George Sand, « Mademoiselle La Quintinie » (le roman)

25 mai 2020

Sand-MademoiselleLaQuintinie

Référence : George Sand, Mademoiselle La Quintinie, Paris, Calmann-Lévy, collection « Œuvres complètes de George Sand en grand in-18 », sans date (première parution : Michel Lévy frères, 1863). Je précise « le roman », parce que Sand a adapté son livre pour la scène sous le même titre quelques années après.

Résumé

Paris, 1861. Originaire d’Aix-en-Provence, le jeune Émile Lemontier va rendre visite à une amie d’enfance, Élise, dans un couvent où elle passe quelque temps. Leurs familles les verraient bien s’épouser, mais Émile, en dépit de ses efforts, n’arrive pas à se sentir amoureux. Lorsqu’il croise Lucie, en revanche, c’est le coup de foudre, celui qui rend fou en quelques instants et pour longtemps. Émile n’ose croire sa chance quand ses premiers efforts l’amènent à découvrir que Lucie pourrait être intéressée. Un seul obstacle se dresse entre les deux jeunes gens, mais de taille : Lucie, fille du sourcilleux général La Quintinie, vient d’une famille très catholique, tandis qu’Émile est le fils d’un libre-penseur qui lui a transmis ses idées subversives. S’épouseront-ils ? Renonceront-ils ? Une chose est sûre : pour ces deux esprits vifs et âpres à la discussion, dotés tous les deux d’une probité hors du commun, les sentiments n’auront pas trop de toute leur puissance pour faire hésiter les résolutions dictées par leurs consciences respectives.

Mon avis

Quand on est athée et qu’on cherche des livres intéressants, la liste des titres mis à l’Index par l’Église catholique fournit en général de bonnes pistes. On ne peut qu’être surpris, de nos jours, de redécouvrir tout ce que l’ Église a pu mettre à l’Index au fil du XIXe siècle (l’historien Philippe Boutry aborde ce sujet dans un article pour la Revue d’histoire du XIXe siècle paru en 2004). En 1863, année de parution de Mademoiselle La Quintinie, y sont ajoutés l’ensemble des romans de George Sand, écrivaine qui, toujours de nos jours, ne semble pas exactement sulfureuse.

Et pourtant ! Quelle audace que l’évocation du malheur des épouses dans Indiana ! Quel scandale que le désespoir mordant de Lélia ! Quelle ambition exaspérante pour les conservateurs chez cette femme capable aussi bien de pondre des romans réalistes à la Balzac (en moins verbeux et en mieux structuré), de remettre à l’honneur sans mépris les croyances et légendes des paysans du Berry dans Légendes rustiques et de puiser avec brio son inspiration dans les sciences naturelles comme la géologie pour Laura. Voyage dans le cristal, de jouer avec les codes du fantastique sans jamais renoncer à l’héritage des Lumières, de condamner la peine de mort dans Mauprat bien avant Victor Hugo et son Dernier Jour d’un condamné, et de discuter de religion avec un esprit critique farouchement rétif à l’autorité de tout dogme dans des romans philosophiques comme Spiridion ! Il y avait de quoi défriser quelques moustaches à l’époque.

Et donc, quand Mademoiselle La Quintinie prétend discuter du bien-fondé de certains dogmes catholiques et critiquer la dépendance des femmes à l’égard de leur confesseur : paf, à l’Index. Neuf ans après le roman, Sand, qui s’est lancée dans l’écriture théâtrale, adapte le livre pour la scène, propose la pièce au théâtre de l’Odéon, qui accepte… et vlan, censure ! La pièce n’est jamais représentée du vivant de Sand.

Le plus ironique, un bon siècle et demi après, est de se rendre compte que Mademoiselle La Quintinie est un roman à la fois intelligent et profondément chrétien, vraiment pas le genre à renforcer la crise des vocations. Mais, certes, pas du tout catholique au sens où le catholicisme s’en prend plein la figure.

Si vous avez toujours pensé que, christianisme ou catholicisme, vu de loin, ce n’est pas très différent, vous pouvez commencer par vous réjouir de ne pas avoir vécu en France au XVIe siècle pendant les guerres de religion, et, ensuite, vous pouvez lire Mademoiselle La Quintinie. Vous y trouverez ce qu’en lexique balzacien on appellerait un croisement entre une « étude de mœurs » – un roman réaliste dépeignant des types psychologiques et sociaux de l’époque de son écriture – et une « étude philosophique », puisque le roman discute abondamment de religion. Le tout avec un art consommé de mêler débat d’idées et suspense de l’intrigue qui est sans doute l’une des grandes qualités de Sand.

Ayant lu plusieurs de ces romans à idées, je commence à en saisir les ficelles. On pourrait les résumer de manière injuste en prétendant que chaque personnage incarne une idéologie, mais ce serait faux, car, hormis un ou deux personnages secondaires délibérément caricaturés, aucun des personnages principaux ne reste figé dans ses idées et ses croyances de départ, et c’est justement l’un des grands intérêts du roman que de voir comment tout ce petit monde, bousculé dans son confort intellectuel et affectif, tournoie, se réajuste, se cherche, se repousse, se combat ou se rallie, dansant au gré des passions et des ambitions.

Je mentirai moins si je dis que chaque personnage incarne une certaine tournure d’esprit, une certaine approche de la religion. Émile est « l’esprit fort », le libre-penseur, mais c’est en même temps le jeune premier amoureux qu’on croise dans tant de pièces de théâtre, et c’est un fils très attaché à son père. De là le dilemme entre ce que lui dictent sa conscience et son amour filial (qui l’éloignent de la religion) et ce que lui fait faire son amour (c’est-à-dire, nécessairement, des concessions) : où poser la limite de ce qu’il est prêt à faire ? Lucie, elle, est la chrétienne qui croit à un Dieu d’amour. Catholique par obéissance à sa famille, elle va se trouver confrontée aux contradictions et aux rigidités du catholicisme de son temps (exemple : penser que toute une partie de l’humanité devra brûler éternellement dans les flammes de l’Enfer, est-ce vraiment conforme à la bonté que les chrétiens prêtent à Dieu ?). Le mystérieux ami de Lucie, M…, qui correspond avec elle depuis des années, est  catholique comme on est soldat ou comme on est espion : il cherche avant tout à servir une cause et à la faire triompher. Mais toutes les méthodes sont-elles bonnes, en d’autres termes : la fin justifie-t-elle les moyens ?

Voilà donc les trois personnages principaux du roman. Tous ont leur intérêt, aucun n’est plat, aucun n’est bête, tous éveillent sympathie ou défiance au fil des pages, et c’est cela qui rend le roman passionnant quelles que soient vos idées et vos croyances ou vos absences de croyances.

Environ les trois quarts du roman prennent la forme d’un roman épistolaire. Qu’on ne s’en effraie pas si l’on n’est pas habitué à ce genre : le fait que le texte consiste en une succession de lettres n’empêche jamais Sand de planter un récit bien rythmé, d’insérer des dialogues, de multiplier les scènes. Le procédé épistolaire, comme dans tout bon roman de ce type, alimente le suspense comme le ferait aujourd’hui la succession des points de vue des personnages de factions ennemies dans un roman choral : on lit tour à tour chacun parlant à ses alliés, discutant à part de ce qu’il va faire ensuite. La fin du roman adopte un récit continu, une fois arrivé le temps du dénouement.

Une histoire d’amour, des portraits de types sociaux, des enjeux de société : tout cela serait par trop rêche et sec à avaler sans une cuillerée d’humour. Et de l’humour, il y en a, de l’humour et de l’esprit, par touches assez discrètes pour se faire oublier, mais assez présentes pour faire fonctionner le mélange et prendre l’émulsion. Ce n’est pas un rire aux éclats : la plupart du temps, c’est un sourire, un visage malicieux de la narratrice qui nous sourit par-dessus l’épaule de ses personnages, toujours avec humanité et bienveillance envers eux. C’est l’emportement amoureux d’Émile qui se fait chambrer par ses camarades. C’est le jeu des amours-propres entre lui et Lucie, entre Lucie et M…, et c’est enfin (et de plus en plus) la mise en scène des travers sociaux de l’époque. Cette dernière devient plus sensible dans la dernière partie du roman, lorsqu’entrent en scène le général La Quintinie, vrai militaire bas du front de théâtre (mais puissant et qu’il va falloir convaincre !) puis le père Onorio, un fou de Dieu qui tient difficilement l’équilibre entre le sublime et le ridicule.

Mademoiselle La Quintinie est l’occasion pour Sand de réfléchir et de donner à réfléchir, une fois de plus. Bizarrement, la discussion qu’elle propose sur les relations entre la libre-pensée et le christianisme et entre le christianisme et le catholicisme n’a pas tant perdu de son actualité que cela, malgré les bouleversements qu’ont connu les religions depuis 1863. Ce qui a permis au roman de survivre à son époque, c’est le fait que toutes ces idées, que tous ces choix sont incarnés, et admirablement incarnés, dans des personnages pleins de vie et de couleur (même si cette couleur est composée de nuances subtiles et de dégradés qu’il faut prendre le temps de saisir, plutôt que d’aplats contrastés dont on voit tout au premier regard).

S’engager en religion (pour Lucie), se coltiner le poids qu’a encore une religion en dépit de son décalage manifeste avec le siècle (pour Émile), refuser le dogmatisme, lutter contre le fanatisme chez les autres ou en soi-même, ce sont des questions que nous vivons toujours aujourd’hui, à une heure où l’Église catholique, quoique en recul en France, conserve un poids médiatique et politique disproportionné (on l’a vu en 2013 pendant les débats sur l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe, une question qui ne concernait théoriquement pas les religions) et une respectabilité paradoxale quand on se souvient qu’elle ne traîne plus seulement une croix mais également de nombreuses casseroles sonnantes et brinquebalantes (le problème de la pédophilie n’en finit plus d’éclater au grand jour). La question de l’esprit critique par rapport au dogme et celle de l’équilibre à tenir entre l’engagement au service d’une religion et le basculement dans le fanatisme se posent, elles, pour toutes les religions et n’ont pas pris une ride.

Avec ce roman, Sand réaffirme sa propre conception du christianisme une petite trentaine d’années après l’ambitieux Spiridion. Cette conception est marquée, entre autres, par le refus de la notion d’enfer. Mais aussi par une critique acerbe des écarts entre la théorie et la réalité du catholicisme, avec cette conscience aiguë qu’une religion n’est rien si elle ne parvient pas à incarner dans le monde réel et au quotidien les notions morales qu’elle prône, si les hommes censés la servir se vautrent dans la mesquinerie et les jeux de pouvoir, si ses croyants oublient de réfléchir pour tomber dans une simple répétition de gestes mécaniques ou une récupération de la dignité religieuse au service de leurs ambitions sociales. Enfin, Sand, fidèle à elle-même, lutte une fois encore pour l’émancipation des femmes : elle remet en question le pouvoir énorme accordé par l’Église aux prêtres, qui confessent les épouses, savent tout d’elles et sont en mesure de les contraindre à faire et dire ce qu’ils veulent, tandis que les femmes du temps de Sand sont peu instruites et n’ont que de frêles marges de manœuvre.

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Un mot sur l’édition que j’ai lue : croisée au petit bonheur dans une librairie d’occasion, elle ne doit pas être loin de son siècle d’âge, avec sa couverture rigide, sa reliure de cuir fatiguée et son papier jauni. Heureusement, il existe des rééditions plus fraîches : les éditions Paleo, qui ont réédité toute l’œuvre de Sand, ont réédité celui-ci en 2015 (sans notes, hélas, comme toutes leurs parutions à ma connaissance), et avant cela les Presses universitaires de Grenoble l’avaient réédité conjointement avec l’essai À propos des Charmettes en 2004.

 

 


[BD] Mari Yamazaki, « Thermae Romae »

11 mai 2020

ThermaeRomae

Référence : Mari Yamazaki, Thermae Romae, Bruxelles, Casterman, 6 volumes, 2012-2013 (première parution : Enterbrain, magazine Comic Beam, 2008-2013).

Présentation de l’éditeur

« Rome, IIe siècle de notre ère, sous le règne d’Hadrien, Lucius Modestus, architecte en panne d’inspiration, découvre lors d’un bain aux thermes un passage à travers le temps et l’espace qui le fait émerger au XXIe siècle, dans des bains publics japonais !!!
Entre stupeur et émerveillement, Lucius parviendra-t-il à mettre à profit cette fantastique découverte pour relancer sa carrière ? »

Mon avis

Entre l’Histoire et l’absurde

Thermae Romae est un manga au sujet inattendu, pour ne pas dire incongru au premier abord, et le succès énorme qu’il a remporté au Japon (au point de susciter non seulement une adaptation en série animée, chose fréquente, mais aussi deux films en prises de vue réelles) a lui aussi de quoi surprendre, vu de France.

Reprenons : c’est donc une histoire fantastique d’ambiance humoristique au cours de laquelle un architecte de thermes (bains publics) de la Rome antique se retrouve transporté au XXIe siècle à plusieurs reprises, pour de brèves périodes de temps, en passant par la bouche d’évacuation des eaux d’un bassin… et comme sa carrière se porte mal, il puise l’inspiration dans les accessoires de bain et les objets de la vie quotidienne du Japon du XXIe siècle pour réaliser des innovations très appréciées et complètement anachroniques à son époque, dix-neuf siècles plus tôt.

Le tout est relaté dans un style de dessin très réaliste, inhabituellement proche des canons occidentaux, pour coller au style de l’art romain antique. Cela peut déboussoler (voire rebuter) les lectrices et lecteurs habitués à un style plus japonisant (encore que de nombreux codes visuels du manga restent respectés), mais cela ne contribue pas peu à l’ambiance particulière de l’histoire.

Le contexte de la Rome antique est reconstitué avec une très sourcilleuse rigueur documentaire, que ce soit en termes d’univers visuel ou d’intrigue, y compris dans la psychologie des personnages. Ainsi Lucius Modestus, notre héros, se soucie-t-il constamment de sa dignitas (sa respectabilité, en gros) et de l’honneur de l’Empire, ce qui le conduit à se promener vêtu en tout et pour tout d’une serviette de bain aux endroits stratégiques, en observant notre siècle d’un regard sévère.

À partir de là, de deux choses l’une : soit vous êtes déjà en train de rire et vous trouvez l’idée très bonne, soit vous risquez de rester de marbre face à ce manga dont l’intérêt immédiat repose en grande partie sur ce mélange improbable entre un travail documentaire sérieux sur la culture des bains dans la Rome antique et le Japon actuel et un enchaînement de gags à l’absurdité assumée. Les couvertures donnent une bonne idée du concept : des statues antiques authentiques et dessinées avec grand soin, mais affublées d’accessoires anachroniques, sèche-cheveux, visières de bain, etc. Pour ma part, très intéressé par tout ce qui touche à l’Antiquité et ayant un penchant pour l’humour absurde, je ne pouvais qu’être séduit par une histoire pareille.

Une intrigue à sauts et à gambades

Thermae Romae court sur six tomes, ce qui, par rapport à beaucoup d’autres mangas, en fait une série courte, qui ne risque pas de faire s’écrouler vos étagères (ou votre compte en banque). Elle a d’ailleurs fait l’objet de rééditions en intégrales en deux ou trois tomes, ce qui la rend encore plus pratique d’accès (les intégrales offrent en outre un meilleur confort de lecture grâce à un format plus grand, mais dont le poids, lui, peut mettre vos étagères en danger).

Avant d’émettre un avis sur l’ensemble de l’intrigue, j’aimerais donner quelques informations supplémentaires sur le contexte de la publication de Thermae Romae, afin d’éviter les faux procès auxquels j’ai été surpris d’assister sur certains forums. Au départ, Thermae Romae est paru au Japon dans un magazine (comme beaucoup de mangas). Il n’était conçu que comme une série de gags sans lendemain, lisibles de manière pratiquement autonome. Son succès a surpris tout le monde, y compris Mari Yamazaki, qui a alors imaginé de nouveaux épisodes où elle développe une intrigue plus suivie.

Cela explique la curieuse architecture de l’intrigue dans la série terminée. Les trois premiers tomes offrent une série de variations comiques sur l’idée de départ (Lucius est projeté dans le Japon actuel, puis revient à Rome) et sont à lire comme une série sketches. Ce n’est qu’à partir du tome 4 que l’intrigue prend de l’ampleur avec l’arrivée d’autres personnages récurrents, au premier rang desquels Satsuki, une jeune Japonaise passionnée par la Rome antique, qui a la grande qualité de parler un peu latin. L’empereur Hadrien joue également un rôle croissant dans l’intrigue, et c’est assez émouvant de constater que Mari Yamazaki cite parmi ses sources principales pour ce manga le très beau roman français Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (qui n’a rien à voir en termes de ton, mais offre une reconstitution très fidèle de la vie et du règne de cet empereur). Et n’oublions pas le cheval.

Si vous ne jurez que par les scénarios à suspense réglés comme des horloges, où l’on a l’impression que l’auteur prend votre tension à chaque seconde pour vérifier si l’histoire vous tient suffisamment en haleine et où le moindre détail est réutilisé cinq tomes après pour un rebondissement crucial, je dois vous prévenir : Thermae Romae n’est pas du tout comme ça. L’histoire ne casse pas trois pattes à un canard de bain, mais, à sa décharge, ça n’a jamais été le but. En revanche, l’autrice parvient avec brio à remplir ses deux objectifs avoués : nous faire rire avec des situations cocasses et nous instruire sur ces deux cultures du bain que sont la Rome antique et le Japon actuel.

L’anthropologue et le canard de bain : quand l’humanisme surgit de la baignoire

C’est dans ces informations sur les « civilisations des bains », distillées au fil des chapitres, que Thermae Romae, sous son allure de divertissement léger, trouve une profondeur certaine. Deux cultures radicalement éloignées dans l’espace et le temps, qui n’ont jamais eu de contact direct entre elles, se trouvent brusquement confrontées l’une à l’autre par le biais d’un intérêt commun pour les bains publics. Or les bains publics forment bel et bien un pan important d’une société. En plaçant dans l’espace public ce qui relève de l’hygiène corporelle, les thermes et les bains japonais montrent une préoccupation louable pour la santé publique. Mieux : ce sont des lieux de sociabilité, une sociabilité dont Thermae Romae nous expose les codes, au point de rencontre entre le public et l’intime, la nudité et la pudeur, la détente et la politesse. Tels que le manga les présente, les bains deviennent le lieu par excellence de l’élaboration de la civilisation, l’endroit où l’on prend soin à la fois de soi et des autres. Comme toutes les bonnes intrigues fondées sur le voyage, Thermae Romae a une portée anthropologique. Une anthropologie par l’humour, ce qui ne l’empêche pas de nous donner à réfléchir.

Et qui se révèle finalement très originale. Car à force d’avaler des péplums américains (ou italiens) qui réduisent Rome à ses armées, à ses gladiateurs, à ses courses de chars, à tous ses aspects les plus violents en somme, nous avions grand besoin d’histoires différentes pour nous rappeler qu’une vision pareille de Rome est à peu près aussi proche de la réalité qu’un jeu vidéo de guerre l’est du quotidien des Français actuels. Une histoire qui nous invite au calme et au bien-être partagé avec tout le monde, y compris les étrangers (ces Japonais « aux visages plats », que Lucius commence par prendre pour des esclaves venus des confins de l’empire, finissent par lui inspirer respect et admiration lorsqu’il découvre les multiples raffinements des salles de bain contemporaines). Un regard d’autrice qui fasse de la culture des bains le porte-parole d’une vision du monde humaniste et pacifique.

On peut aller encore plus loin et remarquer la portée politique possible de cette remise en valeur des bains. En effet, la construction et l’entretien des thermes, tout comme leur coût modique voire leur gratuité, relèvent de la compétence de l’État (c’est-à-dire, sous l’empire romain, de l’empereur). Rien que cela suffit à ébaucher un modèle de société qui a des leçons à nous donner, encore aujourd’hui en France, sur la façon dont l’État prend soin de la santé de tous les citoyens, y compris des plus pauvres et des sans-abris. Pourquoi les bains-douches publics, omniprésents en France il y a quelques décennies, sont-ils si peu nombreux aujourd’hui ?

Au chapitre des reproches

Thermae Romae n’est pas sans défaut. L’intrigue, comme je l’ai dit, peut déplaire par son caractère décousu. Plus gênant à mes yeux, les personnages féminins y sont rares et toujours infériorisés… et je ne parle même pas des femmes romaines de l’Antiquité, mais bien de Satsuki, la Japonaise d’aujourd’hui, qui a tendance à se changer en godiche dès lors que Lucius Modestus est dans les parages. Finir en potiche antique, pour une étudiante brillante, c’est un triste destin.

On peut d’ailleurs adopter une lecture moins bien intentionnée envers ce manga que celle que j’ai développée jusqu’ici. Dans Thermae Romae se lisent nombre de complexes et de tensions qui travaillent le Japon actuel, pour le peu que j’en connais. Le sexisme, pour commencer (certes, quel pays n’y a pas affaire ? mais il revient souvent dans les mangas et films d’animation que j’ai pu voir – et dont je suis persuadé qu’ils sont loin d’être ce qui se fait de pire en la matière). Mais aussi de tenaces rêves d’empire. Pour un pays tel que le Japon, qui a été un empire, élaborer une intrigue vantant un trait culturel commun entre le Japon et la Rome antique pour en faire le fondement de la civilisation n’a rien d’innocent. Ce n’est pas pour rien que l’un des pays les plus impérialistes actuels, les États-Unis, est si obsédé par la Rome antique (et plus particulièrement par l’empire romain : curieusement, la Rome du VIIe siècle avant J.-C., faite de chaumières et d’escarmouches entre paysans vindicatifs, semble moins passionner Hollywood). Je suis le premier à me plaindre de la manie des critiques de péplums à dégainer des grilles interprétatives politiques qui confinent parfois au délire interprétatif, mais, là, c’est difficile de ne pas y penser.

Par bonheur, la manière dont Mari Yamazaki traite son intrigue ne prête qu’assez peu le flanc à cette critique. Je serais tout de même curieux de lire une suite de Thermae Romae où Lucius Modestus se retrouverait projeté dans d’autres civilisations du bain fameuses, par exemple la civilisation de l’Indus ou l’empire ottoman.

Sans être le chef-d’œuvre du siècle, Thermae Romae mérite de ne pas être sous-estimé, que ce soit pour sa valeur de divertissement, ses aspects de bonne vulgarisation historique (qui régalent les enseignants en quête de moyens attrayants de parler des thermes romains) ou encore pour sa vision du monde humaniste qui n’est vraiment pas de trop par les temps qui courent. Le succès du manga a permis de faire découvrir le talent de Mari Yamazaki, qui a de nouveau abordé l’Antiquité dans un autre manga qu’elle co-dessine avec Miki Tori : Pline, un récit des aventures imaginaires de Pline l’Ancien sous le règne du terrible Néron. Cette biographie imaginaire adopte un ton globalement plus sérieux (sans renoncer à des épisodes cocasses) et s’avère pour le moment plus abouti sur tous les plans. J’espère avoir l’occasion d’en parler ici.

Dans le même genre que Thermae Romae, à part Pline de la même autrice, je vous conseille d’aller voir du côté du cinéma avec Ave, César !, un film des frères Coen sorti en 2016. Il ne parle pas que d’Antiquité, puisqu’il s’agit d’une satire du fonctionnement d’Hollywood dans les années 1950, mais c’est ce à quoi je peux penser de plus proche en termes de type d’humour, qu’il s’agisse des situations cocasses ou du comique fondé sur les jeux de regards. Bien entendu, vous pouvez aussi vous intéresser aux films japonais adaptés de Thermae Romae (il y en a eu deux, avec Hiroshi Abe dans le rôle de Lucius), mais ils n’ont pas l’air d’avoir été diffusés en Europe pour le moment (à mon grand regret, car la bande-annonce du premier est tordante).


Michael Ende, « Momo »

27 avril 2020

MomoEnde

Référence : Michael Ende, Momo, Paris, Bayard jeunesse, 2009 (première parution : Allemagne, 1973).

Présentation de l’éditeur

Momo, une petite orpheline vagabonde, s’installe dans un amphithéâtre en ruine, à l’écart de la ville. Elle se fait vite plein d’amis : Momo séduit les enfants, avec lesquels elle invente des jeux merveilleux, mais aussi les adultes, parce qu’elle sait les écouter et leur redonner confiance. Ses deux meilleurs amis sont Beppo, un vieux balayeur de rues, et Gigi, un jeune homme à la langue bien pendue. Tous vivent heureux dans ce petit coin éloigné de l’agitation de la ville quand apparaissent d’étranges messieurs gris. A leur approche, un courant d’air froid, mêlé à une infecte odeur de cigare, se fait sentir. Qui sont-ils, que veulent-ils ? Momo découvrira leurs sinistres plans et la menace qui pèse sur tous ceux qu’elle aime. Un vrai petit chef-d’œuvre qui célèbre les valeurs humaines et l’amitié, par l’auteur de L’histoire sans fin.

Mon avis

Momo est le second livre le plus connu d’Ende après L’Histoire sans fin. Du moins en Allemagne, car en France, le reste de l’œuvre d’Ende semble encore complètement inconnu, et en bonne partie non traduit. Heureusement, on commence à voir quelques traductions ici et là, dont celle de ce beau roman, que j’ai beaucoup aimé. Sa parution dans une collection pour la jeunesse ne doit pas détourner les adultes de cette lecture : c’est un conte universel qui peut toucher et faire réfléchir des lecteurs et des lectrices de tous les âges. Au moins le voici publié dans notre langue, c’est le plus important.

Momo est donc une petite fille singulière, sortie de nulle part et dotée d’une capacité d’écoute exceptionnelle, qui confine à la magie à voir les effets qu’elle produit sur son entourage. Après quelques chapitres décrivant l’installation de Momo dans l’amphithéâtre et son quotidien, on entre peu à peu dans l’intrigue principale avec l’arrivée des inquiétants hommes en gris. On découvre alors le sujet central du roman : le temps. En effet, ces hommes en gris travaillent pour une banque, la Banque du Temps, qui propose aux gens d’économiser leur temps afin d’être plus efficaces dans leur vie de tous les jours, et, normalement, d’en disposer à leur aise une fois devenus vieux. Mais quelque chose ne va pas, et Momo s’en rend vite compte.

À mesure que tous ses amis tombent les uns après les autres sous l’influence des hommes en gris, Momo se trouve de plus en plus isolée et désemparée… jusqu’à ce qu’elle rencontre une tortue un peu particulière, capable d’afficher des lettres sur sa carapace pour parler avec elle. Momo va alors rencontrer maître Secundus Minutius Hora, le seul homme capable de résister aux hommes en gris. Mais maître Hora lui-même ne peut pas tout, et le sauvetage des amis de Momo, et de l’humanité en général, s’annonce périlleux au possible.

Le roman est écrit dans un style simple et clair, qui n’entrave nullement le talent de conteur d’Ende. J’ai beaucoup apprécié l’univers qu’il met en place, quelque part entre la fantasy urbaine et la poésie pure. Le roman propose une réflexion approfondie sur le temps et son usage, et n’a pas peur d’aborder à l’occasion des sujets comme la mort. J’ai toujours aimé les histoires de fantasy et de science-fiction où il est question de manipuler le temps, et je n’ai pas été déçu (et il ne faut pas s’attendre à des abîmes de complexité dans l’intrigue : on parvient à tout suivre sans problème).

J’ai beaucoup apprécié aussi le fait que Momo contient à la fois des chapitres de bonheur et de simplicité (notamment son tout début), et aussi, une fois l’intrigue lancée, des pages inquiétantes, voire franchement sombres, sans en faire trop dans l’un ou l’autre sens. De cette façon, on peut se détendre agréablement avec Momo à certains moments, et avoir franchement peur pour la petite héroïne à d’autres. Le drame est bien dosé de ce point de vue-là.

Je regrette un peu de ne pas avoir lu Momo plus tôt : je pense qu’il serait devenu l’un de mes grands souvenirs de lecture d’enfance. Néanmoins, encore une fois, je pense qu’un adulte a largement de quoi apprécier ce roman, grâce à la réflexion sur le temps qu’il développe et qui peut être lue à plusieurs niveaux : on peut y voir une réflexion philosophique, politique, économique… C’est à la fois une belle histoire et un roman qui donne à réfléchir, le tout de façon habile et bien menée.

Une belle découverte, donc, et un livre dont j’espère qu’il continuera à se faire connaître du lectorat francophone, car Michael Ende est un écrivain important et mérite davantage de reconnaissance.

Le roman a fait l’objet de plusieurs adaptations, dont un film allemand et un dessin animé italien. Je n’ai pas encore eu l’occasion de les voir et j’ignore s’ils ont été diffusés en français. J’espère que oui, surtout pour le dessin animé italien, Momo alla conquista del tempo (Momo à la conquête du temps), qui a été réalisé par Enzo D’Alò, un grand nom de l’animation italienne, en 2001.

J’ai posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er octobre 2011 avant de le rebricoler pour le poster ici.

 


George Sand, « Pauline »

13 avril 2020

Sand-Pauline

Référence : George Sand, Pauline, édition établie et présentée par Martine Reid, Paris, Gallimard, coll. « Folio Femmes de lettres », 2007 (première parution en volume : 1841).

Présentation de l’éditeur

« Pauline était vêtue de brun avec une petite collerette d’un blanc scrupuleux et d’une égalité de plis vraiment monastique. Ses beaux cheveux châtains étaient lissés sur ses tempes avec un soin affecté ; elle se livrait à un ouvrage classique, ennuyeux, odieux à toute organisation pensante : elle faisait de très petits points réguliers avec une aiguille imperceptible sur un morceau de batiste dont elle comptait la trame fil à fil. La vie de la grande moitié des femmes se consume, en France, à cette solennelle occupation. »

Mon avis

Pauline est un très court roman ou une longue nouvelle (moins de 150 pages) publié par George Sand dans les premières années de sa carrière, à un moment où elle écrit surtout des études sociales et dénonce les conditions de vie des femmes en France à son époque.

Dans cette courte histoire réaliste, deux amies, Laurence et Pauline, ont grandi ensemble dans la petite ville provinciale de Saint-Front. Il y a quelques années, Laurence a choisi d’embrasser une carrière de comédienne, une profession encore très mal considérée dans beaucoup de milieux à son époque. Elle est partie à Paris, où elle connaît le succès depuis quelques années. Pauline, elle, est restée en arrière, pour s’occuper de sa vieille mère. Or voilà que, quelques années après, Laurence se retrouve par hasard à Saint-Front après s’être trompée de voiture de poste. Émue, elle décide d’aller prendre des nouvelles de son amie.

Pauline végète toujours auprès de sa mère dans cette petite ville morte. Elle semble très heureuse de retrouver Laurence, dont l’arrivée est pour elle comme une bouffée d’air. Mais quels effets ce retour va-t-il avoir sur le caractère de Pauline, sur son avenir, et sur la ville de Saint-Front ?

George Sand réalise ici une étude à la fois sociale et psychologique. Sociale, parce qu’elle décrit (souvent avec férocité) les réactions des gens de Saint-Front au retour de Laurence. Et psychologique, parce que l’intrigue tourne en bonne partie autour des personnalités des deux amies et de ce que devient leur amitié. Au passage, Sand met aussi en scène des personnages d’hommes, et notamment un séducteur mesquin, réjouissant à observer sous sa plume, mais redoutable pour les jeunes femmes.

Si vous aimez les histoires à la Balzac, mais que vous voulez quelque chose de court, de bien construit, qui ne perde pas de temps et ne passe pas des pages à des généralités misogynes, essayez donc ce petite livre de George Sand, vous m’en direz des nouvelles.

Outre l’édition Folio très accessible (parue en 2007 dans une collection à deux euros), le texte de ce roman, qui est passé dans le domaine public, est disponible gratuitement en ligne, par exemple sur Wikisource.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 3 septembre 2017 avant de le republier ici.


André-François Ruaud, « Cartographie du merveilleux »

30 mars 2020

Ruaud-CartographieMerveilleux

Référence : André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2001.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Farouches dragons, fées mutines, sorciers débutants et chevaliers de sinistre renommée peuplent les vastes contrées d’une littérature enchanteresse que les Anglo-Saxons nomment fantasy.

Puisant au cœur des mythes et des contes les plus ancestraux – des légendes grecques à la geste arthurienne – comme des plus modernes, la fantasy accueille des figures à jamais inoubliables : Peter Pan, Conan le barbare, Bilbo le Hobbit, Elric le Nécromancien ou Alvin le Faiseur.

Indispensable outil pour les enseignants, fidèle compagnon de voyage pour le lecteur néophyte et confirmé, ce guide de lecture inédit propose un parcours, parfois étonnant, qui conduira le lecteur de l’Odyssée jusqu’aux œuvres de fantasy urbaine les plus contemporaines. »

Mon avis

Ce livre, paru en 2001, fait partie d’une série de guides de lecture publiés par Folio SF et consacrés à différents genres de livres. Chacun est structuré de la même façon : une première partie théorique tentant une rapide définition du genre ; puis une histoire du genre de ses débuts à nos jours, avec ses éventuels sous-genres ; et enfin le guide proprement dit : 100 livres présentés et commentés.

– Passeport pour les étoiles de Francis Valéry balise les territoires de la science-fiction.

– Atlas des brumes et des ombres de Patrick Marcel défriche le domaine du fantastique.

– Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot tente de cerner les « transfictions » qui se jouent des frontières entre littérature générale et littératures de l’imaginaire (sans doute le plus original des quatre, mais aussi celui qui a le plus à faire pour délimiter le genre ou plutôt le non-genre qu’il met en valeur).

André-François Ruaud, éditeur (aux Moutons électriques), critique et écrivain, est spécialisé dans le merveilleux et la fantasy. Son guide de lecture a été pour moi une lecture lumineuse à l’époque. Dans un nombre de pages restreint, il propose une définition du genre claire et rigoureuse, non sans avoir passé en revue plusieurs définitions possibles, européennes ou américaines (les frontières entre genres littéraires n’y sont pas les mêmes). Il retrace ensuite l’histoire du genre, plus longue qu’on ne le pense, même si on ne peut pas forcément le faire remonter jusqu’aux épopées mythologiques grecques.

Son guide a surtout le grand avantage d’embrasser toutes sortes de nuances de la fantasy et du merveilleux qu’on a tendance à oublier complètement sous le rouleau compresseur publicitaire de la Big Commercial Fantasy façon Guémoftrônz ou David Gemmell. Quant à Tolkien, quoique méritant largement son statut de classique, il a tendance à devenir paradoxalement l’arbre qui cache la forêt du genre aux yeux des gens qui n’y connaissent rien.

Ce petit livre peut donc constituer une belle porte d’entrée dans la fantasy pour quelqu’un qui n’en aurait encore jamais lu et ne saurait pas bien ce que signifie « fantasy ». C’est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir que le genre englobe aussi bien Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter que la fantasy animalière du Vent dans les saules, l’univers fantasque d’Alice au pays des merveilles, le conte de Winnie l’ourson de Milne (dévoré par Disney) ou le mélange de sensualité, d’innocence et de mélancolie de la Trilogie du minotaure de Thomas Burnett Swann. Mais c’est aussi, bien sûr, l’occasion de lire une présentation en règles des références du genre, de Moorcock à Zelazny en passant par Feist, Howard ou Pratchett.

Le livre comprend une chronologie et un index des auteurs et des titres, ce qui est bien pratique pour retrouver une référence.

Un reproche ? Un avertissement, plutôt : Ruaud est un critique littéraire dans l’âme et, à ce titre, il a ses préférences, ses dadas et ses désamours. Ainsi la Big Commercial Fantasy, justement, lui répugne. S’il mentionne des auteurs comme George Martin ou Robin Hobb dans sa chronologie du genre, il n’inclut ni Le Trône de fer (certes beaucoup moins omniprésent en 2001 que maintenant) ni L’Assassin royal dans les 100 livres qu’il présente, mais il choisit en revanche de parler de Wizard of the Pigeons de Megan Lindholm (pseudonyme précédent de Robin Hobb), beaucoup moins connu mais plus personnel et original à ses yeux. De même, il inclut des livres comme Cent ans de solitude de Garcia Marquez dans le paysage du merveilleux et de la fantasy, ce qui pourrait se discuter mais relève d’un choix d’ouvrir le champ du merveilleux au genre du réalisme magique né en Amérique du Sud. Un guide de lecture qui contient des choix personnels, donc, mais cohérents et explicitement présentés.

Le résultat est bien rempli (mieux que d’autres petits guides du genre publiés depuis) tout en restant clair, et fera découvrir le merveilleux et la fantasy sous toutes sortes de facettes qui méritaient d’être mises en valeur. Le tout à un prix plus modique et dans un format plus facile à transporter que le beau mais imposant Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux qu’il a dirigé ensuite.

Dans le même genre

Si vous cherchez d’autres livres sur la fantasy qui adoptent une perspective plus savante tout en restant accessibles, je ne saurais trop vous recommander le livre d’Anne Besson, La Fantasy, paru en 2007 chez Klincksieck dans la collection « 50 questions ». Structuré en très courts chapitres d’une à quatre pages répondant chacun à une question au sujet du genre, il allie clarté, rigueur et précision.

Si ce sont davantage des écrits critiques qui vous intéressent, il y a bien sûr les autres guides de la même série chez « Folio SF » que j’ai mentionnés plus haut, mais je peux vous conseiller la lecture des recueils d’articles de Jacques Goimard sur les différents genres de l’imaginaire. Critique du merveilleux et de la fantasy regroupe ceux consacrés au genre qui nous intéresse ici ; il est paru en 2003 chez Pocket. Normalien, Goimard possède une solide formation à la littérature classique, mais s’avère tout aussi à l’aise dans la culture populaire ; éditeur et anthologiste, il a longtemps travaillé chez l’éditeur Fleuve Noir et a écrit pour des journaux aussi variés que Le Monde et Métal hurlant. Ses articles sont savants comme des articles universitaires, mais rédigés dans un style pétillant et plein d’esprit.

Si vous préférez aller lire directement des écrivains de fantasy occupés à parler du genre qu’ils pratiquent, il y a bien entendu le recueil d’articles d’Ursula Le Guin dont je parlais récemment ici  : Le Langage de la nuit, plus complet en VO qu’en VF. Je vous recommande également un recueil paru il y a un bon moment aux éditions Bragelonne : Méditations sur la Terre du Milieu, paru en 2003, où de nombreux écrivains évoquent leur lecture de Tolkien et l’influence qu’il a eue (ou non) sur eux, occasion de nombreuses considérations plus générales sur l’écriture et la fantasy (et si vous aimez à la fois Tolkien et Ursula Le Guin, elle y a signé une réflexion passionnante sur les liens entre le style de Tolkien et l’oralité). L’ouvrage est au départ une traduction d’un recueil américain, mais l’éditeur français a eu la bonne idée de l’enrichir de témoignages d’écrivains de fantasy français.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 14 avril 2019 avant de le republier ici dans une version rebricolée et augmentée.


Ursula K. Le Guin, « Le Langage de la nuit »

16 mars 2020

LeGuin-LangageDeLaNuit

Référence : Ursula K. Le Guin, Le Langage de la nuit. Essais sur la science-fiction et la fantasy, traduit par Francis Guévremont et précédé d’une préface de Martin Winckler, Paris, Aux forges de Vulcain, collection « Essais », 2016, 156 pages (édition originale : The Language of the Night. On Fantasy and Science Fiction, 1979, 270 pages ; édition révisée en 1992).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En 1979, Ursula K. Le Guin est au sommet de sa gloire : ses romans de science fiction et de fantasy se sont imposés comme des chefs d’œuvre et elle est une des romancières américaines les plus primées. Toutefois, parallèlement à ces succès publics, elle a la réputation d’être une théoricienne hors pair, et une oratrice remarquable. Elle parcourt alors universités, congrès, bibliothèques et librairies pour parler des sujets qui la passionnent : le féminisme, l’anarchisme, le rôle humaniste de la littérature, et, surtout, la fonction des littératures de l’imaginaire. Le langage de la nuit recueille les essais littéraires qui résument sa pensée et composent un manifeste pour l’imaginaire, car si nous pensons et parlons le jour, la moitié de notre vie se passe la nuit, où se réfugient la poésie et l’imaginaire. Pourquoi les littératures de l’imaginaire ont cessé, au vingtième siècle, d’être le cœur de la littérature ? Que permet la science-fiction ? Quelle est la place de la littérature jeunesse dans la littérature ? Autant de questions qui occupent les lecteurs depuis cinquante ans et qui trouvent des réponses dans ce volume, préfacé par le romancier Martin Winckler, fin connaisseur de la science-fiction, et grand admirateur de l’humanisme merveilleux de Le Guin. »

Les ombres de la traduction

The Language of the Night est un recueil de 24 textes théoriques d’Ursula Le Guin paru en 1979 et comprenant 256 pages. Les éditions Aux forges de Vulcain réalisent ici l’exploit de le traduire en français sous la forme d’un recueil de 10 textes comprenant 156 pages. Afin de mieux orienter le lecteur, aucune mention n’est faite du caractère incomplet de la traduction par rapport au recueil original et le livre ne contient pas de table des matières. Des ces trois bizarreries, je n’avais aperçu que la dernière en feuilletant l’ouvrage et cela avait été suffisant pour me faire renoncer à l’acheter. Je m’étais tourné vers sa réédition parue au Livre de poche en 2018, avant de me rendre compte que cette réédition, outre sa couverture dont l’ambition semble se résumer à repousser l’acheteur potentiel à l’aide d’une remontée de mauvais goût pictural des années 1970, ne contenait pas non plus de table des matières. Du grand n’importe quoi encore moins justifiable puisqu’une nouvelle édition est toujours l’occasion de corriger les erreurs de la précédente. Ce n’est qu’après avoir achevé la lecture du recueil français dans l’édition Aux forges de Vulcain que je me suis aperçu, en consultant la Wikipédia en anglais et plusieurs critiques en ligne, que le recueil américain contient 14 textes supplémentaires. Aux forges de Vulcain a donc opéré une sélection parmi les textes (cela peut se défendre) mais sans l’expliquer (c’est dommage) et sans en prévenir son lectorat de manière visible (ce qui est scandaleux).

Le seul indice que ce volume ne constitue qu’une traduction partielle du volume américain figure en page 3, avec l’indication du titre original anglais : « ON FANTASY AND SCIENCE FICTION. From the work LANGUAGE OF NIGHT by Ursula K. Le Guin ». C’est ce « from the work » qui m’a intrigué et m’a fait me demander si l’édition française ne se contentait pas de traduire l’une des parties d’un recueil plus long. Cela reste tout sauf limpide, puisque le véritable titre anglais du recueil est bien The Language of the night et non Language of night. Si j’ajoute qu’au-dessous sur la même page figurent les titres originaux anglais et les mentions de copyright de neuf textes alors que le recueil en comprend dix (il manque la référence du texte traduit sous le titre « Une citoyenne de Mondath »), le mystère s’épaissit et j’ai bel et bien l’impression qu’on me parle le langage de la nuit, mais pas celui que j’attendais.

Certes, ce petit éditeur parisien a eu le mérite d’être à l’initiative de cette traduction partielle, mais l’honnêteté et l’ergonomie minimale font défaut au résultat. Ayant pu apprécier l’élégance et la précision du style d’Ursula Le Guin en anglais dans le texte, je ne m’embarrasserai pas et irai directement me procurer le recueil d’origine la prochaine fois. J’attendais mieux des Forges de Vulcain dans ce domaine.

Faisons un sort à la préface : elle est signée Martin Winckler (mis en avant sur un large bandeau rouge rabattu par-dessus la couverture) qui ne raconte pas grand-chose à part une anecdote vaguement people. Je suis navré de critiquer Winckler, qui est généralement très occupé à écrire plein de choses intéressantes, mais autant ce propos aurait été amusant dans le cadre d’une interview, autant en faire la matière de toute une préface me semble dispensable. N’aurait-il pas été préférable de confier cette préface, je ne sais pas, à une spécialiste de la science-fiction américaine, ou au moins à un ou une écrivaine de science-fiction ? Le recueil a été publié il y a 40 ans et la plupart des textes traduits remontent aux années 1970 : quelques mots pour les replacer dans leur contexte n’auraient pas été inutiles, et c’est un euphémisme.

C’est donc sans aucun élément de contexte sur le contenu du recueil, et après avoir écrit moi-même la table des matières de ce Langage de la nuit sur l’une des pages blanches figurant à la fin, que je suis prêt à vous présenter les textes qu’il rassemble.

Les lumières de Le Guin

Au moins, toute partielle et bizarrement ficelée qu’elle soit, cette traduction française s’imposait, car ces textes sont passionnants. L’ampleur de vue qui m’impressionne toujours chez Ursula Le Guin, son exigence intellectuelle doublée d’un sens du trait d’esprit incisif, du trait d’humour et du mot poétique, brillent partout au fil de ces pages. Il y est question de science-fiction et de fantasy, mais aussi des relations que les fans et le grand public entretiennent avec ces genres. On y trouve de nombreuses considérations sur l’écriture et la lecture en général, sur la politique, l’engagement des artistes, et, au passage, de nombreux détails sur la carrière d’Ursula Le Guin elle-même, sans que ces derniers laissent jamais une impression d’égocentrisme.

« La Citoyenne de Mondath » opère un retour sur la jeunesse d’Ursula Le Guin et la manière dont elle a commencé à écrire des histoires relevant de ce que nous appelons maintenant les littératures de l’imaginaire. On y trouve, vers la fin, de belles considérations portant sur les motivations de l’acte d’écriture et sur les liens entre écriture et publication. Le Guin l’a publié juste avant la parution des Dépossédés, l’un de ses romans majeurs, dont j’espère parler ici un jour.

« Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? », paru en 1974, est consacré à la fantasy. Il commence sur la question de l’intérêt respectif des récits dits réalistes comparé à celui des récits merveilleux, pour répondre à une critique fréquente (à l’époque, mais elle se rencontre toujours aujourd’hui) accusant les seconds d’inutilité et de puérilité. De là, Le Guin définit la notion d’imagination et s’intéresse à l’imagination des gens qui ne lisent pas de fantasy et, plus généralement, qui ne nourrissent pas leur imagination. On y trouve un amusant dialogue imaginaire avec un homme qui ne lit pas de fantasy et n’aime pas ce genre. L’ensemble forme une défense élégante de la fantasy mais aussi de nos rapports avec notre propre enfance, qui met intelligemment le doigt sur les contradictions de beaucoup d’adultes.

« Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », publié en 1973, commence par une évocation très drôle du téléphone et de la notion de vie privée qui n’a pas pris une ride, et aborde ensuite son sujet principal : ce qu’un écrivain a à dire à ses lecteurs peut-il passer par autre chose que par l’histoire proprement dite qu’il leur raconte ? De là, sollicitée par un éditeur, Le Guin développe sa démarche d’écriture et ses liens avec la notion d’inconscient. On y découvre que « la technique la plus différente de la mienne, la plus éloignée, est précisément celle qui consiste à établir des plans préliminaires, des listes et des descriptions – à tout noter dans un carnet, à décrire les personnages avant même d’avoir commencé à écrire le récit ». Voilà qui devrait étonner bien des gens de la part de la créatrice d’univers aussi détaillés et approfondis que ceux de Terremer ou du cycle de l’Ekumen !

Le Guin y revient sur un sentiment que nombre d’auteurs et d’autrices ont pu éprouver à un moment ou à un autre : celui qu’ils n’étaient pas les inventeurs de leurs histoires et de leurs univers, mais simplement leurs découvreurs, l’idée que tout cela préexistait à l’acte d’écriture. Toute personne ayant apprécié les récits de Terremer devrait s’intéresser à ce texte, puisque Le Guin prend cet univers comme exemple, y compris sur la question de l’invention des langues. « Qu’y a-t-il dans un nom ? » demande-t-elle, en citant Roméo et Juliette (II, 2). « Il y a beaucoup, en réalité », conclut-elle. Elle y aborde également la question des préjugés et des mauvais salaires réservés aux auteurs de SF et, plus encore, de livres pour enfants. L’occasion de constater que ces questions étaient déjà criantes à l’époque, et qu’elles n’ont pas beaucoup avancé depuis. Le texte se termine par quelques considérations sur les « grands thèmes » des différents romans de Terremer. « C’est une façon bien peu économe d’écrire », convient Le Guin à propos de sa méthode qui consiste à « écrire en découvrant au lieu de tout planifier ». Mais les résultats auxquelles elle est parvenue de cette façon ne me laissent aucun doute sur l’intérêt de la méthode en question.

Le discours de réception du prix National Book Award remonte également à 1973, année où Le Guin l’obtient pour son roman L’Ultime Rivage (qui fait partie du cycle de Terremer). Ce court texte est une défense des littératures de l’imaginaire, la fantasy et la science-fiction auxquelles Le Guin se dit fière d’appartenir, contre les préjugés qui les frappent.

Inconscient et archétypes

« L’Enfant et l’Ombre » (publié en 1975) part d’un conte d’Andersen sur un homme peu à peu supplanté puis anéanti au profit de sa propre ombre pour poser la question du sens profond des contes et, plus généralement, des récits relevant des littératures de l’imaginaire. Comme « Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », « L’Enfant et l’Ombre » aborde la question de l’inconscient, mais il le fait plus en détail. « Les grandes histoires fantastiques, les mythes, les contes de fées ressemblent vraiment aux rêves : ils parlent de l’inconscient à l’inconscient – par symboles et archétypes. » Le Guin commente et manie les concepts introduits par Jung en matière d’inconscient collectif. C’est son article que je connaisse le plus proche de cette notion collante du monomythe de Campbell, qui n’est elle-même qu’un succédané simpliste d’un courant de la psychanalyse jungienne enclin à rechercher des archétypes issus d’une symbolique universelle derrière l’ensemble des contes, légendes, mythes et histoires importantes créées par l’humanité depuis ses débuts. Par bonheur, Le Guin est autrement plus subtile que Campbell. Elle montre la complexité de ces récits dans leur manière d’aborder des dichotomies telles que le soi et les autres, le bien et le mal, l’animal et l’humain. Les amoureux et amoureuses de Tolkien se réjouiront de trouver ici, employé comme exemple, Le Seigneur des Anneaux, dont Le Guin pourfend sans mal les mauvaises critiques qui lui reprochaient son supposé manichéisme (trente ans après, Vincent Ferré montre la même chose avec plus de détails dans Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu). La fin de l’article aborde avec intelligence la manière dont les fictions peuvent apprendre aux enfants ce qu’est le mal et comment y faire face.

« Mythe et archétype en science-fiction » (publié en 1976) complète et prolonge le précédent. Prenant comme point de départ l’argument (souvent évoqué hier et aujourd’hui pour défendre la science-fiction contre ses critiques) selon lequel « la science-fiction est la mythologie du monde moderne », l’article analyse les notions de mythe et de mythologie, puis les manières dont les littératures de l’imaginaire contemporaines tentent d’y puiser leur inspiration.

Le Guin, comme Tolkien avant elle, pourfend le recours excessif à l’allégorie qui pétrifie l’imaginaire et réduit le symbole vivant en mécanique inerte. Reste, pour l’écrivain, à atteindre au « vrai mythe », ce qui n’est pas gagné. Le Guin se réfère à nouveau à Jung et à ses archétypes pour évoquer la démarche du voyage intérieur par lequel l’individu, en recherchant son inconscient profond, se rapproche paradoxalement du collectif. Dans son premier album, paru bien après cet article, le groupe de metal danois Ayreon s’exclamait « Slay the dragon in your dreams ! » Le Guin suggérerait bien plutôt de se réconcilier avec le dragon en question. L’inconscient, la part sombre de soi, l’Ombre qu’évoquait l’article précédent, forme un thème récurrent en littérature, et j’ai été particulièrement heureux de voir Le Guin prendre comme exemple Frankenstein de Mary Shelley, auquel j’avais beaucoup pensé à la lecture d’A Wizard of Earthsea (les liens mènent aux billets que j’ai consacrés à ces romans).

L’art de la fantasy : la distanciation

Je vais parler plus en détail de l’article « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » (publié en 1973) qui est l’un des plus longs et des plus approfondis du recueil. Très abouti dans sa réflexion, il a toute sa place aux côtés d’autres essais majeurs sur le genre comme On Fairy-Stories de Tolkien.

L’article aborde la question du dépaysement au sens profond du terme, ce qu’on pourrait appeler l’estrangement, des gens qui lisent des contes et autres histoires évoquant le pays des fées, ou plus généralement les univers de la fantasy. Il est impossible de rester tout à fait à son aise dans ce genre de voyage, explique Le Guin, car ils sont comme des rêves. « La fantasy n’est pas anti-rationnelle, mais para-rationnelle ; elle n’est pas réaliste, mais surréaliste, super-réaliste, une intensification de la réalité. » Là encore, Le Guin évoque Jung, mais aussi Freud, pour tenter de montrer comment ce type de récit puise dans l’inconscient. Mais, comme on le voit, elle rattache aussi la fantasy au surréalisme, celui d’André Breton, de Magritte, de Dali et de Bunuel, ce qui n’a sûrement pas manqué de faire froncer les sourcils aux gens qui ne conçoivent aucune rencontre possible entre le magicien Gandalf et la Nadja de Breton à la faveur d’une promenade nocturne à Paris. « La fantasy, écrit-elle, s’approche de la poésie, du mysticisme et de la folie, beaucoup plus que ne le fait la fiction naturaliste. »

Le Guin s’empare ensuite d’exemples précis. Apprentis et apprenties auteurs de fantasy, lisez avec attention ces développements : vous y verrez une grande écrivaine réaliser un exercice d’analyse stylistique précis, passionnant et implacable (quoique jamais cruel), dont les cobayes sont quatre extraits de dialogues : un passage de Deryni Rising de Katherine Kurtz est confronté à trois extraits de livres plus anciens, le premier issu du Serpent Ouroboros d’E. R. Eddison, le deuxième tiré de The Book of the Three Dragons de Kenneth Morris, et un troisième extrait du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Le Guin analyse la manière dont les personnages des deux derniers romans parlent « avec l’accent authentique du Pays des Elfes », contrairement au dialogue de Kurtz, qu’elle transpose à Washington dans un cadre réaliste sans avoir à en changer autre chose que quelques toponymes. C’est lumineux, et on devrait disposer de beaucoup plus d’analyses de ce genre en matière de fantasy, tant cet article surclasse bien des conseils d’écriture trop attachés à ce qu’on baptise abusivement « le fond » au détriment de « la forme ». Car, justement, les deux sont indissociables :  la manière de manier les mots a un effet direct et irrémédiable sur l’épaisseur et la vraisemblance de l’univers que l’on se targue d’évoquer.

Bien sûr, chemin faisant, Le Guin expose une esthétique, la sienne, que l’on pourra discuter : une esthétique qui lie les genres de l’imaginaire avec le recours à une langue relevant, pour aller très vite, de ce qu’on appellerait en rhétorique un « style noble » ou d’un « grand style » – mais c’est plus nuancé que ça, puisque le style des personnages du Seigneur des Anneaux n’a rien des amples périodes circonvolutées du « grand style » mais relève de ce que Le Guin nomme avec justesse « la simplicité pérenne », une forme d’épure pareille aux lignes d’une statue classique : limpide, mais travaillé dans le marbre. On peut, tout de même, discuter cette esthétique, mais l’analyse élève si bien le débat qu’elle gagne à être lue de toute façon.

Par la question du style, Le Guin en revient à la question initiale du voyage dans des pays imaginaires : pour susciter cet effet, dit-elle avec une grande justesse, « la fantasy exige une distanciation vis-à-vis de l’ordinaire ». L’un des procédés de cette distanciation est le style archaïsant, dont Lord Dunsany lui paraît le principal et le meilleur représentant. Inimitable, mais souvent imité (y compris en France, il y a vingt ans, par des gens comme Léa Silhol). Le Guin a la bonté de se placer du point de vue des écrivains débutants, pour mieux démonter leurs tics de style sans les épargner, mais avec bienveillance, puisque, dit-elle, il est normal de prendre des modèles quand on débute. Encore faut-il comprendre comment les auteurs que l’on prend comme modèles ont travaillé. Si cet article n’est pas une démonstration magistrale de la nécessité des études littéraires et du fait que les écrivains ont tout à gagner à s’y intéresser (au lieu de les craindre en leur reprochant de « tout disséquer »), je ne sais pas ce que c’est.

Kenneth Morris est commenté au sujet de l’héroïcomique, c’est-à-dire d’un des principaux procédés de la fantasy humoristique. Le Guin le préfère à des auteurs comme Fritz Leiber et Roger Zelazny, qui font parler leurs personnages tantôt en langage familier ou argotique, tantôt en style plus soutenu, ce qui lui paraît nuire à sa suspension d’incrédulité. Elle leur oppose, outre Kenneth Morris, l’ironie sous-jacente permanente de James Branch Cadell (un auteur que je ne connaissais pas du tout). Après quelques mots sur Evangeline Walton, Le Guin commente le style de Jack Vance, un développement passionnant s’il en est puisque écrit par une contemporaine peu après la parution du Cycle de Tschaï mais avant celle de nombre des romans fameux de cet auteur tels que Cugel l’astucieux ou le cycle de Lyonesse.

De là, Le Guin aborde la question de la simplicité, pour rappeler d’abord que les épopées comme l’Iliade et l’Odyssée, ou Beowulf, ou les Mabinogion, ou encore Le Seigneur des Anneaux qui puise beaucoup dans les épopées de langue anglaise, parlent une langue simple et directe. D’où un problème crucial : comment atteindre à cette simplicité magistrale, sans retomber dans « le style de Ploughkeepsie », comme dit Le Guin, qui, de son côté, est plus appropriée à des articles de journaux qu’à l’évocation d’un monde lointain ? Même Ursula Le Guin se garde bien de prétendre fournir une réponse facile ou une méthode à cette question. Au moins nous donne-t-elle un rappel salutaire, que Flaubert n’aurait pas renié, mais qui est plus vrai pour la fantasy que pour d’autres genres : « le style, bien entendu, est tout le livre ». Il est tout le livre, car, dit Le Guin, dans le cas de l’évocation d’un monde imaginaire, « parler équivaut à créer ».

L’art de la science-fiction et le personnage

Les trois derniers articles du recueil mettent davantage en avant la science-fiction, tout en parlant régulièrement des deux genres.

Le court article « La science-fiction américaine et l’Autre » (1975) commence par évoquer la question du statut des femmes dans la science-fiction, pour élargir rapidement le sujet à celle de l’Autre en général. Le Guin dresse un constat alarmant : l’Autre social, qu’il s’agisse des femmes, des pauvres ou du peuple, est mis en scène d’une manière rétrograde par une bonne partie de la science-fiction américaine. L’Autre culturel, les étrangers, les gens dotés d’une couleur de peau inhabituelle aux yeux des écrivains de SF américains, se voient relégués à des rôles de dominés dans des évocations du futur qui ressemblent à des transpositions hâtives de l’ancien Empire britannique, avec un colonialisme obsolète : ce sont des inférieurs monstrueux ou serviles. La figure du gentil extra-terrestre n’est guère plus qu’un « bon sauvage » à peine déguisé et tout aussi réducteur.  Les unes comme les autres, écrit Le Guin, aboutissent à nier à l’autre toute réalité humaine véritable : il n’y a pas là d’imagination ou d’extrapolation, mais « une dérive régressive et écervelée ». Le mot est sévère, mais le constat, encore une fois, fait mouche. Bientôt cinquante ans après, les choses ont heureusement changé, mais les clichés ont la vie dure et cette analyse est loin d’avoir perdu son actualité.

« Madame Brown et la science-fiction » (1976) est long, fouillé et très ample dans sa réflexion. Il complète très bien « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » puisqu’il traite d’un autre aspect primordial d’un roman : le personnage, et forme l’article le plus important du recueil consacré à la science-fiction, là où l’autre traitait de la fantasy.

Le Guin part d’un développement de Virginia Woolf sur sa rencontre avec une certaine Madame Brown, petite, discrète, et terriblement réelle, qui suscite la curiosité de l’écrivaine et devient l’exemple-type d’une personne réelle qu’un roman essaie d’évoquer de manière aussi réaliste que possible. D’où la question : un roman de science-fiction peut-il avoir sa Madame Brown ? Autrement dit : y a-t-il des personnages de romans de science-fiction aussi mémorables que, par exemple, Elizabeth et Darcy dans Orgueil et préjugés ? Le Guin évoque plusieurs souvenirs de lecture vivaces. D-503 est le personnage principal de Nous autres d’Eugène Zamiatine, un grand classique de la science-fiction (dès qu’on regarde au-delà des sacro-saints États-Unis et qu’on prend en compte l’ensemble de l’histoire du genre). Islandia d’Austin Tappan Wright, moins connu par chez nous, est son second exemple, un univers proche de l’utopie mais résolument habitable. Mais Le Guin peine à trouver d’autres exemples pour les années 1930 à 1950, péridoe qui, à ses yeux, voit la naissance de nombreux clichés, mais pas de grands personnages de romans. De fait, son exemple suivant relève de la fantasy : c’est, encore une fois, Le Seigneur des Anneaux, avec non pas un mais quatre personnages indissociables : Frodo, Sam, Gollum et Sméagol. Elle termine l’évocation de la période la plus proche d’elle par deux personnages de science-fiction : M. Tagomi dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick et Thea Cadence dans Synthajoy de D. G. Compton.

Le Guin conclut cette partie de son article sur une citation d’un essai d’Angus Wilson qui revient sur les premières idées qu’il a conçues pour un futur roman : des visions d’un personnage qu’il a voulu approfondir et mieux connaître. On en revient à la méthode évoquée plus haut par Ursula Le Guin, celle qui présuppose (si l’on veut) ou plutôt qui admet qu’une écrivaine voit sa future création et que toute la théorisation qui vient ensuite ne fait que tenter de préciser cette vision, de la mener à son aboutissement sans la trahir. C’est de cette manière, dit Le Guin, qu’elle a elle-même élaboré La Main gauche de la nuit puis Les Dépossédés, à partir d’idées premières qui lui ont montré fugacement les futurs personnages principaux, soit dans leur apparence, soit dans un type de personnalité hors du commun autour duquel il lui a fallu imaginer un monde approprié.

La dernière partie de l’article revient sur une question posée au début : la science-fiction peut-elle écrire un roman ? Oui, répond Le Guin, et il est important qu’on y trouve toujours des Madame Brown. Il est possible, précise-t-elle, que la science-fiction ait dépassé Madame Brown, qu’elle soit entrée dans l’ère de la massification et des statistiques, et qu’elle soit davantage adaptée à un autre archétype que Le Guin nomme Sarah Kamp (d’après un personnage de Dickens), représentative d’une réalité sociale dominante et banale. Mais cela reviendrait à prendre acte de la disparition du personnage de roman au sens profond du terme, c’est-à-dire à renoncer au projet esthétique romanesque qui consiste à explorer le sujet, au sens de conscience vivante humaine. Or le sujet est primordial, et Le Guin consacre un court développement philosophique lumineux à le démontrer. La science-fiction, malgré toute sa technologie envahissante, ses sciences expérimentales et son futur surchiffré, ne peut pas se passer d’une exploration de la subjectivité.

« La Cosmologie pour tous », bien plus court que le précédent, s’intéresse à la question de l’écrivain de science-fiction dans son activité de créateur de mondes. Le Guin prend pour point de départ un article de l’écrivain Poul Anderson énumérant divers conseils sur l’art et la manière de créer un monde vraisemblable à la lumière de la physique, de l’astrophysique, de la biologie, etc. Elle démonte l’idée selon laquelle un auteur qui invente des mondes « se prendrait pour Dieu » et montre tout l’intérêt de la spéculation qui consiste à imaginer des mondes en s’aidant des sciences mises au service de la fiction. Elle souligne ensuite la différence profonde entre la science-fiction et la fantasy dans leur manière d’imaginer des mondes. Cet essai forme ainsi une conclusion adaptée à ce recueil d’articles.

Conclusion

Cette traduction française a le grand mérite d’exister et de rendre plus facilement accessibles des articles dispersés dont je m’étonne qu’ils n’aient pas été traduits plus tôt, étant donné leur importance dans la réflexion sur les littératures de l’imaginaire. Le Langage de la nuit, même dans cette traduction partielle, a sa place sur la table de chevet de toute personne désireuse de réfléchir un tant soit peu sur la fantasy et la science-fiction : les articles qui le composent sont intelligents, clairs et agréables à lire malgré l’ampleur et la profondeur de la réflexion, tout simplement parce qu’ils bénéficient d’une des meilleures plumes du genre. Je persiste cependant à regretter que nous n’ayons eu droit qu’à une traduction très incomplète du volume américain The Language of the Night, et que ces articles ne soient pas mieux replacés dans leur contexte de publication. Ce volume a besoin d’une introduction plus factuelle et plus informative que l’aimable billet de Martin Winckler : il lui faut le regard d’un ou d’une historienne de la science-fiction.

Gageons que cette traduction continuera d’apporter à Ursula Le Guin la reconnaissance qu’elle mérite dans notre pays comme dans le reste du monde pour son immense apport aux littératures de l’imaginaire et à la littérature tout court, et qu’elle rendra possible une future réédition mieux pourvue en matière d’apparat critique.

Dans le même genre

Si vous découvrez tout juste la fantasy et que vous préférez quelque chose de plus adapté à des gens qui n’y connaissent encore rien, vous pouvez vous reporter au petit guide d’André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, paru en 2001 et dont je parle là.


Christine Grimagnon-Adjahi, « Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin »

2 mars 2020

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Référence : Christine Grimagnon-Adjahi, Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin, Paris, L’Harmattan, collection « La légende des mondes », 2008.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Dans ce recueil de contes vous découvrirez la richesse du patrimoine oral de la culture fon du Bénin.

Mon conte vole et va se poser sur un étrange forgeron. Quand un villageois avait quelque chose à forger, il lui apportait les matériaux sans préciser ce qu’il voulait faire forger. Le forgeron avait le don de deviner ce qu’il fallait fabriquer. Tout le monde le connaissait dans le pays et sa réputation était arrivée jusqu’aux oreilles du roi. Celui-ci, très sceptique, ne croyait pas qu’un forgeron puisse fabriquer un objet rien qu’en voyant le bout de fer qu’on lui apportait. Devant l’insistance de ses messagers, le roi décida de le mettre à l’épreuve. Si le forgeron échouait, il le tuerait.

Christine Gnimagnon Adjahi est née en 1945, à Zounzonmey, petit village d’Abomey au Bénin. Elle arrive en France en 1969. Géographe de formation, puis professeur certifiée documentaliste dans un Lycée de L’Académie de Lyon, elle est aujourd’hui en retraite et se consacre à la diffusion des contes fon par le biais de l’écriture et de l’oralité.

Elle a publié à L’Harmattan Do Massé contes fon du Bénin, 2002 ; Le pacte des animaux, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2005 ; Le lièvre et le singe, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2006. »

Mon avis

J’ai acheté ce livre un peu par hasard, sur un coup de tête, intéressé par l’idée de lire des contes d’Afrique de l’Ouest, un coin du monde dont les cultures gagnent à être connues dans toute la francophonie (si vous fréquentez un peu ce blog, vous avez peut-être vu passer mes présentations de plusieurs versions de l’épopée de Soundiata) et intrigué en particulier par le titre. Les liens entre les arts de la forge et la magie existent dans de nombreuses cultures depuis l’Antiquité et en Afrique de l’Ouest, ils tissent un ensemble de traditions, de croyances et de mythes passionnants, adossés à des techniques d’une belle finesse. Le sujet a été abondamment étudié par les anthropologues et fait même l’objet d’une exposition au Musée du quai Branly à Paris, Frapper le fer, du 19 novembre 2019 jusqu’au 29 mars 2020 (voyez la page de cette exposition sur le site du musée). Pour ma part, j’ai découvert ce domaine au détour de La Grande Geste du Mali, par Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, une version détaillée de l’épopée de Soundiata où il est un peu question de forgerons comme Noun Fayiri, l’ancêtre des forgerons du Manden. J’ai retrouvé ces relations entre forge et magie dans l’autobiographie L’Enfant noir de Camara Laye, dont le père est forgeron en Haute-Guinée.

Dans ce tout petit livre (56 pages), on trouvera pas moins de huit contes fon précédés d’une page de préface. Cette dernière présente le recueil comme une suite d’un projet entamé avec les précédents ouvrages de l’autrice. Cela m’amène à modérer quelque peu ma principale critique envers ce livre, qui concerne le manque de contextualisation de ces contes. Je ne connaissais quasiment pas les Fon auparavant (j’en avais un tout petit peu entendu parler en découvrant un recueil de contes du Togo il y a quelques années) et j’aurais bien aimé en savoir un peu plus à leur sujet par l’autrice elle-même plutôt que de devoir me replier momentanément sur Wikipédia. Au moins sait-on assez précisément d’où viennent ces contes : l’autrice les a recueillies au village de Tangé, près d’Abomey au Bénin, et la page de titre intérieure précise qu’ils ont été collectés auprès d’Ayekobinon Yapetchou. Qui est cette personne ? Quel est son statut là-bas ? Quand précisément l’autrice a-t-elle recueilli ces contes, et de quelle manière ? J’aurais aimé le savoir, en bon curieux habitué à lire des éditions plus savantes. L’autrice a elle-même réalisé des éditions plus poussées d’autres contes fon puisqu’elle a publié des recueils bilingues. Elle a manifestement pris le parti, avec ce livre, de proposer un ouvrage ouvert à un plus large public.

Le livre bénéficie d’une couverture par Isabel Lavina montrant une photographie d’un tissu (béninois ?). Il comprend également quelques petites illustrations intérieures servant de pieds de lampe à la fin de chaque conte, mais l’illustrateur ou illustratrice n’est pas crédité. En termes de qualité ortho-typographique, je n’ai rien remarqué hormis dans le tout dernier conte (L’Ingratitude du renard), où quelques bizarreries apparaissent subitement, oublis de ponctuation intérieure et concordances des temps qui grincent. Je cherche la petite bête, car comparé à ce qu’on trouve ailleurs ce n’est vraiment pas bien méchant. Le prix (10 euros) n’est pas très accessible par rapport au nombre de pages, mais reflète sans doute un tirage limité. Les lecteurs désireux d’économiser quelques euros et prêts à lire sur écran ou liseuse pourront se procurer la version numérique du livre via le site de l’éditeur.

Venons-en aux contes eux-mêmes. Ils sont variés dans leurs personnages, leur cadre et leur ambiance. Ils mettent en scène des forgerons et d’autres artisans, des chasseurs, des rois, des villageois ou encore un Fa (un oracle). La plupart des personnages sont donc humains, sauf dans le dernier conte qui se déroule entièrement parmi les autres animaux avec une aventure du renard. Certains contes sont légers et accessibles à tous les publics, tandis que d’autres, plus sombres (La Danse des têtes, Un terrible pacte) ou abordant un peu la sexualité (Un étrange voleur), parleront davantage à un public adolescent ou adulte.

Sur la teneur de chaque conte, je me contenterai de remarques et d’impressions de lecture quelque peu disparates. Certains contes m’ont évoqué des souvenirs plus ou moins précis de contes européens abordant des thèmes similaires. Rien de très surprenant pour qui s’est un peu intéressé aux travaux portant sur la structure des contes : dans la lignée de travaux des structuralistes et des morphologistes russes comme Vladimir Propp, des tentatives ont été faites pour classer des contes du monde du monde entier en en dégageant les motifs récurrents, et ces contes du Bénin y trouveraient leur place sans peine, tant ils sont intéressants à lire de ce point de vue.

Dans Les trois frères et la princesse Agbalê, trois frères qui convoitent une même femme entreprennent chacun de son côté une même quête, celle du Nukún Man Mon (Ce-que-l’œil-n’a-jamais-vu), et apportent chacun leur contribution lorsqu’un danger menace la princesse, pour aboutir à un dénouement en forme de discussion morale : lequel des trois frères mérite le plus de l’épouser ? Je me souviens avoir lu un conte (russe ?) développant ce même thème de la fratrie convoitant une même femme et qui se terminait par la même question.

Dans Le Forgeron magicien, qui donne son titre au recueil, on retrouve le motif de la femme qui aide le personnage principal indirectement par l’intermédiaire d’une chanson. De manière purement subjective, les objets prodigieux que doit fabriquer le forgeron (des sphères de métal aussi brillantes et splendides que, respectivement, la lune et le soleil) m’ont un peu rappelé les robes extraordinaires et a priori irréalisables que Peau d’âne réclame à son père dans le conte (et dans le beau film de Jacques Demy).

On rencontre aussi, dans le conte La cruche brisée, une marâtre qui n’a rien à envier à celle de Cendrillon. L’élément qui vaut à l’orpheline de se faire chasser par la marâtre (elle a cassé une cruche) me rappelle un autre conte africain : La Cuillère cassée, publié entre autres dans Les Contes du Cameroun de Charles Binam Bikoi et Emmanuel Soundjock dans les années 1970 et dont j’ai entendu parler par l’intermédiaire de son adaptation en long-métrage d’animation, Minga et la cuillère cassée, réalisé par Claye Edou en 2017. Je n’ai ni lu le recueil ni pu voir le film jusqu’à présent, mais je serais curieux de comparer les deux contes. Le motif doit se retrouver aussi dans des contes d’autres régions du monde.

Un étrange voleur et Le secret des trois cases mettent en scène deux couples mariés de manière opposée, avec, dans les deux cases, de jolies ruses. Un étrange voleur et Un terrible pacte se distinguent par leur sens aigu de la mise en scène de dilemmes moraux, le premier d’une manière assez drôle, le second à l’aide d’une conclusion glaçante.

La Danse des têtes met en scène une pratique de sorcellerie spectaculaire qui ravira les lecteurs de fantasy (notamment de sword & sorcery) puisqu’il s’agit de détacher la tête du corps de quelqu’un et de la faire danser avant de reconstituer le sujet sain et sauf. Cela m’a rappelé d’autres histoires de têtes séparées de leur corps grâce à la magie : dans le conte égyptien antique Un prodige sous le roi Snefrou, relaté sur le papyrus Westcar, un magicien est capable de ressusciter des animaux décapités en replaçant leur tête sur leur cou, tandis que le Japon de l’ère Edo connaît des histoires de femmes dont la tête se détache la nuit pour aller se promener dans le ciel, du moins si l’on en croit le manga Miss Hokusai de Hinako Sugiura (paru dans les années 1980) et le film d’animation qui en a été tiré par Keiichi Hara en 2015. Si vous préférez les belles histoires de têtes détachées sans magie, un bon manuel d’histoire sur la Révolution française suffira.

Le dernier conte, L’Ingratitude du renard, se déroule dans l’univers des contes animaliers dont l’Afrique n’a pas attendu La Fontaine pour raffoler. Au premier regard, il peut ressembler à une histoire de renard rusé typiquement européenne, dans la lignée du Roman de Renart. En réalité, les choses ne sont pas si simples et, comme le montre le dénouement, c’est le lièvre qui apparaît comme l’animal doué de sagesse et de ruse par excellence. J’ai lu ailleurs d’autres contes où apparaît un autre personnage rusé des contes ouest-africains, l’Araignée (son nom varie : Ananse, Anansi, etc.) mais il n’apparaît pas ici.

Un sujet d’étonnement que j’avais déjà rencontré avec d’autres recueils de contes ouest-africains et qui s’est renouvelé avec celui-ci est le lien entre le conte et la morale qui le termine : bien loin des morales des contes européens, les morales de ces contes m’ont souvent pris au dépourvu voire franchement dérouté. On pourrait les trouver plaquées artificiellement sur l’histoire. Pour ma part, elles deviennent parfois une occasion de relire toute l’histoire, ou d’y repenser, sous un autre angle.

Conclusion

Dans sa préface résolument orientée vers l’action constructive, Christine Gnimagnon Adjahi émet le vœu que son recueil contribue à préserver et à faire connaître les contes béninois grâce à l’écrit, qui les fera circuler sous forme imprimée ou « sur la toile ». J’espère que mon billet, à son tour, contribuera à faire connaître son travail, car ce petit livre (qu’on ne se fie pas à sa taille) est une lecture plus que sympathique. Elle me donne envie de m’intéresser aux précédents ouvrages de l’autrice, qui contiennent peut-être davantage de commentaires sur les détails des contes.

Si vous voulez découvrir les contes africains ou en approfondir votre connaissance, je ne saurais trop vous recommander les livres de Jacques Chevrier comme son anthologie L’Arbre à palabres (hélas pas forcément facile à trouver) qui a le mérite de commencer par une introduction claire et complète et d’aborder toutes sortes de genres, y compris la devinette. Quel que soit votre âge, un bon moyen de s’initier aux contes consiste à se tourner vers les ouvrages pour la jeunesse, car les recueils de contes et légendes sont de plus en plus diversifiés et incluent bien souvent désormais des volumes consacrés au continent africain. Une bonne chose, car la richesse des cultures de ce coin du monde réserve de belles découvertes aux lecteurs de tous âges.

Et sans aucun rapport, c’est le 150e article que je publie sur ce blog. Merci de me lire !


[Films] « Héros modestes », par le studio Ponoc

17 février 2020

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Référence : Héros modestes (ちいさな英雄-カニとタマゴと透明人間-, titre anglais : Modest Heroes : Ponoc Short Films Theatre, Volume 1), film regroupant trois courts-métrages (Kanini & Kanino de Hirosama Yonebayashi, La Vie ne perdra pas de Yoshiyuki Momose et Invisible par Akihiko Yamashita), produit par le studio Ponoc, Japon, 2018, 44 minutes.

Comment ça, Ponoc ?

Il y a deux semaines, en guise d’introduction à ma critique du médiocre film de la Warner Bros. Japan dérivé des jeux vidéo Ni no kuni conçus avec la participation du studio Ghibli, je vous avais un peu parlé des personnes, des studios et des films qui s’essayaient à prendre plus ou moins la succession du studio Ghibli pendant la longue pause de sorties cinéma décidée par le studio en 2014 après Souvenirs de Marnie. L’un de ces studios, fondé par plusieurs anciens membres de Ghibli, est le studio Ponoc. Et leurs productions ne sont pas les moins prometteuses, de loin.

Créé en 2015, quelques mois après la décision de Ghibli de ne plus sortir de longs-métrages pendant quelques années, le studio Ponoc compte encore peu de réalisations à son actif. En France, on le connaît pour le moment par une seule sortie au cinéma : Mary et la fleur de la sorcière, de Hirosama Yonebayashi, qui avait déjà réalisé deux beaux films au studio Ghibli (Arrietty et le petit monde des chapardeurs en 2010 et Souvenirs de Marnie en 2014). Mais en 2018, le studio a sorti au Japon une anthologie de courts-métrages formant un moyen-métrage dont le titre peut se traduire ainsi : Le Théâtre des courts-métrages Ponoc, volume 1 : Héros modestes. Il n’est pas sorti en salles en France à ma connaissance, mais a été mis en ligne sur la plate-forme Netflix en septembre 2019. Il aurait mérité mieux, car ces courts-métrages sont fort intéressants.

Le principe de cette anthologie de courts-métrages s’inscrit en partie dans la lignée de ce qu’avait produit le studio Ghibli. Après tout, Ghibli avait produit deux courts-métrages, les Ghiblies, diffusés au Japon respectivement en 2000 à la télévision et en 2002 avant les projections du Royaume des chats. Le studio Ghibli a produit en outre plusieurs courts-métrages qui n’ont été diffusés jusqu’à présent qu’entre les murs du musée Ghibli à Mitaka, près de Tokyo, comme Mei no Konekobusu (Mei et le Chatonbus) qui prolonge l’histoire de Mon voisin Totoro (rha, mon précieux ! pardon). Mais ces courts-métrages n’ont pas été sortis sous forme d’anthologies au cinéma à ma connaissance.

La démarche du studio Ponoc se démarque donc de celle de son glorieux aîné pour adopter le principe du regroupement de courts-métrages dans un moyen-métrage de cinéma, assez courant en France (beaucoup de films de Michel Ocelot relèvent de ce principe, comme Princes et Princesses ou Les Contes de la nuit ; on peut aussi penser à Peur(s) du noir dirigé par Etienne Robial en 2008). S’il fallait à toute force la comparer à ce qui s’est fait en animation japonaise récente, elle se rapprocherait davantage de projets comme Jours d’hiver dirigé par Kihachirō Kawamoto en 2003. Mais en plus… modeste, puisque, là où Jours d’hiver rassemblait 35 réalisateurs d’animation issus du monde entier, Héros modestes se contente de rassembler les créations de trois membres de Ponoc. Si vous n’êtes pas un ou une fan scrupuleuse du studio Ghibli, les noms de ces trois réalisateurs du studio Ponoc ne vous diront pas grand-chose, mais ce sont bien trois anciens membres de longue date du studio Ghibli dont les créations méritent largement d’être guettées pour elles-mêmes. Je dirai un mot de chacun en commentant son film.

Pour l’anecdotique, les courts-métrages d’Héros modestes sont précédés par de brefs écrans animés montrant une grosse île-machine-volante rappelant vaguement l’esthétique du Château dans le ciel. Cela ne dure que quelques secondes.

Kanini & Kanino, de Hiromasa Yonebayashi

Le premier court-métrages d’Héros modestes est aussi celui dont les graphismes rappellent le plus directement la patte graphique la plus courante du studio Ghibli. Il met cependant à profit sa brève durée pour travailler au maximum les détails des décors, dans un univers qui s’y prête à merveille : la faune et la flore aquatiques d’une rivière. Il revêt en outre une dimension (un peu) plus expérimentale en prenant le parti d’une histoire, non pas exactement sans paroles, mais sans paroles compréhensibles, puisque les personnages principaux parlent une langue inventée qui se réduit à quelques mots, à savoir « kanini » et « kanino » (qui sont peut-être des prénoms, mais ce n’est pas entièrement évident au premier visionnage).

Les héros de ce film sont de petits personnages qui ne semblent pas mesurer plus de quelques centimètres de haut et qui vivent sous l’eau d’une rivière de campagne dans un monde qui pourrait être le nôtre, à une époque indéterminée (il me semble tout de même qu’un détail d’un des derniers plans montre des vêtements humains assez récents). Harnachés plutôt que vêtus, équipés de lances terminées par des pointes de crabes, les membres de ce petit peuple des rivières s’efforcent de survivre et d’élever leurs enfants dans l’environnement rendu périlleux par les poissons qui, à leur échelle, sont bien assez grands pour les gober au petit-déjeuner.

Ma première impression en regardant ce court-métrage a été : « Tiens, on dirait les Chapardeurs d’Arrietty et le petit monde des chapardeurs, mais sous l’eau ». De fait, en préparant ce billet, je n’ai pas été surpris de découvrir que le réalisateur de Kanini & Kanino, Hiromasa Yonebayashi, avait justement réalisé Arrietty en 2010 ! Ce court ressemble donc à une manière d’étoffer indirectement cet univers, ou du moins d’explorer le même genre d’enjeu narratif. Pour mémoire, Yonabayashi a réalisé depuis Souvenirs de Marnie avant de quitter Ghibli pour le stuio Ponoc, au sein duquel il a réalisé Mary et la fleur de la sorcière en 2017. Des films à la patte graphique très semblable et typiquement « ghiblesque », mais aux univers et aux personnages très distincts, qui me rendent curieux de voir ce que seront ses prochaines créations.

Je ne saurais passer au court-métrage suivant sans dire un mot sur la musique de ce court-métrage : logiquement investie d’un rôle plus important par la quasi absence de dialogue, elle fait beaucoup pour l’atmosphère aquatique et épique de l’histoire s’inspirant tantôt des compositions impressionnistes d’un Debussy, tantôt des sifflements de western à la Ennio Morricone. Elle a été composée par Takatsugu Muramatsu, un compositeur aguerri à qui l’on devait entre autres la bande originale de Souvenirs de Marnie pour Ghibli, de Mary et la fleur de la sorcière pour Ponoc, ainsi que de Lou et l’île aux sirènes de Masaaki Yuasa (en 2017).

La vie ne perdra pas, de Yoshiyuki Momose

Yoshiyuki Momose a réalisé depuis le film adapté de Ni no kuni dont je parlais l’autre jour, et je vous renvoie donc à ce précédent billet pour une présentation plus détaillée de sa riche carrière d’animateur au studio Ghibli puis chez Ponoc. La Vie ne perdra pas a pour titre original amusant Samurai eggu : quelque chose comme « l’œuf samouraï », je suppose, puisqu’on en voit brièvement un dans le film. Le titre français a l’avantage de mieux faire comprendre d’emblée l’enjeu de l’intrigue, et de ne pas méprendre sur son genre : contrairement au précédent film, ce court-métrage s’ancre dans un ferme réalisme et adopte le ton d’un « récit de vie ». Les graphismes, plus épurés et aquarellés que ceux du film précédent, rappellent un peu ceux de Mes voisins les Yamada ou du Conte de la princesse Kaguya.

Le personnage principal de ce court-métrage, Shun, est un petit garçon extrêmement allergique aux œufs. Le moindre contact avec des traces d’œufs, dans les aliments ou même dans la salive de quelqu’un, suffit à déclencher chez lui une réaction allergique potentiellement mortelle si on ne lui injecte pas un antiallergique en quelques minutes. Le film relate le quotidien du garçon bouleversé par les multiples précautions que sa mère et lui doivent observer : aliments spéciaux à la maison et à l’école, prudence dans les contacts avec les autres enfants, etc. La mère de Shun, quant à elle, est professeure de danse, mais, comme tous les parents, elle doit parfois quitter son travail en toute hâte pour rejoindre son fils quand celui-ci a un problème de santé. On suit en particulier le destin de Shun, la manière dont celui-ci se représente son allergie, et l’effort qu’il fait pour se débrouiller dans les moments où sa mère n’est pas là.

Des trois courts-métrages, c’est celui qui m’a paru le plus abouti. Son scénario met en lumière un héroïsme du quotidien déployé par les parents et les enfants et qui n’est jamais mis à l’honneur d’habitude en dehors de quelques reportages ou documentaires. Il est ici mis en lumière par une fiction sensible sans être démonstrative, grâce au regard tour à tour apeuré, épique ou comique porté par l’enfant sur ses propres problèmes, qui ménage de nombreux rebondissements émotionnels tout en donnant à réfléchir. Les graphismes et la musique discrète sont en parfaite adéquation avec le propos. C’est un court-métrage qui aurait toute sa place dans un festival d’animation international.

Invisible, d’Akihiko Yamashita

Le dernier court-métrage n’est pas le moins expérimental des trois. Si ses graphismes, plus typiquement « ghiblesques » avec un parti pris à peine plus détaillé que la moyenne, ne s’écartent pas beaucoup de la ligne graphique principale de Ghibli et de Ponoc, Invisible opte lui aussi pour une histoire sans paroles (ou presque) : nous sommes plongés dans une situation étrange dont nous devrons comprendre les clés de notre mieux au fil de la courte intrigue. Exit les contes et le réalisme : nous restons en plein Japon contemporain, certes, mais cette fois sous l’angle du fantastique.

Un homme entreprend une journée de travail ordinaire mais nous le découvrons peu à peu doté de capacités hors normes qui, loin de faire de lui un super-héros ou un sorcier, l’abaissent au-dessous du commun des mortels en l’entraînant dans des difficultés sans fin pour, par exemple, ne pas laisser tomber un objet ou ne pas finir emporté par le vent. Que lui arrive-t-il au juste et pourquoi ? Mystère. J’ai pensé à Kafka et à sa Métamorphose ou aux nouvelles fantastiques européennes des XXe-XXIe siècles comme celles du recueil Le Passe-murailles de Marcel Aymé ou Le K de Dino Buzzati. Il faut apprécier cette approche du surnaturel inquiétant qui met l’accent sur la faiblesse de la condition humaine. Selon votre capacité d’empathie, ce sera plus ou moins pathétique ou au contraire amusant.

J’ai beaucoup apprécié ce choix du traitement du surnaturel, qui m’a paru assez original en animation japonaise (mais je suis loin de tout connaître) et qui constitue une variation bien distincte sur le thème d’ensemble de l’anthologie, tout en s’y intégrant parfaitement. Le principe du personnage et de ses mésaventures est très bien trouvé. J’avoue avoir été moins convaincu par l’intrigue proprement dite à partir du moment où elle essaie de dépasser l’exposé de l’étrange situation du personnage pour le montrer accomplissant un acte héroïque au sens beaucoup plus classique du terme.

Akihiko Yamashita est le moins connu des trois réalisateurs de Héros modestes. Il a mené une belle carrière au sein du studio Ghibli en tant que character designer (concepteur graphique des personnages) de films comme Le Château ambulant, Les Contes de Terremer et Arrietty et le petit monde des chapardeurs, puis, chez Ponoc, de Mary et la fleur de la sorcière. Invisible est son premier film en tant que réalisateur.

 


[Film] « Ni no kuni », de Yoshiyuki Momose

3 février 2020

2019, Ni no kuni, Yoshiyuki Momose

Référence : Ni no kuni, film réalisé par Yoshiyuki Momose, Japon, 2019, 106 minutes.

L’histoire

Yû et Haru sont deux lycéens tokyoïtes que tout distingue. Yû est calme et posé, voire introverti, et il est paralysé des jambes, ce qui le contraint à se déplacer en fauteuil roulant. Haru, lui, est impulsif et irréfléchi, mais plein d’assurance et d’énergie. Tous les deux sont amis de longue date avec Kotona, jeune fille vive et enjouée. Yû en est secrètement amoureux, mais voyant Haru et Kotona occupés à développer des sentiments mutuels, il n’ose se déclarer. Ce triangle amoureux naissant est bouleversé lorsqu’un mystérieux assassin surgi de nulle part pourchasse Kotona et la poignarde. Dans leur précipitation à vouloir sauver leur amie, Yû et Kotona se mettent en danger et se trouvent propulsés à l’improviste dans un autre monde, un royaume médiéval peuplé de chevaliers, de magiciens et de créatures magiques : Ni no kuni, le « deuxième monde ». Lancés à la recherche de leur amie, ils ne tardent pas à découvrir que la princesse héritière du royaume ressemble furieusement à Kotona, que ce soit dans son apparence ou dans ses goûts. La clé de la survie de Kotona réside dans les liens mystérieux qui unissent leur monde d’origine et Ni no kuni.

En attendant Ghibli…

Depuis la sortie de Souvenirs de Marnie d’Hiromasa Yonebayashi en 2014, cela fait six ans que le studio Ghibli n’a plus réalisé de longs-métrages. Six années longues comme des années sans pain pour les gens qui, comme moi, chérissent les productions de ce studio et en particulier de ses deux créateurs, Hayao Miyazaki (Nausicaä de la vallée du vent, Mon voisin Totoro, le Voyage de Chihiro, Princesse Mononoké, Le Vent se lève…) et le regretté Isao Takahata (Le Tombeau des lucioles, Pom Poko, Le Conte de la princesse Kaguya… malheureusement mort en 2018).

Depuis 2014, le studio Ghibli n’est pourtant pas resté inactif. Non seulement Hayao Miyazaki y a réalisé des courts-métrages avant de se lancer dans la production d’un futur nouveau long-métrage, non seulement son fils Goro Miyazaki a réalisé une série télévisée d’animation de fantasy (Ronya, fille de brigand), mais le studio s’est engagé dans des activités nouvelles. Ghibli a ainsi produit un film réalisé par un Néerlandais, Michael Dudok de Wit : La Tortue rouge, une robinsonnade aux allures de conte qui marque surtout les esprits par son univers visuel et musical. Mais le studio s’est aussi impliqué dans des projets vidéoludiques, en s’associant avec le studio Level-5 pour concevoir un jeu vidéo de rôle, Ni no kuni : La Vengeance de la sorcière céleste, sorti fin 2010 au Japon et en 2013 en Europe. Ni no kuni arbore des personnages conçus par les artistes du studio Ghibli et qui reprennent le style de la plupart de ses films. Le studio s’est aussi chargé des cinématiques, tandis que la musique était confiée en partie au grand compositeur japonais Joe Hisaishi, connu pour sa collaboration et son amitié de longue date avec les principaux réalisateurs du studio (pour avoir écouté la bande originale séparément du jeu : elle est somptueuse). Le succès critique et commercial du résultat a mené à la conception d’un second jeu, Ni no kuni : L’Avènement d’un nouveau royaume, sorti en 2018, mais dans lequel le studio Ghibli semble avoir pris une moindre part. C’est dans l’univers de ces deux jeux que se déroule le film Ni no kuni.

Le réalisateur, Yoshiyuki Momose, est un ancien membre du studio Ghibli, où il est entré après un début de carrière en tant qu’animateur-clé sur plusieurs séries animées dont une, Belle et Sébastien, est parvenue jusque sur les écrans européens dès 1983. Devenu animateur-clé (chargé de dessiner les poses marquant les étapes importantes des mouvements et des expressions d’un personnage, tandis que les « intervallistes » dessinent les images intermédiaires), Yoshiyuki Momose travaille sur trois beaux films : Si tu tends l’oreille du regretté Yoshifumi Kondo et deux films de Hayao Miyazaki, Porco Rosso et Le Voyage de Chihiro. Il contribue ensuite, à des postes variés, à plusieurs films ultérieurs du studi, avant de prendre la tête de la conception de l’univers et de la direction artistique du premier jeu Ni no kuni. C’est de manière logique qu’il accepte la réalisation du film d’animation qui en dérive. Notez qu’après la « mise en pause » de la production de longs-métrages chez Ghibli en 2014, Yoshiyuki Momose prend part à Mary et la fleur de la sorcière, premier long-métrage d’un studio fondé par plusieurs anciens de Ghibli, le studio PONOC, dont j’aurai sans doute l’occasion de reparler puisque leurs premières créations sont prometteuses, à commencer par leur trio de courts-métrages Héros modestes diffusé pour le moment en Europe via Netflix et auquel j’ai depuis consacré un billet ici même.

… on n’a pas de Ghibli

Voici donc un film d’animation dérivé de jeux vidéo auxquels Ghibli a participé, réalisé par un ancien de Ghibli, et dont la bande originale a elle aussi été composée par Joe Hisaishi (étant donné la qualité des compositions de Hisaishi, cela suffit à m’intéresser au film). À cette différence qu’il n’a pas été produit par Ghibli, mais par Warner Bros. Japan. Et la différence s’avère de taille. Ni no kuni apparaît-il comme une alternative prometteuse aux films Ghibli ? À mes yeux, non. Cela ne signifie pas que le film soit un ratage absolu, mais, si vous avez apprécié les univers magiques détaillés du Voyage de Chihiro et du Château ambulant, ou les affrontements épiques de Princesse Mononoke, ou les personnages féminins forts de la plupart des films de Miyazaki, ou le mélange subtil de fantastique et de poésie de Si tu tends l’oreille, si ce qui vous comblait était de retrouver beaucoup d’archétypes de la fantasy subvertis et renouvelés par des univers créatifs et une réalisation montrant la patte de grands cinéastes, mieux vaut passer votre chemin ou rabaisser beaucoup vos attentes. Ni no kuni m’a fait l’effet d’un produit dérivé industriel médiocre, adjectif qui, encore une fois, ne signifie pas « mauvais », mais qu’on pourrait reformuler plus clairement par l’interjection « bof » (répétée deux ou trois fois selon l’intensité de la tiédeur à exprimer).

Certes, Ni no kuni n’est ni le premier ni, sans doute, le dernier film à souffrir de la comparaison avec les productions Ghibli, ou de leur ombre, pourrait-on dire. En son temps, Mary et la fleur de la sorcière avait reçu un accueil variable en France de la part d’un public prompt à rapprocher son personnage principal de Kiki la petite sorcière ou à trouver son intrigue trop cartoonesque, trop science-fictionnesque ou trop légère par rapport au mélange d’aventure, de contemplation et de lyrisme de beaucoup de films Ghibli. Ce type de comparaison peut vite tourner au faux procès, dans la mesure où tout film qui essaie de faire comme les Ghibli se voit reprocher une tentative pour surfer sur leur succès et un manque de personnalité, tandis que tout film qui s’en écarte pour élaborer sa propre esthétique se voit reprocher de ne pas faire comme eux. Le problème est que, même quand on le considère en lui-même,  Ni no kuni peine à se trouver une personnalité, comme un projet où un réalisateur pas mauvais aurait eu les mains liées par les contraintes d’une direction de production elle-même engoncée dans un marketing conservatiste.

La qualité générale de l’animation est ce qui démarque en premier Ni no kuni, qui souffre de la comparaison non seulement avec les films du studio Ghibli mais avec n’importe quelle production d’animation japonaise ou européenne soignée (pour évoquer deux régions où l’animation à rendu de dessin animé en 2D est couramment pratiquée). Le défaut le plus voyant est la mauvaise intégration des images de synthèse dans le rendu général en 2D : des éléments comme les reptiles sur la placé du marché de la capitale du royaume ou le vaisseau volant s’assemblent mal au reste de l’image. Mais l’animation en 2D elle-même m’a parfois laissé sur ma faim, notamment dans les scènes censées nous emporter par leur beauté enchanteresse, comme la danse de la princesse sur le lac… qui montre surtout qu’en dehors des positions-clés des personnages, l’animation a été bâclée. Problème de budget ? De temps ? De niveau de qualité recherché ? Je ne sais pas. Seuls les décors, somptueux, relèvent le niveau.

Le deuxième aspect qui m’a déçu est le scénario. Je précise que je n’ai pas joué aux jeux Ni no kuni et que je ne leur compare donc pas le film. Apprécié en lui-même, ce dernier offre un univers de fantasy extrêmement stéréotypé à base de chevaliers et de princesse à sauver, de complot politique et de combats. Tout cela pourrait tout de même donner un bon film moyennant quelques idées originales et/ou une réalisation capable de donner à l’ensemble un souffle épique. Or l’histoire aligne les stéréotypes sans jamais approfondir le monde de Ni no kuni au-delà d’un ersatz de Tolkien… en encore moins varié puisque, de cet univers supposément merveilleux, on ne verra guère qu’une ville, un lac et un palais maléfique (vite fait). La magie est rare, assez clichée (la dague ensorcelée fait très Nazgûl du Seigneur des Anneaux) et traitée sans grande cohérence (à un moment, l’un des personnages se découvre un pouvoir magique puissant, et puis… c’est tout, tout le monde l’oublie ensuite – et à l’inverse, ce personnage n’est pas censé être doué pour le combat à l’épée, mais à la fin tout se passe comme si, finalement, il l’était, puisqu’il affronte d’égal à égal un autre personnage qui était présenté comme plus doué que lui dans ce domaine au début). Les rares personnages non-humains sont vite oubliés dès que l’intrigue se noue. Il y a tout un tas d’éléments sur l’histoire du royaume et de sa dynastie qui s’avèrent cruciaux pour le dénouement, mais qui ne sont pas introduits assez en amont et débarquent tous en vrac pendant ou même après la bataille finale, ce qui m’a un peu étourdi sous les informations et m’a laissé une impression de fouillis. (Peut-être y avait-il là-dedans des choses qu’on devait déjà savoir si on avait joué aux jeux ?) Quant au combat final avec le boss de fin grand méchant, il pourrait atteindre à l’épique si l’apparence du « méchant » ne m’avait pas paru profondément ridicule et n’avait tiré la séquence vers le série B, voire la série Z, à mes yeux. Quel dommage !

Parmi les humains, les femmes, en particulier Kotona et son alter ego de Ni no kuni, laissent toute la place aux hommes dès lors qu’il s’agit d’agir. Kotona n’est là que pour servir d’enjeu à l’histoire, c’est littéralement une princesse à sauver. Les personnages secondaires féminins, « grande sœur » Saki et une militaire de l’armée du roi, s’agitent sur quelques plans mais n’apportent aucune contribution réelle à l’histoire, ce qui laisse un arrière-goût d’excuse superficielle. Tant la trame traditionnaliste de l’histoire que le traitement des personnages féminins font bel et bien penser à un jeu vidéo, non pas des années 2010, mais des années 1980.

Enfin, la musique de Joe Hisaishi mériterait que je la réécoute à part, pour mieux en profiter. Elle m’a paru intéressante au début du film avant de disparaître sous les bruitages… vers la fin, j’aurais bien coupé le son de la bataille finale pour entendre la musique, s’il y en avait encore à ce moment-là.

Le fantastique et la psychologie un peu mieux traités

Venons-en à l’aspect fantastique, à savoir la découverte de l’existence d’un autre monde. Les adolescents naviguent entre le monde réel du Tokyo contemporain et le monde parallèle de Ni no kuni. Le thème est classique : en littérature, on pense aux Chroniques de Narnia ou plus récemment au Monde d’Ewilan ; au cinéma, on peut penser à des Ghibli comme Le Royaume des chats ou récemment à Le Garçon et la Bête ou encore plus récemment à Wonderland, le royaume sans pluie. Mais encore une fois, un thème classique n’interdit pas un film réussi. Le passage dans l’autre monde devient pour les deux garçons un moyen de dépasser leurs limites intérieures et de mettre à l’épreuve leur amitié. On devine vite l’aspect initiatique, etc. Cet aspect m’a paru mieux traité que la conception de l’univers lui-même. Développé graduellement au fil de l’histoire, il réserve des rebondissements intéressants liés au passé des divers personnages. J’en suis presque à penser que, si le réalisateur avait été libre d’inventer son monde parallèle en fonction de son intrigue principale au lieu de devoir adapterà toute force l’univers du jeu vidéo, le résultat d’ensemble aurait été plus réussi. Je n’ai qu’une chose à redire à cette affaire de mondes parallèles assez habilement ficelée : le principe de correspondances entre les nombres d’habitants des deux mondes supporte dificilement un examen approfondi, et il faudra jeter un mouchoir indulgent sur ce pan de l’univers qui semble n’avoir été imaginé que pour servir opportunément l’intrigue des trois adolescents. Cela dit, si vous pensez que l’univers doit être au service de l’histoire et non l’inverse, ce qui est en général une sage maxime, cela ne vous dérangera pas trop. Si par contre vous êtes du genre à vous creuser la cervelle en vous demandant comment un tel principe a pu fonctionner pendant des millénaires dans les deux univers, vous allez au devant de migraines persistantes.

Voyons maintenant les deux réels personnages principaux de l’histoire, à savoir Yû et Haru. Leur relation forme le second aspect le plus approfondi du scénario, au point de retenir toute l’attention en tant qu’enjeu dramatique, au détriment du sauvetage de Kotona (laquelle a si peu de substance qu’elle paraît aussi translucide que sur l’affiche du film). Le problème est que la subtilité psychologique annoncée par les débuts du film, qui laissent attendre une comédie dramatique sentimentale, fait long feu dès lors que l’on bascule dans l’autre monde. Haru est certes impulsif et écervelé, mais ce trait de caractère est poussé jusqu’à la caricature, au point que son basculement moral paraît stupide (je dis « stupide » et non « invraisemblable » car la stupidité existe dans la réalité, mais tout de même…). Quant à l’explication finale sur le lien qui unit Yû et Haru, elle m’a laissé assez sceptique étant donné leurs profondes différences.

L’aspect le plus original des personnages principaux, adroitement mis en avant par l’affiche, est l’inclusion d’un personnage handicapé parmi les premiers rôles, en l’occurence Yû. Le début du film montre son quotidien difficile et aborde même discrètement la question de la difficile vie amoureuse et sexuelle des personnes handicapées. La découverte de l’autre monde donne lieu à un dilemme intéressant pour Yû. Mais au bout du compte, le traitement du handicap reste superficiel, ce qui pourra laisser sur leur faim les personnes qui auraient aimé un portrait social et psychologique plus poussé sous cet angle. J’ai d’ailleurs eu l’impression que le handicap passait à la trappe d’une manière un peu « facile » au moment du dénouement.

Conclusion

Quid des gens qui auraient joué aux jeux ? Sans y avoir joué moi-même, il me semblait que les jeux vidéo Ni no kuni immergeaient joueurs et joueuses dans un univers de magie où l’on incarne un jeune apprenti sorcier. Le film, lui, m’a paru manquer de magie. Où sont tous les sortilèges utilisables dans le jeu ? Les deux petites créatures magiques qui apparaissent dans le film y jouent un bien faible rôle et ont l’air de pâles reflets de ce que peuvent donner ce type de créatures dans le jeux. Je serais, enfin, curieux d’avoir l’avis de gens qui ont joué aux jeux pour savoir ce qu’ils ont pensé de la probable reprise de lieux et de personnages des jeux et des liens chronologiques établis entre les intrigues des jeux et celle du film.

Regardé pour lui-même, le film, comme vous l’aurez compris, a peiné à me convaincre. En dépit de quelques bonnes idées, il m’a laissé l’impression d’avoir le cul entre deux chaises : d’un côté, un pur film de fantasy épique qui n’a pas le temps de montrer toutes les merveilles de l’univers de Ni no kuni ou d’approfondir les personnages qui en sont originaires ; de l’autre, un film fantastique où le voyage vers un autre monde forme un miroir symbolique des affres de l’adolescence, mais dont l’intrigue, quoique plus approfondie, m’a laissé malgré tout un sentiment d’inabouti. Enfin et surtout, ni l’univers visuel ni l’animation ne peuvent se comparer aux productions des studios Ghibli.

Le critique du Japan Times reprochait au film Ni no kuni de chercher à profiter du vide laissé par l’absence de long-métrage Ghibli ces dernières années en trompant le public sur son degré réel de « Ghiblitude ». Avouons qu’on peut bel et bien soupçonner la Warner Bros. Japan d’y avoir pensé. Le relatif échec artistique de ce film ne m’empêche pas de rester curieux des futures œuvres de Yoshiyuki Momose – dans un cadre moins contraignant, souhaitons-le-lui.


[Film] « Le Voyage du prince », de Jean-François Laguionie

20 janvier 2020

2019, Le Voyage du Prince, Jean-François Laguionie

Référence : Le Voyage du prince, film réalisé par Jean-François Laguionie, France/Luxembourg, 2019, 75 minutes.

L’histoire en deux mots

Un vieux singe, prince d’un pays faisant penser à l’Italie de la Renaissance en matière d’effervescence artistique et scientifique, s’est hasardé à traverser la mer à la faveur des glaces hivernales. Isolé par la débâcle, il a dérivé et s’échoue, inconscient, sur le rivage d’un pays inconnu. Recueilli par un jeune singe, Tom, il se réveille dans un pays étrange, à la technologie plus avancée que la sienne, peuplé de singes qui parlent une langue différente et qui le considèrent comme un être déroutant. À mesure qu’il se rétablit, le Prince découvre lui-même avec émerveillement la ville bâtie par ces singes. Mais lorsqu’il s’aperçoit que les habitants de ce pays s’imaginent qu’ils sont seuls au monde et que rien n’existe au-delà de la mer, son admiration laisse place à un sens critique d’autant plus caustique qu’il n’a plus rien à perdre.

Laguionie, un pilier de l’animation française

Le nom de Jean-François Laguionie est-il bien connu du grand public ? Il devrait : c’est l’un des réalisateurs français qui a conçu le plus de films d’animation, tous remarquables par leur beauté, leur originalité et la profondeur de leur propos. Les amoureux et les amoureuses du cinéma d’animation le connaissent depuis longtemps. Vous ne le connaissez pas encore ? Comme je l’aime beaucoup, je vais faire plusieurs billets en un et vous parler de tous ses films, ou du moins de tous ses longs-métrages.

Laguionie s’est fait remarquer, dès les années 1960 et 1970, par plusieurs courts-métrages novateurs, souvent primés, dont La Traversée de l’Atlantique à la rame en 1978. Il est passé au long-métrage en 1985 avec Gwen, le livre de sable, un récit de voyage mystérieux émaillé d’humour absurde : dans un pays imaginaire désertique, des entités inconnues déversent aléatoirement des tonnes d’objets semblables à des objets de la vie de tous les jours du milieu du XXe siècle. La jeune Gwen et la vieille Roseline entreprennent un long voyage pour percer les secrets de ces entités. Les dessins à la gouache, typiques de l’allure des premiers films de Laguionie, et l’animation façon papier découpé confèrent au film un rendu original, qu’on pourra trouver un peu raide, mais qui convient à merveille à l’atmosphère du récit.

En 1999, c’est Le Château des singes, sans doute le moins original des films de Laguionie en termes de graphismes, le seul où il fait effort pour lisser son univers visuel dans l’espoir de toucher un public plus large. Le résultat reste joli, surtout dans les décors à l’aquarelle qui posent la grande jungle où vit le peuple du héros, Kom. Précipité dans les profondeurs par une mauvais chute, Kom découvre le sol de la forêt et le peuple qui y vit : c’est l’occasion d’un conte humaniste qui parle de rencontre entre les cultures et d’éducation, mais avec beaucoup d’humour.

Laguionie revient en 2004 avec L’Île de Black Mór qui est le premier de lui que j’ai vu au cinéma. Prenez les romans de Dickens pour l’orphelin maltraité et les secrets de famille, mélangez avec L’Île au trésor pour les pirates et la chasse au trésor, ajoutez une touche de BD franco-belge pour l’humour et la fantaisie, étalez sur une toile à la façon du peintre Henri Rivière pour les traits bien marqués et les grands aplats de couleurs, confiez le tout à une équipe d’animation virtuose pour avoir de belles séquences de navires en mer, ajoutez une palette de voix juvéniles ou rocailleuses et terminez avec l’arrivée de Christophe Heral à la musique pour fournir un équivalent mélodique de la mer, des mouettes et de l’esprit d’aventure… et c’est prêt. C’est beau ! C’est classique comme tout au niveau des ficelles de l’histoire, mais c’est bien ficelé et c’est un excellent moyen de faire découvrir le genre des récits de pirates à un jeune public. Le mélange de piraterie, de roman familial et de fantastique léger me fait un peu penser aux bandes dessinées de Florence Magnin comme Mary la Noire ou L’Héritage d’Émilie, mais avec des graphismes plus clairs et aériens.

En 2011, c’est Le Tableau, mais comme l’année suivante j’ai créé ce blog, j’ai consacré à ce film un court billet que vous pouvez lire ici pour découvrir ce conte sur les personnages d’un tableau inachevé qui partent à la recherche de leur peintre afin de dépasser les inégalités sociales qui existent entre les Toupeints, les Pas-finis et les maigres croquis que sont les Ruffs.

Le précédent film en date de Laguionie, en 2016, est Louise en hiver, l’histoire d’une vieille dame qui se retrouve abandonnée seule dans une station balnéaire à la fin des beaux jours et doit survivre à la mauvaise saison sans aide. Voici un film qui revient un peu à l’esprit de « conte pour adultes » (au meilleur sens du terme) des courts-métrages du réalisateur : une dose de parabole philosophique, une dose de propos social, mais, ici, principalement l’histoire d’une vie dans un ordre résolument non chronologique, au hasard des souvenirs. Le sujet paraît réaliste et sérieux : il est traité avec fantaisie et humour, parfois avec onirisme. Mais un onirisme différent, plus inattendu : celui d’une robinsonnade en plein pays civilisé, dans une ville dont tout le monde est parti. En termes de structure narrative, on n’est pas loin de Souvenirs goutte à goutte d’Isao Takahata ou de Mari Iyagi de Lee Sung-gang, où les personnages, à la faveur de circonstances qui interrompent temporairement leurs habitudes, s’arrêtent et partent à la rencontre de leur passé. Tenez, le personnage et le lieu me rappellent un peu certaines scènes du jeu vidéo de Benoît Sokal Syberia (sorti en 2002) dont un chapitre se déroule dans un décor assez proche (mais plus tourmenté).

Et à l’issue de ce retour en arrière, je vais donc vous parler un peu du Voyage du prince.

Dans la lignée du Château des singes, mais en plus beau…

Le Voyage du prince se déroule dans le même univers de singes que Le Château des singes. Qu’on se rassure : il n’y a aucun besoin d’avoir vu le premier film pour apprécier le second, les deux histoires étant autonomes. Les gens qui se souviennent du Château des singes seront simplement heureux de reconnaître le personnage du Prince qui y apparaissait mais dont on se demandait ce qu’il avait pu devenir.

Ce qui frappe en premier dans Le Voyage du prince, c’est la voix off du narrateur, le Prince du titre. Le rôle des voix, des sons et de la musique est encore plus important dans un film d’animation que dans un film en prises de vue réelles – il est presque aussi crucial que dans une fiction radiophonique ou un livre audio – et Laguionie le sait très bien. La voix du Prince, la musique, les premiers bruitages, associés aux quelques premiers plans, suffisent à nous plonger dans l’univers bâti par le réalisateur et à nous y installer durablement. Les voix sont habilement choisies, les paysages sonores riches et la musique virtuose (Christophe Héral, qui a continué à travailler avec Laguionie pour Louise en hiver et Le Voyage du prince).

Le dessin, quant à lui, m’a frappé par sa finesse et sa beauté. Les dernières décennies ont vu l’épanouissement du cinéma d’animation français et européen, dont les réalisateurs, malgré des parcours du combattant toujours assez absurdes pour rassembler de petits budgets face aux rouleaux compresseurs des studios américains, ont tout de même  un peu plus de moyens qu’avant. La technologie, en parallèle, a facilité bien des choses. Les graphismes du Voyage du Prince sont ainsi plus beaux et plus détaillés que ceux du Château des singes. Mais dans l’intervalle, Laguionie a aussi su imposer une « patte » visuelle mieux différenciée par rapport aux dessins animés à la Disney. Les singes n’ont rien de disneyen, ni rien de cartoonesque d’ailleurs, et beaucoup de personnages ont une allure sérieuse, et même hiératique dans le cas du Prince.

…pour une histoire distincte, à la Gulliver

Les débuts de l’histoire jouent beaucoup sur la différence entre le point de vue du personnage et les informations dont nous, public, disposons. Ainsi le Prince est-il frappé par la technologie très avancée du lieu où il se réveille, alors que nous reconnaissons sans peine dans les mystères qu’il évoque des technologies familières telles que la lampe électrique ou l’ascenseur dans un état qui nous fait penser au XIXe siècle européen. Les surprises, les malentendus et les tâtonnements d’une rencontre entre un voyageur et des hôtes issus d’un pays tout différent sont restitués avec justesse, humour et humanité. Cette distanciation est une façon toute simple mais très efficace à la fois pour donner vie aux personnages et à leur univers et pour nous donner à réfléchir. Le ton est donné : un conte qui interroge son public, sans brusquerie, mais comme en passant.

Outre la finesse du dessin dont j’ai déjà parlé, l’univers du Voyage du prince montre un grand talent dans l’évocation de lieux dotés d’une présence bien affirmée, qu’il s’agisse de la ville proprement dite avec ses façades Art Nouveau, ses boulevards brillamment éclairés à l’électricité et ses ruelles ombreuses, ou bien du Muséum abandonné qui sert de cachette au Prince et aux savants qui le recueillent, un endroit manifestement inspiré par le Muséum national d’histoire naturelle et le Jardin des plantes. La jungle, à son tour, offre une profusion de lignes et de couleurs, plus réaliste que les toiles expressionnistes de certaines scènes du Tableau mais toujours superbe à contempler. L’univers du film contient de belles trouvailles dans l’élaboration du monde des singes : sans ostentation et sans peine, Laguionie montre qu’il n’a rien à envier en matière de worldbuilding au dernier Pixar venu.

Très vite se met en place le tandem de personnages qui porte le film : l’amitié entre le vieux prince et le jeune Tom. C’est un type de tandem de personnages qui m’a paru original et que Laguionie semble aimer explorer régulièrement, puisqu’il formait déjà un élément important de Gwen, le livre de sable et que Laguionie avait abordé le thème de la vieillesse dans Louise en hiver. Les inconvénients de la vieillesse, la fatigue physique mais aussi un certain recul et un regard différent sur le monde, sont évoqués et joliment mis en contraste avec le point de vue de Tom. Ce choix bien pensé a en outre l’avantage de ne pas proposer, face aux problèmes que le film évoque, une « bonne » réaction qui serait celle du Héros avec une majuscule, mais deux regards distincts et parfois contradictoires. De cette façon, le film n’assène pas de réponse et nous laisse la liberté de conclure.

Ces choix m’ont plu car, assez rapidement, le film met en place un univers digne d’un conte philosophique. La ville bâtie par les singes rappelle les merveilles du Paris de la Belle Époque, mais elle possède aussi plusieurs travers qui constituent des allusions indirectes à nos sociétés de consommation actuelles, comme l’obsolescence programmée, le primat du divertissement, la dégradation de l’environnement et la violence sourde de l’indifférence à l’autre. Cela pourrait devenir assommant (un travers dans lequel d’autres réalisateurs tombent parfois en faisant des films trop brutalement « à message »), mais il n’en est rien : tout cela est esquissé sans insistance, presque discrètement. Les savants sont au pouvoir puisque la ville est gouvernée par une Académie, mais ils rejettent les découvertes trop innovantes, révélant l’obscurantisme qui conforte  l’immobilisme social.

Cette subtilité bienvenue apparaît avec plus d’évidence dans le traitement des personnages. Les personnages principaux ne sont eux-mêmes pas parfaits : au sein du couple de savants qui a recueilli le Prince, le professeur Abervrach ne pense qu’à tirer profit du voyageur pour rédiger le rapport qui le réhabilitera au sein de l’Académie et lui permettra de retrouver le prestige social qu’il a perdu, tandis que son épouse et collaboratrice Élisabeth est rongée par sa méfiance envers l’étranger. Ses atermoiements, retracés avec une belle profondeur psychologique, en font un personnage secondaire marquant qui échappe à tout manichéisme.

On ne peut pas en dire autant du reste de la population de la ville des singes : plus le film avance, plus la société des singes révèle ses failles béantes et plus ses autres habitants deviennent les instruments d’une satire sociale. Et le Prince ? L’un des intérêts du film, qui en font une histoire réussie et absolument pas un film à message, réside dans le fait que les réactions du Prince ne sont pas cousues de fil blanc. Tout au long du film, le Prince est dépeint comme un vieil homme quelque peu cynique, à l’humour dévastateur, gonflé par une fierté certaine. Il a un côté « vieux désinhibé » dans ses rapports aux autres et, loin de prôner l’empathie par-dessus tout, il peut se montrer très « vache » à l’occasion. C’est aussi ce qui marque la différence entre Le Voyage du prince et son prédécesseur, Le Château des singes, qui, dans mon souvenir (lointain), ne donnait pas dans l’acidité. L’aventure racontée étant double puisque vécue simultanément par deux personnages, l’un jeune et l’autre vieux, le dénouement lui-même, avec la découverte finale faite par le Prince et Tom, est reçue très différemment par les deux personnages. Ce sont ces réactions qui m’ont beaucoup intéressé chez le Prince, plus imprévisible que Tom (classiquement jeune, curieux et idéaliste).

Sous cet angle, le Prince et son aventure m’ont fait penser aux Voyages de Gulliver de Swift, dont le héros toujours plus désabusé visite une succession de pays imaginaires dont les habitants inhumains (géants, lilliputiens, sauvages ou chevaux doués de parole) se croient tous parfaits en dépit de leurs défauts patents. La dernière partie du film me renforce dans cette comparaison : de toute évidence, le but n’est pas de proposer une utopie, mais de montrer des sociétés dont aucune n’est parfaite. Et pourtant le voyage ne débouche pas sur un repli sur soi : le Prince devient bel et bien un Ulysse.

Conclusion

Quand j’avais appris, il y a quelques années, que Laguionie préparait une suite au Château des singes, j’étais resté un peu sceptique. Le résultat dépasse mes attentes et réaffirme la grande virtuosité de Laguionie, à la fois comme créateur d’univers, comme animateur et comme conteur. C’est une grande chance de disposer, en France, de réalisateurs comme lui ou comme Michel Ocelot (Kirikou, Azur et AsmarLes Contes de la nuit, Dilili à Paris), parvenus à un tel degré de maîtrise dans tous les domaines de la conception d’un film animé. Le Voyage du prince constitue une porte d’entrée de plus pour découvrir les univers de ce grand animateur, que l’ont soit jeune ou vieux.