Jeanne-A Debats, « La Vieille Anglaise et le continent »

24 juillet 2012

Couverture de la novella de Jeanne-A Debats "La Vieille Anglaise et le continent".

La Vieille Anglaise et le continent, première novella de Jeanne-A Debats parue aux éditions Griffe d’encre en 2008, a reçu un excellent accueil des lecteurs et de la critique, et a été couverte de prix. Jugez plutôt : Prix Rosny Aîné 2009 catégorie nouvelle, Grand prix de la SF 2008 catégorie nouvelle francophone, Grand Prix de l’Imaginaire 2009 catégorie nouvelle francophone, Prix Julia Verlanger 2008. Un véritable engouement ! Personnellement, cette novella de SF écologique m’avait plu, sans plus. Mais voyons pourquoi…

Quatrième de couverture :

Certaines personnes sont si profondément attachées à la Vie sous toutes ses formes, tous ses aspects, qu’elles consacrent leur existence à sa préservation, quitte à sacrifier celle des autres…

Ann Kelvin, elle, lui consacrera sa mort.

Mon avis à l’époque :

Message sur le forum des éditions Griffe d’encre le 4 février 2009.

 Je l’ai enfin lu. Je ne suis pas entièrement enthousiaste, mais j’ai bien aimé. D’ailleurs je l’ai lu très vite, j’ai très rapidement accroché au récit, qui me paraît a posteriori fort bien rythmé.

Je vais faire plein de tirets, si ça ne vous embête pas…

D’abord sur l’aspect extérieur :

J’ai bien aimé :

– la superbe couverture (par le même qui avait illustré La Tour de Parchemins & Traverses, couv que j’avais bien aimée aussi, mais de l’une à l’autre il y a vraiment un bond qualitatif vers le pro).

– la présentation générale des ouvrages de Griffe d’Encre : mise en page des couvertures, de l’intérieur, choix du papier, etc. Le genre de petits détails faussement simples, mais qui contribuent beaucoup au confort de la lecture.

Je n’ai pas aimé :

– le quatrième de couverture, qui est assez bof. Je pense qu’il aurait fallu prendre le risque d’un léger spoiler plutôt que de terminer sur « …lui consacrera sa mort », qui donne un léger frisson macabre et donne envie de reposer prudemment le bouquin. (Alors même que ledit bouquin n’est pas si sombre, même si pas mal des réalités qu’il évoque le sont.)

Et maintenant, la lecture :

*mode remarques en vrac on* J’ai beaucoup aimé le début (les premières phrases, en particulier la première phrase), qui est stylistiquement réussi et donne tout de suite envie d’aller plus loin. (C’est bête, mais ce n’est pas si simple à faire.)

Contrairement à certains avis que j’ai lus sur ce sujet, l’alternance entre les deux points de vue ne m’a pas gêné du tout : elle est bien rythmée et contribue à mettre le récit en tension, sans ajout excessif de cliffhangers inutiles. En revanche elle peut devenir un peu trop rapide vers la fin, mais le suspense peut justifier ça.

L’aspect SF et le vocabulaire technique employé ne m’ont pas gêné non plus, ils s’insèrent bien dans l’univers en question : on est de plein pied dans la SF, mais l’univers reste très proche de notre présent, ce qui je suppose est le but recherché. Les explications techniques sont assez détaillées pour mettre en place une bonne vraisemblance interne ; quant à savoir si elles sont techniquement exactes ou pas, et pareil pour les moeurs des baleines, boarf, je fais confiance à l’auteur pour ça… (j’ai dit que je n’étais pas un lecteur de hard SF ?)

Il y a eu des moments où j’ai eu peur, j’avoue : les thèmes abordés sont quand même très glissants, on tomberait facilement dans le démago, le complaisant, le mièvre, le trop moralisant, etc., voire dans le mystique facile de comptoir. Bref, on basculerait vite dans le Bernard Werber. Heureusement le récit évite la plupart de ces pièges, et arrive aussi à ne pas être un récit écolo misanthrope et assommant (tendance hélas un peu trop répandue chez les récits écolo. L’homme est une espèce animale, aussi. Paix et amour, les gens !).

J’ai bien aimé le fait que les personnages principaux ne soient pas sans taches (en particulier le fait de faire de Ann Kelvin une vraie « fanatique » de la cause, qui a vraiment des trucs pas beaux sur la conscience, et pas juste une lady-Anglaise-bougonne-pour-faire-bien-dans-le-salon). Le monde des cétacés reste un peu trop simplet à mon goût, même si ça n’aurait pas forcément été mieux de leur inventer tout une société archicomplexe – l’écueil de l’anthropomorphisme est trèèès délicat à éviter, donc ce n’est pas plus mal qu’ils restent un peu dans l’ombre. Ou alors il aurait fallu une franche prise de position encore plus SF (voire relevant du merveilleux) en faveur de l’intelligence égale/supérieure des cétacés, mais ça aurait été très glissant aussi et ça aurait nécessité quelque chose de bien plus long, pour un résultat pas forcément plus intéressant. Du côté des humains en revanche, le côté un peu trop caricatural de certaines scènes (tout ce qui implique le « surfeur ») n’était peut-être pas indispensable, on aurait pu faire plus subtil.

Et j’ai bien aimé la fin. Beaucoup, même. Déjà, je n’ai pas vu venir la chute (je suis très bon lecteur pour ce genre de choses en général), et elle m’a paru remarquablement bien équilibrée, réaliste au bon sens du terme (donc pas mièvre mais pas non plus trop sombre). J’apprécie aussi le fait que

Spoiler : on n’ait pas eu droit à la mort d’Ann en direct, et qu’on en reste au point de vue des humains – dont on a pu voir qu’ils ne sont pas les mieux informés de l’évolution qu’a subi Ann entre temps – ce qui permet de s’imaginer qu’Ann peut vivre encore un peu dans l’océan. J’ai apprécié aussi que l’histoire avec le cachalot ne soit pas poussée trop loin trop vite et ne soit que suggérée (mais c’était bien la peine de le faire exploser à la fin ? le pauvre…). L’allusion à de possibles amours homo- ou bisexuelles entre cétacés n’est pas déplacée, pas plus que l’espèce de confusion des sentiments de 2x2x2 en découvrant qu’Ann est une femme dans un corps de mâle, mais j’ai peur que certains lecteurs ne trouvent ça très démago. Enfin, tant pis pour eux, moi j’ai bien aimé. / Spoiler.

Bon, mais qu’est-ce qui ne m’a pas plu ?

Ma grosse déception, c’est le style. Entendons-nous : c’est tout à fait lisible et bien écrit, mais je m’attendais à beaucoup mieux, peut-être à cause de tous les prix qu’on a fait pleuvoir dessus. Et c’est aussi dû en partie, je suppose, à ma formation très classique, qui me rend peut-être un peu trop sourcilleux dans le domaine. Mais j’ai tiqué à plusieurs reprises devant des tournures syntaxiques incorrectes ou à la limite de l’incorrection, des maladresses, des trucs qui auraient pu être améliorés facilement avec un peu de travail supplémentaire. Je crois aussi que certains passages, par exemple certains dialogues, pourraient être mieux menés, de manière moins pesante.

Et a posteriori, en lisant les avis postés ici, je crois qu’effectivement l’ensemble est un peu court. Même sans en faire un roman (ce qui n’est pas une mauvaise idée à condition de ne pas trop vouloir rallonger la sauce, ce qui mettrait pas terre le rythme bien équilibré de l’intrigue), certains passages m’ont déçu parce qu’ils étaient un peu survolés, alors que je me préparais à de belles descriptions un peu plus étoffées que ce que j’ai trouvé, ce qui m’a laissé un peu sur ma faim. Le passage du Continent Cétacé, par exemple, contient de belles phrases, mais la scène n’a pas le temps de se « déployer », on repart tout de suite. Bon, c’est équilibré par rapport à la longueur de l’ensemble, mais c’est un peu dommage. De manière générale, quelques ajouts ici et là pour étoffer un peu telle ou telle séquence permettraient sûrement de rendre le récit plus évocateur.

Ah oui, et un truc qui m’a agacé : le nom de « 2x2x2 ». Au départ ça ne me dérangeait pas, mais à la longue je suis devenu allergique. D’accord, c’est « trois séquences de deux clics » ou quelque chose comme ça, mais je crois vraiment qu’il aurait mieux valu lui trouver un vrai nom. Là j’avais envie de crier « I’m not a number, I’m a free whale », et surtout ça me rappelle les noms à la c** des fourmis dans Werber (qui sont également très agaçants à la longue).

J’ai déjà été bien bavard, je vais peut-être m’arrêter là… j’espère que mes quelques critiques n’auront pas l’air trop pinailleuses. En tout cas c’était une lecture très agréable, et effectivement j’en reprendrais bien un peu (j’aime beaucoup les baleines de toute façon donc je n’étais pas complètement objectif au départ…). Pour le style, je suppose qu’il y a aussi une question de « maturité dans l’écriture » qui joue, mais je ne sais pas si l’auteure a déjà beaucoup écrit avant ; en tout cas, pour un quasi premier roman, le moins qu’on puisse dire est que j’ai lu bien pire, et ça donne bien sûr envie de guetter les prochaines parutions.

Ah si, et cette novella m’a aussi beaucoup fait penser au jeu de rôle Blue Planet, si vous connaissez. C’est un univers de SF écolo où les humains découvrent une planète entièrement recouverte par les océans, où vivent de nombreux cétacés, dont certains doués d’intelligence. Chaudement recommandé, si vous aimez le thème.

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Honoré de Balzac, « Histoire des Treize »

19 juillet 2012

Message sur le forum du Coin des Lecteurs, 12 novembre 2011.

L’Histoire des Treize n’est pas le titre d’un seul roman, mais un surtitre sous lequel Balzac a regroupé Ferragus, La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d’or.

Ces romans forment une « trilogie lâche » : trois romans courts aux intrigues autonomes, mais reliées entre elles par les apparitions ponctuelles de quelques personnages communs, dont certains des Treize. Les Treize sont un groupe d’amis (au nombre de… vous avez compris), tous membres de la bonne société, riches et influents, qui forment une alliance souterraine et se dotent ainsi les uns les autres d’un pouvoir considérable, capable de faire tomber des gouvernements. Cela pourrait donner une fresque politique grandiose, mais, dans la pratique, Balzac n’a jamais écrit d’histoire globale sur eux : on ne fait que deviner les activités du groupe et sa puissance en entrevoyant certains de ses membres, auquel les autres Treize donnent d’impressionnants « coups de main » en cas de besoin.

Dans Ferragus, un jeune homme surprend les petits secrets de Mme Jules, femme en apparence respectable sous tous rapports. Hélas, l’amour et la curiosité du jeune homme vont le mener à sa perte, car la dame a des protecteurs aussi mystérieux que terrifiants. C’est le plus feuilletonnesque des trois textes, et celui qui m’a paru le plus réussi.
Dans La Duchesse de Langeais, le roman commence lorsqu’un militaire, Montriveau, retrouve enfin la trace de la femme qu’il aime dans un couvent espagnol, où elle s’est retirée en abandonnant le monde et sa vie de duchesse. On découvre ensuite comment leur relation s’est nouée et changée peu à peu en une partie d’échecs impitoyable. L’histoire d’amour entre Montriveau et la duchesse occupe la plus grande partie du texte, mais il y a aussi un peu d’action (et quelle action…) à la fin.
Dans La Fille aux yeux d’or, le jeune, beau, riche, noble et insupportable Henri de Marsay s’éprend de la fille aux yeux d’or du titre, farouchement gardée par sa duègne. Mais De Marsay a visiblement un rival mystérieux. Les ficelles sont là aussi très feuilletonnesques, très classiques mais relativement efficaces. Si j’ajoute que la fille aux yeux d’or est espagnole, il devient évident que tout cela finit très mal ^_^

Ces trois textes sont parmi ce que j’ai lu de plus « feuilletonnesque » sous la plume de Balzac. Si on veut du bon vieux roman avec de l’amour, de l’action, des complots, des secrets, des assassinats, des yeux bandés, des fausses morts, etc. c’est ça qu’il faut lire. C’est très plaisant, très enlevé, et même les passages où le narrateur prend la parole pour vous dire tout ce qu’il pense de plein de choses sont finalement très supportables (même si ça suppose d’accepter cette conception très dix-neuviémiste du roman dans laquelle l’auteur insère librement toutes sortes de mini-essais au fil de l’intrigue).

En revanche, certaines choses rendent ces textes vieillis ou impatientants par endroits pour un lecteur d’aujourd’hui.
Comme je le disais, cela suppose de supporter les passages où le narrateur met son récit en pause pour réfléchir sur la société qu’il décrit. Par exemple, il vaut mieux savoir à l’avance que tout un bout du début de La Duchesse de Langeais est un tableau de la société de Saint-Germain-des-Prés, de même que le début de La Fille aux yeux d’or est une étude sociale sur l’aristocratie du temps de Balzac, et que l’histoire ne commence ou ne reprend vraiment qu’ensuite, sinon un lecteur d’aujourd’hui risque de crever d’impatience vingt fois et de laisser tomber, ce qui serait très dommage. Il faut savoir ça à l’avance et lire ces parties réflexives (et didactiques) comme telles : cela permet de bien en profiter, car elles sont très réussies et brossent un tableau impitoyable des milieux aristocrates de l’époque de Balzac.
L’autre élément qui a vieilli dans ces romans (encore plus, à mon sens), c’est la représentation des femmes. Balzac, hélas pour nous, aime parler des femmes et surtout il est persuadé d’y avoir tout compris. Pour une lectrice et même un lecteur du XXIe s., le résultat oscille entre une misogynie consternante et une enfilade de clichés romantiques qui deviennent vite horripilants.

La description du couple de M. et Mme Jules dans Ferragus reste supportable, car c’est un joli couple qui s’aime beaucoup et cela reste émouvant, même si on risque de soupirer un peu devant le portrait de Mme Jules, qu’un esprit sévère peut juger mièvre. Dans La Duchesse de Langeais, on a droit à des considérations sur l’amour et la séduction terriblement datés et parfois involontairement drôles ; le portrait de Montriveau, sorte de supermâle en acier trempé, est assez kitsch aussi. Dans La Fille aux yeux d’or, les histoires de séduction passent un peu mieux, car le personnage de la Fille est de toute façon une sorte d’archétype de feuilleton (voire de comédie : la jeune fille enfermée que l’amoureux essaie d’atteindre) et aussi parce que le narrateur prend davantage de distance envers De Marsay qu’envers Montriveau : De Marsay est si terriblement snob et sûr de lui qu’il est normal de le voir débiter avec aplomb des propos misogynes pontifiants, ça lui correspond bien. Là où c’est vraiment agaçant, c’est lorsque le narrateur prend la parole et enchaîne avec des propos du même ordre qu’il présente comme des vérités générales… mais il le fait moins là que dans la Duchesse.

Du Balzac en bonne forme, donc, assez vite lu (les trois textes n’occupent qu’un volume d’épaisseur moyenne en poche) et bien enlevé, mais un peu inégal par rapport aux « grands » romans du même.


[BD] Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude »

19 juillet 2012

Tombé un peu par (un heureux) hasard sur cette BD de 160 pages. L’auteure a tenu un blog BD sous le nom de Djou et vient d’en ouvrir un autre sous son vrai nom (blogs que je ne connaissais pas particulièrement avant de lire la BD, mais où on trouve des crayonnés, croquis et autres morceaux de making of sympathiques).

Quatrième de couverture :

« Mon ange de bleu
Bleu du ciel
Bleu des rivières
Source de vie… »
La vie de Clémentine bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune fille aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir toutes les facettes du désir.
Elle lui permettra d’affronter enfin le regard des autres.
Un récit tendre et sensible.

Mon avis :

La BD commence en réalité peu après la mort de Clémentine. Emma se rend chez Clémentine et lit son journal intime, que Clémentine lui a légué. Pendant sa lecture, elle se souvient de leur rencontre et de leur relation. Une bonne partie de la BD consiste donc en un grand flashback raconté du point de vue de Clémentine, dont on suit l’évolution entre la Seconde et la Terminale, puis encore après. Ce récit est l’occasion de planches en noir et blanc où pointent seulement des touches de bleu, qui soulignent les moments particulièrement chargés d’émotion pour la narratrice.

C’est donc une histoire d’amour lesbien, avec une intrigue où on retrouve la plupart des éléments inévitables dans ce genre d’histoire : l’acceptation de ses attirances homosexuelles par la narratrice, le regard des autres, l’engagement ou non dans la cause LGBT, et bien sûr tous les éléments d’une histoire d’amour en général.
Comme toutes les histoires d’amour, ce n’était pas facile à raconter, mais j’ai très vite accroché et je trouve que l’auteure a réussi à trouver un ton juste, qui montre la violence des émotions d’une ado et la tendresse des attitudes, des petits gestes, etc. sans tomber dans le pathos. L’histoire reste classique, mais elle est bien menée, les personnages sont peu nombreux mais approfondis (avantage d’avoir pris le temps de raconter l’histoire sur 160 pages).

Le graphisme est bon. Le dessin n’est pas parfait, et je suppose qu’on peut ne pas aimer le style, qui mêle des décors, vêtements etc. plutôt réalistes et détaillés à des expressions « très BD » avec parfois de gros yeux et des sourires énormes (personnellement j’ai bien aimé, je trouve que le mélange entre les deux fonctionne bien). L’aquarelle rend bien et se prête bien à une alternance entre le trait net et des décors et couleurs parfois flous qui rendent telle ou telle émotion. L’alternance couleurs pleines / noir et blanc avec touches de couleur rend très bien. L’autre grande force de la BD, c’est son découpage, qui laisse une grande part aux silences, aux regards, gestes, etc. et qui installe d’emblée un rythme auquel on se laisse prendre.

Bref, j’ai vraiment bien aimé. C’est l’une des rares BD « occidentales » que je connaisse à aborder le thème de l’amour homosexuel, et elle le fait très bien. Je pense que ce genre de BD peut aider les ados (et les lecteurs en général) homos ou bi à mieux s’accepter et à prendre confiance en eux. Et pour les autres lecteurs, c’est une belle histoire d’amour bien dessinée et bien menée (mais attention aux âmes sensibles, prévoir quelques mouchoirs à portée de la main !).