George Sand, « Lélia »

11 juin 2018

Sand-Lelia

Référence : George Sand, Lélia, édition de Pierre Reboul, Paris, Gallimard, collection « Folio classiques », 2004. (Première édition : 1833, version remaniée en 1839.)

La dame de glace du romantisme noir

« Qui es-tu ? Et pourquoi ton amour fait-il tant de mal ? » Ainsi commence Lélia, par une lettre passionnée du jeune poète Sténio adressé à cette femme mystérieuse qui, bien qu’à peine trentenaire, semble avoir déjà tout vécu, tout médité, tout épuisé et être revenue de tout. De Lélia, on ne connaît pas grand-chose : elle n’a pas de pays, elle a à peine un âge. Elle est belle, mais surtout intelligente, dotée d’une capacité de réflexion d’une grande ampleur ; et son coeur semble alterner entre des élans tendres et une froideur implacable.

Lélia, c’est la femme par excellence du romantisme noir, ce courant du romantisme placé sous le signe de la mélancolie, du « mal du siècle ». Des personnages peu nombreux mais tous approfondis et marquants à leur façon vont l’entourer : Sténio, le poète fougueux qui s’épuise à l’aimer en espérant qu’elle l’aimera un jour ; Trenmor, un homme qui, comme Lélia, semble avoir tout vécu, tout réfléchi et avoir conclu à la vanité de tout ; et Magnus, le prêtre fou de désir pour Lélia. On verra aussi Pulchérie, la sœur de Lélia, devenue courtisane et dotée de sa propre philosophie du plaisir. Ce sont des figures hautes en couleurs, de vrais archétypes en pied du romantisme de l’époque.

Un scandale en 1833

Deux versions assez différentes du roman sont parues. La première, en 1833, a causé un scandale par l’audace de ses réflexions sur la religion, la morale, l’amour. Il faut dire que de nombreux passages du roman semblent des prétextes à des développements d’une belle ampleur de vue et d’une grande force rhétorique sur de nombreux sujets ; Lélia, Trenmor, Pulchérie, et par la suite Magnus et Sténio, jettent au bas de leur piédestal bien des statues de l’époque, sans parler des quelques moments érotiques que nous pouvons à peine reconnaître aujourd’hui, mais qui ont fait friser de nombreuses moustaches au XIXe siècle. Sand avait su tendre à son siècle un miroir de ses doutes et de ses complexes, et la critique n’a pas l’air de le lui avoir pardonné ! Cette première version, très sombre, semble ne laisser aucune place à l’espoir. En 1839, Sand reprend son roman, en modifie le milieu et la fin et lui donne un dénouement sinon heureux, en tout cas moins désespéré.

Un livre mystique et philosophique

Lélia a aussi cela de particulier que c’est autant une série de méditations collectives qu’un roman. L’intrigue tiendrait en quelques lignes et n’est manifestement pas l’aspect du livre que Sand a souhaité mettre en avant : c’est la trajectoire intellectuelle, sentimentale, philosophique ou mystique de ses personnages qui l’intéresse et qui constitue la vraie matière du livre. Certains critiques ont d’ailleurs douté, avec raison, de l’appartenance de Lélia au genre du roman, et ont préféré y trouver une sorte d’essai philosophique et moral mis en fiction, ou encore une sorte de poème philosophique. Cela rattache Lélia à des prédécesseurs comme La Peau de chagrin ou Séraphîta, les romans mystiques et philosophiques de Balzac, mais aussi à des livres postérieurs de Sand, comme le très beau, très ambitieux et très injustement oublié Spiridion, qui est à la fois un roman fantastique, une quête mystique et un essai sur les religions à lui tout seul. Mais Lélia a cette originalité d’être à la fois profondément mystique et prématurément désenchanté à la façon des jeunes gens qui se disent qu’ils ont déjà tout vécu et déjà tout épuisé. Spiridion retrouve cette noirceur et ce sentiment de vanité, mais de façon plus équilibrée, au sein d’une odyssée intellectuelle et théologique qui connaît ses nuits mais aussi ses illuminations. De nos jours, tolèrerait-on qu’un écrivain se fasse autant philosophe dans une fiction ? Peut-être pas, mais on aurait tort, car un tel mariage étroit entre le cheminement d’un personnage et celui d’une pensée a beaucoup à apporter à la littérature et aux humains qui en lisent.

Tout cela n’en fait pas le livre le plus accessible de Sand, mais l’effort en vaut largement la peine. Le livre regorge non pas seulement de belles phrases mais de belles pages, de véritables « morceaux de bravoure d’écriture » qui mériteraient d’être cités en exemples pour leur souffle, leur structure, leur finition et leur vigueur. Je pense que même des adolescents pourraient être sensibles à la puissance rhétorique et aux pensées subversives de Lélia. Le romantisme noir de Lélia puise beaucoup dans le roman gothique anglais (Le Moine de Lewis, par exemple, dont le personnage de Magnus semble tout droit sorti), et la postérité du « gothique » n’a pas tari jusqu’à nos jours. Ah, si Luc Plamodon et Richard Cocciante s’emparaient de Lélia comme ils se sont emparés de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo en 1998, cela donnerait une comédie musicale qui ferait des ravages auprès de notre jeunesse !

Misogynie universitaire et paresse éditoriale

Conspué à sa parution, plongé dans l’oubli par ses détracteurs après la mort de Sand, Lélia a été réédité dans les années 1960… mais il faut voir comment. L’édition par Pierre Reboul est un monument de mauvaise foi et de sexisme : il ne cesse de rabaisser Sand à toute occasion, en l’accusant de paresse, en présentant toutes ses réflexions comme de purs emprunts à des hommes qui l’auraient influencée, en adoptant trop souvent une lecture autobiographique excessive du roman (même s’il s’en défend), le tout avec une différence de traitement criante par rapport à ce qu’il dit des hommes écrivains de la même époque. Ses formulations sont régulièrement d’une condescendance voire d’une malveillance gratuites, et il y a même des plaisanteries d’un goût douteux qui auraient déjà été criticables chez un étudiant de première année et n’ont clairement rien à faire dans le travail d’un chercheur. Jamais je n’avais vu un travail aussi méprisable de la part d’un universitaire dans une introduction et un appareil de notes en Folio. En plus, ses choix éditoriaux sont contestables : il ne fournit pas le texte complet des deux versions mais tronçonne celui de la version de 1839, ce qui la rend difficilement lisible. Autant aurait mieux valu un choix net en faveur de l’édition de 1833, ou bien une édition en deux volumes.

Gallimard a réimprimé cette édition en 1985, à peine modifiée, et une nouvelle fois à l’identique en 2004, pour le bicentenaire de la naissance de l’auteure : étrange façon de fêter Sand que de diffuser à nouveau ce torchon d’édition ! C’est là une paresse injustifiable de la part de l’éditeur, puisque les recherches sur Sand et son œuvre ont (heureusement !) beaucoup progressé depuis, et que l’édition de Reboul, médiocre à sa parution, semble désormais complètement anachronique. C’est à croire que ni Reboul, ni les éditions Gallimard ne sont au courant que depuis les années 1970 l’étude de Sand a été notablement renouvelée et diversifiée par des articles et des ouvrages de chercheuses comme Simone Vierne ou, plus récemment, Isabelle Hoog-Naginski. Ces chercheuses ont su étudier cette écrivaine sans préjuger de son incapacité à égaler ou à surpasser ses homologues masculins, peut-être parce que cette notion ne leur causait aucune angoisse de castration.

À la limite, je vous conseillerais donc plutôt de commander l’édition du roman parue chez Paléo, dans la « Collection de sable », qui ne comprend pas de notes, mais a au moins le mérite de respecter un tant soit peu l’œuvre qu’elle publie.

Message posté sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 25 juin 2017.

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Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, « Paris, quinze promenades sociologiques »

28 mai 2018

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Référence : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Paris, quinze promenades sociologiques, Payot, collection « Petite bibliothèque Payot. Sciences humaines et sociales », 2013 (il s’agit de la réédition en poche du livre Paris mosaïque. Promenades urbaines, Calmann-Lévy, 2001).

Présentation de l’éditeur

Voici quinze itinéraires insolites, nostalgiques, métissés, conçus spécialement par deux célèbres sociologues pour donner à comprendre Paris dans sa diversité et faire partager un peu de la vie des habitants de chaque quartier. Du Sentier à la rue Oberkampf, des villas de luxe au quartier de la Bibliothèque de France, du métro aux portes de la capitale, ces promenades commentées sont agrémentées de plans et de photographies, et proposent différents angles sociologiques : la mobilité, l’immigration, l’embourgeoisement, le rapport à la banlieue, les transformations architecturales.

Mon avis

Un petit livre trouvé par hasard en librairie. Il date de 2013 et c’est ici la réédition en poche. Je connaissais les deux auteurs, un couple de sociologues qui ont notamment beaucoup travaillé sur les riches en France de nos jours ; mais j’étais passé à côté de ce livre.

Il s’agit donc d’une série de chapitres courts, régulièrement illustrés de photos, consacrés chacun à un quartier de Paris. Ils prennent la forme de promenades, et les principales rues, voies ou bâtiments sont même indiqués en gras, ce qui rend possible d’utiliser le livre comme un petit guide dans la ville. Chacun de ces parcours invite à aller voir tel ou tel endroit particulièrement typique du quartier et explique son importance historique et sociologique : la formation d’un quartier au fil de l’expansion de Paris, de l’arrivée de nouvelles populations au fil de l’exode rural et de l’immigration, mais aussi anciens quartiers populaires vidés par l’embourgeoisement et la flambée des prix, etc.

Il y a par exemple un chapitre sur Saint-Germain-des-Prés (et la transformation des cafés littéraires de Sartre et Beauvoir en quartier investi par l’industrie du luxe), un autre sur le « quartier chinois » (en réalité asiatique, puisqu’il n’y a pas que des familles venues de Chine et que le mélange avec les Parisiens de plus longue date s’est fait tout naturellement), un autre sur la Bibliothèque nationale de France et le quartier neuf qui a poussé autour ces vingt dernières années, un autre sur le triangle de la Goutte d’or, etc. etc.

Tout reste très ancré dans la réalité physique des quartiers : les passages historiques servent à expliquer immédiatement l’apparence d’un bâtiment, il y a des descriptions très terre à terre des rues, des panneaux indicateurs, des vitrines, des exemples de prix dans les magasins, et l’explication de la cherté du quartier, du niveau de vie des habitants, etc.

Je n’avais pas prévu de le lire tout de suite et finalement je l’ai dévoré. c’est très accessible, clair tout en restant solidement documenté et très instructif, très régulièrement illustré de photos mais aussi de plans ; ça se dévore. Un très bon petit livre pour quiconque a envie d’en apprendre plus sur Paris sous une forme différente du guide touristique ou historique classique. Et mine de rien, c’est aussi une bonne introduction aux questionnements de la sociologie.

Dans le même genre

Sociologues bien installés, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont une bibliographie abondante derrière eux, écrite chacun de leur côté ou à quatre mains. Beaucoup de leurs livres sont des études sociologiques destinées aux spécialistes et aux étudiants, mais pas tous. Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, paru en 2010, les a propulsés sur le devant de la scène publique en offrant une étude approfondie des milieux fréquentés par le désormais ancien président. Mais plus récemment encore, vous pouvez lire d’eux une bande dessinée aussi documentée que désopilante : Panique dans le 16e ! : Une enquête sociologique et dessinée, parue l’an dernier aux éditions La ville brûle, avec des dessins d’Etienne Lécroart. Elle revient sur la tentative d’installation d’un centre d’hébergement dans le 16e arrondissement de Paris en 2016, qui a suscité des réactions aussi disproportionnées qu’inhumaines de la part des grands bourgeois locaux.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en juin 2017 avant de le retravailler pour le poster ici.


Erik Orsenna, « Madame Bâ »

14 mai 2018

Orsenna-MadameBa

Référence : Erik Orsenna, Madame Bâ, réédition au Livre de poche, 2003 (première parution aux éditions Stock en 2002).

Je viens de terminer ce livre. Sur le fond, il me semble que c’est un bon livre, mais j’en garde des sentiments partagés. Peut-être qu’écrire un avis ici me permettra de savoir pourquoi au juste.

Ce que j’ai apprécié dans ce livre au début, c’était la voix de son personnage principal. Le style est très oral, avec des phrases courtes, du vocabulaire familier, beaucoup de retours à la ligne et de dialogues. On avance vite. Et on sent vivre Madame Bâ, qui prend forme rapidement et s’approfondit constamment jusqu’aux dernières pages (normal, le roman entier est consacré à son passé).
Ce que j’ai apprécié aussi, et qui se confirme au fil du roman, c’est la masse d’informations qu’on y apprend sur l’Afrique et surtout sur le Mali, le tout l’air de rien, au fil des scènes. C’est un point de vue équilibré, où le Mali et la France s’en prennent chacun pour leur grade à mesure que Madame Bâ est confrontée aux limites, aux contradictions et aux petites combines des uns et des autres, celles qui font rire et celles qui ne font plus rire du tout, que ce soit celles qui proviennent des coutumes locales ou celles qui sont dues à l’héritage empoisonné de la colonisation. Orsenna est aussi très doué pour évoquer la situation des femmes, que ce soit à travers le personnage de Madame Bâ elle-même ou ses autres personnages, ou même ses remarques générales (seules quelques-unes gardent un côté « éternel féminin » assez vieillot et en contradiction avec le point de vue plus pragmatique et plus nuancé qu’il présente la plupart du temps).
Vers la fin, j’ai apprécié aussi que le parti pris de départ (une lettre au Président de la République française pour demander un visa qui devient un prétexte à une autobiographie) ne fasse pas oublier la vraisemblance et que le dénouement reste réaliste.

Qu’est-ce qui ne va pas, alors ?

Je crois que pour commencer c’est le style. Au début, j’étais un peu surpris par ce style, car l’étiquette « Académicien » et le pseudonyme de l’auteur (« Orsenna » est un nom emprunté au roman de Julien Gracq Le Rivage des Syrtes, qui est un modèle de belle prose classique) me faisaient attendre quelque chose de plus classiquement « littéraire », un vocabulaire plus varié et recherché, de belles phrases : pas du tout, la recherche se contente de reproduire une voix. Problème : à force, il y a des procédés voire des tics de style que j’ai repérés et/ou dont je me suis fatigué. Les exclamations (« Pauvre Untel ! Il avait beau faire ceci, ceci, ceci et cela, rien n’y faisait », etc.). Le vocabulaire limité. Le côté cabotin, où semble parfois poindre une ironie envers les personnages dont on ne sait pas trop si elle les infantilise ou si elle infantilise les lecteurs (ainsi les habitants d’un village voyant arriver pour la première fois des baby foot : un paragraphe avant qu’ils ne se rendent compte que ce ne sont pas de simples « tables » ; ou bien, vers la fin, l’avocat occupé à gronder son chronomètre à voix haute).

Mais il y a aussi autre chose. Visiblement, Orsenna veut faire un roman qui renseigne sur la situation au Mali et plus généralement en Afrique et sur les réalités des relations avec la France, de l’immigration, etc. D’une certaine façon, le personnage de Madame Bâ n’est qu’un prétexte à un parcours (spatial et chronologique) qui permet de découvrir ces réalités glorieuses et moins glorieuses. Pourquoi pas ? Ce genre de chose se fait. Et encore une fois, il faut convenir que, dans une certaine mesure, c’est réussi : telle ou telle scène aborde tel ou tel thème, donne des vérités générales, des chiffres, etc. Bien. Mais là encore, à force, il y a des moments où cela paraît… forcé, justement. Parfois, madame Bâ n’est plus si vivante. On voit la marionnette avec, dedans, la main d’Orsenna qui dit : « Bon, là il faut que je case aussi tel problème socio-économique… » L’épaisseur de l’univers de madame Bâ s’amincit au point qu’on voit la trame. Je ne sais pas si c’est cela qui a fait que je trouvais le style répétitif, ou si ce sont les insuffisances d’écriture qui ont fait que je commençais à voir les ficelles, mais le fait est que parfois je « n’y croyais plus ».
C’est donc l’aspect pédagogique du roman qui fait à la fois son intérêt et ses limites à mon avis. Orsenna veut faire passer des informations, mais aussi un « message ». Avec des intentions louables et une documentation béton, il prend son lectorat par la main… par moments un peu trop. Dans ces moments-là, je regrettais qu’il n’ait pas écrit carrément un essai ou une enquête documentée plutôt qu’un roman à moitié vivant. Ou bien qu’il ait distingué les deux aspects, comme dans un docu-fiction avec une partie « fiction » et une partie commentaire pour le « docu » qui apporte des informations plus générales, ou bien comme dans ces romans pour la jeunesse du type Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder (sur la philosophie), Le Théorème du Perroquet de Denis Guedj (sur les mathématiques) ou Le Voyage de Théo de Catherine Clément (sur les religions) où on a souvent des documents insérés dans le récit, ou bien des conversations assez nettement distinctes du reste, même si ce contenu a aussi son influence sur le cheminement de l’intrigue.

Je crois que ces différents problèmes sont liés : l’écriture et « le fond ». Visiblement, Orsenna s’est appuyé sur son expérience personnelle et sur une documentation très soigneuse pour écrire son livre, et encore une fois le problème n’est pas là. Mais j’ai l’impression qu’il a oublié en cours de route (à moins qu’il n’en ait jamais eu l’ambition) de donner un peu plus de substance aux paysages et aux pays qu’il traverse. Les personnages vivent, oui, mais souvent on les retrouve simplement porteurs de telle ou telle information, et on se dépêche de passer à la péripétie suivante ou quelqu’un d’autre remplira le même rôle pour un autre sujet. Quant aux paysages, ils m’ont paru écrasés sous l’écriture simpliste, les multiples sursauts et le regard qu’Orsenna confère à son héroïne, un regard trop limité aux relations interpersonnelles. C’est peut-être la conséquence d’une écriture qui devait en permanence intégrer la masse de renseignements que l’auteur tenait à faire passer ? Curieusement, ce défaut s’estompe dans le dernier chapitre, qui contient des scènes de voyages poignantes comme un vrai voyage, alors que les précédentes, parfois réussies quand même, n’arrivaient pas à faire ressentir le voyage aussi bien.

Bref, je suis content de connaître ce livre, et je regarderai sûrement sa suite, Mali, ô Mali, qui vient de paraître, mais je vais lire d’abord autre chose et attendre un peu avant d’aller voir si l’écriture de cette suite est différente.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 23 février 2014 avant de le republier ici.


Alan Hollinghurst, « The Line of Beauty »

30 avril 2018

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Référence : Alan Hollinghurst, The Line of Beauty, Picador, 2004.

Quatrième de couverture

Nick Guest, fils d’un petit antiquaire de province et brillant boursier d’Oxford, s’installe à Londres pour mener à bien sa thèse de littérature. Il loue une chambre dans l’hôtel particulier des parents de son ami Toby Fedden, et entre dans l’intimité de la famille : Gerald, le père, un ambitieux député tory, Rachel, la mère, soeur d’un baron fortuné, et Catherine, leur fille maniaco-dépressive. Nick devient le spectateur fasciné d’une société où les héritiers des grandes familles, les ladies désoeuvrées et les conservateurs règnent en maîtres. La Ligne de beauté est une fresque flamboyante du Londres des années Thatcher, quand ascension sociale rimait avec hédonisme et égoïsme. Ce roman a obtenu en 2004 le Man Booker Prize, le prix littéraire le plus prestigieux du Royaume-Uni.

Mon avis

La Ligne de beauté est l’histoire d’un jeune homosexuel dans le placard qui, à la suite d’une amitié à Oxford, se retrouve à loger plusieurs années chez une famille riche dominée par un politicien ambitieux, dans le Royaume-Uni des années Thatcher entre 1983 et 1987. Il vit là sa première liaison, avec un homme noir d’origine modeste, Léo. Par la suite, c’est une seconde liaison, avec un homme très riche, qui le propulse définitivement dans un univers de luxe. Mais Nick s’intègre-t-il réellement, ou n’est-il qu’un éternel « guest », un invité, comme son nom l’indique ?

La Ligne de beauté est un très bon roman, en particulier pour son propos principal, à savoir tout ce qui est la peinture d’un milieu social repoussant et implacable vu par les yeux d’un personnage qui lui est étranger mais qui ne peut s’empêcher d’en être fasciné.

Ce personnage, Nick Guest, est à la fois creux et très fouillé : de l’extérieur, il semble discret, effacé, voire servile, au sein de cette famille qui l’accepte tout en le traitant un peu comme l’homme serviable bon à tout faire. Mais la narration à la troisième personne adopte constamment le point de vue de Nick, ce qui nous donne accès à ses impressions, mélange de lucidité aiguë envers les travers des gens qu’il fréquente et de fascination envers les richesses qu’ils brassent.

En réalité, comme l’indique le titre du roman (et comme cela apparaît assez vite), Nick est « un esthète ». Passionné de littérature, mais aussi d’art en général, il est surtout attiré par la beauté, celle des hommes, mais aussi celle des maisons, de l’ameublement, des oeuvres d’art, et de la nature. Une nature où il a vite fait de s’absorber en de douces rêveries…
Mais son séjour prolongé chez les Fedden ne le met pas à l’abri des pires réalités du milieu : le libéralisme galopant, mais aussi la violence des riches sous toutes ses formes, des plus subtiles aux plus brutales, du mépris de classe à ce que personne n’appelle encore l’homophobie. Quelle que soit leur degré de richesse, Nick et les hommes qu’il fréquente vivent une vie de secrets. Sans compter qu’à mesure que les années 1980 avancent, une autre menace vient s’ajouter aux autres : le sida.

L’auteur dit avoir été largement influencé par Henry James. Je ne connais pas assez cet auteur classique pour préciser le rapprochement, mais le résultat est un regard acéré, presque chirurgical, sur le milieu social en question.

Ma seule réserve porte sur l’aspect quelque peu étouffant du livre, au sens où la majorité des personnages sont vains, cupides, égoïstes voire incultes… et leur pouvoir est énorme, même une fois que leurs masques de dignité assez fins commencent à tomber. Qu’on me lise bien : Hollinghurst fait tout sauf des caricatures. Sa façon de mettre en scène ses personnages est aussi précise et réaliste qu’implacable… mais le résultat est encore plus oppressant, car tout est terriblement vraisemblable.

Notez que le livre a fait l’objet d’une adaptation en téléfilm pour la BBC en 2006.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en décembre 2015 avant de le republier ici.


[BD] « Aquarica », tome 1, de Sokal et Schuiten

16 avril 2018

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Référence : Aquarica, tome 1, scénarisé par Sokal et Schuiten sur des dessins de Sokal, éditions Rue de Sèvre, octobre 2017. (Série prévue en deux tomes.)

L’histoire

Dans un petit village côtier peuplé de baleiniers, Roodhaven, un mystérieux crabe géant apparaît un soir sur la plage. Un crabe dont la carapace est faite en partie de débris de navires… Avec lui vont remonter des souvenirs d’un naufrage qui hante le village depuis vingt ans, celui du plus grand baleinier de la flotte, coulé avec les 78 marins de son équipage par une baleine géante légendaire dont les survivants ont juré de se venger un jour. Greyford, un jeune océanographe envoyé pour expertiser l’étrange créature marine se rend bientôt compte qu’elle est encore plus déroutante qu’elle n’en a l’air. Aidé d’O’Bryan, un policier qui compte parmi les rares personnes raisonnables du coin, Greyford va tenter d’y voir plus clair sur les origines de ce crabe géant. C’est compter sans la volonté de vengeance des survivants du naufrage, qui sont bien décidés à élucider la vérité pour leur propre compte, avec une seule idée en tête : retrouver cette baleine géante et la tuer.

Mon avis

J’aurais du mal à être objectif sur la question : Sokal et Schuiten, qui ont scénarisé la BD ensemble tandis que Sokal la dessine, comptent parmi mes auteurs favoris. Schuiten est connu pour son travail sur Les Cités Obscures, tandis que Sokal a plusieurs cordes à son arc : auteur de BD comme les enquêtes de Canardo (en ligne claire) ou plus récemment Kraa (au dessin plus détaillé), il est aussi un auteur de jeux vidéo important avec des jeux d’aventures et d’enquête comme L’Amerzone et les Sybéria, qui ont en commun avec les albums des Cités obscures d’être situés dans des pays fictifs rappelant étrangement certains pays réels, le tout dans une fin de XIXe et un début de XXe siècle alternatifs. Il était inévitable et on ne peut plus souhaitable que ces deux-là se rencontrent et travaillent ensemble : c’est chose faite avec Aquarica, et le résultat s’annonce fort bon.

Aquarica ne manquera pas de plaire à qui connaît déjà les œuvres précédentes des deux auteurs, tout en restant très accessible à qui ne les a pas encore lus puisqu’il ne s’inscrit dans aucun univers préexistant. C’est un très bon mystère marin, quelque part entre Moby Dick (pour les baleiniers et les baleines légendaires) et Aquablue (mais je ne peux pas trop vous dire pourquoi). Comme souvent dans les œuvres de Sokal, la faune et la flore y ont une grande importance, mais on y retrouve aussi l’attachement de Schuiten aux romans d’aventure du XIXe siècle, avec leurs figures de savants et leurs journaux de voyage (quoique Sokal a beaucoup pratiqué la chose aussi !). Les joueurs des Sybéria et les lecteurs de Kraa retrouveront le talent de Sokal pour les personnages aux trognes marquantes et aux façons de parler bien distinctes : il n’y a rien de commun entre le verbe haut des vieux marins couturés de Roodhaven et l’éloquence scientifique de Greyford, comme il l’apprend vite à ses dépens.
Les 72 pages que compte l’album autorisent les auteurs à approfondir confortablement l’intrigue et à mettre en scène un nombre élevé de personnages. Les mystères succèdent aux mystères dans ce premier tome, mais les révélations ne se font heureusement pas attendre non plus, ce qui permet de renouveler le suspense et de préparer un second tome qui s’annonce encore plus riche en action, mais aussi en nouvelles découvertes maritimes déroutantes. Le tout se dévore et m’a laissé déjà impatient de lire la suite.

On pourra tout au plus reprocher à l’album d’employer des ficelles déjà bien connues par les lecteurs des albums précédents des deux auteurs. Mais est-ce vraiment un défaut ? Pas sûr, au vu du plaisir que j’ai pris à retrouver ce type d’univers et d’ambiance, toujours aussi délicieusement évocateur, appliqué à ce monde différent qu’est le monde marin. C’est que les auteurs sont rompus à l’utilisation de ces procédés et qu’ils assemblent mystères, secrets, récits enchâssés et évocations du passé avec adresse. Sans compter que le scénario laisse espérer aussi des ingrédients plus originaux. La seule limite que je peux trouver à ce premier tome réside dans le personnage d’Aquarica, censé être naïve, certes, mais peut-être un peu trop clichée dans sa façon de l’être. C’est cependant un peu tôt pour en juger et tout se jouera au second tome. Dans tous les cas, quand bien même ce diptyque ne serait « que » la réitération de ficelles classiques, le tout est si bien ficelé et si agréablement dessiné, avec de belles ambiances de lumière et de couleurs, que je ne bouderai pas mon plaisir pour autant et que je vous invite à faire de même.

J’ai posté cette critique le 22 janvier 2018 sur le forum du Coin des lecteurs avant de la retravailler pour la poster ici.


Johan Heliot, « Reconquérants »

2 avril 2018

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Référence : Johan Heliot, Reconquérants, 2e édition, Paris, Mnémos, collection de poche « Hélios », 2018 (première édition : Paris, Mnémos, collection « Icares fantasy », 2001).

Quatrième de couverture de l’éditeur pour la réédition de 2018

Et si des colons romains avaient découvert les Amériques ?

Et si, ayant perdu tout contact avec l’Europe, leurs descendants avaient bâti un nouvel empire appelé Libertas ?

Et si, quinze siècles plus tard, sous les ordres d’un consul ambitieux, le jeune Geron était enrôlé dans les troupes destinées à reconquérir leur terre originelle ?

Entre aventures palpitantes et carnet de voyage, l’auteur nous plonge au coeur d’une expédition de guerre et d’explorations d’un vieux continent métamorphosé. Geron découvrira des innombrables secrets et croisera des hydres géantes, des sylphes des canopées, ainsi que des créatures légendaires peuplant les ruines d’une Rome antédiluvienne.

Johan Heliot est né en 1970 ; son oeuvre est marquée par l’éclectisme des genres et l’inventivité littéraire. Il a publié plus de 35 romans, aussi bien pour adultes que pour les jeunes lecteurs. Avec Reconquérants, Johan Heliot confirme qu’il est le maître de l’uchronie francophone.

Un univers décalé et unique où s’entrechoquent les époques…

Mon avis

Paru initialement en 2001, Reconquérants est le deuxième roman de Johan Heliot après ses débuts remarqués en 2000 dans La Lune seule le sait. Cette réédition dans la collection de poche « Hélios » en 2018 porte la mention « édition définitive révisée par l’auteur ». A l’époque, j’avais été très intrigué par la belle couverture de Julien Delval pour la première édition, dans la regrettée collection « Icares fantasy », où l’on voyait des légionnaires romains dotés d’ailes de toile et de bois prendre position sur un îlot tandis que des dirigeables joufflus s’avançaient à l’horizon. La couverture de la seconde édition souffre à mes yeux de la comparaison avec celle de la première : elle ressemble à un zoom sur un détail d’une image plus grande, moins détaillée, plus grossière de trait et moins lisible (on comprend à peine que le légionnaire a quelque chose dans le dos et il faut avoir commencé à lire le livre pour bien comprendre ce dont il s’agit, un comble).

Je ne suis pas un grand amateur de la collection « Hélios », pas à cause de son principe (rééditer en poche dans une collection commune des romans parus chez plusieurs éditeurs de fantasy indépendants français, c’est une excellente idée) mais à cause de ses reliures rigides et anguleuses peu confortables à tenir en main et à feuilleter, et aussi de ses choix de police de caractère assez… étranges (une police sans Serif pour la lisibilité, mettons, à la rigueur, mais je trouve celle-ci vraiment froide et inhospitalière pour les yeux – oui, c’est très subjectif, je sais). Au moins ce roman-ci n’arbore plus la police différente utilisée pour les premières lignes de chaque chapitre, qui jurait complètement avec la police habituelle et rendait le tout encore plus laid à mes yeux.
Mais passons au livre lui-même, car Heliot n’est pas pour grand-chose dans ces choix éditoriaux.

Un postulat original

Reconquérants relate donc l’histoire de Romains ayant fui Rome au moment des derniers soubresauts de la guerre civile qui marque l’agonie de la République, vers la fin du Ier siècle avant J.-C. Il faut noter que je n’avais pas vraiment lu le quatrième de couverture avant de me lancer dans la lecture : j’avais en tête les couvertures des deux éditions, le titre et l’idée générale qu’il s’agissait d’une uchronie où les Romains avaient conquis l’Amérique. Le tout, ajouté à mon goût habituel pour les univers à l’antique, m’avait disposé très favorablement envers le roman.

Peut-être même un peu trop, et c’est sans doute pour cela que j’ai été finalement déçu, même si le roman possède quelques qualités.

Ma lecture a bien commencé : les premiers chapitres posent le point de divergence de l’uchronie, le départ des Romains, leur découverte d’un nouveau continent et puis l’ellipse vertigineuse de 1500 ans vers l’avenir. On se retrouve dans un supposé Moyen âge uchronique a priori complètement différent : l’inconnu complet, un vrai bonheur. Geron, le personnage principal, est plutôt sympathique, la plume de Heliot alerte et rythmée…

Mes premières déconvenues, assez bénignes, ont été amenées par les choix d’Heliot dans l’élaboration de son univers. Mille cinq cents ans sont censés s’être écoulés, les Romains côtoient les Amérindiens depuis très longtemps désormais : je m’attendais à découvrir une société hybride et exotique mêlant les civilisations latines et les cultures précolombiennes… Or voilà qu’on se retrouve devant une enfilade de termes latins décrivant des institutions, des mentalités et une langue inchangées, exactement comme dans un roman historique qui se déroulerait pendant la République romaine ! Certes, la technologie a évolué, on a droit à des flottes de dirigeables et à des soldats volants à l’aide de machines à vapeur. Certes, Libertas n’est pas Rome, et quelques allusions montrent que ce « nouveau » régime a ses propres buts et ses propres défauts, qui deviennent vite criants. Mais tout cela reste étonnamment maigre à côté de la reconstitution scrupuleuse d’une civilisation encore terriblement semblable à la Rome antique (il y a même des notes de bas de page qui pourraient sortir tout droit d’un manuel d’histoire romaine). Quant aux indigènes, ils semblent se faire opprimer depuis 1500 ans ou pas beaucoup moins, mais rien de particulier n’est arrivé depuis la conquête. De ce point de vue, Libertas est calquée sur les États esclavagistes du Sud des États-Unis aux XVIIIe-XIXe siècles, sauf que l’oppression y était vieille de quelques siècles à peine, et ça bougeait déjà beaucoup plus que ça. Vous l’aurez compris, j’ai eu un gros problème de vraisemblance avec la chronologie interne de cette uchronie, bien trop proche de la vraie Rome antique à mon goût.

Cela ne restait pas très gênant : j’ai poursuivi tranquillement ma lecture. Le récit expose assez vite les travers de Libertas, dont on pressent l’aspect dictatorial et oppressant. L’intrigue suit Geron et ses amis lorsqu’ils se retrouvent engagés dans l’armée de Reconquête sous le commandement de Marcus Salveris, puis embarquent pour le vieux continent. Le récit enchaîne divers clichés de récit initiatique (« vous êtes dans la légion, maintenant ! ») de façon assez convenue et un peu maigre. L’intrigue redevient beaucoup plus imprévisible et originale une fois que l’armée commence à découvrir ce qu’est devenue l’Europe pendant tout ce temps. Avec un paradoxe étonnant : Heliot pose un postulat uchronique déjà très original en lui-même, celui d’une Rome qui aurait pris contact avec les cultures précolombiennes 1500 ans avant Christophe Colomb, mais au lieu de l’exploiter de façon approfondie, ce qui aurait suffi à faire un roman, il n’en pose que quelques grandes lignes assez trapues pour aussitôt abandonner son Amérique alternative au profit d’une exploration de l’Europe médiévale.

À vrai dire, j’étais si intéressé par le point de départ de l’intrigue que j’ai été un peu surpris et déçu de devoir laisser si vite cette Amérique uchronique qu’on commençait à peine à découvrir autour des personnages. Qu’avait donc l’Europe de si intéressant à proposer dans cette uchronie ? C’est sans doute ici le moment le plus intéressant du roman : en quelque scènes, Heliot déjoue entièrement les attentes et met en scène un vieux continent très éloigné de ce à quoi on aurait pu s’attendre. Si vous redoutez de retomber sur un Moyen âge ouest-européen à base de chevaliers en armure, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas du tout ce qui vous attend. Original et imprévisible, l’univers du roman l’est certes par rapport à son début qui laissait attendre une fantasy uchronique très proche du roman historique, avec simplement une touche de steampunk. La suite passe de plus en plus du côté de l’imaginaire décomplexé.

Un problème de style

C’est à peu près à ce point du livre que j’ai commencé à rencontrer quelques problèmes avec le style de Heliot. Quoique très capable de poser une intrigue et de retenir l’attention pour la développer à sa guise, l’auteur ne maîtrise pas tout à fait les registres de langage, ou alors il a des goûts étranges pour ce qui est de les manier. Dans un style général de récit à la 3e personne au passé, très classique dans un roman d’aventure, des descriptions au style général soutenu se voient ponctués de mots et d’expressions beaucoup plus familières, avec même de petites blagues ou des exclamations faisant penser à des récits pour enfants ou à des traits d’esprits d’article de journal. Si ce registre plus relâché est tout à fait à sa place dans la bouche d’un personnage (dans les chapitres où Geron écrit son journal de voyage, par exemple), il semble moins contrôlé et moins le bienvenu dans les narrations à la 3e personne, surtout dans les passages où l’auteur semblait vouloir installer une ambiance plus sérieuse voire inquiétante deux lignes plus haut. Le procédé est récurrent en fin de chapitre : une pensée de Geron est présentée sous la forme d’une exclamation qui casse l’atmosphère dramatique du moment en donnant l’impression que toute l’aventure du jeune homme n’est qu’une plaisante attraction certes un peu mouvementée mais plus drôle qu’autre chose (« J’avalai mon deuxième verre d’infusion tout en me demandant quelles surprises la nuit nous réservait encore ! »). J’ai été assez gêné par ces exclamations, derrière lesquelles j’avais l’impression d’entrevoir l’auteur en train de se taper sur la cuisse en se répétant « Qu’est-ce que je m’amuse ! », alors même que ses personnages se trouvent souvent dans des situations en théorie tout sauf amusantes.

S’ajoutent à cela des titres de chapitres faits parfois de jeux de mots alors même que leur contenu est beaucoup plus sombre (ainsi le début du voyage de Reconquête s’intitule-t-il « La croisière, sa muse… »). Des références plus ou moins subtiles à d’autres auteurs sont insérées ici et là, et je n’ai rien contre, sauf quand elles sont aberrantes au vu du contexte, ce qui est trop souvent le cas. Exemple dès la page 14 au début du chapitre 2 : « C’était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d’Emil Karr » : on reconnaît une réécriture biscornue de l’incipit de Salammbô de Flaubert, bizarrement appliquée ici à une ville romaine… Fallait-il aller jusqu’à soumettre aux contraintes d’un tel calembour le choix de trois noms propres récurrents de l’univers du roman ? Dans un roman entièrement humoristique, pourquoi pas, mais là, ça me paraît un peu trop capillotracté. J’ai croisé aussi, à au moins deux occasions, une reprise telle quelle de l’expression « emmanché d’un long cou », tout droit sortie d’une fable de La Fontaine, dans un contexte qui n’avait rien à voir. Ces références trop visibles et pas toujours très à propos m’ont gêné parce qu’elles créent des ruptures de ton mal contrôlées qui cassent l’ambiance.

Dans le même temps, je suis tombé ici ou là sur un archaïsme (par exemple l’adjectif « emmanché » dont je parlais à l’instant, ou encore le verbe « choir ») dont je me demandais bien ce qu’il venait faire là, puisque le choix d’un tel mot ne semblait pas dicté par un quelconque choix d’écriture pour poser ou entretenir une ambiance ou encore pour attirer l’attention sur quelque chose, mais faisait penser à une franche maladresse.
Quant aux descriptions, elles sont inégalement soignées. Si certains passages ont fait l’objet d’un soin visible, bien des scènes sont posées, déroulées et bouclées comme à la hâte, sans prendre le temps de livrer à l’imagination quelque chose d’un minimum évocateur. C’est comme si l’auteur se dépêchait de finir d’écrire avant d’aller attraper un train. De quoi me demander si le roman a été écrit dans des délais serrés : cela expliquerait des choses.

Le vocabulaire employé n’est pas excessivement restreint, mais il m’a laissé quelque peu sur ma faim, tant je sentais que Heliot avait voulu faire des recherches pour l’enrichir, mais s’était contenté d’un ou deux mots sans tirer pleinement profit de sa documentation. En témoignent les scènes situées à bord des dirigeables de Libertas, où le terme technique « ralingue » revient très souvent, mais étonnamment seul de son espèce, alors qu’utiliser un vocabulaire maritime plus ample (sans tomber dans l’obscurité pour autant) était tout à fait possible. Des tics de style apparaissent aussi de chapitre en chapitre, par exemple l’expression « sevré d’action », qui ne me paraît pas très heureuse et que j’ai retrouvée régulièrement, y compris à des endroits où l’auteur semble vouloir dire l’inverse de ce qu’il veut dire (un personnage « sevré d’action » a normalement eu son content d’action et n’a plus envie de courir ou de combattre, mais l’expression était quelquefois utilisée pour un personnage sur le point de se jeter dans une bataille).

« Je pourrais mettre un personnage féminin fort, par exemple à la fois sexy et puissante… »

Un autre élément m’a fait tiquer. Jusqu’à sa moitié environ, le roman comprend exclusivement des personnages masculins, avec une majorité croissante de militaires pas bien subtils. Je me suis surpris à regretter un peu le manque de personnages féminins. Lorsqu’il en est entré un en scène, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un cliché ambulant : Erin est l’archétype du personnage féminin de roman d’aventure suranné, belle, ultra-sexualisée, rusée et n’hésitant naturellement pas à jouer de ses charmes pour arriver à ses fins… et, tout aussi naturellement, il ne se passe pas cinquante pages avant qu’elle finisse dans les bras du principal personnage masculin. Elle est qualifiée sans surprise de « féline » ou comparée à un chat et, au moment des combats finaux, quand elle frappe un légionnaire, c’est incontournablement à l’entrejambe. C’est cliché au possible, ça essaie d’être féministe de la façon la plus maladroite qui soit au point que ça en redevient plus sexiste que jamais… et on cherchera en vain un deuxième personnage féminin dans tout le livre. J’ai régulièrement soupiré.

De l’uchronie documentée au pulp décomplexé

Plus le roman avance, plus l’aventure prend un aspect « pulp », ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. C’est une direction possible, bien que cela paraisse assez peu cohérent par rapport aux premiers chapitres qui laissaient attendre un univers fortement documenté et des écarts plus délicatement négociés par rapport au monde réel.

Il s’avère que l’univers de Reconquérants est taillé à coups de serpe, ou à coups de gourdin, si vous préférez. De la mosaïque complexe de royaumes du Moyen âge européen réel, soit il ne reste rien dans cette uchronie, soit on n’en saura pas grand-chose : le vieux continent se résume à trois factions en présence et guère plus de peuples, et les quelques personnages mentionnés sont tous des célébrités de cette période de l’Histoire. Tout ça est vraiment tracé à gros traits et n’échappe pas toujours aux clichés. Cela me semble comparable à un film d’aventure de série B sympathique et sans prétention, mais, contrairement aux ambitions du quatrième de couverture, ça ne peut pas prétendre faire de Heliot le « maître de l’uchronie francophone ». Même l’univers du premier tome du Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti (pourtant pas exactement avare en clichés, notamment aussi avec ses personnages féminins, d’ailleurs) peut se targuer d’être plus fouillé.

Quant à l’intrigue, elle subit peu après la moité du roman deux grandes révélations qui la font avancer à grands sauts dignes d’un rodéo d’auteur sauvage désireux de lâcher son lecteur en cours de route. L’explication des étranges visions de Geron laisse entrevoir des enjeux insoupçonnés qui sont avalés en quelques lignes par Geron lui-même avec une facilité déconcertante, mais qui risquent d’interloquer un peu plus le lectorat de Heliot. Et quand, un peu plus tard, sont dévoilés les véritables tenants et aboutissants de la Reconquête et le projet de Marcus Salveris, j’ai pour la deuxième fois eu l’impression que le roman virait à 180 degrés sans que rien n’ait préparé la révélation et sans que rien ne soit fait pour maintenir un semblant de cohérence dans l’univers et l’intrigue.

Comme souvent dans ces cas-là, j’ai commencé à me poser des questions sur l’univers et sur sa cohérence, et à me rendre compte qu’il y a dans sa conception des béances assez frustrantes. Sans parler des réactions de Geron, décidément très doué pour accepter les révélations les plus bouleversantes sans broncher.

Si j’ajoute que la première de ces révélations laisse attendre une intrigue basculant plutôt du côté de la SF tandis que la seconde relève très franchement de la sword & sorcery, on comprendra encore mieux que j’aie été quelque peu déboussolé. Sur le principe, je n’ai rien contre les univers originaux, et j’ai été assez surpris, amusé et intéressé pour continuer ma lecture jusqu’au bout en dépit des problèmes liés au style et aux personnages. Mais j’ai tout de même trouvé que tout ça manquait de maîtrise dans le tissage des fils de l’intrigue, et que l’ensemble donnait un peu trop l’impression de partir dans le grand n’importe quoi.

Et Heliot ne fait rien pour combattre cette impression. Un peu plus loin, l’allusion intertextuelle à un collègue écrivain de fantasy par le biais d’un personnage de marin (dont le nom transpose de façon assez transparente celui d’Ugo Bellagamba) m’a donné l’impression d’une histoire qui se changeait peu à peu en doux délire avec des blagues destinées aux copains, et le tout m’a assez « sorti » de l’univers. J’ai poursuivi ma lecture comme devant un manuel de jeu de rôle sur table à l’univers ouvertement mal ficelé et sans complexe. C’est malheureusement l’impression que donnent les péripéties accumulées à la fin : une surenchère de spectacle où le style de l’auteur ne brille pas par sa maîtrise, et qui n’est pas ennuyeuse, si on a une bonne tolérance aux clichés, ce qui n’est hélas plus mon cas.

Je me suis presque forcé à finir le roman, et, une fois le livre refermé, je me suis dit que j’étais sûrement trop sévère avec lui, peut-être parce que je m’en étais fait ma propre image à partir de la couverture de la première édition depuis toutes ces années et que j’en attendais trop, sans pourtant avoir la moindre idée de ce qu’il pouvait bien raconter. Encore une fois, l’univers contient de bonnes idées, l’intrigue n’est pas avare en surprises et en révélations. Mais tout cela me laisse une impression de brouillon mal maîtrisé, aussi bien dans l’élaboration de l’univers que dans la structuration de l’intrigue et dans l’écriture proprement dite. Des défauts de jeunesse, sans doute, et je ne doute pas que Heliot se soit amélioré depuis en accumulant de l’expérience en tant qu’écrivain. Mais le fait est qu’à mes yeux ce roman a mal vieilli.

Je me demande avec curiosité ce que Heliot a pu y changer depuis la première édition, dix-sept ans après. Je pense qu’il aurait aussi bien pu laisser son texte tel quel, ou bien écrire un autre roman uchronique sur le même principe mais en repartant de zéro, car ce texte-ci souffre de trop de problèmes pour être raccommodé facilement à la correction.

Bref… Si vous aimez l’aventure « pulp » décomplexée, les révélations ahurissantes qui s’enchaînent et les univers taillés à grands traits, vous ne craindrez rien à lire ce roman. Si vous préférez les uchronies plus documentées et plus subtiles, vous risquez d’aller à la rencontre d’une déconvenue. L’essentiel est d’être prévenu ! De mon côté, j’attendrai un peu avant de redonner sa chance à Heliot, et je choisirai de préférence un roman « de sa maturité » plutôt qu’un roman « de jeunesse » comme Reconquérants, en espérant que sa plume a eu le temps de s’améliorer dans l’intervalle. Le plus frustrant pour moi dans cette lecture était d’avoir conscience que le roman contenait toutes sortes d’idées originales ou du moins sympathiques, et qu’il y avait moyen de pondre quelque chose de réussi… mais le mélange n’a pas pris pour moi. Une autre fois, sans doute.

J’ai publié d’abord cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er avril 2018 avant de l’étoffer encore pour publication ici.


[Film] « The Greatest Showman », Michel Gracey

26 mars 2018

GreatestShowman

Référence : The Greatest Showman, film musical réalisé par Michel Gracey, sur un scénario de Jenny Bicks et Bill Condon, avec une musique de John Debney et Joseph Trapanese, produit par Chemin Entertainment et Seed Productions, Laurence Mark Productions et TSG Entertainment, États-Unis, 2017.

L’histoire

The Greatest Showman se présente comme une comédie musicale inspirée de la vie de Barnum, le célèbre homme de spectacle américain du XIXe siècle connu pour ses freak shows puis son cirque. Le film relate rapidement l’enfance de Barnum dans un milieu pauvre puis son accession progressive au rang de « maître de la scène » (ou d’expert en fumisteries, selon les avis), sa relation avec son épouse, l’ouverture du musée Barnum, le recrutement et la mise en avant de la troupe dite des « freaks » et la collaboration avec la chanteuse d’opéra Jenny Lind. Le film est ponctué de nombreuses chansons.

Mon avis

Le film opte pour deux partis pris contestables. D’abord, il n’a pas grand-chose à voir avec la vie réelle de Barnum : c’est une comédie dramatique calibrée à la mode disneyenne (ce serait mieux passé en dessin animé, d’ailleurs, je crois), où Barnum est un gentil idéaliste pauvre qui devient le self made man américain typique et en profite pour aider les femmes à barbe, les nains, les géants, les siamois et tous les gens pas pareils à faire leur coming out dans un grand élan généreux et humaniste. Le film se veut rempli de bonnes intentions, mais, sur le plan de la vérité historique, ça ne tient pas la route une seconde dès qu’on connaît un peu le bonhomme. L’écart avec la réalité est si criant que j’ai eu l’impression d’entendre grincer des aiguillages à chaque nouvelle péripétie montrant la grande âme de celui qui était avant tout un homme d’affaires opportuniste et cupide.

Il y a deux façons de regarder le film à partir de là. Soit on le subit comme un exercice de révisionnisme révoltant par lequel Hollywood réitère le « humbug » (la duperie) de Barnum en réécrivant sa biographie de la façon la plus complaisante afin de légitimer sa propre industrie de grand spectacle opportuniste. Soit on accepte The Greatest Showman comme un film symboliste à message et non comme une biographie historique. Le problème n’est pas nouveau et s’est posé récemment pour d’autres films, comme l’obligeant Confident Royal de Stephen Frears (sorti lui aussi en 2017), qui retraçait la biographie d’un serviteur indien à la cour de la reine Victoria, Mohammed Abdul Karim (dit le Munshi), en conspuant le racisme de la cour britannique… tout en en exemptant la reine elle-même, présentée comme un parangon d’humanisme, là encore au prix de quelques écarts avec la réalité historique.

Faut-il s’attacher à la lettre ou à l’esprit, au respect de la documentation ou au message délivré au public ? Je laisse la question ouverte. Confident Royal et The Greatest Showman prennent la précaution de botter en touche quant à leur appartenance ou non au genre du film biographique : le premier parce qu’il se présente ouvertement comme un film comique, le second parce qu’il se réclame avant tout du genre des comédies dramatiques musicales hollywoodiennes. Mais Confident Royal ne réécrit pas l’histoire dans les mêmes proportions que The Greatest Showman, dont le principe tout entier repose sur un véritable révisionnisme béat. Imaginerait-on un film musical consacré à une exposition coloniale, qui présenterait les organisateurs comme des humanistes bienfaiteurs des minorités qu’ils exposent à la vue des foules moyennant paiement ?

Venons-en au deuxième parti pris du film : sa musique. Elle n’a rien à voir avec la musique réelle de l’époque de Barnum : c’est de la grosse pop commerciale qui tache. Non que j’aie quoi que ce soit contre la pop en général. Le problème, c’est que la réalisation aboutit à des scènes où la musique jure complètement avec les décors, costumes et accessoires, qui, eux, forment une reconstitution assez soignée de l’époque. Il y a en particulier une scène où Jenny Lind, la chanteuse d’opéra, chante quelque chose qui, dans l’histoire, est censé être un air d’opéra très émouvant, mais qui prend la forme d’une chanson aux sonorités complètement anachroniques (« Never Enough »), façon Adèle en moins bien. Le résultat est vraiment bizarre. Ce type d’anachroisme musical assumé a déjà été fait ailleurs au cinéma, par exemple dans le réjouissant Chevalier de Brian Helgeland en 2001, qui relatait la carrière d’un chevalier au fil de tournois scandés par du rock’n’roll (le film s’ouvrait sur un public de paysans occupés à scander We Will Rock You !). Un parti pris que The Greatest Showman semble avoir bien envie d’égaler.

J’ai eu du mal avec les deux partis pris, mais je pense qu’ils auraient pu emporter mon adhésion (ou au moins mon accord relatif) si je n’avais pas trouvé plusieurs défauts sérieux au film.

D’abord, le scénario est vraiment très sirupeux, rempli de clichés, avec des personnages assez inconsistants en dehors de Barnum et de son épouse (eux-mêmes très stéréotypés, tout de même). L’ambiguïté de Barnum dans ses relations avec les freaks (veut-il les aider à se faire respecter ou seulement les exploiter comme des animaux de foire ?) est un peu abordée vers le milieu du film, mais à peine, et sans rien qui écorne vraiment l’image très positive de Barnum qui est ici présentée. L’intrigue secondaire entre Carlyle (joué par Zac Efron) et Anne Wheeler (Zendaya) est clichée au possible et les dialogues ne relèvent vraiment pas le niveau. Pas plus que les paroles des chansons, qui feraient passer la bluette hollywoodienne la plus insipide des années 1950-60 pour un sommet de la chanson à texte.

Ensuite, les chorégraphies des chansons m’ont paru moyennement convaincantes, soit parce qu’elles étaient mal conçues en elles-mêmes, soit parce qu’elles étaient desservies par la réalisation et le montage. Le film essaie de réendosser, en la renouvelant un peu, une esthétique de vieille comédie musicale hollywoodienne classique, mais il n’y parvient que rarement parce que tout s’enchaîne bien trop vite : les mouvements des danseurs sont frénétiques, les changements de plans (cuts) sont trop rapides et ne laissent pas le temps d’admirer la beauté d’un décor ou des mouvements des danseurs. Dans certaines chorégraphies, les danses elles-mêmes sont brouillonnes et assez pauvres (dans la chanson « A Million Dreams », j’ai eu l’impression que Barnum et sa jeune épouse passaient leur temps à courir d’un bord à l’autre d’un toit d’immeuble pour menacer romantiquement de s’en jeter : sans doute le résultat d’un visionnage quelque peu hâtif de Chantons sous la pluie ou de West Side Story).

Quant aux chansons elles-mêmes, beaucoup m’ont semblé réutiliser dans leurs mélodies des ficelles musicales commerciales éculées qu’on entend partout depuis quelques années, ce qui fait que le résultat ne se hissait souvent pas beaucoup plus haut, à mes oreilles, que le niveau d’une mauvaise chanson de générique de fin de Disney ou qu’un tube pop préformaté imposé à grands coups de pub. Les percussions boum-boum pas subtiles et assourdissantes du début du film semblent copier l’ouverture de Chevalier à coups de marteau. Les choeurs sans paroles de « This Is Me » semblent récupérer allègrement les trucs remis au goût du jour par le groupe Of Monsters and Men (vous savez, ceux qui font « oh-oh-oh » ou « ouo-oua-ouoh » en fond tout le temps). Et j’ai été mis mal à l’aise par la chanson « This Is Me », qui se présente comme un numéro de coming out et d’empowerment des minorités inclues dans les spectacles de Barnum. Là encore, à s’en tenir au message proprement dit, tout cela semble plein de bonnes intentions. Mais j’ai eu l’impression que cet air se contentait de copier, en moins bien, les chansons LGBT du type I Will Survive ou I Am What I Am rendues célèbres par Gloria Gaynor, et qui, bizarrement, me convainquent plus, sans doute parce que la question du degré de sincérité ou d’opportunisme dans leur engagement inclusif est moins douteuse. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une récupération opportuniste de la part de studios hollywoodiens qui n’ont pourtant pas fait mieux que Barnum dans leur représentation à l’écran des minorités, LGBT ou autres. Cet exercice de vertu m’a laissé un goût de humbug.

La musique du Greatest Showman colle aux oreilles, ça se réécoute, mais ça ne gagne pas à la réécoute : ce n’est pas du Alan Menken, ni du Andrew Lloyd Webber, clairement. La musique n’invente absolument rien, elle essaie de récupérer tout ce qui marche en ce moment sans parvenir non plus à proposer quelque chose de cohérent, et ça m’agace. Ça fait regretter les comédies musicales de Broadway ou les productions françaises un peu plus cohérentes du type Notre-Dame de Paris.

En dépit de ses nombreux défauts et de ses partis pris embarrassants, le film a des qualités. À commencer par son acteur principal, Hugh Jackmann, qui n’est pas loin de porter le film à lui tout seul, tant il parvient à donner vie, chaleur et crédibilité à un personnage qui devait être bien plat sur le papier. J’ai été impressionné par sa performance. Le reste du casting, à défaut d’être très bien mis en valeur, joue correctement son rôle. Les décors et costumes sont soignés, sauf en quelques endroits (les lions en images de synthèse piquent les yeux). Il y a quelques belles scènes, notamment les chorégraphies avec les freaks, émouvantes et où tout le monde joue à fond, qui parviennent à donner un souffle incontestable à des moments comme la chanson « This Is Me ». Et le film multiplie tellement les efforts pour emporter le spectateur dans son mouvement que j’ai fini par m’y prendre en quelques endroits, en tout cas jusqu’à la réplique suivante vraiment trop plate ou jusqu’à la prochaine scène vraiment trop clichée.

Bref, je n’ai pas été bien convaincu. Le film m’a tout de même donné envie de voir La La Land, dont la bande originale est l’œuvre des mêmes compositeurs, mais qui a l’air un peu plus subtil.

Paragraphe contenant quelques révélations mineures. Le critique du Nouvel Observateur a relevé une énorme bévue dans le scénario en termes d’incohérence chronologique interne : les filles de Barnum ne vieillissent pas : elles sont enfants quand il débute, et toujours enfant 25 ans plus tard quand il ouvre son musée avec ses freak shows, et encore et toujours enfants à la fin du film plusieurs années après ! Fin des révélations.