[Film] « Vita et Virginia », de Chanya Button

5 août 2019

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Référence : Vita et Virginia (Vita and Virginia), film britannique et irlandais réalisé par Chanya Button, produit par Mirror Productions, Blinder Films et Sampsonic Media, 110 minutes, sorti au Royaume-Uni le 5 juillet 2019 et en France le 10 juillet 2019.

Une démarche originale

J’ai eu l’occasion d’évoquer plusieurs films biographiques récents consacrés à des écrivaines contemporaines, dont le remarqué Mary Shelley de Haifaa al-Mansour (2018) et l’original Colette de Wash Westmoreland, absurdement peu promu en France. Ces deux films mettaient en avant la lutte d’écrivaines des XIXe et XXe siècles pour prendre leur indépendance et se créer un nom sur la scène littéraire de leur pays, dans un contexte de domination masculine. C’étaient essentiellement des récits de formation, racontant la naissance d’une écrivaine et ses premiers succès. Colette avait pour point fort une évocation explicite (quoique un brin facile) de la bisexualité de l’écrivaine, souvent mise sous le tapis jusqu’à une époque récente.

Vita et Virginia a en commun avec ces films de mettre en  scène des écrivaines ; comme Colette, il évoque la bisexualité souvent occultée ou minimisée dans des films biographiques plus anciens. Mais il  adopte une approche très différente et assez rafraîchissante, pour quatre raisons.

D’abord parce qu’il s’intéresse à un couple d’écrivaines britanniques du début du XXe siècle, Virginia Woolf et Vita Sackville-West, dont la seconde a connu le succès avant la première. C’est donc un film d’amour, qui a le bon goût de commencer et de se terminer en même temps que la relation qu’il retrace : nul récit de formation ici, puisque les deux femmes sont des écrivaines confirmées et connues du public (même si Woolf n’est pas encore célèbre), et on n’y verra pas non plus un énième suicide de Virginia Woolf (dont une certaine image d’Epinal discrètement méprisante ferait presque oublier qu’elle a été vivante et a fait une ou deux choses intéressantes dans sa vie avant de se suicider). La tendance universellement exaspérante des films biographiques à projeter la vie des auteurs sur le contenu de leurs œuvres est ici cantonnée dans des limites raisonnables et, surtout, ne force pas la réalité historique : Vita Sackville-West est montrée comme l’inspiration principale du livre Orlando de Virginia Woolf, ce qui est exact. Par bonheur, on n’essaie pas d’en faire le modèle secret de Mrs Dalloway, du Phare, des Vagues ou des œuvres complètes de Woolf !

La deuxième raison qui fait l’originalité de la démarche du film est que les hommes, dans la vie des deux femmes et dans le film, adoptent des postures beaucoup plus variées que la simple expression d’un sexisme ambiant : et pour cause, puisque Woolf (et, pendant un temps, Sackville-West) évoluent dans les milieux progressistes et marginaux du Bloomsbury Group, où l’on parle socialisme, pacifisme, abolition de la distinction des classes sociales, émancipation des femmes, couples non exclusifs et acceptation des relations amoureuses avec des personnes du même sexe, toutes choses qui « scandalisent la Nation », comme le disent ironiquement Vita Sackville-West et son mari Harold Nicholson au début du film.

Une troisième raison est que le scénario de Vita et Virginia constitue une adaptation d’une pièce de théâtre du même nom écrite par Eileen Atkins (qui co-signe le scénario du film), qui s’appuie elle-même précisément sur la correspondance entre les deux écrivaines. Si le film évite sainement le risque du théâtre filmé pour adopter un langage visuel proprement cinématographique, on y retrouve une mise en scène régulière des lettres échangées par Woolf et Sackville-West, ainsi que de nombreux extraits de lettres insufflés dans les dialogues. Cela augmente encore le cachet littéraire du résultat, et donne envie d’aller lire la correspondance en question.

Dernière raison d’apprécier l’originalité de Vita et Virginia : ses multiples tentatives en matière de réalisation, de musique et d’effets visuels, qui cherchent à rompre avec un certain académisme facile du film biographique pour essayer d’élaborer quelque chose d’un peu plus neuf en termes de cinéma. Autant le dire tout de suite : je n’ai pas été entièrement convaincu par le résultat, loin de là. Mais une tentative originale aboutissant à un semi-échec reste plus digne d’éloges à mes yeux qu’un produit cinématographique formaté.

Des réussites…

Après ces mises au point nécessaires pour bien comprendre la démarche du film, voyons ce que donne le résultat. Le résultat, c’est d’abord un beau film, au sens où les décors et les costumes magnifiques se succèdent sans discontinuer, et, quand ils discontinuent, c’est pour montrer avec justesse les conditions de vie plus précaires du Bloomsbury Group, opposées aux milieux aristocratiques où évoluent Vita Sackville-West et son mari Harold Nicholson. Bien sûr, la qualité des décors et des costumes fait partie du minimum attendu pour un film d’époque, mais c’est un travail important et c’est toujours bon à dire.

Les actrices et acteurs des rôles principaux forment la deuxième grande qualité du film. C’est un aspect qui a inégalement satisfait les critiques de presse, mais, en ce qui me concerne, j’ai été pleinement convaincu tant par la prestation vivace et nuancée de Gemma Arterton en Vita Sackville-West (qui donne une bien meilleure idée de son talent dans ce type de rôle que dans l’affligeant remake du Choc des titans) que par le travail d’Elizabeth Debicki en Virginia Woolf (le traitement du personnage m’a posé quelques problèmes, et j’en parlerai plus loin, mais à mon sens cela ne tient pas à la prestation de l’actrice). Les rôles secondaires, en particulier les maris des deux écrivaines, sont tout aussi aboutis (et cette fois grâce à un traitement lui-même abouti des personnages par le scénario). L’ambiguïté profonde de la personnalité de Sackville-West, entre débordement amoureux et libertinage égoïste, les facettes contrastées et déroutantes de celle de Woolf entre fulgurances littéraires et mal-être ancien, et la grande proximité que chacune a entretenue avec son mari, de deux manières bien différentes, constituent un terrain rêvé pour les actrices et acteurs qui nous portent d’une émotion à l’autre avec adresse.

Un autre aspect qui m’a paru très réussi est l’évocation de la vie amoureuse et sexuelle des deux écrivaines et de leurs maris. Le film se concentre sur la relation amoureuse entre Vita Sackville-West et Virginia Woolf, la première ayant servi de modèle à la seconde pour sa biographie fictionnelle Orlando. Techniquement, il s’agit d’une liaison adultérine, puisque les deux femmes sont mariées ; mais elle est tolérée, voire, à certains moments, encouragée, par leurs maris, dans le cadre d’une conception ouverte du mariage qui prévaut tant dans le couple formé par Sackville-West et son mari qu’au sein du Bloomsbury Group. Vita et son mari Harold considèrent leur relation comme un « bon voisinage », ce qui ne les empêche pas de développer un fort attachement mutuel. Harold Nicholson est lui-même bisexuel, mais ne veut pas vivre sa bisexualité au grand jour et recommande la prudence à sa femme. Leonard Woolf, le mari de Virginia, encourage son indépendance dans tous les domaines, l’écriture aussi bien que la vie amoureuse, et ne fait pas obstacle à ses amours féminines tant que Vita ne menace pas l’équilibre fragile de la santé de Virginia. On voit enfin le couple ouvert formé par la sœur de Virginia, Vanessa, et son mari Clive Bell, tous deux peintres.

Une telle réflexion autour d’une conception ouverte du mariage n’est pas entièrement nouvelle à l’époque (Mary Shelley évoquait justement les écrits progressistes des parents de Mary sur le sujet, écrits que son père n’a pas voulu laisser sa fille mettre en pratique quand elle s’est éprise de Percy Shelley) mais elle reste novatrice, très mal considérée et marginale. Une évocation juste des époques passées ne doit ni nier les discriminations et les différences de mentalités par rapport au présent, ni confondre des siècles entiers dans un portrait de sexisme sans nuance : à cet égard, cette évocation de l’avant-garde qu’était le Bloomsbury Group m’a paru nuancé et passionnante, même si elle ne forme pas le centre du propos du film.

Last but not least, le film accorde une place très importante à Vita Sackville-West, de loin la moins connue des deux aujourd’hui, mais qui était à l’époque la grande écrivaine à succès, avant que la postérité ne la délaisse au profit de Virginia Woolf. Ce n’est pas tous les jours qu’un film remet à ce point en lumière une écrivaine oubliée : c’est très intéressant et cela donne envie de lire Sackville-West.

Dans certaines des meilleures scènes du film, les deux écrivaines évoquent ensemble leur conception de l’écriture et de l’inspiration, elles commentent mutuellement leurs écrits, se chambrent, se critiquent, s’admirent : bref, forment un couple d’artistes. C’est dans ces moments que Vita et Virginia atteint le sommet de son innovation : dans sa capacité à montrer l’émulation tout à la fois amoureuse et artistique entre ces deux écrivaines britanniques dans les années 1920-1930. Je doute que cela ait déjà été fait auparavant.

… et des échecs…

Autant le film brosse un portrait vivant et fouillé de Vita Sackville-West, autant il paraît peiner à redonner au personnage dont on s’attendrait à ce qu’il soit le plus soigné du film, à savoir Virginia Woolf. Dans sa critique du film pour Libération, Camille Nevers met le doigt sur une partie du problème : un problème de choix du point de vue, ce qu’on appellerait en littérature la focalisation. Tout le début du film nous place du point de vue de Vita Sackville-West dans sa découverte progressive de Virginia Woolf, avec ses surprises, ses frustrations, ses agacements et sa fascination croissante. Mais par la suite, quand le film tente d’adopter le point de vue de Virginia Woolf, les choses commencent à coincer. Le scénario ne parvient pas du tout à donner à Woolf la même profondeur de sensibilité qu’à Vita, un comble quand on connaît la profondeur et la richesse de nuances que déploie Woolf dans ses romans et ses essais. Les aspects les plus tarte à la crème de la vie de Woolf, à savoir ses troubles mentaux et sa dépression, sont assez bien rendus, tant par l’actrice que par le scénario et la réalisation. Mais où sont passés l’esprit, l’humour, la joie de vivre qu’on trouve indéniablement chez l’auteur d’Orlando ?

Le scénario avait certainement la tâche plus facile avec Sackville-West, une auteure moins connue, moins intimidante et qui se coule sans grande difficulté dans l’archétype très actuel de la femme indépendante et bonne vivante. Dans le cas de Virginia, tout se passe comme si le scénario s’empêtrait dans la volonté de montrer un autre archétype, le Génie. Virginia parle, et aussitôt on sort les citations des tiroirs, de préférence des fulgurances impressionnantes qui donnent lieu à des temps de silence afin que les autres personnages et le public puissent réfléchir à la phrase qui vient d’être prononcée. Cette première impression, tout en artifice et en raideur, tout en sérieux mortel aussi, est certes là pour être dépassée puisqu’ensuite les deux femmes se rapprochent, s’apprécient, plaisantent… mais la progression semble forcée, car Virginia savait vivre et avoir de l’humour avant de rencontrer Vita. Et, sans avoir encore lu de biographie de Woolf ou sa correspondance, je me permets de douter que les conversations avec Virginia Woolf aient ressemblé à ces rites d’exégèse de la Pythie dont le film donne l’impression. Je force le trait, pour montrer que le film aussi, mais le ratage n’est pas complet : il reste des choses intéressantes dans le portrait de Woolf et Elizabeth Debicki livre une prestation tout à fait honorable, seulement desservie par les faiblesses du scénario dans le traitement de son personnage (et peut-être par la direction d’acteurs).

Hormis cette maladresse dans la représentation de Virginia Woolf, je n’ai trouvé qu’un défaut réellement agaçant : les choix de la bande-son dans certaines scènes de rencontre censées évoquer l’éveil de la sensualité entre les deux femmes. Alors que nous avons droit à un film en costumes d’une belle qualité visuelle, bien joué, soutenu par un scénario capable d’une belle finesse, voilà que dans deux ou trois scènes je ne sais qui a cru bon de souligner lourdement les échanges de regards entre Vita et Virginia par des bruits de souffles féminins qui seraient plus à leur place dans un clip pornographique des années 1990. Idée crétine ! Faute de goût abominable ! L’espace d’un instant, l’univers bascule et je me retrouve avec effroi devant La Vie d’Adèle, ses parties d’aérobic nu, son sexisme voyeuriste à la papa, son incompréhension totale de l’homosexualité, de la bisexualité, de la sexualité, de l’amour, des femmes, de la BD que le film prétendait adapter, de tout. Bref, l’horreur. Rien que pour ne plus s’abîmer, même quelques secondes, dans ces tréfonds de la catastrophe cinématographique, Vita et Virginia mériterait une version director’s cut sans ces bruitages grotesques, qui font instantanément perdre aux scènes en question toute crédibilité. À voir le son coupé avec les sous-titres, du coup. Le plus étrange est que les scènes d’amour en elles-mêmes sont réussies (c’est-à-dire que ce ne sont pas des scènes de sexe) et que la bande originale du film, le reste du temps, s’avère capable d’un lyrisme délicat tout à fait approprié. Qu’est-ce qui a pu se passer ? Mystère. J’aimerais croire que c’est le résultat d’un copier-coller de fichiers mp3 accidentel au moment de boucler le montage sonore et non le produit d’un réel choix artistique.

Deux autres aspects du film m’ont rétrospectivement posé problème, dans une moindre mesure. Le premier est sa représentation du passage du temps. En sortant de la séance, j’avais l’impression que la relation amoureuse entre Vita et Virginia avait dû durer quelque chose comme un an ou deux. En consultant des articles et ouvrages sur Virginia Woolf après avoir vu le film, j’ai vite appris qu’elles s’étaient rencontrées en 1922 et avaient rompu en 1935, treize ans après ! Le film ne donne pas du tout idée d’une telle durée.

Un deuxième aspect quelque peu problématique sans être catastrophique : si le contexte social, la morale de l’époque et la condition des femmes sont bien rendues, le film ne dit rien sur le contexte politique, en dehors de quelques généralités intéressantes mais vagues sur les idées politiques du Bloomsbury Group au début. Or tant Vita Sackville-West que Virginia Woolf étaient nettement engagées en politique. Leurs divergences sur la question du réarmement (et les réserves du couple Woolf à l’égard des choix politiques de Harold Nicholson, qui se rapproche un temps du fascisme) ont participé à leur éloignement au début des années 1930, même si elles sont restées en contact. Un film ne peut pas tout raconter, mais je trouve dommage que cet aspect ait été si peu abordé au profit d’une peinture purement sentimentale de la correspondance entre les deux femmes.

… mais aussi des tentatives louables, à défaut d’être toujours abouties

J’ai évoqué longuement, au début de ce billet, l’originalité du film dans son approche de la vie des deux écrivaines. L’un de ses aspects originaux réside dans sa volonté d’éviter la facilité en matière de réalisation. Beaucoup de films biographiques sont de simples films en costumes à la réalisation impeccablement classique : ils se regardent bien, ils peuvent être beaux et instructifs, mais ce ne sont certainement pas eux qui apportent du neuf à la réalisation audiovisuelle. Vita et Virginia essaie de ne pas s’en tenir là. Mais cela fonctionne plus ou moins bien.

La musique du film, dont j’ai un peu parlé plus haut, s’écarte délibérément de l’orchestration classique généralement associée aux films à costume pour adopter des sonorités plus synthétiques. Le parti pris est inhabituel (à défaut d’être inédit) et peut déplaire. Il a le mérite de la cohérence : souligner, par la musique, l’état d’esprit avant-gardiste des personnages. La plupart du temps, une fois la première surprise passée, la musique parvient bien à accompagner l’intrigue sans se faire trop envahissante et à en amplifier les scènes de bonheur amoureux. Le seul problème, par bonheur ponctuel, réside dans les étranges bruits de souffle dont j’ai parlé plus haut, mais j’ignore encore si ce sont des bruitages ou s’ils font pleinement partie de la bande originale.

Une autre tentative louable, mais qui ne m’a pas entièrement séduit, réside dans les quelques effets spéciaux qui montrent à l’écran les visions dont souffre Virginia Woolf. Elles se seraient mieux intégrées à l’ensemble sans le problème de focalisation dont j’ai parlé, qui fait que j’ai été surpris de me trouver d’un coup devant des images qui rendaient manifestement le point de vue de Woolf alors que tout le début se plaçait du point de vue de Vita. Au fil du film, cela ne fonctionne pas si mal, mais ces effets restent extrêmement ponctuels (ils n’apparaissent que dans deux scènes, si ma mémoire est bonne), et surtout je n’ai pas bien compris ce qu’ils étaient censés montrer au juste. La première des deux scènes, où Virginia voit des plantes pousser dans sa maison, ne ressemble pas à un cauchemar ou à une vision traumatisante, mais paraît exprimer davantage une approche poétique du monde ou une tentative pour imaginer la perception unique dont elle aurait tiré son art narratif du stream of consciousness (le « flux de la conscience »). Si c’est bien cela qui est tenté ici, pourquoi l’avoir si peu montré et pourquoi ne pas l’avoir relié aux scènes où Vita parle de son inspiration et de ses écrits ? La seconde scène, elle, paraît relever bel et bien de l’hallucination cauchemardesque. Sa ressemblance avec une scène connue d’un film à suspense d’Hitchcock m’a laissé sceptique, mais il est possible qu’elle s’inspire d’un véritable moment de la vie de Woolf : pourquoi pas ? Dans l’un et l’autre cas, je reste peu à l’aise avec les images de synthèse et je regrette que le film n’ait pas plutôt opté pour des séquences en animation en 2D, comme dans Howl ou La Passion Van Gogh, qui tirent le meilleur parti possible de cette technique pour rendre la façon dont un artiste perçoit le monde et élabore son œuvre.

Conclusion

Vita et Virginia est à mes yeux une tentative originale aboutissant à un semi-échec honorable. Des spectateurs plus sévères pourraient y voir un film non pas mauvais mais raté (comme la critique de Libération). Je ne peux que vous laisser vous faire un avis selon vos idées et vos goûts. Ce qui est sûr, c’est que le film vaut la peine d’être vu, car il contient assez d’aspects réussis (décors, costumes, actrices, extraits des œuvres des deux écrivaines, et même la musique) pour faire passer un moment agréable et instructif. Et surtout, il donne envie de lire ou de relire Virginia Woolf, Vita Sackville-West et leur correspondance. Woolf est l’une des plus grandes écrivaines du XXe siècle et j’espère pouvoir évoquer ses livres ici bientôt, car chacun des quelques-uns que j’ai lus reste parmi mes meilleurs souvenirs de lectures tous genres et époques confondus. Ayant découvert son œuvre avec Orlando (il y a déjà de longues années), je ne peux que vous en conseiller la lecture : c’est un étonnant mélange de réalisme, de merveilleux, de satire sociale, de réflexion sur l’art, l’écriture et la critique littéraire. Le livre ne se résume pas à une évocation déguisée de Vita Sackville-West, mais cette dernière lui a bel et bien servi d’inspiration et le film m’a incité à examiner les quelques photographies qui émaillent le livre et auxquelles je n’avais pas du tout fait attention au départ. Un moyen de permet de (re)découvrir sous un autre angle un grand classique de la littérature britannique.

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[Film] « Colette », de Wash Westmoreland

4 février 2019

WestmorelandColette

Référence : Colette, film américain et britannique réalisé par Wash Westmoreland, produit par Number 9 Films, Killer Films et Bold Films,  111 minutes, sorti  aux États-Unis le 21 setembre 2018 et en France le 16 janvier 2019. Avec Keira Knightley dans le rôle de Colette, Dominic West dans le rôle de Willy, Fiona Shaw dans le rôle de Sido et Denise Gough dans le rôle de Mathilde de Morny.

Des films sur des plumes

Il sort beaucoup de films sur des écrivains en ce moment. Après le beau Mary Shelley de Haifaa Al-Mansour en 2017, qui rendait justice à l’auteure de Frankenstein, on a pu voir sortir sur les écrans français trois films biographiques aux sujets littéraires en quelques mois. D’abord, The Happy Prince (Le Prince heureux) de Rupert Everett, sorti à la mi-décembre 2018 : sans doute le plus original de tous par son sujet puisqu’il aborde les toutes dernières années de la vie d’Oscar Wilde, période assez méconnue. Puis Edmond d’Alexis Michalik (sorti le 9 janvier 2019), lui-même adapté de sa pièce de théâtre, qui raconte très librement et sur le mode de la comédie les circonstances de la création de la pièce Cyrano de Bergerac par Edmond Rostand ; le film comme la pièce forment un produit bien calibré, sympathique autant que facile et pas inoubliable. Le troisième, c’est Colette, le plus inattendu : un film américain avec une star (Keira Knightley) dans le rôle-titre, au sujet d’une écrivaine française qui, sans être oubliée, n’a pas la popularité durable d’un Victor Hugo ou la carrière récente d’une Marguerite Duras. (Au passage, la série des films sur des écrivains va se prolonger cette année, puisqu’on annonce un film sur les jeunes années de J. R. R. Tolkien qui sortira au mois de mai au Royaume-Uni, avec Nicolas Hoult dans le rôle principal. Il sera sobrement intitulé Tolkien.)

Il semble que, pour une fois, le film français l’ait emporté dans les salles sur le film américain, puisque Edmond a dépassé les 500 000 spectateurs en trois semaines, tandis que Colette, sorti une semaine après, n’en a pas atteint 150 000 en deux semaines. Il faut dire qu’Edmond était projeté dans pratiquement quatre fois plus de salles que Colette et que sa campagne promotionnelle a tenu du coup de massue, au moins à Paris (Rostand n’a sans doute jamais autant fréquenté les couloirs du métro). Faut-il s’en réjouir ? Oui et non. Oui, dès lors qu’on aime la littérature, puisque Edmond a le mérite de faire redécouvrir Rostand et sa pièce à un large public, un pari qui n’avait rien d’évident. Et non, si l’on apprécie le cinéma un peu audacieux et féministe, puisque Edmond est loin de l’être et que Colette l’est passionnément.

L’émancipation d’une artiste

Or donc, Colette retrace la jeunesse et les débuts littéraires de l’écrivaine française Colette (1873-1954), connue pour des romans plus ou moins autobiographiques comme la série des ClaudineSido ou Gigi mais aussi Chéri ou Dialogues de bêtes, sans parler de ses essais et de ses collaborations musicales (parlons-en, finalement : elle a travaillé avec Maurice Ravel sur le joli conte musical L’Enfant et les sortilèges).

Pendant son adolescence à Saint-Sauveur-en-Puysaye, où elle coule des jours heureux à la campagne auprès de son père Jules-Joseph et de sa mère Sidonie (dite « Sido »), la jeune Gabrielle Colette reçoit un soupirant : Henry Gauthiers-Villars, dit « Willy ». Il a presque quinze ans de plus qu’elle et une réputation bien installée à Paris en tant que journaliste et romancier. Il l’épouse en 1873 et l’emmène découvrir la capitale. À vingt ans, la jeune provinciale se fait introduire dans le beau monde parisien en pleine Belle Époque : son luxe, ses bons mots et ses traits d’esprit assassins, sa vie culturelle foisonnante.

Bien vite, la nouvelle venue déchante : ses origines provinciales la desservent et Willy lui est infidèle. Elle doit dompter ce séducteur invétéré… ou, à défaut, réclamer la même liberté qu’il ne s’est pas privé de s’octroyer. Colette, qui est ce qu’on appellerait aujourd’hui bisexuelle, prend non pas des amants mais des maîtresses et découvre les cercles saphiques, autre avantage de la capitale. Mais elle doit aussi s’imposer comme épouse et confidente auprès de son mari, qui vit largement au-dessus de ses moyens. Willy apprend alors à Colette les rouages de son économie personnelle : il gère son nom comme une marque et signe des romans qu’il n’a pas écrits, mais confiés à toute un groupe de « nègres ». Willy engage Colette à écrire ses souvenirs d’enfance : c’est l’origine du premier roman de l’auteure, Claudine à l’école, qui remporte un succès fulgurant. Mais Colette se trouve enfermée dans un rôle ambigu : adorée par son mari, elle en est en même temps l’employée au noir, enfermée parfois dans sa propre chambre quand elle n’écrit pas assez de pages, et elle n’a aucune reconnaissance pour son travail. Progressivement, elle prend conscience qu’elle doit s’émanciper de sa relation étouffante avec Willy.

Colette est un film qu’on pourrait qualifier de typiquement « post #MeToo ». La libération de la parole des femmes ces deux dernières années sur les violences et les brimades diverses dont elles sont victimes a-t-elle inspiré le projet ? Quoi qu’il en soit, le film centre résolument son propos sur la difficulté pour une femme d’accéder à l’indépendance et au statut d’artiste. Ironie de l’histoire, le film pourrait s’intitule Colette et Willy tant l’histoire de ce couple forme le cœur de son intrigue ; mais seul le nom de Colette a finalement accédé à la postérité. Je ne connaissais pas particulièrement bien la vie de cette écrivaine avant de voir le film, et il m’est arrivé de me demander s’il ne donnait pas dans l’anachronisme, tant il aborde des thèmes qui peuvent paraître typiquement contemporains : la bisexualité, la relation ouverte, l’époux toxique, et la transidentité avec le personnage de Mathilde de Morny. Quelques recherches de retour du cinéma m’ont montré que, pour ce que j’ai pu trouver, c’est la réalité historique de la vie de Colette qui était en avance sur son époque. Elle a connu plusieurs relations avec des hommes et des femmes, Willy était bel et bien un mari-patron et un Don Juan de bas étage…

Quant à Mathilde de Morny, c’est sans doute le personnage réel que ce film contribue le plus à tirer des limbes de l’Histoire : une femme issue de la haute aristocratie (apparentée à Joséphine de Beauharnais), coqueluche des cercles saphiques parisiens dans les années 1900, qui était tout ce qu’on appellerait maintenant un trans FtM, au point de se faire faire une hystérectomie et une mastectomie (ce devait être une rareté à l’époque, et une rareté périlleuse). Le spectacle de mime où Colette et Mathilde jouent les rôles principaux semble une scène métacinématographique typique des inventions hollywoodiennes, tant il a des allures d’Indiana Jones de music hall, mais il s’est bien déroulé comme le film le montre (y compris les lancers d’objets divers).

Bien documenté, le film est également une réussite esthétique, que ce soit par le soin de ses reconstitutions de décors ou par ses costumes à tomber par terre (rappelez-vous, Colette et Willy fréquentaient le beau monde parisien) ou par sa principale bonne surprise : l’interprétation très convaincante de Keira Knightley, qui a fait bien du chemin depuis l’attraction filmée qu’était Pirates des Caraïbes.

Que peut-on lui reprocher, alors ? Peut-être un brin de complaisance dans l’évocation de la première relation bisexuelle de Colette, qui tourne un peu au vaudeville sans vêtements, mais volontairement, ce qui fait que ça passe à peu près. La suite avec Mathilde de Morny contrebalance l’abondance de peau nue par une relation plus axée sur les sentiments. Il y a aussi, bien sûr, quelques aménagements avec la réalité historique, comme le village où Colette entame sa relation avec Willy : il ne s’agit pas de Saint-Sauveur mais d’une bourgade encore plus perdue, Châtillon-sur-Loing. On peut aussi regretter le très faible rôle laissé aux parents de Colette, en particulier Sido, auquel elle a tout de même consacré un livre.

Le tout est bien rythmé, riche en détails et en personnages fouillés, au point qu’une fois le générique de fin commencé je me suis surpris à espérer une suite. C’est qu’on ne voit là que les tout débuts de la carrière de Colette, mais aucune de ses œuvres les plus connues. Voilà un dernier défaut qu’on pourrait reprocher à ce film, comme à bien d’autres films biographiques sur des écrivains : il reste trop centré sur un personnage fictif – Claudine – qu’il identifie complètement à Colette, au point qu’on oublie vite que Willy a retouché le tout et poussé l’auteure à insérer ici et là des détails coquins ou insolents aussi faciles que surannés pour faire du gringue à ses lecteurs. Que Willy ait fantasmé sur Claudine, c’est certainement vrai, mais que Colette se résume à Claudine ou aux Claudine, c’est loin d’être le cas. J’aurais bien aimé en apprendre encore plus sur ses futurs romans. Cela étant dit, le film est déjà bien rempli et on ne pouvait pas tout y mettre.

Colette reste donc une excellente surprise et une bonne introduction à la vie de l’écrivaine, qu’on aurait tort de sacrifier aux gauloiseries d’Edmond. Allez le voir pendant qu’il est encore en salles, ou rattrapez-vous avec le DVD à sa sortie : vous ne le regretterez pas.


Jeanne-A Debats, « La Vieille Anglaise et le continent »

24 juillet 2012

Couverture de la novella de Jeanne-A Debats "La Vieille Anglaise et le continent".

La Vieille Anglaise et le continent, première novella de Jeanne-A Debats parue aux éditions Griffe d’encre en 2008, a reçu un excellent accueil des lecteurs et de la critique, et a été couverte de prix. Jugez plutôt : Prix Rosny Aîné 2009 catégorie nouvelle, Grand prix de la SF 2008 catégorie nouvelle francophone, Grand Prix de l’Imaginaire 2009 catégorie nouvelle francophone, Prix Julia Verlanger 2008. Un véritable engouement ! Personnellement, cette novella de SF écologique m’avait plu, sans plus. Mais voyons pourquoi…

Quatrième de couverture :

Certaines personnes sont si profondément attachées à la Vie sous toutes ses formes, tous ses aspects, qu’elles consacrent leur existence à sa préservation, quitte à sacrifier celle des autres…

Ann Kelvin, elle, lui consacrera sa mort.

Mon avis à l’époque :

Message sur le forum des éditions Griffe d’encre le 4 février 2009.

 Je l’ai enfin lu. Je ne suis pas entièrement enthousiaste, mais j’ai bien aimé. D’ailleurs je l’ai lu très vite, j’ai très rapidement accroché au récit, qui me paraît a posteriori fort bien rythmé.

Je vais faire plein de tirets, si ça ne vous embête pas…

D’abord sur l’aspect extérieur :

J’ai bien aimé :

– la superbe couverture (par le même qui avait illustré La Tour de Parchemins & Traverses, couv que j’avais bien aimée aussi, mais de l’une à l’autre il y a vraiment un bond qualitatif vers le pro).

– la présentation générale des ouvrages de Griffe d’Encre : mise en page des couvertures, de l’intérieur, choix du papier, etc. Le genre de petits détails faussement simples, mais qui contribuent beaucoup au confort de la lecture.

Je n’ai pas aimé :

– le quatrième de couverture, qui est assez bof. Je pense qu’il aurait fallu prendre le risque d’un léger spoiler plutôt que de terminer sur « …lui consacrera sa mort », qui donne un léger frisson macabre et donne envie de reposer prudemment le bouquin. (Alors même que ledit bouquin n’est pas si sombre, même si pas mal des réalités qu’il évoque le sont.)

Et maintenant, la lecture :

*mode remarques en vrac on* J’ai beaucoup aimé le début (les premières phrases, en particulier la première phrase), qui est stylistiquement réussi et donne tout de suite envie d’aller plus loin. (C’est bête, mais ce n’est pas si simple à faire.)

Contrairement à certains avis que j’ai lus sur ce sujet, l’alternance entre les deux points de vue ne m’a pas gêné du tout : elle est bien rythmée et contribue à mettre le récit en tension, sans ajout excessif de cliffhangers inutiles. En revanche elle peut devenir un peu trop rapide vers la fin, mais le suspense peut justifier ça.

L’aspect SF et le vocabulaire technique employé ne m’ont pas gêné non plus, ils s’insèrent bien dans l’univers en question : on est de plein pied dans la SF, mais l’univers reste très proche de notre présent, ce qui je suppose est le but recherché. Les explications techniques sont assez détaillées pour mettre en place une bonne vraisemblance interne ; quant à savoir si elles sont techniquement exactes ou pas, et pareil pour les moeurs des baleines, boarf, je fais confiance à l’auteur pour ça… (j’ai dit que je n’étais pas un lecteur de hard SF ?)

Il y a eu des moments où j’ai eu peur, j’avoue : les thèmes abordés sont quand même très glissants, on tomberait facilement dans le démago, le complaisant, le mièvre, le trop moralisant, etc., voire dans le mystique facile de comptoir. Bref, on basculerait vite dans le Bernard Werber. Heureusement le récit évite la plupart de ces pièges, et arrive aussi à ne pas être un récit écolo misanthrope et assommant (tendance hélas un peu trop répandue chez les récits écolo. L’homme est une espèce animale, aussi. Paix et amour, les gens !).

J’ai bien aimé le fait que les personnages principaux ne soient pas sans taches (en particulier le fait de faire de Ann Kelvin une vraie « fanatique » de la cause, qui a vraiment des trucs pas beaux sur la conscience, et pas juste une lady-Anglaise-bougonne-pour-faire-bien-dans-le-salon). Le monde des cétacés reste un peu trop simplet à mon goût, même si ça n’aurait pas forcément été mieux de leur inventer tout une société archicomplexe – l’écueil de l’anthropomorphisme est trèèès délicat à éviter, donc ce n’est pas plus mal qu’ils restent un peu dans l’ombre. Ou alors il aurait fallu une franche prise de position encore plus SF (voire relevant du merveilleux) en faveur de l’intelligence égale/supérieure des cétacés, mais ça aurait été très glissant aussi et ça aurait nécessité quelque chose de bien plus long, pour un résultat pas forcément plus intéressant. Du côté des humains en revanche, le côté un peu trop caricatural de certaines scènes (tout ce qui implique le « surfeur ») n’était peut-être pas indispensable, on aurait pu faire plus subtil.

Et j’ai bien aimé la fin. Beaucoup, même. Déjà, je n’ai pas vu venir la chute (je suis très bon lecteur pour ce genre de choses en général), et elle m’a paru remarquablement bien équilibrée, réaliste au bon sens du terme (donc pas mièvre mais pas non plus trop sombre). J’apprécie aussi le fait que

Spoiler : on n’ait pas eu droit à la mort d’Ann en direct, et qu’on en reste au point de vue des humains – dont on a pu voir qu’ils ne sont pas les mieux informés de l’évolution qu’a subi Ann entre temps – ce qui permet de s’imaginer qu’Ann peut vivre encore un peu dans l’océan. J’ai apprécié aussi que l’histoire avec le cachalot ne soit pas poussée trop loin trop vite et ne soit que suggérée (mais c’était bien la peine de le faire exploser à la fin ? le pauvre…). L’allusion à de possibles amours homo- ou bisexuelles entre cétacés n’est pas déplacée, pas plus que l’espèce de confusion des sentiments de 2x2x2 en découvrant qu’Ann est une femme dans un corps de mâle, mais j’ai peur que certains lecteurs ne trouvent ça très démago. Enfin, tant pis pour eux, moi j’ai bien aimé. / Spoiler.

Bon, mais qu’est-ce qui ne m’a pas plu ?

Ma grosse déception, c’est le style. Entendons-nous : c’est tout à fait lisible et bien écrit, mais je m’attendais à beaucoup mieux, peut-être à cause de tous les prix qu’on a fait pleuvoir dessus. Et c’est aussi dû en partie, je suppose, à ma formation très classique, qui me rend peut-être un peu trop sourcilleux dans le domaine. Mais j’ai tiqué à plusieurs reprises devant des tournures syntaxiques incorrectes ou à la limite de l’incorrection, des maladresses, des trucs qui auraient pu être améliorés facilement avec un peu de travail supplémentaire. Je crois aussi que certains passages, par exemple certains dialogues, pourraient être mieux menés, de manière moins pesante.

Et a posteriori, en lisant les avis postés ici, je crois qu’effectivement l’ensemble est un peu court. Même sans en faire un roman (ce qui n’est pas une mauvaise idée à condition de ne pas trop vouloir rallonger la sauce, ce qui mettrait pas terre le rythme bien équilibré de l’intrigue), certains passages m’ont déçu parce qu’ils étaient un peu survolés, alors que je me préparais à de belles descriptions un peu plus étoffées que ce que j’ai trouvé, ce qui m’a laissé un peu sur ma faim. Le passage du Continent Cétacé, par exemple, contient de belles phrases, mais la scène n’a pas le temps de se « déployer », on repart tout de suite. Bon, c’est équilibré par rapport à la longueur de l’ensemble, mais c’est un peu dommage. De manière générale, quelques ajouts ici et là pour étoffer un peu telle ou telle séquence permettraient sûrement de rendre le récit plus évocateur.

Ah oui, et un truc qui m’a agacé : le nom de « 2x2x2 ». Au départ ça ne me dérangeait pas, mais à la longue je suis devenu allergique. D’accord, c’est « trois séquences de deux clics » ou quelque chose comme ça, mais je crois vraiment qu’il aurait mieux valu lui trouver un vrai nom. Là j’avais envie de crier « I’m not a number, I’m a free whale », et surtout ça me rappelle les noms à la c** des fourmis dans Werber (qui sont également très agaçants à la longue).

J’ai déjà été bien bavard, je vais peut-être m’arrêter là… j’espère que mes quelques critiques n’auront pas l’air trop pinailleuses. En tout cas c’était une lecture très agréable, et effectivement j’en reprendrais bien un peu (j’aime beaucoup les baleines de toute façon donc je n’étais pas complètement objectif au départ…). Pour le style, je suppose qu’il y a aussi une question de « maturité dans l’écriture » qui joue, mais je ne sais pas si l’auteure a déjà beaucoup écrit avant ; en tout cas, pour un quasi premier roman, le moins qu’on puisse dire est que j’ai lu bien pire, et ça donne bien sûr envie de guetter les prochaines parutions.

Ah si, et cette novella m’a aussi beaucoup fait penser au jeu de rôle Blue Planet, si vous connaissez. C’est un univers de SF écolo où les humains découvrent une planète entièrement recouverte par les océans, où vivent de nombreux cétacés, dont certains doués d’intelligence. Chaudement recommandé, si vous aimez le thème.


Honoré de Balzac, « Histoire des Treize »

19 juillet 2012

Message sur le forum du Coin des Lecteurs, 12 novembre 2011.

L’Histoire des Treize n’est pas le titre d’un seul roman, mais un surtitre sous lequel Balzac a regroupé Ferragus, La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d’or.

Ces romans forment une « trilogie lâche » : trois romans courts aux intrigues autonomes, mais reliées entre elles par les apparitions ponctuelles de quelques personnages communs, dont certains des Treize. Les Treize sont un groupe d’amis (au nombre de… vous avez compris), tous membres de la bonne société, riches et influents, qui forment une alliance souterraine et se dotent ainsi les uns les autres d’un pouvoir considérable, capable de faire tomber des gouvernements. Cela pourrait donner une fresque politique grandiose, mais, dans la pratique, Balzac n’a jamais écrit d’histoire globale sur eux : on ne fait que deviner les activités du groupe et sa puissance en entrevoyant certains de ses membres, auquel les autres Treize donnent d’impressionnants « coups de main » en cas de besoin.

Dans Ferragus, un jeune homme surprend les petits secrets de Mme Jules, femme en apparence respectable sous tous rapports. Hélas, l’amour et la curiosité du jeune homme vont le mener à sa perte, car la dame a des protecteurs aussi mystérieux que terrifiants. C’est le plus feuilletonnesque des trois textes, et celui qui m’a paru le plus réussi.
Dans La Duchesse de Langeais, le roman commence lorsqu’un militaire, Montriveau, retrouve enfin la trace de la femme qu’il aime dans un couvent espagnol, où elle s’est retirée en abandonnant le monde et sa vie de duchesse. On découvre ensuite comment leur relation s’est nouée et changée peu à peu en une partie d’échecs impitoyable. L’histoire d’amour entre Montriveau et la duchesse occupe la plus grande partie du texte, mais il y a aussi un peu d’action (et quelle action…) à la fin.
Dans La Fille aux yeux d’or, le jeune, beau, riche, noble et insupportable Henri de Marsay s’éprend de la fille aux yeux d’or du titre, farouchement gardée par sa duègne. Mais De Marsay a visiblement un rival mystérieux. Les ficelles sont là aussi très feuilletonnesques, très classiques mais relativement efficaces. Si j’ajoute que la fille aux yeux d’or est espagnole, il devient évident que tout cela finit très mal ^_^

Ces trois textes sont parmi ce que j’ai lu de plus « feuilletonnesque » sous la plume de Balzac. Si on veut du bon vieux roman avec de l’amour, de l’action, des complots, des secrets, des assassinats, des yeux bandés, des fausses morts, etc. c’est ça qu’il faut lire. C’est très plaisant, très enlevé, et même les passages où le narrateur prend la parole pour vous dire tout ce qu’il pense de plein de choses sont finalement très supportables (même si ça suppose d’accepter cette conception très dix-neuviémiste du roman dans laquelle l’auteur insère librement toutes sortes de mini-essais au fil de l’intrigue).

En revanche, certaines choses rendent ces textes vieillis ou impatientants par endroits pour un lecteur d’aujourd’hui.
Comme je le disais, cela suppose de supporter les passages où le narrateur met son récit en pause pour réfléchir sur la société qu’il décrit. Par exemple, il vaut mieux savoir à l’avance que tout un bout du début de La Duchesse de Langeais est un tableau de la société de Saint-Germain-des-Prés, de même que le début de La Fille aux yeux d’or est une étude sociale sur l’aristocratie du temps de Balzac, et que l’histoire ne commence ou ne reprend vraiment qu’ensuite, sinon un lecteur d’aujourd’hui risque de crever d’impatience vingt fois et de laisser tomber, ce qui serait très dommage. Il faut savoir ça à l’avance et lire ces parties réflexives (et didactiques) comme telles : cela permet de bien en profiter, car elles sont très réussies et brossent un tableau impitoyable des milieux aristocrates de l’époque de Balzac.
L’autre élément qui a vieilli dans ces romans (encore plus, à mon sens), c’est la représentation des femmes. Balzac, hélas pour nous, aime parler des femmes et surtout il est persuadé d’y avoir tout compris. Pour une lectrice et même un lecteur du XXIe s., le résultat oscille entre une misogynie consternante et une enfilade de clichés romantiques qui deviennent vite horripilants.

La description du couple de M. et Mme Jules dans Ferragus reste supportable, car c’est un joli couple qui s’aime beaucoup et cela reste émouvant, même si on risque de soupirer un peu devant le portrait de Mme Jules, qu’un esprit sévère peut juger mièvre. Dans La Duchesse de Langeais, on a droit à des considérations sur l’amour et la séduction terriblement datés et parfois involontairement drôles ; le portrait de Montriveau, sorte de supermâle en acier trempé, est assez kitsch aussi. Dans La Fille aux yeux d’or, les histoires de séduction passent un peu mieux, car le personnage de la Fille est de toute façon une sorte d’archétype de feuilleton (voire de comédie : la jeune fille enfermée que l’amoureux essaie d’atteindre) et aussi parce que le narrateur prend davantage de distance envers De Marsay qu’envers Montriveau : De Marsay est si terriblement snob et sûr de lui qu’il est normal de le voir débiter avec aplomb des propos misogynes pontifiants, ça lui correspond bien. Là où c’est vraiment agaçant, c’est lorsque le narrateur prend la parole et enchaîne avec des propos du même ordre qu’il présente comme des vérités générales… mais il le fait moins là que dans la Duchesse.

Du Balzac en bonne forme, donc, assez vite lu (les trois textes n’occupent qu’un volume d’épaisseur moyenne en poche) et bien enlevé, mais un peu inégal par rapport aux « grands » romans du même.


[BD] Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude »

19 juillet 2012

Tombé un peu par (un heureux) hasard sur cette BD de 160 pages. L’auteure a tenu un blog BD sous le nom de Djou et vient d’en ouvrir un autre sous son vrai nom (blogs que je ne connaissais pas particulièrement avant de lire la BD, mais où on trouve des crayonnés, croquis et autres morceaux de making of sympathiques).

Quatrième de couverture :

« Mon ange de bleu
Bleu du ciel
Bleu des rivières
Source de vie… »
La vie de Clémentine bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune fille aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir toutes les facettes du désir.
Elle lui permettra d’affronter enfin le regard des autres.
Un récit tendre et sensible.

Mon avis :

La BD commence en réalité peu après la mort de Clémentine. Emma se rend chez Clémentine et lit son journal intime, que Clémentine lui a légué. Pendant sa lecture, elle se souvient de leur rencontre et de leur relation. Une bonne partie de la BD consiste donc en un grand flashback raconté du point de vue de Clémentine, dont on suit l’évolution entre la Seconde et la Terminale, puis encore après. Ce récit est l’occasion de planches en noir et blanc où pointent seulement des touches de bleu, qui soulignent les moments particulièrement chargés d’émotion pour la narratrice.

C’est donc une histoire d’amour lesbien, avec une intrigue où on retrouve la plupart des éléments inévitables dans ce genre d’histoire : l’acceptation de ses attirances homosexuelles par la narratrice, le regard des autres, l’engagement ou non dans la cause LGBT, et bien sûr tous les éléments d’une histoire d’amour en général.
Comme toutes les histoires d’amour, ce n’était pas facile à raconter, mais j’ai très vite accroché et je trouve que l’auteure a réussi à trouver un ton juste, qui montre la violence des émotions d’une ado et la tendresse des attitudes, des petits gestes, etc. sans tomber dans le pathos. L’histoire reste classique, mais elle est bien menée, les personnages sont peu nombreux mais approfondis (avantage d’avoir pris le temps de raconter l’histoire sur 160 pages).

Le graphisme est bon. Le dessin n’est pas parfait, et je suppose qu’on peut ne pas aimer le style, qui mêle des décors, vêtements etc. plutôt réalistes et détaillés à des expressions « très BD » avec parfois de gros yeux et des sourires énormes (personnellement j’ai bien aimé, je trouve que le mélange entre les deux fonctionne bien). L’aquarelle rend bien et se prête bien à une alternance entre le trait net et des décors et couleurs parfois flous qui rendent telle ou telle émotion. L’alternance couleurs pleines / noir et blanc avec touches de couleur rend très bien. L’autre grande force de la BD, c’est son découpage, qui laisse une grande part aux silences, aux regards, gestes, etc. et qui installe d’emblée un rythme auquel on se laisse prendre.

Bref, j’ai vraiment bien aimé. C’est l’une des rares BD « occidentales » que je connaisse à aborder le thème de l’amour homosexuel, et elle le fait très bien. Je pense que ce genre de BD peut aider les ados (et les lecteurs en général) homos ou bi à mieux s’accepter et à prendre confiance en eux. Et pour les autres lecteurs, c’est une belle histoire d’amour bien dessinée et bien menée (mais attention aux âmes sensibles, prévoir quelques mouchoirs à portée de la main !).