José Natividad Ic Xec, « La Femme sans tête et autres histoires mayas »

18 mai 2014

IcXecLaFemmeSansTeteCouvRéférence : José Natividad Ic Xec, La Femme sans tête et autres histoires mayas, traduit, annoté et postfacé par Nicole Genaille, Paris, éditions Rue d’Ulm, collection « Versions françaises », 2013. (Première édition : La Mujer sin cabeza y otras historias mayas, Mérida, Yucatán (Mexique), décembre 2012.)

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Une femme qui tue les enfants d’un simple regard ; une poupée d’argile qui, au soir, part en emportant la voix d’une petite fille ; une tête qui parcourt les rues du Mayab en faisant fuir les passants ; un homme métamorphosé en animal nocturne chassé par les paysans — tels sont quelques-uns des contes et récits mayas que contient ce recueil. José le y retrouve la figure mythique du wáay, le sorcier déjà figuré sur les vases antiques, qui possède la faculté de se transformer en animal ; il présente le visage authentique de la Xtáabay, chantée par Antonio Mediz Bolio, une figure féminine que connaissent bien les campagnards ; il évoque les guérisseurs de morsures de vipère, précieux héritiers d’un savoir de plusieurs siècles. Une illustration originale vient accentuer le caractère de témoignage vécu de ces textes qui font comprendre de l’intérieur une culture toujours bien vivante, pour autant que l’homme moderne sache la «lire» dans le monde qui l’entoure et la respecter.

José Natividad Ic Xec est né en 1963 au sud du Yucatán de parents parlant maya. C’est avant l’espagnol que José Natividad le Xec a appris la langue de ses ancêtres. Après des études supérieures à Mérida, capitale de l’État, en philosophie puis en sciences de l’éducation, il a été journaliste pendant seize ans au Diario de Yucatán. Il dirige depuis janvier 2012 le projet éditorial El Chilam Balam, dans lequel il donne voix aux Mayas d’hier et d’aujourd’hui.

Professeur agrégée honoraire de lettres classiques en CPGE, longtemps chargée de cours à l’ENS, Nicole Genaille est une spécialiste reconnue des cultes isiaques. Elle se consacre désormais à l’étude de la langue et de la civilisation mayas, à l’époque classique et à l’époque actuelle.»

Les Mayas aujourd’hui

Après avoir terminé la lecture de ce livre, quand j’ai retrouvé des amis avec qui je parle souvent de bouquins, j’ai expliqué que je venais de lire un recueil d’histoires et d’anecdotes sur le quotidien des Mayas d’aujourd’hui. Ce à quoi plusieurs m’ont avoué : « Je ne savais même pas qu’il en restait, des Mayas. »

Il y a des pays ou des peuples qui peuvent devenir victimes de leur passé et des stéréotypes que ce passé a fourrés dans la tête des gens – et quand je dis victimes, il faut parfois entendre le mot au sens littéral du terme. Exercice de capture d’idées reçues : mettez par écrit ce à quoi vous pensez quand vous lisez le nom « Mayas ». En vrac : Amérique du Sud, plumes, pyramides, sacrifices humains, ressemblent-aux-Aztèques-et-on-n’est-pas-sûrs-de-la-différence-entre-les-deux, découverte de l’Amérique, conquêtes espagnoles, massacre des indigènes précolombiens par les conquistadores. Si vous orientez le projecteur du côté de l’actualité, vous ajouterez probablement à la liste le calendrier maya et la « prophétie » d’une prétendue fin du monde prévue pour le 21 décembre 2012, prophétie inventée par des illuminés férus d’ésotérisme (ils auraient dû plutôt être férus d’histoire, ça leur aurait évité de raconter autant de bêtises) et relayée avec une remarquable stupidité par la partie la moins scrupuleuse des médias français.

Parmi ces idées reçues, il y en a donc une selon laquelle les Mayas auraient été vaincus par les conquérants venus d’Europe, ce qui est vrai… mais la même idée reçue fait oublier un peu vite que les Mayas n’ont pas été complètement massacrés, loin de là. Et que, donc, oui, « il en reste ». Non seulement il en reste, mais ils continuent à lutter pour faire entendre leur voix et reconnaître leurs intérêts depuis que des types se sont installés dans leur région et se sont amusés à y tracer des frontières en faisant comme chez eux. Il serait bon que leur existence et leur culture soient mieux connues, car il est absurde et injuste qu’un peuple se trouve ainsi privé de voix par de pareils clichés pendant que des croyances stupides sur la fin du monde, elles, ont été bénéficié d’une diffusion excessive et imméritée (*).

Dans La Femme sans tête et autres histoires mayas, il est question non pas des grands mythes fondateurs mayas, ni des Mayas précolombiens ou de ceux de la période coloniale, mais bien des croyances des Mayas d’aujourd’hui. Ceux dont il est question dans le livre vivent dans le Yucatán, l’un des États du Mexique, entre le Golfe du Mexique et l’île de Cuba ; ils parlent parfois encore le maya en plus de l’espagnol ; ils croient en des divinités dont certaines dérivent directement des divinités mayas classiques, mais aussi à d’autres esprits ou forces surnaturelles ; et ils ont plus généralement un rapport au monde qui leur est propre.

Structure du livre

Ce petit livre (18 cm de haut, 14 cm de large) est à la fois très accessible et très difficile à comprendre en profondeur. Il est très accessible parce que ses courts chapitres (2-3 pages en moyenne) se lisent ou plutôt se dévorent très vite, avec ce charme particulier des livres aux chapitres courts qui est qu’on peut facilement se dire « Je n’en lis qu’un » puis commencer à en grignoter en deuxième en se disant « Allez, juste le début », puis lire le deuxième en entier, en commencer un troisième, etc. Et surtout il est très accessible parce que les histoires qu’il raconte, écrites dans un style limpide, ont la simplicité de contes ou de croyances folkloriques. Mais dans le même temps, c’est un livre très difficile à comprendre en profondeur, précisément parce qu’il réussit très bien ce qu’il se propose, à savoir vous plonger dans la vie quotidienne et la vision du monde des Mayas actuels, qui n’a rien à voir avec ce qu’on peut connaître en Europe, du moins à première vue.

José Ic présente parfois dans le livre des récits racontés par des amis ou des proches (notamment ses parents). Sa démarche n’est pas savante mais, au départ, journalistique : les histoires ont été publiées dans le Diario de Yucatán. La traductrice, Nicole Genaille, ne cache pas son enthousiasme envers ce livre qu’elle a découvert par l’intermédiaire du site El Chilam Balam administré par l’auteur ; mais cela n’entame pas sa rigueur d’universitaire au moment d’annoter et de postfacer le livre.

L’ouvrage est paru aux éditions de la rue d’Ulm, qui sont les presses de l’École normale supérieure de Paris ; la collection « Versions françaises » a pour but de rendre disponibles en français des textes inconnus, inédits ou devenus introuvables car pas ou mal édités. Il n’est pas inintéressant de noter que Nicole Genaille est de formation classique : professeure de Lettres classiques (c’est-à-dire enseignant le français, le latin et le grec), elle a été enseignante en CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) et chargée de cours à l’ENS, et elle s’est d’abord spécialisée dans les cultes isiaques, c’est-à-dire des cultes de divinités égyptiennes antiques (Isis, Sarapis, Anubis, etc.) qui se sont diffusés assez tôt dans le monde gréco-romain, avant de s’intéresser à la culture maya.

Si je serais bien incapable de juger la traduction, il n’y a rien à redire aux notes et à la postface, qui replacent bien le livre dans son contexte et expliquent précisément les nombreuses réalités mexicaines et mayas inaccessibles à un lectorat novice. Les quelques éléments qui pourraient rester un peu obscurs à la lecture (ce qu’est une « milpa », par exemple : en très gros, une sorte de petite ferme) sont détaillés avec clarté dans la postface passionnante qu’il faut absolument lire aussi (de préférence après les histoires elles-mêmes, mais on peut aussi la consulter pendant leur lecture). Une rapide annexe explique comment lire la transcription du maya utilisée dans l’ouvrage (transcription qui n’a été fixée qu’en 1984, ce qui est très récent quand on y pense), et une bibliographie universitaire fournit toutes sortes de pistes complétant les références fournies dans les notes ; deux cartes montrant l’emplacement du Yucatán et la géographie de cet État terminent le livre.

Un autre élément notable et appréciable du livre, ce sont ses nombreuses illustrations, reproductions d’œuvres d’art ou photos prises par l’auteur dans la région qu’il évoque. Elles achèvent d’ancrer les histoires dans le Mexique contemporain et donnent des visages à certains des Mayas auprès de qui l’auteur est allé recueillir récits et anecdotes.

Une invitation à la rencontre entre les peuples

Cette clarté du texte et ce soin apporté à son édition savante rendent possibles plusieurs niveaux de lecture.

On peut se contenter de découvrir ces croyances, ces divinités, ces esprits, ces pratiques relevant à moitié du savoir artisanal ancestral et à moitié de la pratique magique, comme autant de merveilles formant un ensemble cohérent, tour à tour étonnant, charmant ou inquiétant, rassemblé là par l’auteur, un peu comme on pourrait lire La Grande Encyclopédie des Elfes de Pierre Dubois, sans chercher à établir un lien avec la vie et la sociétés réelles. Mais si les livres de Pierre Dubois se prêtent à peu près à ce type de lecture détachée de tout contexte (encore que), le livre de José Ic est tout entier conçu comme une invitation à une prise de contact de plein pied entre les Mayas d’aujourd’hui, vivant dans le Mexique d’aujourd’hui, et un vaste lectorat, hispanophone et désormais aussi francophone.

Il est donc possible aussi de lire ce livre en s’intéressant (voire en se passionnant, car il y a de quoi) pour le contexte de ces histoires et de ces croyances, en s’aidant des notes et de la postface. Mais même en lisant le livre de cette façon, il resterait possible (justement à cause de la distance procurée par l’invincible armada des notes et des références bibliographiques) de ne voir les Mayas que comme pur objet d’étude, comme une sorte de phénomène exotique dont on essaie d’expliquer l’étrangeté en dégainant l’anthropologue de service.

Ce serait oublier que l’un des buts de José Ic dans La Femme sans tête est précisément de donner la parole à ces Mayas d’aujourd’hui dont il fait partie. Dès lors qu’on prend en compte pleinement l’existence des Mayas et de leur culture dans le monde présent, on peut se poser la question difficile et passionnante de savoir quels contacts, quelles relations avoir avec eux. Le livre devient alors le vecteur de cette rencontre qu’on a tort de s’imaginer improbable, car après tout nous vivons tous sur la même planète, dépendants des mêmes aléas climatiques, et nous avons mêmes droits et mêmes devoirs quand il s’agit d’inventer un avenir qui ne peut être qu’un avenir commun. Par livre interposé, vous rencontrez des Mayas du Yucatán : qu’allez-vous vous dire ?

C’est peu dire que de reconnaître qu’une telle confrontation est déroutante. Il est facile de lire de beaux mythes rassemblés dans des dictionnaires ou des recueils de « mythes et légendes », surtout quand on a affaire aux mythologies antiques, dont on oublie souvent qu’elles s’enracinaient dans des religions elles-mêmes présentes au quotidien dans la vie des Grecs, des Romains, et avant eux des Étrusques, des Hittites, des Égyptiens, des Sumériens, etc. C’est déjà une autre affaire que d’étudier en profondeur ces peuples antiques en se creusant la tête pour essayer de savoir à quoi cela pouvait ressembler de vivre à ces époques, dans des sociétés pareilles, et de croire (ou non, ou à demi, ou tantôt plus et tantôt moins selon les contextes) à ces divinités et à ces mythes. Mais c’est sans aucun doute encore plus difficile de rencontrer des humains venus d’aussi loin et appartenant à une culture aussi différente. Il est évident qu’on s’expose à toutes sortes de préjugés et de malentendus de part et d’autre.

Car dès lors qu’on cesse de lire ces histoires comme de jolis contes un peu poétiques, on est bien obligé de se demander ce qu’on pense de leur vérité, que les informateurs de José Ic affirment. Est-il vrai que la femme de ce paysan était une wáay, une sorcière capable de métamorphoses, et que sa tête détachée du reste du corps voyageait tranquillement pendant la nuit ? Est-il vrai que les forêts sont peuplées d’alux, génies ambivalents susceptibles de nuire aux voyageurs ou aux enfants irrespectueux ? Que penser de ces jmeen, ces guérisseurs traditionnels qui, dans certains cas, réussissent bel et bien à mieux soigner les morsures de certaines espèces de serpents locales que les hôpitaux voisins peinent à traiter ?

Une affaire de croyances

En réalité, ces questions peuvent se résumer à deux : les Mayas croient-ils vraiment à ces histoires ? Et que diable en penser après les avoir lues ? Se poser ces questions, c’est risquer de tomber dans les clichés habituels du type « Nous, Français/Européens/Occidentaux, avons un esprit rationnel, etc. tandis qu’eux, etc. » Mouais. On peut voir les choses avec plus de nuance.

Les Mayas croient-ils vraiment à leurs hisoires de femmes sans tête ? En 1983, Paul Veyne, helléniste, avait consacré un livre à la question : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Question bien plus épineuse qu’elle ne le paraît, car dès qu’on entre un peu dans le détail, il devient impossible d’opposer frontalement croyance et non croyance. José Natividad Ic Xec en donne lui-même l’exemple dans une certaine mesure : il compare avec humour les  wáay avec les loups-garous de l’imaginaire européen et les mages de Harry Potter, sous-entendant que tout cela relève tout de même en partie de la fiction ; mais il considère comme bien réelles les compétences des guérisseurs jmeen et a souvent des doutes, dans un sens ou dans l’autre, au moment de conclure après avoir raconté telle ou telle anecdote à composante surnaturelle. En un mot, il y a moyen de faire la part des choses. Paul Veyne, lui, pour évoquer les mythes grecs, parlait de « régimes de vérité » et, en citant Dan Sperber, donnait pour exemple la conduite des paysans dorzé d’Éthiopie, dont la tradition affirme que le léopard est un animal chrétien pratiquant le jeûne le mercredi et le vendredi, mais, qui, d’un autre côté, surveillent leurs troupeaux sans faute sept jours sur sept.

De telles contradictions sont plus répandues qu’on ne pense, quel que soit l’endroit ou l’époque concernés. Tel Français qui se dit athée accumulera les blagues anticléricales, tournera en ridicule les épisodes merveilleux de la Bible comme la Genèse ou le Déluge, mais restera silencieux en visitant une église, allumera un cierge de temps en temps, acceptera de chanter les réponses pendant la messe d’un mariage catholique parce que ce sont des amis qui se marient, etc. En un mot, la croyance ou la foi sont une affaire complexe qu’on ne peut résoudre par une simple opposition « oui/non ». Même en mettant à part les religions, les entorses à la prétendue rationalité « occidentale » ou même « française » sont légions : ésotérisme, OVNI, sectes, ou plus largement légendes urbaines, horoscopes qu’on lit pour en rire mais qu’on lit quand même, rêveries au réveil sur le sens d’un rêve fait dans la nuit, doutes devant une coïncidence ou un sentiment de déjà-vu, etc.  On a beau chasser la pensée magique par la grande porte à coups de pieds au postérieur devant les caméras, elle a vite fait de revenir subrepticement par la fenêtre dès la cérémonie terminée.

Sans doute Voltaire, Fénelon ou Diderot auraient-ils ri de cette Femme sans tête en rejetant ces anecdotes du côté de la superstition et de l’obscurantisme. Victor Hugo, Charles Nodier ou bien Georges Sand, que Nicole Genaille mentionne en terminant sa postface (p. 125), leur auraient réservé un accueil déjà plus compréhensif. Non qu’il faille renoncer à la rationalité et emboîter le pas aux pires peurs de ce rude quotidien qui est celui des paysans mayas actuels, ou bien parer la culture maya de je ne sais quel rayonnement supérieur comme le font les ésotéristes (qui ne lisent pas plus le maya que le grand public). Mais il me semble qu’il y a moyen de réagir plus subtilement. Si, sur le plan scientifique, le scepticisme est de mise devant ces récits de phénomènes surnaturels, il faut se méfier et ne pas se draper à outrance dans ce scepticisme pour justifier un rejet plus général de la culture maya qui, lui, serait injustifiable. D’une part parce que les Mayas ont les mêmes droits humains que nous et le même droit à l’autodétermination que n’importe quel autre peuple. Et d’autre part, parce que la culture maya ne se résume pas à des anecdotes surnaturelles : elle comprend aussi une réelle connaissance de son environnement naturel, des savoirs-faire artisanaux, une philosophie, un humour doux-amer dont l’auteur donne une idée dans ses histoires… sans oublier un savoir astronomique avancé dès la période précolombienne.

Dans sa postface, Nicole Genaille revient sur la prétendue prophétie de fin du monde attribuée aux Mayas à propos du 21 décembre 2012. Aux pages 121 à 123, elle explique par le menu la réelle signification des dates inscrites sur la pierre dite « pierre du Soleil » qui a été l’objet de toutes sortes d’interprétations fantaisistes de la part d’illuminés. Le passage du calendrier maya au 13e baktún n’a jamais été censé signifier la fin du monde, mais simplement le passage à un nouveau cycle, autrement dit quelque chose de ni plus ni moins effrayant que le passage de l’an 1999 à l’an 2000, par exemple. Les vrais Mayas, loin de s’en effrayer, ont fêté la date en la parant des mêmes espoirs en l’avenir que d’autres ont placés dans le passage au 21e siècle ou au troisième millénaire. Les explications de Genaille sur le calendrier maya sont aussi l’occasion pour elle de rappeler à quel point ce système permettait aux Mayas de se projeter loin dans le temps. En somme, on gagne à considérer une culture dans son ensemble, sans la résumer à ce qui en paraît le plus déroutant…

D’autres lectures

Sur la mythologie maya précolombienne, vous pouvez consulter pour commencer la bibliographie du livre, qui donne des références solides, notamment des éditions de référence du Popol Vuh, le livre relatant la cosmogonie des Mayas k’iche (nom d’ethnie à prononcer « quiché »). Une référence donnée par Genaille en première approche est un livre de Karl Taube, Mythes aztèques et mayas, traduit de l’anglais par Ch. Clerc, édité à Paris au Seuil dans la collection « Points Sagesse » en 1995. L’édition complète du Popol Vuh qu’elle recommande est en anglais : Allen J. Christenson, Popol Vuh. Literal Poetic Version, Translation and Transcription, Norman, University of Oklahoma Press, 2008.

De mon côté, je connaissais une édition en français du Popol Vuh qui est : Popol Vuh. Le Livre de la communauté. Texte sacré des Mayas Quichés, traduit et commenté par Pierre DesRuisseaux en collaboration avec Daisy Amaya, Paris, Le Castor astral, collection « Les Inattendus », 2011. Je ne l’ai pour le moment que feuilletée, mais l’édition semble sérieuse, orientée cependant vers le grand public (l’introduction replace le livre dans son contexte, justifie les choix de l’édition et fournit des références bibliographiques pour approfondir ; il y a un lexique en début de livre ; mais l’appareil de notes est réduit).

Sur les Mayas actuels, vous pouvez (si vous lisez l’espagnol) aller lire le site du projet de José Ic Xec, El Chilam Balam (« le jaguar prophète », allusion à un personnage d’un codex du même nom), qui est un site d’actualité et de culture sur les Mayas du Yucatán. Le site contient aussi des ressources pour apprendre le maya.

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(*) Un autre exemple me vient en tête à propos de ces peuples littéralement dissimulés par leur propre passé. Tout le monde connaît la Grèce antique : la mythologie, Homère, Platon, Aristote, Archimède, mais peu d’auteurs grecs ayant vécu après l’Antiquité ont le privilège de jouir d’une telle célébrité. Cela s’explique facilement par les détours tortueux de l’Histoire et de la postérité, mais cela peut avoir des conséquences pernicieuses. Au moment des démêlés de la Grèce avec le FMI, si l’influence culturelle de la Grèce actuelle dans le monde avait été le dixième de ce qu’est encore l’influence de la Grèce antique, n’y aurait-il pas eu beaucoup plus de gens pour s’émouvoir des absurdités consternantes auxquelles ont conduites les mesures économiques prises envers ce pays ? Si les films grecs actuels avaient bénéficié d’une publicité équivalente à celles qui ont accompagné la sortie de films comme Troie, 300 ou le remake du Choc des titans, les protestations n’auraient-elles pas été plus insistantes ? Et la profération de clichés relevant des stéréotypes nationaux les plus caricaturaux (« les Grecs ne savent pas payer leurs impôts, les Grecs sont paresseux ») n’aurait-elle pas soulevé davantage d’indignation ?

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Alejo Carpentier, « Le Partage des eaux »

16 novembre 2013

CarpentierLePartageDesEauxRéférence : Alejo Carpentier, Le Partage des eaux, Paris, Gallimard, 1956, rééd. Folio. (Los Pasos Perdidos, 1953.)

Présentation de l’histoire

Le narrateur de ce roman, qui parle à la première personne, vit dans la première moitié du XXe siècle, sans doute quelque part aux États-Unis (le lieu et l’année exacts restent volontairement indéterminés). Il est marié à une actrice, Ruth, mais leur mariage bat de l’aile, noyé dans une routine mécanique ; il entretient une liaison avec une mondaine appelée Mouche. Au début du roman, le narrateur étouffe sous l’artificialité de son univers quotidien. Autrefois musicologue, il est également compositeur, mais son rêve de composer une œuvre réellement novatrice s’est toujours soldé par un échec, et il végète dans des travaux publicitaires. Lorsqu’il reçoit une proposition inattendue de la part d’un conservateur de musée, un financement pour un voyage en Amérique du Sud à la recherche d’exemplaires d’instruments de musique de peuples dits primitifs, il est d’abord dérouté, puis accepte contre toute attente.

Il part, accompagné de Mouche, d’abord avec l’intention de profiter de l’argent pour s’offrir de simples vacances et tromper le collègue qui l’a financé en se contentant d’acheter les premières répliques d’instruments qui lui tomberont sous la main. Mais à mesure que les imprévus et les impondérables s’accumulent et que sa relation avec Mouche se dégrade à son tour, le narrateur est peu à peu envahi par un désir plus profond de voyager. Il décide alors d’entreprendre pour de bon la mission de recherche qui lui a été confiée. Il s’enfonce dans la jungle amazonienne, où il fait la connaissance de plusieurs compagnons et guides de voyage : Yannes, le chercheur d’or grec ; l’Adelantado, le religieux en contact avec ces peuples « sauvages » de la jungle ; et Rosario l’indigène, une femme différente de tout ce qu’il a connu auparavant. Son périple dans la forêt prend l’allure d’une véritable quête initiatique qui lui fait entrevoir la possibilité d’une vie radicalement différente de son univers familier, hors de l’espace et du temps européens. Mais il n’est pas si facile de laisser son ancienne vie derrière soi.

Mon avis

D’Alejo Carpentier, j’avais déjà lu et évoqué ici Le Royaume de ce monde, livre aux fausses allures de roman historique, qui inventait un « réalisme merveilleux » consistant à relater des événements réels (la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue, future Haïti) en les revêtant d’une causalité magique. J’avais été impressionné par la virtuosité de la prose classique de Carpentier, dont la maîtrise ressort à un tel point dans la traduction qu’on croirait le roman bel et bien écrit en français et non en espagnol. Mais la beauté du livre avait quelque chose de glacé et de marmoréen qui m’avait empêché de m’immerger dans l’intrigue et de partager pour de bon les mésaventures du personnage principal ; la prose ciselée avait quelque chose d’un monument aussi froid que la forteresse d’Haïti dont il était question dans le livre, et ses personnages ne m’avaient pas paru pleinement vivants.

J’ai retrouvé dans Le Partage des eaux les mêmes qualités, mais avec des réserves différentes.

L’écriture de Carpentier, pour commencer, impressionne au moins autant dans ce roman que dans Le Royaume de ce monde. Même virtuosité dans l’écriture, mêmes longues phrases sinueuses au riche vocabulaire qui tracent ici en linéaments adroits les réflexions du narrateur, même talent incontestable dans l’évocation des paysages, notamment, qui donnent lieu ici à des passages somptueux, comme la plongée de l’expédition dans la jungle ou l’arrivée dans le lieu secret qui en forme le cœur hors du temps, sans parler des réflexions amenées par les derniers chapitres, dont je ne dévoilerai pas le contenu pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte, et qui donnent beaucoup à réfléchir.

Contrairement au héros du Royaume de ce monde, le narrateur du Partage des eaux est immédiatement vivace et crédible : Carpentier met ses connaissances visiblement nombreuses au service de la construction de ce personnage de musicologue à l’ample culture, musicale mais aussi livresque. Le sentiment d’échec personnel du narrateur, son passé familial, sa vie sentimentale sont brossés par touches progressives au fil des chapitres et bâtissent un personnage d’une grande complexité, avec ses espoirs, ses mesquineries et ses contradictions, assez imparfait pour obliger les lecteurs à un certain recul tout en entretenant leur empathie, condition indispensable pour nous permettre de suivre ce voyageur tout au long de son voyage. De ce point de vue, donc, Le Partage des eaux est un roman plus vivant que le précédent que j’avais lu.

Ce qui m’a posé problème dans ce roman a été avant tout la représentation qu’il donne des peuples à bas niveau technologique qui vivent dans la jungle (pour les lieux du voyage comme pour le lieu de départ, l’auteur s’abstient volontairement de situer son intrigue dans un cadre géographique précis, mais on pense naturellement à l’Amazonie). Il faut certes faire la distinction entre les pensées que Carpentier prête à son personnage et ses propres réflexions : au début du roman, le narrateur nourrit des préjugés naïfs envers le monde qu’il s’apprête à découvrir, et le roman se veut l’histoire de sa découverte de ces peuples et de ces régions autres, une découverte qui le bouleverse. Dans les propos qu’il prête au narrateur, Carpentier pourfend à plusieurs reprises le primitivisme qui voudrait assigner à ces peuples un rang inférieur aux peuples européens ou nord-américains dans une hiérarchisation qu’il rejette. Le problème, c’est que le propos du roman n’est pas sans contradictions sur ce plan-là. Non pas seulement au début mais tout au long du livre, on a souvent l’impression que le narrateur et/ou l’auteur balayent un préjugé d’une main pour mieux en reprendre naïvement un autre quelques pages ou même quelques lignes après. C’est notamment le cas de l’idée, très européenne, selon laquelle ces peuples seraient des peuples « sans Histoire » : le narrateur rejette ouvertement ce préjugé colonialiste, mais ses réflexions un peu plus loin n’ont pas l’air sous-tendues par autre chose.

L’ambivalence du propos du narrateur et du roman lui-même provient d’un parti pris qui s’affirme de plus en plus clairement au fil des chapitres : la recherche d’une forme d’universalité dans un symbolisme emprunté aux grandes œuvres de la culture occidentale, principalement européenne. Ainsi, le narrateur ne peut s’empêcher de considérer les avanies et les revers qu’il subit comme autant d’épreuves sur ce qu’il se représente comme un chemin initiatique par lequel il espère parvenir à une forme de purification, à l’opposé de l’artificialité creuse dont il était prisonnier avant son départ. Le choix de ne jamais situer l’action du roman dans un référentiel géographique précis (on sait que le narrateur se rend en Amérique du Sud, mais les repères géographiques, assez vagues, disparaissent bientôt complètement) a tôt fait de faire basculer l’histoire dans le domaine du symbolisme propre au mythe, ou en tout cas à une vision mythologisante de la réalité. Partout, dans les lieux, les paysages, les rencontres et les événements, le narrateur s’imagine en train de revivre ici l’Odyssée, là la Bible, ailleurs tel autre page empruntée à un monument culturel européen. Plus on avance, plus il devient clair qu’à ses yeux, il ne s’agit pas d’un voyage précisément situé dans le temps et l’espace, mais de la réitération d’une série de péripéties fondatrices ou refondatrices, pratiquement cosmogoniques, qui l’amèneront à la découverte d’une Vérité ou plutôt à la redécouverte d’une sincérité ou d’une innocence perdue dans son rapport au monde.

Or, dans cette vision des choses, les indigènes revêtent le rôle de gardiens secrets de ce trésor spirituel que l’homme européen aurait perdu depuis longtemps. Et le narrateur a beau affirmer qu’ils ne sont pas pour lui des primitifs, ils n’en restent pas moins enfermés dans cette grille plaquée sur tout ce qui lui arrive, et selon laquelle ils n’ont bel et bien pas bougé depuis le Déluge biblique, contrairement aux autres hommes. Seul l’homme européen ressent le poids de l’Histoire et se sent, de ce fait, vieux, coupable, prisonnier de ce que le narrateur rejette bientôt comme une culture aliénante, voire décadente ; les peuples de la jungle, en revanche, ont seuls préservé une jeunesse à l’échelle du monde qui n’est pas séparable d’une innocence tout infantile, visible dans leur façon de penser qui ne comprend rien à la rationalité (façon de penser incarnée par Rosario).

À cette persistance d’une vision paternaliste des peuples indigènes sud-américains, on pourrait ajouter la persistance d’une vision des femmes ingénument patriarcale. Dans le roman de Carpentier, les femmes dites civilisées, c’est-à-dire Ruth et Mouche, sont toutes un peu des Pandore, placées sous le signe de l’artificialité, c’est-à-dire du maquillage, du théâtre, de l’hypocrisie. Ce sont elles, et non les personnages masculins, qui incarnent par excellence le danger de l’enfermement dans les usages de la culture d’origine du narrateur, dans une routine creuse et aliénante dont il comprend qu’il doit se défaire pour retrouver la voie de la création artistique véritable. Ni le Conservateur du Musée, ni Yannes ou les autres personnages masculins, dont certains pourraient pourtant incarner au même point (voire davantage) le pouvoir aliénant de la société que fuit le narrateur, ne font l’objet de passages aussi férocement caricaturants. Rosario, de son côté, touche à l’extrême inverse, avec son côté femme-enfant ou petit animal apeuré ; heureusement, elle gagne en complexité au fil des chapitres.

Au fil de la lecture, je me suis souvent demandé dans quelle mesure Carpentier disposait d’un réel surplomb par rapport aux idées qu’il prête à son personnage principal, et s’il avait réellement prévu de le rendre aussi tête à claques par endroits. S’il est clair que le narrateur du Partage des eaux n’est absolument pas conçu pour être parfait, ni pour porter telles quelles les idées de l’auteur, la lecture d’autres fictions de Carpentier montre que ce penchant pour le symbolisme mythifiant par références érudites interposées n’est pas du tout spécifique au personnage, mais représente une tendance de l’auteur lui-même. À partir de là, on peut lire à un autre niveau ces références multiples égrenées au fil des pages, car il est évident que, puisque nous sommes dans une fiction écrite par un romancier et non dans la vie réelle, chacune de ces références a été ménagée à dessein au moment même de l’élaboration de l’intrigue : il était prévu par l’auteur dès le départ que son personnage passe devant tel rocher et pense à tel monument biblique, ou que tel personnage lui fasse penser à un héros de l’Odyssée. De même, toute la structure du roman, toutes les péripéties du voyage, ont bien sûr été pensés dès le début par l’auteur pour être présentées comme les étapes d’une quête initiatique. Si ce symbolisme général sous-tendant tout le roman était une tendance propre au narrateur, il serait possible pour l’auteur d’en mettre en scène l’échec, au moins momentané, à un moment ou à un autre. Mais (sans dévoiler l’intrigue) à aucun moment cette logique n’est remise en question. Quoi qu’il arrive, le personnage continue à projeter sur les événements de sa vie tout un paysage de grandes références culturelles sous le signe desquelles il s’imagine placé, voire sur les traces desquelles il s’imagine marcher.

Où est le problème avec un tel choix esthétique ? Après tout, il n’est ni nouveau ni méprisable : par moments, on pourrait penser aux romans de Julien Gracq, dont les narrateurs aiment eux aussi à faire surgir, par-dessus les paysages et les personnes, toute une troupe de fantômes célèbres, épopées, contes, livres, films. Tels le soldat du Balcon en forêt qui rencontre dans la forêt une femme vêtue de rouge et croit être tombé sur le Chaperon du conte, ou bien le personnage principal du Roi Cophetua hanté par un tableau du même nom…

Le problème, ici, est que le narrateur est supposé voyager et quitter son univers familier pour découvrir une vie radicalement autre. Et voilà que, tout au long du roman, il ne cesse jamais de ramener les indigènes à tel peuple fabuleux de l’Odyssée, les paysages de jungle à tel passage de la Genèse, etc. etc. etc. Et toutes ces œuvres relèvent des cultures européennes. Autrement dit, le narrateur – et avec lui l’auteur – ne quitte jamais une seconde ses références habituelles européennes, alors même que le roman est supposé montrer le contraire. Certes, on entend aussi parler des cultures indigènes, de la musique, des mythes, mais très peu et toujours pour déboucher sur une comparaison avec la Bible ou une autre référence de ce genre. Si l’on considère tout cela comme l’expression de la vision du monde qu’a le narrateur, j’ai tendance à croire qu’il voyage beaucoup moins en esprit que physiquement, et qu’il est loin de s’ouvrir autant à ce qu’il découvre qu’il ne le prétend, ce qui peut être une façon de justifier le titre original du livre, Los Pasos Perdidos (Les Pas perdus), en plus du sens que la simple lecture du livre en entier peut faire venir en tête. Si l’on considère que ces choix reflètent un parti pris esthétique d’Alejo Carpentier, je reste assez sceptique devant le résultat, qui aboutit à ne jamais penser l’altérité des peuples de la jungle sud-américaine autrement qu’à travers une grille de références lourdement européano- ou occidentalo-centrée.

Certes, on ne peut pas s’affranchir complètement de sa culture ou de ses références d’origine au moment de découvrir d’autres cultures, mais, mis en œuvre à une telle échelle et avec une telle densité, ce réseau de références aboutit à écraser toute altérité sous une vision du monde préexistante, surimposée à toute nouveauté, et qui n’est jamais réellement remise en cause ou affectée par ce qu’elle découvre au cours du voyage. J’aurais bien aimé qu’à un moment donné le narrateur s’aperçoive qu’il ne peut justement pas comprendre réellement les gens qu’il rencontre s’il se contente de les imaginer comme les Lotophages de l’Odyssée ou comme les hommes de telle génération des premières pages de la Bible !

Je suis donc ressorti de ce roman avec un avis en demi-teinte, et avec le sentiment qu’il accusait quelque peu son âge sur le fond malgré ses qualités d’écriture indéniables. Carpentier le publie en 1953, au moment où Claude Lévi-Strauss commence à peine à publier les ouvrages qui le rendront célèbre : son opuscule Race et histoire est paru en 1952, Tristes tropiques ne sera publié qu’en 1955. Malgré une bonne volonté louable, ce roman de Carpentier semble peiner à se détacher d’un état d’esprit très ancré dans la première moitié du siècle, et qui rappelle davantage les écrits anthropologiques d’un Roger Caillois, adversaire intellectuel de Lévi-Strauss et sournois défenseur de la supériorité occidentale, que des publications novatrices qui révolutionnent à la fois l’anthropologie et les relations interculturelles après 1950. Ou plutôt, d’une certaine façon, c’est un peu comme si Lévi-Strauss et Caillois avaient essayé d’écrire un roman ensemble, d’où un résultat quelque peu schizophrène.

En étant perfide, on pourrait aussi remarquer qu’une telle densité de références sent un peu son huile de lampe ou son hypokhâgne, voire la rapprocher de ce qu’écrit Barthes dans ses Mythologies sur le besoin de l’homme bourgeois d’universaliser et de détemporaliser ses valeurs culturelles afin de les faire passer pour naturelles et de s’imaginer en acteur des grandes bouleversements cosmiques prévus de toute éternité. Le pire, c’est qu’on aurait parfois presque l’impression que l’auteur n’a pas voyagé lui-même, alors que Carpentier s’inspire à plusieurs reprises de ses propres voyages, comme il le précise dans une note à la fin du roman. J’ai tendance à regretter qu’il n’ait pas opté pour un récit de voyage plutôt que pour une réécriture si travaillée qui tient tant à supprimer tout lieu ou date précis au profit d’une volonté d’universalisme qui ne me paraît pas atteindre vraiment son but. L’esthétique du roman me semble rester trop prisonnière de la récitation de références culturelles qui plaquent les mythes  du « vieux continent » sur la réalité de l’autre de manière envahissante et étouffante. C’est comme si Carpentier avait été trop imprégné de culture européenne pour pouvoir laisser vraiment place à ce qu’il avait sous les yeux en Amérique du Sud…

Ce que j’ai présenté ne constitue bien sûr qu’une lecture personnelle du roman, qui est loin d’en épuiser toute la complexité. Et en dépit de mes réserves, Le Partage des eaux reste à mon avis une lecture prenante, recommandable rien que pour son style. De plus, malgré l’ambivalence que j’ai montrée dans son projet esthétique, il constitue tout de même un plaidoyer en faveur des cultures autres qu’européennes ou occidentales et une invitation au voyage. Les derniers chapitres, en particulier, qui montrent le chemin intellectuel parcouru par le narrateur, referment l’ensemble sur certaines des meilleures pages du livre.

D’autres choses du même genre ?

Vous pouvez d’abord lire les autres écrits d’Alejo Carpentier, que ce soit Le Royaume de ce monde ou son recueil de nouvelles Guerre du temps, par exemple.

En matière d’histoires de voyages qui seraient plus réussies dans leur description de la confrontation avec l’altérité, je n’ai pour le moment en tête que des récits de voyage comme L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, ou bien des autobiographies comme la BD Persepolis de Marjane Satrapi. Même des nouvelles de science-fiction comme celles de Ray Bradbury dans Chroniques martiennes peuvent parfois faire réfléchir aussi bien à ce genre de sujet.

En matière de films, cette ambivalence esthétique me rappelle un peu la semi-déception qu’a été à mes yeux La Forêt d’émeraude de John Boorman (1985), visuellement magnifique, mais où les indigènes correspondent beaucoup trop bien à tout ce qu’un Européen pourrait en attendre sans avoir jamais voyagé pour ne pas apparaître comme des créations faites d’encre, de papier et de clichés pseudo-anthropologiques. En science-fiction, je ne m’attarderai pas sur Avatar de James Cameron (2010), qui mérite la même critique à la puissance mille, et brasse par ailleurs sans le moindre effort des clichés de science-fiction que le genre a su dépasser depuis longtemps.


Bartolomé de Las Casas, « Très brève relation de la destruction des Indes »

24 juillet 2013

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Référence : Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, traduit de l’espagnol par Fanchita Gonzalez Batlle, avec une introduction de Roberto Fernandez Retamar, Paris, La Découverte et Syros, 1996 (première édition : Maspero, 1975).

Un prêtre dominicain face à la conquête des Amériques

En pleine conquête des Amériques par les conquistadors espagnols, au XVIe siècle, de rares voix discordantes se font entendre pour dénoncer les exactions commises par les conquérants dans ces nouvelles terres qu’on appelle encore « les Indes ». Le plus connu et sans doute le plus énergique de ces dénonciateurs salutaires est le prêtre dominicain Bartolomé de Las Casas, qui a multiplié les actions politiques et religieuses en faveur des populations amérindiennes et prône un contrôle accru des actes des colons.

Premier prêtre à avoir été ordiné aux Indes occidentales (en 1513), il est d’abord propriétaire d’une de ces encomienda, exploitations déléguées par le roi d’Espagne aux colons et dans lesquelles les Indiens sont réduits en esclavage et exploités de la façon la plus inique. Mais, révolté par le traitement inhumain réservé aux Indiens et horrifié par les massacres auxquels s’adonnent les conquistadors, Bartolomé de Las Casas renonce, à peine un an plus tard, à sa propriété, et consacre le reste de sa vie à dénoncer les violences qui se poursuivent d’année en année dans les nouvelles colonies, à tenter d’imposer des réformes et à rédiger plusieurs livres dont certains ne sont publiés que longtemps après.

L’une de ses démarches les plus fameuses est sa participation à la controverse de Valladolid, en 1550-1551, au cours de laquelle s’affrontent plusieurs approches théologiques et politiques, notamment sur la question de savoir si les populations amérindiennes ont une âme. Cette controverse a fait l’objet d’un roman de Jean-Claude Carrière paru en 1992 et dont j’avais parlé sur ce blog. C’est ce roman qui m’a intéressé à la figure de Bartolomé de Las Casas et m’a donné envie d’aller lire directement l’un des nombreux livres qu’il a écrits sur l’histoire des Indes. Le plus court et le plus accessible est sa Brevísima Relación de la destrucción de las Indias, qu’il termine autour de 1550.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entamant la Très brève relation de la destruction des Indes. Une histoire de la colonisation espagnole des Amériques ? Un réquisitoire contre les coupables ? En réalité, ce qu’on découvre dans ces pages, c’est avant tout un témoignage sur des massacres, des trahisons et des tortures systématiques, qui relèvent de ce qu’on appelle de nos jours un génocide et des crimes contre l’humanité. De court chapitre en court chapitre, chacun traitant d’une colonie différente, des pratiques tristement similaires se retrouvent. Bartolomé de Las Casas ne donne pas beaucoup de détails sur les circonstances, seulement ce qu’il faut pour servir de preuve : des lieux, des dates, les noms des chefs et des peuples massacrés, le nombre de victimes. Les noms des coupables, eux, il les tait, pour des raisons aisément compréhensibles puisque je suppose qu’il aurait été dangereux d’accuser nommément ceux qui étaient alors de grands personnages du royaume d’Espagne. Mais son récit était certainement transparent pour les lecteurs de son époque et il doit l’être toujours pour les historiens de la colonisation des Amériques.

Tout le reste du livre est une longue série de récits de massacres, de tortures et de pratiques iniques, de paroles données aux indigènes et jamais tenues, d’engagements jamais respectés. Le mépris des populations locales conduit les conquérants à bafouer le peu de morale qu’ils auraient été tenus de respecter dans leur pays. L’accumulation de ces récits de massacres ne peut susciter chez les lecteurs que la consternation et la révolte. Celles de l’auteur sont communicatives. Il parle en tant que prêtre, favorable par ailleurs à une colonisation qu’il conçoit comme une évangélisation, fermement convaincu qu’il est de la supériorité de sa religion sur les autres ; mais la conversion des populations locales ne peut être à ses yeux que pacifique et progressive. Et notre auteur découvre avec colère la conception toute flexible de la charité chrétienne des conquistadors auxquels il a affaire.

Introduction et commentaire :

indispensables et perfectibles…

Un document historique relatif à une époque si ancienne, et relatant des événements si horribles, nécessitait un travail d’édition, d’introduction et de commentaire solide, afin de permettre aux lecteurs de garder la distance réflexive nécessaire envers les émotions violentes que sa lecture ne peut manquer de susciter. D’abord parce que la parole des témoins doit être complétée par (et comparée avec) celle des historiens actuels, qui ont pu confronter le témoignage de Las Casas à toutes sortes d’autres preuves et d’autres documents. Ensuite parce que le livre de Las Casas n’est pas un « rapport d’Amnesty International avec quatre siècles d’avance » (contrairement à ce qu’affirme un peu vite la critique de Télérama citée en quatrième de couverture). Las Casas a certes la fibre d’un militant défenseur des droits humains, malgré la distance qui le sépare de notre conception actuelle de ces droits, et le combat acharné qu’il a livré pour de telles valeurs est tout à son honneur. Mais son livre n’est pas un rapport documenté comme peuvent l’être les rapports des ONG actuelles, et Las Casas n’est pas non plus un historien contemporain. Son livre est un document remontant au XVIe siècle, qui nécessite un commentaire et une remise en perspective historique pour être bien compris. Et c’est un pamphlet qui cherche à convaincre et, sans forcément déformer les faits, contient une part de rhétorique pour renforcer l’impact de son propos.

De ce point de vue, l’édition que j’ai lue chez La Découverte fournit les bases indispensables à cette remise en perspective historique, mais elle aurait pu être mieux faite.

Le texte de Las Casas est précédé de deux avant-propos. D’abord une note de l’éditeur longue de 5-6 pages, non datée, écrite sans doute au moment de la réédition du livre chez La Découverte et Syros en 1983. Puis une introduction par l’universitaire cubain Roberto Fernandez Retamar datant de juin 1976. Ces précisions ne sont pas inutiles, comme vous allez voir. La note de l’éditeur donne les éléments biographiques de base sur la vie et l’œuvre de Bartolomé de Las Casas dont je viens de donner un aperçu, et se termine par une brève évocation de la postérité de Las Casas. C’est ce dernier sujet qui fait l’objet principal de l’introduction de Roberto Fernandez Retamar. Les écrits de Las Casas ont en effet pu servir à alimenter ce qu’on appelle la « légende noire » de la conquête espagnole des Amériques : une diabolisation systématique des actes des Espagnols, diabolisation dont Retamar montre très bien le caractère biaisé et retors puisque les actes des Espagnols n’étaient ni plus ni moins horribles que ceux des autres conquérants européens à la même époque et aux époques suivantes, aux Amériques et ailleurs.

Mais cette « légende noire », à laquelle Retamar oppose une réhabilitation de la figure de Las Casas, est aussi étroitement liée à l’histoire contemporaine des pays d’Amérique latine, c’est-à-dire à leurs indépendances au fond toutes récentes à l’échelle de l’Histoire longue. Un autre aspect passionnant de son introduction est donc la réception récente et contemporaine de la figure de Las Casas (et de ses livres) par les habitants et les universitaires des pays d’Amérique latine, dans le cadre de la création d’une identité culturelle et politique propre de ces pays marqués par la conquête espagnole.

Là où les choses deviennent plus compliquées, c’est quand on se rend compte que, depuis 1976, l’introduction de Retamar est devenue elle aussi un objet d’histoire. J’ai été surpris et quelque peu amusé de me rendre compte petit à petit, à la lecture, que j’avais affaire à une introduction polémique, résolument marxiste-léniniste, et qui (chose plus gênante) remplaçait parfois l’argumentation par un rejet pur et simple de telle position à grands coups de métaphores aussi colorées qu’énergiques. Heureusement cela n’arrive pas trop souvent, et le raisonnement du chercheur ne coule jamais complètement sous les tentations de l’idéologie aveugle. Mais à bientôt quarante ans de distance, cette introduction apparaît étroitement liée à la situation à Cuba dans les années 1970, en plein contexte de guerre froide. De sorte que l’introduction de Retamar aurait besoin elle aussi d’une introduction ou de notes pour être replacée dans son contexte et ne pas donner lieu à des malentendus cocasses… Bref, il serait temps de remettre à jour cette édition en y ajoutant un commentaire plus récent, qui pourrait accessoirement prendre en compte les autres études sur Las Casas qui n’ont pas pu manquer de paraître en quarante ans.

Mais là où cette édition pèche vraiment, c’est par l’absence complète de notes accompagnant le texte de Las Casas. Même peu nombreuses, elles éclaireraient beaucoup la lecture, en explicitant notamment les allusions toujours feutrées aux principaux conquistadors, que des historiens reconnaîtront sûrement sans peine, mais pas le lecteur lambda… même chose pour les chefs indiens dont les noms sont cités. J’aurais aussi aimé quelques analyses sur l’image que Las Casas cherche à donner des Indiens, invariablement présentés comme doux, pacifiques et innocents de tout dans son livre. Je crois volontiers à leur innocence et à l’injustice du traitement ignoble qui leur a été réservé, mais il y a tout de même une part de mythe du bon sauvage dans cette affaire, le tout étroitement lié à la vision du monde qu’a Las Casas en tant que chrétien et en tant que prêtre. De même, un point de vue d’historien sur le déroulement de la conquête, sur les traités et les lois à son sujet, sur le nombre des victimes, etc. aurait été bienvenu.

En conclusion

Bref, si les éléments de commentaire présents dans cette édition sont loin d’être dépourvus d’intérêt, ils pourraient être mieux à jour et ne donnent qu’assez peu d’aide sur le détail du texte. De ce fait, cette édition de la Très brève relation de la destruction des Indes n’est pas aussi accessible à un lectorat d’étudiants ou de simples curieux qu’elle pourrait l’être.

Si vous découvrez complètement le sujet, je vous conseille fortement de commencer plutôt, soit par un manuel universitaire sur l’Espagne du siècle d’or, soit par le roman de Jean-Claude Carrière (ou le téléfilm correspondant scénarisé par le même et réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe en 1992). Ces derniers relèvent de la fiction, mais s’appuient sur un travail de documentation sérieux et constituent une bonne introduction à la vie de Bartolomé de Las Casas et à son époque. Il sera temps ensuite de lire le livre de Las Casas lui-même. (De mon côté, je vais voir si je peux en trouver une meilleure édition.)


Jean-Claude Carrière, « La Controverse de Valladolid »

19 juillet 2012
Couverture de "La Controverse de Valladolid", représentant l'un des personnages principaux, Bartholomé de Las Casas.

La couverture de l’édition dans laquelle j’ai lu le livre reprend une image du téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe adapté du roman en 1992.

Référence : Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Paris, Pocket, 1993 (première édition : Belfond et Le Pré aux Clercs, 1992).

Message posté sur le forum du Coin des lecteurs le 11 avril 2012.

C’est un livre court, et qui se lit vite, en raison du style adopté par Carrière : dépourvu de tout effet de style voyant, proche du registre oral, il choisit en outre de limiter les explications historiques et les descriptions au minimum syndical (il y a quelques explications sur le contexte, surtout au début, mais on en reste vraiment à l’essentiel), et il se concentre entièrement sur le récit, les propos et les réflexions des personnages. Toute la tension dramatique porte sur la controverse elle-même. Jean-Claude Carrière a un peu modifié la lettre des événements (en mettant en scène la controverse sous la forme d’un débat public), mais il explique clairement, dans un bref avant-propos, ce qui relève de l’invention et ce qui est historiquement exact.

Le résultat est prenant, passionnant, et arrive à nous apprendre beaucoup et à nous donner beaucoup à réfléchir en peu de mots.

Nous sommes donc en 1550. La découverte des Amériques s’est changée en conquête, en massacre et en exploitation des populations locales, le tout au service d’une nouvelle économie qui repose entièrement sur cette sinistre base et profite principalement à l’Espagne et au Portugal, mais aussi à la plupart des nations européennes.

À l’occasion de la publication du livre d’un philosophe, Sepulveda, qui justifie la guerre de conquête menée par les conquistadors, l’Eglise se retrouve à devoir statuer officiellement sur la nature des populations du nouveau continent. En effet, les conséquences de l’autorisation ou non de publication du livre dépassent largement l’enjeu de son contenu immédiat. Il s’agit de trancher une question beaucoup plus vaste : les peuples d’Amérique sont-ils des humains, c’est-à-dire, dans la pensée chrétienne, des enfants d’Adam et d’Eve, dotés d’une âme, pris en compte par le Christ lors de sa passion, et susceptibles d’être accueillis au Paradis ? Sont-ils des humains comme ceux du monde déjà connu, ou bien des créatures différentes, inférieures, voire démoniaques, corvéables ou massacrables à volonté ?

La question relève de la théologie et la controverse a lieu dans un couvent, mais c’est aussi une question morale… dont les enjeux politiques, et économiques, sont énormes.

Il y a trois personnages principaux.

D’un côté, Ginès de Sepulvéda, selon qui la conquête des Amériques était une guerre juste, car les populations locales sont inférieures et destinées par Dieu à une vie de soumission. C’est un philosophe et un orateur redoutable, rompu aux subtilités de la logique.

De l’autre, l’évêque Bartolomé de Las Casas, qui a longuement vécu aux Amériques. Rendu peu à peu sensible au sort inique des Indiens, il a été marqué par les massacres auxquels il a assisté. Il n’est pas aussi grand maître en matière de références érudites et de raisonnements subtils que son adversaire, mais il a pour lui l’expérience vécue, une foi tout aussi profonde, et un solide sens moral. Il est devenu le principal défenseur de la cause des Indiens en Europe à l’époque de la controverse.

Chacun des deux a fourbi toutes ses armes, ses arguments, ses preuves, a ses atouts dans sa manche. Le débat sera riche en surprises, en retournements de situation.

Face à eux, le légat du Pape, qui écoute chacun à égalité et devra rendre sa décision. Il garde une attitude neutre, et il est difficile de savoir pour qui il penche ou non selon les péripéties du débat. Il fait son travail consciencieusement, et a lui aussi quelques surprises en réserve pour tenter de trancher la question.

Autour d’eux, d’autres personnages moins importants mais eux aussi susceptibles d’influer sur l’issue du débat dans un sens ou dans l’autre.

Toute l’habileté de l’écriture de Carrière consiste à permettre à un lecteur pas du tout spécialiste de comprendre les enjeux de la discussion et les stratégies élaborées de part et d’autre. On peut ne rien y connaître à la Bible et au christianisme, et encore moins au XVIe siècle, et suivre sans peine la controverse.

Aucun aspect du christianisme n’est laissé dans l’ombre : on voit aussi bien les efforts sincères de tous les participants pour essayer de découvrir la vérité – une vérité conforme à la foi qui est leur cadre de pensée constant – et en même temps le processus terrible qui préside au massacre de populations entières : le recours à la foi et à toutes les ressources de la pensée pour justifier le sentiment de supériorité sur des populations qu’on méprise et qu’on ne tente pas de comprendre.

De ce point de vue, la controverse de Valladolid a une résonance intemporelle, et même terriblement d’actualité (je ne vais pas parler de politique, mais on se souvient des propos tenus récemment sur les civilisations qui n’auraient pas toutes la même valeur…). On se prend à se demander ce qui se passerait si une aussi extraordinaire rencontre entre des peuples se produisait aujourd’hui. Au XVIe ou au XXIe siècle, les enjeux sont toujours aussi terribles, les risques aussi énormes, la force des préjugés et des jeux d’intérêts aussi redoutable. On voit que l’égalité est un combat de l’esprit, et qu’il n’est pas gagné d’avance. De ce point de vue, le dénouement, inattendu, est aussi amer que nuancé (et historiquement exact, encore).

Chaudement recommandé.

Et pour aller plus loin ?

Pour aller plus loin, vous pouvez aller mettre le nez dans les écrits de Bartolomé de Las Casas. Je parle ici d’une édition de sa Très brève relation de la destruction des Indes.


Gabriel García Márquez, « Cent ans de solitude »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 9 août 2008.

Je viens de le terminer. C’est donc une réaction à chaud, mais pour le moment, je suis terriblement enthousiaste.

J’avais entendu parler de ce livre comme l’un des fondateurs du réalisme magique (ou en tout cas comme un exemple canonique du genre). Maintenant je vois beaucoup mieux ce qu’on veut dire par là, mais j’ai aussi l’impression que ce livre est un genre à lui tout seul. Je m’y suis plongé sans informations ou précautions préalables, et je pense que c’est beaucoup mieux comme ça. Macondo est un univers à part, à la fois dans le monde et radicalement hors du monde, en tout cas « autre », ou rien, et surtout pas l’écoulement du temps, ne se passe comme ailleurs.

Il y a plusieurs choses qui peuvent rendre la lecture difficile et risquent de rebuter les lecteurs : en premier lieu l’extraordinaire densité du récit – il se passe un nombre de choses incroyables dès les premières pages et ça n’arrête pas pendant tout le livre – et aussi le nombre de personnages et le risque de les confondre, puisque beaucoup portent les mêmes prénoms. Cela peut surprendre (comme beaucoup de choses dans ce livre), mais il faut bien voir que cela fait partie du charme de ce livre, et que ce serait vraiment dommage de s’arrêter pour si peu. Il faut s’y plonger, se laisser porter, accepter de se perdre un peu dedans, et à la longue on s’en sort très bien.

Il faut voir aussi que le récit dépasse largement le destin d’un seul personnage ou même d’une seule génération : c’est une histoire de famille, mais où tous les personnages ont des personnalités marquantes. Donc ne pas s’en faire quand un personnage meurt – en plus c’est pas si grave, puisque… bon, vous verrez. Le résumé préliminaire de mon édition parle d’épopée, un « théâtre géant où les mythes engendrent les hommes, qui à leur tour engendrent les mythes », et c’est vrai qu’a posteriori il y a une étonnante parenté entre ce livre et les grandes généalogies mythiques – quelque chose d’un incroyable âge héroïque où tout est possible.

Un livre que je recommande très chaudement à tout le monde, et certainement un chef-d’oeuvre des littératures de l’imaginaire, qui est en même temps très proche du réel et de l’Histoire. Une très belle découverte.