[BD] « Olympia kuklos » (t.1), de Mari Yamazaki

12 avril 2021

Référence : Mari Yamazaki (dessin et scénario), Olympia kuklos, Bruxelles, Casterman, traduit du japonais par Wladimir Labaere et Ryôko Sekiguchi, tome 1, 2021 (parution d’origine : Japon, 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Après Thermae Romae, la nouvelle comédie sportive de Mari Yamazaki !

Démétrios, dans son petit village de la Grèce du IVe siècle avant notre ère, n’aspire qu’à une chose : vivre de son métier de peintre sur céramique. Et, peut-être, ravir le coeur de la belle Apollonia, la fille du patriarche…
Le destin en décide autrement : le voici chargé de sauver son village des appétits guerriers de la cité voisine ! Alors qu’il se lamente sur son sort, la foudre frappe. Lorsqu’il reprend ses esprits, Démétrios a été projeté à travers le temps et l’espace dans le Tokyo de 1964, au moment des Jeux olympiques ! »

Mon avis

J’ai eu l’occasion de dire ici tout le bien que je pensais des mangas de Mari Yamazaki avec son premier grand succès, Thermae Romae (désormais terminée), et sa fresque historico-romanesque Pline (co-dessinée avec Miki Tori), deux séries situées dans la Rome antique. Voici Mari Yamazaki de retour avec la traduction d’un manga entamé en 2018, Olympia kuklos, situé cette fois en Grèce antique. Si Pline faisait des efforts visibles pour renouveler la veine antique de Yamazaki en privilégiant les voyages et la politique au mélange de voyages dans le temps et d’exploration de la culture des bains publics qui formaient les thèmes principaux de Thermae Romae, Olympia kuklos paraît en revanche se contenter de reprendre d’assez près la formule à succès de Thermae Romae : des voyages temporels inopinés d’un personnage antique jusque dans le Japon contemporain, d’où naissent des situations cocasses et toutes sortes de réflexions aussi éducatives que stimulantes sur les deux cultures en question. Dans Olympia kuklos, ce n’est plus un architecte de thermes romain qui se trouve propulsé dans le Japon récent, mais un peintre de vases grecs. Le reste semble identique… mais l’est-il vraiment ?

Evacuons d’abord une première critique possible, à savoir l’idée que Mari Yamazaki ne se renouvellerait pas : à en juger par sa bibliographie, l’autrice de Thermae Romae et de Pline a bel et bien exploré d’autres époques et d’autres types d’intrigues que l’Antiquité et les voyages dans le temps loufoques. S’il y en a un qui s’en tient paresseusement aux ingrédients qui ont l’air de marcher, ce serait bien plutôt l’éditeur Casterman, qui (du moins pour le moment) ne semble vouloir traduire que les mangas à sujets antiques de Yamazaki, au risque de donner au public francophone une vision réductrice de ses publications. Je ne vais pas me plaindre outre mesure, puisque l’Antiquité me passionne, mais je finirai par avoir envie de lire ce que Yamazaki a publié d’autre.

Venons-en à ce début de manga proprement dit. Premier constat : le dessin de Yamazaki est toujours aussi expressif, mais il a gagné en maturité depuis les débuts de Thermae Romae. Peut-être l’autrice a-t-elle aussi disposé de davantage de temps pour réaliser Olympia kuklos. Le fait est que les décors, sans atteindre le degré de réalisme sculptural de ceux de Pline, sont systématiquement détaillés et que les personnages (contrairement à ceux de Thermae Romae) font eux aussi l’objet d’un soin particulier, allant jusqu’à restituer des motifs discrets mais superbes pour les kimonos japonais sur certaines cases. Autre différence avec Thermae Romae (liée au scénario) : le hiératisme imperturbable du Romain Lucius, avec son apparence de statue romaine (qui alimentait le comique de situation), laisse ici place à des déliés un peu plus souples et à une plus large palette expressive pour le personnage de Démétrios.

Un détail un peu frustrant est la très grande « discrétion » du dessin de l’entrejambe des personnages lorsqu’ils courent nus (puisqu’en Grèce antique on faisait du sport nu, du moins quand on était un homme) : le sexe des personnages est à peine esquissé. Un rappel du fait que la notion de pudeur évolue elle aussi avec les époques et que ce qui ne choquait personne en Grèce classique semble effaroucher le public japonais. Le plus étrange étant que, sur la couverture (du moins la couverture francophone), l’anatomie des personnages n’est pas altérée (je veux dire qu’on voit leurs zizis). Curieuse époque que la nôtre, où la vue d’un sexe serait plus tabou que les scènes de violence qui s’étalent sur tant de pages de mangas et sur les écrans ! Cela me rappelle les cinématiques de God of War où les monstres s’étripent sans problème, mais arborent tous un entrejambe lisse plus inquiétant à mes yeux que leurs crocs ou que leurs griffes. La Grèce antique est aussi un bon moyen de nous réconcilier avec la vue de nos propres corps d’humains, mais il y a encore du travail. Est-ce Yamazaki elle-même qui a fait ce choix, ou son éditeur ? Je penche pour la seconde possibilité ; ce sera peut-être dit dans un futur tome.

Bien qu’entièrement autonome, le scénario d’Olympia kuklos prend des saveurs toutes différentes selon que vous avez lu ou non Thermae Romae, car les deux mangas commencent sur le même principe : dans l’Antiquité, un personnage est confronté à de sérieuses difficultés et se retrouve propulsé de façon complètement inexplicable dans une époque toute différente, à savoir le Japon contemporain. Si vous n’avez pas lu Thermae Romae, tout dépend si ce début d’histoire vous semble intéressant, auquel cas vous devriez passer de très amusants moments de lecture, ou si vous le jugez invraisemblable et capillotracté, auquel cas aucun de ces deux mangas n’est pour vous (mais cela ne vous empêche pas d’aller lire Pline qui ne contient pas de voyages dans le temps).

Si, comme moi, vous avez lu Thermae Romae, vous vous demandez sûrement si Olympia kuklos présente tout de même un intérêt, dans la mesure où vous connaissez déjà le principe des allers-retours entre deux époques. C’est bien ce que je me demande moi-même. Tout dépend des aspects de l’histoire auxquels on s’intéresse.

En termes d’intrigue principale pure, à savoir les voyages temporels de Démétrios comparés à ceux de Lucius, ce début de manga ne permet pas de répondre à cette question : les voyages dans le temps y sont utilisés comme un pur prétexte à la rencontre entre les deux époques. Je subodore que Yamazaki pourrait bien s’en tenir là et ne pas tenter d’apporter une explication science-fictive et pleine de suspense aux voyages de Démétrios, pas plus qu’à ceux de Lucius Modestus dans Thermae Romae, parce que j’ai l’impression que ce n’est pas cela qui l’intéresse ; mais seule la lecture de la suite nous le dira. Une chose est sûre : Yamazaki ne fait pas du Doctor Who et si vous attendez du timey-whimey technojargonnesque avec des extra-terrestres et des vaisseaux étranges, mieux vaut vous tourner vers une « vraie » BD de science-fiction, comme Valérian et Laureline, ou vers la remarquable série britannique dont je parlais à l’instant (par exemple un épisode comme « The Fires of Pompeii » dans la saison 4, avec David Tennant). Chez Mari Yamazaki, on n’est pas dans la science-fiction (pour l’instant) mais davantage dans le fantastique. Jugez plutôt : pour changer d’époque, Démétrios se fait tout simplement foudroyer par un éclair de Zeus !

Même s’il est un peu tôt pour le dire, j’ai eu l’impression que Yamazaki assumait le côté « prétexte » de ces changements d’époque pour se concentrer plus vite sur ce qui paraît être le coeur de sa démarche, à savoir une sorte « d’anthropologique-fiction » qui imagine la rencontre impossible entre époques et entre cultures, afin de s’instruire en s’amusant et de réfléchir sur nous-mêmes et sur les autres. C’est un but tout ce qu’il y a de plus légitime et, s’il vous convient, le résultat vous intéressera au moins autant que dans Thermae Romae. Car, une fois de plus, Mari Yamazaki déploie un travail de documentation important sur la vie quotidienne dans la Grèce antique, plus précisément en Grèce centrale au IVe siècle avant J.-C. (vers la fin de l’époque classique). Si le thème principal du manga est le sport, Yamazaki en aborde d’autres au passage, en particulier la peinture de vases qui est le métier de Démétrios. C’est l’occasion d’un joli hommage à un art que Yamazaki considère, non sans raisons, comme une sorte de précurseur de la bande dessinée, comme elle s’en explique dans les bonus à la fin du tome (aussi passionnants que dans ses précédents mangas traduits).

Un autre aspect de l’intrigue contribue à en renouveler l’intérêt pour qui a lu Thermae Romae : le personnage de Démétrios est très différent de Lucius Modestus. Tandis que le Romain affichait une dignitas et une foi inébranlable en lui-même et en Rome, Démétrios s’avère plus tourmenté et plus complexe. Il est en effet partagé entre son métier de peintre de vases – où il n’est guère brillant – et ses capacités sportives qui pourraient faire de lui un athlète et un champion, s’il n’avait pas en horreur toute forme de compétition. Démétrios se trouve bien vite confronté à toutes sortes de dilemmes et de responsabilités à endosser lorsqu’un autre motif, son amour inavoué pour Apollonia, revient régulièrement l’aiguillonner.

Non seulement cela donne un personnage plus intéressant et aux réactions moins prévisibles, mais cela fournit à Yamazaki l’occasion d’une réflexion intéressante sur la notion de compétition dans les deux époques : le sport en Grèce antique est un agôn, une lutte tout ce qu’il y a de plus sérieux où l’on cherche absolument la victoire. Cela n’est pas si éloigné de l’esprit de compétition qui peut régner dans notre époque présente – au Japon, c’est le cas dans le système scolaire et dans le monde du travail, mais cela nous donne également à réfléchir en France où un exemple montrant des compétitions amicales et dans la bienveillance mutuelle, comme Démétrios en découvre à Tokyo en 1964, n’est pas de trop pour nous (surtout la bienveillance mutuelle).

Olympia kuklos se veut bien sûr une initiation au thème du sport grec antique et regorge de détails instructifs à ce sujet, mais il adopte une structure moins rigide que celle de Thermae Romae où chaque chapitre donnait lieu à un sketch doublé d’une leçon sur tel ou tel aspect de la culture des bains. Dans Olympia kyklos, on ne voit pour le moment pas Olympie ni ses jeux, du moins pas dans l’Antiquité (Démétrios découvre en revanche les jeux olympiques de Tokyo en 1964). La fin du tome laisse cependant penser que le héros y sera conduit tôt ou tard, et cela paraît logique de ne pas commencer tout de suite avec le plus grand rendez-vous sportif de l’Antiquité. Pour le moment, Démétrios prend part à des compétitions très locales, un moyen de poser les bases tout en présentant personnages et enjeux. On apprend tout de même des choses sur l’invention du marathon après l’exploit de Philippidès ou sur le sens de la flamme olympique.

Notez que la structure par chapitres du manga ne laisse qu’une place limitée au suspense d’ensemble et que vous pouvez tout à fait lire ce premier tome comme une histoire autonome, une série de voyages temporels étranges dont le héros finit toujours par rapporter un enseignement. Le même problème qui guettait Thermae Romae se profile déjà pour Olympia kuklos : une structure très épisodique qui n’est pas facile à ficeler en un arc narratif d’ensemble susceptible de maintenir un suspense haletant. Mais encore une fois, ce n’est pas le but de ce manga : Mari Yamazaki ne donne pas dans le thriller et, si ses héros halètent, c’est parce qu’ils sont en train de courir.

Olympia kuklos démarre donc sur des bases classiques, mais sur de bonnes bases néanmoins, et offre assez de différences et d’innovations par rapport aux précédents mangas de Yamazaki pour trouver un intérêt à mes yeux. Quant à savoir s’il saura affirmer une direction véritablement nouvelle ou s’il se contentera d’explorer gentiment des sujets différents avec les mêmes ficelles, c’est encore un peu tôt pour le dire. Il reste, dans tous les cas, un moyen bien sympathique de découvrir deux époques et deux cultures en s’amusant, dans un esprit léger et bienveillant, ce qui n’est déjà pas rien.


Alice Zeniter, « Je suis une fille sans histoire »

29 mars 2021

Référence : Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, Paris, L’Arche, collection « Des écrits pour la parole », 2021.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« « Une bonne histoire, aujourd’hui encore, c’est souvent l’histoire d’un mec qui fait des trucs. Et si ça peut être un peu violent, si ça peut inclure de la viande, une carabine et des lances, c’est mieux… »

Mais quelle place accorde-t-on dans ces histoires aux personnages féminins et à la représentation de leur corps ? Alice Zeniter déconstruit le modèle du héros et révèle la manière dont on façonne les grands récits depuis l’Antiquité. De la littérature au discours politique, elle nous raconte avec humour et lucidité les rouages de la fabrique des histoires et le pouvoir de la fiction. »

Mon avis

Je vais encore dire du mal d’un quatrième de couverture. Celui-ci est très bien, mais il oublie une information importante, à savoir que ce texte n’est à l’origine pas un essai mais a été écrit pour la scène, en vue d’un spectacle « seule en scène » à la Fabrique (Comédie de Valence), en octobre 2020*. On pourra me répliquer que n’importe quelle personne connaissant un peu l’éditeur L’Arche peut se douter que, s’ils publient ça, c’est que ça a un rapport avec le théâtre. Mais l’information n’était pas explicite. Que m’est-il arrivé ? Je me suis dit : « Tiens, ils ont lancé une collection d’essais ou de conférences, maintenant ? », je me suis laissé tenter par le thème et par l’envie de (re)découvrir Zeniter, j’ai acheté le livre, j’ai entamé sa lecture, Alice Zeniter est apparue devant moi, elle s’est présentée, et elle a passé une centaine de pages à parler dans tous les sens et sur tous les sujets en cabotinant beaucoup et en forçant le trait à plaisir pendant que je poussais quelques soupirs gênés en songeant : « Tout de même, elle en fait des tonnes ». Jusqu’à ce qu’arrivé à la page 104, coincée entre la bibliographie et les remerciements, une mention discrète en quatre lignes m’apprenne que ce texte n’était pas du tout ce que je pensais, et que j’aurais dû le lire comme un texte de spectacle. Résultat : j’ai l’impression d’être passé en partie à côté du livre. C’est qu’on ne lit pas un essai ou une conférence comme un texte de théâtre, et les excès qui m’ont gêné à la lecture m’auraient beaucoup moins dérangé si je m’étais projeté dans la perspective d’un seule-en-scène pendant que je découvrais le livre.

C’est que la rhétorique de Zeniter est ici entièrement tournée vers l’oralité et la scène. Le registre est familier ; l’humour, omniprésent ; le zapping de sujets multiples et divers, incessant. Quand on veut excuser cela d’une manière khlâsse, on fait une référence aux Essais de Montaigne en qualifiant cela de propos « à sauts et à gambades ». Moi, ça m’a rappelé le style de certains Youtubeurs ou Youtubeuses, qui enchaînent les vidéos courtes avec un débit en mitraillette et se hasardent aux collisions les plus téméraires entre des sujets pointus qu’ils s’efforcent de vulgariser et des blagounettes de collégiens censées faire passer la pilule plus facilement (je pense par exemple à Manon Bril avec sa chaîne C’est une autre histoire). Est-ce que ça fonctionne ? J’espère de tout cœur que oui, car la diffusion des savoirs et, dans le cas de ce livre, la lutte pour l’égalité des sexes, sont deux sujets auxquels je tiens beaucoup. Personnellement, je dois dire que je n’adore pas ça. Je suis une personne lente et posée, j’aime pouvoir me concentrer tranquillement sur un sujet et l’approfondir avant de passer à un autre, si possible avec une jolie petite transition bien claire. Je ne suis pas preneur de trop d’humour dans ma vulgarisation, tout comme certaines personnes adorent le lait et le thé mais ne prennent pas volontiers l’un dans une tasse de l’autre. Autrement dit, c’est une affaire de goûts. Peut-être aussi, tout de même, une affaire de clarté : est-ce qu’il n’y a pas un côté « zapping » ou « surf » qui nuit à la compréhension, à la mémorisation ? Pas nécessairement, quand on y pense, d’une part parce que ce type de média (les vidéos comme les livres) autorise la relecture, et d’autre part parce que cette vulgarisation n’ambitionne justement pas de faire le tour des sujets qu’elle aborde, mais de les faire découvrir, de piquer la curiosité, de stimuler une réflexion qui, on l’espère, se poursuivra une fois le livre refermé, le spectacle terminé, la vidéo achevée. Pour en revenir à mon avis, j’ai préféré les passages du livre au rythme plus tranquille, notamment son dernier chapitre qui forme un bel hommage, théâtral et poétique, à Ursula Le Guin, ainsi qu’à Lucy Ellmann et au philosophe Baptiste Morizot, deux plumes que je ne connaissais pas.

Considéré sous cet angle, Je suis une fille sans histoire fonctionne bien mieux. Alice Zeniter y évoque la manière, dont, depuis l’Antiquité, on théorise de manière prescriptive (autrement dit : on contraint) l’écriture de récits qui, comme par hasard, tendent à mettre en avant plutôt des hommes et plutôt des chasseurs ou des guerriers, au détriment des femmes et d’activités autres que des conflits violents. Elle s’appuie pour cela sur ses études de lettres, son parcours d’écrivaine et ses lectures plus récentes. Elle passe de la narratologie à la poétique, de la poétique à la sémiologie, de la sémiologie à la politique. Elle met en scène Aristote, convoque Ursula Le Guin, Saussure, Umberto Eco, Frédéric Lordon. Si vous n’avez jamais lu ces gens, c’est un moyen de vous familiariser avec quelques-uns de leurs propos avant, pourquoi pas, d’aller les lire (la plus accessible des trois étant Ursula Le Guin, suivie par Lordon et Eco, tandis que Saussure, plus technique, arrive bon dernier). De mon côté, n’ayant pas encore lu le recueil d’essais de Le Guin Danser au bord du monde, je vais m’empresser d’aller y lire « La Théorie de la fiction-panier », qui sert de point de départ à Zeniter.

Ce texte-spectacle est aussi l’occasion pour Zeniter de parler davantage d’elle-même en se référant à son parcours en tant qu’étudiante, puis en tant qu’écrivaine , et même à son physique à l’occasion d’un jeu de Sherlock Holmes amusant (mais qui frise le too much information). Là encore, le parallèle avec la rhétorique youtubesque est frappant, beaucoup de Youtubeurs et de Youtubeuses ayant tendance à se mettre fortement en avant dans leurs vidéos au lieu de se cantonner à de discrètes voix off comme les documentaires. Au moins, on pourra difficilement accuser Alice Zeniter de narcissisme, l’autodérision ayant une bonne part dans les éléments biographiques de son livre. La confrontation entre sa culture littéraire et sa propre expérience en tant que femme donne aussi lieu à certains des passages du livre qui sonnent le plus juste à mes yeux, parce qu’ils sentent le vécu, comme lorsqu’elle dézingue allègrement les comparaisons-clichés de grands écrivains très mâles comme Honoré de Balzac et Victor Hugo au sujet des belles femmes, dont la beauté est systématiquement associée à la fragilité. Elle s’en prend aussi au blason du beau tétin de Clément Marot, à mon grand regret car autant je donnerais volontiers trois kilos de Balzac en échange d’un(e) livre de George Sand, autant le sonnet du beau tétin me paraît avoir moins souffert des outrages du temps (en plus, les neuf dixièmes du poème peuvent s’appliquer aussi bien à un téton d’homme que de femme).

Je me suis tout de même demandé, parfois, à qui ce texte (ou ce spectacle, donc) était censé s’adresser. D’accord, il s’agit de vulgarisation des savoirs et de sensibilisation à la cause féministe auprès d’un public de non-spécialistes, qui n’est pas supposé avoir déjà lu Le Guin, Eco ou Aristote. L’humour, si je comprends bien, est là pour rendre tout cela plus accessible et attrayant. Mais n’y a-t-il pas parfois trop d’entre-soi dans cet humour ? Quand Zeniter intitule l’un de ses chapitres « Aristote-atelier » et qu’elle doit ajouter une note de bas de page pour expliquer qu’il s’agit d’une référence à Médée-matériau et Hamlet-machine de Heinrich Müller, est-ce drôle ? Méta-drôle ? Ironiquement drôle ? Pas drôle mais instructif ? Pas drôle au départ, puis instructif, puis drôle ? Je ne saurais dire. Le problème, ailleurs, de tenter l’humour à toute force, est le risque de faire preuve d’un certain mépris de classe envers le lectorat en lui prêtant des difficultés ou une capacité à l’ennui qu’il n’aura pas nécessairement, comme quand l’autrice, à la page 15, explique en note de bas de page ce que sont un chiasme et un homéotéleute avant de terminer par un « et est-ce que je vous ennuie maintenant ? » qui présuppose que ces définitions sont ennuyeuses. Cela ressemble à un tir de balle dans le pied, ou à des complexe d’une personne de formation littéraire dans un monde où la stylistique est ignorée du commun des mortels. Mais à quoi bon endosser cette chape de préjugés, jusque dans ses blagues ? Si, comme l’affirme Zeniter au début du livre au terme d’une démonstration habile et prenante, « la narratologie et la linguistique devraient être considérées comme des outils de première nécessité pour analyser les énoncés qui nous entourent », on peut se débarrasser de la peur d’ennuyer, puisqu’à ce stade du livre le lectorat a compris l’importance de l’enjeu. Vulgariser, c’est certes prendre les gens par la main, mais c’est quand même les tirer vers le haut et montrer de la confiance en leur capacité à s’intéresser à des sujets complexes (ou pas si complexes que ça, dans le cas de l’homéotéleute, qui n’est qu’une façon plus grecque de désigner une rime).

Un autre problème que j’ai rencontré, mais qui tenait plutôt au malentendu entraîné par le fait que je pensais avoir affaire à un essai, provient du fait que beaucoup de sujets sont abordés par le biais d’exemples peu nombreux et peu variés : on retombe souvent sur la littérature française et sur le cinéma américain de masse, qui ne sont pas la littérature mondiale ou le cinéma mondial. Dans un propos plus complet, on attendrait des nuances, ou davantage d’exemples, ou un chapitre à part entière sur l’influence disproportionnée conférée à certains types d’œuvres (le cinéma de masse en tête) par leur place privilégiée dans l’économie et les médias. J’aurais voulu en lire plus, d’autant que Zeniter aurait certainement pas mal d’autres choses à dire sur le sujet. Si le propos me semblait parfois un brin forcé, c’est aussi parce que l’autrice a manifestement toutes les cartes en main pour écrire beaucoup plus de cent pages sur des sujets pareils en déployant un propos plus complet, plus nuancé et donc plus solide. Mais ce ne serait pas approprié au but du texte, qui est la scène.

En somme, ce texte (ou ce spectacle) constitue une lecture prenante, enlevée, instructive et amusante, qui parvient à son but premier : stimuler la réflexion en proposant quelques clés dont le public n’aura plus qu’à se saisir pour ouvrir quelques serrures. Les causes qu’il évoque et les prises de conscience auxquelles il invite suffiraient, à elles seules, à en justifier la lecture. Il m’a laissé par endroits une impression d’écriture un peu brouillonne, qui aurait mérité encore un peu de retravail avant d’être publié. Sauf que, d’expérience, un texte une fois porté à la scène peut beaucoup changer. Toutes sortes d’autres choses entrent en jeu, sur la scène : le débit de l’actrice, le ton, les pauses, les mouvements, les gestes. Le texte pourrait très bien mieux « passer » sur une scène : à vrai dire, je suis très curieux de comparer. Mon impression ne provient-elle pas, au fond, de ma propre manière de lire, c’est-à-dire de ma vitesse de lecture, de la « petite voix » et des images que j’ai eues à l’esprit en lisant et qui, au-delà d’un certain point, sont aussi de mon invention ? Ce qui voudrait dire non pas que le texte est raté, mais que mon cerveau est un metteur en scène nullasse. Ce serait vexant, mais c’est possible. Plus sérieusement, un même texte peut mal fonctionner seul à l’écrit – ou se prêter à des malentendus à l’écrit – et se prêter merveilleusement bien à la scène : ce ne serait pas une nouveauté. Ce serait comme des paroles de chansons lues sans la musique et qui peuvent former à elle seules un poème sublime, ou une horreur plate dont seul un rythme endiablé peut faire oublier la banalité ; ou encore, dans un cas intermédiaire, un poème incomplet, qui attend la mélodie pour déployer ses ailes. Bref, j’ai lu et, maintenant, je demande à voir. Donc, il faut rouvrir les salles de spectacle.

Dans le même genre que ce livre, outre les ouvrages mentionnés par Zeniter elle-même et dont elle indique les références complètes dans sa bibliographie, je vous recommande chaudement le recueil d’essais d’Ursula Le Guin Le Langage de la nuit, qui concerne souvent les littératures de l’imaginaire en particulier mais aborde aussi la question du machisme et de la violence dans la littérature et la fiction américaine en général. Le roman de Le Guin Lavinia forme un excellent exemple d’une œuvre qui reprend, commente, prolonge, questionne, dynamite et réinvente une de ces grandes « histoires d’un mec qui fait des trucs impliquant des lances », à savoir lÉnéide de Virgile. Si vous voulez lire quelqu’un d’autre critiquant Aristote avec maestria et plus en détail, voyez donc le livre de l’antiquisante Florence Dupont Aristote ou Le vampire du théâtre occidental, paru chez Aubier en 2007.

* Au vu du contexte de la pandémie en France et de la fermeture des salles de spectacles, ce seule-en-scène a-t-il réellement été joué ? Non, malheureusement, il semble avoir été reporté. Une chose intéressante, c’est que, dans la bande-annonce du spectacle, Alice Zeniter adopte un débit beaucoup plus lent que la vitesse à laquelle j’ai entendu sa voix en lisant son livre. Qui a dit que la ponctuation était fiable ? Sans parler de la musique qui semble ménager des pauses. Bref, cela me rend très curieux de voir ce que ce texte peut donner une fois porté à la scène.


[BD] « Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !) », de Florence Cestac

15 mars 2021

Référence : Florence Cestac (dessin et scénario), Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !), préface de Daniel Pennac, Paris, Dargaud, hors collection, 2021, 60 pages.

Quatrième de couverture

« Si je me suis marié, c’est pour me faire servir ! »

« Je rapporte l’argent, donc c’est moi qui commande ! »

« Ma pauv’ fille, pour faire un métier artistique, il faut juste avoir du talent ! »

« Apprendre à jouer du piano ? Mais ça sert à rien ! »

« Danseuse, toi, mais tu n’as pas le physique ! »

Voilà comment un père, avec ce genre de sorties, fabriquera la résilience de sa fille. Ce père, pur produit des Trente Glorieuses, chef de la famille patriarcale modèle de l’époque, Florence Cestac le connaît bien puisque c’était le sien.

Voici une nouvelle facette de la comédie de sa vie, qui révèle ses racines les plus intimes et les plus profondes, toujours avec humour, émotion et tendresse. Le dévoilement de soi au féminin d’une indéniable artiste, Grand Prix du Festival d’Angoulême en 2000.

Mon avis

Très occupé à caser le mot « résilience », ce quatrième de couverture oublie de (ou est trop timide pour) employer l’adjectif « autobiographique ». C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit : une bande dessinée autobiographique où Florence Cestac raconte sa famille, et en particulier ses parents. Le titre est à comprendre de manière ironique : malheureusement pour elle, sa famille, bien qu’elle lui ait assuré un confort matériel certain, n’avait rien de « formidable ». Derrière ce titre « un papa, une maman », s’annonce un témoignage en forme de réplique bien sentie aux ayatollahs de la manif’ bien mensongèrement appelée « pour tous » qui avaient employé le slogan « un papa, une maman »dans leurs protestations contre l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe en 2013, loi dans laquelle ils voyaient une casse de « la famille ». S’il n’est pas directement question dans l’album de cette loi, Cestac ne rate pas l’occasion de rappeler que ce modèle traditionnel de la famille auquel ils se réfèrent, si vanté pendant les Trente Glorieuses, n’est pas meilleur que les autres. Car c’est une famille tyrannisée et manquant furieusement d’amour qu’elle décrit ici, d’une manière émouvante… et désopilante.

Quelques rappels sur Florence Cestac : c’est l’une des géantes de la BD en France, tout simplement, l’une des premières autrices de BD à avoir obtenu le Grand Prix de la ville d’Angoulême pour l’ensemble de son oeuvre, avec Claire Bretécher (dont il faut absolument que je chronique ici les drôlissimes albums, depuis le temps que je les lis !). Pour beaucoup d’ex-jeunes Français qui ont lu le Journal de Mickey dans leur enfance, le nom de Florence Cestac est indissociable de celui des Déblok, la BD qu’elle a longuement dessinée et qui chroniquait déjà le quotidien d’une famille aux dysfonctionnements hilarants. Mais, à l’époque, Cestac n’en était pas la scénariste (c’était Nathalie Roque qui signait les scénarios de cette BD initialement inventée par Sophie Hérout). Difficile, pourtant, à la lecture d’Un papa, une maman, une famille formidable, de ne pas se dire que la famille des Déblok a un peu préfiguré celle de cet album. On y retrouve la « patte » typique de l’artiste, avec son trait un peu nerveux, ses aplats de couleur, ses gros nez, ses gestuelles, ses regards noirs et ses commentaires ajoutés au bout de petites flèches (un procédé qu’elle employait des lustres avant que les publicitaires ne l’utilisent ad nauseam sur le moindre bout d’emballage pour donner une allure décontractée à leurs produits).

Dans l’intervalle entre Les Déblok et aujourd’hui, Cestac a bien sûr publié tout un tas de choses. Pour m’en tenir au (très) peu que j’ai lu, je ne mentionnerai qu’une récente collaboration avec Daniel Pennac : Un amour exemplaire, paru en 2015. Une BD autobiographique, elle aussi, mais au sujet puisé dans la vie de Pennac, avec un mélange d’humour, d’émotion et de chronique sociale assez voisin de ce que fait Cestac, mais sans les ombres d’Un papa, une maman... Ledit Pennac signe ici une préface où il botte en touche d’une manière qu’on pourrait difficilement lui reprocher puisqu’il cite Brassens.

Donc, Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !) commence par une, heu, mise en bouche, avec ce qu’on pourrait appeler une scène typique, celle du dîner de famille où le père étale son autorité en écrasant la mère (et les enfants, bien sûr). Bien vite, on remonte le temps avant la naissance de Cestac, jusqu’aux années 1940, au moment de la rencontre de ses parents, Jacques et Camille, et elle nous mène jusqu’à la mort de la mère en 2019 (Florence ayant attendu ce moment pour leur consacrer un album, de peur de heurter sa mère – ou son père, mais comme il ne lisait jamais ses BD…). C’est donc une chronique familiale qui parcourt lestement plus de 70 ans, avec le monde et la France qui changent en toile de fond. La petite Florence grandit cahin-caha et devient le vilain petit canard de la famille « formidable », plombée constamment par son père et soutenue par une mère qui n’ose pas trop contredire son mari. Il lui faut du temps pour s’affranchir du joug familial, s’émanciper, trouver sa voie (la BD, donc)… et montrer qu’elle peut y réussir.

Le regard rétrospectif de Florence Cestac fait ressortir sans concession toutes les tensions sous-jacentes, toutes les injustices et les contradictions iniques que le modèle de réussite des Trente Glorieuses mettait sous le tapis et qui paraissent évidents aujourd’hui : les mariages arrangés, le patriarcat du mari, l’invisibilisation du travail domestique, la dépréciation des activités traditionnellement féminines, l’élévation du confort matériel en nécessité absolue et en condition supposée suffisante au bonheur, le mépris de classe, le cousin qui la pelotait… Nombre de répliques du père paraîtraient aujourd’hui incroyables, j’espère, pour qui n’a pas vécu cette époque (ou vécu avec des parents ou grands-parents qui ont été façonnés en ce temps-là). Cestac n’a pas de mal à montrer tout le grotesque de la vie qui en résulte, si bien qu’on se croirait parfois dans la famille Le Quesnoy du film La Vie est un long fleuve tranquille (en moins catholique, semble-t-il, ou en tout cas en moins pratiquant).

Si l’album n’était qu’un enchaînement de gags à l’humour corrosif, il serait réussi, sans plus, et laisserait un goût de règlement de comptes un peu facile. Mais il trouve le moyen d’être bien davantage. Les scènes, les dialogues, les réactions des personnages, tout laisse entrevoir la détresse des membres de cette famille tyrannisée par un père incapable de ressentir ou d’exprimer la moindre réelle attention aux autres. Florence Cestac ne cède jamais à l’insensibilité elle-même, ni à la facilité qui aurait consisté à ne jamais tenter de se placer du point de vue de ces parents qu’elle caricature après leur mort. Elle dit dans ses interviews ne rien avoir exagéré, et je la crois : tout sent le vécu et, surtout, le portrait de famille qu’elle dresse demeure sincère et équilibré. Une case l’annonce dès les premières pages : le père-tyran, si détestable dans la force de l’âge, finira au fond par susciter la pitié une fois devenu vieux et faible. Ce qui renforce l’émotion, c’est aussi cette perspective du temps long sur une trajectoire familiale qui, a posteriori, laisse par certains aspects un goût de gâchis consumériste et d’occasions manquées entre parents (en premier lieu le père) et enfants, entre deux générations qui se sont côtoyées sans parvenir à s’entendre. Chacune, au fond, a cherché le bonheur dans ce qui lui manquait : pour les parents des années 1940, le confort matériel et la stabilité paisible après les horreurs et les privations de la Deuxième guerre mondiale ; pour les enfants grandis dans les années 1950-1960, une relation à l’autre plus attentive, l’art et un sens à l’existence qui aille au-delà d’un destin familial et social tout tracé.

Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !) trouve ici sa grandeur et son importance – « documentaire », si l’on veut et si le mot ne fait pas peur (encore une fois : c’est vif, c’est drôle, c’est enlevé, c’est coloré… et beaucoup de documents historiques aussi, d’ailleurs, pendant que j’y suis). Florence Cestac s’aventure là où on ne l’attendait pas assez : sur le terrain de la chronique sociale, voisine, en somme, du travail d’Annie Ernaux dans ses livres autobiographiques comme La Place (en attendant d’en parler ici, j’ai déjà chroniqué un autre de ses livres : Regarde les lumières mon amour). Bien que leurs approches paraissent diamétralement opposées, toutes deux évoquent les tensions et les doutes d’une même période historique qui s’éloigne peu à peu dans le passé, et toutes deux questionnent le devenir de l’individu aux prises avec la famille et les attentes de la société. Ou plutôt, les attentes contradictoires de milieux sociaux divergents.

Inutile de dire que je recommande la lecture de cette BD, joliment complémentaire d’Un amour formidable où Cestac et Pennac suivaient les parcours de vies de deux amoureux aussi marginaux que les parents de Cestac étaient « normaux ».


Élisabeth Vonarburg, « Chroniques du Pays des Mères »

1 mars 2021

Référence : Élisabeth Vonarburg, Chroniques du Pays des Mères, Paris, Gallimard, coll. « Folio SF », 2020 (première parution : Montréal, éd. Québec Amérique, 1992).

L’histoire en deux mots

La petite Lisbeï est née à Béthély, où elle grandit au sein d’une garderie. Comme tous les enfants, elle est partagée entre candeur et curiosité, entre envie de bien faire et envies instinctives. Elle est élevée dans la foi en Elli, qui prône la non-violence. Très vite, elle noue une relation fusionnelle avec une autre petite fille, Tula : elles se racontent tout et s’instruisent mutuellement au fil de leur enfance. Mais par-dessus l’épaule de Lisbeï, nous remarquons, au fil des pages, les indices troublants, et pour certains terribles, qui révèlent les différences entre le monde où elle vit et notre monde présent : l’humanité repliée en petites communautés loin des Mauterres, les terres polluées par le passé ; les graves problèmes de fertilité et de mortalité infantile qui ont fait chuter la population en flèche ; la rupture avec les époques passées, l’ère du Déclin qui a été suivi du temps des Harems, puis des Ruches, où l’on devine nombre de conflits ; la population en grande majorité féminine, où il naît très peu de garçons, et toutes les différences sociales qui en découlent ; les curieux pouvoirs d’empathie de Lisbeï et de plusieurs autres femmes.

De l’enfance à l’âge adulte, nous découvrons avec Lisbeï cet univers vaste et varié, le Pays des Mères, avec ses usages, ses croyances, son histoire. Curieuse, Lisbeï le reste toute sa vie, mais sa soif d’apprendre va amener des révélations qui vont ébranler les certitudes de bien des gens au Pays des Mères.

Voilà, c’est tout ce que vous devriez savoir avant de commencer votre lecture. La plupart des quatrièmes de couvertures vous en disent beaucoup trop au sujet de l’état du monde et de ce que va devenir Lisbeï, mais il y a de quoi vous ôter le plaisir de la lecture d’une bonne moitié du livre, donc, si vous voulez mon avis, ne les lisez pas avant d’entamer le roman !

Mon avis

Paru au Québec en 1992, Chroniques du Pays des Mères a fait l’objet d’une version remaniée et définitive en 1999, que Mnémos a eu la bonne idée de publier en France l’an dernier. C’est cette édition que Gallimard reprend cette année en poche dans sa collection « Folio SF », ce qui donne un bon pavé de plus de 700 pages. Je ne dirais pas qu’on ne les sent pas passer (ni qu’on ne les sent pas peser en trimballant le roman dans les transports), mais ce livre-univers m’a fait l’effet d’un confortable monde en miniature où j’ai adoré me replonger chapitre après chapitre. J’ai gardé pour la fin la lecture de la préface de Jeanne-A Debats, dont on ne profite vraiment qu’après avoir lu le livre, à mon avis.

Le roman est d’un abord simple, qui m’a paru épouser l’état d’esprit de la toute jeune enfant qu’est Lisbeï dans les premiers chapitres. Les phrases sont simples, sans mots recherchés. Comme tout livre-univers, celui-ci comprend un nombre important de Mots-Concepts, mais ils sont introduits au compte-gouttes avec une habileté remarquable, qui rend l’ensemble limpide. Aux gens que cette simplicité du style pourrait rebuter, je vous préviens : c’est une simplicité trompeuse, savante, et cela se découvre en quelques chapitres. Le travail sur l’univers est énorme, les détails sont introduits peu à peu mais fourmillent et montrent toutes sortes d’idées et de trouvailles créatives. Entre l’expérience de pensée sur un futur pareil, le jeu consistant à deviner petit à petit comment on est passés du présent à ce futur-là, et le suspense sur le destin de Lisbeï, il y a beaucoup de matière en peu de pages, et toute la suite est à l’avenant.

Chroniques du Pays des Mères n’est pas un roman à suspense et à rebondissements constants, l’un de ces « tourneurs de pages » (comme on dit en anglais) dont l’éloge ultime serait de déclarer : « Je l’ai commencé et je n’ai pas pu m’arrêter ». Quelque part, c’est tant mieux, parce que lire un pavé pareil d’une traite impliquerait de sauter un nombre de repas inquiétant pour la santé du lectorat. Mais c’est avant tout tant mieux pour la littérature, car Vonarburg pose ici un rythme, une structure narrative et des enjeux narratifs bien à elle, qui vont leur bonhomme de chemin sans se soucier de se conformer à telle ou telle mode ou à tel ou tel supposé impératif de l’écriture de fiction. Le résultat rappelle une fresque dont on découvrait les détails en plusieurs regards de plus en plus appuyés, ou bien plutôt une oeuvre musicale qui entrelace plusieurs thèmes et les déploie pianissimo puis allegro, forte et de nouveau piano, sans donner dans le boum-boum de cuivres constants. Puis-je m’autoriser une révélation ? Il n’y a pas de grandes batailles dans ce roman, pas d’assassinats, pas de scènes de sexe et de violence physique omniprésente. Ces ficelles universelles mais faciles et souvent éculées, Vonarburg les laisse au vestiaire avec une politesse souveraine, pour mieux imposer des règles différentes à son univers. Joint à la masse de détails qu’elle sait brosser ou laisser deviner à l’arrière-plan, ce choix d’un monde où les luttes se font nécessairement à pointes mouchetées confère au Pays des Mères un grand réalisme, très proche du quotidien des sociétés pacifiées actuelles, et rouvre la voie à des enjeux et des thèmes tout différents, eux aussi très proches de nos questionnements : comment trouver ma place dans la société ? Qu’est-ce qu’accomplir sa vie ? Comment comprendre les autres ? Comment trouver l’amour ? Et, dans le cas de Lisbeï : comment en apprendre davantage sur le passé ?

J’ajoute aussitôt que ce choix est solidement justifié par la cohérence interne de l’univers qu’élabore Vonarburg. Et c’est la première grande qualité du roman : mener à bien une expérience de pensée très détaillée en matière d’anticipation post-apocalyptique, où l’humanité doit survivre dans des conditions radicalement différentes. Tout y est : l’anticipation qui explique (mais seulement par bribes) comment on arrive du présent à ce futur lointain ; les conditions de vie de l’humanité (pollution, maladies) et leurs conséquences biologiques (mortalité élevée, forte inégalité des naissances entre filles et garçons, mutations naissantes) ; la société qui découle de ces conditions changées (un matriarcat qui contrôle fortement la reproduction et les naissances ; des notions d’amour et de parentalité radicalement différentes et assez déroutantes pour nous ; une attitude toute différente envers l’amour entre personnes du même sexe, etc.) ; et la religion qui la cimente (le culte d’Elli, fondé sur une divinité bisexuée et un couple primordial opérant plusieurs décalages intéressants par rapport aux grands monothéismes actuels ; la morale non-violente qui l’accompagne). L’empreinte de ces différences s’imprime jusque dans les habitudes de langage, avec la systématisation des accords au féminin (contrairement à l’usage traditionnel de nos jours où l’on écrit « l’homme et la femme sont beaux » : au Pays des Mères, on écrirait « belles ») et quelques transformations de noms devenus féminins (« la chevale »), qui, même près de vingt ans après, provoqueront sans doute quelques apoplexies parmi les gardiens autoproclamés d’une certaine conception de l’orthographe etc. (j’insérerais bien ici des traits d’esprits polémiques et assassins typiquement français, mais j’ai la flemme).

La deuxième réussite des Chroniques du Pays des Mères consiste, par le prisme de cet univers, à faire réfléchir un lectorat actuel sur nombre de sujets du monde présent, allant de l’égalité des sexes aux notions d’amour et de couple en passant par de nombreux autres, le moindre n’étant pas le sujet de la religion, et plus précisément des religions du livre, avec leur traitement complexe des rapports entre un texte sacré et une vérité historique… le tout en évitant, avec une habileté espiègle, de faire une utopie, mais aussi de faire une dystopie ! Or cela me va très bien : le résultat n’est ni un monde idéal que l’écrivaine appellerait trop évidemment de ses voeux et qui ne serait qu’un essai politique déguisé (comme on en faisait essentiellement aux XVIIIe et XIXe siècles), ni un de ces tableaux sombres et désespérés si à la mode en ce moment qui, sous prétexte de faire un beau contre-exemple comme Orwell, n’aboutissent qu’à plomber le moral aux gens pour des mois ou à les faire baigner dans une violence complaisante. Le Pays des Mères n’est ni un enfer, ni un paradis : c’est un monde possible, aux choix stimulants et enviables par certains aspects, aux réalités tristes, sordides ou sclérosées sous d’autres aspects. Bref, un monde radicalement autre, mais furieusement réel, et qui donne à réfléchir de manière nuancée et originale. Si ce n’est pas de la bonne science-fiction, je ne sais pas ce que c’est.

Une troisième grande qualité qui m’a fait adorer ce livre est la manière dont il dépeint les questionnements individuels et collectifs liés à, disons, la quête du savoir. Je regroupe là-dedans aussi bien la recherche scientifique que les questionnements religieux. Ce sont deux thèmes étroitement entrelacés du fait du type de société où vit Lisbeï, et tous les deux sont développés tout au long du livre en donnant lieu à de belles pages et à des dialogues vifs et intelligents. Le résultat est que je recommande ce livre aussi bien à toute personne qui a des affinités avec l’histoire ou l’archéologie qu’à n’importe quelle personne croyante (en particulier monothéiste), car dans tous ces cas, cela ne pourra qu’être une lecture stimulante. Si vous êtes en plein dans vos études, si vous êtes en thèse, ou bien si vous travaillez à l’université ou dans un centre de recherches, vous ne pourrez que vous retrouver dans les préoccupations de Lisbeï et de ses amies à Wardenberg, entre projets à soumettre, recherches de crédits, échanges d’hypothèses et discussions sur le statut de la preuve. Quant à la question de la religion, la comparaison implicite constante entre le culte d’Elli dans ce futur lointain et les religions actuelles (notamment, mais pas seulement, le christianisme) offre à elle seule un motif de réflexions tout au long de la lecture. Mieux : Vonarburg montre de nombreux personnages, croyants ou athées, dans leurs questionnements intimes ou ouverts, dans des pensées privées, dans des conversations amicales ou amoureuses, dans des débats politiques. Et là encore, elle fait le choix de ne pas tomber dans la facilité : non, il n’y aura pas d’inquisiteurs maniant la hache ou la tronçonneuse laser à tour de bras, ni de guerres de religions sanglantes, ce qui ne veut pas dire que tout ira bien… mais c’est tout de même un univers où, dans l’ensemble, les personnages (du moins les personnages principaux) impressionnent par leur volonté d’écoute, de dialogue et de dépassement dialectique, un sens du devoir qui les amène à toujours chercher à sortir des conflits « par le haut ». Bien sûr, la volonté ne suffit pas à faire en sorte que tout le monde se comprenne et tombe d’accord, sinon ce serait trop facile !

Un dernier atout du roman réside dans sa finesse psychologique. Elle se manifeste en bonne partie dans le portrait très fouillé qui est fait du personnage principal, Lisbeï. Nous la suivons pendant une bonne partie de sa vie, en commençant par la petite enfance, et nous avons accès à ses pensées intimes, à ses questionnements, à ses émotions. Mais, par le truchement de plusieurs procédés narratifs, Vonarburg nous invite à regarder par-desssus l’épaule de Lisbeï, à prendre de la distance par rapport à sa façon de voir les choses. Au cours des premiers chapitres, pendant que Lisbeï est trop petite pour connaître le monde en dehors de Béthély, nous en avons les premiers aperçus par des échanges de lettres entre les femmes amenées à s’occuper d’elle. Un moyen habile de nous plonger dans cet univers et de nous faire percevoir les dangers qui menacent Lisbeï et les enfants de son époque, tout en posant des thèmes qui seront amplifiés plus loin. C’est ensuite le journal intime de Lisbeï qui devient le lieu privilégié de ses questionnements. Mais attention, ce ne sont pas des chapitres qui se bornent à fournir le texte du journal : là aussi, on regarde par-dessus son épaule, on la voit réfléchir à des choses qu’elle écrit ou formule différemment, ou qu’elle renonce à écrire, ou qu’elle barre… autrement dit, si la pensée est un dialogue de l’âme avec elle-même, comme disait Platon, l’écriture du journal est une concrétisation du processus de réflexion de Lisbeï, avec (et c’est là que c’est intéressant) ses traits de génie, ses recherches en cours, mais aussi ses limites, ses doutes, sa mauvaise foi. Parce que Lisbeï a ses aspects agaçants, qu’on ne voit pas tout de suite puisqu’elle ne les voit pas elle-même, mais qu’on devine peu à peu en surplomb. Tout cela est narré avec une simplicité apparente qui ne doit pas faire oublier l’art consommé du récit qui y est à l’oeuvre.

Parlons du style, qui est le seul aspect du livre sur lequel je pourrais avoir quelques réserves. L’écriture est extrêmement travaillée, avec un lexique interne à l’univers très développé, mais introduit avec une remarquable clarté. Les choix de Vonarburg en matière de vocabulaire semblent s’attacher à démontrer le conseil d’écriture donné naguère par Colette : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Vonarburg y déploie le contraire exact d’une écriture de belles phrases et de mots rares et recherchés (diamétralement opposé à ce que fait un Jaworski par chez nous, ou, pour rester au Québec, à l’écriture sublime et pétrie de néologismes du Jour des corneilles de Jean-François Beauchemin, par exemple). A vrai dire, son vocabulaire est si restreint et sa langue si simple que c’en est parfois frustrant de voir un tel refus du « beau style ». Le roman regorge pourtant de passages marquants, mais c’est davantage un roman de belles scènes ou de belles pages que de phrases ciselées. On penserait presque à un tutoriel, si grand est le soin mis à aborder des problèmes complexes sous de multiples facettes pour faire réfléchir et rendre intelligent, sans passer par des phrases élégantes ou complexes. A mes yeux, c’était très déroutant à lire, parce que j’avais parfois l’impression d’un pavé touffu écrit comme un certain type de roman jeunesse au vocabulaire volontairement limité. Je me serais attendu à ce qu’à mesure que Lisbeï grandissait, le vocabulaire s’étoffe et les phrases deviennent plus contournées. Mais les chemins vers un roman réussi sont multiples, et à mes yeux, cela fonctionne très bien quand même. Sans oublier que l’identité du narrateur (ou de la narratrice ?) n’est dévoilé que dans les toutes dernières pages, ce qui forme un dernier rebondissement éclairant tout ce qui précède sous un jour nouveau, et il fallait le faire.

Un mot sur la structure du roman, pour finir. J’en ai dit un mot plus haut : c’est un roman à la construction extrêmement originale, qu’il s’agisse de sa conception du suspense, de sa façon de mettre en place des conflits et de les régler. J’aimerais insister là-dessus, car rarement j’aurai vu une structure narrative tordre aussi allègrement le cou aux clichés et s’écarter des attentes, avec un résultat encore une fois d’une limpidité qui confine à l’évidence, mais qui est en réalité très renseigné et démontre des choix audacieux. Qu’il s’agisse des enjeux concernant le Pays des Mères dans sa globalité ou de la quête personnelle de Lisbeï et de ses accomplissements amoureux, toutes ces intrigues entrelacées donnent lieu à des évolutions surprenantes, qui ne sentent pas le plan en trois parties ou le schéma narratif paresseux. Ces choix ont leurs limites, j’imagine, et une partie des gens pourra préférer un type de suspense basé sur des enjeux plus classiques (qu’on qualifie souvent, par abus, d’ « efficaces ») ou reprocher au roman quelques ventres mous où l’on se demande un peu où va l’histoire. Disons que c’est un roman ample et qu’il faut accepter de lui laisser son temps quand on s’y plonge. L’univers et les personnages m’ont paru bien assez attachants pour que cela ne me gêne pas.

La réédition chez « Folio SF » inclut une préface par l’écrivaine Jeanne-A Debats qui passe beaucoup de temps à répondre à des critiques de presse machistes vieilles de vingt ans. C’est peut-être leur faire trop d’honneur que de reconduire la polémique avec les propos conservatistes qui, de nos jours, sentent tout de même sacrément le formol (et ce n’est pas peu dire en ces temps où on en manque ni de conservatisme et de pensées réactionnaires en politique ou chez les éditorialistes). En plus, l’intitulé est assez brutal : quoi qu’en dise Jeanne-A Debats, il y a bien du féminisme dans ce livre, mais certes pas au sens caricatural que les détracteurs du roman donnaient à ce mot en 1992. Au moins l’écrivaine en profite-t-elle pour dresser un petit nanard club des mauvais romans de SF sur des thèmes proches, qui font d’autant mieux ressortir la réussite de Vonarburg. Et puis, si cela peut faire rougir André-François Ruaud en faisant en sorte que les gens le chambrent sur les préjugés qu’il avouait dans sa critique du roman pour Yellow Submarine en 1993, ce sera amusant… (Attention, la critique en question contient des révélations sur Le Silence de la Cité.) Mais, hors du microcosme de la SF française, tout ça est assez anecdotique, et je rêve d’une future édition commentée et annotée, avec des annexes et tout, qui saura replacer le roman dans le contexte plus large de l’histoire littéraire.

En somme, Chroniques du Pays des Mères m’a fait l’effet d’un monument de la science-fiction, que je place au même rang que d’autres tentatives d’anticipation à fort propos social comme Les Dépossédés d’Ursula Le Guin, dont on pourrait le rapprocher par bien des aspects (… et auquel on pourrait l’opposer par bien d’autres !). Je ne peux donc que le recommander très chaleureusement, et j’attends avec impatience la réédition par Mnémos, prévue pour septembre 2021, d’un autre roman de Vonarburg situé dans le même univers à une période antérieure : Le Silence de la Cité. Sans avoir voulu me divulgâcher une partie de l’histoire, il semble que plusieurs personnages mentionnés dans ce dernier apparaissent aussi dans les Chroniques, au moins de manière indirecte. Il semble aussi que certains détails du dernier chapitre des Chroniques, que j’ai cru ne pas comprendre parce que ma lecture du roman s’est étalée sur plus d’un mois et demi, ne sont en réalité bien compréhensibles que si l’on a lu aussi Le Silence… Ce n’est heureusement pas gênant à l’échelle du livre, mais cela me rend d’autant plus curieux de lire cet autre volet du futur dépeint dans les deux livres.


[BD] « Lanfeust de Troy », par Tarquin et Arleston

15 février 2021

Référence : Didier Tarquin (dessin), Christophe Arleston (scénario), Yves Lencot et Claude Guth (couleurs), Lanfeust de Troy, Toulon, Soleil Productions, 8 tomes, 1994-2000.

L’histoire

Dans le monde médiévalisant de Troy, la magie existe et chacun possède un pouvoir magique différent. Celui de Lanfeust consiste à faire chauffer le métal, ce qui a fait tout naturellement de lui un apprenti forgeron. Adolescent, Lanfeust coule des jours heureux mais souvent embarrassés entre ses deux amours : la blonde Ci’an, fille de Nicolède le sage du village, son amie d’enfance, qu’il est prédestiné à épouser un jour ; et la brune Cixi, une garce aussi insupportable que bien roulée, qui lui fait les yeux doux. Lorsque Lanfeust se trouve par hasard en possession de l’épée du chevalier Or-Azur, une arme faite d’un ivoire inconnu, sa magie change et il se découvre des pouvoirs apparemment illimités. Le sage Nicolède décide alors de l’emmener à Eckmühl, la ville des sages, spécialistes de la magie, pour examiner cet étrange phénomène. En chemin, ils rencontrent et apprivoisent le féroce troll Hébus. Dire que leur quête ne sera pas de tout repos est un euphémisme : non seulement les voyages sont longs et périlleux sur Troy, mais Lanfeust et ses compagnons se rendent bientôt compte qu’ils ne sont pas les seuls à convoiter l’épée. Un autre jeune prodige, Thanos, a lui aussi développé des pouvoirs illimités au contact de l’épée, et il est bien décidé à se l’approprier afin de devenir le maître du monde. Bref, l’avenir de Troy tout entier est en jeu.

Mon avis

J’avais lu Lanfeust de Troy il y a de longues années, vers la fin de mon adolescence. Il y a quelques mois, étant retombé sur la série complète, j’ai eu envie de la relire. Autant le dire tout de suite : ça a été une grosse déception. Je n’ai jamais été un grand fan de cette bande dessiné, mais je conservais un bon souvenir de ma première lecture. Mais à la relecture, j’ai terriblement peiné. Mes goûts ont changé en vingt ans, c’est normal, mais j’ai eu l’impression que beaucoup de défauts que je n’avais pas vus ou sur lesquels j’avais gentiment passé à la première lecture m’ont sauté à la figure, sûrement renforcés par le fait que j’ai tout relu en deux jours.

Ça va pas

Voyons les dégâts :

– Le dessin est encré à la truelle et colorisé comme une voiture volée. Toutes les fourrures sont faites de mèches pointues, le trait est inutilement épais, tout devient anguleux sous prétexte de dynamisme. Et, vraiment, les couleurs sont criardes. Les effets de dégradés du crayon sont noyés par ce traitement malencontreux. Ce qui est terrible, c’est que j’aime beaucoup mieux les crayonnés. J’avais eu la même impression avec Trolls de Troy (autre série dans le même univers) à l’époque, le dessin de Mourier n’étant pas beaucoup mieux mis en valeur. Une vague impression qu’il faut faire du tape à l’œil pour attirer les lecteurs. Encore un mausolée à la subtilité.

– Les personnages sont extrêmement stéréotypés et globalement très plats jusqu’aux deux ou trois derniers tomes, où certains évoluent, mais avec des virages à 180 degrés (surtout Cixi, mais on pourrait le dire dans une moindre mesure du chevalier Or Azur).

– La répartition des rôles des personnages au sein du groupe est d’une rigidité mécanique digne d’un jeu de rôle massivement multijoueurs du type World of WarCraft, en particulier avec C’ian dans le rôle de la guérisseuse qui guérit Lanfeust à répétition. Ça donne parfois lieu à des contraintes intéressantes pour l’histoire, mais ce n’est pas subtil.

– Les combats, justement, parlons-en… La série se compose en bonne partie de combats à répétition contre des monstres ou d’autres types d’ennemis. Certes variés, les monstres, mais, en gros, tous les itinéraires suivent la structure suivante : on voit, on risque de se faire bouffer, on tape, on tue. Au bout de huit tomes, ça fait beaucoup.

– L’humour basé sur des références à des publicités ne me fait plus rire… et paraît déjà bien vieilli. Certaines références sont d’ores et déjà incompréhensibles pour les générations actuelles : la série vieillira mal, à moins d’en publier des éditions avec un apparat de notes explicatives… Les références à la vieille série télé Zorro sont un peu plus amusantes mais lourdingues. Les scénarios de René Goscinny, eux aussi, regorgeaient de références, mais Goscinny choisissait en majorité des références culturelles partagées plus durables (proverbes, allusions aux cultures locales de tel ou tel coin de France, grands films…), ce qui fait que ses albums restent compréhensibles et drôles, même quand on ne remarque plus certaines allusions plus datées (comme les personnages qui reproduisent parfois le visage de tel ou tel acteur, sportif ou présentateur de télévision des années 1960-1970). Arleston n’a souvent pas cette prudence, ce qui risque de nuire à son œuvre à moyen et long terme. Pour prendre un point de comparaison plus récent, les références humoristiques de De Cape et de crocs d’Ayroles et Masbou, qui puisent habilement à tous les râteliers, aussi bien dans la culture classique la plus scolaire (Molière, La Fontaine, Cyrano de Bergerac) que dans la culture populaire (de Rambo et des westerns au lapin jaune du métro parisien), vieilliront bien mieux, je pense.

– J’ai souvent eu l’impression d’assister à une mauvaise caricature de la bande dessinée Thorgal de Rosinski et Van Hamme par plusieurs aspects, en particulier la rivalité entre la blonde légitime (Aaricia / C’ian) et la brune tentante mais insupportable (Kriss de Valnor / Cixi), et bien sûr l’univers de fantasy épique peuplé de dieux et de monstres. Sauf qu’au delà de leur recours commun à des clichés pluriséculaires au sujet des brunes et des blondes, les personnages de Van Hamme et Rosinski ont infiniment plus de profondeur et de grandeur épique que ceux de Lanfeust, et ses scénarios sont autrement mieux ficelés, pendant qu’Arleston semble régurgiter un manuel de scénario sur le voyage du héros selon Joseph « Encore moi ! Achetez mes bouquins ! » Campbell. J’ai mieux vu aussi tout ce qu’Arleston a pu emprunter aux Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett, notamment dans les encadrés de narration et dans le traitement des dieux. L’originalité d’une partie de son univers en prend un coup… et la comparaison avec Pratchett n’est pas en sa faveur.

– De la fesse, du sang et des tripes à outrance, souvent de manière gratuite. On pourrait qualifier gentiment ça de « rabelaisien », mais chez Rabelais les personnages ont une psychologie plus fouillée (si !) et il y a un propos de fond. Là, comme je le disais, c’est gratuit. Le côté défoulatoire n’est pas désagréable un moment, mais, là encore, la BD trouve ses limites quand on la relit dans son ensemble en peu de temps : les ficelles sautent aux yeux et l’histoire derrière apparaît assez creuse. Autre chose : il y a un contraste très fort entre le choix de montrer une violence graphique crue, avec du sang, des tripes, etc. et le traitement des personnages, qui ne sont jamais marqués durablement par cette violence. Quant aux personnages secondaires, ils s’en prennent plein la figure et on ne les revoit plus ensuite, un peu comme dans les dessins animés Disney des années 1990-2000 où on a régulièrement droit à des gags avec des figurants qui se font casser les dents et basculent en arrière avec de petites étoiles autour de la tête avant de disparaître à jamais dans le décor. Sauf qu’au moins dans ces films-là on ne leur fait pas sortir les tripes. Or c’est pour moi une incohérence majeure qui rend le tout irréaliste et cartoonesque (comme les dessins animés Disney, encore) et fait que je ne peux plus vraiment m’intéresser aux personnages. Si on montre la violence de la guerre dans toute son horreur, sans montrer la souffrance et les conséquences sociales et psychologiques de la violence, c’est une façon d’idéaliser la violence, ou alors c’est un univers conçu de façon inepte. Lanfeust de Troy se décide enfin à montrer réellement la souffrance de manière plus mature quelque part vers le tome 6 ou 7, avec le méchant Thanos qui torture quelqu’un d’une manière qui a réellement des conséquences dans l’histoire et qui fait changer un personnage.

– Une chose qui m’a beaucoup surpris (en mal) a été de redécouvrir en détail la conception des rôles de genres dans cette BD. Je me souvenais de quelque chose d’assez cartoonesque, mais avec des personnages féminins forts, notamment Cixi. Las… Outre le fait que la conception de la virilité dans les huit tomes reste caricaturale, je n’avais pas vu le sexisme diffus étonnamment conservateur qui se dégage de l’ensemble. Les personnages de « femmes fortes et libérées » n’offrent guère qu’un vernis sous lequel le scénario ressemble surtout à un étalage de fantasmes masculins, avec Ci’an, Cixi et plusieurs autres réduites au rôle de pin-up à répétition. Naturellement, ce sont les mâles (Lanfeust, Hébus et compagnie) qui se battent, pendant que les femmes restent dans le public et, au plus fort de leur fureur, peuvent tout au plus gifler quelqu’un. Bref, c’est l’éducation des rôles hommes-femmes vue par Action Man et Barbie. Quand Cixi se décide à s’émanciper de manière spectaculaire et se révèle d’un coup une guerrière hors pair, elle… se déguise en homme. Ahem. Ça valait bien la peine de situer l’action dans un univers entièrement imaginaire pour se retrouver dans des sociétés à côté desquelles même la réalité historique du Moyen Âge fait figure d’utopie féministe. La seule chose un peu amusante est la candeur pataude de Lanfeust face à l’expression du désir sexuel féminin. Mais la figure de l’adolescent timide n’est pas exactement l’invention du siècle, et bien entendu tout ça ne bouge pas d’un pouce pendant au moins sept tomes sur les huit : il ne faudrait surtout pas que les personnages aient une psychologie.

– N’oublions pas que les quelques émotions des personnages transparaissent sur leur visage et leur physionomie à grands coups de coups de tropes visuels tenaces. Voulez-vous montrer qu’un personnage est fort, courageux et résolu ? Dessinez-le en train de montrer les dents. Regardez les couvertures des huit tomes de la BD. Voilà. (Le plus amusant que de voir que dans les dessins animés Disney de la même époque, c’est pareil. Dans Le Bossu de Notre-Dame, Frollo montre les dents, Esmeralda montre les dents. Et en termes de vernis féministe dissimulant mal des stéréotypes de genres usés, c’est la même chose aussi. Il y aurait sûrement une thèse à faire sur les ressemblances plus ou moins inconscientes entre l’esthétique des Disney et celles de Lanfeust. L’ajout de sang et de tripes ne change finalement pas grand-chose, à part que cela donne au lectorat le sentiment d’une lecture réservée aux plus grands.)

– La conception du Bien et du Mal se cantonne à un manichéisme digne des plus grandes heures de nos jeux d’enfants de quand nous avions cinq ou six ans. Attention, ce n’est pas une critique en soi : quelque part, cette, mh, caractérisation axiologique très tranchée participe à la grandeur épique des personnages et de l’intrigue. Les gentils sont très gentils et les méchants sont très méchants. Mais il faut être au courant et accepter ce parti pris, sans quoi on va au devant d’une belle déception. J’avais le souvenir de multiples rebondissements et de quelques complots bien tournés… mais, en réalité, le scénario, dans ce domaine, s’avère d’une platitude digne des reliefs belges. Le seul tome un peu élaboré de ce point de vue est le tome 7, mais son intrigue à base de tyrannie et de résistance secrète utilise des clichés usés jusqu’à la corde.

Ce qui va quand même

Bien sûr, il reste des qualités :

– Un univers vaste et fourmillant de détails, avec une faune et une flore originales. Ce n’est pas étonnant que Troy ait fait l’objet de plusieurs séries dérivées dans le même univers : il s’y prête très bien. Il y a même eu une adaptation en jeu de rôle sur table (Le Jeu d’aventure du monde de Troy) et c’est tant mieux car il y a de quoi s’amuser longtemps dedans.

– Un souffle épique indéniable… miné par les pelletées de clichés. C’est de la grande aventure, l’épopée de fantasy par excellence où les enjeux grandissent peu à peu jusqu’à mettre en danger le monde entier, où les personnages sont plus grands que nature et où l’environnement révèle de nouveaux périls et de nouvelles surprises à chaque page. Pour quelqu’un qui découvre les récits d’aventure et la fantasy, cela peut convenir à la rigueur, mais pour toute personne qui connaît un peu le genre, les ficelles sont grosses comme des dragons (adultes).

– Un sens du merveilleux constant avec la quête de la source de la magie. C’est à mes yeux l’autre point fort de la BD, liée à son univers. La fantasy se caractérise par des univers de fiction où la magie existe : ici, pas de toute, on est servi.

– Parfois d’excellents gags et jeux de mots entre deux références datées. L’haruspice, par exemple, est impayable.

– Une intrigue très rythmée. Chaque album est bardé de rebondissements et de gags. Ce n’est pas pour rien qu’en dépit de mes déceptions et des horreurs de l’encrage et de la couleur, j’ai pu relire la saga en entier. Cela m’a donné l’impression de passer un après-midi dans un bar en face d’un type lourdaud mais sympa qui raconte des blagues nulles et des anecdotes sensationnalistes à deux balles par paquets de treize. On ne sent pas passer le temps jusqu’au trajet du retour, où on se retrouve seul avec un vague goût de gâchis dans la bouche, en se demandant « Mais j’ai vraiment passé tout ce temps pour ça ? »

Conclusion

On comprend mieux ma surprise désagréable quand on prend la peine de se souvenir de quel succès phénoménal Lanfeust de Troy a été couronné à l’époque de sa parution. Des ventes massives, de multiples séries dérivées et même un magazine, Lanfeust Mag, qui a duré jusqu’en 2019 et a proposé des dizaines de séries, dont toute une part de « sous-Lanfeust » qui reprenaient les mêmes ficelles et le même style dans ses pires travers. Une bonne vingtaine d’années après, la question : « Tout ça pour ça ? » se pose avec une acuité douloureuse.

Entendons-nous : la série, encore une fois, ne manque ni de qualités ni de potentiel. Le problème n’est pas le talent des auteurs, c’est ce qu’ils ont choisi d’en faire. Pourquoi cet encrage et ces couleurs qui massacrent les nuances des crayonnés ? Pourquoi ces ficelles scénaristiques fines comme des câbles de soutènement du pont de Brooklyn ? Mystère. Jeunesse des auteurs ? Cupidité de l’éditeur ? Ce seraient des explications faciles et gratuitement méchantes. Pour être gentil, on mettra tous ces défauts sous un tapis sur lequel on inscrira le mot « potache », et on passera aux séries plus récentes des mêmes auteurs, en espérant y trouver davantage de nuance.

Je ne m’étais pas rendu compte à quel point cette série était proche du Donjon de Naheulbeuk avec son humour potache à base de blagues de cul, d’humour pipi-caca et de vulgarité de collégiens. L’univers est plus fouillé, mais il y a des moments où même Naheulbeuk a l’air d’arriver à mobiliser plus de poésie, car la saga en MP3 de John Lang et de son groupe déploie un esprit bon enfant et une bienveillance envers ses personnages qui manque parfois cruellement à Lanfeust.

Bref, je suis content d’avoir pu profiter de cette bande dessinée à peu près au bon âge quand c’est paru (à une période où j’en avais bien besoin)… mais je ne m’attendais pas à voir se lézarder à ce point ce que je pensais être un futur classique de la BD de fantasy. Futur classique, Lanfeust de Troy, ou phénomène générationnel que nos enfants et petits-enfants regarderont avec un mélange de scepticisme et de dégoût ? Je n’en sais rien, mais autant je penchais vers la première possibilité il y a quelques années, autant cette relecture fait pencher ma balance vers la seconde. Et me redonne plus envie de lire La Quête de l’oiseau du temps ou un bon vieil Astérix.


[Film] « When Night Is Falling », de Patricia Rozema

1 février 2021

Référence : When Night Is Falling, film réalisé par Patricia Rozema, Canada (Québec), 1995, 94 minutes.

Présentation du film (sur Universciné)

« Camille enseigne la mythologie dans un collège religieux. Elle aime Martin, théologien dans la même institution mais ne se sent pas prête pour une union qu’on leur demande de légaliser au plus vite. Sa rencontre avec Petra, irrésistible jeune femme, acrobate dans un cirque ambulant, lui fait découvrir un monde chaotique et vibrant, peuplé de créatures étranges. Dans cet univers merveilleux et imprévisible où elle oublie prudence et raison, elle bascule dans une nouvelle façon d’aimer… Après la révélation du Chant des sirènes, le troisième long-métrage de la réalisatrice a remporté, en 1995, les Prix du Public aux Festival de Londres, Berlin, Melbourne, Sidney et Créteil ainsi que le Grand Prix du jury Outfest à Los Angeles. »

Mon avis

Une vie calme, où « studieuse » rime avec « pieuse » : voilà ce qui semble attendre Camille, que nous découvrons au début de ce film. Le désordre s’installe avec un malheur d’allure anecdotique : son chien s’échappe inexplicablement en son absence et elle le retrouve inanimé, apparemment mort. Ce n’est pas raisonnable d’avoir beaucoup de chagrin pour un chien, semble dire la société. Ce serait raisonnable d’épouser son collègue et compagnon Martin afin qu’ils puissent tous les deux prendre la direction du collège de théologie que leur supérieur va bientôt quitter. Mais dans cette vie bien réglée, les émotions, et bientôt la passion, vont venir faire voler en éclat un quotidien peut-être justement trop réglé. Toute l’histoire de Camille est celle d’un dérapage incontrôlé dont le catalyste est Petra l’acrobate, rencontrée elle aussi dans des circonstances apparemment anecdotiques. Un proverbe dit que la vie, c’est ce qui arrive pendant qu’on est occupé à autre chose : c’est particulièrement vrai de cette aventure amoureuse où Camille, paradoxalement, doit se perdre et ne plus se comprendre afin de mieux se retrouver. Le virage est vertigineux comme un saut d’acrobate, et ce n’est pas la personnalité de Petra, semblant tout l’opposé de Camille, qui lui facilite les choses. La beauté de cette histoire provient en partie de cette qualité de son scénario : la manière dont il s’efforce d’imiter les hasards, les détours de la vie et la capacité des événements à voler en escadrille, passant en quelques jours d’une période de calme à une succession de péripéties et de nouveautés déconcertantes. Après tout, qui n’a pas déjà vécu cela ?

C’est donc un scénario réaliste, mais pas seulement. Le film de Patricia Rozema tend aussi vers un certain symbolisme. En témoigne tout un réseau de sens et de correspondances que l’on comprend sans grande difficulté au fil du film. Le cours de mythologie que donne Camille au sujet des métamorphoses et du changement présenté comme une part indispensable de l’existence est évidemment une annonce de la métamorphose qui l’attend elle-même dans la suite de l’histoire. Les numéros d’équilibrisme que Camille contemple avec une crainte mêlée de fascination la première fois qu’elle découvre le cirque où travaille Petra renvoient aussi à l’équilibre délicat qu’elle va devoir retrouver dans sa propre vie. Quant à la décision bizarre de Petra de conserver au frigo le cadavre de son chien, elle revêt elle aussi un sens tout symbolique vers la fin du film, où l’on s’aperçoit que ce cadavre rigide conservé dans le froid peut aussi bien renvoyer à Camille elle-même et à la rigueur mortifère de la morale religieuse où elle baigne. Ce symbolisme est un parti pris qu’il vaut mieux accepter, sous peine de trouver certaines transitions étranges, voire de juger invraisemblables certains détails du dénouement qui ne prennent sens que dans ce réseau de symboles.

L’image, la musique et les partis pris de réalisation portent assez bien ce symbolisme du scénario pour que l’ensemble ne paraisse pas forcé. Allié à la grande beauté des images et au romantisme du sujet (une liaison passionnée, inattendue et en butte à toutes sortes d’obstacles), ce symbolisme participe à la naissance d’une vraie poésie à l’écran.

C’est que la première qualité de When Night is Falling est la beauté de ses images. Un grand soin est apporté aux décors, aux textures, aux lumières. L’austérité de la faculté de théologie et de l’appartement que partagent Camille et Martin laisse bientôt place à l’univers bigarré et mouvant du cirque, que le film se fait un plaisir d’évoquer à travers des jeux d’ombres et de lumières, de silhouettes, de déguisements. Cette poésie annonce, accompagne et alimente la sensualité des rencontres entre Camille et Petra, pour produire certaines des plus belles scènes érotiques qu’il m’ait été donné de voir au cinéma. C’est ici l’érotisme au meilleur sens du terme, tout l’opposé de la pornographie. Le film en montre juste assez pour éveiller l’imagination, et aussitôt la suggestion et le symbole (oui, ici aussi) prennent le relai, tissant un jeu de comparaisons et de correspondances d’une grande beauté, comme cette scène d’amour entre Camille et Petra où les plans sur leurs corps enlacés alternent avec un numéro de trapèze où deux femmes évoluent parallèlement dans un numéro de symétrie savante – une scène qui mériterait de figurer dans une anthologie de l’amour au cinéma. La musique, discrète et enveloppante, renforce la volupté de ces scènes et garantit la continuité de cette sensualité sous-jacente qui envahit Camille et dont elle prend conscience très progressivement. Comparées aux scènes d’amour de When Night Is Falling, les scènes de sexe de La Vie d’Adèle (la mauvaise adaptation à l’écran par Kechiche de la belle BD Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh) paraissent encore plus grotesques et ont des allures de publicité pour Decathlon. Filmer la volupté n’a rien de facile et Patricia Rozema s’en sort de manière remarquable.

Les performances des deux actrices et de l’acteur qui forment le trio amoureux central du film renforcent encore ses qualités. Il faut dire que le scénario leur offre trois personnages disposés en deux couples qui fonctionnent chacun très bien, tout en étant menacés chacun par des faiblesses et des tensions différentes, où les zones d’ombre de chaque personnage ont leur part. Le calme et la pondération de Camille (Pascale Bussières) dissimulent et refoulent un besoin de sensualité et d’aventure que lui révèle brutalement sa rencontre avec Petra (Rachael Crawford). Cette dernière, rentre-dedans et tête brûlée au possible, doit accomplir un mouvement inverse pour laisser voir sa part de douceur à Camille, se mettre à l’écoute de son calme et comprendre ce par quoi elle passe. Or Camille s’accorde à merveille avec son compagnon Martin (Henry Czerny), et c’est toute l’habileté du scénario que de ne pas montrer celui-ci sous un jour caricatural. Martin n’est pas « le méchant de l’histoire » : Camille et lui partagent non pas seulement le goût des études théologiques, mais aussi une complicité charnelle bien réelle que le film montre aussi. Or la situation est telle que Camille se retrouve confrontée à une situation de crise, c’est-à-dire, étymologiquement, de choix à trancher : elle peut accepter le mariage et le poste à l’université de théologie, ou non. Il n’y a pas de compromis ou de demi-mesure possible. Le choix n’en est que plus difficile pour elle. Les trois acteurs incarnent remarquablement bien les tensions à l’oeuvre dans leurs personnages respectifs.

When Night Is Falling évoque un trio amoureux où chacun des personnages a une orientation sexuelle différente. Martin, hétérosexuel, se retrouve à endosser le rôle coercitif de l’institution sociale et religieuse. Petra, lesbienne et artiste de cirque, incarne la contre-culture, elle-même associée à une conception du monde et à un mode de vie radicalement différents, marqués par l’art et le nomadisme (son cirque est ambulant), mais aussi par la pauvreté et par la souffrance due aux discriminations qu’elle subit en tant qu’artiste de cirque, lesbienne et métis. Camille, elle, s’est crue hétérosexuelle et, de ce fait, a cru pouvoir passer toute sa vie à l’abri de l’institution ; mais elle se découvre bisexuelle et, de ce fait, se retrouve littéralement entre deux mondes qui, en se rejetant l’un l’autre, la contraignent à choisir entre eux dans un temps restreint qui forme l’unité temporelle du drame, et qui pourrait déboucher tout aussi bien sur une tragédie.

Une chose que j’ai beaucoup appréciée dans ce film, c’est sa façon de se concentrer sur son histoire et ses personnages, sans tenter d’injecter trop de généralités dans ses dialogues ou dans la conception de ses personnages. Les trois figures centrales de When Night Is Falling peuvent correspondre en partie à des types (je viens d’en parler), mais ce ne sont pas des stéréotypes pour autant. Martin n’est pas n’importe quel homme blanc et hétérosexuel : c’est un professeur de théologie. Camille n’est pas n’importe quelle femme supposée hétérosexuelle : elle étudie la mythologie, et tout le film porte l’empreinte de son regard sur le monde, un regard logiquement chargé de symboles et de correspondances. Petra n’est pas n’importe quelle lesbienne : son caractère et ses goûts personnels sont fortement affirmés. Le film ne contient presque aucun échange général sur « l’homosexualité » ou « la bisexualité ». La seule scène qui s’en approche est un entretien professionnel où Camille prend en pleine face la réprobation de l’homosexualité inhérente à l’Eglise ; et même cette scène est nuancée par la suite au moyen d’un dialogue là encore dénué de caricature avec le doyen de la faculté. Tout est au service de l’histoire, et le résultat n’en est que plus cohérent et bien ficelé.

Qu’ai-je à redire à ce film ? Il est sans doute trop rapide. Son propos, sa distribution, ses qualités visuelles et musicales sont telles, et recelaient un tel potentiel, que j’aurais bien pris une bonne demi-heure supplémentaire pour approfondir et rendre encore plus progressive la rencontre et l’apprivoisement mutuel entre Camille et Petra. En l’état, le choc entre leurs deux personnalités apparaît très rude, au point qu’on se demande parfois comment Camille peut céder si rapidement à sa passion. Ce qui sauve la vraisemblance de ses réactions à mes yeux, c’est l’idée (introduite très vite dans le film) qu’elle a obéi toute sa vie à une éducation stricte qui lui a fait refouler toutes sortes de choses et que ce carcan craque d’un coup au moment où elle rencontre Petra. Mais je comprendrais qu’on puisse juger leur romance un peu précipitée. Autre problème possible : l’esthétique du film pourra justement sembler un peu trop esthétisante à certains, mais le résultat m’a paru si beau que je le défends volontiers. Enfin, le destin final du chien de Camille aura de quoi surprendre et, même en comprenant tout le réseau de symboles que le film déploie tout du long, il pourra paraître « too much« .

Ces quelques limites n’empêcheront pas When Night Is Falling de figurer parmi les plus beaux films d’amour entre femmes et parmi les films les plus nuancés sur la bisexualité que je connaisse pour le moment. Quand on se rappelle qu’il est sorti en 1995, au temps où ce type de sujet commençait à peine à se répandre au cinéma, cela donne envie de saluer encore davantage la qualité de son propos.

Le film existe en DVD et peut également se visionner en ligne, notamment sur Universciné (qui propose des achats au visionnage ou au téléchargement en dehors de ses formules d’abonnement). Le site complète le visionnage par un grand entretien sur le film et dispose de plusieurs films de la réalisatrice.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Parmi les films sur des sujets approchants dont j’ai eu l’occasion de parler ici, le premier auquel je pense est Vita et Virginia de Chanya Button (2019), différent puisqu’il s’agit d’un « biopic » – un film biographique – sur la relation entre les écrivaines britanniques Virginia Woolf et Vita Sackville-West, mais qui se rapproche de When Night Is Falling par la sensibilité de ses portraits de personnages et par son aspect un peu expérimental dans l’élaboration d’une poésie visuelle (poussée moins loin qu’ici). Dans une moindre mesure, cela vaut la peine de mentionner aussi Colette de Wash Westmoreland (2018), sur les débuts de l’écrivaine française, plus formaté, mais injustement boudé par le public français à sa sortie malgré la présence de la convaincante Keira Knightley dans le rôle-titre. En matière de portraits psychologiques et de découverte de l’amour entre femmes, mais cette fois avec des personnages d’adolescentes, le tout avec une « patte » cinématographique bien affirmée, il est impossible de passer à côté du magistral Naissance des pieuvres de Céline Sciamma (2007) dont je dis tout le bien que j’en pense par ici.

En matière de livres, maintenant, si vous cherchez une évocation poétique et très sensible de la découverte de sa bisexualité par une adolescente, je vous conseille la bande dessinée Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh (2010). Si vous cherchez plutôt une histoire de relation entre personnes du même sexe dans un contexte très marqué par une éducation religieuse, je vous conseille le superbe Les Relations particulières de Roger Peyrefitte (1943), qui met en place lui aussi tout un réseau de symboles et dépeint magistralement les jeux d’influence et de pouvoir plus ou moins dangereux qui se nouent entre adolescents et prêtres dans une école catholique du milieu du XXe siècle. Et toute l’oeuvre d’André Gide.


[BD] Achdé (dessin) et Jul (scénario), « Un cow-boy dans le coton »

18 janvier 2021

Référence : Achdé (dessin) et Jul (scénario), Un cow-boy dans le coton, Gvrins (Suisse), Lucky Comics (Dargaud), collection « Les Aventures de Lucky Luke d’après Morris », tome 9, 2020.

Présentation sur le site de l’éditeur

« Lucky Luke se retrouve bien malgré lui propriétaire d’une immense plantation de coton en Louisiane. Accueilli par les grands planteurs blancs comme l’un des leurs, Lucky Luke va devoir se battre pour redistribuer cet héritage aux fermiers noirs.

Le héros du far-west réussira-t-il à rétablir la justice dans les terrains mouvants des marais de Louisiane ? Dans cette lutte, il sera contre toute attente épaulé par les Dalton venus pour l’éliminer, par les Cajuns du bayou, ces blancs laissés-pour-compte de la prospérité du Sud, et par Bass Reeves, premier marshall noir des États-Unis. »

Mon avis

Un album hors des sentiers battus…

Voici un album qui a suscité chez moi beaucoup de curiosité et d’attentes, ce qui a pu contribuer à ma relative déception en dépit du fait qu’il n’est pas déshonorant. Sorti peu avant le deuxième confinement consécutif à la pandémie de coronavirus en France à l’automne 2020, il constituait un passe-temps bienvenu pour voyager un peu, tout en abordant des questions d’une actualité plus brûlante que prévu, celles du racisme et du sudisme aux Etats-Unis. Je précise que l’album a été conçu bien avant l’affaire George Floyd mais se trouve d’autant plus actuel après le regain du mouvement Black Lives Matter et, a contrario, face aux résurgences des pires aspects de l’histoire américaine auxquelles nous avons assisté pendant les derniers mois du mandat de Trump.

Lucky Luke, pour moi, jusque là, c’était un Far-West de carton-pâte gentillet, où tout le monde a des têtes caricaturales et où, en dépit des éléments de suspense et des mystères qui agrémentent les meilleurs albums, colères, complots et rebondissements prennent souvent la légèreté creuse des courses-poursuites de personnages des cartoons. J’aurais du mal à dire pourquoi cette série me fait cet effet alors qu’elle met en scène nombre de personnages historiques, et ce dès les albums conçus par Morris lui-même, le créateur de Lucky Luke. Je pense que cela tient à des partis pris narratifs, peut-être dictés par les contraintes imposées aux bandes dessinées pour la jeunesse au temps des débuts du héros. J’ai beau avoir lu une bonne dizaine d’albums de Lucky Luke, je ne me souviens pas d’avoir jamais eu vraiment peur pour lui ou d’avoir éprouvé une empathie ou une sympathie durable pour l’un des personnages. Il se peut que je sois tombé sur les mauvais albums. Pourtant, certains, comme Le Daily Star qui évoque le journalisme, m’ont laissé des souvenirs sympathiques. Mais voilà, je n’ai jamais trouvé dans Lucky Luke l’intensité dramatique et les scènes poignantes auxquelles on peut asisster dans Tintin, Blake et Mortimer ou même Spirou et Fantasio, sans oublier une autre série située aux Etats-Unis : Les Tuniques bleues de Lambil et Cauvin.

Or Un cow-boy dans le coton a le mérite de tenter de renouveler un peu la série en confrontant Lucky Luke aux problèmes de société de l’Amérique de son époque, l’esclavage et le racisme. C’est d’autant plus intéressant qu’à ma connaissance, ce n’était jamais arrivé (mais je suis loin d’avoir lu toute la série). La question était donc : comment Jul et Achdé allaient-ils positionner la série par rapport à ces sujets ? Comment allaient-ils les intégrer dans un scénario tout en conservant la personnalité propre à cette BD au ton plutôt léger ? Le pari n’avait rien d’évident. Jul introduit son sujet avec un didactisme pas lourdingue, bien adapté au public large et parfois très jeune qui lira cet album : la situation du Sud à l’époque de Lucky Luke est brossée en quelques cases à la fois terribles et bien envoyées. Autre point où Jul s’en tire bien à mes yeux : sa manière d’apporter des réponses aux questions du lectorat actuel qui, dans sa majorité, ne connaissait pas Bass Reeves. Un buveur du saloon s’étonne et pose la question en mettant les pieds dans le plat, sans agressivité : « Un shérif noir ? » Et son voisin, plus au courant, lui explique. On revient à Lucky Luke et à Bass Reeves et on continue l’histoire. La solution a le mérite d’être simple et directe.

Outre cette originalité dans le choix d’un sujet novateur (pour Lucky Luke), l’humour et la satire du Sud des Etats-Unis sont les points forts de l’album. Jul se fait un plaisir de croquer des riches propriétaires sudistes affreux et ridicules, et de même avec le Ku Klux Klan. On retrouve ici le goût du scénariste pour la satire sociale, déjà largement exercé dans ses autres bandes dessinées comme Silex and the City ou 50 nuances de Grecs.

Comme dans son précédent album, Un cow-boy à Paris, où il emmenait pour la première fois Lucky Luke de notre côté de l’Atlantique, Jul se plaît à caser diverses références historiques et littéraires dans l’album. On croisera ainsi l’héroïne d’Autant en emporte le vent et, de façon plus approfondie, un joli caméo des héros de Mark Twain. Ces petites apparitions se font sans accrocs, tant ces figures se marient bien avec l’univers et les graphismes de la série.

Enfin, l’album nous fait voyager dans plusieurs coins du Sud des Etats-Unis, Louisiane comprise, avec l’ambition d’intégrer toute cette partie du pays à l’univers du héros. C’est l’occasion de plusieurs gags et portraits hauts en couleur. Jul semble également nourrir une affection particulière pour les Dalton, qu’il passe beaucoup de temps à suivre, peut-être un peu trop, mais j’y reviendrai.

Un dernier point : Jul prend plaisir à mettre Lucky Luke en difficulté en le confrontant à des situations qu’il n’a (toujours à ma connaissance) jamais connues, puisqu’il se retrouve lui-même à devenir un grand propriétaire. C’est là encore une intention louable que de secouer un peu ce personnage.

… mais qui trop embrasse, mal étreint

Tout cela aurait pu donner un album majeur. Le problème, en tout cas à mes yeux, c’est que le scénario essaie trop de tout faire à la fois et finit par se disperser et manquer de profondeur. D’accord, c’est un Lucky Luke, série connue davantage pour son humour que pour ses scénarios retors et fouillés… mais j’avoue être resté sur ma faim. Une fois passée la première lecture, où les bons mots fusent et où les gags individuels en général réussis font leur petit effet, j’ai connu une déconvenue en voyant arriver bien vite la fin d’une histoire qui n’avait jamais eu le temps de prendre vraiment de l’ampleur. Jul passe beaucoup de pages à poser son décor, et dès que l’action pourrait commencer, paf ! changement de décor, on se retrouve perdus dans un bayou avec les Dalton. Forcément, Jul veut caser d’autres gags propres à cette autre région, les pages passent, c’est amusant, mais l’intrigue n’avance toujours pas. C’est drôle, mais ça n’a rien à voir avec la choucroute, et Jul se retrouve à mener de front deux intrigues, dans deux endroits à la fois, qui se rejoignent de façon amusante mais assez simpliste, avec un rebondissement final qui fait vraiment trop « deus ex machina », voire « Dieu reconnaîtra les siens ». On a beau patauger en pleine Amérique confite de religion, la catastrophe finale fait un peu trop « K.O. par Ancien Testament ».

Autre défaut à mes yeux, plus gênant : l’album promettait de mettre en scène Bass Reeves, un shérif noir avec qui Lucky Luke se serre les coudes contre les esclavagistes du Sud. Problème : Reeves apparaît finalement très peu, une fois au début et une fois à la fin. Très curieux de ce personnage que je découvrais avec l’album, je m’attendais à le voir davantage approfondi, comme dans les albums consacrés à d’autres grandes figures de l’Ouest, Calamity Jane, Billy the Kid, etc. qui, d’ailleurs, s’étaient frayées un chemin jusque dans le titre de l’album. Bass Reeves n’a pas eu cet honneur, ce que je trouve dommage. Là encore, l’album veut trop en faire à la fois. On aurait aisément pu tirer deux aventures bien distinctes avec les idées présentes en germe dans celle-ci : d’un côté une aventure plus orientée sur le voyage avec des Dalton en balade en Louisiane, de l’autre une trépidante enquête menée conjointement par Lucky Luke et Bass Reeves, qui aurait pu prendre un peu d’épaisseur.

Et à propos d’épaisseur, il faudrait vraiment que Lucky Luke se trouve une psychologie… et une histoire personnelle. Car voilà que, dès le début de l’album, on découvre que Lucky Luke et Bass Reeves se connaissent. Et le lecteur de s’esbaudir en les voyant se taper sur l’épaule comme deux vieux frères : est-ce qu’on a manqué un tome ? C’est là que ça devient gênant et que Jul pêche par lâcheté. Car il botte ici en touche. Lucky Luke, étant un héros parfait, ne pouvait que connaître déjà Bass Reeves, ne pouvait que bien s’entendre avec lui et ne pouvait qu’avoir vécu des aventures avec lui, sans que la couleur de peau ou les préjugés de son époque ne posent le moindre problème. On est contents pour lui, mais ça donne furieusement l’impression que Jul esquive la difficulté. Comment Lucky Luke a-t-il rencontré Bass Reeves ? Cette question aurait mérité un album à elle seule, une aventure peut-être un peu plus dramatique, un peu plus sérieuse, qui aurait pris le temps d’approfondir le lien entre les deux personnages. Sous cet angle, Un cow-boy dans le coton sent l’occasion manquée. Car ce lien, présenté comme évident, n’évolue pas au fil des pages : les deux héros, somme toutes, se voient à peine. Un comble pour un personnage qui figurait en bonne place aux côtés de Lucky Luke sur la couverture !

Conclusion ? Le format de 48 pages est redoutablement difficile pour les scénaristes, et Jul s’y laisse en partie prendre avec une intrigue qui aurait pu être davantage ramassée et densifiée. On y aurait peut-être un peu perdu en occasion de gags, mais on y aurait gagné des personnages moins plats.

Black Face, un album des Tuniques bleues de Lambil et Cauvin, paru en 1983 et qui n’a pas pris une ride.

Lucky Luke contre Black Face

Quant à moi, si je veux une BD à la fois drôle et capable d’aborder des sujets comme l’esclavagisme aux Etats-Unis de façon documentée, je continuerai à lire plutôt… Les Tuniques bleues. Je parlais de lectures marquantes en bande dessinée : il se trouve qu’adolescent, j’avais été très marqué par ma lecture de Black Face, un album des Tuniques bleues qui aborde la question de l’esclavage à l’occasion d’une révolte d’esclaves noirs. Un album remarquable, qui, le tout dans le même format de 48 pages, parvenait à développer une intrigue fouillée, à la fois drôle et poignante, sans tomber dans une recherche excessive du consensuel. D’une part parce que ses héros, le sergent Chesterfield et le caporal Blutch, n’ont rien de parfait et doivent surmonter les préjugés et les idées fausses qui traînent à leur époque, comme vous et moi, ce qui les rend attachants et réalistes. Lucky Luke, à côté, est d’une perfection si insipide qu’il ferait passer Tintin pour un personnage ambigu et tourmenté.

D’autre part, parce que Black Face parle beaucoup d’un aspect qu’Un cow-boy dans le coton ne fait jamais affronter en face à ses personnages : la politique. Oh, Lucky Luke croise bien un politicien parmi les méchants de l’album, mais jamais ne sont posées les questions de savoir comment on pourrait mettre pour de bon fin à cette situations intenable que Lucky Luke découvre dans le Sud : les ambitions de notre cow-boy justicier en la matière demeurent bien restreintes. Les personnages de Black Face, eux, sont dans la politique jusqu’au cou puisqu’ils survivent en pleine guerre de Sécession. Une guerre qui, aux dires du Nord, a commencé pour libérer les esclaves du Sud. Les chefs de guerre de l’Union créent eux-mêmes Black Face en lui mettant le pied à l’étrier pour semer le trouble dans le Sud au détriment des confédérés. Ils sont bien embêtés de découvrir que les choses sont plus complexes qu’ils ne l’avaient prévu, et que l’esclave noir révolté, loin de se montrer docile et reconnaissant envers les « gentils Blancs du nord », attaque aussi les soldats de l’Union, déterminé à faire voler en éclats les règles du jeu et à forger seul sa liberté, pour lui et pour ses frères. Que devient alors le beau discours de l’état-major de l’armée du Nord où Chesterfield et Blutch combattent ? Je vous laisse le découvrir, mais, rien qu’avec cette présentation, j’espère vous avoir fait comprendre pourquoi, sur tous les sujets communs qu’abordent les deux albums, Un cow-boy dans le coton n’arrivera pas à éclipser Black Face dans ma mémoire de lecteur de BD.

J’ai posté une première version de cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 2 janvier 2021 avant de l’étoffer pour le poster ici.


Andrus Kivirähk, « Les Secrets »

4 janvier 2021

Référence : Andrus Kivirähk, Les Secrets, Paris, Le Tripode, 2020 (titre original et première publication, sauf erreur de ma part – ce n’est pas indiqué sur la traduction française – : Sirli, Siim ja saladused, Varrak, 1999).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Dans la famille Jalakas, chacun emprunte un passage secret pour rejoindre son rêve en douce. Le petit Siim se glisse sous la table et atterrit au pays des merveilles. Sa grande sœur, Sirli, prend l’ascenseur et grimpe jusqu’au pays des nuages. La mère passe par une porte cachée qui mène à son château royal. Le père, quant à lui, sort par la porte arrière de sa voiture et déboule sur un stade gigantesque. En dehors de leur cachette, les membres de cette joyeuse famille mènent une vie tranquille. Mais il arrive que certains rêves prennent le pas sur la réalité, et alors plus rien ne tourne rond…

Andrus Kivirähk, auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents, nous livre avec Les Secrets une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille. Avec son humour et son imagination caractéristiques, il nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés. »

Mon avis

Andrus Kivirähk est un écrivain estonien de l’imaginaire qui a été révélé au lectorat français avec la traduction de L’Homme qui savait la langue des serpents aux éditions du Tripode, un roman drôle et sombre ancré dans la mythologie et l’histoire estoniennes, qui lui a valu un Grand Prix de l’Imaginaire et dont j’ai parlé ici.

Du même, ont été traduits jusqu’à présent Les Groseilles de novembre, chronique d’un village estonien médiéval qui est un véritable panier de crabes et où les paysans recourent à divers tours de magie pour se faire de crasses ; j’en ai également parlé sur ce blog ; et Le Papillon, roman d’amour fantastique prenant place dans une troupe de théâtre au début du XXe siècle.

Les Secrets est assez différent de ces trois livres. Plus court, plus léger en termes d’écriture, il apparaît plus enfantin. L’intrigue se passe en Estonie de nos jours (ou à peu près), dans une famille tout ce qu’il y a de plus ordinaire, un couple et deux enfants dans un immeuble, avec le concierge, le voisin désagréable, l’école. Mais point de réalisme ici : c’est au réalisme magique que Kivirähk s’essaie cette fois-ci. En effet, chacun des personnages dispose d’un secret, sous la forme d’un monde miniature auquel il peut rendre visite à son gré dans un endroit à l’écart : sous la table, dans un placard à balais, dans la voiture…

Ces mondes apportent aux personnages le réconfort dont ils ont besoin pour affronter les angoisses du quotidien. Mais ces rêves sont bien réels, et, qu’on tente de les délaisser ou au contraire qu’on s’y enferme trop au point d’oublier le reste du monde, les conséquences sur la réalité sont bien réelles, et parfois spectaculaires.

Le récit m’a paru mettre un peu de temps à se mettre en place, mais c’est sans doute parce que je suis un habitué des littératures de l’imaginaire et que j’attendais un univers complexe et fouillé. Or Les Secrets semble s’adresser à un public plus large, pas nécessairement accoutumé aux intrigues fantastiques ou merveilleuses. Il pourrait constituer une mignonne initiation au réalisme magique pour des gens qui n’en ont jamais lu. Dans l’esprit, on n’est pas très loin du film d’animation Mes Voisins les Yamada d’Isao Takahata avec une dose supplémentaire de magie.

Au vu du style très simple et des illustrations, je me suis demandé si ce n’était pas un roman pour la jeunesse. Il est en tout cas facile à comprendre et très vite lu. Il risque de laisser un peu sur leur faim les lecteurs et lectrices qui attendraient un autre L’Homme qui savait la langue des serpents, mais il a l’avantage de montrer une autre facette de l’oeuvre de Kivirähk, qui peut amener un public différent aux littératures de l’imaginaire.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 14 décembre 2020 avant de le republier ici.


[BD] « Le Baron », de Jean-Luc Masbou

21 décembre 2020

Référence : Jean-Luc Masbou (scénario et dessin), Le Baron, Delcourt, 2020.

Présentation de l’éditeur

« A l’automne de sa vie, le Baron de Münchhausen se retrouve confronté au livre fraîchement publié qui raconte ses aventures. Un livre qui, certes, lui amène une popularité et une certaine notoriété bien au-delà de la région où il réside mais qui le confronte à la mort en faisant de lui un héros de papier et non plus un conteur ! Notre baron se décide à rétablir la vérité, et quelle vérité ! »

Mon avis

Masbou s’est fait connaître à un large public en dessinant la virevoltante série De Cape et de crocs scénarisée par Ayroles. Le moins qu’on puisse dire est que, si vous avez apprécié son dessin, vous pouvez vous jeter sur cet album les yeux ouverts, parce qu’il est tout bonnement magnifique. Le format plus grand m’a d’abord fait pester (ça ne rentre jamais dans les bibliothèques, ces trucs-là), mais force m’a été de constater qu’il est bien commode pour apprécier les planches dans tous leurs détails. On y trouve des décors superbes peints à l’huile, comme dans De Cape et de crocs – j’ai un faible particulier pour les décors naturels, en particulier les forêts, qui sont un véritable éloge de la nature à elles seules.

Mais l’album va beaucoup plus loin : au fil des pages et des récits du Baron, Masbou s’en donne à coeur joie avec toute une série d’exercices de style, ou de pastiches graphiques, si l’on veut, qui aboutissent à une grande variété d’ambiances, presque plusieurs BD en une. Telle planche s’inspire de la toile de Jouy en rose et blanc avec ses détails dignes d’une miniature. Telle autre rend hommage à Bilibine, le maître des illustrations de contes russes. Tel autre, encore, nous plonge dans l’univers sous-marin ou improvise un spectacle de marionnettes…

Et le scénario, alors ? Il s’inspire des aventures du baron de Münchausen, célèbre roman d’aventures du XVIIIe siècle, très librement inspiré lui-même d’une personne réelle. Münchausen accumule les anecdotes improbables à la chasse, chevauche des boulets de canon, voyage jusque sur la Lune et au fond des mers… De nombreuses aventures sont illustrées ou résumées dans l’album. Mais si on les a déjà lues ? Même dans ce cas, la lecture garde un intérêt, car le scénario se concentre sur la personne du Baron réel, ce Baron qui, passé maître dans l’art de raconter les histoires et de captiver un public, découvre soudain qu’il existe un recueil écrit rassemblant ses histoires. Quel changement cela va-t-il provoquer ? Que va en penser son épouse, qui lui a interdit de retourner à la taverne après une soirée de trop à se vanter de ses exploits ?

Le Baron se révèle un personnage touchant, excentrique et vieillissant, qui nous donne beaucoup à réfléchir sur les liens entre vérité, mensonge et fiction, entre oral et écrit, entre littérature et bande dessinée. La comparaison avec Les Indes fourbes d’Ayroles et Guarnido est intéressante : dans les deux cas, il s’agit d’histoires de menteurs, mais le Baron de Masbou est tout différent de l’anti-héros des Indes fourbes : plus lumineux, plus léger, mais aussi plus porté à l’optimisme, ce qui ne fait pas de mal en ces temps troublés…

Bonus non négligeable, les dernières pages proposent de nombreux crayonnés et les versions préparatoires de la couverture.

Des regrets ? Oui : quelques planches pas très lisibles, celles du début de la partie en style de conte russe, où le texte en noir sur fond marron moyen est difficile à déchiffrer… d’autant que l’écriture joue à ressembler à de l’alphabet cyrillique, ce qui est amusant mais corse la lecture. Par chance, ça ne dure qu’une ou deux pages.

Bref, je recommande chaudement cet album et je suivrai avec impatience les futures publications de Masbou.

J’ai posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 7 décembre 2020 avant de le republier ici.


[BD] « Pline », de Mari Yamazaki et Miki Tori

7 décembre 2020

Référence : Mari Yamazaki (scénario et dessin) et Miki Tori (dessin), Pline, Bruxelles, Casterman, 9 tomes parus, 2014- en cours (publication originale : Tokyo, Shinchôsha).

Présentation sur le site de l’éditeur

« La grande fresque historique par l’auteure de Thermae Romae.

Pline était un naturaliste de la Rome antique dont la vie entière fut guidée par une imagination sans limite et un amour inconditionnel de la recherche. Son Histoire naturelle est une encyclopédie monumentale née d’une inextinguible soif de connaissance appliquée à l’ensemble des phénomènes se produisant sur notre planète. Aujourd’hui, nous ne disposons que de très peu de sources nous permettant de nous faire une idée de l’homme qu’était Pline, aussi devons-nous nous en remettre à notre imagination. Un exercice qui, personnellement, me donne la chair de poule ! Comme j’aimerais que nous puissions remonter dans le temps, mon complice de choc et moi-même, afin de vivre en immersion dans le monde de celui que je considère aujourd’hui comme un mentor !

Mari Yamazaki

Soyons francs : je m’en remets à Mari Yamazaki pour absolument tout. Si Pline est un navire que nous avons mis à flot, elle est le capitaine idéal pour ce voyage qui commence. Une aventure qui pourrait presque avoir des airs de croisière puisque, après tout, je n’ai que la moitié du travail à faire…

Tori Miki »

Mon avis

Sous nos latitudes, Mari Yamazaki s’est fait d’abord connaître dans le registre comique avec le drôlissime Thermae Romae qui relatait les bonds inattendus d’un architecte de thermes romains entre son époque d’origine et le Japon actuel (je lui avais consacré un billet). Ce premier manga trouvait à la fois son originalité et ses limites dans l’alliance inattendue entre une évocation très bien documentée de la culture des bains dans la Rome antique et les situations burlesques d’un voyage dans le temps façon Les Visiteurs (en plus subtil). Pline s’avère vite plus varié dans ses ambiances, et plus ambitieux dans son propos.

Pline l’Ancien n’est sans doute pas l’écrivain romain dont le grand public se souvienne le mieux. Son érudition et l’ampleur de son travail forcent pourtant l’admiration : son Histoire naturelle, achevée au Ier siècle, est une somme en plusieurs dizaines de tomes qui aborde toutes sortes de domaines du savoir, de la zoologie au forage de mines en passant par l’histoire, la morale et l’ethnographie, au point qu’on y a souvent vu une sorte d’Encyclopédie avant l’heure. De sa vie, en revanche, on ne sait rien, ou pas grand-chose, comme Mari Yamazaki l’indique d’emblée dans le premier tome de son manga. Pline tient donc de la fiction, au sens où il imagine la manière dont Pline a pu accumuler l’énorme documentation nécessaire à son Histoire naturelle. Mais c’est une fiction au moins aussi documentée que Thermae Romae et même bien davantage, qui reconstitue le monde antique avec une belle minutie dans son scénario et son dessin.

Un autre nom, associé à celui de Pline, parle à tout le monde : Néron, l’un de ces empereurs romains qui ont passé pour fous et qui ont alimenté depuis leur mort l’imaginaire collectif des figures de tyrans. Pline l’Ancien vivait à l’époque de Néron et, bien qu’on ignore s’ils se sont rencontrés, semblable rencontre reste dans le domaine du probable. Néron a fait l’objet de mille et une évocations dans la fiction depuis le temps. L’une des dernières en date, parmi les plus remarquées depuis son lancement en 1997, est la bande dessinée Murena scénarisée par Jean Dufaux et dessinée par le regretté Philippe Delaby avant d’être reprise par Theo au décès de Delaby en 2013.

Néron est l’un des personnages principaux de Pline, où il paraît avoir été choisi par Mari Yamazaki pour représenter l’antithèse exacte du savant romain. Néron est tout ce que Pline n’est pas : égoïste, cupide et assoiffé de pouvoir, livré à la démesure et tourmenté par ses pulsions. Mais Néron est empereur. Lui et les séides non moins dangereux qui gravitent autour de lui à Rome représentent une menace régulière pour le savant, qui, de son côté, s’efforce d’éviter d’être pris dans leurs jeux d’intrigue de palais. Difficile quand on est en train de devenir l’un des meilleurs savants de l’empire…

Pline entrelace donc la petite et la grande Histoire. Le manga fait également alterner des ambiances très diverses. Son ton est, dans l’ensemble, bien plus sérieux que celui de Thermae Romae. La politique romaine, les réalités parfois scabreuses des inégalités sociales à Rome et au sein de l’empire, les difficultés et les périls mortels de la vie dans l’Antiquité se présentent régulièrement aux yeux des personnages, quand ces derniers ne sont pas contraints de fuir ou de trouver moyen d’échapper à l’un de ces périls. L’humour ne disparaît pas, cependant : il se contente de trouver une place plus secondaire en s’incarnant dans des personnages de l’entourage de Pline, en particulier son serviteur Félix, ancien soldat à la force notable. Pline, quant à lui, se drape de la même dignitas que Modestus dans Thermae Romae, l’ambition en moins et l’érudition en plus.

La drôlerie, mais aussi à l’occasion de vrais morceaux de fantastique, naissent des hypothèses savantes de Pline et des autres érudits de son temps, que Yamazaki va puiser systématiquement dans l’Histoire naturelle, et qui sont éloignées de vingt bons siècles de l’état actuel de nos connaissances… de là des développements particulièrement improbables et croquignolets sur les entrechoquements de nuages, les propriétés des hippocampes séchés ou les monstres marins. Si vous avez trouvé amusantes les élucubrations de Bombastus von Ulm dans la grandiose BD De Cape et de crocs d’Ayroles et Masbou, c’est à peu près à ce genre de choses que vous aurez parfois affaire.

Un troisième thème gagne en importance par-delà l’Histoire et l’humour : celui du voyage et de l’exploration, qui offrent une concrétisation imaginaire aux méandres du parcours intellectuel de Pline, dans sa quête de savoir sans fin. Quittant Rome, Pline et ses compagnons voyagent en Italie dans les premiers tomes, en Libye (l’Afrique du Nord antique) au tome 5, à Carthage au tome 6, en Egypte au tome 7, en Crète au tome 8 et désormais en Grèce centrale au tome 9. Outre la documentation poussée que cela réclame en matière de scénario et de dessin, c’est une véritable invitation au voyage en imagination pour le public, un voyage dont l’ampleur, mine de rien, commence à lorgner doucement du côté des grandes sagas antiques en bande dessinée comme Alix de Jacques Martin en son temps.

C’est aussi un moyen pour Pline de desserrer l’étau de la grande Histoire, car après tout Néron, Messaline, Poppée, Tigelin et les autres membres de la cour impériale de l’époque ont déjà été vus et revus, que ce soit en romans, en films ou en BD, et on peut se demander ce qu’il y a à en dire. Certes, les excès des puissants sont un sujet inusable et d’une actualité brûlante de nos jours. Mais Pline trouve mieux ses aises dans son goût pour les détails. On croise ainsi de nombreuses autres figures qu’on attendait moins, et qui sont tout aussi réelles. Plusieurs futurs empereurs, comme Vespasien, des militaires comme Corbulon (Cnaeus Domitius Corbulo), et plusieurs autres « célébrités » antiques sont amenées sans lourdeur et donnent davantage de vie et de profondeur à cette Rome de papier.

La minutie et le goût du détail : ce sont également les maîtres mots du dessin, travaillé conjointement par Mari Yamazaki et par Tori Miki, ce dernier se chargeant principalement des décors tandis que Mari Yamazaki s’occupe des personnages – et du scénario. Dès le premier tome, les décors de Miki Tori en imposent par leur luxe de traits et de détails quasiment maniaques, qui évoqueraient presque les eaux-fortes ou les gravures des illustrations de romans du XIXe siècle. Ils justifient à eux seuls la lecture de Pline, tant ils alignent, page après page et tome après tome, des cases d’une richesse rare dans un manga à épisodes. Mari Yamazaki, quant à elle, peut se concentrer sur les poses, les visages, les gestes et les costumes, dans le prolongement de son dessin assez « occidental » de Thermae Romae. Cela donne lieu à des pages très animées et à des personnages plus expressifs que jamais sans tomber dans le cartoon ou au contraire dans le hiératisme qui menaçait parfois Lucius Modestus.

Qui appréciera Pline ? Tous les amoureux de l’Antiquité, sans aucun doute, tant les différents aspects de Rome et des autres cultures antiques y apparaissent bien reconstitués. Mais les amateurs d’intrigues variées, équilibrant les complots de palais avec le voyage, le fantastique avec l’humour et une touche d’amour avec une bonne dose d’idéal et de sagacité intellectuelle, seront les plus à la fête. Car c’est ce qu’il faut attendre de Pline : une sorte de macédoine de genres d’intrigues plutôt qu’un type d’intrigue constant. Dans le cas contraire, on risquerait d’être frustré par les allers et retours entre plusieurs sous-intrigues, les changements de ton réguliers et la variété des thèmes abordés. Pour ma part, cela ne m’a jamais posé problème et je redécouvre avec bonheur, à chaque nouveau tome, cette satura très romaine qui mêle intrigues, personnages, lieux et sujets avec une adresse peut-être pas sans faille, mais bien assez grande pour ménager un beau voyage. Et puis, ces dessins !