade, obligé de vivre dans une structure en forme de bulle étanche à l’hôpital, m’a donné l’impression de s’inspirer de maladies et de traitements actuels. C’est avant tout la psychologie des personnages que Sylvie Denis travaille ici, et comme je m’intéresse beaucoup à ce genre de récits, mon intérêt n’a pas faibli. Comme dans « Pèlerinage », l’auteure adopte le point de vue d’un enfant, ici une petite fille. L’ensemble est bien ficelé, hormis le dénouement qui m’a paru inutilement esthétisant dans sa formulation. Les ficelles sont peut-être un peu trop classiques, aussi ; mais la progression est bien menée.

Anticipation proche et psychologie familiale de nouveau avec « Le Zombie du frère », où l’on retrouve l’univers de la musique et des concerts de masse déjà abordé dans « Adrénochrome », mais cette fois du point de vue d’une star désillusionnée. C’est à mon sens l’un des meilleurs textes du recueil, que ce soit par son personnage fouillé, sa progression ou par son évocation des dérives de la musique commerciale.

Le recueil se termine avec « La Dame du Wisconsin », courte nouvelle dont le point fort est son personnage principal mystérieux, dans une atmosphère située quelque part entre Louise en hiver de Laguionie et un roman d’Agatha Christie en légèrement plus futuriste (là encore, l’élément science-fictif proprement dit reste très discret). Hélas, si l’intrigue se noue avec un beau suspense et une ambiguïté très habile, la fin m’a laissé l’impression d’un croupion qui me laissait en plan. Pour moi, c’est une fin ouverte ratée, qu’il faudrait refaire… ou alors un très bon premier chapitre de roman qui a eu la flemme de s’écrire. Bref, là encore, problème de longueur et de proportions.

Pèlerinage ne m’a donc convaincu qu’à moitié ou à peu près. Son point fort est, sans le moindre doute, la capacité de Sylvie Denis à écrire une science-fiction résolument située à échelle humaine, au plus près de personnages dont le quotidien paraît banal, jusqu’à ce qu’on y distingue page après page tel ou tel détail qui plantent insensiblement une atmosphère science-fictive en mode mineur, comme si l’élément de science-fiction se faufilait discrètement dans le texte à la façon des indices de l’étrange dans un récit fantastique. C’est une approche originale, qui me rappelle un peu le recueil de Sylvie Laîné Fidèle à ton pas balancé. Je remarque aussi un volonté constante d’originalité et de recherche dans le portrait des personnages et de leurs situations familiales qui renforce le réalisme et l’intérêt du résultat. En revanche, plusieurs textes me paraissent souffrir d’un réel problème de proportions (là où d’autres nouvellistes, comme Mélanie Fazi, Ray Bradbury ou Annie Saumont – dans des genres très différents -, ne m’ont jamais laissé cette impression).

Enfin, je dois dire que je n’ai pas été enthousiasmé par le style de ces nouvelles de manière générale. J’ai du mal à mettre des mots sur ce sentiment. Sans doute m’a-t-il semblé un peu plat, monotonement prosaïque, avec un nombre très restreint d’images, des effets de style discrets jusqu’à l’invisibilité, et des éléments descriptifs réduits à la portion congrue dans certains textes (les deux les plus réussis de ce point de vue, « Pèlerinage » et « Le Zombie du frère », forment aussi à mes yeux les meilleurs du recueil : coïncidence ? Absolument pas). Les conseils d’écriture des éditeurs, revues et fanzines ont beau clamer partout l’éloge de la concision maximale, je n’y ai jamais adhéré : il faut prendre le temps de nourrir l’imagination des lecteurs. Et quand bien même on opte pour un style concis, il reste possible d’écrire de manière bien plus évocatrice en assez peu de mots. Dans le cas de ce recueil, je suis souvent resté sur ma faim devant des phrases qui me laissaient une impression d’indigence. De ce fait, dans mon esprit, des personnages subtils et fouillés se déplaçaient parfois dans des décors d’une aridité digne de d’images de synthèse quand elles en sont encore à la phase du squelette géométrique. Dommage !

Je n’irai pas jusqu’à conseiller ce recueil, mais je l’ai suffisamment apprécié pour devenir curieux de ce dont Sylvie Denis est capable dans des formats plus longs, et je lirai donc un de ses romans à l’occasion.


Marie NDiaye, « Rosie Carpe »

4 décembre 2017

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Référence : Marie NDiaye, Rosie Carpe, Paris, Les éditions de Minuit, 2001.

Marie NDiaye s’est engagée depuis 1985 dans l’élaboration régulière et sûre d’une œuvre romanesque et théâtrale déjà ample, où figurent quelques publications pour la jeunesse. Paru en 2001 et récompensé par le prix Fémina, Rosie Carpe contribue à attirer l’attention générale sur cette auteure, consacrée quelques années après par un prix Goncourt pour Trois Femmes puissantes. Rosie Carpe se prête particulièrement bien à une réflexion sur l’identité et sur la famille, et c’est pour cela que je vous le présente ici.

Rosie Carpe est à la fois le titre du roman et le nom de son personnage principal. Une fois la lecture entamée, le choix de ce genre de titre fait penser aux romans naturalistes comme le Thérèse Raquin de Zola, où le personnage principal est moins un héros qu’un sujet d’étude. Le roman de NDiaye relève en partie de ce type de préoccupation ; mais plutôt que de montrer à l’œuvre divers déterminismes (familiaux, culturels, sociaux) conditionnant la place et la trajectoire du personnage, l’auteure met en scène la difficulté et même l’impossibilité pour son personnage de se forger une identité personnelle au sein d’un environnement hostile où les relations familiales sont plus mortifères que réconfortantes.

Le nom même du personnage pose problème : née à Brive, Rose-Marie grandit au sein de la famille Carpe, puis part s’installer à Paris en compagnie de son frère Lazare pour y faire ses études, et prend là l’habitude de se faire appeler Rosie. Ce nouveau prénom, que les parents refusent ou oublient régulièrement, est le seul où Rosie se reconnaisse elle-même. À l’inverse, le nom de famille des Carpe, associé aux souvenirs de Brive et à la couleur jaune (visiblement chargée d’un symbolisme infamant), concentre la froideur et bientôt l’indifférence méprisante de ses parents. Ce passif d’hostilité pèse, même de loin, sur Rosie, et mine l’assurance dont elle aurait besoin pour s’affirmer dans le monde. Quelle que soit la situation, Rosie se sent en position d’infériorité, exposée à la honte et à l’humiliation. Dans toute la première moitié du roman, Rosie apparaît comme l’archétype de la « pauvre fille » : prisonnière d’un emploi ingrat, manipulée et arnaquée par son petit ami, Max, le sous-gérant de l’hôtel où elle travaille, elle devient la mère d’un garçon, Titi, qu’elle ne parviendra jamais à aimer parce qu’il a été conçu sous la caméra d’un film pornographique amateur.

Il y a quelque chose d’une conscience de classe dans ce poids que Rosie porte en permanence. Mais ce qui rend l’univers de Rosie Carpe bien plus terrible encore que celui des Rougon-Macquart, c’est le fait que, non content de dépeindre cette existence sordide, le roman donne à voir ses conséquences sur l’intériorité du personnage. Or, pendant toute une partie du roman, tout se passe comme si Rosie ne parvenait littéralement pas à exister. Dans l’univers de Rosie, l’identité individuelle n’est pas un donné intime et stable, un for intérieur sûr à partir duquel le personnage s’ouvre au monde ; bien au contraire, c’est la capacité de l’individu à prendre sa place dans un univers social de représentations qui semble conditionner la formation et l’épanouissement de sa conscience intime. Rosie n’y parvenant pas, sa conscience paraît se résumer au ressassement douloureux de ses échecs toujours renouvelés. Dès les premières pages du livre, Rosie se rappelle « l’impression éprouvée pendant longtemps […] de se mouvoir, elle et Titi, à côté du récit, en dehors d’une vaste et complexe histoire que les autres, même les moins bien lotis, vivaient activement. Rosie et Titi, lui semblaient-il, n’étaient tout simplement pas là, sans que leur absence fût même signalée par deux ombres ou deux silhouettes fantomatiques, et Rosie pensait savoir maintenant que leurs rôles n’avaient été prévus par personne, qu’ils ne pouvaient, elle et Titi, qu’entrer en force dans le cours d’existences qui coulait sans eux et sans nul besoin d’eux ».

Ainsi, pendant toute la première moitié du roman, Rosie semble se laisser porter par une existence où elle ne parvient pas à se convaincre de son propre droit à exister en tant qu’individu. Marie NDiaye met au service de son récit un style et des procédés qui doivent beaucoup aux acquis du stream of consciousness, avec ses longs monologues intérieurs ballottant le lecteur au gré de pensées à jet continu. Et le nouveau roman n’est pas loin : les longues phrases pleines d’un souffle parfois au bord de la désarticulation rappellent un peu Claude Simon, tandis que l’accumulation de détails exprimant le malaise de Rosie font penser au voyageur mal réveillé des premières pages de la Modification de Butor. Rien de froid ou d’impersonnel dans cette écriture, au contraire : on souffre d’autant plus pour Rosie à mesure qu’on la contemple ne pas réussir à exister. Le personnage de roman ne s’est jamais porté aussi bien qu’en se portant aussi mal.

Le problème de l’identité est général dans le roman, de même que la présentation des relations familiales comme presque toujours inexistantes ou destructrices. Cela vaut pour les parents de Rosie, pour son frère, qui lui manque et dont elle prend soin, mais qui ne paie jamais son affection d’un quelconque retour, et cela vaut aussi pour Max, l’homme avec qui Rosie a une relation dont elle conçoit Titi. Max ne s’appelle pas réellement Max : Rosie soupçonne qu’il s’agit d’un surnom qu’il a adopté pour apparaître plus « dynamique » dans le cadre de son travail. Mais Max n’a pas d’autre nom que ce surnom vendeur. De même, il s’est décoloré les cheveux pour avoir une coiffure à la mode, et ne quitte jamais la veste à carreaux et la chemisette rose qui constituent son uniforme de travail. Bref, c’est une figure de l’artifice, qui semble ne vivre que par et pour l’argent et s’avère assez inexistant en dehors de son masque social. Il fait l’amour avec Rosie, mais se fait de l’argent sur son dos en faisant filmer leurs ébats, sans partager avec elle ce qu’il gagne ainsi. Il est déjà marié, mais n’a jamais le courage de divorcer, même après la naissance de Titi, alors qu’il n’aime plus son épouse. Il laisse Rosie s’occuper seule de l’enfant, puis, après l’avoir sauvé une fois à un moment où Rosie, sombrée dans l’alcool, l’avait abandonné, il se targue de s’en occuper, mais se contente en réalité de le promener de temps en temps, en père du dimanche, sans en prendre soin par ailleurs.

Cette néantisation des rapports familiaux parvient à son paroxysme lorsque Rosie, au cours d’une soirée trop arrosée, a un rapport sexuel avec un homme sans parvenir à se rappeler de rien, et conçoit ainsi un deuxième enfant. Elle ne parvient jamais à retrouver le père, malgré ses recherches que Max, embarrassé, finit par interrompre. Quant à cet enfant, sans père et sans nom, il n’accède même pas à la vie, puisque cette grossesse s’achève par une fausse couche. On imagine difficilement pire.

On aurait tort cependant de ne voir dans l’écriture de Rosie Carpe qu’une sorte de super-naturalisme atteignant des abîmes de sordide si insoutenables qu’il ne resterait plus qu’à en refermer le livre (ou à ne jamais l’ouvrir). D’une part parce que, même dans cette première moitié du roman, la vie de Rosie n’est pas un naufrage total. Il lui arrive de se sentir à l’aise, c’est-à-dire réconciliée avec son identité, notamment lorsqu’un matin comme les autres elle se rend à son travail : « Une jeune femme nommée Rosie Carpe longeait les haies bien entretenues d’une petite rue paisible et discrètement cossue d’Antony. Rosie était cette toute jeune femme, nommée Rosie Carpe, qui marchait le long des haies de fusains […] Elle savait qu’elle était Rosie Carpe et que c’était elle, à la fois Rosie et Rosie Carpe, qui marchait en ce moment d’un pas tranquille […] Et elle était maintenant Rosie Carpe, sans doute possible […] ».

D’autre part, la seconde moitié du roman en infléchit la tonalité. L’intrigue n’est plus présentée du point de vue de Rosie, mais suit les pensées d’un second personnage central, Lagrand, un collègue de Lazare. Le point de vue de Lagrand, totalement extérieur à la famille Carpe mais amoureux de Rosie, apporte au lecteur une bouffée d’air bienvenue et permet de considérer les autres personnages, Rosie comprise, avec un recul nouveau qui renforce la part de satire sociale à l’œuvre dans l’écriture de NDiaye. La métamorphose des parents Carpe, devenus riches grâce à leurs spéculations en bourse, est un exemple frappant. La mère Carpe, Danielle, a décidé de se renommer Diane et vit un rajeunissement spectaculaire qui fait d’elle la caricature de la femme cougar : elle vit avec un amant et étale devant tous sa puissance sexuelle inaltérable. Quant au père, vieux et décrépi, il a pris une maîtresse ridiculement plus jeune que lui.

Mais le point de vue extérieur de Lagrand, à qui les tensions au sein de la famille Carpe n’ont pas échappé, achève aussi de mettre en évidence l’engrenage mortifère auquel Rosie elle-même participe. Car si Rosie s’épanouit enfin à son tour, elle le fait en niant l’existence de son fils. Enfant maladif, amorphe et vaguement idiot, Titi semble incarner l’espèce de complexe du fantôme dont Rosie a souffert depuis sa jeunesse, et dont elle semble déterminée à se libérer en laissant l’enfant dépérir jusqu’au bout. Lagrand, marqué par le souvenir de son rapport à sa propre mère devenue folle et qui ne le reconnaît plus, ne peut s’empêcher d’éprouver de la compassion pour l’enfant. En s’acharnant à sauver Titi de l’indifférence générale et de Rosie elle-même, Lagrand se découvre prêt à endosser le rôle d’un père, et devient le seul personnage du lot à tenter de fonder une famille qui soit autre chose qu’un panier de crabes.

Rosie Carpe est un roman aussi excellent que son univers est sombre. L’écriture de NDiaye fait naître et mène à bien les évocations de Rosie puis de Lagrand avec une maestria impressionnante, et tout contribue à maintenir le lecteur plongé dans le monde étouffant de la famille Carpe. Bien des choses resteraient à dire sur ce monde et sur l’écriture de NDiaye, mais j’espère que cette brève analyse vous aura convaincus de l’intérêt de découvrir son œuvre.

J’ai publié d’abord cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°26 en novembre 2011, puis l’ai republié ici le 3 décembre 2017.


Timothée Rey, « Des nouvelles du Tibbar »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 4 juillet 2010.

Des nouvelles du Tibbar, c’est donc un recueil de nouvelles (paru aux Moutons électriques) qui se déroulent toutes dans un même univers, le Tibbar, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est fantasque, exotique et haut en couleurs. Je l’ai terminé ce matin (après avoir bien pris mon temps pour le lire, autres lectures simultanées obligent) et j’ai beaucoup aimé.

Pour vous donner une idée, je dirais que c’est quelque part entre Jack Vance (pour les peuples exotiques et les péripéties enlevées façon Cugel), Terry Pratchett (pour le mélange d’humour décapant et de ressorts dramatiques sérieux dans un univers qui, lui, ne se prend pas au sérieux) et Lewis Carroll (pour les néologismes jouissifs). L’auteur s’est visiblement fait plaisir en créant son univers, et ce plaisir est communicatif, ne serait-ce qu’à la lecture des cartes géographiques (très détaillées) qui ouvrent l’ouvrage : de l’Océan Tintinnabulant Arctique aux Monts Croustillants, en passant par Ongle, Marasme, les Deux-Ablettes ou la Mer des Sarcasmes, il y a de quoi se régaler entre les jeux de mots et les noms aux sonorités à la fois très « conte de fée » et éminemment francophones (ça change des Eowlyglïnglanglaurunglyyyn, Aeaeae et autres Deepwater). Bref, on est rapidement dans l’ambiance.

L’univers du Tibbar est riche, dense, détaillé, foisonnant – presque trop au début. L’auteur n’a rien laissé dans l’ombre, que ce soient la géographie, l’histoire des différents pays, les peuples, la faune et la flore, la mesure du temps et des longueurs… et il ne prend pas nécessairement la peine de tout détailler par le menu. Du coup, le lecteur qui attendait une description claire de ce qu’est un Mafflu, un houle-bec ou un tnufle risque de rester sur sa faim. L’univers se constitue par petites touches, on accumule les informations au fil des textes. Je pense que c’est un parti pris, que l’on peut critiquer ou non. De mon côté, j’ai eu un peu de mal avec certains passages un peu trop plein d’allusions partant dans tous les sens, mais ensuite ça va rapidement mieux, et il m’a semblé aussi que les nouvelles gagnent en cohérence et en maîtrise de ce point de vue au fil du volume.

Qu’on se rassure, ça n’empêche nullement de profiter de l’univers, au contraire. La nouvelle qui ouvre le recueil, Sur la route d’Ongle, est une parfaite entrée en matière : un bout de chemin en… bus, où l’on voit se presser toute la diversité des peuples du Tibbar, et où on a un aperçu réjouissant de la vie quotidienne, qui n’est pas de tout repos. Le ton est assez « pratchettien », mais trouve peu à peu son style propre.

La deuxième nouvelle, Mille et mille surgeons du Foisonneur, est celle qui souffre le plus à mon avis du défaut de foisonnance excessive dans les passages de voyages. Cela n’empêche pas de profiter de la nouvelle, originale, qui nous fait découvrir les Sylvains, esprits gardiens des forêts du Tibbar, et qu’on recroise par la suite, en particulier dans Le Tronc, la Grume et le Fluent, qui, comme le titre l’indique, est un hommage – réussi – aux westerns de Sergio Leone.

Lacnae B’Asac, texte plus sérieux et plus dramatique, nous plonge dans les intrigues politiques et les affaires des magiciens, et montre avec succès que le Tibbar ne se résume pas à ses aspects humoristiques, loin de là. Dans l’antre du Sanguinaire retourne à un ton plus léger, pour un texte court, typiquement « nouvelle », avec sa chute inattendue et originale. Y répond, un peu plus loin, Magma Mia ! les deux textes traitant des dragons du Tibbar – les efafnrs – de deux façons très différentes.

Entre les deux vient Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante. Le titre laisse penser à un texte purement humoristique, de même que le pitch, d’ailleurs : un groupe de voleurs dérobe un dieu-tomate à ses adorateurs. Mais laissez-moi vous dire que c’est beaucoup, beaucoup plus inquiétant que ça n’en a l’air. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces Nouvelles du Tibbar : osciller en permanence entre la light fantasy la plus débridée et un ton grinçant, inquiétant, voire franchement sombre. Et ça marche très bien.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que, humour ou pas, l’écriture de Timothée Rey est soignée et témoigne déjà d’une maîtrise certaine. Le style brasse allègrement les tournures familières des paroles des personnages, l’usage de la narration au présent ou au passé composé, de tournures orales, etc. et des descriptions au vocabulaire très riche, parfois empreintes d’une réelle poésie. L’écriture, à mon avis, n’a pas grand-chose à envier à celle d’un Jean-Philippe Jaworski sur le plan de la maîtrise de la langue et de la recherche stylistique. A cette différence que Timothée Rey n’a pas systématiquement recours aux grandes orgues et à l’épique sérieux : son approche est plus ludique, plus hybride, mais nullement moins ambitieuse.

J’avais beaucoup aimé la première moitié du recueil, mais j’ai été définitivement scotché par la seconde. A partir de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre, un superbe récit d’espionnage magique au souffle incontestable (au point qu’on regretterait presque qu’il n’ait pas donné lieu à un roman ou à une novella), le recueil prend un ton plus sérieux, plus épique et plus poétique, en même temps qu’il devient plus franchement novateur sur le plan du texte lui-même. Les sortilèges de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre donnent ainsi lieu à des innovations typographiques d’un très bel effet.

Jeunes sirènes lascives pour matelots bourrus nous fait franchement basculer dans l’horreur, en nous mettant aux prises avec un sortilège particulièrement retors. Mon père, ce bouffon au sourire si torve et Deux hougôlouns dans le vent du soir donnent au recueil une conclusion grandiose, ces deux nouvelles étant particulièrement abouties sur le plan du style et de la maîtrise du récit : le Tibbar y trouve définitivement son atmosphère propre et apparaît dans toute sa splendeur, pleine d’une poésie d’outre-monde, où l’on passe tour à tour du rire au rire jaune, de la contemplation émerveillée ou rêveuse au frisson d’inquiétude ou d’horreur. J’ai vraiment beaucoup aimé ces deux derniers textes…

Et entre les deux, comme pour contredire ma répartition du recueil en deux moitiés, drôle puis plus sérieuse, Le Jardin de nains du Ninja radin offre à nouveau un texte court et léger, très réussi, où l’on voit un elfe apprenti pirate qui m’a fait immédiatement penser à Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, allez savoir pourquoi.

C’est donc un recueil que j’ai beaucoup aimé, et qui m’a donné l’impression de s’améliorer au fil des textes (alors même que, comme je l’ai dit, les premiers sont déjà très bien).

Ce serait difficile de bien rendre compte de l’inventivité langagière de Timothée Rey dans ces textes – il a recours aussi bien à des termes de la langue littraire, des mots rares, surannés, techniques, voire précieux, qu’à toute une série de néologismes de son cru qui sont pour beaucoup dans « l’identité textuelle » du Tibbar. Peu importe finalement l’absence de descriptions précises et bien sages, on s’habitue assez vite à imaginer les cavaliers tnufles montés sur leurs ônuflons, sillonnant parmi les pipompins sur la route de l’Honafre majeure pendant plusieurs lunescycles.

Ajoutons à cela la belle présentation réalisée par les Moutons électriques, chaque nouvelle étant ornée d’un frontispice en forme de document tibbarien qui plonge encore davantage dans l’ambiance (du panneau de station de bus à la reproduction d’un sortilège top secret en passant par le diplôme de magie ou la photographie d’un oeuf volant).

Bref, une belle découverte (qui me rend bien bavard, mais j’ai vraiment beaucoup aimé), que je ne peux que vous recommander chaudement, et qui rend impatient de lire les prochains textes de l’auteur!