[BD] Pénélope Bagieu, « Les Strates »

5 septembre 2022

Référence : Pénélope Bagieu (texte et dessin), Les Strates, Paris, Gallimard, collection « BD », 2021, 144 pages.

Présentation par l’éditeur

« L’autrice de Culottées, Eisner Award 2019, livre ici son premier récit autobiographique, où histoires d’enfance et d’adolescence composent le portrait de l’adulte qu’elle est devenue. »

Mon avis

Pénélope Bagieu est désormais l’une des autrices de BD les plus connues des médias français, mais comme cela ne veut pas dire que tout le monde la connaît, cela ne fait pas de mal de revenir rapidement sur son parcours. Elle est née en 1982 à Paris et elle a fait des études d’art à l’ENSAD puis à l’Université des arts de Londres. Elle a travaillé d’abord en tant qu’illustratrice – activité qu’elle poursuit de manière prolifique au gré des sollicitations et des collaborations – et a réalisé un court-métrage d’animation remarqué, Fini de rire, en 2006. Elle se lance ensuite dans l’aventure des blogs BD alors en pleine effervescence (avec d’autres comme Boulet, Maliki ou Reno et Melaka, pour ne citer que quelques noms). Son blog, Ma vie est tout à fait fascinante, raconte des tranches de vie avec humour. Il connaît une édition papier en 2008. Bagieu publie ensuite Joséphine, BD en trois tomes (2008-2010) qui est même adaptée au cinéma. Ses BD Culottées, qui présentent une galerie de portraits de femmes ayant marqué l’Histoire ou connu des parcours hors du commun, connaissent un grand succès (globalement mérité : j’aurai peut-être l’occasion d’y revenir dans un billet à part).

Les Strates est une BD récente et (du peu que j’aie pu en voir) moins discutée que les Culottées, par exemple. Elle mérite pourtant largement le détour, par la palette de sujets légers ou révoltants qu’elle aborde.

Comme la présentation de l’éditeur l’indique, il s’agit d’une BD autobiographique, qu’on pourrait a priori rapprocher du blog Ma vie est tout à fait fascinante. En réalité, le caractère autobiographique des récits en question est à peu près leur point commun avec le blog. Le reste diffère très nettement. Le dessin, outre l’expérience supplémentaire qu’il montre par rapport aux débuts de l’autrice, adopte une technique différente, fondée sur le crayonné, avec des ombres plus nombreuses. Ce choix graphique reflète visiblement une volonté de marquer un changement de ton : si l’humour est toujours présent, les sujets abordés sont loin de s’y cantonner et certaines planches sont même glaçantes. Si vous craignez les lectures capables de vous donner des cauchemars, je crois que vous pouvez vous rassurer : l’atmosphère générale reste à l’optimisme, mais un optimisme lucide et déterminé à l’action pour faire changer les choses.

Les Strates, son titre l’indique bien, ne forme pas un récit continu, mais une succession de récits courts ou brefs (allant de deux à une vingtaine de pages, en gros) où Pénélope Bagieu revient sur des souvenirs marquants de son enfance, de son adolescence ou des débuts de l’âge adulte. Les sujets abordés sont variés. Sa relation fusionnelle avec son premier chat (et avec les chats en général) fait l’objet d’un premier récit bien développé, qui aborde à la fin la question de la mort des animaux familiers. N’ayant personnellement jamais cohabité avec un animal familier permettant une relation très fusionnelle (on m’avait déconseillé de serrer trop longtemps contre moi mes deux poissons rouges), c’est un sujet que je ne connais que par ouï-dire, et, mine de rien, c’est important de pouvoir s’informer sur le vécu des gens qui sont passés par ce type de relation, pour ne pas sous-estimer l’amour et la souffrance qu’elle peut occasionner.

Plusieurs récits évoquent les premières amours, réciproques ou non. Je trouve qu’ils parviennent à saisir avec beaucoup de justesse le mélange de timidité, de pensée magique et de courage (voire d’imprudence) qui préside souvent aux émois de cette période de la vie. Pour l’autrice, c’est l’occasion de revenir sur une époque révolue de sa vie et de se réconcilier avec des souvenirs souvent embarrassants sur le moment. On la voit parfois s’adresser à elle-même plus jeune, dans une rencontre impossible entre les âges de la vie qui me semble être un thème assez récurrent chez les blogueurs et blogueuses de BD (Boulet a plusieurs fois fait ça aussi, par exemple). Je l’ai aussi vu mis en oeuvre dans certains mangas pour adultes, notamment chez Taniguchi. Ce serait intéressant de voir comment ce type de procédé graphique prolonge des procédés narratifs déjà présents, ou en germe, dans les autobiographies livresques (il faudrait voir si des auteurs comme Nathalie Sarraute ou Georges Perec ont tâtonné dans cette direction-là). Je me demande dans quelle mesure ces récits pourraient aussi plaire à un public d’ados. Je crois qu’ils seraient prenants et réconfortants à lire dès cet âge-là.

Un autre récit, très court, mais glaçant et qu’il faudrait faire lire à tout le monde, est l’évocation d’un viol subi entre l’adolescence et le début de l’âge adulte. L’histoire tient en quelques pages, avec peu de texte, ce qui renforce sa puissance graphique. Un autre encore, également sans paroles, montre des attouchements dans le métro parisien. Ni le mot « viol » ni le mot « attouchements » ne sont prononcés, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Pénélope Bagieu est née en 1982, elle avait quinze ans en 1997, elle est entrée dans l’âge adulte au début des années 2000, il y a une vingtaine d’années. On ne parle pas ici de je ne sais quelle époque lointaine et barbare : il s’agit de la France actuelle. Et on ne prétendra pas qu’en vingt ans, le degré de violence global de la société ait reflué à un tel point, et les combats pour les droits des femmes progressé à un tel point, qu’on puisse considérer ce type de témoignage comme une simple archive détachée du présent. Il n’y a pas besoin de beaucoup plus de lecture pour comprendre d’où sortent les revendications des mouvements féministes en général, d’où sort le mouvement #MeToo et ce qui a pu motiver l’engagement féministe de Pénélope Bagieu elle-même.

Les Strates reste un album court, mais révèle densité et nuance à la lecture, et montre un degré de maturité supplémentaire dans l’oeuvre de son autrice, décidément à suivre.


[Film] « Icare », de Carlo Vogele

22 mai 2022

Référence : Icare, réalisé par Carlo Vogele, produit par Rezo Productions, Luxembourg, Belgique et France, 2022, 77 minutes.

L’histoire

Comme le titre le laisse attendre, ce film d’animation adapte un mythe grec. Nous suivons donc le jeune Icare, qui travaille aux côtés de son père, l’inventeur Dédale, dans une maison sculptée dans la falaise au bord de la mer, près de Cnossos, en Crète. Icare n’imagine pas sa vie autrement que comme la reprise de l’atelier de son père, qui fournit au palais des sculptures et des poteries, mais aussi des inventions très variées. Pourtant, une étrange rencontre faite dans une salle désaffectée du palais bouleverse son existence. Il rencontre Astérion, une curieuse créature mi-garçon, mi-taureau, dont les cornes luisent à certains moments, et qui est capable de parler dans sa tête (oui, le Minotaure est télépathe ! enfin, un peu). Petit à petit, il lève le voile sur une sombre affaire dont le souvenir ronge les habitants du palais.

L’histoire se concentre sur une demi-douzaine de personnages (Dédale et Icare, Minos et Pasiphaé, Ariane et Thésée, et bien entendu le Minotaure). Tous ressemblent à des archétypes, mais s’avèrent plus nuancés qu’ils n’en ont l’air, tout comme leurs relations (par exemple, même si Minos a tout de même une bonne tête de méchant, il a ses raisons et il est sincèrement attaché à sa fille).

L’originalité de l’histoire vient d’abord de son parti pris : le Minotaure n’est pas une brute bestiale, les vrais monstres sont des humains embarqués dans un cycle de violence.

Mais le film m’a aussi étonné par sa capacité à prendre le mythe à plusieurs niveaux. Le Minotaure apparaît ainsi comme un personnage mystérieux et pratiquement mystique, qui rend possible une lecture symbolique de toute l’intrigue. La fin, que tout le monde connaît, donne lieu à des images somptueuses et très émouvantes.

J’ai aussi apprécié les dialogues parfois très littéraires et poétiques prêtés à certains personnages, en particulier Ariane et Thésée. Il y a même parfois des rimes. Les ados et les adultes saisiront aussi les allusions présentes dans certains de leurs échanges, qui se paient parfois le luxe de loucher vers l’érotisme sans vulgarité. Ce n’est pas dans un blockbuster parfaitement lissé qu’on entendrait des dialogues pareils.

Passionné de mythologie, j’ai beaucoup apprécié le fait que toutes ces inventions apportées à l’histoire se font sans trahir le mythe, car en dehors de l’idée centrale (la nature du Minotaure) le film reste extrêmement fidèle aux mythes grecs antiques, y compris dans ses aspects tragiques (le destin de Pasiphaé, du Minotaure, d’Icare) et dans ses personnages parfois très ambivalents (l’attitude de Thésée). Le scénario met parfois en scène des détails du mythe peu repris au cinéma, comme l’anneau de Thésée ou l’énigme du fil à passer dans un coquillage, qui sortent tout droit des textes antiques. Chapeau !

Le dessin et l’animation

Les dessins et l’animation montrent ce même soin. C’est coloré, chaleureux, visiblement documenté au sujet de l’architecture minoenne et inspiré des superbes fresques de cette période. Certaines scènes (notamment les flashbacks ou les scènes du Labyrinthe) adoptent un dessin plus épuré qui met encore plus en avant les ambiances de couleurs. L’ensemble a certainement utilisé des images de synthèse, mais le rendu final marie tout cela très bien dans une allure de peinture en 2D.

Bref, un film réussi et audacieux (mais sans doute pas pour les tout petits)

Le film est donc à mes yeux une grande réussite, bien plus originale et audacieuse que ce que j’aurais imaginé. En contrepartie, il risque de perdre ses spectateurs les plus petits. Ce n’est pas une aventure gentillette et un peu formatée où les grands frères/soeurs et les parents peuvent accompagner le petit de 6 ans en craignant de baîller un peu pendant la séance : c’est un film à plusieurs niveaux de lecture, étonnamment dense pour sa durée, où ados et adultes trouveront de quoi se mettre sous la dent, avec quelques passages franchement énigmatiques qui font qu’il supportera très bien plusieurs visionnages pour en saisir toutes les subtilités. Mais son propos, avec ses évocations allusives de certains événements, ses transitions parfois rapides et certains dialogues très travaillés, risque de paraître un peu difficile aux plus petits enfants, à qui il faudra peut-être raconter le mythe avant la séance pour s’assurer qu’ils comprennent bien.
De ce point de vue, le film aurait peut-être pu rester plus accessible en s’assurant de bien prendre les plus jeunes par la main pour leur expliquer l’histoire plus clairement. D’un autre côté, franchement, je n’imaginais pas voir ça au cinéma un jour : ce film est un petit miracle. Je ne peux donc que vous le recommander.

Dans le même genre…

Le plus ancien texte que je connaisse qui ait eu l’idée de mettre en scène un Minotaure « gentil » est une nouvelle de Jorge Luis Borges, « La Demeure d’Astérion », parue dans un magazine en 1947 et traduit en français par Roger Caillois dans le recueil L’Aleph en 1967. C’est une réécriture du mythe du Minotaure du point de vue de ce dernier, qui n’est pas la créature sanguinaire montrée par les textes antiques. Nombre de réécritures mythologiques plus récentes jouent sur ce même ressort (toutes ne connaissent sans doute pas le texte de Borges). Citons notamment un livre pour la jeunesse récent, bien adapté aux plus jeunes spectateurs potentiels d’Icare : il s’agit de Moi, le Minotaure de Sylvie Baussier, paru chez l’éditeur jeunesse Scrinéo en 2020, au sein d’une série de volumes sur le même principe (un mythe réécrit du point de vue d’un « monstre »). Ce roman, dont le style poétique et le rythme posé ont été de belles surprises, et qui bénéficie en outre de jolies illustrations, ne modifie cependant pas les événements de la trame générale du mythe, et se termine donc tristement – mais cela fait aussi partie de son originalité.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Elbakin.net le 4 avril 2022 avant de le reprendre et de l’approfondir ici.


[BD] Tardi, « Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-sec » (t. 1 à 6)

25 avril 2022

Référence : Jacques Tardi, Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, Bruxelles, Casterman, depuis 1976. Tomes 1 à 6 : 1976-1985.

Mon avis

Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec doit être la série la plus connue de Tardi en dehors de son travail d’adaptation de Nestor Burma ou sur des BD historiques variées. Je la découvre en ce moment en médiathèque. C’est une bande dessinée inspirée par les romans-feuilletons du tournant du XXe siècle, et ses histoires successives ont elles-mêmes connu une première parution par épisodes en revues, la plupart des B.D., l’Hebdo de la BD dans les années 1970-1990, puis plus récemment dans Télérama en 2006-2007. Adèle vit à Paris, où elle se trouve rapidement mêlée à une série d’imbroglios abracadabrants impliquant bandits, savants fous et policiers bornés.

Le moins qu’on puisse dire est que cette BD combine du classique avec de l’original.

Des ingrédients classiques…

Commençons par le classique. La série se passe dans les années 1910, à Paris, dont les rues et monuments sont d’ailleurs représentés en détail, ce qui fait qu’on peut très vite se reconnaître dans les déplacements des personnages. On croise d’ailleurs quelques personnalités reprenant des célébrités réelles de l’époque, ou qui s’en inspirent fortement (comme l’actrice Clara Benhardt, dont le nom ressemble furieusement à celui de Sarah Bernhardt).

Cet aspect historique est très vite équilibré par une bonne dose de fantastique et de surnaturel. En effet, Adèle Blanc-Sec se trouve confrontée à une série de mystères impliquant toutes sortes de phénomènes étranges et lugubres, de monstres, de créatures variées et de technologies expérimentales louchant fortement vers la magie ou le spiritisme. L’ambiance est volontiers inquiétante et les personnages, Adèle comprise, sont souvent malmenés.

Toujours dans le côté « classique », les aventures d’Adèle Blanc-Sec font beaucoup penser aux romans-feuilletons du tournant du XXe siècle, comme Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, avec de nets souvenirs de Jules Verne ou d’Edgar Poe. Le côté « feuilleton » est omniprésent : le suspense est présent à chaque page, les rebondissements, secrets et révélations sont nombreux, tout comme les gredins déterminés à tuer, enlever ou décérébrer notre héroïne. Les fils narratifs démarrés dans le premier album se poursuivent dans les suivants, ce qui fait que, même si chaque album forme une intrigue à peu près close, on peut voir resurgir de nombreux personnages, factions et créatures dans les tomes suivants.

… mais un mélange original

Tous ces ingrédients classiques sont mélangés et réappropriés par Tardi d’une manière qui, finalement, élabore quelque chose d’original, un cocktail unique qui peut plaire plus ou moins, mais qui n’a aucun équivalent. En effet :

1) le dessin de Tardi est unique en son genre : on dirait de la ligne claire, mais avec une « patte » bien différente des Tintin, Blake et Mortimer ou Spirou. Les formes rondes des personnages n’empêchent pas l’ensemble de poser une ambiance ambiguë, souvent plus inquiétante et fantastique que bon enfant. L’usage des ombres et de la couleur doit y être pour quelque chose.

2) le personnage d’Adèle Blanc-Sec se détache nettement des autres héroïnes de BD que je connais. Non seulement elle n’a pas froid aux yeux, mais elle est loin d’être entièrement honnête et toute une partie de ses aventures consiste à échapper à des règlements de compte entre malfrats. Farouchement indépendante, elle a aussi un côté grognon. Là encore, on peut ne pas aimer, mais je ne lui vois aucun équivalent (du moins pas à l’époque où la BD a été lancée).

3) le ton de la série est assez particulier.

  • D’un côté, c’est du mystère et de l’aventure, souvent angoissante avec ses monstres, ses savants et cultistes fous, etc. D’un autre, les situations deviennent vite si rocambolesques qu’on ne peut pas tout lire au premier degré et qu’il s’en dégage une sorte d’humour pince-sans-rire qui n’empêche pas de s’inquiéter pour les personnages.
  • D’un côté, cela pourrait ressembler à n’importe quelle BD fantastique avec des dinosaures, des momies et des sectes occultes… et, de l’autre, l’aspect historique, le cadre parisien et l’angle choisi par Tardi pour évoquer la police et la politique donnent au résultat un aspect très français, ancré dans la contre-culture populaire du début du XXe siècle avec sa manière de ridiculiser la police et les autorités en général, un zeste d’anarchisme et une certaine sympathie pour les figures en marge de la loi.
  • D’un côté, le scénario est ficelé de manière virtuose avec ses multiples protagonistes qui croisent leurs machinations dans tous les sens. D’un autre, l’histoire devient vite si embrouillée, et Tardi nous donne si peu de moyens pour essayer de deviner le dénouement, qu’on n’a d’autre choix que de se laisser emporter par les événements, d’autant plus que les scènes d’action sont nombreuses.

Tout cela forme un mélange unique, alors que chacun des ingrédients pris séparément aurait pu donner quelque chose de classique.

Cela explique aussi qu’après avoir lu quatre albums, je ne savais toujours pas exactement si j’aimais ou non, mais je les dévorais et j’avais envie de lire la suite.

Finalement, la seule BD que je vois qui pourrait se rapprocher des aventures d’Adèle Blanc-Sec, avec un ton et une démarche un peu voisines, ce serait un comic : la Ligue des gentlemen extraordinaires d’Alan Moore et O’Neil. Mais elle reste quand même assez différente, avec ses graphismes aussi anguleux que ceux de Tardi sont ronds, son accumulation quasiment pédante de références littéraires là où Tardi se contente de reprendre une ambiance et d’inventer ses propres figures, et son cadre anglo-américain victorien là où Tardi situe son intrigue au coeur de la France du XXe siècle commençant.

Une précision s’impose au sujet du tome 5, Le Secret de la salamandre. En effet, dans cet album, l’intrigue devient impossible à suivre si l’on n’a pas lu d’autres BD qui ne font pas partie de la série des Adèle Blanc-sec, notamment tout ce qui concerne le personnage de Brindavoine, mais pas seulement. Il y a une, voire deux autres BD à rattraper pour profiter pleinement de l’intrigue. Trouver ça dans un Marvel, je m’y attendais, mais chez Tardi, où va le monde ! D’un autre côté, la construction de l’album est habile, avec son choix de faire une parenthèse le temps de la Première Guerre mondiale (une période chère à Tardi) et sa véhémente plaidoirie pacifiste qui dénonce le patriotisme bon teint avec une énergie impressionnante.

Bref, c’est une BD où je vous recommande de mettre le nez pour vous faire un avis, en lui donnant une chance sur au moins deux tomes, le temps de saisir son univers si particulier. Et, si vous tenez à tout comprendre sur les parcours des différents personnages, mieux vaudra faire une pause dans la série après le tome 4, le temps de lire Adieu Brindavoine.


Dans le même genre…

Notez qu’il y a eu une adaptation en film par Luc Besson en 2010, qui mélangeait des éléments du tome 1 (Adèle et la Bête) et du tome 4 (Momies en folie). J’ai beau détester ce que fait Besson en général, ce film-ci était très regardable et presque pas trop infidèle à la BD… à cela près qu’étant réalisé en prises de vue réelles, il balance aux oubliettes toute l’originalité graphique du style de Tardi. Pour un film à l’ambiance proche, mais qui conserve l’univers visuel de Tardi, je vous recommande plutôt Avril et le monde truqué, film d’animation sorti en 2015 qui développe un univers d’uchronie steampunk assez différent du cadre des aventures d’Adèle, mais avec une ambiance et des personnages assez voisins.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 13 mars 2022 avant de le reprendre et de le modifier pour le publier ici.


200 billets sur « Les Festins de Pierre »

28 mars 2022

Bonjour tout le monde ! Le précédent billet, sur L’Autre Monde de Florence Magnin et Rodolphe, était le deux-centième billet que j’ai publié sur ce blog. D’ailleurs, créé en juillet 2012, Les Festins de Pierre va sur ses dix ans. Je suis ravi qu’il dure autant. Je prends beaucoup de plaisir à l’utiliser pour attirer (à ma modeste échelle) l’attention de l’Internet francophone sur des œuvres que j’ai appréciées, ou, plus généralement, sur lesquelles j’ai quelque chose à dire. Des livres, en majorité, mais cela inclut des bandes dessinées, et aussi, dans une moindre mesure, des films (d’animation ou en prises de vue réelles). De grands classiques (comme l’épopée de Gilgamesh, l’Iliade, l’Odyssée, l’Enéide ou l’Edda), mais aussi de la littérature française et francophone, des romans étrangers, des recueils de nouvelles et de poèmes, quelques essais. Des œuvres d’hommes, mais aussi de femmes, avec autant d’équilibre que je le peux depuis que je me suis aperçu que je privilégiais inconsciemment les premiers sur les deuxièmes.

Le public du blog

Bien que je préfère nettement consacrer chaque billet du blog à une œuvre, on me pardonnera si, après dix ans, je prends un peu de temps pour m’interroger sur vous – le public du blog – en regardant un peu les statistiques fournies par WordPress et en y ajoutant quelques indications amusantes de mon cru.

Combien de gens visitent le blog ? Depuis sa création, WordPress a recensé 39 579 visiteurs ou visiteuses uniques venus sur le blog, à raison d’entre 3000 et un peu plus de 4000 par an en moyenne. Le blog a été plus visité que d’habitude l’an dernier, avec 6450 visiteurs/visiteuses uniques. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Il se peut que ce doit dû au fait que j’ai publié des billets en juillet-août, alors que je m’accorde en général une petite pause, mais le trafic étant très peu élevé pendant ces deux mois, je ne sais pas si cela a beaucoup joué.

En dehors de l’an passé, la fréquentation du blog semble avoir fluctué de manière assez peu corrélée au nombre de billets que j’y ai publiés. Avant 2018, il m’est arrivé de publier moins de 5 billets (en 2014 et 2015) ou même aucun (en 2016), tandis qu’à partir de 2018 j’en ai publié au moins 25 chaque année, sans que la fréquentation n’explose. Conclusion ? Je n’en sais rien, mais cela provient sans doute plus de WordPress que de mon activité. Il faut dire qu’en dehors de la publication de billets et d’un relai occasionnel sur des réseaux sociaux ou des forums, je ne me suis pas beaucoup fatigué à tenter de faire grimper les chiffres (je ne cherche pas la gloire et je ne gagne pas non plus d’argent avec ce blog).

N’étant nullement spécialiste en matière de statistiques de fréquentation, je serais bien incapable de remettre tous ces chiffres dans un contexte quelconque. Une chose est sûre : par rapport à l’ambition de ce blog, cela fait du monde. Donc : bonjour et merci !

D’où viennent les internautes ? La majorité des internautes qui visitent ce blog le consulte depuis la France. Parmi les autres pays qui viennent immédiatement après, dans un ordre variable selon les années, figurent les Etats-Unis, le Canada et la Côte d’Ivoire. Un peu plus loin dans le classement figurent d’autres pays de la francophonie, comme le Sénégal, la Belgique et la Suisse. Rétrospectivement, je ne suis pas mécontent d’avoir évoqué au fil des années des classiques de la littérature africaine comme l’épopée de Soundiata dans différentes versions (le premier en date dont j’ai parlé est aussi la version la plus connue, Soundjata ou l’épopée mandingue où Djibril Tamsir Niane transcrit le récit oral de Mamadou Kouyaté ; mais j’ai un amour particulier pour la version de Youssouf Tata Cissé et Wa Kamissoko, La Grande Geste du Mali, et j’ai plus tard évoqué une version pour la jeunesse écrite par l’africaniste belge Lilyan Kesteloot, Soundiata, l’enfant lion), ainsi que la littérature canadienne que je découvre tout doucement (Elisabeth Vonarburg, mais aussi la littérature des Premières Nations avec les légendes iroquoises de Tehanetorens et le premier roman inuit, écrit par Markoosie Patsauq). La bibliothèque du blog reste cependant bien démunie en matière d’oeuvres belges (essentiellement des films d’animation co-produits dans ce pays) et déserte en matière de littérature suisses. Des lacunes à combler à l’avenir !

Quels ont été les billets les plus lus ? Ce bilan étant en partie un prétexte pour passer en revue quelques anciens billets, voici un palmarès par année avant le palmarès toutes années confondues.

  • De 2013, année de création du blog, jusqu’à 2020, la page la plus consultée du blog a été tout simplement sa page d’accueil. Hormis elle, les trois billets les plus lus ont été : Soundjata ou l’épopée mandingue de Djibril Tamsir Niane ; L’Enfant et la rivière d’Henri Bosco ; et le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire.
  • En 2014 et 2015, Soundjata ou l’épopée mandingue restait en tête, suivi par Voyage au centre de la Terre de Jules Verne et Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes, des légendes ossètes publiées par Georges Dumézil.
  • En 2016, Soundjata restait indétrôné, mais Jules Verne a été relégué à la troisième place par un nouveau venu, Bartolomé de Las Casas, avec sa Très brève relation de la destruction des Indes.
  • En 2017, Las Casas caracolait en tête du classement, tandis que Soundjata se contentait de la deuxième place. La troisième était occupée par mon billet plein de reproches sur L’Enfant de Troie, roman jeunesse de Gilbert Sinoué.
  • En 2018, c’est une anthologie parascolaire, Rêver le progrès. 5 nouvelles d’anticipation, dirigée par Fabien Clavel et Isabelle Périer, qui a été la plus consultée.
  • En 2019, peu de changements, puisque Soundjata est repassé devant Las Casas en deuxième place.
  • En 2020, Soundjata est éclipsé du trio de tête au profit de Jack London qui a pris la troisième place avec son court roman de science-fiction post-apocalyptique récemment réédité, La Peste écarlate.
  • 2021 a été la première année où la première page la plus consultée du blog n’a plus été sa page d’accueil, mais le billet sur la Très brève relation de la destruction des Indes, suivi par Rêver le progrès.

Parmi les autres billets les plus consultés au fil des années figurent Le Royaume de ce monde, roman de l’écrivain cubain Alejo Carpentier ; le recueil de nouvelles fantastiques d’Angela Carter The Bloody Chamber ; et, l’an dernier, le recueil de poèmes Rythmes d’Andrée Chedid.

Toutes années confondues, les pages les plus consultées sont : 1. la page d’accueil (plus de 23 000 vues), 2. Rêver le progrès. 5 nouvelles d’anticipation (5300 vues) 3. Très brève relation de la destruction des Indes (4900 vues) 4. Soundjata ou l’épopée mandingue (3200 vues) 5. Rythmes (1400 vues) 6. Voyage au centre de la Terre (1200 vues) 7. Le Royaume de ce monde (1200 vues) 8. Le Partage des eaux, autre roman d’Alejo Carpentier (1000 vues) 9. Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes (800 vues) 10. La Peste écarlate (700 vues) 11. L’Enfant et la rivière (700 vues)

Je serais bien incapable de tirer la moindre conclusion de ces statistiques. Plusieurs semblent refléter le statut de classique de livres comme Soundjata ou l’épopée mandingue, Voyage au centre de la Terre ou Le Royaume de ce monde. D’autres peuvent être le résultat de nombreuses recherches de familles ou d’élèves pour des achats scolaires (Rêver le progrès). Certaines me restent incompréhensibles mais me réjouissent, comme le succès du billet consacré à Bartolomé de Las Casas ou de Rythmes d’Andrée Chedid. Le succès d’Andrée Chedid est d’autant plus foudroyant que le billet sur Rythmes ne remonte qu’à septembre 2020, alors que plusieurs autres billets à succès ont eu le temps d’accumuler des vues, comme Soundjata paru dès 2013 ou le livre de Las Casas dont j’ai parlé en 2016.

Quels ont été les billets les moins lus ? Le billet le moins consulté (1 vue à l’heure où j’écris) a été Retour sur… Centurion de Neil Marshall, qui avait beaucoup de facteurs contre lui, dont le fait d’être consacré à un péplum peu connu, d’être un second billet (j’avais déjà parlé de ce film en 2012) et surtout d’être paru l’été dernier en pleines grandes vacances, la période de l’année où le blog est le moins consulté. Le deuxième billet le moins consulté (2 vues) est celui consacré à Pèlerinage, le recueil de nouvelles de science-fiction de Sylvie Denis, ce qui est plus injuste dans la mesure où, sans m’avoir enthousiasmé, c’est un recueil qui vaut le détour. Enfin, le troisième le moins consulté est consacré à Avatar, le blockbuster de SF de James Cameron, que je ne défendrai pas ici tant le pseudo-écologisme, le pseudo-anti-colonialisme, la pseudo-originalité, la prétention et l’absence de vrai scénario de ce Pocahontas dans l’espace m’avaient agacé à l’époque. Hélas, il a eu du succès et il se peut que les gens n’aient pas lu le billet parce qu’ils avaient tous déjà vu le film.

Pourquoi les gens lisent-ils ces billets ? Mystère. Je n’ai aucun moyen de savoir ce qui pousse les gens à consulter tel billet plutôt que tel autre. Hasard des moteurs de recherche ? Tendances que j’ignore ? Tout ce que je peux constater, c’est que plusieurs billets parmi les plus consultes correspondent à des ouvrages lus ou étudiés en classe, soit en France, soit en Afrique francophone (Soundjata ou l’épopée mandingue). Je m’en réjouis. Ma seule crainte est que mes billets ne soient consultés dans l’espoir de trichoter pour un devoir à faire à la maison plutôt que de lire le livre proprement dit. Par chance, mes billets restent assez peu précis et trop subjectifs pour être utiles à grand-chose. Si des professeurs outrés passent par ici, sachez que je n’écris pas ces billets pour qu’ils servent d’antisèches !

Le billet sur l’oeuvre littéraire la plus ancienne : L’épopée de Gilgamesh, la plus ancienne oeuvre littéraire connue qui nous soit parvenue à peu près en entier.

Un billet peu consulté sur un livre que je vous conseille : Serpentine de Mélanie Fazi, le premier recueil de la maîtresse française de la nouvelle fantastique, avec son univers très contemporain et pourtant hanté par les mythes et les légendes. Plusieurs autres livres après, Serpentine reste un beau moyen de découvrir son univers. Le livre mériterait d’ailleurs un second billet plus étoffé, celui-ci, paru en juillet 2012 aux tout débuts du blog, étant bien court et léger par rapport à mes standards actuels.

Un billet peu consulté sur une BD que je vous conseille : Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !) de Florence Cestac. Sous ses allures de potacherie à gros nez, le dessin de Cestac cache un peu son jeu, mais révèle à la lecture une évocation nuancée et profondément émouvante de son enfance au sein d’une famille aisée typique de la France des Trente Glorieuses, avec ses origines modestes, son confort matériel… et son sexisme ordinaire crasse.

Un billet peu consulté sur un film que je vous conseille : Le Congrès d’Ari Folman. Ce film d’animation de science-fiction, librement adapté du roman Le Congrès de futurologie de Stanislas Lem, par Ari Folman, qui s’était fait connaître en réalisant Valse avec Bachir, forme une évocation à la fois psychédélique et d’une vraisemblance troublante sur les excès d’un avenir possible où l’humanité se drogue pour accéder à une réalité virtuelle, sous l’influence d’un patron d’entreprise qui rappelle furieusement Steve Jobs (mais Zuckerberg n’est pas loin : rétrospectivement, son « métaverse » est-il si éloigné de l’univers du film ?).

Un changement de rythme

Je mène de front mon métier et plusieurs activités créatives. Depuis 2018, j’avais adopté un rythme de parution d’un billet tous les quinze jours. Ces derniers temps, faute d’avoir pu maintenir mon avance, j’ai fréquemment dû publier mes billets à la dernière minute, ce qui a quelque peu nui au plaisir que je prends à bloguer ici. Comme j’opte toujours pour des billets un peu approfondis, plutôt que pour des critiques rapides et superficielles, rédiger un billet me prend un temps et une énergie non négligeables, surtout lorsque je m’attaque à un classique ou que je tiens à profiter de l’occasion pour présenter un ou une artiste ou un genre fictionnel auquel je suis attaché.

De ce fait, ce blog a parfois fini par me causer de la fatigue, et je veux pas m’user. Je profite donc de l’accomplissement qu’est ce chiffre vaguement symbolique de 200 billets sur le blog pour ralentir le rythme. Au lieu d’un billet tous les quinze jours, rythme qui devient difficilement tenable pour moi, je tâcherai de publier environ un billet par mois, peut-être plus si j’en trouve le temps et l’envie, mais sans garantie, l’essentiel pour moi étant de pouvoir continuer à proposer des présentations un peu nuancées et approfondies des livres, BD et films dont je parle sur Les Festins… Pour patienter entre les billets neufs, je ne peux que vous conseiller de faire un tour sur la bibliothèque pour écumer les œuvres déjà présentes sur les étagères de ce site !


[BD] Florence Magnin (dessin) et Rodolphe (scénario), « L’Autre monde » (premier cycle)

14 mars 2022

Référence : Florence Magnin (dessin et couleurs) et Rodolphe (scénario), avec un lettrage de François Batet, L’Autre Monde, l’intégrale, Paris, Dargaud, 2001 (première parution en deux albums en 1991-1992 ; il s’agit ici d’une « intégrale » du premier diptyque, qui a été suivi de trois autres parus aux éditions Clair de Lune).

L’histoire en deux mots

Jan Vern s’est réveillé dans une chambre blanche, aux soins d’une infirmière nommée Blanche et du bon docteur Peine. Comment est-il arrivé là ? Il se souvient qu’il pilotait sa navette FK-11 dans l’espace, puis tout s’est éteint, une impression de chute, l’horreur… et plus rien. Lorsque des visiteurs entrent le voir, Jan s’aperçoit qu’il est l’objet de toutes les curiosités auprès d’une population qui semble surgie du XVIIIe siècle français. Jan se rend bientôt compte qu’il a été transporté dans un autre monde où l’on ignore tout de l’espace, des autres planètes, des étoiles et de l’aviation, et où une automobile à charbon est une technologie de pointe rarissime. Et il n’est pas au bout de ses surprises, car, dans cet autre monde, les légendes et les anciennes croyances au sujet de la configuration du monde semblent bel et bien réelles. Par exemple, le ciel n’est réellement qu’une toile où les étoiles sont suspendues comme des boules de Noël !

Mon avis

Une grande artiste

Disons-le tout net : cela fait plus de vingt ans que je suis le travail de Florence Magnin avec une admiration toujours renouvelée et j’ai bien l’intention de vous convaincre de vous intéresser à ce qu’elle fait. Bien entendu, c’est en partie une question de goûts, mais pas seulement : dès lors qu’on regarde de près ses illustrations, ou même les cases de ses bandes dessinées, on ne peut que reconnaître, objectivement, la minutie de ses compositions, sa maîtrise des couleurs, et l’univers bien affirmé qui s’est élaboré au fil de ses publications.

Magnin a commencé comme illustratrice pour des couvertures de romans (notamment Les Princes d’Ambre de Roger Zelazny) avant de venir à la bande dessinée avec L’Autre Monde en collaboration avec le scénariste Rodolphe. Elle a ensuite alterné sont métier principal d’illustratrice avec des albums de BD. Elle s’est fait connaître en illustrant des jeux de société (comme la somptueuse première édition d’Il était une fois et Citadelles) et des jeux de rôle sur table, via le magazine Casus Belli puis via les jeux Ambre et Rêve de dragon dont ses couvertures sont des splendeurs. Après avoir signé le dessin de la BD Mary la noire, une histoire de pirate en deux tomes, elle est revenue à la BD quelques années après, cette fois en tant qu’autrice complète (elle signe aussi les scénarios), pour un cycle, L’Héritage d’Emilie, qui comprend cinq tomes. Au fil de ses recherches sur des techniques différentes, elle parvient à réaliser plus rapidement un albums comprenant un plus grand nombre de pages, Mascarade, en 2014.

Quelques exemples de couvertures illustrées par Florence Magnin, dont celle du jeu de rôle Rêve de dragon. Ci-dessus, la couverture de son Artbook paru en 2019.

Florence Magnin est à mes yeux l’une des grandes illustratrices de contes, mais aussi l’une des grandes conteuses, de l’imaginaire français, aux côtés de figures comme Pierre Dubois ou Roland et Claudine Sabatier, par exemple. Son imaginaire riche m’évoque tantôt les contes de fées et les fêtes anciennes, tantôt les légendes celtiques, tantôt les vitraux (pour son sens des couleurs). Bizarrement, c’est plutôt aux milieux du jeu de rôle et de la fantasy qu’elle doit sa reconnaissance principale, grâce à sa participation au « tarot d’Ambre », un jeu de cartes servant d’accessoire au jeu de rôle Ambre (ce tarot est actuellement en cours de réédition, sans les références à l’univers d’Ambre pour des questions de droits, sous le titre « le tarot de la Marelle », aux éditions Nestiveqnen). Il a fallu attendre 2019 pour qu’elle ait enfin droit à un beau livre consacré à son oeuvre graphique, un art book paru chez Nestiveqnen. Magnin continue à publier à un rythme soutenu : après avoir achevé le quatrième diptyque de L’Autre Monde l’an dernier, elle vient de publier un conte illustré pour la jeunesse, Amandine et Caramel, dans un grand format qui met joliment en valeur son travail.

L’Autre Monde, dont je ne chronique ici que le premier diptyque, a été donc prolongé depuis par pas moins de trois autres paires d’albums, toujours en collaboration avec Rodolphe. Il faut dire que l’histoire de ces deux premiers albums, si elle aboutit à une fin, ne résout pas toutes les questions que l’on peut se poser à propos de cet univers étrange. Tandis que Dargaud avait publié le premier cycle, les suivants sont parus aux éditions Clair de Lune.

En lisant aujourd’hui ces deux premiers albums, parus en 1991-1992, il faut les replacer dans leur contexte et se souvenir qu’il s’agit de la première incursion de Florence Magnin dans la bande dessinée après un début de carrière en tant qu’illustratrice. On lui a parfois reproché ses cases trop statiques, manquant un peu du sens du mouvement souvent recherché en BD. Pour ma part, je n’ai pas été gêné le moins du monde par cet aspect : le résultat est superbe et donne un côté « tableau » à la moindre des cases de l’histoire. Les gens que cela gênerait se tourneront plus volontiers vers les albums suivants, où Magnin a corrigé ce défaut.

Un scénario ad hoc

Je connais moins bien l’oeuvre de Rodolphe, le scénariste. Le moins qu’on puisse dire est qu’il a lui aussi de la bouteille, et qu’il a signé des scénarios dans des genres variés, la plupart relevant des genres de l’imaginaire : fantastique paranormal louchant vers la SF dans ses collaborations avec Leo sur les séries Amazonie, Centaurus, Kenya et Namibia, franche fantasy avec le Cycle de Taï-Dor co-écrit avec Serge Le Tendre et dessiné par Serrano puis Foccroulle, uchronie avec Si Seulement dessiné par Chabane, aventure avec Mary la noire où il retrouve Magnin…

Ce qui saute aux yeux dans L’Autre Monde, c’est la parfaite adéquation entre l’univers graphique de Magnin et l’imaginaire déployé par Rodolphe dans son scénario : un univers de merveilles semblant tout droit sorties des siècles passés, une fête bon enfant, naïve et inoffensive – du moins en apparence – et une aventure placée sous le signe du rêve et du cauchemar. Ces deux-là devaient travailler ensemble.

Le scénario de Rodolphe se complaît à égarer toujours plus le personnage principal et avec lui le lectorat. Quel est exactement cet autre monde ? Qu’a-t-il pu se passer ? Toutes les pistes sont ouvertes, et cela d’autant plus largement que, dès les premières pages, il est évident que l’époque d’origine de Jan Vern se situe dans le futur (un futur où les vols en navette spatiale sont banals). Merveilleux, fantastique, SF ? Impossible à prévoir. Une chose est sûre : comme Rodolphe en convient volontiers dans la préface écrite pour cette intégrale, il a délibérément foulé aux pieds toutes les lois scientifiques habituelles pour réaliser un pot-pourri des croyances les plus obsolètes en la matière. N’attendez donc surtout pas de la science-fiction richement documentée ! En termes d’approches de la science ancienne, le résultat se situe bien plutôt du côté d’univers comme De Cape et de crocs ou du jeu de rôle Terra Incognita qui partent du principe que telle ou telle théorie dépassée est vraie dans l’univers de la fiction. Même si les choses sont un peu plus compliquées.

La fin, particulièrement curieuse, ne fait que pousser encore plus loin cette logique, et prend une valeur symbolique ou métafictionnelle appréciable, qui m’a fait penser – mais à une échelle plus modeste – aux vertiges métaphysiques de BD comme les Cités obscures de Schuiten et Peeters et Le Grand Pouvoir du Chninkel ou de films comme Le Tableau de Jean-François Laguionie (dont je parlais ici). Une partie du lectorat s’en satisfera en le lisant sous cet angle. Je comprendrais en revanche que d’autres lui reprochent de poser plus de questions que de réponses, et d’être un brin léger. On pourrait trouver ce dénouement désinvolte, n’étaient les cycles suivants qui ont prolongé l’aventure. Je suis curieux de voir comment cet univers paradoxal est approfondi dans ces suites.

Une dernière qualité qui m’a frappé à la lecture : la recherche lexicale dans les dialogues, qui contribue beaucoup à l’ambiance surannée et colorée de l’autre monde, en particulier pendant la rencontre avec les Chotards (les gobelins de cet univers), qui donne lieu à des répliques truculentes.

Conclusion

Pour une première BD de Magnin, ce premier diptyque de L’Autre Monde formait donc une jolie réussite, grâce à la minutie et au soin apportés à son dessin et à son scénario habile à nous emmener de surprises en révélations et de moments bon enfant en inquiétudes existentielles. Il installe un univers familier, puisque nourri de contes et de croyances anciennes, mais qui arrive à dérouter. Selon vos goûts, vous aimerez y découvrir ce monde étrange, ou vous vous dirigerez vers les BD plus récentes de Magnin, pour profiter directement de l’expérience qu’elle a accumulée au fil des albums. Dans tous les cas, je ne saurais trop vous recommander de vous intéresser à ces auteurs et à l’univers visuel de Magnin, qui en vaut très largement la peine.


[BD] Florence Cestac (dessin et scénario), « Filles des Oiseaux, t. 1 : N’oubliez jamais que le Seigneur vous regarde ! »

28 février 2022

Référence : Florence Cestac (dessin et scénario), Filles des Oiseaux, tome 1 : N’oubliez jamais que le Seigneur vous regarde ! Paris, Dargaud, 2016.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Il y a une cinquantaine d’années, les familles aisées envoyaient leurs jeunes filles un peu rebelles chez les sœurs pour les remettre dans le droit chemin. Marie-Colombe en fait partie et pour Thérèse, qui n’habitait pas loin, c’était pratique. Âgées de 13 ans, ces deux filles qui n’avaient rien pour se rencontrer au départ vont se lier d’une amitié à toute épreuve et faire les 400 coups dans cette vénérable institution catholique d’Honfleur. »

Mon avis

J’avais chroniqué il y a quelques mois la bande dessinée autobiographique de Florence Cestac, Un papa, une maman, une famille formidable, où elle évoque son enfance et son adolescence au sein d’une famille aisée typique de la France des « Trente Glorieuses ». Filles des Oiseaux, de son côté, n’est pas une BD autobiographique au sens strict, mais davantage une autobiographie romancée en BD. Cestac a bel et bien été scolarisée dans un pensionnat catholique d’Honfleur dans les années 1950-1960, mais elle ne se met pas en scène directement : son nom et ceux de ses amies et professeures de l’époque sont changés, et elle se laisse un peu de latitude au niveau des événements. Si l’album commence à l’arrivée au pensionnat de Thérèse, adolescente issue d’une famille rurale pauvre et peu éduquée, c’est davantage dans le personnage de Marie-Colombe, la jeune fille issue d’une riche famille urbaine, qui rappelle le milieu social natal de Florence Cestac. L’ensemble paraît rester proche de l’expérience vécue de l’autrice, et l’album inclut d’ailleurs quelques photos d’époque, accompagnées d’abondants remerciements à ses anciennes copines de pensionnat.

N’oubliez jamais que le Seigneur vous regarde ! a beau être le premier album d’un diptyque, je ne m’étais même pas rendu compte qu’il disposait d’une suite avant d’entreprendre l’écriture de ce billet : c’est dire si l’album peut être lu de manière indépendante. Il forme une intrigue close, centrée sur l’amitié qui se noue entre Thérèse et Marie-Colombe, les deux pensionnaires issues de milieux sociaux complètement différents. Je n’ai pas encore lu le deuxième album, paru deux ans après le premier, mais je vais me faire un plaisir de mettre la main dessus. D’après son titre (à rallonge : Hippie, féministe, yéyé, chanteuse, libre et de gauche, top-model, engagée, amie des arts, executive woman, maman, business woman, start-upeuse, cyber communicante… what else ?), il prend la suite chronologique du premier et s’inspire sans doute des années de jeune adulte de Cestac à l’époque de mai 1968.

L’album aborde plusieurs thèmes classiques, mais remarquablement bien traités et entrecroisés. Le premier qui saute aux yeux est l’accession à l’âge adulte : à son arrivée au pensionnat, Thérèse meurt de solitude et d’angoisse dans le grand dortoir où elle découvre qu’elle a ses premières règles. Sous l’influence de Marie-Colombe, Thérèse forme peu à peu son esprit critique face aux excès tant des bonnes soeurs que de sa propre famille puis de celle de Marie-Colombe, jusqu’à s’émanciper et trouver sa propre voie. Dans l’intervalle, il y a l’adolescence, ses pulsions, ses élans, son besoin de s’épanouir dans son corps, sa soif de justice et de sociabilité, tout cela bien mal compris par l’institution et par les familles.

Un deuxième thème central est, logiquement, la rencontre entre les milieux sociaux. L’intrigue rappelle par endroits le film La Vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez (1988) avec son portrait mordant des travers des riches et des pauvres (les Le Quesnoy d’un côté, les Groseille de l’autre). Comme dans le film, de nombreuses situations évoquent le choc de la découverte mutuelle de ces milieux l’un par l’autre : Thérèse se perd dans l’immense appartement familial de Marie-Colombe et se fait remarquer par sa façon de manger bruyante, Marie-Colombe se laisse séduire par le frère de Thérèse et tombe enceinte. Mais le portrait des deux milieux brossés par Cestac s’avère infiniment plus nuancé que les archétypes très tranchés du film et, finalement, plus abouti, en dosant avec habileté l’humour et l’émotion, la caricature et le réalisme historique et sociologique. On y voit ainsi la honte de classe qu’éprouve souvent Thérèse face au regard de Marie-Colombe, et les réactions inattendues de cette dernière, qui trouve un soulagement bienvenu dans la fréquentation d’un milieu moins rigide et collet monté que le sien.

Enfin, la critique de l’éducation catholique dispensée au pensionnat d’Honfleur apparaît régulièrement dans les pages de l’album. Le pensionnat est montré comme un cadre étouffant, dont la pédagogie autoritaire s’adosse à une religion rabaissée à un ressassement de rituels et de principes moraux grandiloquents que les sœurs ne semblent en réalité guère mettre en pratique auprès de leurs pensionnaires. Les heurts récurrents entre les adolescentes et les sœurs paraissent exemplifier l’époque et préparer le grand branle-bas de mai 1968.

En somme, une nouvelle fois, le travail de Cestac m’a rappelé celui de l’écrivaine Annie Ernaux dans sa démarche de restitution d’une époque, mais avec une esthétique toute différente, qui recourt beaucoup plus à l’humour. Cestac joue aux montagnes russes avec nos émotions, de l’éclat de rire à la tendresse en passant par l’horreur scabreuse quand elle aborde au passage des sujets tels que les violences familiales, les avortements clandestins ou le suicide. L’air de rien, de gag en anecdote, elle brosse un portrait ambitieux de la France des années 1950-1960, acide sans tourner au vitriol, satirique sans tomber dans la pure caricature. Autour des traits rondouillards et amusants des personnages, les habits, les bâtiments, les usages et le langage de l’époque sont bien restitués. L’art de Cestac ne paye pas de mine – on pourrait même dire qu’il cache son jeu, ou qu’il cache son sérieux sous le jeu – mais ne vous y trompez pas : on y on en ressort plus instruit et plus humain. Pour paraphraser un slogan soixante-huitard : « Sous les gros nez, l’Histoire ».


Tehanetorens (Ray Fadden), « Légendes iroquoises »

14 février 2022

Référence : Tehanetorens (Ray Fadden), Légendes iroquoises, traduit de l’anglais par Berthe Fouchier-Axelsen, avec des illustrations de John Kahionhes Fadden, Montréal (Québec), Alias, collection « Alias poche », 2020 (édition originale : Legends of the Iroquois, Book Club Co., 1998).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les Iroquois, anticipant leur totale disparition dans le grand courant nord-américain, se mirent à recueillir les récits de leur peuple. Mais avant que Ray Fadden commence son travail vers 1930, aucun véritable effort continu n’avait été fait pour connaître les légendes et les traditions iroquoises qui feraient comprendre aux jeunes générations les us et coutumes de leurs ancêtres. Le présent ouvrage offre une sélection significative des récits recueillis auprès de son peuple par Fadden dans les années 1930 et 1940. Il s’agit d’une merveilleuse occasion pour le lectorat contemporain de découvrir une riche partie de l’imaginaire de la nation iroquoienne.

Berthe Fouchier-Axelsen nous restitue ici ces légendes dans leur puissante simplicité, alors que Nadine N. Jennings, dans son avant-propos, les replace dans le contexte de l’époque en rappelant l’histoire de la Confédération iroquoise.

Le livre est magnifiquement illustré par John Kahionhes Fadden. »

Mon avis

Voici un petit livre qui m’a donné l’impression de rencontrer un peuple. En France, peu de gens ignorent le nom des Iroquois, qui comptent parmi les peuples nord-amérindiens les plus célèbres. Combien, cependant, ne les connaissent que par les images d’Epinal massivement diffusées par les westerns sous diverses formes, films, BD ou vieux romans d’aventure et mélangent allègrement les unes avec les autres les peuples des diverses régions des Etats-Unis et du Canada, Apaches, Cheyennes, Sioux et quelques autres, en laissant dans l’ombre une réalité infiniment plus riche et diverse ? Trop souvent, quand on s’intéresse au sort de ces Amérindiens, on évoque leur génocide par les colons européens (peut-être plus facilement de ce côté-ci de l’Atlantique), mais on oublie de préciser qu’une partie d’entre eux a survécu, de même que leur culture. Commémorer les morts en oubliant de mentionner les survivants, c’est enterrer ces derniers à l’avance, ce qui n’est pas beaucoup mieux.

Autant amateur de contes, de légendes et de mythes à l’âge adulte que je l’étais enfant, j’ai gardé l’habitude de découvrir peu à peu, par ce biais, des cultures des quatre coins du monde. C’est de cette manière que j’ai craqué pour ce recueil, à la Librairie du Québec, à Paris, où j’avais trouvé quelques mois plus tôt Kamik (Chasseur au harpon), de l’écrivain inuit Markoosie Patsauq, dont j’ai parlé dans un autre billet.

Ces Légendes iroquoises forment un recueil très court : 120 pages au format poche, écrit gros, avec des illustrations. Et pourtant ! Dans ces pages, on trouve tout ce qu’il faut pour découvrir non seulement les légendes iroquoises, mais aussi l’histoire et la culture de ce peuple et de ses six tribus, ainsi que l’auteur, Tehanetorens (Ray Fadden de son nom canadien), figure majeure de la préservation et de la transmission de la culture iroquoise.

Qu’on en juge. Après une brève préface à l’édition française par l’illustrateur (le livre est d’abord paru en anglais en 1998) vient un avant-propos de Nadine N. Jennings, docteure en études anglaises et professeure adjointe au Suny Canton College of Technology, dans l’Etat de New York. En trois ou quatre pages, Jennings présente l’histoire et la culture des Iroquois, qui se nomment eux-mêmes les Haudenosaunee, Ceux de la maison longue, du nom des bâtiments où ils vivent et dont elle présente l’organisation matérielle et politique, marquée par l’union de cinq tribus (auxquelles se joint une sixième en 1715) à l’instigation du pacificateur Dekanawidah. Elle évoque brièvement le système d’écriture iroquois, les pictogrammes, que le chapitre suivant, « Clefs pour les pictogrammes des Six-Nations », présente plus en détail, de leurs conditions matérielles d’écriture (par exemple directement sur les arbres, ou sur des objets d’écorce, ou encore sur les ceintures appelées « wampums ») jusqu’à leur sens et leur symbolique. Claire, concis, ce passionnant chapitre ainsi que les deux suivants (« Symboles des Six-Nations » et « Les clans des Six-Nations ») sont illustrés de nombreux exemples de pictogrammes avec l’histoire de leur reconstitution.

Un poème en prose est placé en tête des légendes : « La conservation de la nature telle que l’Indien la voyait ». D’une actualité brûlante, il met en avant les dégâts causés par la colonisation européenne aux écosystèmes de l’Amérique du Nord et la nécessité pour « l’homme blanc » de renoncer à l’avidité et au gaspillage dénoncés par le Grand Esprit, afin de changer de mode de vie pour préserver la vie autour de lui. Un second texte en prose poétique, « Souvenirs », clôt le volume et répond au premier, puisque les souvenirs qu’il évoque de manière vivace montrent une attention constante portée aux paysages, aux arbres et aux animaux autres que les humains.

Commencent alors les légendes à proprement parler. La plupart sont à vocation étiologique, c’est-à-dire qu’elles expliquent l’apparition d’une réalité qui existe toujours aujourd’hui : la médecine (« Le don du Grand Esprit »), la maîtrise du feu (« Une tradition : la découverte du feu »), l’invention de l’arc (« L’invention de l’arc et de la flèche »), l’origine d’une constellation (« L’histoire de la Grande Ourse », « Les sept danseurs ») et même l’apparition des moustiques actuels (« Pourquoi nous avons des moustiques »). Les premières légendes montrent également des divinités apparemment centrales dans la culture iroquoise, comme le Sat-kon-se-ri-io, aussi appelé le Grand Esprit, et l’Enfant-tonnerre (dont la légende du même nom relate la naissance et le destin), ou encore l’ancêtre des Iroquois (« Sa-go-ia-na-wa-sai, notre aïeul »).

Les autres légendes donnent une large place aux récits de chasse surnaturelle, un quotidien âpre où les humains n’ont pas toujours le dessus sur les animaux ou créatures rencontrées. Ainsi, dans « La tête volante », un malheureux chasseur tombe sur une entité apparemment invulnérable. Plusieurs récits mettent en oeuvre le motif du changement de taille, et il est difficile de ne pas penser à Alice au pays des merveilles ou aux Voyages de Gulliver en les lisant (tout particulièrement dans « La bête féroce »). D’autres récits mettent en scène des animaux locaux, lors de rencontres rares et privilégiées avec des humains (« La danse des lapins ») ou dans leur vie entre bêtes (« Le chant de la grive solitaire »).

Ces récits sont courts, voire très courts (certains dépassent à peine deux pages), et illustrés par John Fadden, dont les crayonnés soignés, détaillés et très évocateurs contribuent pleinement à nous immerger dans l’univers de ces légendes en donnant à voir l’apparence des personnages et des créatures, les vêtements, les coiffures, l’équipement des chasseurs.

Le chapitre final, d’une quinzaine de pages, est consacré à la vie et à l’oeuvre de l’auteur, Tehanetorens, Ray Fadden de son nom d’état civil fédéral. Durant un XXe siècle qui voit les Iroquois en butte à des Etats déterminés à les « civiliser » (comprendre : à faire disparaître leur culture dans une éducation uniquement « états-unienne »), Tehanetorens entreprend, avec une persévérance remarquable et salutaire, de recueillir, de préserver et de transmettre la culture iroquoise. Il poursuit cette tâche dans les années 1930-1940 et jusqu’à sa mort (survenue en 2008, selon sa notice sur le catalogue de la Bibliothèque nationale de France).

Deux choses m’ont frappé à la lecture. La première est la persistance d’une logique de génocide du peuple iroquois et d’effacement délibéré et systématique de la culture iroquoise de la part des Etats à des époques très récentes, bien après la Deuxième guerre mondiale. Ce sont des crimes qu’il faut faire connaître, faire reconnaître aux Etats, et pour lesquels il faut rendre justice aux Iroquois et aux autres peuples concernés, si nous voulons définitivement tourner la page de la colonisation et entrer pleinement dans une ère démocratique.

La deuxième chose qui m’a frappé est la manière privilégiée par Tehanetorens pour sauver la culture iroquoise. Des folkloristes européens se seraient contentés de tout recueillir par écrit, dans des recueils de contes, des lexiques et des grammaires de langues menacées de disparition, comme cela s’est beaucoup fait en Europe et en France, dans nos régions, aux XIXe et XXe siècles. Tehanetorens, lui, ne semble pas avoir publié beaucoup de livres. Il a privilégié la mise en place d’une organisation (l’Akwesasne Mohawk Counselor Organization) et de structures vivantes, propres à organiser une transmission du savoir entre les générations, par la mise en contact des jeunes avec leurs aînés et des tribus entre elles. Ainsi son travail a donné naissance au Musée amérindien des Six-Nations (Six Nations Indian Museum), à Onchiota, en 1954, et ses écrits les plus nombreux ne sont pas des livres mais du matériel pédagogique, livrets, cartes, fresques murales. Cela s’explique en partie par l’urgence, à l’époque, de résister à la politique de scolarisation et d’éducation forcée « à l’américaine » que le gouvernement de New York tente d’imposer avant de renoncer devant la résistance de la population iroquoise.

Sans l’action de gens comme Tehanetorens, les jeunes Iroquois, séparés de leurs parents, auraient été entièrement élevés dans la culture dominante des colons et n’auraient jamais eu accès à leur culture natale, qui aurait entièrement disparu. Au lieu de cela, cette culture a survécu et reprend doucement du poil de la bête. Mais l’attitude des gouvernements successifs, tant au Canada qu’aux Etats-Unis, demeure changeante et trop ambiguë, marquée par un déni persistant. A ceux qui trouvent à redire aux études décoloniales, et qui prétendent que ce type de démarche revient à remuer inutilement ce qui ne serait que de mauvais souvenirs bien révolus aujourd’hui, il est important de faire comprendre que la colonisation n’est pas terminée. Elle ne le sera pas tant que les Amérindiens ne seront pas traités sur un pied d’égalité avec les autres citoyens et citoyennes des pays où ils vivent.

Conclusion

Ces Légendes iroquoises sont une merveille à lire et à regarder. Les légendes, avec leurs textes courts, limpides et illustrés, sont accessibles à un très jeune public, de même que les poèmes et la présentation de l’écriture pictographique. Les uns comme les autres feraient de belles ressources pédagogiques pour faire découvrir la culture iroquoise au-delà des clichés des westerns, où qu’on se trouve dans le monde. Les préfaces et la notice consacrée à Tehanetorens, quant à elles, semblent davantage destinées à un lectorat adulte et constituent une mine d’informations sur l’histoire et les luttes des Iroquois. Elles m’ont rendu extrêmement curieux d’en apprendre davantage sur ces sujets.

Dans le même genre, je peux vous conseiller plusieurs autres livres. Il y a quelques années, j’avais été marqué par la lecture du Fripon divin de C. G. Jung, C. Kerényi et P. Radin, consacré aux mythes des Winnebagos, autre peuple d’Amérique du Nord. Ces mythes, déroutants et réjouissants, valent la lecture. Les interprétations proposées dans le même ouvrage ont plus ou moins bien vieilli. J’en parle en détail dans ce billet.

William Camus, autre écrivain iroquois (son nom iroquois est Ka-Be-Mub-Be), a publié plusieurs recueils de contes amérindiens recueillis et traduits par lui (ainsi que d’autres livres variés, notamment des romans de science-fiction). Le seul que j’ai lu pour l’instant est Légendes de la Vieille-Amérique, paru chez Bordas en 1979 et réédité en 1996 chez Pocket junior dans la collection « Mythologies ». J’ignore s’il est encore disponible en neuf, mais il doit pouvoir se trouver d’occasion. Le recueil rassemble des contes et légendes de peuples amérindiens très variés : Menomini, Navajo, Oglala, Cheyenne, Zuni, Hopi, Chippeway, Wishita, Athabaska, Kato, Fox et Iroquois, ces derniers étant représentés par le conte « Le vieillard atteint de toutes les maladies », qui est une autre version de la légende de l’invention de la médecine relatée sous le titre « Le don du Grand Esprit » dans Légendes iroquoises. Ces Légendes de la Vieille-Amérique sont un trésor qui mérite amplement une réédition.

Sur les Premières Nations au sens plus large, je ne peux que vous conseiller (je n’ose dire « chaudement ») le récit Kamik, plus connu sous le titre Chasseur au harpon, de l’écrivain inuit Markoosie Patsauq, dont je parlais il y a quelques semaines dans cet autre billet.

Parmi les écrivains de culture amérindienne encore actifs aujourd’hui, j’ai entendu parler de l’écrivaine et musicienne Joy Harjo, américaine et creek, couronnée en 2019 « Poet Laureate » (poétesse lauréate), la plus haute distinction que puisse recevoir un poète dans le monde anglo-saxon. Son autobiographie poétique, Crazy Brave, relate son enfance et son parcours et le peu que j’en ai grignoté est plus que prometteur.

Je n’ai pas encore lu d’ouvrages d’histoire ou d’anthropologie consacrés aux Amérindiens, mais cette lecture m’a donné envie d’en lire.


Jâmi, « Medjnoûn et Leïla »

31 janvier 2022

Référence : Jâmi, Medjnoûn et Leïla, traduit du perse (Afghanistan) par Antoine Léonard de Chézy, Paris, Libella, coll. « Libretto », 2018. Le livre n’indique pas qu’il consiste en une simple réédition d’une traduction parue en 1807, notes comprises (voyez plus bas).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Cette histoire d’amour populaire dans tout le Moyen-Orient raconte les péripéties du poète bédouin Keïs et de sa cousine, la belle Leïla.

Ils évoluent au rythme d’une vie nomade caractéristique des Arabes de cette époque. Du fait de leur proximité, les campements qui s’établissent dans les oasis propices au repos sont un cadre idéal pour que les jeunes hommes et les jeunes filles de tribus différentes voient naître parfois les passions les plus vives. Mais la nécessité de changer régulièrement de lieu afin de trouver sa subsistance contrariait ces amours naissantes

Le récit tragique de ces deux amants, aussi fameux au Moyen-Orient que Tristan et Iseult ou Roméo et Juliette en Occident, est d’une simplicité extrême. Il a été mis en littérature par les plus grands poètes arabes, turcs, persans… La version ici proposée a été composée en 1487 par le poète Jâmi. Elle sera la source d’inspiration revendiquée par Louis Aragon pour son recueil Le Fou d’Elsa. »

Mon avis

Une mauvaise édition

Ah, la belle couverture tentante que cette miniature persane de Mirak Tabriz montrant Medjnoûn dans le désert ! Le beau petit livre en moyen format, facile à trimballer ! Le prix… le prix, on y reviendra. Un grand classique que ce texte, nous dit le quatrième de couverture, qui a raison… mais sur la qualité de cette édition elle-même, l’enchantement n’a guère duré. Si vous n’avez pas beaucoup de temps, voici la version courte : c’est une mauvaise édition, à la limite de la malhonnêteté, lisez plutôt le texte dans une autre édition ou lisez autre chose. Voilà. Si vous avez le temps, voici les raisons qui me font penser que c’est une mauvaise édition. Ce sera un peu long, mais parfois amusant (ou navrant, selon votre tempérament).

Tout commence par des notes de bas de page d’un genre assez particulier. Dès la première page du texte proprement dit, en page 11, la note 1, qui compare le début du texte à ceux d’autres poèmes composés dans d’autres langues, évoque une traduction due à « la plume élégante de M. Th. Law ». Plus loin, la même note mentionne des vers de Virgile en latin, sans les traduire, puis explique des mots persans en donnant leur équivalent… en latin. Personne ne fait ça dans une édition annotée destinée au grand public. Personne, du moins, de nos jours. Ayant eu souvent l’occasion de fouiner dans des éditions anciennes, je n’ai pas tardé à subodorer la réédition à l’identique d’une édition du XIXe siècle. Une rapide recherche avec le nom du traducteur sur le catalogue de la Bibliothèque nationale de France a confirmé mon intuition : le brave Antoine-Léonard de Chézy est mort en 1832 et il a publié cet ouvrage en 1807. C’est sa traduction, ainsi que ses notes, qui sont reproduites ici. Autrement dit, Libretto a proposé au lectorat de 2018 de redécouvrir un texte âgé de plus de six siècles (cette version de la légende date de 1487, selon la note de l’éditeur), mais avec une traduction et des explications elles-mêmes âgées de plus de deux cents ans.

Or, s’il paraît que le vin se bonifie en vieillissant, c’est rarement le cas des notes de bas de page. Qu’on en juge. En page 63, une note expliquant que la Kaba est la « Laison (sic) carrée de la Mecque » nous renvoie à ce sujet à la Description de l’Arabie de Niebhur, un ouvrage hautement à jour puisque paru en 1774. La note de la page 64 nous réserve une référence bibliographique devenue incompréhensible à tout autre que des initiés (« Voir R. labb. Gol. Lex., p.2091 », Libretto pensait sans doute organiser un jeu-concours pour récompenser les gens qui arriveraient à comprendre). La note de la page 67 renvoie à une Chrestomathie de « M. de Sacy » indiquée comme encore à paraître : il s’agit de l’Arabische Chrestomathie de Silvestre de Sacy, dont la traduction française semble être parue en 1806. A la page 101, une note est convaincue que les Arabes bédouins du XVe siècle avaient encore les mêmes tentes qu’ « au temps de Salomon » et renvoie à ce sujet à Pietro della Valle, voyageur des XVIe-XVIIe siècles (tant qu’à faire). Cela devient presque touchant aux pages 111-112, lorsque notre traducteur nous renvoie aux Mémoires sur l’Egypte dans leur édition parue chez Didot, à Paris, « en l’an 8 », c’est-à-dire les Mémoires sur l’Égypte, publiés pendant les campagnes du Général Bonaparte dans les années 1798 et 1799, bref, les comptes-rendus savants de l’expédition d’Egypte de Napoléon Ier. Vous l’aurez compris : ces notes sont complètement obsolètes sur le plan scientifique, et sont souvent elles-mêmes incompréhensibles, au point qu’il faudrait des notes sur les notes.

Tout aussi surannée est la conception du monde du traducteur. De Chézy emploie un style fleuri, des protestations de modestie et des éloges hyperboliques au sujet de ses collègues dont les universitaires actuels ont appris à se passer (ou à les rendre moins voyants). En homme du XIXe siècle commençant, il y va allègrement de son male gaze sur la beauté des personnages féminins du récit, en en appelant à une supposée complicité de son lectorat, sans oublier la misogynie ordinaire de la note de la page 126 (Leïla explique qu’elle n’a pas couché avec Medjnoûn. Commentaire de De Chézy : « Leïla fait là un léger mensonge ; mais quelle est la femme qui ait jamais dit la vérité sur ce point ? »). De manière plus anecdotique, aux pages 25-26, au sujet d’un détail gentiment érotique portant sur la taille des seins de Leïla, la note 1 se croit contrainte de se lancer dans une circonvolution compliquée et de citer Martial en latin (toujours sans traduction), simplement parce que notre pauvre homme tient à nous expliquer que « les Orientaux » aiment les femmes aux petits seins, mais, vivant au XIXe siècle, ne se sent pas autorisé à l’écrire clairement. Bref, il est de son époque et ses propos ont mal vieilli par endroits.

Je ne sais pas vous, mais, en ce qui me concerne, je ne suis nullement spécialiste de la poésie de l’empire timouride du XVe siècle. J’aurais donc été preneur d’un véritable apparat de notes et de commentaires, propre à m’éclairer sur l’oeuvre, son auteur et son contexte avec un savoir et des références à jour. Si la traduction de De Chézy revêt une importance particulière dans l’histoire littéraire française, qu’à cela ne tienne, mais, dans ce cas, que l’on ajoute des commentaires sur la traduction : ce n’est pas infaisable, et même, cela se fait régulièrement (je pense par exemple à la traduction en vers des Géorgiques de Virgile par l’abbé Delille, que Gallimard, dans l’édition parue en « Folio classique » en 1997, a pris soin de faire précéder d’une introduction conçue par une latiniste actuelle, Florence Dupont).

Rien de tel chez Libretto. Non seulement il n’y a aucun effort de remise en contexte de cette traduction, mais l’éditeur n’indique nulle part sa date de parution d’origine, pas plus que les dates de naissance et de mort d’Antoine-Léonard de Chézy, ni aucun autre renseignement à son sujet. Pourquoi avoir omis ces informations basiques, pourtant cruciales pour la compréhension et l’appréciation du texte ? C’est à la limite de la malhonnêteté.

Il y a pire. Au début du volume, une « note de l’éditeur » est censée nous renseigner sur l’auteur et le contexte. Elle est présentée sans signature, au point que j’en suis venu à me demander si elle datait de l’édition Libretto ou d’une autre édition plus ancienne. Elle est en tout cas postérieure à 1963, année de la parution du Fou d’Elsa d’Aragon, qu’elle mentionne. Je suis tout de même allé voir l’édition de 1807 en ligne sur Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France… Oui, parce que, naturellement, cette traduction, datant de 1807, est depuis belle lurette dans le domaine public, et elle est même consultable gratuitement sur Gallica (voyez ici la première partie et là la seconde).

Et la comparaison s’est révélée instructive. Premièrement : l’éditeur semble parfois paraphraser, sans aucun recul critique, un développement de De Chézy sur les coutumes des Arabes bédouins qui figure dans son premier volume aux pages XXV et suivantes.

Deuxièmement : la Note de l’éditeur de l’édition Libretto omet d’indiquer que la traduction de De Chézy est largement incomplète. Certes, elle indique que De Chézy omet les louanges à Mahomet que Djâmi place en tête de son récit selon la tradition de son époque. On pourrait, d’ailleurs, se demander pourquoi ne pas les réintégrer à une édition actuelle : après tout, nous nous farcissons bien les multiples lettres de compliments des dramaturges et romanciers de l’Ancien Régime adressées à leurs protecteurs ou protectrices ou au Roy… En plus, De Chézy affirmait en son temps dans sa préface (page XXXI) : « Ces morceaux renferment sans contredit des beautés du premier ordre »… Mais où avais-je la tête ? Cela aurait supposé de payer un traducteur encore vivant pour compléter la traduction de De Chézy ! Et il y a encore pire. En lisant un peu plus loin, je me suis aperçu que De Chézy prévenait, dans sa préface, qu’il avait aussi « omis plusieurs morceaux sans nul intérêt dans le corps de l’ouvrage, et diverses réflexions philosophiques qui le terminent ». De Chézy est si conscient du caractère personnel de ses choix qu’il se dit prêt à accepter que son ouvrage soit considéré comme « une imitation » plutôt que comme une traduction à proprement parler. Toutes nuances dont l’édition Libretto ne fait nulle mention. Libretto commercialise donc une traduction qui n’en est pas une, accompagnée de notes largement obsolètes, en les faisant précéder d’une « Note de l’éditeur » qui plagie deux paragraphes de la préface du traducteur et omet toutes sortes d’informations essentielles sur la date et la nature du texte.

Troisièmement, et de manière plus accessoire : dans l’édition de 1807, les notes du traducteur ne figurent pas au bas des pages, mais en fin de volume, ce qui explique qu’elles soient parfois très longues puisque De Chézy n’avait pas de contrainte particulière de place. L’édition Libretto les transforme en notes de bas de page, d’où des notes parfois démesurées qui s’étalent sur deux ou trois pages et prennent plus de place sur la page que le texte principal (par exemple en page 12 ou, pire, aux pages 68-69).

Quel était l’intérêt de rééditer cette version du texte ? Tel quel, le livre interdit de profiter pleinement du récit, à moins d’être un érudit en matière de littérature persane. Mais les universitaires qui travaillent dans ce domaine peuvent consulter directement les éditions anciennes en bibliothèque, et tout le monde peut consulter Gallica. Il n’y avait pas besoin d’en réimprimer tout un tirage. S’agissait-il de faire redécouvrir un classique oublié ? Mais dans ce cas, pourquoi le faire dans de si mauvaises conditions, plutôt que d’en faire faire une traduction nouvelle, ou au moins d’inclure une préface écrite par un spécialiste actuel de la littérature persane, afin de remettre le texte de Jâmi et sa traduction dans leurs contextes respectifs ? La démarche aurait été bien plus honnête et le résultat, bien plus intéressant.

Qu’un éditeur comme Libretto ne souhaite pas prendre la peine d’élaborer une traduction nouvelle, je peux l’admettre. Mais cela leur aurait-il coûté une telle fortune de demander à un ou une universitaire spécialiste du sujet de fournir une préface qui resitue tant l’oeuvre que la traduction dans leurs contextes respectifs ? Non. C’est donc une édition pingre, facile, de la réimpression au kilomètre sous une couverture aguicheuse, bref, une mauvaise édition.

En un mot comme en cent : n’achetez pas cette édition si vous voulez comprendre quelque chose au texte, et tournez-vous plutôt vers d’autres ouvrages mieux édités, plus respectueux de leur lectorat, qui vous permettront de découvrir la littérature persane ancienne dans de meilleures conditions.

Un grand texte

Il est grand temps d’en venir à l’oeuvre elle-même. Une précision sur son auteur, d’abord, dont « Jâmi » est une manière ancienne de transcrire le nom. J’ai l’impression qu’actuellement, on le transcrit plutôt « Djami ». Son nom complet est Abd al-Raḥmān ibn Aḥmad Nūr al-Dīn Ǧāmī et il vit de 1414 à 1492, la plupart du temps à Hérat, dans ce qui est maintenant l’Afghanistan et qui, à l’époque, faisait partie de l’empire timouride. Ses écrits sont marqués par le soufisme, dont les conceptions sur la sagesse transparaissent apparemment dans Medjnoûn et Leïla, mais je serais bien en peine de savoir comment au juste puisque cette édition a été incapable de me renseigner là-dessus.

Medjnoûn et Leïla est une histoire d’amour comme peu de gens oseraient en publier de nos jours. A nos yeux de gens du XXIe siècle, tout paraît excessif et hyperbolique dans ce récit. « Medjnoûn », un peu comme le Tristan de nos légendes médiévales, est marqué par un destin inscrit dans son nom, encore qu’il s’agisse ici d’un surnom que les bergers lui donnent quand ils contemplent les débuts de ses amours contrariées. « Medjnoûn » signifie en effet « l’infortuné » voire « le fou » (fou d’amour, naturellement). Une simple rencontre avec une belle et spirituelle jeune femme d’une tribu rivale, Leïla (« nuit »), suffit à provoquer chez les deux jeunes gens un coup de foudre dont les conséquences scelleront leur destin. La suite est, pour aller vite, une histoire à la Roméo et Juliette, à savoir un amour contrarié qui mène les amants à la mort… à cette différence que Roméo fait figure de tigre mangeur d’hommes à côté de Medjnoûn, que son amour rend pacifique jusqu’à l’extrême. Il en vient même à cesser de manger de la viande et à protéger une gazelle qui lui rappelle Leïla, y compris lorsque son ami et lui-même sont sur le point de mourir de faim dans le désert !

Cette intrigue est relatée dans un style si fleuri et enthousiaste qu’on pourrait le recommander à toute personne qui n’aurait pas le moral, en dépit du triste dénouement de l’histoire. Leïla est ainsi appelée « cette tendre fleur du jardin parfumé de la confiance, cette rose éclatante du printemps de la vie, cette jeune gazelle, dont les grâces enchanteresses eussent subjugué les coeurs les plus indomptables », et le reste est à l’avenant. Les personnages sont tous forts, beaux et intelligents, ce qui n’empêche pas ensuite que certains commettent des erreurs crasses (en particulier les pères qui font obstacle aux amours de leurs enfants). C’est une histoire d’amour qui m’a beaucoup rappelé le genre d’histoire d’amour qu’on peut trouver dans les romans grecs et romains de l’Antiquité (Chéréas et Callirhoé de Chariton, ou bien, pour citer un exemple un peu moins oublié, Daphnis et Chloé de Longus) et qu’on retrouve au XVIIe siècle dans des écrits comme Le Conte des contes de Giambattista Basile ou dans les nouvelles incluses par Cervantès dans la première partie de son Don Quichotte : on y trouve la même rhétorique hyperbolique sur la beauté et les autres qualités des personnages, les mêmes passions échevelées, les mêmes rebondissements romanesques devenus depuis des clichés du genre. Mais je ne sais pas du tout quels liens on pourrait (éventuellement) établir entre ces oeuvres. Pour le savoir, il aurait fallu demander à un ou une vraie spécialiste d’écrire une préface et/ou des notes…

Le contexte où évoluent ces personnages a quelque chose d’exotique à nos yeux : un univers de Bédouins plus ou moins inspiré du XVe siècle, mais en réalité assez atemporel, car en dehors de la mention du calife et du pèlerinage à la Mecque, on ne sait pas grand-chose du lieu et de l’époque précis où se déroule l’histoire. Ce ne sont pas les Mille et une nuits pour autant : il n’y a pas de surnaturel, seulement des passions excessives.

Vus depuis notre XXIe siècle trop porté au cynisme et à l’ironie, les personnages atteignent une telle plénitude dans leurs sentiments que leur romantisme débridé en devient rafraîchissant. Un peu de premier degré fait parfois du bien – quand bien même je me doute que le poète s’inscrit dans une longue tradition littéraire dont j’ignore les codes (j’aurais pu en apprendre un peu plus, si l’édition avait été mieux faite… pardon, j’arrête). Quant à vous, je ne sais pas si cela peut vous plaire : disons qu’il ne faut pas avoir peur des sucreries, mais ce sont des sucreries succulentes, de la première qualité.

Conclusion

Conclusion, eh bien, c’est un texte magnifique, mais qui mérite une véritable nouvelle édition, et même une traduction nouvelle en bonne et due forme, afin de donner à lire un texte entier (et non le texte coupé de partout de la « traduction » de De Chézy), de mettre à jour un certain nombre de traductions de vocables qui ont donné du fil à retordre au traducteur du XIXe siècle (c’est lui-même qui le dit dans plusieurs notes) et de mettre à jour introduction et notes pour refléter l’état actuel des connaissances. J’ai l’air d’en demander beaucoup ? Pas du tout : le grand public a le droit de s’instruire et il n’y a aucune raison de ne lui donner que des réimpressions tiédasses de traductions obsolètes annotées avec des connaissances obsolètes. Il faudra peut-être passer d’abord par une édition universitaire avant d’en venir à de meilleures éditions grand public. Cela implique, naturellement, une recherche française et francophone de qualité, dotée des moyens nécessaires, ce qui est toute une affaire en soi, les politiques ayant une fâcheuse tendance à ne rien connaître au fonctionnement de la recherche (surtout en littérature et en sciences humaines – quoique je doute qu’ils seraient plus à leur aise devant un accélérateur de particules). Mais je ne peux qu’appeler de mes voeux de nouveaux travaux sur ce beau récit, qui mérite sa place dans les classiques littéraires disponibles en français.

Dans le même genre, je ne connais pas grand-chose en littérature persane ou plus ou moins persane, hormis Les Mille et une nuits. En matière de bergers amoureux, il y a bien sûr les Bucoliques de Virgile et Daphnis et Chloé de Longus dans notre coin du monde, mais leurs amours restent assez sages par rapport à la folle passion de Medjnoûn. Dans le monde arabe, à une époque plus ancienne, j’avais lu il y a un bon moment L’épopée de Antar, dont G. Rougier a donné une édition aux éditions Bachari en 2006. Ça se lit bien, mais c’est une épopée plus qu’un roman d’amour pur, avec de nombreux épisodes guerriers (à base de razzias sur des troupeaux, un peu comme certains exploits de jeunesse de Nestor dans l’Iliade). Plus récemment, et dans un autre coin du monde encore, je ne peux pas ne pas penser à Devdas de Sarat Chandra Chatterjee, ce Roméo et Juliette d’Inde paru au début du XXe siècle, dont je parle dans un billet ici, et à ses multiples adaptations cinématographiques, dont celle de 2002 avec Ashwarya Rai et Sharukh Khan dans les rôles principaux. Il y a dans tout le cinéma amoureux bollywoodien un lyrisme achevé tout aussi amusant et rafraîchissant (à mes yeux) que dans ce Medjnoûn et Leïla. Dans les deux cas, ces histoires d’amour s’inscrivent dans des sociétés aux attentes très contraignantes, un peu comme les idylles des jeunes premiers de Molière dans la France pleine de mariages forcés du XVIIe siècle.


[Film] « Josep », par Aurel

17 janvier 2022

Référence : Josep, réalisé par Aurel, France, Belgique, Espagne, 2020, 71 minutes.

Résumé diffusé par le studio

« Février 1939. Submergé par le flot de Républicains fuyant la dictature franquiste, le gouvernement français les parque dans des camps. Deux hommes séparés par les barbelés vont se lier d’amitié. L’un est gendarme, l’autre est dessinateur. De Barcelone à New York, l’histoire vraie de Josep Bartolí, combattant antifranquiste et artiste d’exception. »

Mon avis

Les réfugiés d’hier

C’est l’un de ces films grâce auxquels un cinéaste nous prend la tête et nous tourne les yeux vers des zones d’ombre de l’Histoire peu reluisantes, que beaucoup préfèreraient oublier, mais dont il faut parler pour ne pas reproduire les erreurs commises en ces temps-là. L’affaire n’est pourtant pas si ancienne, et on pourrait penser qu’en France, l’un des principaux pays impliqués dans la Seconde Guerre mondiale, le travail de mémoire serait tel que tout le monde en connaîtrait déjà par coeur les moindres détails. Eh bien non. L’invasion de la Pologne en 1939, on connaît. La dictature franquiste en Espagne et la guerre civile espagnole à l’issue de laquelle Franco opprime tout le pays dans le sang, on connaît un peu aussi. Ce qu’on oublie, c’est que des Républicains espagnols, fuyant la dictature franquiste, sont massivement venus en France durant la guerre, confiants dans cet allié, ce pays des droits de l’Homme, pour les aider à sauver leur vie et leur République. En dépit des efforts du socialiste Léon Blum en 1936, l’opposition de la droite, des radicaux d’Herriot et du président Lebrun avaient abouti à une politique de non-intervention officielle que l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ne respectèrent nullement, multipliant les soutiens militaires à Franco. La France finit par opter pour un soutien discret en laissant s’organiser un trafic d’armes international favorable aux Républicains espagnols ; ce ne fut pas assez.

De 1936 à 1939, les réfugiés affluèrent vers tout le sud de la France. Ils furent accueillis très diversement. En 1939, le gouvernement les parque dans des centres de contrôle, puis dans des camps de concentration. Ils y souffrent de conditions de vie déplorables, froid, faim, brimades diverses dues aux tensions parfois vives entre réfugiés et entre les réfugiés et les habitants de la région. C’est cette année-là que se situe l’action de Josep.

Le bon côté de l’Histoire

N’importe quelle évocation d’une période aussi polarisée que la Seconde guerre mondiale éveille en nous des questions faussement simples. Comment des régimes totalitaires aussi abjects ont-ils pu se mettre en place et trouver tant de soutien parmi les populations des pays concernés ? Comment les autres pays n’ont-ils pas agi plus vite pour mettre ces dictatures hors d’état de nuire ? Pourquoi tout le monde n’a-t-il pas été résistant en France ? Pourquoi tout le monde n’a-t-il pas aidé les Juifs et, plus généralement, les déportés ? Et enfin : qu’auriez-vous fait, vous, dans un conflit pareil ?

On entend parler de ces conflits à l’école, au collège, au lycée, éventuellement pendant les études ensuite. On regarde des documentaires à leur sujet, des oeuvres de fiction qui se situent à ces époques, films, BD, romans, séries, jeux vidéo parfois. Enfant puis adolescent, les choses étaient claires : des dictatures pareilles, il fallait tout faire pour lutter contre. On ne voyait que trop bien ce que ça donnait si on ne s’en inquiétait pas ! Nos familles, les adultes, les survivants et survivantes, les spécialistes de l’Histoire du XXe siècle, tout le monde nous a averti : n’oubliez pas, ça a été très grave, il ne faut pas que ça se reproduise. Soyez vigilants.

Puis on grandit, et on commence à creuser le sujet. L’aspect humain, comme on dit (quand on parle de ça, on veut généralement dire : l’aspect humain en dehors du fait que des millions de gens se sont fait tuer). Alors on s’intéresse aux zones grises. Les foules de Français qui n’ont été ni résistants, ni franchement collaborationnistes. Les gens ordinaires, ce fameux « Français moyen » qui n’est qu’une construction imaginaire, mais rassurante. On regarde d’autres fictions, d’autres documentaires qui nous rappellent que la vie était difficile pour tout le monde et qu’en plus, à l’époque, vraiment, ce n’était pas si simple de savoir qui étaient les gentils. Il est vrai que des crimes contre l’humanité tels que les camps d’extermination nazis ont été mis en oeuvre en secret (ce qui ne veut pas dire que les espions alliés n’ont pas été au courant). Et tout paraissait si énorme, si monstrueux, si incroyable, que beaucoup de gens préféraient ne pas y croire.

Mais est-ce une raison ? Trop souvent, ces dernières années, je lis une rengaine étrange : « surtout, ne pas juger ». Ne pas juger trop vite, certainement. Mais ne pas juger du tout, se refuser à conclure que tel choix politique, telle attitude individuelle ont été insuffisants, lâches, coupables de déni voire de compromission avec les totalitarismes ? Cela, pardon, c’est nécessaire, c’est même indispensable si nous ne voulons pas trahir, un jour, la mémoire des masses de nos ancêtres et de nos confrères et consoeurs humains du XXe siècle qui ont souffert et qui sont morts en luttant contre ces dictatures. Alors, oui, il faut juger.

Les auteurs de fictions, de par leur formation, ont du mal avec tout ce qui peut s’apparenter à du manichéisme, des gentils louables contre de sales types détestables. Il paraît que c’est trop simple. Dans la réalité, pourtant, on voit tous les jours des histoires bien réelles avec ces deux types de personnages, mais dont le dénouement n’a rien de simple, surtout quand les sales types en question disposent de gros moyens économiques, militaires, etc. et que les gentils n’ont pas un rond. Mais le public, apparemment, risquerait de s’ennuyer, de trouver à redire à ce qu’on lui donne à voir quelque chose qui ressemble à une leçon. Autre rengaine étrange que je vois trop : « ne pas faire de morale ». Pourtant, sans un minimum de morale, il n’y a plus de sociétés humaines qui tiennent. Je parle ici de morale basique, du type « Ne tuez pas les autres, c’est mal » (OK, il y a 5% de cas où ça peut se discuter, mais enfin quand même).

Il y a pourtant bien des cas où, dans la réalité, le « bon côté de l’Histoire » n’est pas si difficile à trouver. Le plus difficile n’est pas nécessairement de déterminer le bon côté de l’Histoire : c’est d’agir pour qu’il prenne le dessus sur les mauvais. Le déni, le défaitisme, la paresse, l’avarice, la désorganisation, le manque d’union, ainsi bien sûr que diverses circonstances extérieures (météo, épidémies…), peuvent nuire à une bonne cause autant que ses pires ennemis ; et il y a là autant d’intrigues intéressantes à concevoir, il me semble, que dans les fictions actuellement à la mode où il faudrait absolument que personne ne soit plus ni complètement « méchant », ni complètement « gentil ».

Pour en revenir enfin à Josep après ce détour plus général, le film sacrifie en partie à cette tendance en nous offrant un récit-cadre sous la forme d’un dialogue entre un grand-père mourant et son petit-fils adolescent. Le grand-père, on nous l’assure, n’est pas un héros : il a été policier en 1939, chargé de garder les camps où étaient internés les réfugiés espagnols. Par chance, le film, qui tient à ne pas non plus plomber le moral de son public (car s’il ne faut pas trop de morale, c’est également mal vu de trop s’attaquer au moral), finit par en faire un type bien, vers la fin – seulement vers la fin. Dans l’intervalle, nous avons des nuances de gris à ne plus savoir qu’en faire : notre policier voit la faim, le froid, la misère, la souffrance, et il ne fait rien, ou alors si peu ! Il voit deux collègues se moquer des réfugiés, les brimer, les battre, les voler, leur pisser dessus, bref, se comporter comme des salopards, et il n’ose rien dire et rien faire. Difficile de ne pas réagir devant sa lâcheté, et c’est certainement ce type de réaction d’indignation que le film cherche à susciter en nous. Mais un peu plus tard, quand le personnage ose enfin réagir, c’est pour se faire tabasser à son tour. C’est dans ce genre de moment que le souci de la nuance déployé par le film menace de l’entraîner vers un autre genre de simplisme. En effet, notre homme a beau être timide et isolé, il reste un policier : il devrait avoir un minimum de formation militaire et de force physique, ainsi qu’une connaissance de base des lois et règlements de sa profession, qui interdisent évidemment ce type de brimades entre collègues. Mais non, rien à faire ! C’est, je trouve, l’une des quelques limites du scénario de Josep.

Trêve de râleries : Josep s’en tire tout de même fort bien dans son évocation de cette époque. Les nuances qu’il montre sont réelles et bien utiles, qu’il s’agisse d’une palette assez vastes de réactions de Français (policiers ou simples voisins) envers les réfugiés, ou d’une palette tout aussi vaste d’atttiudes de la part des résidents du camp, désunis par des tensions politiques (communistes, anarchistes, sympathisants du franquisme) ou diverses discriminations liés à la nationalité ou au colonialisme. Nous voyons des humains, non des saints. Quant au personnage du narrateur policier, il n’est après tout qu’un faire-valoir pour le véritable personnage central du film, Josep Bartolí, Républicain espagnol, combattant antifranquiste et dessinateur. Curieusement, Josep, quoique placé au centre du film, garde un aspect mystérieux. On ne saura pas tout de sa vie, ni avant ni après les guerres qu’il traverse. On ne le voit qu’à travers les yeux du policier qui devient son ami, puis de l’adolescent auquel, dans sa vieillesse, ce policier transmet la mémoire de Josep. Ce parti pris peut avoir quelque chose de frustrant pour qui s’attendrait à un film biographique en bonne et due forme. Mais Josep n’en est pas un. C’est autant, et même davantage, une évocation de l’oeuvre artistique de Josep que de sa vie.

Du dessin à l’animation

Josep trouve sa plus grande qualité dans la manière dont il évoque le rôle de l’art dans la mémoire historique. Josep Bartolí, interné dans un camp parmi des foules disparates de réfugiés, se voit offrir un carnet et un crayon par le policier qui nous narre ses souvenirs. Aussitôt il couvre des feuillets de dessins serrés, denses en détails, où il fixe sur le papier la réalité qu’il voit : les campements, les gens, leur souffrance, les policiers moqueurs qui s’adonnent aux brimades. Ces dessins existent hors du film, on les a conservés. Le réalisateur Aurel, comme il s’en explique dans les bonus du DVD du film, a pris le parti d’intégrer ces dessins à son film, non pas en les animant, mais en optant pour un intermédiaire entre dessin fixe et animation fluide. Les tout premiers plans de Josep nous montrent ainsi trois réfugiés avançant par saccades dans un paysage froid et neigeux, avec des gestes hachés, une progression par à-coups, comme si la bobine du film n’arrivait pas à tourner. On retrouve ce parti pris dans plusieurs scènes de la première moitié du film, aussi longtemps que Josep demeure dans le camp. Les couleurs sont à l’avenant : le beige de la feuille de papier et le trait noir du crayon dominent une palette de grisaille et de couleurs ternes, qui laissent brusquement place à une explosion de couleurs dès la guerre terminée, ou dans les quelques moments où Josep rêve de la peintre mexicaine Frida Kahlo.

J’ai trouvé ces choix pleinement convaincants et très réussis en termes d’animation : ce sont de vrais choix d’auteur qui apportent quelque chose au cinéma d’animation, sans se contenter de lisser les mouvements ou de sacrifier aux conventions d’un style assagi. Ces mouvements saccadés, qui n’arrivent pas à avancer, ne sont-ils pas aussi à l’image de ce passé historique qui ne passe pas, mais qui nous reste en travers de la gorge et du coeur quand nous le découvrons ?

Les réfugiés d’aujourd’hui

Des réfugiés fuient en masse leur pays et arrivent en France avec l’espoir d’y trouver un asile et des alliés pour défendre leurs droits humains contre des dictatures. Le parallèle avec les réfugiés actuels, parqués dans des camps comme celui de Calais, crève les yeux. On ne peut voir Josep sans être frappé par cette répétition de l’Histoire. Le film ne dit rien de bien militant : il se contente de montrer le choix du gouvernement de l’époque, la persistance d’une zone de non-droit où les droits des réfugiés sont constamment bafoués pendant que la population reste ignorante, détourne les yeux, préfère se réfugier dans ses préjugés pour se vautrer dans la xénophobie, ou bien, parfois, comprend, s’indigne et vient à leur aide. Le film ne fait que montrer la souffrance provoquée par nos choix politiques et par l’inaction qui laisse le champ libre à la haine ; les conséquences se déroulent, logiques, avec les souffrances et les morts. Et la honte pour tout notre pays, à jamais.

Devrions-nous nous repentir ? La France devrait-elle présenter des excuses à ces réfugiés maltraités, parfois morts à cause de leurs conditions d’internement déplorables ? Voilà une question que le film ne réclame pas, mais qui s’est posée depuis 1939 et qui continuera à se poser même si on cherche à la taire. Certains conspuent cette repentance comme une séance de flagellation inutile. Je dis, moi, qu’un pays qui sait regarder en face les erreurs de son passé et s’employer à y remédier est un pays plus grand que celui qui s’acharne à les nier. Je dis qu’une devise qui n’est pas appliquée n’est qu’une farce sinistre dont l’ombre pèse sur la conscience et sur le moral de toute la population. Je suis convaincu que le peuple français se porterait bien mieux, si nos gouvernants avaient le courage de se hisser, de nous hisser toutes et tous, à la hauteur des ambitions déployées par les plus idéalistes de nos prédécesseurs. Car l’Histoire montre aussi que les utopies d’hier, de l’abolition de l’esclavage au vote des femmes en passant par les congés payés ou la sécurité sociale, peuvent devenir les réalités d’aujourd’hui et de demain.

On ne peut pas regarder ce film sans être renvoyé au présent. Que faisons-nous pour les réfugiés actuels ? Quelle France voulons-nous ? Quelle existence voulons-nous pour notre pays aux yeux des autres ? Sur quelle base fonde-t-on cette communauté humaine qu’est un pays : sur l’exclusion du reste de l’humanité, ou sur un idéal ancien, exigeant, qui consiste à lui tendre la main et à réclamer, pour tout être humain, la satisfaction de ses nécessités vitales et de sa dignité ? Quels doivent être nos réflexes quand nous nous trouvons devant quelqu’un qui a faim, soif, froid et qui est traité comme moins que rien ? Ne devons-nous pas réclamer pour cette personne les mêmes soins que nous aimerions obtenir, nous, si un jour la misère, la guerre, une dictature ou une catastrophe quelconque nous jette hors de notre pays, parce que l’Histoire a prouvé que ce genre de chose n’arrive jamais qu’aux autres ?

Josep montre un passé qui n’a cessé de se répéter, laissant chacun ressentir, réfléchir, et se forger sur ces questions une conscience intime et citoyenne.

Dans le même genre

Le film le plus puissant que je connaisse en matière de dénonciation du sort des victimes de guerre, c’est bien entendu Le Tombeau des lucioles d’Isao Takahata, chef-d’oeuvre de l’animation japonaise et du cinéma tout court. Un film à hauteur d’enfant, où l’on suit un frère et sa petite soeur dans le Japon ravagé par la Seconde guerre mondiale. Ils ne sont pas réfugiés ailleurs, ils sont dans leur propre pays, mais ils vont mourir et on le sait dès le début. Le recours à l’animation rend cette fiction solidement documentée encore plus poignante. Comment on peut ignorer ce type de problème après avoir vu un film pareil, je ne sais pas.

Sur le sujet des réfugiés de guerre, je n’ai pas vu beaucoup de films. J’ai vu en partie Welcome de Philippe Lioret (2009) qui évoque le sort d’un jeune migrant kurde en route pour l’Angleterre et qui se retrouve coincé à Calais, où il va lier une amitié inattendue avec un maître nageur en plein divorce. Le résultat, sans être magistral, semblait former une porte d’entrée intéressante vers ce sujet. Du côté des livres, je peux vous recommander Bienvenue à Calais. Les raisons de la colère, un tout petit livre créé par deux journalistes, dont l’un est dessinateur de presse et (à la façon de Josep, mais sans être réfugié lui-même) a dessiné le camp, les bidonvilles, les réfugiés, la police.

Si vous ne voulez vous documenter qu’avec quelques clics, plusieurs sites d’associations proposent des informations solidement étayées et proposent des moyens d’action pour aider les migrants. On peut ainsi aller voir le site de L’Auberge des migrants de Calais ou d’Utopia 56 qui proposent leur aide aux migrants arrivés à Calais. Des associations comme Sea Watch interviennent en mer pour éviter que les réfugiés ne meurent en chemin. Notons aussi le site Info migrants qui propose, en trois langues, des actualités sur et pour les migrants, réalisées par des journalistes professionnels de plusieurs pays (notamment RFI et France24 pour les Français du collectif). Sur les personnes sans-abris, migrantes ou simples SDF, citons l’Observatoire des expulsions collectives des lieux de vie informels, qui tente de dresser un panorama chiffré des expulsions pratiquées par la police contre des sans-abris établis dans des tentes et autres lieux de vie improvisés. Josep montrait des policiers en train de voler à des réfugiés leur nourriture et leurs quelques possessions ; rappelons que cela se produit encore quotidiennement en France, aussi bien contre des migrants que contre des SDF dont les tentes, les couvertures, parfois les bagages contenant tous leurs biens, sont confisqués et détruits sur ordre des préfectures.


Markoosie Patsauq, « Kamik. Chasseur au harpon »

3 janvier 2022

Référence : Markoosie Patsauq, Kamik. Chasseur au harpon, texte établi et traduit de l’inuktikut par Valerie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu, La-Roche-sur-Yon, Dépaysage, 2020 (première édition : ᐊᖑᓇᓱᑦᑎᐅᑉ ᓇᐅᒃᑯᑎᖓ, Uumajursiutik unaatuinnamut, Canada, 1968).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Quelque part au nord du monde. Le froid, la faim. Un campement attaqué, des chiens éventrés. Un ours devenu fou. L’expédition punitive tourne mal, le sang rougit la banquise. Un jeune chasseur armé d’un simple harpon se retrouve seul à suivre les traces du redoutable carnassier. Mais en vérité, qui traque qui ?

Rédigé dans une langue sobre, d’une rare intensité, Kamik est l’histoire cruelle de cette chasse au long cours, à la fois haletant récit d’aventures et quête initiatique. C’est aussi le tout premier roman publié par un Inuit du Canada, un geste d’une portée historique et sociale considérable. Traduit fidèlement depuis l’inuktitut, Kamik est un classique de la littérature autochtone nord-américaine.

Markoosie Patsauq est un écrivain inuit du Canada, né en 1941 dans la toundra près d’Inukjuak (Nunavik), au sein d’une famille semi-nomade, à une époque où le mode de vie traditionnel est encore possible. Il devient pilote d’avion, se fait connaître dans le monde entier par ses textes de fiction et ses autres écrits, puis joue un rôle politique en tant que leader communautaire. Il est décédé en mars 2020.

Le texte original, en inuktitut, a été établi puis traduit par Valerie Henitiuk (université Concordia à Edmonton) et Marc-Antoine Mahieu (Inalco).

La préface, le cadrage critique et le mot de l’auteur ont été traduits de l’anglais au français par Charles Gounouf.

Les illustrations des première et quatrième de couverture sont l’œuvre de l’artiste Olivier Mazoué. »

Mon avis

Si, comme moi, vous ne connaissez rien à la littérature inuit contemporaine et que vous avez envie de la découvrir, Le Chasseur au harpon de Markoosie Patsauq est un grand classique. Cette réédition a l’avantage de former une traduction plus fidèle à l’original et d’être présenté par des spécialistes de ce domaine, le tout joliment présenté dans un format pratique (plus grand que du poche, mais légèrement plus petit que du A5). J’ai découvert au passage les éditions Dépaysage, dont les publications, liées aux cultures autochtones et à l’anthropologie, ont l’air diablement intéressantes. Bref, j’ai acheté le livre en confiance, et j’y ai trouvé tout ce que j’y cherchais : une bonne remise en contexte, une présentation de l’auteur et par l’auteur (puisqu’un mot de l’auteur figure en tête du livre) et le récit lui-même. Pas de scories de style ni de fautes d’orthographe. La mise en page est claire, la reliure solide. Naturellement, je ne suis pas en position de donner un avis sur la traduction depuis l’inuktikut, mais, pour tout ce dont je peux juger, c’est une édition de qualité. La seule chose que je n’ai pas bien comprise, c’est la raison qui a poussé le traducteur ou l’éditeur à ne faire figurer en couverture que le titre Kamik alors que le titre original (comme l’indique l’introduction elle-même) semble être Le Chasseur au harpon ; mais ce n’est pas bien méchant.

J’avais découvert l’imaginaire inuit par des recueils de contes et de légendes, qui m’avaient frappé par leur aspect sombre. Les souffrances et la mort y figurent en bonne place… mais, réflexion faite, pas nécessairement plus que dans les mythes et légendes d’autres cultures géographiquement plus proches de mon pays, comme les mythologies grecque, romaine ou nordique. La dureté de certains thèmes abordés ressort simplement davantage lorsqu’on découvre l’histoire entièrement, plutôt que lorsqu’on y a été habitué peu à peu depuis l’enfance. Kamik, le Chasseur au harpon relate un destin qui, à mes yeux, pourrait être qualifié de tragique au sens que le théâtre grec donnait à ce mot, à cette différence que la notion de destin et les divinités n’y sont pas du tout convoquées. Nous ne voyons que des êtres humains aux prises avec un environnement âpre et à des passions humaines, dans un réalisme très terre-à-terre. Le premier auteur auquel je puisse penser pour vous donner une idée de l’ambiance de ce livre est Jack London, avec ses aventuriers livrés aux aléas des éléments et d’une faune sauvage. Mais la ressemblance a ses limites. D’abord, les personnages du Chasseur au harpon ne cherchent pas d’or ou de gloire : ils cherchent simplement à survivre, chez eux et dans les environs, et c’est en cherchant seulement à se nourrir au quotidien qu’ils encourent des périls mortels. Ensuite, on ne trouve pas, chez Kamik, les généralisations théoriques sur la survie du plus fort ou sur le retour à la vie sauvage qu’on croise abondamment dans les pages de L’Appel de la forêt.

Le style, surtout, s’avère très différent. Il donne l’impression d’un texte écrit par un auteur n’ayant aucune culture littéraire commune avec la plupart des auteurs actuels. C’est ce qui peut le rendre déroutant, mais c’est aussi ce qui fait son originalité et, dans une certaine mesure, sa force. Le Chasseur au harpon peut s’avérer une expérience de lecture déceptive et non pas décevante, c’est-à-dire qu’elle peut amener une déception chez quelqu’un qui ne pourrait ou ne voudrait pas surmonter la simplicité apparente de son style. Mais cette simplicité sert si bien l’intrigue, elle exprime si pleinement, en creux, la conception de la vie que l’auteur veut mettre en avant, qu’elle permet au récit d’atteindre à une épure impressionnante, qui m’a parfois rappelé certaines épopées.

Le Chasseur au harpon est un récit relativement court, quelque part entre la novella et le court roman. Ce format, ainsi que la limpidité de son style, en font une porte d’entrée commode dans la littérature inuite. Je ne connais pas encore d’autres auteurs inuits ou des peuples voisins des inuits, mais, dans le même genre, je peux vous recommander de vous intéresser aux contes et aux légendes inuites. Un bon ouvrage pour commencer, accessible à un jeune public autant qu’aux adultes, est Grand Nord. Récits légendaires inuit de Jacques Pasquet, paru aux éditions Hurtubise, collection « Atout », en 2004. Sous un format petit et pratique, il regroupe une douzaine de récits groupés en trois thèmes : le monde des origines, les liens entre les humains et le monde animal, et les liens avec le monde des esprits, les géants et les nains. Du côté du cinéma, même s’il ne s’agit apparemment pas d’un mythe « authentique » mais d’un scénario qui s’en inspire librement, je ne saurais trop vous recommander le petit bijou qu’est le film d’animation L’Enfant qui voulait être un ours, réalisé par Jannick Astrup en 2001. Les graphismes s’inspirent dans une certaine mesure des arts inuits, le scénario est bien ficelé et la musique a été composée par un Bruno Coulais en pleine forme.