[BD] Mademoiselle Caroline (dessin) et Julie Dachez (scénario), « La Différence invisible »

11 octobre 2021

Référence : Mademoiselle Caroline (dessin), Julie Dachez (scénario), La Différence invisible, Paris, Delcourt, coll. « Mirages », 2016.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Marguerite se sent décalée et lutte chaque jour pour préserver les apparences. Ses gestes sont immuables, proches de la manie. Son environnement doit être un cocon. Elle se sent agressée par le bruit et les bavardages incessants de ses collègues. Lassée de cet état, elle va partir à la rencontre d’elle-même et découvrir qu’elle est autiste Asperger. Sa vie va s’en trouver profondément modifiée. »

Mon avis

Ayant été amené à m’intéresser aux troubles du spectre autistique l’an dernier, j’ai réalisé plusieurs lectures de livres et de bandes dessinées sur ce sujet. J’ai évoqué le témoignage de l’écrivaine Mélanie Fazi, L’Année suspendue, dans un billet à part entière où je mentionnais d’autres lectures. Je n’avais pas encore parlé La Différence invisible, une bande dessinée pourtant bien connue sur l’autisme, puisque très bien reçue par la critique et le public – et à bon droit, pour autant que j’aie pu en juger.

Comme Couleur d’asperge de Géry et Drakja (parue quelques années plus tard), La Différence invisible relève de la fiction, mais puise amplement dans l’expérience personnelle de sa scénariste, Julie Dachez, diagnostiquée du syndrome d’Asperger à 27 ans. Sans être ni un témoignage ni une autobiographie dessinée à proprement parler, c’est une fiction fortement ancrée dans le réel. Nous suivons son personnage principal, Marguerite, depuis un quotidien peu agréable jusqu’à un moment de sa vie où elle commence à s’épanouir grâce à son diagnostic en tant qu’autiste et aux outils qu’il lui fournit pour composer avec ses troubles.

Le dessin, sous les crayons de Mademoiselle Caroline, m’a rappelé le genre de dessin de presse qu’on trouve fréquemment dans la presse féminine : en ligne claire, il oscille entre le réalisme sociétal et un humour incisif qui ne bascule jamais pour autant dans la caricature franche. C’est un style très adapté au propos de l’album, qui constitue une « tranche de vie » où l’on suit une personne en apparence comme les autres dans son quotidien le plus banal. Les couleurs sont intelligemment mises à contribution pour évoquer les émotions et les réactions de Marguerite . Ainsi, les bulles de dialogue des premières pages font tout de suite comprendre la souffrance liée au bruit et au brouhaha constant de paroles que Marguerite doit endurer toute la journée, pendant toute sa semaine, un niveau sonore qui la gêne étrangement plus que tous ses collègues.

Le début de l’histoire enchaîne les scénettes qui devraient composer une journée de vie de bureau des plus ordinaires, à cela près que Marguerite semble désemparée par les situations les plus dénuées de conséquences et s’épuise à la vitesse grand V. Le jour suivant, voilà que Marguerite reprend non pas seulement les mêmes trajets et les mêmes activités, mais très exactement les mêmes, au geste près, au mot près. Et dès que quelque chose fait dérailler cette répétition scrupuleuse, c’est la panique. Pourquoi ? Dire que la réponse va « changer la vie » de Marguerite n’est pas qu’un artifice rhétorique sensationnaliste : le diagnostic, malgré son lot d’anxiétés liées tant au passage des tests qu’au regard des autres induit par le statut d’autiste (mot encore trop souvent employé comme une insulte), apporte bien souvent à moyen et long terme un soulagement réel aux personnes autistes, qui peuvent mettre en place des moyens très pratico-pratiques pour se faciliter la vie et mieux communiquer avec les autres.

L’histoire montre avec finesse la manière dont la normalité supposée des gens dissimule, dès qu’on gratte un peu la surface des contacts sociaux superficiels, une multitude d’individus singuliers, tous occupés à faire de leur mieux pour se hisser à la hauteur de la normalité qu’on attend d’eux. En témoignent, par exemple, les dialogues de Marguerite avec la boulangère du coin, laquelle s’avère elle-même atteinte d’une autre sorte de trouble. Ainsi chacune croyait l’autre « normale » et en nourrissait un complexe d’infériorité qui n’avait pas lieu d’être ; leur relation ne débouche ni sur une relation amoureuse, ni vraiment sur une amitié, mais simplement sur une compréhension mutuelle qui les aide à se sentir moins seules. L’épisode, quoique bref et d’une importance secondaire par rapport à l’ensemble, m’a frappé par sa justesse et son réalisme.

La Différence invisible est donc une BD très bien faite, qui fournit un moyen accessible et distrayant de s’informer sur l’autisme Asperger en se mettant dans la peau d’une femme qui en est atteinte. Afin de ne pas ramener le syndrome d’Asperger, qui peut prendre de multiples formes, aux seuls troubles dont souffre Marguerite dans l’histoire, la BD est complétée par un dossier et des explications complémentaires qui offrent le moyen d’approfondir un peu le sujet, tout en restant à la portée de tout le monde. Un « docu-fiction » n’aurait pas fait mieux.


Odile Weulersse, « Les Pilleurs de sarcophages »

27 septembre 2021

Référence : Odile Weulersse, Les Pilleurs de sarcophages, illustré par Paul et Gaëtan Brizzi, Paris, Librairie générale française (Livre de poche), 1984. Lu dans une réimpression d’avril 1995.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Quoi de plus fascinant que l’Égypte des pharaons, surtout quand un héros de quinze ans vous y entraîne en pleine aventure.

Tétiki ne doute de rien : pour sauver son pays occupé par les ennemis, il veut découvrir avant eux la sépulture secrète de Taa et mettre le trésor à l’abri.

Avec un nain danseur et un singe presque humain, il défie les espions, le désert, la mort. »

Mon avis

Une aventure prenante

Philosophe et chercheuse sur le cinéma par sa formation, Odile Weulersse a une désormais longue carrière d’écrivaine pour la jeunesse derrière elle, puisque Les Pilleurs de sarcophages, son premier roman, remonte à 1984 et que son dernier roman en date est à ma connaissance La poudre d’amour de Louis XIV, paru en 2013. Ses livres, considérés comme des classiques du genre, figurent souvent parmi les lectures obligatoires ou suggérées pour les collégiens en France. Celui-ci m’avait été donné à lire en 6e, ce qui ne rajeunira personne. Une éternité(et quelques autres lectures sur l’Égypte ancienne) après, j’ai eu envie de le relire pour voir comment je l’appréciais une fois adulte.

Il s’avère que Les Pilleurs de sarcophages reste tout aussi bien écrit et captivant après toutes ces années. Il présente l’avantage de combiner un rythme bien maîtrisé, soutenu mais pas frénétique, avec une intrigue redoutablement bien ficelée et riche en suspense, qui réserve de rudes épreuves aux deux héros, Tétiki le jeune premier courageux et Penou le nain danseur. Bien que le livre suive généralement ces deux personnages, il s’autorise parfois quelques écarts du côté de leurs adversaires, ce qui est l’occasion de montrer les machinations retorses à l’œuvre et renforce notre inquiétude sur le sort des deux héros. D’autant plus que ces derniers sont tous les deux adolescents (avec l’énergie mais aussi l’impulsivité et l’imprudence que cela implique) et ont affaire à des adultes expérimentés. Certaines scènes de la fin ont quelque chose de très cinématographique et ne dépareraient pas dans un film à frissons. Décrits différemment, certains passages pourraient être terrifiants, mais Weulersse ne s’y complaît pas outre mesure et parvient ainsi à doser l’émotion de manière appropriée pour que le résultat reste accessible à un jeune lectorat.

L’humour garde une place limitée, mais n’est pas absent. Il est souvent introduit par le biais du personnage de Penou (qui emploie régulièrement des comparaisons très pittoresques, telle « tu me fais griller comme un pigeon », quand il est impatient) ou du singe Didiphor, qui accompagne le duo. En entamant ma lecture, je craignis que Penou ne soit enfermé dans ce rôle de personnage secondaire comique. J’ai découvert avec plaisir que, tout comme Tétiki, Penou change au fil de l’intrigue, affronte ses peurs et joue un rôle décisif dans l’intrigue.

Une documentation fouillée mais qui a logiquement vieilli

La part de vulgarisation historique est bien amenée, tantôt par l’intermédiaire de descriptions prises en charge par la narratrice, tantôt via des dialogues entre les personnages qui se questionnent et s’informent mutuellement. Au fil des chapitres, on comprend nombre de détails sur la vie quotidienne (la chasse et la pêche, les repas, les voyages), mais aussi sur la politique (le pharaon et ses serviteurs) et la religion, sans oublier, bien sûr, les momies et les tombeaux qui sont au cœur de l’histoire. Ces explications m’ont paru bien insérées dans le fil du récit et bien exploitées pour servir l’intrigue. Par exemple, Tétiki interroge régulièrement son ka (sa part spirituelle, grosso modo) quand il a besoin de méditer ou de prendre une décision importante. Il reçoit toujours un signe qui l’aide à aller de l’avant, mais ni les dieux ni rien de surnaturel n’est montré de manière explicite : tout reste cantonné dans le domaine du fantastique discret, et l’on peut tout à fait comprendre que c’est Tétiki qui interprète les événements en fonction de ses croyances préalables. Cela me semble un portrait fin et nuancé de la religion égyptienne antique.

Depuis la parution du roman en 1984, l’égyptologie a avancé et la manière dont Weulersse conçoit la période à laquelle elle situe son intrigue a un peu vieilli. L’histoire se déroule au XVIe siècle avant J.-C., vers la fin de la Deuxième Période Intermédiaire, sous le règne des rois dits hyksôs. Les sources égyptiennes du début du Nouvel Empire, à peine postérieures à cette période, décrivent le règne des Hyksôs comme une occupation militaire contrainte et la guerre qui aboutit à leur départ comme une libération accomplie par les princes de Thèbes (Ouaset de son nom égyptien) dans le but de chasser l’oppresseur et de réunifier l’Égypte. L’écrivain grec Manéthon, qui écrit treize siècles après les événements (et ne dispose pas des moyens actuels de la science historique, archéologie etc.), présente l’arrivée des Hyksôs comme une conquête militaire brutale, menée à bien par de parfaits étrangers. Les Pilleurs de sarcophages s’appuie de toute évidence sur cette vision des choses : les Hyksôs sont des oppresseurs et, pour un lecteur français, cette période d’occupation militaire et de résistance secrète peut difficilement ne pas évoquer la résistance pendant l’Occupation, durant la Seconde guerre mondiale.

Or, en quarante ans, les égyptologues ont découvert des raisons de nuancer fortement cette historiographie officielle écrite après coup par les princes de Thèbes vainqueurs, ainsi que les dires de Manéthon. J’ai pu consulter à ce sujet le manuel L’Égypte ancienne de Jean-Louis Podvin (Ellipses, 2009) et le Dictionnaire de l’Antiquité dirigé par Jean Leclant aux Presses universitaires de France en 2005. La période reste mal connue, mais plusieurs éléments contredisent la version présentée par les sources égyptiennes et l’écrivain grec. Les fouilles archéologiques concernant la période hyksôs montrent ainsi que ces derniers ne disposaient probablement pas de troupes assez nombreuses et assez bien organisées pour vaincre l’armée égyptienne de l’époque dans une guerre ouverte, quand bien même ils disposaient d’innovations précieuses, nouvelles pour les Égyptiens de l’époque, comme le cheval, le char de guerre ou l’arc composite. Deuxième élément : il n’y a que peu de traces d’une conquête brutale et destructrice, pas plus que d’une oppression qui aurait visé à imposer une culture étrangère en Égypte. Tout au contraire, les Hyksôs semblent s’être en partie assimilés en Égypte, puisqu’ils ont adopté plusieurs aspects de la culture égyptienne, dont l’écriture, les codes artistiques et même les règles de titulature des pharaons qu’ils ont utilisées pour nommer leurs propres rois. Enfin, les pharaons de Thèbes à l’origine de la guerre contre les Hyksôs ne sont pas que de bienveillants libérateurs : ils ont beau jeu d’accuser les Hyksôs d’avoir voulu imposer une culture étrangère en Égypte, mais eux-mêmes semblent avoir été beaucoup plus loin dans la volonté d’effacer toute trace des Hyksôs, avec une mutilation systématique des statues et la destruction d’Avaris, la capitale fondée par les rois hyksôs. La notion même d’Hyksôs semble en partie le résultat d’une vision belliqueuse de la situation, ces « rois des pays étrangers » (c’est ce que signifie l’expression héqa khasout, devenue « Hyksôs » dans le texte grec de Manéthon) n’ayant pas été si étrangers que cela, puisque arrivés progressivement dans le pays et largement assimilés à la culture égyptienne.

Tout cela n’empêche pas de profiter d’un roman d’aventure palpitant, du moment qu’on prend le temps de le replacer dans son contexte, c’est-à-dire un roman documenté dans les années 1980, il y a quarante ans. N’ayant pas encore lu les suites, j’ignore si elles bénéficient d’une documentation plus à jour, puisqu’elles sont nettement plus récentes.

Je regrette en outre que le roman ne semble jamais avoir bénéficié d’une édition incluant un dossier pédagogique, alors qu’il était évident que cela présentait un intérêt. Peut-être l’éditeur souhaitait-il orienter les livres vers l’usage d’une lecture pour le plaisir, plutôt que d’en faire un outil trop scolaire ? Dommage, cependant, car le jeune lectorat serait resté libre de lire ou non le dossier selon sa motivation.

Dans le même genre

Le roman a connu deux suites : Le Secret du papyrus en 1998, puis Disparition sur le Nil en 2006. Je ne les ai pas encore lues, mais ce n’est pas à exclure au vu de l’habileté du premier opus. Les trois romans ont fait l’objet d’une intégrale, L’Espion du pharaon. La trilogie égyptienne, en 2006. Parmi les romans de Weulersse que j’ai lus, je peux également recommander Le Messager d’Athènes (paru en 1985), lui aussi très documenté et bien tourné dans son intrigue, située en Grèce antique au Ve siècle avant J.-C. Notez qu’Odile Weulersse est plusieurs fois revenue en Égypte sans Tétiki ni Penou, pour des romans comme La Momie bavarde en 1999 (qui se déroule en Égypte actuelle, mais met en scène une momie antique) et Les Enfants du dieu soleil en 2009 (qui relate un épisode de la mythologie égyptienne).

La bande dessinée a produit plusieurs séries ou albums autonomes consacrés à l’Égypte ancienne. L’une des plus connues est Papyrus, créée en 1974 par Lucien De Gieter, et dont j’ai lu deux ou trois tomes. Par rapport aux romans de Weulersse, Papyrus intègre une part de merveilleux et se situe plus franchement du côté de la fantasy historique (ou de la fantasy mythologique, au vu des nombreuses interventions de divinités et de créatures issues des mythes égyptiens).

Du côté des jeux de société, signalons un jeu de rôle sur table historique assez bien fait : Kémi, aventures en Égypte ancienne, de Cédric Chaillol. Publié par l’éditeur Sethmes en 2019, il est gratuit dans sa version numérique et payant pour sa version papier (commercialisée sur Lulu, un site d’impression à la demande). Le jeu propose de jouer au Nouvel Empire, sous le règne du pharaon Touthmès III, à peu près un siècle après la période choisie par Weulersse pour Les Pilleurs de sarcophages. Le jeu se compose de deux parties : une encyclopédie présentant l’Égypte ancienne de manière dense mais claire (histoire, géographie, société, religion, vie quotidienne…) et des règles de jeu très simples et très clairement présentées, suivies d’un scénario et de personnages prêts à jouer. La démarche est à saluer pour son didactisme, sa réalisation plus que correcte (le manuel, au format A5, n’est pas intimidant, facile à transporter et agréable à lire en dépit de son intérieur en noir et blanc, qui a l’avantage de le rendre bon marché) et la passion qui a visiblement animé l’ensemble. Curieusement, il existe très peu de jeux de rôle sur table français inspirés de l’Égypte ancienne alors que la France est le pays de l’expédition d’Égypte et de Champollion. Le précédent jeu sorti sur ce thème sous nos latitudes était Légendes de la vallée des rois publié par Jeux Descartes en 1988… Il était temps d’en proposer un autre ! Notons que, dans la collection où il devait paraître au départ, Kémi, aventures en Égypte ancienne allait de pair avec un roman historique du même auteur, Sennefer, les larmes de Kémi, disponible via le site de l’éditeur ; j’ignore ce qu’il vaut, ne l’ayant pas encore lu.


[Film] Retour sur… « Centurion », de Neil Marshall

13 septembre 2021

Référence : Centurion, réalisé par Neil Marshall, produit par Celador Productions, Royaume-Uni, 97 minutes, 2010.

Je poursuis ma série d’été sur les péplums des années 2000-2010. Après Alexandre et Agora, voici de nouveau un film à base historique, et de nouveau une approche légèrement différente de ce qui s’était fait jusque là. J’avais consacré un premier billet « à chaud » à Centurion en 2012 ; j’y reviens à l’occasion de cette série de billets, pour une analyse avec plus de recul. Ici, ce n’est pas la reconstitution qui prime, pour la bonne raison que le scénario du film se fonde sur une légende de l’Histoire elle-même née d’une énigme (résolue depuis) : l’absence de toute trace de la neuvième légion romaine, la Legio IX Hispana, après l’année 117 apr. J.-C. En réalité l’existence de cette légion est encore attestée au cours des années suivantes, mais à une époque les historiens se demandaient ce qu’elle avait bien pu devenir, et l’imagination des artistes s’est à raison emparée de cet excellent sujet de fiction.

Aussi bien le réalisateur, Neil Marshall, ne prétend-il nullement avoir tourné un film historique, mais simplement un film d’action et d’aventure librement inspiré de ce sujet. Dans le film, la neuvième légion romaine est en réalité vite expédiée : elle est massacrée au cours d’un guet-apens (à coups de boules enflammées, comme dans Troie : copie ou source commune ?) par des Pictes, un peuple écossais vivant au delà du mur d’Hadrien alors en cours de construction (du moins dans le film, car en réalité son édification ne commence que quelques années après, en 122). Plutôt que le destin d’une légion entière, c’est celle d’une poignée de survivants romains, dont le centurion du titre, qui intéresse Marshall : le film relate leur périlleux retour vers la frontière de l’empire, dans un pays de nature sauvage, et la chasse à l’homme que mène contre eux une troupe de Pictes implacables menés par une cheftaine assoiffée de vengeance.

Neil Marshall s’est fait connaître par ses films d’horreur, plus précisément de survival horror (un groupe d’humains paniqués doit rester en vie malgré la menace de [insérez ici quelque chose d’horrible]). On pouvait donc craindre un film dans la lignée de 300 de Zack Snyder (dont je parlais dans un précédent billet), avec une Antiquité fantasmée et une complaisante dans la violence… mais ce n’est nullement le cas. De la violence, certes, il y en a, mais elle n’est pas du tout filmée de la même façon, ni présentée de la même façon. Nul paysage lourdement retouché, nul ralenti sur les gerbes de sang, nulle musique de heavy metal : seulement des combats réalistes, dont la brutalité est montrée crûment mais n’est en rien exaltée. Si les Spartiates de 300 sont nés pour la guerre et semblent prendre leur pied dans la mêlée, tel n’est pas le cas des légionnaires romains de Centurion. Ils ont faim, froid, sommeil, ils veulent rentrer chez eux et sont terrifiés par la menace omniprésente des Pictes qui connaissent parfaitement ce pays inconnu d’eux, où ils vont mourir les uns après les autres. Bien sûr, il n’y a pas plus de façon de filmer neutre que de style neutre en écriture, mais la réalisation s’en tient, il me semble, aux conventions du film d’aventure, en s’autorisant seulement quelques moments épiques, notamment dans la virtuosité du combat final.

L’essentiel du film tient dans cette chasse à l’homme où les Romains, pour une fois, sont les victimes traquées. Les quelques personnages principaux sont campés clairement, mais sans atteindre des profondeurs psychologiques faramineuses. C’est davantage la cohérence du scénario, ainsi que son dénouement bien trouvé, qui font la qualité du film malgré ses ficelles classiques. Le contexte historique n’est jamais détaillé ni rappelé avec assez d’insistance pour ancrer vraiment l’intrigue dans son époque précise : l’histoire aurait facilement pu prendre place ailleurs, à une autre époque, ou même dans un univers de fantasy. C’est une aventure bien menée, qu’on regarde comme on lirait un (bon) album de Thorgal. Enfin, sans être atteindre la complexité d’Agora (dont je parlais ici il y a quelques semaines), le film contient des éléments de réflexion politique : les vicissitudes d’une puissance impérialiste aux prises avec un peuple recourant à la guérilla peuvent faire penser aux problèmes de la guerre américaine en Irak au moment de la sortie du film ; et, plus généralement, le dénouement amer de l’intrigue montre les valeurs du centurion se heurtant au cynisme du pouvoir qu’il a si âprement défendu.

Si la distribution du film est inégale (Olga Kurylenko en chasseuse picte ne se distingue pas exactement par ses qualités d’actrice), il est porté par son excellent acteur principal, Michael Fassbender, qui confère tout du long une crédibilité parfaite au centurion Quintus Dias. La musique, enfin, est très honorable.

Lors de sa sortie en salles, le film a été méprisé par la critique britannique et à peu près ignoré par la critique française : à tort, car il offre une aventure honnêtement menée et nettement moins prétentieuse que beaucoup de grosses productions aux scénarios autrement plus inanes.

Dans le même genre…

Sur le même sujet, vous lirez avec intérêt le roman pour la jeunesse britannique L’Aigle de la neuvième légion (The Eagle of the Ninth) de Rosemary Sutcliff, paru en 1954. Ce roman a d’ailleurs été adapté au cinéma par Kevin Macdonald en 2011, un an après Centurion. Bien que traitant de sujets proches, les deux films développent des intrigues et des ambiances bien distinctes : L’Aigle de la neuvième légion fait davantage alterner l’action avec l’exploration et montre plus en détail la société romaine, du moins dans sa première moitié, tandis que la seconde s’oriente plus franchement vers le film de vétérans et le thème de la survie, ce qui le rapproche de Centurion sans pour autant atteindre une atmosphère aussi sombre. Les deux films présentent un intérêt à mes yeux, L’Aigle possédant les avantages d’être visionnable par un public plus large (de jeunes adolescents, par exemple) et de tordre davantage le coup aux archétypes du militaire romain de péplum.

Si vous cherchez un roman mettant en scène l’armée romaine et qui se rapproche de l’ambiance angoissante de Centurion, je vous conseille Furor de Fabien Clavel, où une armée romaine explore une contrée apparemment maudite jusqu’à découvrir un étrange bâtiment dont vous comprendrez la nature bien avant les personnages… ce qui vous surprendra mais ne sera pas pour vous rassurer.

Enfin, si vous êtes rôliste, plusieurs jeux de rôle sur table proposent d’incarner des légionnaires (ou plus généralement des militaires) romains. Du côté des créations françaises, citons Praetoria Prima de Sébastien Abellan, paru aux éditions Icare en 2008 et où l’on incarne des membres d’une section secrète de la garde prétorienne chargés de remplir des missions de confiance pour l’intérêt de l’empire. Du côté des Etats-Unis, citons le supplément Weird Wars Rome , motorisé par le système Savage Worlds, où l’on joue de gentils militaires romains confrontés à toutes sortes de méchants étrangers sorciers et de créatures maléfiques aux frontières de l’empire (ce n’est pas moi qui force le trait, c’est le jeu qui recherche une ambiance pulp). Le premier m’a mieux convaincu que le second, mais présente le défaut de n’être trouvable que d’occasion à l’heure où j’écris ces lignes ; je lui souhaite de bénéficier d’une réédition un jour, car il présentait un beau potentiel.

J’ai d’abord publié ce billet sur le blog « Dans l’univers universitaire » le 24 décembre 2011 avant de le remanier pour le republier ici.


[Film] Retour sur… « Le Choc des titans », version de Louis Leterrier

31 août 2021

Référence : Le Choc des titans (Clash of the Titans), réalisé par Louis Leterrier, produit par la Warner Bros. et Legendary Pictures, Etats-Unis et Royaume-Uni, 2010, 106 minutes.

Histoire de prolonger un peu l’été, je poursuis ma petite rétrospective, entamée en juillet, sur quelques péplums de ces vingt dernières années. En 2010, même si le genre du film à l’antique avait ressuscité depuis dix ans (avec Gladiator de Ridley Scott, puis l’ambitieux Alexandre d’Oliver Stone et l’innovant Agora d’Alejandro Amenabar), les amateurs de mythologie n’avaient pas encore eu grand-chose à se mettre sous la dent : Troie, on l’a vu, s’obstinait à un historicisme fade, tandis que 300 donnait plus dans l’action et le gore que dans le merveilleux. Ce n’est donc qu’en 2010, avec Le Choc des titans, que votre serviteur mythophile eut le plaisir de voir enfin réapparaître dieux et monstres sur le grand écran. Ce n’était pas trop tôt ! En 2010, j’avais consacré au film un premier billet réunissant mes premières impressions. Onze ans après, voici une critique plus étoffée.

Le film fut raillé par la critique mais s’avéra un succès commercial. Il faut en convenir : ce premier retour au vrai péplum mythologique n’a rien de très mémorable. Encore faut-il, là aussi, prendre le temps de bien comprendre la nature du projet, afin de ne pas donner dans le faux procès et de faire au film les bons reproches.

L’aspect remake

L’affiche du premier Choc des titans réalisé par Desmond Davis en 1981.

Le Choc des titans est à l’origine un péplum réalisé par Desmond Davis et sorti en 1981, l’une des dernières grosses productions américaines du genre avant l’éclipse des années 1980-1990. L’histoire s’inspire librement du mythe de Persée, dont elle reprend les grandes étapes (l’enfance, la capture de Pégase, les Grées, l’affrontement contre Méduse, puis la victoire contre le monstre marin auquel devait être livrée Andromède) qu’elle réagence pour donner plus de cohérence à l’intrigue, non sans ajouter au passage quelques éléments spectaculaires (Méduse est un être mi-femme, mi-serpent ; le monstre marin est un Kraken mi-humanoïde, mi-poisson ; Persée affronte à un moment donné deux scorpions géants qui ne figurent pas dans le mythe antique ; les principaux monstres du film sont qualifiés de « Titans » malgré leur absence complète de lien avec les Titans mythologiques) et quelques personnages entièrement originaux (principalement Calibos, un homme difforme qui doit plus au Caliban de La Tempête de Shakespeare qu’aux écrivains grecs, et Bubo, une chouette-robot fabriquée par Héphaïstos à l’image de la chouette d’Athéna – la question de savoir si le R2-D2 de Star Wars a copié Bubo ou bien a été copié par elle est probablement l’une des controverses les plus passionnées de l’histoire du cinéma). Les effets spéciaux du film ont été réalisés par le fameux Ray Harryhausen, spécialisé dans l’animation de statuettes de monstres en image par image. L’ensemble, tant les acteurs que les effets spéciaux, a inégalement vieilli, mais conserve un charme certain.

Le Choc des titans sorti en 2010 est un remake de celui de 1981, du moins en principe. Garder cela en tête permet de moins s’exaspérer de certains des écarts par rapport au mythe antique : la présence de Calibos et des scorpions géants sont inexplicables autrement, de même que l’apparence de Méduse ou encore le caméo de Bubo dans une scène du film.

Cependant, le remake de Leterrier est tout sauf servile envers sa source : il apporte à son tour beaucoup de modifications à sa matière, la principale étant l’ajout d’un adversaire principal de Persée en la personne du dieu Hadès. Ce n’est plus Zeus (comme dans le film de 1981) mais Hadès qui lâche les Titans, c’est-à-dire surtout le Kraken, contre l’humanité en général et Persée en particulier ; et sa principale motivation est le désir de supplanter Zeus. Hadès cherchant à libérer des Titans monstrueux pour supplanter Zeus : cela ne peut que faire penser à l’Hercule de Disney, même si l’idée reste relativement générique. Autre élément nouveau : Persée se voit remettre une épée qui se change en simple bâton lorsque tout autre que lui s’en empare. Autre péripétie nouvelle : la place accordée aux scorpions géants, qui naissent ici de la main coupée de Calibos, est plus développée, et il faut une alliance originale entre les guerriers de Persée et des djinns du désert pour vaincre puis apprivoiser les monstres, qui deviennent les montures temporaires d’une caravane merveilleuse. Les modifications apportées au mythe sont donc beaucoup plus importantes que dans le film original : si Le Choc des titans de 1981 pouvait encore être qualifié d’adaptation à l’écran d’un mythe antique, celui de 2010 s’en écarte franchement pour basculer dans la fantasy mythologique.

On voit que, dans ce projet hybride, la réappropriation des inventions du film de 1981 n’est pas inintéressante, en particulier la transformation du rôle accordé aux scorpions. On observe aussi la résonance politique de l’apparition des djinns du désert, qui ont l’allure d’êtres ligneux aux yeux brillants, enveloppés dans des voiles bleus comme des touaregs, et dont on ne comprend pas la langue ; la séquence insiste sur la méfiance des Grecs envers ces démons orientaux, mais débouche sur une alliance, au terme de laquelle l’un des djinns ira jusqu’à se sacrifier pour aider Persée dans sa lutte contre Méduse, en se faisant exploser en une gerbe d’énergie bleutée (!). Difficile de ne pas y voir une allusion, consensuelle sur le fond mais résolument ludique dans la forme, à la peur américaine du terrorisme proche-oriental. Regardé au premier degré, c’est aussi une joyeuse rencontre entre mythologies comme on aimerait en voir plus souvent…

Le reste

Voilà pour l’aspect remake. Mais tout cela ne suffit pas à faire un bon film. Qu’en est-il du reste ? Sur le plan visuel, nous assistons enfin au grand retour des dieux de l’Olympe et des créatures mythologiques à l’écran. Si l’Olympe est un peu fade, l’aspect des dieux adopte un parti pris assez convaincant bien qu’éloigné de ses sources : celui de représenter les dieux dans des armures scintillantes tout droit héritées de la série d’animation japonaise Saint-Seiya (Les Chevaliers du Zodiaque). L’aspect des monstres est quant à lui réussi dans l’ensemble, et très conforme à la mode actuelle du réalisme sombre. Pégase lui-même a abandonné son habituelle couleur blanche pour une robe d’étalon noir. Charon, lui, a fusionné avec son navire pour former une entité de bois hautement antipathique. Si Méduse conserve l’apparence qu’on lui connaissait dans le film de 1981, le Kraken, de son côté, se rapproche de la représentation habituelle des krakens comme des calmars géants en se dotant de tentacules dont ne disposait pas son modèle harryhausenien (c’est probablement un effet du succès du mythe de Cthulhu, création de l’auteur américain H. P. Lovecraft remontant aux années 1930, dont le dieu monstrueux a mis à la mode les humanoïdes à tentacules).

Le seul grand reproche qui a été fait au film sur le plan visuel ne réside pas dans sa réalisation proprement dite mais dans sa conversion à la 3D relief, faite à la va-vite et qui semble avoir rendu certaines scènes pratiquement illisibles (le film est même devenu un exemple-type des ratages que peut entraîner une mauvaise conversion 3D). Mais pour qui regarde le film en 2D, le problème ne se pose pas, sauf dans les effets clinquants du générique, kitschissime.

Là où le bât blesse, c’est dans le détail du scénario et dans les dialogues. Un parti pris dans la lignée de Troie montre (il y en aura d’autres exemples) le consensus qui paraît régner à Hollywood dans la représentation du paganisme : le héros n’aime pas les dieux, dont le pouvoir lui paraît tyrannique et l’implication dans la justice sur Terre très insuffisante, et la question de savoir s’il va faire ou non quelque chose pour eux constitue donc le grand dilemme qui l’occupe pendant une bonne partie du film. Nous sommes bien entendu à des années-lumière de la mythologie antique, où la question ne se poserait même pas. Mais cela pourrait donner quelque chose d’intéressant si le personnage de Persée et sa relation avec Zeus étaient bien développés. Malheureusement, tout cela reste très schématique. Tout aussi schématique est le personnage d’Io (qui n’a rien à voir avec la vierge puis génisse du même nom) qui finit évidemment avec Persée. Les dialogues sont d’une platitude consternante, frappés eux aussi par la brevitas pontifiante hollywoodienne.

Le jeu des acteurs est probablement ce qui achève de plomber le film. Sam Worthington, en particulier, qui incarne Persée, est d’une inexpressivité qui tient de la prouesse. Quant à la musique, elle fait vaguement son travail d’accompagnement et d’entretien du suspense, mais son écoute à part du film m’a hélas confirmé qu’elle ne valait pas grand-chose en elle-même.

Conclusion

Que retenir de ce remake ? Pour ma part : quelques beaux paysages (la ville de Joffa, le désert), quelques beaux plans (la chevauchée sur les scorpions géants), un bon acteur (Ralph Fiennes en Hadès) et quelques idées récupérables pour une partie de jeu de rôle sur table, par exemple l’ébauche de cross-over trop brève entre la mythologie grecque et les djinns des croyances pré-islamiques qui viennent en aide à Persée contre les scorpions géants. On pourrait citer la scène avec Méduse, mais je continue à lui préférer celle de l’original de 1981, dont le rythme est plus lent, mais contribue mieux à poser une ambiance angoissante. Tout cela fait bien peu, et je dois dire que c’est un film que je n’ai même pas spécialement eu envie de revoir depuis le premier visionnage en DVD, c’est dire. Il faut lui reconnaître le mérite d’avoir fait redécouvrir le synopsis du premier Choc des titans à une nouvelle génération… mais avec un scénario bien plus simpliste que celui de l’original. Faut-il donc plutôt revoir le film de 1981 ? Pour son scénario, sans doute, qui était plus fouillé et plus intelligent (notamment le personnage de Calibos, l’une des multiples inventions du film). Mais ses effets visuels ont inégalement supporté le passage du temps (si la scène avec Méduse reste très regardable, les apparitions de Pégase font sourire) et il faut reconnaître que les acteurs et actrices de l’époque n’avaient rien de mémorable non plus : Harry Hamlin n’était guère plus expressif que Sam Worthington.

Alors ? Disons que les deux films sont à réserver aux cinéphiles soit très indulgents, soit prêts à supporter du cinéma plan-plan pour compléter leur culture sur le genre du péplum. Pour les autres, vous pouvez retourner lire un bon livre ou une bonne BD sur la mythologie grecque… ou carrément un roman de fantasy mythologisant comme ceux de l’Espagnol Javier Negrete (Le Regard des Furies, Alexandre le Grand et les aigles de Rome, Le Mythe d’Er…).

J’ai d’abord publié ce billet sur le blog « Dans l’univers universitaire » le 24 décembre 2011 avant de le remanier pour le republier ici.


[Film] « Agora », d’Alejandro Amenábar

16 août 2021

Référence : Agora, réalisé par Alejandro Amenábar, Espagne, 2009, 126 minutes.

L’histoire en deux mots

L’histoire se déroule à Alexandrie, en Egypte, au IVe siècle après J.-C. Fille du directeur de la bibliothèque d’Alexandrie, Hypatie bénéficie d’une éducation poussée. Elle se passionne pour les mathématiques et l’astronomie, et elle reprend bientôt la charge d’enseignement dispensée par son père aux élèves qui s’instruisent à la bibliothèque. Mais tandis qu’Hypatie part en quête des secrets du mouvement des astres, les tensions s’accumulent à Alexandrie. La population, comme dans tout l’empire romain, est divisée entre les tenants du polythéisme traditionnel d’une part et les chrétiens d’autre part. Le christianisme, autrefois confidentiel, s’affirme peu à peu au grand jour, défiant la religion officielle. Il tente beaucoup les plus pauvres, notamment les esclaves d’Hypatie à la bibliothèque. Si beaucoup de chrétiens sont pacifiques, des fanatiques prêchent une vision radicale et violente du christianisme, ce qui n’arrange pas la défiance qu’éveille cette religion vis-à-vis de la population. Les troubles se multiplient et gagnent en violence, menaçant l’existence même de la bibliothèque.

Mon avis

Agora est le deuxième réel péplum historique des années 2000 après Alexandre. Le film, une réalisation espagnole co-produite avec un studio maltais, évoque en effet la vie d’une astronome du IVe siècle, Hypatie d’Alexandrie, dans le contexte des conflits entre le paganisme et le christianisme qui tend à s’imposer à l’époque. L’intrigue suit parallèlement la vie d’Hypatie, la progression de ses recherches en astronomie, et le destin de plusieurs de ses élèves, divisés par leurs fois religieuses divergentes.

Entre reconstitution historique et réflexion politique

Par le choix de son sujet (une époque assez peu représentée au cinéma, un personnage inconnu du grand public) le film surpasse aisément en originalité tous les autres dont je parle ici, et c’est là sa première qualité. La deuxième réside dans le traitement de ce sujet, qui accorde une large part aux scènes de vie quotidienne, à l’enseignement d’Hypatie et aux discussions, en limitant la place dévolue aux scènes d’action. Évaluer la fidélité de la reconstitution historique réclamerait une analyse de détail et une connaissance de cette époque bien plus approfondie que ce à quoi je peux prétendre maintenant, mais l’ensemble (vêtements, mobilier, représentation de la bibliothèque d’Alexandrie et des papyri, relations entre maîtres et esclaves, etc.) paraît soigné.

Le respect du détail des événements, en revanche, a suscité davantage de critiques. Cela tient à la nature double du projet d’Amenábar. En effet, le réalisateur n’a pas seulement, voire pas principalement en tête de réaliser une simple biographie d’une astronome antique ; il prend son sujet avant tout comme un prétexte à une réflexion sur le fanatisme religieux, la façon dont il se développe, ses conséquences sur la vie politique et sur l’histoire des idées. Une fois encore, ce péplum se réfère autant aux réalités contemporaines qu’à l’époque dont il traite : Amenábar dénonce vigoureusement le fanatisme religieux, ce qui ne peut que faire penser le spectateur à l’islamisme, mais avec cette torsion intéressante qu’à l’époque dont parle le film, les fanatiques sont chrétiens (plus précisément la confrérie des parabolani qui à l’origine accomplissaient volontairement des tâches ingrates et dangereuses comme les soins aux malades contagieux), ce qui permet d’étendre cette dénonciation aux mécanismes généraux du fanatisme, quelle que soit la religion concernée.

…le film choisit de ne pas choisir

Sur le plan précis de cette réflexion politique, le film est une grande réussite, et contient en particulier des scènes de discussion qui mettent en évidence la rhétorique du fanatisme à l’œuvre, ses sophismes, ses amalgames, ses procédés faciles pour impressionner, emporter l’adhésion et galvaniser les foules contre les ennemis qu’il désigne. Mais cette réussite va de pair avec une faiblesse, dans la mesure où la représentation des parabolani et de leurs affrontements avec les païens et les juifs finit par risquer un certain manichéisme : la part de pamphlet politique finit par nuire à la fidélité de la reconstitution historique, ce qui est dommage dans le cas d’une époque très peu connue du grand public, et pour laquelle les sources et ouvrages permettant de connaître le déroulement réel des faits ne sont pas toujours très accessibles pour le premier venu. De même, quelques libertés ont été prises avec ce que l’on sait des travaux réels d’Hypatie : il semble probable qu’elle ne fit jamais la découverte majeure que le film lui attribue dans le dénouement. C’est dommage de forcer la note là encore, car l’absence de grande découverte marquante n’ôtait rien au caractère pionnier de ses recherches. Cependant, une fiction, même historique, reste une fiction, et le film garde ce gros avantage d’attirer pour la première fois l’attention générale sur une époque et un personnage jamais représentés auparavant au cinéma. C’est même une invitation idéale à la découverte d’Hypatie et de l’Égypte du IVe siècle.

En termes de spectacle, le film a su présenter un univers visuel qui n’a rien à envier, en termes de décors et de costumes, à celui des grosses productions. La reconstitution d’Alexandrie et de sa légendaire bibliothèque est superbe. Le jeu des acteurs est satisfaisant, et même solide dans le cas de plusieurs rôles principaux (Hypatie est jouée par Rachel Weisz et son père Théon par Michael Lonsdale). La réalisation s’autorise quelques audaces, en particulier les travellings avant et arrière qui, depuis l’espace, plongent vers la Terre jusqu’à la bibliothèque d’Alexandrie. La musique ne m’a pas spécialement marqué pendant la projection, ni en bien ni en mal ; à la réécoute, elle s’avère réussie et plus subtile que bien des bandes originales de péplums.

Conclusion : un renouvellement bienvenu

Rétrospectivement, Agora s’avère de très loin le péplum le plus original et le plus audacieux de ces vingt dernières années. C’est le seul film que je connaisse à accorder le premier rôle à une femme de l’Antiquité qui ne soit ni Cléopâtre, ni Messaline. C’est l’un des rares péplums à oser rompre avec la tradition cinématographique américaine et italienne qui, de longue date, a idéalisé le christianisme antique. C’est l’un des trop rares films du genre qui s’intéressent à autre chose qu’à la guerre et à la vengeance. Et ce n’est pas pour autant un documentaire, mais bel et bien une fiction et un film d’auteur, porteur d’une vision du monde et d’une réflexion pertinente sur notre époque. Par tous ces aspects, Agora apporte un renouvellement bienvenu au genre du péplum et a le mérite de montrer qu’on est très loin d’en avoir épuisé les possibilités, dès lors qu’on s’écarte de l’imaginaire de Hollywood et des péplums italiens du milieu du XXe siècle, qui ont voulu réduire le genre au grand spectacle à effets spéciaux et à l’étalage de prouesses physiques. Rien que pour ça, les passionnés d’Antiquité feraient bien de remercier Alejandro Amenábar.


[Film] « 300 », de Zack Snyder

2 août 2021

Référence : 300, réalisé par Zack Snyder, d’après le comic de Franck Miller, produit par Legendary Pictures, Virtual Studios et Cruel and Unusual Films, États-Unis, 2006, 115 minutes.

Résumé

Né dans la cité de Sparte, en Grèce centrale, au Ve siècle avant J.-C., Léonidas est formé par l’éducation militaire dispensée à tous les jeunes garçons de la ville. Après avoir triomphé des épreuves de l’agôgè, il gravit les échelons jusqu’à devenir roi. Une fois au pouvoir, Léonidas se trouve confronté aux émissaires envoyés par le puissant empire perse, qui s’étend en Asie Mineure, de l’autre côté de la mer, à l’est de la Grèce. Xerxès, le Grand Roi de Perse, réclame l’allégeance des cités grecques, sans quoi il les soumettra par la force. Léonidas refuse et fait massacrer les émissaires : c’est la guerre. Après avoir cherché en vain le soutien du conseil des éphores, le roi reçoit une prophétie d’une oracle peu vêtue. Pour arrêter l’armée des Perses, très supérieure en nombre, la seule solution consiste à choisir habilement le champ de bataille : ce sera le défilé des Thermopyles, une étroite bande de terrain entre la mer et une chaîne de montagnes abruptes.

Léonidas rassemble trois cents guerriers d’élite pour accomplir cette mission-suicide dont ils n’ont aucune chance de revenir vivants. Il est déterminé à faire la fierté de leur ville et à impressionner les autres Grecs. Tandis que le roi et ses guerriers se couvrent de gloire au combat, les dangers se multiplient pour Sparte, tant de la part d’une recrue refusée par Léonidas en raison de son handicap que de la part de Théon, un politicien spartiate sensible à la corruption des Perses et qui a des vues sur la reine Gorgô, la femme de Léonidas.

Mon avis

« Un film basé sur un roman graphique, qui était basé sur un autre film, qui était basé sur la propagande grecque antique, qui était basé sur une histoire vraie ! » (Bande annonce parodique de 300 sur la chaîne Youtube Honest Trailers)

Après Gladiator en 2000 et Troie (dont je parlais l’autre jour) en 2004, 300, sorti en France en 2007, a été le troisième péplum des années 2000 à remporter un grand succès au box-office. Encore une fois, il importe de prêter attention à la nature précise du projet afin de bien comprendre et donc de juger convenablement le film.

Le sujet général de 300 est de type historique : la résistance héroïque de trois cents guerriers spartiates face aux troupes d’invasion du roi perse Xerxès à l’occasion de la bataille du défilé des Thermopyles, pendant la seconde guerre médique, en 480 av. J.-C. Mais, contrairement à Alexandre d’Oliver Stone, 300 n’est pas du tout un film historique. C’est une adaptation d’un comic américain (plus précisément d’un roman graphique, c’est-à-dire grosso modo d’un récit autonome plus long que les bandes dessinées américaines classiques) dessiné et scénarisé par Frank Miller et paru chez Dark Horse en 1998, en cinq épisodes rassemblés en une intégrale l’année suivante.

Miller reprend, consciemment ou non, une tradition de « nu héroïque » antique illustrée notamment par Léonidas aux Thermopyles de Jacques-Louis David en 1814. A cette différence que Miller ajoute de gros calebutes en cuir. Pas des pagnes, non. Surtout pas. Des slips. Pour faire masculin. Et pas en tissu : en peau de bête. Pour faire plus masc… bon, vous saisissez l’idée. Subtil, n’est-ce pas.

La bande dessinée

Première source de confusion : bien qu’elle se fonde sur un sujet historique, la bande dessinée de Miller n’est pas une fiction historique, mais un récit fantastique librement inspiré d’une base historique et inspirée au départ par un film (La Bataille des Thermopyles réalisé par Rudolph Maté en 1962). Le roman graphique de Miller élabore un univers visuel nettement affranchi de la simple reconstitution et qui donne dans le fantastique ou le fantasmatique (un peu comme l’univers exubérant de l’adaptation en BD du roman Salammbô de Flaubert par Philippe Druillet, sauf que Druillet transpose le roman de Flaubert dans un univers de science-fiction). De là des éléments purement imaginaires, comme les piercings dorés du roi Xerxès, la représentation des éphores de Sparte en bossus libidineux, celle des Perses comme des espèces d’assassins enturbannés (les Immortels, soldats d’élite, portant quant à eux des masques et des épées d’allure japonisante), ou encore l’aspect fantastique de certaines créatures présentes dans l’armée perse.

Plus gênant : Miller centre toute l’intrigue sur le roi spartiate Léonidas et sa troupe de trois cents guerriers, en occultant complètement le rôle joué par Athènes et les autres cités grecques pendant cette phase de la guerre. Or c’est une déformation partisane de la réalité historique. Léonidas n’aurait rien pu faire sans les autres cités grecques, qui vont au combat avant Sparte, et avec beaucoup plus de troupes. Les Spartiates ne rejoignent l’alliance grecque qu’assez tard, officiellement en raison d’un rituel religieux à terminer… ce qui ne les empêche pas de réclamer de prendre le commandement de l’armée. Non seulement Miller ne dit rien de tout cela, mais il ne montre les autres Grecs que par les yeux des Spartiates, en se moquant de la pédérastie des Athéniens… alors que, dans la réalité, ce type de pratique existait aussi à Sparte (quoique de façon moins ouverte). Bref, Miller adopte un point de vue partiel et partial afin de faire l’éloge de Sparte et de ses guerriers. Pouvoirs surnaturels à part, les trois cents apparaissent pratiquement comme un personnage collectif de super héros, impression renforcée par leur équipement standardisé dans la BD (ils ont tous une lance, un bouclier, un casque et surtout une cape rouge très super-héroïque, mais dont l’exactitude historique me semble des plus limitées…). Leur glorieuse carrière militaire se termine en martyre, puisqu’ils finissent par succomber sous le nombre, cuisante défaite relatée dans le cinquième et dernier épisode… que Miller a intitulé toutefois « Victoire ». (Désolé de révéler la fin, mais la bataille a eu lieu il y a plus de 2500 ans… et ce n’est pas son issue qui fait l’intérêt du scénario.) Cela fait beaucoup de déformations pour pas grand-chose, et cela soulève une question toute simple : pourquoi s’entêter à se fonder sur un événement historique pour le respecter aussi peu ? Pourquoi ne pas avoir simplement inventé l’histoire de toutes pièces ? La réponse se trouve dans le projet de l’auteur, et c’est là que le bât blesse.

Frank Miller est un auteur de comics reconnu aux États-Unis, auteur de plusieurs chefs-d’œuvre du genre, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma (par exemple Sin City, qu’on peut traduire par La Cité du péché ou, en gardant l’allitération dont les anglophones sont friands, La Ville des vices ou Le Patelin du péché – si cela vous rappelle les titres des films des années 1930, c’est le but, puisque le récit s’en inspire, mais les publicitaires du film en France n’ont pas dû juger que cela aiderait le film à attirer du public et ont préféré ne pas traduire le titre). L’une des principales qualités de la bande dessinée 300 réside dans son art achevé du récit visuel, notamment d’impressionnants dessins en pleine page. Le scénario, en revanche, s’il est porté par un souffle épique indéniable, m’a laissé sceptique par sa simplicité manichéenne et par l’idéologie implicite qui gouverne ses choix dans les libertés prises avec l’Histoire, des choix que Miller a effectués en pleine connaissance de cause puisqu’il s’est documenté sur la bataille avant d’écrire son scénario. Un tel univers, où la Grèce est entièrement éclipsée à l’exception d’une Sparte héroïsée dont le gouvernement aristocratique et eugéniste (les bébés malades ou handicapés sont jetés du haut d’une falaise – détail macabre mais, pour le coup, conforme à la réalité historique) fait de la vie civique une machine de guerre, où les Perses sont décrits comme une foule bigarrée de barbares décadents gouvernés par leur sensualité débridée et menés par un roi-dieu tyrannique, où l’apparence dit tout sur les qualités morales (les gentils sont beaux, les méchants sont laids et vice-versa), atteint un degré de fidélité inédit à son sujet dans la mesure où il pourrait être directement le produit de l’imagination d’un Spartiate du Ve siècle écrivant un texte de propagande pour glorifier sa cité !

Mais nous sommes au XXIe siècle, et héroïser Sparte au XXIe siècle n’a plus exactement le même sens. Rappelons que la cité de Sparte s’est caractérisée par l’un des régimes aristocratiques les plus durs de Grèce, par l’éducation la plus violente et par le pire traitement de ses esclaves, les hilotes. Il est quelque peu embarrassant de choisir cette cité en particulier comme parangon de l’héroïsme. Qui plus est, une telle reprise s’inscrit dans la lignée de nombreux « laconophiles » (admirateurs de Sparte), qui, en majorité, n’ont pas exactement été de fervents partisans de la démocratie. Démocratie que les Spartiates détestaient, d’ailleurs, comme ils le montrent bien pendant la guerre du Péloponnèse qui les oppose à Athènes entre 430 et 404 avant J.-C. : victorieuse, Sparte abolit le régime démocratique athénien et y impose un régime aristocratique policier et brutal, la Tyrannie des Trente, heureusement renversé au bout d’un an environ.

Frank Miller est très loin d’ignorer cela, et ses convictions politiques personnelles l’ont peu à peu rapproché de ce que les États-Unis comptent de plus extrémiste en matière de patriotisme violent, pour ne pas dire fascisant. Ses interviews sont éloquentes sur le degré de non-subtilité de sa vision du monde, en particulier du monde arabe, et elles confèrent une signification politique assez consternante aux anachronismes volontaires qu’il commet dans sa représentation des Perses de 300, montrés comme des combattants islamistes actuels dans un contexte qui n’a rien à voir (rappelons que l’empire perse était une monarchie avec suzerains et vassaux assez proche d’un empire médiéval européen dans ses mécanismes politiques, et non une organisation terroriste oeuvrant en marge des gouvernements ; quant à l’islam, il est apparu grosso modo mille ans après les guerres médiques…). Peu après l’adaptation en film de 300, un autre comic en date du monsieur, Holy Terror, paru en 2011, qu’il présente lui-même comme « un outil de propagande », mettait en scène un super-héros, le « Réparateur », partant en guerre contre Al-Qaida ; et ce qui aurait n’être qu’un récit médiocre sur le modèle de vieux comics de propagande du type Superman vs. Hitler, ou bien un joyeux défoulement lisible au second degré, s’est avéré un torchon gavé de l’islamophobie la plus primaire, qui a déconcerté et rebuté nombre de ses amis dans le métier et toute une partie de ses anciens fans. Bref, les choix de 300 en matière de liberté créative ne vont pas sans relents nauséabonds.

Selon l’expression accoutumée : « ils ont dû s’amuser pendant le tournage ». Le réalisateur Zack Snyder face à Gérard Butler, dont on se demande ce qu’il venait faire là (sans doute payer ses factures, comme tout le monde).

…et son adaptation

Revenons-en au film. Zack Snyder est un fan de comics, qui a déjà signé plusieurs adaptations toutes caractérisées par un recours abondant aux effets spéciaux numériques : ses films font partie de ces grosses productions récentes où la frontière entre prises de vue réelle et animation n’existe pratiquement plus, tant les images des acteurs sont lourdement retouchées. L’adaptation de 300 par Snyder se veut très fidèle à l’univers visuel du comic, et en accentue encore la dimension fantastique. Ciel d’encre, contrastes accentués, taches rouges des capes et des gerbes de sang, éclats métalliques des armes et des boucliers : les images du film sont autant de tableaux qui rappellent l’art pompier du XIXe siècle. La réalisation use et abuse des ralentis esthétisants hérités du bullet time de Matrix pour donner à voir (admirer ?) les corps des guerriers en plein élan, les corps d’ennemis transpercés, le sang qui gicle. Certains plans s’inspirent par ailleurs des procédés de mise en scène des jeux vidéo d’action, comme le défilement en parallaxe horizontale, qui donne à voir le personnage avançant pour tuer l’un après l’autre des ennemis qui se présentent en face de lui, tandis que le décor défile au rythme de sa course (ces scènes sont reconnaissables au sentiment de profonde frustration éprouvé alors par le spectateur du film, qui cherche en vain la manette de jeu). La bande originale du film, quant à elle, recourt moins à l’orchestre symphonique qu’à la guitare électrique. Il faut avouer qu’une bataille de hoplites sur fond de heavy metal, il fallait le faire, et cet anachronisme musical frappant joue paradoxalement en faveur du film, parce qu’il en souligne les écarts avec la réalité historique en rappelant à tout moment qu’on a affaire à un film d’action décomplexé.

Le film apporte plusieurs modifications au scénario de la bande dessinée. La reine de Sparte, Gorgô, a un rôle beaucoup plus développé. Et surtout, le film me paraît autoriser davantage de distance critique envers les Spartiates que le comic de Miller : l’introduction donne un tableau très sombre de l’eugénisme spartiate, et un certain nombre de répliques montrent que les Spartiates ne sont pas tellement meilleurs que les Perses qu’ils combattent. Malheureusement, le fond ne change pas beaucoup : même exaltation des Spartiates, mêmes moqueries envers les Athéniens avec « leurs philosophes et leurs amateurs de mecs », même manichéisme et même simplisme dans le partage entre des héros à la plastique sculpturale et des méchants invariablement dépeints comme laids, handicapés, monstrueux ou décadents. Le résultat atteint un tel degré d’outrance qu’il en devient difficilement tenable. Par exemple, il faut bien garder à l’esprit que ces Spartiates, si prompts à se moquer de la sexualité de leurs camarades athéniens, sont tous bodybuildés comme des Hercule de péplum italien des années 1950, et se promènent tous vêtus en tout et pour tout de sandales, d’une cape rouge, d’un casque et d’un… slip en cuir complètement anachronique, sorti de nulle part pour dérober au public puritain américain la vue de leurs organes génitaux (on pouvait imaginer de leur mettre des pagnes, plus proches de la réalité historique, mais Miller semble nourrir une peur panique de tout ce qui pourrait même lointainement ressembler à une jupe sur un corps d’homme). Une telle moquerie dans la bouche d’un Spartiate est donc plus comique qu’autre chose dans un film qui a établi un nouveau record en termes d’homoérotisme refoulé sur le grand écran.

Ce film est à mon sens l’exemple typique d’un récit qui peut être regardé et compris de multiples façons différentes selon le niveau d’éducation du spectateur et le type de références culturels dans lequel il a baigné auparavant. On peut le regarder comme un pur divertissement, et y voir soit un horrible nanar, soit un film d’action réussi, indépendamment de son manque complet de subtilité. Mais le contenu du film, comme celui du comic, rend parfaitement possible d’admirer au premier degré la violence qu’il esthétise et l’idéologie guerrière qu’il promeut, voire de le regarder comme un authentique appel à un choc des civilisations, idéologie dont Franck Miller se réclame. Des spectateurs particulièrement mal informés risquent même de prendre pour argent comptant les déformations historiques auxquelles recourt le scénario pour exagérer le rôle de Sparte au détriment de celui des autres cités. Autrement dit, comme toujours, une mauvaise connaissance de l’Antiquité expose à toutes les récupérations politiques et idéologiques.

Par bonheur, le film est si outré qu’il a donné lieu immédiatement à d’innombrables parodies, sur Internet (le fameux cri de Léonidas « This is Sparta ! » en tuant l’émissaire perse est devenu un « mème ») et aussi en film, puisqu’une parodie québécoise, Spartatouille, est sortie en 2008. De quoi rassurer un peu sur les risques de prendre le film trop au sérieux. D’ailleurs, si vous comprenez l’anglais, je vous recommande l’hilarante « bande-annonce honnête » de 300, sur la chaîne Youtube Honest Trailers, qui se fait un plaisir de récapituler les excès du film.


[Film] « Alexandre », d’Oliver Stone

19 juillet 2021

Référence : Alexandre (titre original : Alexander), réalisé par Oliver Stone, produit par la Warner Bros., États-Unis, 2004, 175 minutes (version cinéma).

L’histoire en deux mots

Le film retrace les périodes les plus marquantes de la vie d’Alexandre le Grand, roi macédonien et grand conquérant du IIIe siècle avant J.-C. Relatée dans un ordre non chronologique, sa vie est présentée par l’un de ses anciens généraux, Ptolémée, devenu pharaon d’Egypte après la mort d’Alexandre et les guerres entre ses successeurs (les diadoques).

Mon avis

La même année que Troie de Wolfgang Petersen, sortait Alexandre d’Oliver Stone, qui relève d’un genre encore différent au sein des péplums. Oliver Stone ressuscite pour l’occasion le péplum franchement historique, et propose une biographie d’Alexandre le Grand (il trouve un prédécesseur en Robert Rossen, dont le Alexander the Great remonte à 1956). Que de mauvaises critiques j’ai pu lire ou entendre à propos de ce film ! Certes, il est loin d’être sans défaut, mais il a été reçu avec une injustice criante. Et même ses détracteurs les plus acharnés devront lui concéder une démarche autrement plus ambitieuse que celle de Gladiator ou de Troie qui font figure de cinéma pantouflard à côté. Pour résumer mon avis sur ce film, j’ai bien envie de reprendre une phrase que Ptolémée y prononce à propos d’Alexandre : « Son échec domine bien des réussites ».

Un film ambitieux

Qu’on en juge. Ptolémée, ancien général d’Alexandre, fait coucher par écrit ses mémoires qu’il dicte à un esclave dans les bâtiments de la bibliothèque d’Alexandrie. Le film, ponctué par la voix off de Ptolémée, jongle hardiment avec la chronologie, alternant une progression générale chronologique et des flashbacks renvoyant à différents moments de la jeunesse d’Alexandre.

Le travail de reconstitution historique, les décors, les costumes, sont spectaculaires et donnent parfois lieu à de superbes images (comme la bataille de Gaugamèles ou les scènes se déroulant à Babylone). Les principaux épisodes de la jeunesse d’Alexandre, comme l’éducation auprès d’Aristote, la relation avec Héphaestion, l’apprivoisement du cheval Bucéphale, les rapports orageux entre Philippe II et la reine Olympias et les rapports tout aussi orageux entre Alexandre et ses deux parents, sont présents et traités de façon parfois très fidèle aux sources antiques (c’est particulièrement flagrant pour ce que j’avais pu lire dans Plutarque au moment de la sortie du film). Les quelques scènes de bataille sont conçues pour rendre aussi lisibles que possible les tactiques employées et montrent un soin certain dans la représentation des techniques de guerre de l’époque, en particulier la fameuse phalange macédonienne. Cependant, un certain nombre d’épisodes sont passés sous silence, et quelques libertés sont prises avec le détail des faits : on reste dans la fiction historique et non dans la pure reconstitution.

A ce travail, caractéristique du genre du film historique, vient s’ajouter une double ambition, sur le fond et sur la forme.

Sur le fond, Oliver Stone prend deux partis clairement énoncés par rapport à la matière biographique sur laquelle il travaille, afin d’en présenter une interprétation personnelle bien définie. D’une part, il fait le choix de sacrifier le détail des événements (certaines batailles décisives ne sont pas représentées) et de s’attarder sur la psychologie d’Alexandre, en particulier dans ses rapports avec ses parents : le film comporte une dimension psychanalytique très développée. On en pensera ce qu’on veut, mais elle confère une profondeur incontestable aux personnages et à la narration, sans comparaison avec nombre d’autres péplums aux personnages aussi plats que leurs muscles sont bombés. D’autre part, il prend acte des incertitudes qui entourent les circonstances de la mort d’Alexandre et prend parti, dans le cadre du film, pour l’une des explications possibles.

Sur la forme, Stone fait des choix de réalisation audacieux, dans ces multiples flashbacks, mais aussi dans la réalisation en général : la vie d’Alexandre devient une sorte de rêve de guerre, une course effrénée qui se termine par le massacre qu’est la bataille de l’Hydaspe contre les éléphants de guerre du roi Poros. Les ambitions d’Alexandre, son vertige de conquête, ou les vertiges des sens, de l’alcool, de la danse, se lisent tour à tour dans les mouvements de la caméra, et le rouge qui envahit l’écran pendant la bataille de l’Indus vient concrétiser à la fois le bain de sang qu’est cette bataille et l’inconscience où sombre Alexandre après avoir été blessé. La bande originale composé Vangelis, avec tout ce qu’elle a de planant, renforce encore cette atmosphère. Le spectateur pense ce qu’il veut de ces multiples choix – et de fait, beaucoup de spectateurs et de critiques ont été troublés, parfois enthousiastes, parfois sceptiques – mais au moins il y a un vrai cinéaste au travail.

…malgré de réelles faiblesses

Outre ces audaces pas toujours bien reçues, un gros défaut, moins contestable et nettement plus gênant, dessert le film : son acteur principal, Colin Farrell. Il est enlaidi par une absurde teinture de cheveux blonde qui ne lui va pas vraiment, mais ce n’est qu’une anecdote à côté du fait qu’il joue ici terriblement mal. Est-ce l’effet de la direction d’acteur ou du jeu personnel de Farrell ? Son Alexandre a l’air cruche, jamais à l’aise, et, lorsqu’il est enfin sûr de lui, recourt à des trucs d’acteur débutant éculés, dont le fameux « hochement de tête avec front plissé » que tous les mauvais acteurs américains casent chaque fois qu’ils veulent paraître intelligents, ou virils, ou pleins d’honneur, ou peut-être un peu tout cela à la fois. Farrell est aussi visiblement mal à l’aise dans les scènes avec Héphaestion (Jared Leto, qui s’en sort bien mieux). Heureusement, le reste de la distribution compte des acteurs et des actrices virtuoses, notamment Angélina Jolie, qui campe une Olympias ambitieuse et manipulatrice, aux allures d’Agrippine, ou encore Anthony Hopkins en Ptolémée.

En dépit de sa documentation et de la forte personnalité de cinéaste dont il témoigne, le film n’échappe pas aux écueils de nombreux péplums américains, en particulier dans son traitement de l’Orient. Certes, à côté des abîmes de stupidité où s’est vautré 300 trois ans après sur le même thème, Alexandre est solide comme une thèse de doctorat ! Mais quelques détails, quoique discrets, ne sont pas anodins. Les Perses sont montrés comme une armée de peuples asservis et d’esclaves. Des mouches volettent près du visage de Darius. Roxane, la princesse de Bactriane, est dépeinte comme une sorte de tigresse, avec une scène de sexe qui arriverait à être érotique si elle n’était pas précédée d’une sorte de séance de pugilat nu passablement téléphonée et ridicule. Ces clichés sont contrebalancés par d’autres aspects plus nuancés et/ou plus proches de la réalité historique, comme la mise en scène de l’utilisation par Alexandre du mythe de la conquête des Indes par Dionysos (peu connu du grand public, ce mythe a pourtant donné lieu à une épopée-fleuve, les Dionysiaques de Nonnos de Panopolis), ou la belle reconstitution de Babylone… ville où, certes, Alexandre est accueilli comme un libérateur avec des pluies de pétales de rose, ce qui m’a laissé sceptique en termes de vraisemblance.

Le film est sans doute confus par endroits, surtout pour qui n’est pas à l’aise avec les intrigues non linéaires. Il aborde un sujet trop peu connu du grand public pour pouvoir se permettre une construction aussi alambiquée, qui aurait été mieux tenable dans un roman que sur le grand écran. Ou alors, il aurait peut-être fallu faire preuve d’un peu de didactisme, en systématisant l’affichage des dates et des lieux à chaque changement d’époque. C’est d’ailleurs apparemment ce qu’a tenté de faire Oliver Stone dans les versions Director’s cut en 2005 (167 minutes) puis Revisited en 2007 (214 minutes), qui adoptent un ordre plus chronologique.

Conclusion

Le film semble avoir été plombé par la critique américaine pour des motifs tenant davantage de la morale que de la critique cinématographique. Le fait que Stone ait représenté la bisexualité antique de façon assez réaliste ne lui a hélas pas valu que des félicitations à l’époque, y compris de la part de certains Macédoniens actuels (honte à ces gens, qui accomplissent l’exploit d’avoir davantage de préjugés absurdes que leurs propres ancêtres 2300 ans plus tôt !). Parmi les critiques et les avis mieux argumentés, signalons un ouvrage universitaire collectif dirigé par Paul Cartledge et Fiona Rose Greenland : Responses to Oliver Stone’s Alexander: Film, History, and Cultural Studies, paru chez University of Wisconsin Press en 2010.

Malgré ses défauts réels par ailleurs et la piètre performance de Colin Farrell, je ne peux pas m’empêcher de penser que ce film a été sous-estimé. Il se distingue en tout cas par son ambition et son envergure dans le contexte de films à l’antique souvent beaucoup plus consensuels ou « faciles » dans leurs choix narratifs et esthétiques. Remarquez que j’ignore ce que valent les versions suivantes du film réalisées par Oliver Stone par la suite pour les ressorties au cinéma et/ou les versions DVD, car je ne les ai pas (encore) vues.

Et si vous préférez lire…

Si Alexandre le Grand vous intéresse, je ne peux que vous recommander de vous plonger dans l’une des biographies plus ou moins détaillées qui existent à son sujet (un livre court et très accessible, écrit par un spécialiste du sujet, est Alexandre le Grand. De la Grèce à l’Inde, de Pierre Briant, paru chez Gallimard dans la collection de poche abondamment illustrée « Découvertes Gallimard » en 2006). Je vous recommande aussi d’aller lire à Vie d’Alexandre dans les Vies parallèles de Plutarque (par exemple dans l’édition très claire et bien annotée parue chez Gallimard dans la collection « Quarto », avec une traduction d’Anne-Marie Ozanam). Plutarque étant l’une des principales sources d’inspiration du film, c’est intéressant de retrouver nombre d’épisodes semi-légendaires comme les origines divines d’Alexandre ou le domptage de Bucéphale, par exemple. Et si vous voulez plonger à fond dans la légende, allez donc mettre le nez dans l’une des nombreuses versions du Roman d’Alexandre, ce grand corpus épique qui réimagine la vie du conquérant avec force mélanges d’époques et force magie (une version possible : Le Roman d’Alexandre traduit du grec par Aline Tallet-Bonvalot, GF-Flammarion, 1994 – sans doute pas la plus connue, mais c’est péplumesque en diable dès la première page).


[Film] « Troie », de Wolfgang Petersen

5 juillet 2021

Référence : Troie, film réalisé par Wolfgang Petersen, produit par la Warner Bros., États-Unis, 2004, 163 minutes.

L’histoire en deux mots

Achille est le meilleur guerrier de Phthie, peut-être de la Grèce entière. Bien qu’engagé au service d’Agamemnon, le puissant roi de Mycènes, Achille n’en fait qu’à sa tête ; les deux hommes ne s’apprécient guère. Ménélas, frère d’Agamemnon et roi de Sparte depuis son mariage avec la belle Hélène, vient de conclure un traité de paix avec la lointaine Troie, opulente ville de la côte de l’Asie Mineure. Mais voilà que Pâris, prince de Troie, s’éprend d’un amour réciproque avec Hélène : tous deux s’enfuient à Troie. Priam, le père de Pâris, et Hector, son frère, meilleur guerrie de Troie, sont furieux, mais il est trop tard. Agamemnon ne laisse pas passer cette occasion d’envahir une ville rivale aussi riche que puissante. C’est le début de la guerre de Troie, qui durera dix longues années.

Très librement adapté du cycle épique de la guerre de Troie, le film s’inspire des résumés connus des Chants cypriens qui relatent le déclenchement de la guerre, puis saute directement à l’intrigue de l’Iliade, avant de montrer la fin de la guerre, connue par les flashbacks présents dans l’Odyssée qui résument l’histoire du cheval de Troie. Le scénario est fortement centré sur Achille et sur sa recherche de gloire.

Mon avis

Troie, c’est LE péplum que tous les antiquisants ont vu quand il est sorti en 2004. C’est aussi leur souffre-douleur, en raison de ses très nombreux écarts par rapport à la matière antique dont il s’inspire (le cycle épique de la guerre de Troie). Il a cependant des mérites, dont le premier a été d’exister et d’avoir assez de succès pour achever de convaincre les producteurs (dont l’extrême prudence, pour ne pas dire la couardise, est bien connue) que parler d’Antiquité et de mythologie pouvait leur rapporter des sous. Bref, Troie a transformé sur le terrain grec l’essai de Gladiator (Ridley Scott, 2000) en pays romain. Le problème, c’est qu’en termes de cinéma et plus encore de mythologie au cinéma, le résultat laisse effectivement sur sa faim.

Les partis pris du film : une guerre de Troie « historicisée »

La démarche du film est la suivante : prendre pour base l’histoire classique de la guerre de Troie (non pas seulement les événements couverts par l’Iliade, mais l’ensemble de la guerre, de ses origines – l’enlèvement d’Hélène – à sa fin – la prise de Troie) et en relater les grandes lignes dans un film qui se rattache au genre de l’épopée, mais évacue entièrement la part de merveilleux propre aux épopées homériques, au profit d’une lecture « historicisée » du récit qui fait la part belle au politique. On ne voit donc aucun dieu dans Troie, ni aucune créature surnaturelle, et les personnages sont des humains dépourvus de tout pouvoir particulier. Pourtant, les héros de l’Iliade, Achille et Hector surtout, sont là en vedettes. Mais de la conception de l’héroïsme proposée par l’épopée homérique, le film ne retient qu’un message hollywoodien plein de mâle grandeur : l’homme accède à l’immortalité par ses actes qui le font entrer dans la légende. Sur ce point, ce n’est pas si mal, car après tout il y a de ça dans le destin de l’Achille et de l’Hector d’Homère.

C’est le reste qui tient moins la route. Car en dehors de l’éviction des dieux et du merveilleux, le film conserve (très globalement) la trame narrative de sa matière antique… non sans certains paradoxes. L’apparition de la mère d’Achille, Thétis, au beau milieu d’une étendue d’eau, n’a plus le moindre sens puisque le film oublie sa nature de déesse, et la scène tourne au ridicule (on ne sait pas du tout ce que Thétis fait dans cette eau). Un épisode comme le cheval de Troie, en particulier, perd beaucoup (à mon sens) à être repris en dehors de son contexte merveilleux. Et surtout, pourquoi avoir donné à ce cheval, supposé être une offrande à Athéna, l’allure d’un collage de morceaux d’épaves ? On ne le saura peut-être jamais. Le fait est que l’éviction des dieux n’était qu’un début : la vision que donne le film de la religion est terriblement négative. En général, lorsque quelqu’un prie (au hasard Priam ou Andromaque), non seulement ses vœux ne se réalisent pas, mais il (ou elle, ou la personne qui faisait l’objet de la prière) finit par se faire tuer, parfois dès la scène d’après. Je n’ai jamais vu un film aussi athée que ce premier néo-péplum de mythologie grecque. Un comble ! … mais un choix esthétique possible, qui tiendrait la route si le film avait pris plus franchement ses distances avec sa matière et su proposer une réinterprétation plus complète du mythe antique. Or ce n’est pas le cas.

Un résultat médiocre

Le résultat est un film de guerre vaguement mâtiné d’intrigue politique (elle se résume en réalité à dépeindre Agamemnon comme un politicien cynique, dont la coalition rassemblée sous un prétexte de point d’honneur mais guidée en réalité par des intérêts impérialistes, pouvait rappeler à l’époque la guerre du président Bush contre l’Irak – mais l’allusion reste bien sage). L’intrigue – héritage de son modèle antique – n’est pas sans qualités, notamment dans son absence de manichéisme, chaque camp étant présenté comme également valeureux et également miné par ses propres dissensions internes. Hélas, les dialogues sont frappés au coin de la mode hollywoodienne de la brevitas pontifiante et se résument trop souvent à des échanges de formules creuses déjà entendues et réentendues dans de nombreuses autres grosses productions (et que l’on a ré-réentendues ensuite dans d’autres néo-péplums au cours des années suivantes…).

Quant aux écarts du scénario par rapport aux variantes les plus répandues du mythe antique, certains sont explicables par la volonté de ne pas multiplier les personnages et fonctionnent assez bien (ainsi le film fait d’Hector celui qui tue Patrocle, alors qu’il est avant tout blessé par Euphorbe dans l’Iliade ; Achille, qui meurt dans le cycle épique bien avant la prise de Troie, survit ici jusqu’au moment du sac de la ville). Mais beaucoup d’autres aboutissent à passer sous silence des épisodes intéressants, et les remplacent par des péripéties dont je comprends assez mal l’intérêt.

Par exemple, pourquoi ce guet-apens avec de grosses boules enflammées projetées contre les navires achéens, et pas simplement une attaque particulièrement dangereuse d’Hector menaçant d’incendier lui-même les navires comme dans l’Iliade, ou bien une reprise de la Dolonie, autre épisode de l’Iliade ? Pourquoi faire mourir Ménélas et Agamemnon à Troie ? Pourquoi faire faire une apparition à Énée en faisant de lui un jeune inconnu alors que c’est un fameux chef troyen, et faisant de lui l’héritier d’une « épée de Priam » qui sort littéralement de nulle part ? Autant de questions sans réponse, autant de maladresses qui trahissent un manque de cohérence du projet. Le film se montre par ailleurs très timoré en choisissant de faire de Patrocle un « jeune cousin » d’Achille, et non son amant, alors que cette variante, même si sa présence effective dans l’Iliade fait l’objet de débat parmi les hellénistes, a connu une postérité abondante pendant et après l’Antiquité, et avait tout à fait sa place dans une adaptation du début du XXIe siècle. Cet « hétérowashing », qui évince les intrigues entre personnages de même sexe, est hélas une constante dans les péplums, et les exceptions sont bien rares (la principale parmi les péplums du XXIe siècle étant Alexandre d’Oliver Stone, sorti la même année que Troie).

Les connaisseurs et connaisseuses en matière d’Antiquité grecque n’ont pas eu de mal à repérer toutes sortes de raccourcis au mieux maladroits, par exemple le fait que Sparte, ville continentale par excellence, se trouve ici téléportée au bord de la mer et dotée d’un port, ou encore ce lever de soleil sur la mer vu depuis la plage de Troie, alors que cette dernière donne vers l’ouest. Je comprends l’intérêt d’accélérer le récit de la fuite d’Hélène et de Pâris, mais les libertés prises avec la géographie grecque atteignent ici des extrêmes embarrassants. On a déjà tout dit sur les problèmes posés par l’écart entre le mythe de Troie et la réalité historique de cette ville et sur le bizarre mélange d’époques auquel donne lieu l’architecture hollywoodienne de Troie (Achille et Patrocle s’entraînent ainsi dans les ruines d’un temple grec de style classique, style complètement anachronique par rapport aux époques dont s’inspire l’Iliade). Personnellement, ce type de détail me gêne moins que les écarts inutiles avec le mythe antique, surtout quand ces écarts débouchent sur une histoire pataude et des personnages plus plats que des peintures de vases grecs (lesquels, au moins, étaient incurvés).

Le casting, bardé de stars, a été taillé pour attirer le public : Brad Pitt dans le rôle d’Achille, Diane Kruger en Hélène et Orlando Bloom en Pâris, mais aussi un Eric Bana très convaincant en Hector et Peter O’Toole mémorable en Priam. Les décors et les costumes sont soignés, mais quelque peu austères et à la limite un peu fauchés par rapport à ce qu’on aurait pu attendre d’une grosse production. La musique de James Horner fait son travail pour installer une ambiance « archaïque » sans beaucoup de subtilité, en usant et en abusant des ficelles « tribales » (ah, les voix de femmes aux plaintes inarticulées…). J’ai appris plus tard qu’une première bande originale du film avait été commandée par la Warner à un autre compositeur, Gabriel Yared, avant d’être refusée au dernier moment, ce qui a obligé James Horner à en livrer une autre en un temps très restreint. Cela me rend plus indulgent envers la musique de Horner, qui aurait sans doute fait mieux s’il avait bénéficié de davantage de temps… mais cela fait encore baisser dans mon estime la Warner Bros., qui, non contente de refuser brutalement un travail sans même laisser à son compositeur la possibilité d’y apporter des modifications, est passée à côté d’une superbe musique, publiée depuis (on en trouve aussi de larges extraits sur Internet) et qui aurait donné au film une toute autre grandeur.

Il faut dire aussi dire un mot de la représentation des combats, qui ne correspond absolument à rien et mélange allègrement tout et n’importe quoi : on voit ainsi Achille et ses Myrmidons former une tortue romaine pendant leur débarquement sur la plage de Troie, ou encore Achille et Hector se battre en maniant leurs lances comme des espèces de bâtons. Quant aux chorégraphies, elles inaugurent un inlassable retour des mêmes procédés que l’on retrouve invariablement par la suite dans les autres néo-péplums : Hollywood doit former davantage de maîtres d’armes, ou ses scènes de combat seront condamnées à être toutes identiques… En termes de réalisation, enfin, Troie se situe dans la lignée de Gladiator par son approche assez classique (académique ?) des scènes de combat, qu’elle filme sans effets gore, ni ralentis ou procédés du même genre, dans une optique plus proche des films d’aventure que des films d’action ou d’horreur. Un parti pris qui apparaît a posteriori rafraîchissant à côté des litres d’hémoglobine et de l’ultraviolence absurde de films ultérieurs comme 300 ou Les Immortels : Troie, lui, peut se montrer sans problème à un public familial très large.

Dans le même genre…

Pour une adaptation « historicisante » plus réussie du cycle de la guerre de Troie, je ne saurais trop vous recommander de lire le comic L’Âge de bronze d’Eric Shanower. Parti du même postulat que le film de Petersen (ne jamais montrer explicitement les dieux ou le surnaturel), Shanower suit scrupuleusement la matière antique. Il donne ainsi vie et visages à la foule de personnages du cycle troyen et s’appuie sur une documentation historique abondante pour imaginer la Grèce et les principaux lieux de l’histoire. Il a le bon goût de restituer avec réalisme les croyances religieuses des personnages (qui peuvent ainsi avoir des visions, des cauchemars prémonitoires, ou croire reconnaître des signes divins). Le seul reproche que je trouve à lui faire est qu’il surcaractérise les différences physiques et culturelles entre les Achéens et les Troyens, en assimilant ces derniers à des Hittites, alors que, dans l’Iliade, les Troyens ont davantage de points communs que de différences avec leurs assaillants.

J’ai d’abord publié ce billet sur le blog « Dans l’univers universitaire » le 24 décembre 2011 avant de le remanier pour le republier ici.


Jules Verne, « Mistress Branican »

21 juin 2021

Référence : Jules Verne, Mistress Branican, Paris, Librairie générale française, coll. « Le livre de poche », 2020 (première parution : Paris, Hetzel, 1891, avec des illustrations par Léon Bennett).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« San Diego, 1875. Le capitaine John Branican part en campagne à bord du Franklin, laissant derrière lui sa femme Dolly et leur jeune fils, Watt. Les semaines passent et Dolly reste sans nouvelles de son mari. Trois ans et bien des drames plus tard, elle décide de mettre à profit un héritage inattendu en montant une expédition pour sillonner les mers du globe à la recherche de son époux disparu. Sa quête la mènera jusqu’aux confins de l’Australie où, lors d’une périlleuse équipée à dos de chameau, elle devra affronter mille et un dangers avant de découvrir la vérité.

Grand roman d’amour et d’aventure paru en 1891, écrit en hommage à la femme de John Franklin – grand explorateur disparu en 1845 lors d’une expédition à la recherche du passage du Nord-Ouest –, Mistress Branican dresse le flamboyant portrait d’une femme de caractère, prête à affronter toutes les formes d’adversité par amour.

Illustrations de l’édition originale Hetzel »

Mon avis

Une réédition radine

Mistress Branican est parue en 1891. Comme tous les autres romans de Jules Verne, il appartient désormais au domaine public, ce qui signifie que, depuis l’essor d’Internet, on peut en trouver le texte gratuitement et légalement en ligne sur des sites comme le projet Gutenberg et Wikisource. Cela reste beaucoup plus pratique, et beaucoup plus visible pour le grand public, d’en avoir des éditions papier, et c’est donc a priori une bonne chose que le Livre de poche ait choisi de rééditer le roman en 2020. A priori ? Oui, car, comme trop souvent dans ce genre de cas, l’éditeur se contente d’une réédition a minima : le texte, les illustrations d’origine, et c’est tout. Or, comme nous allons le voir, on ne peut plus lire Jules Verne, et en particulier lire Mistress Branican, sans un apparat critique adapté qui replace ce roman dans son contexte. Sans cela, on peut difficilement comprendre ce roman. Mais voilà : c’est seulement du Jules Verne, ce n’est pas comme si c’était un auteur classique… alors, on ne prend pas la peine d’ajouter la moindre introduction. Déception, donc, sur ce plan-là.

Cette radinerie tourne à la négligence quand il s’agit des détails. Parlons-en, des illustrations. D’abord, l’illustrateur n’est pas crédité correctement : le quatrième de couverture se contente paresseusement d’indiquer « illustrations de l’édition originale Hetzel », sans même mentionner le nom de la personne qui les a réalisées, à savoir Léon Bennett, merci pour lui. Son nom apparaît certes sur la page de titre issue de l’édition originale Hetzel et reproduite en tête du livre, mais il est moyennement lisible. Et tout aussi peu lisibles sont les cartes géographiques issues de cette même édition Hetzel, reproduites dans une mauvaise résolution d’image qui rend difficile de déchiffrer les indications de lieux écrites en petit. Un gâchis et une véritable gêne à la lecture pour un roman qui se déroule tout entier dans des parties du monde peu connues par chez nous (l’Océanie et l’Australie), qui nécessitent de réguliers coups d’œil sur une carte.

Dans la série « C’est une vieille édition, donc on n’a pas besoin de créditer les auteurs », le volume se termine par une biographie de Jules Verne en quelques pages qui ne porte aucune signature et dont on ignorera l’auteur. Je vous rassure, ce n’est pas comme si elle avait été écrite pour les besoins de cette édition : à lire certaines allusions chronologiques, j’ai cru deviner qu’il s’agissait de la reproduction d’une notice biographique datant, en gros, du milieu du XXe siècle. Un comble, quand on sait que les études sur Jules Verne et plus généralement sa postérité ont bien avancé en 50 ans.

Finissons-en avec cette édition en évoquant la couverture. C’est la seule nouveauté réalisée pour les besoins de cette réédition, ce qui montre bien les priorités de l’éditeur : une jolie couverture qui attire le chaland, et tant pis si, une fois acheté, le texte est incompréhensible pour le grand public et les illustrations de mauvaise qualité. La couverture en question se veut un souvenir des superbes couvertures des éditions Hetzel qui sont passées à la postérité en même temps que les romans eux-mêmes et que beaucoup de leurs illustrations. Hélas ! l’éditeur aurait mieux fait de conserver ces couvertures telles quelles : en l’état, les différents éléments repris des éditions Hetzel sont simplifiés et géométrisés à outrance, au point qu’on finit par ne plus trop comprendre ce qu’ils font là. Pourquoi ce soleil rouge qui, reproduit de cette couleur, évoque tout au plus le Japon ? Que font là ces soleils noirs dans les coins ? Le lectorat reconnaîtra-t-il les chaînons changés en vagues traits d’union tout autour de la couverture ? Où sont passés l’or, le bleu, la verdure qui ponctuaient si joliment les couvertures Hetzel, et pourquoi les avoir remplacés par ce trio rouge, noir et argenté si froid ? C’est assez navrant de se dire que ce même éditeur qui n’a pas voulu payer un ou une spécialiste de Verne pour écrire une introduction indispensable au volume, a consenti à payer un graphiste pour confectionner un souvenir aussi déformé et appauvri de couvertures qui n’avaient pas pris une ride et qui auraient pu être reproduites gratis.

Bref, voici une réédition papier qui a le mérite d’exister, mais c’est à peu près tout ce qu’elle a pour elle, et c’est une occasion manquée flagrante.

Passons au texte.

Un personnage féminin fort… selon les critères des années 1890

Mistress Branican m’a attiré car c’est à ma connaissance le seul roman de Jules Verne dont le titre mentionne un personnage principal féminin. Une épouse qui part à la recherche de son époux marin disparu, cela a des allures d’Odyssée de Pénélope. En réalité, l’inspiration de Verne est bien plus contemporaine. Le seul élément de contexte présent dans cette édition, sur le quatrième de couverture, porte là-dessus : le personnage de Dolly Branican s’inspire directement de celui de « la femme de John Franklin ». Vous remarquerez que le quatrième de couverture ne pousse pas la précision jusqu’à mentionner le nom de la femme en question. Cette femme, c’est Jane Griffin (1791-1875), seconde épouse de John Franklin (sa première épouse, la poétesse Eleanor Anne Porden, ayant succombé à la tuberculose). Parti explorer l’Arctique en 1845 avec un navire et un matériel ultramoderne pour l’époque, Franklin, n’ayant plus donné signe de vie trois ans après, fait l’objet de plusieurs expéditions de recherche, toutes exigées, encouragées puis directement financées par Jane Griffin. Trois expéditions infructueuses lancées par le gouvernement britannique aboutissent, en 1854, à déclarer Franklin et son équipage morts en service. Cela n’arrête pas Jane Griffin, qui finance personnellement plusieurs autres expéditions, notamment avec l’aide d’une souscription publique. L’une de ces expéditions, lancée en 1857, finit par être couronnée de succès puisqu’elle découvre les restes de l’expédition et fait la lumière sur le sort de John Franklin et de son équipage, mais sans retrouver aucun survivant.

L’inspiration est patente et Verne ne s’en cache pas. Le navire sur lequel embarque l’époux de Dolly Branican s’appelle le Franklin. L’époux de Dolly Branican s’appelle John. La popularité dont jouit Dolly Branican tout au long de ses recherches s’inspire de celle de Jane Franklin, qui parvint à mobiliser l’opinion publique en sa faveur pendant plusieurs années (d’où le succès de sa souscription publique pour financer une quatrième expédition après que le gouvernement britannique y eut renoncé). Et, si l’expédition réelle dont s’inspire Verne n’explorait pas l’Australie, il existe bel et bien un lien entre Jane Griffin et ce pays : la Tasmanie, île située à peu de distance au sud de l’Australie. John Franklin a été gouverneur de cette île en 1836. Jane Griffin, qui s’intéresse beaucoup à cette colonie, est la première femme d’Europe à y effectuer de longs voyages, sur les côtes sud et ouest ; grande voyageuse pour son époque, elle visite également la Nouvelle-Zélande et le Sud de l’Australie, puis jusqu’aux îles Shetland où elle accompagne l’une des expéditions parties en quête de son mari, sans aller toutefois elle-même jusqu’en Arctique.

Le roman de Verne n’a pourtant rien d’un simple décalque de la vie de Jane Griffin. Plusieurs différences en témoigne. Verne transpose le point de départ de l’intrigue sur la côte ouest des États-Unis, à San Diego (peut-être pour raccourcir un peu les trajets des expéditions de recherche). Le Franklin est un navire de commerce et non un navire d’exploration. Quant à Dolly Branican, elle accompagne l’expédition jusqu’au bout et y joue un rôle décisif. On peut donc dire que le personnage de Dolly Branican en fait plutôt davantage que son inspiratrice réelle.

Je vous livre ici une remise en contexte qui m’a furieusement manqué en commençant ma lecture du roman. C’est que, lu avec les critères actuels en matière de rôle des personnages féminins, Mistress Branican démarre de manière assez poussive. Autant la disparition du mari et le destin qui s’acharne contre Dolly Branican donnent lieu à des descriptions vivaces, autant, pendant les chapitres qui suivent, j’ai eu l’impression de piétiner en compagnie d’un fantôme. Le plus frustrant est de voir Dolly Branican tout faire pour mettre sur pied les premières expéditions en quête de son mari, puis… ne pas y prendre part et les regarder partir poliment, pendant que Verne encense l’équipage masculin des navires en question. J’avoue être passé par un moment d’incertitude en me demandant si tout le roman se déroulerait de cette manière, avec une « héroïne » cantonnée au port et qui se contenterait de distribuer gros chèques et voeux pieux à des équipages masculins. Par bonheur, la suite est plus intéressante !

La psychologie de Dolly Branican m’a, elle aussi, réclamé une certaine patience. Ce n’est pas une grande découverte que d’affirmer que la psychologie des personnages n’est pas le point fort de Jules Verne. Ses personnages sont des archétypes (si l’on est gentil) ou des stéréotypes (quand on ne l’est pas). Au mieux, ils rappellent les héros de bande dessinée d’aventure franco-belges à la Tintin, avec des caractères hauts en couleurs marqués par quelques traits à la limite de la caricature. Ce sont des silhouettes, ce qui ne l’est empêche pas d’être parfois inoubliables (le capitaine Nemo en témoigne). Frémissez, internautes : les premiers chapitres de Mistress Branican tentent d’explorer la psychologie féminine. A vrai dire, le résultat n’est pas si catastrophique. Les bases de l’intrigue avant le départ de Dolly Branican à la recherche de son mari réservent quelques rebondissements inattendus et lorgnent parfois curieusement du côté des romans de Jane Austen. Mais il ne faut vraiment pas s’attendre à des prouesses en matière de caractérisation des personnages : le résultat ressemble un peu à ce qu’aurait écrit Jane Austen si elle s’était équipée d’une serpe au lieu d’une plume. Les gentils sont tous beaux, vigoureux et intelligents. Les méchants se détectent à cent kilomètres de distance. Quant à Dolly Branican, elle met un bon moment avant d’être en état de partir à la recherche de son mari, et son sort a éveillé chez moi surprise et impatience, tant elle a l’air inexistante et passive au début du roman. Je veux encourager les gens qui se lanceront dans cette lecture après moi : cela s’améliore au fil des pages.

Reste que Verne aurait sans doute gagné à mieux lire George Sand et les récits d’écrivaines de son époque, car il semble réellement à la peine au moment de mettre en scène un personnage féminin fouillé. Il est bien plus à l’aise dans l’aventure, la vulgarisation et le registre comique ou fantastique que dans la psychologie réaliste, mais cela n’a rien de nouveau.

Un roman colonial

Ce roman est paru en 1891 : on ne doit pas l’oublier en le lisant, car beaucoup de ses facettes s’expliquent par ce contexte. L’intrigue, quant à elle, démarre en 1875 et s’étend sur quatorze ans, soit jusqu’en 1889 – année d’une Exposition universelle qui, à Paris, voit entre autres l’inauguration de la tour Eiffel, histoire de resituer un peu les choses. Mistress Branican, comme tous les Voyages extraordinaires de Jules Verne, s’inscrit dans le contexte de l’expansion des empires coloniaux des principaux pays d’Europe dans toutes les parties du monde. Mais tandis que d’autres romans connus de l’auteur (comme De la Terre à la Lune et Autour de la Lune ou Voyage au centre de la Terre) supportent bien la lecture pour qui ne connaît rien à ce contexte, Mistress Branican a absolument besoin d’y être replacé, car son intrigue en est indissociable.

Le roman relate la disparition d’un navire, le Franklin, et les trois expéditions menées à bien pour découvrir son sort et sauver les éventuels survivants de son équipage. Bien vite, l’intrigue se déplace vers l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, puis vers l’Australie où prennent place les événements de toute la seconde partie. C’est ici qu’il faut se souvenir du contexte. Pour nous, au début du XXIe siècle, l’Australie est un pays certes lointain et exotique, mais bien connu au territoire bien maîtrisé, partagé entre une culture occidentalisée héritée de la période coloniale et les cultures aborigènes qui fascinent le monde entier par leurs mythes (au premier rang desquels le fameux Dream Time, le Temps du rêve qui relate les origines du monde) et qui ont connu une lente réhabilitation depuis les préjugés des premiers colons. Au moment où Jules Verne écrit, la situation est toute différente : l’Australie n’est pas encore entièrement connue des explorateurs occidentaux. Sa partie centrale figure encore en blanc sur les cartes. C’est l’un des vestiges des vastes terrae incognitae où les grands voyageurs se sont ingéniés à s’aventurer de plus en plus entre le XVIIe et le XIXe siècle. Pour le public de Jules Verne en 1891, c’est donc une destination inconnue, aussi périlleuse par endroits que les pôles ou que les profondeurs des océans.

Que connaît-on exactement de l’Australie et des Australiens à l’époque ? Jules Verne nous le dit, à grands renforts de documentation précise, comme à son habitude. Il cite les noms des principaux voyageurs, souvent anglais ou américains, qui ont cartographié la région. Il s’appuie ouvertement sur leurs écrits pour imaginer le voyage de Dolly Branican. Une introduction ou des notes auraient permis de mettre en valeur ce travail de documentation et, au passage, de vulgarisation de connaissances toutes récentes à l’époque de Verne, en montrant comme l’écrivain utilise ces sources documentaires pour imaginer son intrigue.

Mais là où une remise en contexte fait cruellement défaut, c’est dans le portrait que fait Verne des aborigènes locaux, et des peuples non occidentaux de manière générale. Mistress Branican s’appuie sur les conceptions racistes des savants européens de son époque, présente les aborigènes australiens et plusieurs autres peuplades du Pacifique comme des sauvages cannibales ne méritant qu’à peine le nom d’humains, et fait l’éloge des bienfaits de la colonisation présentée comme civilisatrice. L’antisémitisme, rare, apparaît au détour d’une phrase. Tout cela a très mal vieilli et suffisait à rendre indispensable une remise en contexte qui n’est pas faite du tout. Pourquoi Verne relaie-t-il de telles conceptions ? Sont-ce ses convictions personnelles ou ce qu’il trouve dans ses sources ? Dans quelle mesure est-il dans la moyenne, en retard ou en avance par rapport aux autres écrivains de son temps ? Ses idées se modifient-elles au fil de ses romans (sachant que Mistress Branican est un roman « de la maturité », les premières publications de Verne remontant aux années 1860) ? Une bonne édition de Mistress Branican se doit de fournir quelques réponses à ces questions, légitimes de la part du lectorat actuel.

Certaines réponses à ces questions sont évidentes pour le public actuel, mais d’autres sont beaucoup plus ardues à trouver. Par exemple, que penser de la présentation des aborigènes d’Australie comme pratiquant un cannibalisme généralisé ? Que croire, aussi, au sujet des autres coutumes évoquées et des mots de vocabulaire précis que Verne présente comme issus de la langue indigène, et qu’il a vraisemblablement puisés dans les récits de voyages de son époque ? Comment les connaissances sur les aborigènes et sur l’Australie ont-elles progressé depuis ce temps, et qu’ont-elles permis de mieux comprendre sur ces sujets ? Ce ne sont pas des informations si simples à trouver, même de nos jours, et c’est là qu’une fois de plus, cette édition m’a paru négligente, car on ne peut pas réellement comprendre le roman sans ces informations.

Cette remise en contexte incontournable aurait aussi le mérite de montrer la place que tenait Verne dans les débats de son temps sur tous ces sujets. Certaines phrases, de sa part, apparaissent comme engagées, dans un sens ou dans l’autre. Elles sont parfois surprenantes pour un regard actuel. Ainsi, Verne mentionne les massacres d’aborigènes perpétrés par les colons britanniques et semble les condamner, mais, plus loin, il paraît penser comme acquise et inéluctable la disparition de ces peuplades au profit des colons occidentaux. Il reproche aux Britanniques ces massacres, mais avec une ironie où j’ai cru reconnaître l’humour noir pacifiste qui transparaît ailleurs dans des romans comme De la Terre à la Lune : il indique en effet que les Britanniques auront le plus grand mal à présenter des spécimens d’Australiens à la prochaine Exposition universelle s’ils les ont tous tués d’ici là… A la décharge de Verne, on remarquera également qu’en dépit des fréquentes mentions du cannibalisme comme danger redoutable en Australie, cette pratique n’est jamais explicitement mise en scène dans les péripéties des personnages principaux et l’unique personnage d’aborigène un peu développé se comporte davantage comme un genre de négociant retors.

Aventure, feuilleton et personnages secondaires : le plaisir des détails

Mistress Branican est un roman d’aventure. Que vaut-il en tant que tel ? De manière générale, il prend beaucoup de temps à se mettre en place, mais monte en puissance peu à peu. Le récit de la première expédition pour retrouver John Branican s’avère aussi passionnant que de suivre un doigt sur un atlas accompagné d’une voix monocorde. Il faut dire que l’enjeu narratif est délicat : d’un côté, Verne veut augmenter les enjeux dramatiques en montrant que le navire reste introuvable en dépit des meilleurs efforts pour le retrouver ; de l’autre, comme on en est encore au début du roman, il ne faut pas beaucoup de jugeote, à la lecture, pour se douter que ces premières tentatives resteront infructueuses. Comme je l’ai dit, j’étais également impatient de voir la mistress Branican du titre entrer réellement en scène, ce qui finit par arriver, à mon grand soulagement.

Le rythme du roman dans son ensemble s’améliore nettement dans la seconde partie, où Verne, après avoir passé un temps infini à mettre en place diverses ficelles, les entrecroise avec toute l’adresse d’un romancier et d’un feuilletoniste. Plusieurs rebondissements bienvenus relèvent l’intrigue principale, en particulier l’histoire de la famille Branican. Je ne peux pas non plus ne pas mentionner deux personnages secondaires hilarants, à savoir l’explorateur britannique Jos Meritt et son domestique chinois Ghîn-Ghi. Ces deux-là forment une paire maître-valet comme Verne en a inventé de nombreuses dans ses romans, avec un maître excentrique et un valet terre à terre qui rappellent beaucoup Don Quichotte et Sancho Pansa, les stéréotypes nationaux en plus. Verne adore les stéréotypes nationaux, aussi bien à propos des pays d’Europe que du reste du monde. Tous les Américains ont un esprit d’entreprise et une vigueur admirables, tous les Anglais sont flegmatiques, etc. Jos Meritt, lui, est le type de l’Anglais excentrique, puisqu’il parcourt le monde entier en quête d’un chapeau, tandis que Ghîn-Ghi pourrait figurer dans les Tribulations d’un Chinois en Chine. Les dialogues entre ces deux personnages et leur rôle dans l’expédition sont parmi les moments les plus drôles d’un roman par ailleurs très (trop ?) sérieux. Et la double page que Verne consacre à la collection de chapeaux historiques de Jos Meritt est un morceau d’anthologie. Le théâtre comique, pratiqué par Verne à ses débuts, n’est pas loin.

Conclusion

Mal édité, souffrant furieusement de l’absence d’une introduction récente faite par un ou une spécialiste de Verne, cette édition de Mistress Branican n’est pas au grand honneur du Livre de poche. Et c’est très dommage, car elle empêche de profiter pleinement d’un roman qui, sans compter parmi les chefs-d’œuvre de l’écrivain, ménage de belles pages d’aventure et forme par ailleurs un témoignage important sur l’exploration et la colonisation de l’Océanie et de l’Australie vers la fin du XIXe siècle. Si vous avez peu lu Verne, je vous conseille de commencer par des titres plus connus et moins vieillis, comme Voyage au centre de la Terre (qui est mon petit chouchou). Si vous avez déjà beaucoup lu Verne, je vous recommande de vous procurer un ouvrage ou quelques articles bien conçus sur la vie et l’œuvre de cet écrivain avant de vous lancer dans Mistress Branican si vous voulez réellement en profiter. Et si vous cherchez des fictions mettant en scène des personnages féminins forts, ma foi, mieux vaut aller voir du côté de Jane Austen ou de George Sand (pour les romans réalistes et psychologiques) ou du côté de jeux vidéo comme Syberia du regretté Benoît Sokal (pour les héroïnes d’aventure)…


Madeleine de Scudéry, « Clélie, histoire romaine »

7 juin 2021

Référence : Madeleine de Scudéry, Clélie, histoire romaine, édition et choix de Delphine Denis, Paris, Gallimard, collection « Folio classique », 2006 (première parution : 1654-1660).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Nous n’avons pas encore tout à fait oublié la Carte de Tendre. Qui se souvient pourtant que le dessin en fut imaginé pour un de ces longs romans goûtés des lecteurs d’autrefois ? Publié de 1654 à 1660, Clélie fut un véritable succès de librairie : l’œuvre achevait l’âge d’or du roman héroïque, tout en explorant les possibilités inédites qui s’offraient à la fiction moderne. Aux premiers temps de la République romaine, cadre du récit, se superpose ainsi une autre peinture d’égale ambition – celle de l’histoire et de la société contemporaines, associée à une subtile «anatomie des cœurs».


La séduction du texte n’a pas faibli. Amours et aventures sont le support vivant et coloré d’une interrogation sur la «morale du monde» et ses formes d’expression, sensible à la nécessité de ménager aux femmes de valeur la place glorieuse qui leur est due. C’est à l’idéal de la conversation galante, recrutant hommes et femmes sur le seul mérite de l’esprit, que fut confié, non sans quelque clairvoyante inquiétude, ce projet résolument moderne : l’élégante discrétion de l’écriture en fait aussi tout le prix. »

Mon avis

Horreur, atrocité, damnation ! « Folio classique » publierait des versions abrégées, maintenant ? Cela paraîtra plus compréhensible en rappelant que le texte intégral de Clélie, histoire romaine compte dix volumes in octavo (moyen format, pour aller vite) et découragerait sans doute une bonne part du lectorat actuel, hors spécialistes de la littérature de cette époque. Voici donc un « choix » d’extraits, reliés par des résumés qui montrent sans peine que la complexité de l’intrigue prise dans son ensemble n’a rien à envier aux plus touffus des cycles romanesques récents.

Cela fait quelques années que j’ai entrepris de compléter mes classiques en lisant les écrivaines dont on ne m’a rien fait lire (ou trop peu) pendant mes études, et en grattant pour découvrir quelques petites merveilles injustement oubliées de la postérité ou trop peu représentées dans les manuels scolaires ou les médias. Parmi ces écrivaines, Madeleine de Scudéry et ses romans à rallonge, typiques de l’âge d’or des romans-fleuves (le plus connu du genre étant L’Astrée d’Honoré d’Urfé, paru quelques décennies avant Clélie). Disons-le tout de suite : autant il y a des classiques que j’insiste à présenter comme finalement pas si inaccessibles, même si vous n’êtes pas spécialiste ou particulièrement « littéraire », autant lire Clélie en entier – je veux dire, lire en entier ce volume de choix d’extraits de Clélie – s’avérera une expérience déroutante pour bien des gens, pour plusieurs raisons dont je parlerai plus bas. Mais quand bien même on se contenterait d’en lire quelques extraits parmi ceux proposés, Clélie a de belles pages à offrir. Voyons un peu.

L’histoire en deux mots : le récit se déroule dans la Rome antique, aux tout débuts de la puissance romaine, au temps où Rome n’est encore qu’une ville parmi d’autres en Italie et lutte pour subsister et s’imposer parmi les multiples peuplades plus anciennes bien installées dans le Latium. La belle et vertueuse Clélie et le vaillant Aronce s’aiment ardemment et sont sur le point de se marier, mais bien des obstacles vont se dresser sur leur chemin avant qu’ils ne soient enfin réunis. C’est que la beauté et la vertu de Clélie attisent bien des désirs, y compris au sein de la famille du roi de Rome, le tyrannique Tarquin le Superbe…

Une aventure antique

Clélie, histoire romaine est donc un roman à décor antique alternant aventure, complots politiques et une grande intrigue amoureuse échevelée. Présenté comme cela, on peut s’attendre à quelque chose d’épique et d’assez kitsch, un peu comme un vieux péplum américain ou italien, ou comme un film de fantasy tourné à Bollywood. Cela donne une assez bonne idée de certaines pages, dont se dégage un charme d’aventure surannée. Il faut dire que, si une maxime prêtée à je ne sais plus quel scénariste américain réclame « une intrigue qui commence par un tremblement de terre avant de progresser jusqu’à un climax », alors Clélie respecte à la lettre cette recette scénaristique, puisqu’il commence bel et bien par un séisme, la veille du mariage des personnages principaux ! On trouvera en outre plusieurs scènes de combats, de cavalcades, d’enlèvements, de fuites et de poursuites variées.

Pour compléter cette facette du roman, il faut évoquer son décor : la Rome des derniers rois et des premières années de la République, une Rome encore à taille humaine, mais présentée dans la lignée des écrits de l’historien romain Tite-Live, c’est-à-dire peuplée de mâles guerriers tout amidonnés dans leur sens du devoir et de femmes douces, chastes et résolues. Si vous ne connaissez encore rien aux premiers temps de l’histoire de Rome, vous profiterez de la découverte d’une période riche en rebondissements, mais vous devrez parfois vous aider des notes de fin de volume pour comprendre qui est qui. En revanche, si vous avez un peu étudié (ou lu des livres sur) cette période, par exemple en lisant le livre I de l’Histoire romaine de Tite-Live (qui relate les débuts de Rome, depuis ses ancêtres mythologiques jusqu’aux premiers temps de la République), vous reconnaîtrez sans peine de grandes figures comme Tarquin le Superbe, Lucrèce, Collatinus, Brutus, Mucius Scaevola et d’autres, sans oublier Clélie elle-même, qui n’est pas une invention de l’écrivaine. Dans ce cas, vous démêlerez sans mal les fils de la grande Histoire de ceux de la petite ; tout le roman vous fera l’effet d’une sorte de fan fiction géante écrite par une passionnée de Rome antique, qui se serait amusée à ajouter des personnages inspirés par son entourage dans les marges des légendes romaines, et à entremêler leurs aventures avec les exploits des héros évoqués par Tite-Live.

Dans les deux cas, on ne peut qu’être surpris par l’abondance des sous-intrigues et le nombre des personnages secondaires, qui éclipsent parfois les rôles principaux pendant des dizaines de pages. Bien que Clélie et Aronce demeurent dépositaires des plus grandes qualités en matière de beauté, de vertu, de vaillance, etc., ils sont loin de monopoliser l’attention de l’écrivaine, qui déploie tout un microcosme au fil des livres.

Qu’on n’attende pas un roman historique au sens qu’on donne aujourd’hui à cette expression. L’Antiquité romaine de Clélie apparaît comme un décor de carton-pâte doublé d’un anachronisme complet en matière de représentation des relations sociales : la Rome antique n’y est guère qu’un cadre-photo, ou un décor de jeu de rôle, où Madeleine de Scudéry se complaît à insérer les têtes de ses amies et de ses connaissances sur la silhouette de telle ou telle figure légendaire. Cela m’a beaucoup rappelé les peintures de la même époque, où l’on voit un Romulus en armure du Siècle d’or espagnol en train de donner le signal de l’enlèvement de Sabines habillées comme des dames catholiques de la noblesse ou de la bourgeoisie avec robes couvrantes, dentelles, résilles sur les cheveux et chapelets à la main. Il m’est arrivé de pester devant l’artificialité patente de cet univers où nos héros n’ont rien d’autre à faire que se complimenter et se séduire, et où il n’y a pas plus de pauvres qu’à Duloc, « monde parfait », dans le film d’animation Shrek...

Conversations mondaines et psychologie

Clélie a pourtant bien d’autres facettes. Celle qui saute aux yeux, renforcée par le choix des extraits, est la présence de conversations autour de sujets comme la l’amour et l’amitié, ainsi que de notions telles que la constance, les personnalités typiques des femmes ou des hommes, ou encore la gloire (mot en partie trompeur, puisqu’il ne désigne à l’époque pas seulement la célébrité, mais aussi ce qu’on appellerait maintenant l’amour-propre). Ces conversations oscillent entre le dialogue philosophique et la conversation mondaine. C’est d’une de ces scènes que provient la « Carte de Tendre », restée célèbre pour avoir transposé, sous la forme d’une carte géographique d’un pays imaginaire, les différentes étapes psychologiques possibles d’une relation, depuis la vague estime jusqu’à la tendresse en passant par « négligence », « légèreté », « billets galants », « jolis vers », « respect », « bonté », « assiduité » ou « empressement », et en tâchant d’éviter aussi bien la « perfidie » ou la « négligence » et le « lac d’indifférence », que, de l’autre côté, la « mer dangereuse » qui, au-delà de la tendresse, risque de mener aux « terres inconnues »…

Reproduite en insert au début du livre, cette carte en représente l’une des plus jolies inventions. Encore ne faut-il pas attendre un trop long développement à son sujet, ni un univers imaginaire poussé autour de cette carte : elle n’a droit, somme toute, qu’à un passage sommaire. La mode des univers imaginaires détaillés, fussent-ils allégoriques, n’était pas encore venue, et l’écrivaine paraît prendre grand soin de présenter cette création comme dépourvue de tout sérieux ou de toute prétention. Dommage, car j’aurais été curieux de lire un récit entièrement situé dans un univers pareil, où chaque lieu et chaque personnage aurait été l’incarnation d’un sentiment ou d’un type de comportement (cela aurait probablement donné quelque chose comme la première moitié du Roman de la Rose médiéval, ou bien comme le Pilgrim’s Progress anglais transposé dans le domaine amoureux).

Ces conversations tranchent net avec les passages de l’intrigue davantage tournés vers l’aventure, à un tel point que, même aujourd’hui où les cycles romanesques à rallonge (et les œuvres à rallonge en général) sont à la mode, on aurait du mal à admettre des interruptions si longues doublées de changements de tons si complets. À vous de vous faire un avis : on s’en étonne moins, et on en est peut-être moins gêné, une fois qu’on en est prévenu à l’avance. En dépit des obstacles représentés par l’écart entre les goûts du XVIIe siècle et ceux du début du XXIe, ces conversations ne supportent pas si mal la lecture de nos jours : à défaut de fournir des conseils de vie applicables aujourd’hui ou de permettre de s’identifier pleinement aux personnages dans leurs témoignages ou leurs idées, elles peuvent toujours servir de supports de réflexion et fournir un peu de matière à penser sur des sujets de psychologie et de relations amoureuses.

Un roman dont nous avons perdu les clés

Un dernier aspect du roman me semble, de très loin, le plus inaccessible au lectorat actuel à moins d’être spécialiste du XVIIe siècle : Clélie, à l’époque de sa parution, relevait en partie du « roman à clés », où chaque personnage fictif constituait un équivalent de, ou du moins une allusion probable à, telle ou telle personne réelle de l’entourage de Madeleine de Scudéry (qui tenait un salon littéraire) ou de la cour royale de son temps. J’avoue volontiers que cet aspect m’indiffère, en dépit des analyses habiles proposées dans l’introduction, qui montrent l’intérêt de ce pan de l’esthétique du roman. Aussi bien invitent-elles du même élan à ne pas y réduire tout le roman, mais j’espère avoir déjà montré qu’on peut le lire pour ses autres facettes.

Osez le beau style

Qu’en est-il du style ? Pas de doute, il faut aimer les phrases longues, la syntaxe élégante pétrie de latin et les imparfaits du subjonctif. Ce n’est pas le genre de chose qui me fait peur ; si c’est votre cas, sachez que plus on en lit, plus on s’y habitue, tout comme on ne risque pas d’apprendre à nager si l’on ne se met jamais à l’eau. Le monde actuel et l’Internet regorgent d’outils, dictionnaires en ligne, conjugueurs automatiques, etc. pour qui veut réviser sa grammaire et sa conjugaison, combler ses lacunes ou dissiper de vieilles appréhensions. Je regrette un peu, malgré tout, que l’édition Folio ne fasse pas davantage d’efforts pour se rendre accessible à un public réellement large. Delphine Denis prend soin, dans ses notes, d’analyser les particularités lexicales de la langue de Madeleine de Scudéry, mais, sur le plan de la syntaxe (la construction des phrases), elle se contente du minimum, alors que l’ancienneté du texte rendrait nécessaire un apparat un peu plus complet, quitte à ce qu’il ait l’air un peu scolaire, afin de s’assurer que tout le monde puisse entrer dans le texte. Les collections parascolaires conçues pour les collégiens et les lycéens accomplissent de ce point de vue un travail plus poussé, mais n’ont pas encore cru bon de rééditer Clélie (qui sait ? Un jour, peut-être, au moins dans un groupement de textes…).

L’introduction

J’ai gardé pour la fin la lecture de l’introduction de Delphine Denis, afin de découvrir l’intrigue sans me la faire divulgâcher (travers fâcheux de beaucoup de ces introductions dès lors qu’on a envie de se préserver une certaine naïveté en abordant un livre ; mais ce n’est pas bien méchant). Très riche en informations sur le contexte du roman et ses différents niveaux de lecture, elle est d’une grande aide à sa compréhension. Dommage qu’elle semble avoir été écrite à l’attention d’un public au moins étudiant, plutôt que d’un public vraiment large. Certes, Clélie n’est pas vraiment le classique le plus lu dans le pays, et risque de ne plus l’être avant un bon bout de temps (d’ici un avenir possible, dont j’ignore s’il est proche ou lointain, où la littérature du XVIIe siècle autre que le Saint-Quatuor Molière-La Fontaine-Corneille-Racine aurait fait un retour en force dans notre culture générale). Une chose qui manque aussi à cette introduction, mais qui relève du détail, ce serait de montrer les liens possibles entre le roman héroïque du XVIIe siècle et le roman antique, qu’il soit grec (Chéréas et Callirhoé, Leucippé et Clitophon, Héro et Léandre) ou latin (Daphnis et Chloé, pour ne citer que le plus connu). J’aurais été curieux de savoir dans quelle mesure Madeleine de Scudéry a pu puiser son inspiration non pas simplement chez les historiens romains comme Tite-Live (là, ça crève les yeux de toute façon), mais aussi dans ces romans antiques qui, bien que tombés dans l’oubli aujourd’hui à de rares exceptions près (le Satyricon, merci Fellini), ont inventé la plupart des clichés actuels en matière d’intrigues romanesques amoureuses.

Conclusion

Curieuse lecture, donc, que Clélie, et pas la plus intemporelle des œuvres classiques du XVIIe siècle. Mais, comme le dit justement Delphine Denis, ce roman mérite d’être arraché à l’image déformée qu’en ont donnée les détracteurs de Madeleine de Scudéry et des autres écrivaines de son temps, qualifiées de « précieuses » et de « femmes savantes » (entre autres par Molière) alors qu’elles ne faisaient que tenter d’accéder à un savoir monopolisé par les hommes. Clélie elle-même est ce qu’on pouvait faire de plus proche d’un « personnage féminin fort » dans le XVIIe siècle mondain, c’est-à-dire qu’elle ne se laisse pas enlever (autrement dit, elle ne se laisse pas violer). Voilà un aspect du roman qui n’a, hélas, pas vieilli. La scène relatant l’exploit le plus connu de Clélie pourra naturellement frustrer les gens qui se seraient attendu à une guerrière féroce, mais reste un morceau d’aventure trépidant qui peut toujours inspirer les artistes actuels.

En dépit de son caractère inévitablement daté, Clélie contient donc de belles pages et de belles scènes. Les plus braves tenteront la traversée complète ; les autres, pour ne pas passer à côté de l’ensemble, ne doivent pas hésiter à picorer ce qui leur plaira. Artamène ou le Grand Cyrus, autre roman de Madeleine de Scudéry, détient aujourd’hui encore le record du plus long roman en langue française (avec 2,1 millions de mots). À l’occasion de sa réédition complète en ligne, les universitaires chargés du projet ont tenu à rappeler, sur la page d’accueil, qu’il était courant à l’époque de lire ou de relire par scènes ou par extraits, et de discuter avec des amis tel ou tel passage (de vive voix ou par lettres : de nos jours, on passerait par des forums, des réseaux sociaux, des sites agrégateurs de critiques, des blogs ou des podcasts). Et après tout, pourquoi pas ? L’essentiel n’est-il pas de garder contact avec cette littérature passée, dont les différences ne constituent pas seulement des obstacles, mais aussi des richesses et des sujets de découverte et d’inspirations possibles ? Je serais assez curieux de voir une adaptation un peu libre de Clélie transposée sur un autre support (bande dessinée, cinéma, téléfilm) et éventuellement à une autre époque ou dans un autre type d’univers (contemporain, comme Christophe Honoré l’a fait avec La Princesse de Clèves dans son film La Belle Personne en 2008 ? Ou un univers de fantasy ? Mais dans ce dernier cas, ne risque-t-on pas d’obtenir quelque chose d’assez proche de certains cycles de romance fantasy récents ?).