[BD] « Les Derniers Argonautes », tome 1, par Djian, Legrand et Ryser

26 septembre 2012

Il y a beaucoup de romans, de bandes dessinées et même, récemment, de films, librement inspirés par la mythologie grecque. Curieusement, même si j’aime beaucoup à la fois la mythologie grecque et ce qu’on regroupe sous le nom de cultures de l’imaginaire (moyen commode d’englober aussi bien la science-fiction que la fantasy, le fantastique, le steampunk, l’horreur, le réalisme magique et j’en oublie, sous toutes leurs formes, des livres aux séries télévisées en passant par l’illustration, les jeux ou la mode), malgré cela, donc, il est assez rare que je craque vraiment pour une œuvre de fantasy mythologique. Je ne sais pas bien pourquoi et il n’est pas impossible que ce soit par pure mauvaise foi : quand c’est trop fidèle aux sources antiques, j’ai tendance à préférer aller les lires, elles, plutôt qu’une resucée récente qui n’apporte rien de neuf, et dès que les auteurs s’en écartent un peu, je ne suis pas parmi les derniers pour clamer à la trahison de l’antique. À ce compte-là, c’est un miracle que j’arrive à aimer quelque chose.

Mais le gros avantage dans la situation actuelle, c’est qu’il y a un vrai regain d’intérêt pour l’Antiquité dans l’imaginaire, et que, dans la masse croissante des publications, chacun finira bien par trouver quelque chose qui lui plaît. En France, en bande dessinée, il s’est publié pas mal de choses dans le genre péplum ces dernières années (le magazine gratuit de BD Zoo consacre au genre, dans son numéro de septembre, un dossier qui n’a pas l’air trop promotionnel). Parmi ce que j’ai eu l’occasion de lire pour le moment, Tirésias et La Gloire d’Héra, deux albums autonomes de Le Tendre et Rossi, et la série Le Fléau des dieux de Valérie Mangin et Aleksa Gajic, sont deux belles réussites, dans des approches très différentes, les deux premiers directement branchés sur les sources antiques, avec un goût pour le tragique et une symbolique psychanalytique pas mal employée, la seconde dans le genre space opera vertigineux qui rejoue la chute de l’empire romain à l’échelle d’une galaxie, sans rien se refuser au service de l’épique, avec un scénario magistralement ficelé et un dessin somptueux. Mais ça faisait un moment que je n’avais plus rien croisé de vraiment emballant. Et donc, parmi plusieurs séries qui se lancent en ce moment, j’ai décidé de donner leur chance aux Derniers Argonautes de Djian, Legrand et Ryser, chez Glénat (Jean-Blaise Djian et Olivier Legrand au scénario et Nicolas Ryser au dessin).

Il faut d’abord convenir qu’un premier tome de série d’aventure épique en 48 pages est un exercice périlleux, surtout à l’époque des romans graphiques. Il faut installer un univers, poser des personnages, donner le ton, amorcer une grosse machine tout en proposant dès le premier tome suffisamment de contenu pour séduire le lecteur. Cet album y parvient-il ? Je ne suis pas aussi enthousiasmé que je l’aurais souhaité, mais ce n’est quand même pas mal. Détaillons.

Le dessin

Il y a d’abord la question du dessin, qui joue beaucoup. Le dessin de Ryser, qui fait aussi les couleurs dans cet album, se range dans la catégorie du fait main à l’ancienne, au sens où il n’emploie pas d’outils numériques (ou alors pas de manière voyante). C’est le type même de la BD où le dessinateur vous montre tout ce qu’il sait faire avec un crayon et des pinceaux et où vous admirez, sans vous dire « Fastoche, je connais cette option dans Photoshop ». Le trait est sûr, les couleurs sont nuancées et les ambiances bien posées, l’encrage est discret. J’ai mis un peu de temps à m’habituer à certains visages, mais c’est un univers visuel intéressant, quelque part entre une recherche de détail réaliste à la Rosinski et un trait plus marqué, plus orienté ligne claire pour les personnages, plutôt influencé par Loisel (je manie les quelques références que je connais). Je crois que les ambiances de couleurs et la bonne caractérisation visuelle des personnages sont les deux qualités qui m’ont le plus retenu dans le dessin.

Il y a bien quelques défauts, ou du moins des choix risqués. Visiblement, le dessinateur aime jouer sur des effets de focalisation d’objectif empruntés à la photo ou au cinéma : le tout premier plan est parfois dessiné flou, en couleurs pleines, avec moins de détails. Généralement ça marche, mais ça peut devenir un peu frustrant d’avoir une main ou un objet dessiné grossièrement en plein milieu d’une case. Autre choix risqué : les ombres et les contre-jours, parfois très réussis en tant que tels, mais qui nuisent un peu à la lisibilité des visages dans certaines cases. Enfin, les visages des personnages sont vite moins détaillés dès lors qu’ils sont représentés plus petits, ce qui peut aussi devenir un peu frustrant dans certaines séquences. Tout dernier détail, qui est pour moi une qualité : le dessinateur n’abuse pas des demoiselles dévêtues et des poitrines en globes terrestres.

Cela étant, l’ensemble reste beau et lisible, et le dessinateur a aussi l’occasion de varier un peu son style à l’occasion d’une scène de flashback où il emploie un dessin plus « à l’antique », avec un fort beau résultat.

Outre les illustrations dans cet article, vous trouverez un aperçu des premières pages de l’album sur le site de l’éditeur.

Aperçu d’une planche de l’album (la page 5, je crois).

Le scénario

Mais pour tout dire, c’est le scénario qui m’a fait accrocher aux premières pages et m’a décidé à acheter l’album. L’histoire est narrée par l’aède Eurymion et commence peu avant la fin de l’âge des héros en Grèce, lors d’une période qui donne son titre à ce premier tome : le Silence des dieux. Deux ans avant le début de l’histoire, les dieux ont cessé de répondre aux prières, les oracles se sont tus, et l’humanité a manqué sombrer dans le chaos. Les gens survivent, mais les temps sont durs… jusqu’au moment où, pour la première fois, un dieu parle à nouveau par la bouche d’un devin. Un objet, l’orbe des dieux, leur a été dérobé et a été emporté jusqu’en Hyperborée, loin au Nord. Des héros doivent partir pour le retrouver, et seul Jason, l’ancien meneur des Argonautes, peut guider l’expédition.

Mais Jason a perdu la faveur des dieux depuis longtemps : après son retour, il n’a connu que des malheurs, jusqu’au meurtre de ses enfants par son épouse Médée qu’il avait délaissée, et il passe même pour mort. Le roi ordonne à Eurymion de partir à la recherche de Jason, mais que peut un aède seul dans les contrées sauvages ? L’ancien héritier du royaume, Leitos, privé de tout droit au trône par la loi depuis qu’il est devenu infirme en perdant une main au combat, est le seul guerrier du royaume à se volontaire pour l’accompagner. Tous deux sont enfin accompagnés par Skarra, une esclave d’origine amazone libérée pour l’occasion. Naturellement, la petite troupe s’agrandit au fil de l’aventure, dont l’enjeu dans ce premier tome est avant tout de trouver et de convaincre Jason.

Les premières pages sont accompagnées par la voix de l’aède, qui reprend la parole régulièrement par la suite de façon plus discrète. Le procédé est classique, mais il prend bien, grâce à une bonne maîtrise de la langue et à l’absence de fautes d’orthographe (ce qui ne va hélas pas toujours de soi à l’heure actuelle…). Et il met bien en valeur le principal atout de l’univers des Derniers Argonautes, qui consiste à se situer dans la continuité directe des récits mythologiques que tout le monde connaît. Dans Les Derniers Argonautes, les aventures de Jason sont les mêmes que dans les textes antiques et dans les dictionnaires de mythologie, et la BD vous raconte la suite, en commençant par mettre en scène Jason en archétype du héros vieilli, amer et usé, qui ne reprend du service qu’à contrecœur. Les autres péripéties s’inscrivent elles aussi directement dans l’héritage classique de la mythologie grecque. C’est à la fois une belle qualité, puisque les lecteurs qui ne connaissent pas la mythologie ont droit à quelques résumés des épisodes précédents en cours de route et que ceux qui la connaissent déjà se sentent d’emblée en terrain familier… mais aussi un désavantage potentiel, car justement, tout paraîtrait presque trop familier dans cet univers, qui a des airs de partie de jeu de rôle dans la Grèce mythologique plus que de création d’un univers original. Il va falloir que l’histoire acquière peu à peu son originalité, au moins en affirmant son propre ton dans la reprise des références à l’imaginaire grec ancien.

Où l’on tâtonne encore un peu

Ce premier tome le fait déjà un peu, peut-être avec trop de discrétion. Il mise résolument sur la constitution d’un groupe de personnages, et, sur ce plan, ce n’est pas mal du tout. Certes, les éléments de base sont classiques : Jason en guerrier aguerri mais réticent, l’Amazone farouche mais pas caricaturale, Eurymion en barde du groupe inspiré et diplomate mais quelque peu lâche, et le satyre Borbos en ressort comique. Mais chaque personnage est développé par petites touches, chacun se trouve tour à tour mis en avant et possède des amorces pour des développements futurs dans la suite (origines mystérieuses, lourd passé, secrets inconfortables, etc.). Et il y a aussi des idées intéressantes, comme l’infirmité de Leitos, entorse bienvenue à l’image du héros qui bataille toujours mais qu’on ne voit jamais vraiment blessé. Intéressante aussi est la façon dont cette nouvelle quête joue à renvoyer à celle des Argonautes tout en s’en distinguant : Jason est hanté par le souvenir de sa première expédition, au point qu’il prend une Thessalienne pour Médée… mais dans le même temps, comme vous le savez si vous connaissez un peu la mythologie, « l’orbe des dieux », c’est un objet nouveau, ça ne correspond à rien. Or, là où beaucoup de fictions de fantasy mythologique dissimuleraient cette innovation, ici, l’aède de l’histoire déclare dès le début qu’il n’a jamais entendu parler de cet objet-là. C’est un rapport à la tradition intéressant.

On est en terrain familier, le groupe de personnages est encore classique mais bien posé (encore une fois, en 48 pages, ce n’est pas facile de creuser autant de personnages en détail). L’intrigue de ce premier album a aussi l’avantage de ne pas mal doser la réflexion et l’action. Qu’est-ce qui ne va pas, alors ? Eh bien, la structure de l’album reste assez épisodique : le groupe va d’un point A à un point B, fait des rencontres bonnes ou mauvaises sur la route. Les grands enjeux de l’expédition sont encore inconnus, il n’y a pas de « grand méchant » en vue. Ce n’est pas facile d’installer un suspense de longue haleine quand on donne si peu d’indices sur ce que cherchent ces aventuriers. De plus, certaines séquences ont l’air vues et revues, en particulier le fameux entraînement à l’épée pendant les pauses. Le véritable intérêt de l’album réside davantage dans la présentation des personnages que dans l’intrigue principale. Pour un premier tome, c’est compréhensible, mais j’espère que la suite trouvera vite un peu plus de liant : les derniers Argonautes n’ont pas besoin de savoir où ils vont pour y aller, puisqu’ils n’ont pas le choix, mais les lecteurs, eux, pourraient s’ennuyer… Un autre inconvénient est peut-être aussi l’absence de grande séquence qui serait le clou de l’album et arracherait des « Oh ! » et des « Ah ! », mais c’est plus normal, et ça va certainement venir.

Un dernier élément, propre à la « mise en cases », peut aussi expliquer cette impression en demi-teinte : le scénariste aime beaucoup les silences. Pour moi ce serait surtout une qualité, normalement : il sait poser un rythme, laisser les images parler d’elles-mêmes et faire leur effet. Parfois ça marche bien, notamment dans certaines scènes de combat. Mais il finit par y avoir un peu trop de silences, y compris là où on attendrait des bruitages ou quelques exclamations. Cela en est venu parfois à m’empêcher de rester plongé dans une scène lorsque je suis tombé sur une case silencieuse alors que la tension était supposée monter. C’est une affaire de bonne maîtrise d’un procédé intéressant, mais à double tranchant.

Dans l’ensemble, je ne reste qu’à moitié séduit alors que je l’aurais volontiers été complètement, mais ce début me paraît prometteur et je vais suivre avec intérêt la sortie des tomes suivants. Entre ce premier tome, qui utilise beaucoup de ficelles connues, mais se montre très fidèle à la mythologie classique et a des chances de donner une suite intéressante, et un énième tome de Thorgal par Sente qui utilise les mêmes ficelles sans le moindre espoir de renouvellement depuis des lustres,  mon choix est vite fait ! En attendant, c’est encore une aventure de fantasy mythologique qui donne envie de faire une bonne vieille partie de jeu de rôle dans un univers du même genre… et la référence des auteurs au jeu de rôle Mazes & Minotaurs à la première page n’y est pas pour rien.

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Denis Diderot, « Les Bijoux indiscrets »

18 septembre 2012

J’ai lu ce roman dans cette vieille édition au livre de poche. Il y en a de plus récentes !

Les Bijoux indiscrets est l’un des romans libertins de Diderot (avec La Religieuse). Il a été publié sous pseudonyme en 1748.

Par « libertin », il faut comprendre une histoire qui ne s’interdit pas (du tout) de parler de sexualité, mais avec érotisme, et avec une réflexion morale, sociale et philosophique derrière la lettre de l’histoire. L’histoire se déroule au Congo, mais c’est un Congo fantaisiste où l’on n’a pas de mal à reconnaître une transposition du royaume de France à l’époque de Diderot. Sous le couvert d’une sorte de conte à l’orientale, Diderot fait ainsi la satire de toutes sortes d’aspects de la vie à la cour et en France en général, grâce à une intrigue qui autorise toutes sortes de situations burlesques.

Jugez plutôt. Le sultan Mangogul fait un pari avec sa favorite Mirzoza : il est persuadé qu’il n’existe pas une seule femme fidèle à sa cour. Afin de le vérifier lui-même de manière infaillible, il se fait offrir par son génie, Cucufa, un anneau magique pour son usage personnel. Mais cet anneau a la propriété étonnante de donner la parole au sexe des femmes, toujours désigné dans le roman comme leur « bijou ». Et un sexe qui parle a toujours énormément de choses à dire, pour le plus grand désarroi de sa propriétaire, mais pour le plus grand plaisir du sultan et des témoins. Mangogul met ainsi à l’épreuve les plus grandes dames de sa cour, et se renseigne à bon compte sur les intrigues amoureuses − et sexuelles − qui se nouent dans son palais. Les secrets sont trahis, les réputations ruinées…

Mon avis

C’est un livre que j’ai beaucoup aimé au début, mais qui m’a finalement laissé une impression en demi-teinte.

La mise en place de l’intrigue et les premières utilisations de l’anneau sont terriblement réjouissantes, et Diderot tire systématiquement parti des possibilités offertes par son postulat de départ, avec toutes sortes de surprises et de péripéties vraiment drôles, qui se doublent d’une réflexion sur la vie sexuelle et la fidélité, mais aussi, au fil des chapitres, d’une satire des milieux politiques et scientifiques de son temps.

À cela s’ajoute le style de Diderot, alerte et savoureux, sa capacité à planter des personnages en quelques mots et à inventer des noms et des détails très amusants.

Il m’a pourtant semblé que le livre perdait peu à peu l’ingéniosité de ce début, et finissait par peiner à se renouveler, au point que j’ai eu du mal à le terminer. Je m’attendais à ce que la description féroce des défauts des femmes qui forme une partie de la charge satirique du roman soit équilibrée à la longue par une péripétie supplémentaire, par exemple quelque chose qui aurait fait parler aussi les « bijoux » des hommes ! Mais non, on en reste toujours aux femmes…

De ce point de vue, le propos de l’ensemble apparaît finalement assez daté en dépit de son inventivité, et, même en le replaçant dans son contexte historique, je n’ai pas pu m’empêcher de le trouver bêtement misogyne. Il faut tout de même lui accorder qu’il est loin d’être caricatural pour autant, puisque les hommes en prennent aussi pour leur grade, et que la sultane donne régulièrement la réplique au sultan avec beaucoup d’esprit sans lui faire de cadeau. Un tel personnage peut faire penser aux femmes de lettres que fréquentait Diderot et qu’il met en scène dans d’autres ouvrages (je pense à Sophie Volland, qu’il fait apparaître dans Le Rêve de d’Alembert, par exemple). Mais on en ressort content que la représentation des femmes ait quand même un peu évolué depuis le XVIIIe siècle.

Malgré cette conclusion ratée, c’est un livre dans lequel je vous recommande tout de même de mettre le nez, au moins pour sa première moitié réjouissante, surtout si vous n’avez encore rien lu de Diderot. Mais, si cela vous est possible, choisissez une édition récente avec une introduction, des notes, et plus généralement quelque chose qui vous aide à comprendre les allusions et détails présents dans le livre, plutôt qu’une vieille édition de poche quasiment sans rien comme celle que j’ai piochée dans la bibliothèque familiale et qui n’aide pas à apprécier le livre en profondeur.

À vrai dire, à y repenser plus tard au moment de publier cet avis sur ce blog, je suis certain d’être passé à côté d’une partie du propos du roman, tant sa construction savamment hasardeuse et ses allusions aux réalités de son époque réclament au moins quelques notes pour être bien comprises. Ne vous privez pas de ça. Quant à moi, qui sait, ce sera sans doute pour une future relecture !

Du même, j’avais lu (voire étudié) Jacques le Fataliste et son maître, Le Neveu de Rameau, Paradoxe sur le comédien, Le Rêve de d’Alembert, les premiers Salons de peinture et de bons extraits de l’Encyclopédie, mais je n’ai pas encore lu son autre roman libertin, La Religieuse, et Les Bijoux indiscrets a renforcé mon envie de combler tôt ou tard cette lacune… sauf si je déniche d’abord Regrets sur ma vieille robe de chambre.

Et comme c’est un livre qui a la bonne idée d’être paru depuis longtemps, il est disponible en ligne pour rien, par exemple sur Wikisource, ce qui vous permet d’y mettre le nez illico.

Avis posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2012, rebricolé ensuite.


[Film] « Les Enfants loups, Ame et Yuki », de Mamoru Hosoda

13 septembre 2012

Mamoru Hosoda a déjà réalisé deux films : La Traversée du temps, film fantastique où le quotidien d’une lycéenne se trouve troublé à la fois par une aventure sentimentale et par une curieuse histoire de perturbations temporelles ; et Summer Wars, que je n’ai pas vu, mais qui parle en gros de la lutte contre un virus informatique dans un jeu à environnement persistant, et qui a été très bien accueilli.

Jusque là, Hosoda avait donc exploré le fantastique et la science-fiction, mais, avec Les Enfants loups, il s’essaie à la fantasy, ou du moins à quelque chose qui s’en rapproche. L’idée de départ n’est pas loin du fantastique gothique, voire de la « bit lit » (développement récent de la fantasy urbaine mettant en scène des créatures du type vampires ou loups-garous et comprenant des intrigues amoureuses, le tout ciblant un lectorat d’adolescentes)… mais vous allez voir qu’on s’en écarte vite pour quelque chose de plus typiquement japonais, et que le cadre urbain redevient vite rural.

L’histoire

Une étudiante, Hana, est attirée par un étudiant mystérieux et solitaire, dont elle tombe amoureuse. Elle l’aborde et parvient peu à peu à apprivoiser, au point qu’il développe des sentiments réciproques. Un soir, il lui révèle le secret qui le conduit à rechercher l’isolement : il est un homme-loup, l’un des derniers de l’espèce, qui passe pour disparue depuis longtemps. Hana surmonte sa peur, et le couple donne naissance, dans le plus complet isolement, à deux enfants : une petite fille, Yuki (« Neige »), puis un garçon, Ame (« Pluie »). L’homme-loup s’occupe de la mère et des deux bébés.

Tout cela n’occupe que les quelques premières minutes du film. Jusque là, tout se passe très bien, mais, un jour, l’homme-loup disparaît, d’une façon que je ne révèle pas, et Hana se trouve seule avec deux enfants à la nature hybride, moitié enfants, moitié louveteaux. Inquiète des conséquences qu’aurait la révélation de cette nature hybride des deux enfants, Hana décide bientôt de déménager à la campagne, dans une maison en ruines mais salutairement isolée.

Où fantastique et réalisme font très bon ménage

Le film a été comparé ad nauseam aux productions Ghibli : en réalité, les points communs restent très limités. L’arrivée à la campagne fait brièvement penser à Mon Voisin Totoro de Hayao Miyazaki, mais le ton et le traitement de l’ensemble n’ont rien à voir. On pourrait aussi penser à Isao Takahata, car le sujet de départ et la problématique en partie écologique peuvent rappeler Pom Poko ; mais Hosoda ne donne pas de leçon d’écologie et l’échelle de son histoire est beaucoup plus restreinte : il se concentre sur quelques personnages pour mieux s’intéresser à leur psychologie, à leur évolution, à leurs relations entre eux et avec un monde que leur secrète différence leur rend potentiellement hostile. En fait, la vraie parenté du film serait plutôt à chercher du côté d’Un été avec Coo de Keiichi Hara, où un sujet de départ fantastique inspiré de la mythologie japonaise est traité sous un angle résolument réaliste, et qui s’intéresse lui aussi beaucoup aux problèmes de la famille et de l’accession à l’âge adulte.

Le tout début, la relation entre Hana et l’homme-loup, est traité rapidement : tout se passe trop bien, et ce début a un côté fleur bleu un peu inquiétant. C’est lorsque Hana se retrouve seule que le film décolle : les enfants-loups crèvent l’écran avec leur hybridité débridée et leur énergie débordante. Hosoda tire habilement parti des multiples problèmes que pose la prise en charge de deux petits êtres aussi hors du commun, dans le monde d’aujourd’hui et dans le secret : les situations improbables, tour à tour drôles ou émouvantes ou les deux, s’enchaînent avec un bon rythme. Les caractères des deux enfants sont particulièrement intéressants : Yuki est la plus énergique et la plus extravertie, tandis qu’Ame reste longtemps fragile et refermé sur lui-même, tourmenté par quelque chose qu’on ne comprend que progressivement. La ressemblance entre Ame et son père, dont on a vu le destin plus tôt, est également troublante et donne un poids particulier à ses problèmes. Ces deux caractères évoluent de façons très différentes au fil du temps.

Comme le laissait attendre le titre, les enfants deviennent très vite les personnages principaux, aux dépens d’Hana, qui n’en perd pas pour autant en intérêt : la pauvre mère se donne énormément de mal pour comprendre et éduquer ces deux petits prodiges. La fin du film aborde plus classiquement les problématiques de l’adolescence et de l’accession à l’âge adulte, de façon à mon avis moins originale, quoique avec des moments très réussis.

Ce qui fait la force du film, c’est la double lecture permanente à laquelle il se prête : au premier degré, c’est l’histoire, traitée sur un mode très réaliste, d’une situation extraordinaire ; mais sur un autre plan, on peut y lire une parabole sur les problèmes que pose tout ce qui peut rendre un enfant pas comme les autres. Selon les traits qu’on en retient, on peut penser aux enfants précoces, à l’appartenance à une minorité ethnique ou culturelle, ou à la découverte d’une sexualité différente… bref, tout ce qui rend des enfants différents, potentiellement plus vulnérables et plus forts à la fois.
Ce sont des lectures secondes assez classiques dans le traitement de ce genre de thème en fantasy comme en fantastique et en SF, mais le film n’en fait jamais des tonnes là-dessus et se concentre pleinement sur les quelques personnes principaux et leurs relations. Cela fait que l’ensemble reste avant tout une réflexion sur les relations entre parents et enfants, puisqu’un enfant a toujours quelque chose qui le rend extraordinaire et difficile à comprendre pour ses parents…

Un autre aspect du film, qui fait assez « Ghibli » en apparence, est l’évocation de la nature : le déménagement de Hana aboutit à un « retour à la terre » en bonne et due forme, thème qu’on trouve là aussi chez Takahata (dans Omoide Poro Poro par exemple). Mais cela ne devient jamais le centre du film, et ce thème est peu à peu infléchi pour s’orienter sur la relation entre hommes et animaux, qui rejoint directement les trajectoires des personnages principaux. Bref, il y a des ingrédients communs avec certains Ghibli, mais, là encore, ce n’est pas traité de la même façon.

Un dosage quelque peu inégal

Le film n’est pas exempt de défauts. La réalisation est toujours intéressante, bien que plus ou moins adroite. Certains moments m’ont paru magistralement menés, d’autres moins bien dosés, menacés par le pathos. Mêmes fluctuations dans la musique, qui, parfois magnifique, m’a paru en faire un peu trop dans les violons à d’autres moments. Le graphisme, très différent des rondeurs colorées à la Ghibli, peut moins plaire, surtout quand on n’est pas habitué aux conventions de l’esthétique des manga et des anime (auxquelles le style Ghibli sacrifie finalement assez peu). Personnellement, je m’y suis fait assez vite, et les décors sont somptueux, comme souvent en animation japonaise. Enfin, si vous avez déjà lu ou vu des centaines d’histoires sur le même sujet, ce n’est peut-être pas ce film qui vous paraîtra révolutionner le thème, mais la psychologie des trois personnages principaux et le jeu de leurs relations troublées suffisent à mon avis à garantir son intérêt.

Même si certains passages m’ont moins convaincu que d’autres, j’ai passé un très bon moment et je pense que l’ensemble mérite vraiment d’être vu, surtout si vous n’êtes encore jamais allé voir autre chose que les Ghibli en animation japonaise. C’est encore une impression « à chaud » : un second visionnage dans quelque temps (en DVD par exemple, si je me laisse tenter) me permettrait sans doute de la nuancer.

La bande-annonce VF du film sur Dailymotion (Ne vous y fiez pas : les bandes annonces « disneyisent » l’intrigue et ne montrent rien des moments tristes, ce qui laisse craindre une mièvrerie qui n’est pas dans le film…)

Prolongements pour qui a déjà vu le film

Autant détailler encore un peu cette analyse du film en précisant les passages concernés…

Attention : comme son titre l’indique, cette partie contient des révélations sur l’intrigue !

L’intrigue amoureuse du tout début entre Hana et l’homme-loup n’a pas réussi à m’accrocher instantanément, ce qui n’est pas très étonnant dans la mesure où elle est vraiment expédiée en quelques minutes, pendant lesquelles tout se passe bien très vite. La scène de la soirée romantique menant à la révélation du secret de l’étudiant mystérieux m’a paru moyennement bien réalisée : elle avait quelque chose de trop convenu. En revanche, la révélation elle-même et tout ce qui suit allait déjà mieux. La mort de l’homme-loup est plutôt bien mise en scène, avec cet arrêt de la musique et le bruit assourdissant de la pluie qui envahit tout. Est-ce trop ? Je pense que cela reste bien dosé.

La meilleure partie du film vient après, entre le moment où Hana se retrouve seule et l’adolescence des deux enfants. Leur humour et leur vivacité ont tout pour séduire. Les multiples aperçus du quotidien extraordinairement éreintant de Hana pour élever ses deux enfants hybrides et cacher leur secret sont d’une grande justesse, et ménagent habilement l’humour, le pathétique, l’allusion au vécu réel d’une mère et le traitement réaliste bien mené d’une situation fantastique. La séquence de la course exaltée dans la neige est enthousiasmante et a quelque chose de poétique, et surtout elle est habilement contrebalancée par la terrible frayeur qui vient ensuite lorsqu’Ame manque se noyer.

Là où les choses commencent à redevenir plus inégales, c’est avec l’arrivée des enfants à l’adolescence. D’abord parce que Yuki évolue dans un environnement scolaire, qu’une intrigue sentimentale s’y laisse assez vite deviner et ne fait plus grand-chose pour surprendre vraiment jusqu’à la fin du film. Or des intrigues sentimentales à composante fantastique en environnement scolaire dans le Japon contemporain, les films d’animation japonais en sont remplis ! Certes, c’est aussi pour cela que cette partie de l’histoire devait être particulièrement délicate à concevoir, mais je n’ai pas l’impression que le scénario ait fait d’efforts particuliers vers l’originalité. De ce fait, dès qu’on a vu quelques autres films employant les mêmes ficelles, on peine à être surpris et on décroche plus facilement.

Heureusement, la réalisation reste intéressante. La scène où Yuki griffe son ami, par exemple, m’a paru magistralement menée en termes de réalisme psychologique et de dosage de l’émotion : on voit Yuki envahie peu à peu par un malaise nouveau auquel, vu son caractère jusque là, elle ne sait pas comment réagir ; on cesse de voir ses yeux, elle devient fuyante comme une bête traquée; et la comptine que lui a confiée sa mère pour l’aider à ne pas se transformer, en la présentant comme « un charme », s’avère finalement impuissante à prévenir sa transformation instinctive. C’est une scène typique de fantastique dont la seconde lecture porte sur la découverte des sentiments et du corps à l’adolescence : dans cette scène, l’hybridité de Yuki peut représenter le ressenti de n’importe quel adolescent. Lorsqu’après s’être enfermée dans le mutisme, elle se retrouve dans la voiture avec Hana et se décompose jusqu’à une terrible crise de larmes, le contre-coup émotionnel me paraît vraiment bien mis en scène.

Malheureusement, cette histoire sentimentale ne donne plus lieu à grand-chose de très touchant dans la suite. Yuki devient soudain très calme et songeuse, ce qui n’a rien d’invraisemblable en termes de caractérisation du personnage, mais a le malheur de la faire rentrer dans l’archétype hyper-cliché de la jeune fille amoureuse comme on en trouve par pelletées dans les manga et anime japonais. Quand on l’a connue enfant, l’évolution ne peut que décevoir un peu. Et le personnage du garçon, Sohei, reste sans doute trop plat. Beaucoup plus intéressante est la scène de la dispute entre Ame et Yuki, qui, en plus de sa composante fantastique toujours spectaculaire, consacre les évolutions respectives des deux enfants et dit énormément de choses sur les relations entre Hana, Yuki et Ame.

L’évolution d’Ame est encore plus intéressante, même si là encore la fin du film m’a paru moins originale. Ame enfant fait partie de ce que j’ai vu de plus inattendu en animation japonaise (et en animation tout court) depuis un bon bout de temps, même si je suis loin d’être un grand connaisseur en la matière. Voilà un personnage de garçon à la santé fragile, à l’esprit tourmenté mais curieux et songeur, qui a un énorme besoin d’affection et de câlins et n’a pas l’air bien sportif, mais s’interroge visiblement beaucoup sur plein de choses. Il est difficile de s’écarter autant des clichés attachés à la représentation des garçons au cinéma, et c’est une excellente surprise !

Et ce n’est pas qu’une posture figée : elle est pleinement justifiée, à la fois en termes de psychologie et en termes d’économie dramatique. En termes de psychologie, parce que là encore tout peut se comprendre en termes de traitement réaliste de l’hybridité : on apprend au bout d’un moment qu’Ame a lu des livres pour la jeunesse où il a naturellement vu des personnages de loups maléfiques, et qu’il en a souffert. En termes d’économie dramatique, c’est tout aussi intéressant, parce qu’Ame est le portrait craché de son père, dont on a pu voir qu’il était lui aussi tourmenté par sa condition d’homme-loup dans un monde qui le rejette, et dont la mort garde une part de mystère inquiétant. Or, quand on a l’histoire du père en tête, il est impossible de ne pas craindre que le petit garçon-louveteau ne finisse par connaître le même destin tragique, ce qui implique d’autant plus le spectateur dans l’histoire et fonctionne très bien. Je trouve aussi que l’évolution du personnage est bien menée à l’échelle du film : on le voit s’épanouir progressivement, par petites touches. Sa personnalité dans la fin du film, lorsqu’il suit les leçons du sensei dans la forêt, devient un peu moins intéressante, sans doute parce que ses activités de loup sont très peu montrées : à un moment donné, on cesse d’avoir accès à ses émotions profondes, tandis que celles de Hana et de Yuki continuent à être explorées.

La séquence qui m’a posé le plus de problèmes est celle où l’on suit tour à tour les trois personnages pendant la tempête. La seule intrigue vraiment aboutie est celle qui suit Yuki, mais elle ne débouche sur rien de très inattendu. Le reste, à savoir le départ d’Ame et l’errance de Hana à sa recherche, m’a semé en cours de route : j’ai trouvé un peu trop longs et insistants les plans montrant la détresse terrible de Hana s’inquiétant pour Ame. Je comprends qu’il en fallait, mais au bout d’un moment ça m’a paru un peu trop. Et puis, voir Ame aussi indifférent envers sa mère m’a paru non pas seulement blâmable (mais quel ingrat !) mais aussi étrange et moyennement cohérent, après l’enfance qu’il avait eue et la personnalité qu’il avait l’air d’avoir jusque là.

Encore une fois, malgré ces séquences inégales, le film me paraît valoir d’être vu : je ne donne là que des impressions, et l’ensemble reste d’un niveau vraiment honorable.

Message posté sur le forum du site Elbakin.net le 9 septembre 2012, remanié et étoffé ensuite.


« L’Edda » (récits de mythologie nordique) de Snorri Sturluson

7 septembre 2012

Référence : L’Edda. Récits de mythologie nordique, par Snorri Sturluson. Traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dillmann, Paris, Gallimard, collection « L’aube des peuples », 1991.

Au début du XIIIe siècle, en Islande, un nommé Snorri Sturluson compose, dans une prose entrecoupée de citations de poèmes plus anciens, un recueil rassemblant des récits qui sont devenus pour nous les principaux mythes associés aux pays scandinaves. Odin, Thor, Loki, Freya, l’arbre-monde Yggdrasil, Midgard et le Valhalla, les Walkyries, le Crépuscule des dieux… c’est de ce recueil que nous en proviennent les versions les plus complètes. Autant dire que tout lecteur qui s’intéresse aux mythes et n’a pas peur de s’attaquer aux textes un peu anciens ne peut que dresser l’oreille en entendant les noms de l’Edda et de Snorri Sturluson. (C’est aussi le cas du professeur Lidenbrock dans Voyage au centre de la Terre, d’ailleurs !)

Mais ce texte ancien est-il encore facilement lisible par des lecteurs d’aujourd’hui ? Et qu’en est-il de cette édition ? Est-elle accessible ? La réponse à ces questions est oui, grâce aux textes eux-mêmes et à l’édition proposée par Dillmann.

Le temps de caser un mot sur le fait que j’aime bien cette collection, « L’aube des peuples », pas seulement pour son contenu (des mythes, elle en rassemble beaucoup et de tous les coins du monde), mais aussi pour l’aspect « objet livre », le format moyen confortable, la couverture crème douce et agréable à tenir en main, sobre mais pas trop, le texte écrit pas trop petit, la mise en page aérée (du moins dans ce volume-ci)… mais tout ça n’est qu’une question de goût, alors passons rapidement au contenu.

Un recueil mythologique

Le volume commence par une introduction, indispensable pour s’engager d’un bon pied dans ce genre de texte. Elle est claire, précise, pas trop longue. On découvre d’abord qui était Snorri Sturluson : un historien, comme on s’en doute et comme le quatrième de couverture l’indiquait, mais aussi et même d’abord un homme politique de premier plan pris dans les changeantes relations entre l’Islande et la Norvège au début du XIIIe siècle. C’est pour le roi de Norvège, Hakon IV, que Snorri compose son autre œuvre maîtresse, l’Histoire des rois de Norvège, ainsi que la Saga de Saint Olaf.

Tout en accomplissant un travail d’historien critique envers les légendes pieuses de son époque, il devient un expert de l’ancienne poésie scaldique et compose des traités de poésie à destination des jeunes poètes : le Hattatal, « Dénombrement des mètres », et le Skaldskaparmal, littéralement « L’Art poétique ». Comme la poésie ancienne brasse des références mythologiques qui peuvent paraître obscures aux nouvelles générations, Snorri rédige, à côté de ces traités, un exposé systématique des principales traditions scandinaves sur le monde, les dieux et les hommes, le tout enchâssé dans le récit d’une rencontre entre un homme, Gylfi, et les Ases, les dieux scandinaves : c’est la Gylfaginning, la « Mystification de Gylfi ». Snorri Sturluson couche ainsi par écrit toutes sortes de traditions païennes, avec un attachement manifeste à cette culture sur laquelle le christianisme avait peu à peu pris le pas depuis déjà deux siècles.

L’Edda n’est donc pas un seul poème, mais un recueil dont la Gylfaginning forme la première partie, le Skaldskaparmal la deuxième et le Hattatal la troisième. Dans son édition, Dillmann ne traduit pas l’ensemble de ces ouvrages. Il traduit la quasi totalité de la Gylfaginning, mais comme le Skaldskaparmal et le Hattatal sont des ouvrages très techniques et ardus à éditer dans une collection accessible à un large public, il se contente d’extraits du Skaldskaparmal à contenu mythologique, qui complètent la Gylfaginning. Ce livre ne contient donc pas l’intégralité du texte de l’Edda, mais il en propose la partie la plus accessible et se concentre sur ses composantes mythologiques. C’est déjà une bonne introduction, et la bibliographie fournie à la fin du volume donne aux lecteurs curieux toutes les clés pour approfondir le sujet si le cœur leur en dit.

La Gylfaginning : les origines du monde (et sa fin annoncée)

C’est donc la Gylfaginning, la « Mystification de Gylfi », qui ouvre cette édition de l’Edda et qui en occupe la plus grande partie. Un roi légendaire de Suède, Gylfi, se demande comment il se fait que les Ases, les dieux, soient si savants et si puissants. Il se met en tête d’aller à Asgard, résidence des Ases, pour les interroger, en se déguisant en vieillard. Mais les Ases ont percé à jour sa ruse, et, au lieu de le laisser arriver jusqu’au vrai Asgard, ils lui apparaissent par l’intermédiaire d’illusions, en lui faisant croire qu’il est arrivé là où il voulait. Gylfi les défie alors à un concours d’érudition, et c’est de cette façon que les dieux, qui vont naturellement le battre à plates coutures, transmettent à Gylfi, et par son intermédiaire aux mortels en général, toutes les anciennes traditions.

La Gylfaginning se compose de chapitres de tailles inégales, mais généralement assez courts (une à trois pages), chacun présentant une divinité ou un épisode mythologique. Au fil des questions de Gylfi, les dieux expliquent les origines du monde, formé à partir de la dépouille du géant Ymir, puis présentent les principales divinités et décrivent leurs aventures. Le texte se termine par l’évocation de la fin du monde, le Crépuscule des dieux.

Certaines divinités seront sûrement familières à ceux qui ont quelques vagues notions de mythologie nordique : Odin, Thor, Loki, Freya. D’autres sont nettement moins connues du grand public, comme Baldr, Niord, Bragi, etc., de même que beaucoup de personnages de géants. Certains dieux connus sont désignés par des noms alternatifs ou des périphrases avec lesquels il faut se familiariser, mais cela ne pose pas vraiment de difficulté : elles sont en petit nombre et systématiquement expliquées, soit dans le texte lui-même, soit dans les notes de Dillmann. À ceux que cela peut intimider, je n’ai qu’une chose à dire, comme pour lire Homère (ici et ) : plongez-vous dedans, n’ayez pas peur de ne pas tout comprendre, et vous verrez, vous arriverez quand même à en profiter.

D’autant que ces récits en valent vraiment la peine. Pour leur contenu, d’abord, étonnant et très dépaysant. Au fil des chapitres, on voit le monde se mettre en place touche après touche, la terre et le ciel, le soleil et la lune, l’arbre Yggdrasil et ses hauts lieux, le pont Bifrost, etc. Le texte regorge de détails surprenants et (pour nous) poétiques, et on découvre peu à peu l’esprit propre à cette conception du monde, très différente de la mythologie grecque, par exemple.

Mais la forme, et même le style, de ce texte, ont leur valeur propre. C’est un texte rondement mené, qui tend tout entier vers la description de la fin annoncée du monde, que l’on voit approcher par allusions progressives. Les aventures des dieux, les monstres et les prouesses des uns et des autres sont évoqués avec un sens de la litote qui fait d’autant mieux ressortir leur caractère extraordinaire (comme ce géant qui est présenté comme « pas petit » et dont on apprend ensuite que son gant est assez grand pour que le dieu Thor l’ait confondu avec une maison) et souvent avec un terrible humour noir.

Cette cosmogonie et cette eschatologie ont vraiment de quoi marquer les esprits, mais, parmi les multiples épisodes tous plus séduisants les uns que les autres, j’ai un faible particulier pour la longue aventure du dieu Thor qui occupe les chapitres 44 à 47, et où le dieu semble perpétuellement vaincu et rabaissé par un mystérieux géant magicien, jusqu’à l’ingénieux dénouement.

La Skaldskaparmal

Les extraits de la Skaldskaparmal sont plus courts. Ils comprennent quelques épisodes expliquant d’abord l’origine de la poésie (avec un récit particulièrement vache expliquant l’origine des poètes et des mauvais poètes), puis de plusieurs autres choses, notamment plusieurs périphrases poétiques désignant l’or. L’épisode le plus fameux qui s’y trouve est une variante de la saga qui nous est parvenue associée au nom des Nibelungen (notamment à la tétralogie des opéras de Wagner), et où figurent les aventures de Sigurd et de Brynhildr.

Les lecteurs de fantasy seront ravis de se trouver ici en terrain à la fois familier et déroutant. En bon lecteur de Tolkien, je n’ai pas pu ne pas sourire en reconnaissant dans une énumération du chapitre 14 des noms comme Gandalf, Durin, Thorin et la plupart des nains du Hobbit. Et, en grand lecteur de la BD Thorgal au temps de ses meilleurs tomes, j’ai reconnu bon nombre d’autres noms… mais pas toujours portés par ceux que je croyais. Ainsi Thjazi, qui est un nain sous la plume de Van Hamme et le crayon de Rosinski, est à l’origine un géant, et, dans la Skaldskaparmal, Ægir n’est pas un géant mais un magicien et il n’est pas associé à la mer (c’est le cas dans d’autres textes, toutefois).

Les notes de Dillmann n’expliquent pas tout et ne peuvent pas tout expliquer, et, même si je suis parfois resté sur ma fin, il faut reconnaître qu’elles ne font pas mal leur travail dans le cadre d’une édition comme celle-ci. Des explications plus systématiques auraient réclamé un commentaire en bonne et due forme qui n’aurait jamais tenu dans les limites d’un volume comme celui-ci (qui compte moins de 250 pages, notes incluses : on est dans le très accessible). Cela ne les empêche pas de fournir toutes sortes d’éclaircissements, en particulier sur les noms propres, ce qui éclaire les nombreux jeux sur les étymologies (comme le faux nom que se donne Gylfi, « Gangleri », « Fatigué-par-le-voyage »).

Ces notes sont aussi très précises sur le plan purement philologique, précisant quels manuscrits de l’Edda ont transmis ou non telle ou telle partie du texte, et indiquant les principales variantes dans le détail du texte. Cette partie des notes, la plus technique, ne sera pas très utile au lecteur débutant, mais il n’est pas mal que les profanes et les spécialistes puissent y trouver leur compte dans un même volume : l’équilibre n’était pas évident à trouver.

L’Edda est un texte important, beau et étonnamment accessible. C’est un superbe voyage dans le temps et les cultures, qui vaut beaucoup de romans de fantasy actuels, et qui fait découvrir un état d’esprit radicalement autre, qui pense le monde, ses origines et son avenir d’une façon complètement différente. Qu’on le lise pour l’aventure et son pittoresque, afin de compléter sa culture générale, ou qu’on veuille se plonger plus avant dans une culture différente, c’est une lecture passionnante, qui aide en outre à comprendre les allusions ou réécritures présentes dans toutes sortes d’œuvres plus récentes. Choisissez la raison qui vous convaincra le mieux, et allez voir ces beaux récits !

Et pour aller plus loin ?

Et après, que lire d’autre dans le même genre ?

Si vous cherchez un bon petit manuel généraliste sur l’Islande médiévale, propre à vous renseigner sur le cadre historique, les structures sociales, les bases de la religion, la vie quotidienne, le paysage général de la littérature islandaise médiévale, la poésie, etc. il y a le livre de Régis Boyer L’Islande médiévale, paru en 2001 aux Belles Lettres dans l’utile collection des « Guides Belles Lettres des civilisations ». C’est une introduction claire, complète et énergique au sujet. Elle n’est certes pas parfaite, car elle contient des répétitions et quelques considérations surannées (notamment sur les interprétations mythologiques plus très à jour, sur « la femme » ou sur la comparaison avec « l’Occident », tous points qu’il faudrait mettre à jour), mais c’est un bon point de départ pour vous orienter ensuite.

Si vous voulez plonger plus avant dans les textes de la mythologie nordique, vous pouvez aller voir par exemple :

– L’Edda poétique, un autre grand recueil de poèmes à sujets mythologiques. Un choix d’extrait a été publié par Régis Boyer chez Fayard en 1992, mais il y a peut-être d’autres éditions.

– La Saga des rois de Norvège, éditée par Dillmann dans la même collection, et dont les débuts sont fortement imprégnés de mythologie.

Je n’ai pas encore lu ces deux livres. Parmi les innombrables sagas du monde nordique, il y en a une que j’ai lue et bien aimée, et qui est à mi-chemin entre la mythologie scandinave et le monde celtique arthurien : c’est la Saga de Tristan et Yseut, une traduction en norrois (vieux norvégien) d’un roman en bonne partie perdu de Thomas d’Angleterre, réalisée autour de 1226 à la demande du roi Hakon de Norvège (encore lui). Je l’ai trouvée dans le volume Tristan et Iseut édité par Daniel Lacroix et Philippe Walter en 1989 au Livre de poche dans la collection Lettres gothiques, et qui contient aussi plusieurs textes français (dont le roman de Béroul) et les fragments du roman de Thomas. Cette saga, bien qu’étant au départ une simple traduction (fidèle, en plus), donne une version des amours de Tristan et d’Iseut riche en aventures, en voyages, et en rencontres avec des nains, des géants, etc.

Si vous voulez lire des études sur la mythologie scandinave, il y a un petit livre très intéressant sur un dieu nordique très intéressant : Loki de Georges Dumézil, paru en 1948 et disponible en poche chez Flammarion. Vous en apprendrez plus sur ce dieu rusé aux multiples mésaventures, qui est en plus l’une des figures les plus populaires de cette mythologie.

Si vous cherchez des fictions de fantasy inspirées de la mythologie nordique, vous n’aurez aucun mal à en trouver : c’est l’une des mythologies les plus appréciées des auteurs du genre. Tentez la BD Thorgal, dont je parlais plus haut et qui a longtemps été une valeur sûre (la seconde série actuelle, scénarisée par Sente, n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été).

Enfin, si vous cherchez des jeux de rôle sur table bien faits sur la mythologie nordique, je vous recommande Yggdrasill, publié en 2014 aux éditions Le 7e Cercle, qui vous propose de jouer dans un univers à base historique mâtinée de mythologie. En moins de 250 pages à la fois bien remplies et très claires, le jeu accomplit un gros travail de synthèse et de vulgarisation à partir d’une documentation attentivement lue. Le système de jeu est attentif à permettre de jouer différents types de personnages, dont les fameux guerriers berserkers, de façon équilibrée et proche de ce qu’est leur rôle dans les textes. Le jeu a connu plusieurs suppléments, dont une campagne directement inspirée d’une saga islandaise, la saga de Hrolf Rraki.

Ce ne sont que quelques pistes, qui se limitent à ce que j’ai lu ou connais un peu : il y a naturellement toutes sortes d’autres lectures intéressantes à faire là-dessus !

(Billet rédigé en septembre 2012, augmenté en avril 2015.)


Aimé Césaire, « Cahier d’un retour au pays natal »

2 septembre 2012

Couverture de "Cahier d'un retour au pays natal" d'Aimé Césaire

Quatrième de couverture de l’édition Présence africaine :

« Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,

car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie

que nous n’avons rien à faire au monde

que nous parasitons le monde

qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde

mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur

et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force

et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’à fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. »

La réédition du Cahier d’un retour au pays natal, la première œuvre d’Aimé Césaire, saluée depuis l’origine comme le texte fondamental de la génération de la Négritude.

 Mon avis :

 Comme beaucoup de gens sans doute, j’ai découvert ce poème au moment de la mort de Césaire en 2008. Arte avait alors diffusé une lecture du Cahier par l’acteur Jacques Martial, qui s’en acquittait avec beaucoup de talent. Il faut croire que c’était une très bonne introduction au Cahier, puisque cela m’a donné envie de le lire. Il s’agit d’un seul long poème qui alterne la prose et les vers libres (pas de mètre, pas de rimes), où la poésie naît de l’affirmation de la voix du poète et de la langue extraordinairement imagée qu’il élabore.

 J’ai donc entamé le Cahier d’un retour au pays natal un soir, avec l’idée d’en lire simplement les premières pages, mais j’ai été scotché par le souffle puissant du texte. Je crois qu’on rapproche souvent ce poème de l’œuvre de Rimbaud, et la comparaison n’est pas injustifiée : c’est un déploiement d’énergie extraordinaire, avec des images multiples et frappantes, et surtout une voix qui s’affirme et lutte pour ses idées. On est à mille lieues du poète replié dans l’art pour l’art loin de la vie commune : ici, on est de plein pied dans le monde, en plein combat politique.

 Le texte est extraordinairement riche, dans sa syntaxe et son vocabulaire. De nombreux mots m’étaient inconnus, mais je pense qu’il ne faut pas s’en formaliser pour une première lecture : mieux vaut se laisser porter par la voix de Césaire, quitte à revenir ensuite sur le texte pour l’approfondir si l’on veut. J’en suis resté pour le moment à cette première lecture, mais c’est typiquement le genre d’œuvre sur lequel j’aimerais avoir un cours. Je n’en aurai sans doute pas l’occasion, mais apparemment, depuis quelques années, plusieurs commentaires sur l’oeuvre de Césaire ont été publiés, donc il doit être possible de se renseigner plus avant sur le poème sans trop de problème. En attendant, l’édition du poème chez Présence africaine le fait suivre de la préface d’André Breton à l’édition de 1947, qui offre un premier éclairage sur le contexte de la publication du Cahier, dont la première version est parue en 1939.

Je n’ai pas – pour le moment – de longue analyse intelligente à proposer sur ce texte : je connais encore très mal cet auteur et le courant littéraire auquel il se rattache. C’est donc, pour une fois, moins une critique qu’une première impression que je vous donne ici… et (surtout) une invitation à découvrir cette œuvre ! C’est un poème d’une grande force et d’une grande richesse. Je ne sais pas si cette accumulation de puissance, ces images frappantes, ce vocabulaire chamarré peuvent plaire à tous les lecteurs, mais il faut y mettre le nez !

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 6 octobre 2011, rebricolé ensuite.