Ursula Le Guin, « The Left Hand of Darkness »

21 janvier 2019

LeGuin-LeftHandOfDarkness

Référence : Ursula K. Le Guin, The Left Hand of Darkness, New York, Ace Books, 1969. (Édition lue : Orbit, 1992.)

Un envoyé de l’Ekumen

Le roman se présente comme un rapport de mission envoyé à l’Ekumen, une organisation interplanétaire pacifique, par Genly Ai, le premier humain terrien envoyé sur la planète Gethen pour nouer contact avec ses habitants et leur proposer de rejoindre l’Ekumen. Genly adopte la forme du récit pour relater sa mission et il s’en explique dans les premières lignes, mais précise aussitôt qu’il ne sera pas nécessairement le seul narrateur de l’histoire, ni même son personnage principal. De fait, on découvre bien vite que le récit de sa mission proprement dite est entrecoupé de contes et de légendes locales qu’il insère parce qu’elles ont (ou prennent) une importance pour la bonne compréhension des habitants de Gethen. Dans la suite du roman, la voix de Genly alterne avec celle d’Estraven, un personnage important de l’histoire.

Genly Ai est donc le premier humain terrien envoyé sur Gethen. Nous découvrons cette planète presque en même temps que lui et, comme lui, nous peinons à nous orienter parmi les coutumes des habitants, les forces en présence, les enjeux. La planète Gethen est pourtant peuplée d’humains, elle aussi, mais ces humains ne sont originaires de la Terre et ils présentent des différences biologiques notables avec les Terriens, notamment en matière de sexualité et d’identités de genres, ce qui a un impact subtil sur l’ensemble de leurs usages.

Deuxième difficulté : Gethen n’a pas de gouvernement unifié, mais plusieurs États ou royaumes rivaux dans le jeu politique desquels l’arrivée d’un messager censément venu des étoiles fait l’effet d’un chien dans un jeu de quilles. La question pour Genly est moins d’amener les politiciens à répondre à l’offre de l’Ekumen que de les amener à croire à son statut d’envoyé d’outre-espace. Le premier politicien auquel il a substantiellement affaire, Estraven, paraît jouer un jeu ambigu, mais l’arrivée de Genly et des rebondissements politiques qui se préparaient déjà auparavant vont vite bouleverser sa place dans son pays natal. Or ni les autres potentats, ni les autres nations de Gethen ne sont plus enclines à arrêter de comploter les unes contre les autres pour écouter Genly.

Comme si cela ne suffisait pas, Gethen est une planète glaciaire où les voyages peuvent s’avérer très rudes, surtout quand on se retrouve traqué.

Mon avis

The Left Hand of Darkness, en français La Main gauche de la nuit, est un grand roman et un classique de la science-fiction américaine. Aux États-Unis, Ursula Le Guin a été couronnée par de nombreux prix littéraires et son importance est égale à celle d’auteurs comme Isaac Asimov ou Franck Herbert. En France, en dépit de sa reconnaissance critique au sein des milieux de la science-fiction, elle est encore trop peu connue du grand public et trop peu étudiée. Le moins que je puisse dire, pourtant, est que son œuvre vaut la peine d’être lue.

The Left Hand of Darkness est sans doute le roman de Le Guin le plus célèbre, avec The Dispossessed (Les Dépossédés) et, en fantasy, son cycle d’Earthsea (Terremer). Selon moi, ce n’est pas son livre le plus accessible, et, si vous n’êtes pas spécialement calé en littératures de l’imaginaire et si vous n’avez rien contre la fantasy, je vous conseillerais de commencer plutôt par le premier roman de TerremerUn Sorcier de Terremer (A Wizard of Earthsea), qui forme une intrigue autonome et qui fait usage de stéréotypes classiques du conte, tout en les maniant avec subtilité, intelligence et originalité (j’espère en parler ici un jour). En revanche, si vous avez déjà un peu lu de la science-fiction, et si vous aimez les livres-univers richement détaillés comme les Dune de Franck Herbert, il devient indispensable de lire The Left Hand of Darkness.

J’ai lu ce roman en anglais. En termes de difficulté, les nombreux mots propres à l’univers de l’Ekumen et surtout les informations données de façon assez dispersée au début peuvent former un obstacle à la lecture si vous n’êtes pas déjà à l’aise en anglais, auquel cas mieux vaut commencer par une traduction, quitte à le relire en anglais plus tard. L’anglais, avec ses articles non marqués en genre (a, the) présente un intérêt supplémentaire lié à la façon dont les habitants de Gethen conçoivent les identités de genre.

La principale qualité de ce roman, à mes yeux, est le soin mis à imaginer des cultures extra-terrestres approfondies. L’univers a cette originalité de ne mettre en scène que des cultures humaines, mais situées sur des planètes très éloignées les unes des autres et très variées. Il est sous-entendu que ces cultures ont une origine commune, mais cela reste mystérieux. Or cette ressemblance de base (tous humains) et les énormes différences de cultures, de technologies mais aussi de mentalités, font que l’histoire du premier contact entre l’émissaire d’une ligue de planètes et une nouvelle planète encore isolée des autres fait penser beaucoup plus directement aux rencontres entre civilisations humaines dans l’Histoire réelle de notre Terre.

De ce fait, on a droit à la fois à une intrigue combinant diplomatie et aventure qui se tient très bien en tant que récit de voyage, et à une invitation à la réflexion sur les différences entre cultures humaines, qui ne devient cependant jamais pesante puisqu’il n’y a rigoureusement aucun didactisme ni même aucune remarque de la part d’un narrateur quelconque. Et pour cause : le roman fait alterner les points de vue de deux personnages principaux (Genly et Estraven) ainsi que plusieurs documents et légendes issues de la planète explorée. Le résultat forme une mosaïque qui demande un certain temps pour s’organiser, sans que l’ensemble m’ait paru incompréhensible ou trop long. Cela rappelle un peu le travail de création d’univers accompli par des écrivaines comme Robin Hobb en fantasy, mais à mille années-lumière des ficelles classiques que cette dernière emploie.

Le fait que la planète soit peuplée d’humains n’empêche pas le résultat d’être très dépaysant. La population de cette planète se compose d’humains asexués 90% du temps, qui n’ont une sexualité que quelques jours par mois et deviennent indifféremment femmes ou hommes dans ce but avant de redevenir asexués à la fin de la période de rut. Cela occasionne de nombreuses réflexions sur les structures sociales et mentales de la population, sur la notion d’amour et de sexualité, mais aussi d’amitié, sur les relations sociales en général… et c’est passionnant. Le roman date de 1969, et certaines de ces réflexions ne sont sans doute plus aussi avant-gardistes qu’elles pouvaient le paraître à l’époque, mais l’ensemble a globalement conservé tout son intérêt avec l’âge.
Même chose avec les notions culturelles propres à telle ou telle culture, qui sont présentées comme en passant, sans paragraphe d’explication encyclopédique, mais sans hermétisme non plus.

Je me suis senti un peu dérouté au début, parce que le premier chapitre nous place dans la situation de l’explorateur étranger qui découvre la planète depuis à peine quelques mois et a beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe, et parce que les premiers chapitres ensuite nous plongent dans l’une des cultures de la planète en question, avec une variété de points de vue et de références culturelles qui peut être un peu lourde à assimiler dans un premier temps.
Mais, d’une part, les gens qui aiment les intrigues politiques et les complots vont vite accrocher aux intrigues qui se nouent dans l’ombre et aux non-dits importants dans la moindre conversation ; et, d’autre part, tout se met en place en quelques chapitres et la compréhension de l’ensemble devient beaucoup plus facile ensuite : cela vaut donc la peine de laisser sa chance au roman.

Tout un pan du roman se déroule dans une sorte de camp de travail ou de camp de concentration qui fait penser aux régimes totalitaires du milieu du XXe siècle, quelque part entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. C’est un point important de la réflexion politique du roman… et pourtant, encore une fois, c’est amené hors des clichés du genre, et cela ne prend pas toute la place dans l’histoire. On sent, derrière, une réflexion à l’œuvre d’une ampleur plus grande, qui se refuse à passer sous silence les horreurs que peut amener ce type de régime, mais qui se refuse aussi à cantonner le roman à cela… parce qu’il aborde plusieurs autres thèmes articules à celui-ci et tout aussi importants.

J’ai enfin été frappé par le grand réalisme de l’ensemble. Un réalisme non pas technologique (il n’y a aucune description assommante de pseudo-mécanismes futuristes) mais social et politique. Cela ne passionnera peut-être pas tout le monde, mais c’est à mes yeux un aspect important de la création d’un univers fictionnel  romanesque, et The Left Hand of Darkness est un livre-univers grandiose, qui nous plonge brusquement dans un environnement complètement différent du nôtre, et dont le soin apporté à restituer des mentalités autres fait qu’on ne finit jamais de découvrir ces différences, bien au-delà des apparences spectaculaires. Il y a un aspect de ce que j’aime appeler la « sciences-humaines-fiction » dans ce roman (le fait que Le Guin ait étudié l’anthropologie n’y est pas pour rien).

Une ultime remarque : si vous aimez les récits de voyage dans des conditions extrêmes et les explorations polaires, vous devriez aussi lire ce roman. La planète sur laquelle il se déroule est en pleine ère glaciaire et il y a de belles pages de voyage qui, encore une fois, déploient un réalisme minutieux, pour mieux donner à penser sur la confrontation entre les humains et les forces naturelles.

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Ursula Le Guin, « Lavinia »

7 janvier 2019

LeGuin-Lavinia

Référence : Ursula Le Guin, Lavinia, États-Unis, Harcourt, 2008 (édition lue : réédition chez Orion Books, apparemment en 2010).

Quatrième de couverture de la traduction chez L’Atalante

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.

Lavinia a obtenu le Locus Award 2009, le prix de la plus prestigieuse revue américaine consacrée au domaine de l’imaginaire. »

Mon avis

Lavinia se destine d’abord aux amoureux et amoureuses de mythologie romaine. C’est à la fois une réécriture, une préquelle, une suite et un commentaire à l’épopée de Virgile l’Énéide, qui relate le voyage d’Énée (noble troyen, fils d’Aphrodite, apparaissant dans l’Iliade, puis devenu l’ancêtre des Romains dans leur propagande) jusqu’en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont Rome.

Lavinia est l’épouse que le roi des Latins, Latinus, donne à Énée et qui devient le prétexte à la guerre entre les réfugiés troyens et les Rutules menés par Turnus, qui les rejette et convoite Lavinia. Lavinia elle-même n’a à peu près aucune existence chez Virgile : ce n’est guère qu’un nom et elle ne parle jamais. Le Guin réussit le tour de force d’écrire une autre version des mêmes événements vus par Lavinia et d’en faire un personnage à la fois doux et très fort, un catalyseur des changements qui se produisent dans le Latium. La première page pose d’emblée le ton : Lavinia mène une vie paisible rythmée par les saisons, les travaux agricoles, les tâches domestiques et surtout la vie religieuse des Latins. Lavinia passe le plus clair de son temps en compagnie de ses servantes et de son père vieillissant, qui lui apprend les rites ancestraux et se rend régulièrement avec elle dans une caverne sacrée. Leur vie paisible va se trouver menacée par l’attitude conquérante de Turnus, qui convoite Lavinia avec l’accord de la mère de cette dernière, puis par l’arrivée des réfugiés troyens. Lavinia voit d’un œil peu convaincu les jeux de pouvoir dont elle devient l’enjeu Elle n’a aucune envie particulière de se marier, ni avec Turnus, qu’elle n’apprécie pas, ni avec Énée, qui n’est qu’un inconnu.

Le roman révèle très vite une grande profondeur par les multiples reprises et reconfigurations d’informations qu’il puise dans l’épopée antique, tout en la commentant pour en dénoncer les travers, notamment dans l’évocation des hommes et de la guerre. Virgile lui-même, bien qu’il ait vécu des siècles après l’époque à laquelle est supposée se dérouler le mythe, est présent aussi à travers des visions prémonitoires de Lavinia qui ménagent une lecture explicitement métalittéraire de l’histoire. Lavinia est consciente de son inexistence dans l’épopée future de Virgile, mais ce dernier n’est lui-même qu’une vision fragile, le fantôme futur d’un homme mourant qui s’efforce de terminer l’Énéide. Lavinia se trouve ainsi en position de corriger Virgile, qui n’est lui-même pas satisfait de son poème. C’est un moyen élégant pour Le Guin d’extraire les événements de l’épopée tout en en désamorçant l’aspect épique, afin de parvenir à un résultat complètement différent du poème antique qui lui sert de base.

Dois-je ajouter que Le Guin, qui a découvert le latin sur le tard, déploie une capacité extraordinaire à se documenter et signe là l’une des évocations les plus riches et les plus crédibles de la religiosité et de l’état d’esprit des Latins qu’il m’ait été donné l’occasion de lire, le tout avec une plume limpide et sans ventres mous encyclopédiques ?

Lavinia est pour ainsi dire un chef-d’œuvre posé. C’est un roman féministe, mais dont le personnage principal ne répond pas du tout à l’image du « personnage féminin fort » (lire : souvent passé au tamis de valeurs masculines guerrières et conflictuelles) qu’on a tendance à privilégier dans la fantasy actuelle. C’est un roman de formation, mais dont les étapes demeurent subtiles, bien loin des canevas tout faits du voyage du héros ou de l’héroïne. C’est une réécriture d’une épopée qui en dénonce les aspects les plus guerriers, mais sans que cette dénonciation soit avancée à gros sabots. C’est un livre subtil, fin et ferme à la fois, fort jusque dans sa réserve, à l’image de son personnage principal.

J’ai eu la chance de découvrir l’Énéide très jeune, par des réécritures pour la jeunesse (les Contes et récits tirés de l’Énéide), puis de la lire en traduction avant de l’étudier en VO. Je pense qu’on a une lecture complètement différente de Lavinia selon qu’on connaît déjà un peu l’histoire de l’Énéide ou non. J’ai tendance à croire qu’on en profite mieux dans le premier cas, mais je serais très curieux de lire des avis de gens qui auraient lu Lavinia sans connaître du tout l’Énéide.

La réédition que j’ai lue chez Orion Books adopte une couverture montrant Lavinia de trois quarts dos avec une « catchphrase » plus ou moins bienvenue qui peut laisser craindre un roman à l’eau de rose. Le simple nom de l’auteure devrait suffire à rassurer, mais ce n’est clairement pas la couverture la plus inspirée pour ce roman. Lavinia a par bonheur connu de nombreuses éditions différentes en anglais.

Si vous voulez lire Lavinia en français, vous pouvez vous procurer sa traduction par Marie Surgers parue chez L’Atalante. Traduction qu’aucune collection de poche n’a encore rééditée à l’heure où j’écris, ce qui est stupide puisque ce roman est un classique et devrait être disponible en poche. L’œuvre de Le Guin est à mes yeux peu et mal éditée en France par rapport à son importance dans les littératures de l’imaginaire américaines, qui lui donne droit outre-Atlantique à un nombre d’éditions beaucoup plus important (et mérité).

Dans le même genre…

Lavinia n’est pas le seul personnage mythologique ou épique dont l’histoire ait été réimaginée sous un angle nouveau. J’en connais au moins deux autres exemples littéraires. L’Odyssée de Pénélope (The Penelopiad) de Margaret Atwood (la célèbre auteure de La servante écarlate), est parue en 2005, trois ans avant le roman de Le Guin, et se démarque de l’intrigue de l’Odyssée en la présentant du point de vue de Pénélope. Plus récemment, Madeline Miller, qui s’est fait connaître avec Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) où elle redisait l’histoire d’Achille d’après l’Iliade en donnant une large part à sa relation avec Patrocle, a publié cette année Circé, qui imagine la vie de la fameuse enchanteresse avant, pendant et après son apparition dans l’Odyssée. Je n’ai pas lu ces deux romans pour le moment, mais quelque chose me dit qu’en dépit de leurs points communs, ils adoptent des approches assez différentes.

Au cinéma, et cette fois dans le domaine de la mythologie indienne, l’épopée du Ramayana a donné lieu à une drôlissime et virtuose « réécriture » avec le film d’animation Sita chante le blues (Sita Sings the Blues) réalisé par l’Américaine Nina Paley en 2009 et dans laquelle c’est le personnage de Sita, victime et enjeu davantage qu’héroïne dans l’épopée hindoue du Ramayana, qui devient le personnage principal et met en évidence le sexisme de l’univers patriarcal où elle évolue.

Du côté de la bande dessinée, je pense à Médée, autobiographie de la sorcière mythique scénarisée par Blandine Le Callet et dessinée par Nancy Peña, en cours de parution chez Casterman depuis 2013 (à l’heure où j’écris, trois tomes sont parus, sur quatre prévus). Là encore, il s’agit d’affirmer la voix d’un personnage féminin qui redit, avec son point de vue propre, des mythes célèbres mais jusqu’à présent racontés dans d’autres perspectives. Les trois tomes que j’ai lus pour le moment sont remplis de choix intelligents et le dessin aussi épuré en apparence que fourmillant de détails (dans la colorisation surtout) en pratique. L’histoire va dans le sens d’une historicisation du mythe très à la mode de nos jours (comme dans L’Âge de bronze d’Eric Shanower sur la guerre de Troie, par exemple).

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 11 décembre 2018 avant de le reprendre et de l’étoffer pour le publier ici.


[BD] « La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles », Emma

24 décembre 2018

Emma-ChargeEmotionnelle

Référence : Emma, La Charge émotionnelles et autres trucs invisibles, chez Massot éditions (septembre 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Je lis plein de choses et je les regroupe par thèmes. Au bout d’un moment, j’ai le sentiment qu’un des thèmes mérite d’être porté au public. Je résume et ancre ce thème un peu théorique dans nos vies privées : ces expériences personnelles qui permettent de toucher chaque femme. C’est vraiment ça que j’ai vécu quand je me suis éveillée à la politique, qui a longtemps été pour moi un truc un peu chiant. J’ai trouvé dans des articles féministes des scènes que j’avais vécues. Il n’était pas possible que ce soit arrivé à plein de femmes, même à l’autre bout du monde, et qu’il n’y ait pas de lien ! J’ai ensuite lu des articles expliquant ce qui fait que des catégories de personnes vivent des choses similaires : il existe un système. Partir de ces événements que l’on vit seule, montrer qu’on les vit toutes, et faire apparaître l’importance du contexte : de cette façon, on peut agir sur le contexte pour changer son expérience personnelle. »

Mon avis

J’ai reçu en cadeau cet album tiré du blog d’Emma, que je ne connaissais auparavant que par un ou deux billets que j’avais vu passer sur les réseaux sociaux. Emma se présente (sur la page « À propos » du blog) comme une femme de 36 ans, mère d’un petit de 6 ans, ingénieure informaticienne le jour et dessinatrice de BD quand elle a fini le reste. Elle a lancé son blog en avril 2016 (c’est du mois jusqu’à ce mois que remontent ses archives). La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles est le troisième album tiré de son blog, au sein de la série « Un autre regard », après un premier tome intitulé Un autre regard. Trucs en vrac pour voir les choses autrement (paru en mai 2017) et un tome 2 intitulé Un autre regard tome 2, avec la BD « Fallait demander sur la charge mentale » (paru en novembre 2017). Cette BD sur la charge mentale incluse dans le tome 2 semble avoir remporté du succès en ligne et avoir contribué à la faire connaître. Je n’ai pas lu les tomes précédents, mais ça ne m’a gêné en rien puisque chaque chapitre semble complètement autonome.

Le blog est sous-titré « Politique, trucs pour réfléchir et intermèdes ludiques ». Sur ces trois composantes, l’album illustre surtout les deux premières. Ses cinq chapitres abordent quatre sujets de société qui oscillent entre le commentaire social, la vulgarisation en sociologie ou psychologie et le message féministe. Le tout sous une forme très claire avec un dessin simple et dynamique, et un propos qui fait parfois usage d’humour ou d’ironie pour dénoncer l’inacceptable. La mise en page très aérée ménage une lecture rapide et laisse parfois le sentiment d’un album court ou peu rempli… impression trompeuse, puisque le livre compte tout de même 112 pages et que chaque billet a visiblement fait l’objet d’un travail de documentation voire d’enquête préalable non négligeable, comme le laisse penser la bibliographie en fin de volume.

Dans cet album, il est question de violences sexuelles et de consentement (notamment du mouvement #MeToo), du racisme et de la corruption dans la police (via le témoignage glaçant d’un policier à la retraite qu’Emma met en dessins), de l’invisibilisation du travail des femmes et du « pouvoir de l’amour » (notion sociologique désignant un aspect des relations sociales que les femmes se retrouvent souvent à prendre en charge).

Les deux premiers thèmes ont l’avantage de permettre d’approfondir des sujets d’une actualité brûlante au moment de la parution de l’album. En effet, le mouvement MeToo (alias BalanceTonPorc, alias MoiAussi) a commencé à l’automne 2017. Quant aux questions du rôle de la police, de la formation des policiers, de leurs bavures mais aussi de leur quotidien et de leur fatigue, elles reviennent de manière récurrente dans l’actualité au fil des « bavures », des « accidents de grenade » en manifestation qui soulèvent le problème des violences policières depuis au moins deux ans, mais aussi au fil des protestations et revendications des syndicats policiers face à la charge de travail supplémentaire engendrée d’une part par la surveillance consécutive aux attentats de Daech visant la France et d’autre part par les déploiements policiers de plus en plus importants mis en place à l’occasion des manifestations.

Les chapitres abordant l’invisibilisation du travail des femmes et le « pouvoir de l’amour » constituent une bonne vulgarisation sur des sujets que l’on peut découvrir par ailleurs dans des manuels de sociologie portant sur les études sur le genre (rappelons que les études sur le genre s’intéressent aux rôles des genres et à ce qu’on appelle couramment « l’égalité entre hommes et femmes », ce qui inclut des sujets d’étude tels que le travail domestique, les congés parentaux, etc.).

L’album n’est pas un chef-d’œuvre de dessin, mais ce n’est pas le but : le but est visiblement de sensibiliser le lectorat aux sujets abordés, d’exprimer l’avis de l’auteure et de vulgariser des connaissances sociologiques. Et de ce point de vue, c’est une réussite. Chaque chapitre constitue une bonne porte d’entrée sur les sujets abordés, complétée par une bibliographie à la fin pour aller plus loin. Une annexe honnête et utile que j’apprécie, puisque Emma n’est pas une spécialiste des sujets qu’elle veut vulgariser, mais une amatrice au meilleur sens du terme : une citoyenne qui s’informe et veut informer les autres. La bibliographie est un bon moyen d’encourager les gens à approfondir son blog par des lectures plus complètes ou plus poussées.

C’est donc une bonne lecture que je range à côté d’autres albums comme Culottées de Pénélope Bajieu parmi les BD féministes qui font avancer les choses dans le bon sens.

Dans le même genre…

Si vous cherchez de la vulgarisation sociologique en bande dessinée doublée d’un propos politique, je vous recommande les petits livres illustrés et les BD de vulgarisation des Pinçon-Charlot. J’ai chroniqué ici Les Riches au tribunal. L’Affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, qui parle principalement de politique et de montages financiers en revenant sur une affaire précise (en rendant le tout très clair), mais ils ont réalisé d’autres ouvrages plus généraux, comme Riche, pourquoi pas toi ? avec Marion Montaigne en 2013 ou Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ? avec Étienne Lécroart en 2014.


André Dhôtel, « L’Azur »

10 décembre 2018

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Référence : André Dhôtel, L’Azur, Paris, Gallimard, 1968 (édition consultée : réédition dans la collection « Folio » imprimée en 2003).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Émilien Dombe s’engage comme chef de culture dans une ferme du hameau de Rieux qui domine une vallée livrée aux ronces et aux épines. On y raconte une étrange légende, prétexte aux intrigues où les intérêts se mêlent aux passions amoureuses : une jeune fille inconnue apparaîtrait de temps à autre dans la campagne. Un jour, Émilien rencontre une jeune fille et découvre qu’elle n’est qu’un fantôme. Sa vie s’en trouve entièrement bouleversée… »

Mon avis

Voilà un roman qui m’a dérouté de bout en bout et dont je ne sais toujours pas bien quoi penser, si ce n’est qu’il témoigne d’un art du récit incontestable. Dès les premières pages, j’ai été frappé par la personnalité du personnage principal : Émilien Dombe semble indifférent à tout, désinvolte envers tout le monde y compris envers lui-même, et déterminé à mener une vie banale et sans surprise. Le style des premières pages a lui aussi de quoi surprendre : sec, avare en détails sur les décors ou les personnages, il reflète les pensées d’Émilien. Le résultat ne m’a pas paru très agréable à lire, et j’en ai été d’autant plus surpris que je connaissais jusque là André Dhôtel par ses petits livres les plus connus (je crois) : Le Pays où l’on n’arrive jamais et L’Enfant qui disait n’importe quoi, des histoires qui relèvent davantage du conte poétique fantaisiste et optimiste. Rien ne me préparait à la triste sécheresse de ce début de roman, au point que j’ai failli abandonner après quelques pages.

J’ai pourtant persévéré, curieux de ce roman dont le style ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu. Assez vite apparaît dans l’histoire un élément potentiellement fantastique : les apparitions d’une jeune femme fantôme. Bon, est-ce un roman fantastique, alors ? Peut-être, mais le fantastique y est alors pris comme prétexte pour faire ressortir la vanité, la mesquinerie mais aussi l’étrangeté globale de tous les habitants de Rieux, le village perdu où Émilien s’est retrouvé parachuté. Notre héros s’efforce de s’intégrer dans la communauté locale et d’exercer son métier de chef de culture en entreprenant le défrichage et la mise en culture de terres jusqu’à présent négligées. Sauf que ses bonnes intentions ne lui valent ni considération ni soutien, au contraire. Les gens de Rieux paraissent se complaire dans des machinations et de petits secrets dont Émilien se persuade vite qu’ils ne dissimulent qu’un grand vide, mais ils tiennent à rester dans leur marasme où rien n’avance et ne laissent aucun étranger débloquer la situation. Le jeune homme en fait l’expérience à ses dépens. Le roman avance et Émilien paraît se résoudre à avancer dans sa vie, au mépris du qu’en dira-t-on de Rieux. On semble d’acheminer vers un pur roman réaliste, une étude de mœurs des gens de province que Balzac aurait pu adouber, mais rédigée à la façon d’un Nouveau Roman.

Et pourtant non : d’autres rebondissements surviennent, qui m’ont fait m’interroger sur la part du fantastique. Sans dévoiler toute l’intrigue, disons que le caractère vigoureusement indifférent d’Émilien, sa désinvolture et sa détermination cachent eux aussi quelque chose, qui va se révéler peu à peu. Le dénouement m’a laissé songeur tant il demeure ouvert sur les causes des derniers rebondissements : psychologiques ou surnaturelles ? Apprentissage vain façon L’Éducation sentimentale ou véritable histoire d’une région hantée ? À chacun d’en juger selon son approche du livre.

Ce qui m’a impressionné dans ce livre, c’est la façon dont il tourne constamment autour de choses qui ne sont pas dites (même, voire surtout, quand on a enfin l’impression que quelqu’un va les expliquer). Quant au personnage principal, dont on épouse le point de vue tout au long du roman, il n’est pas entièrement fiable et on se retrouve peu à peu forcés de deviner de plus en plus de choses « par-dessus son épaule ». Tout cela est amené insensiblement, avec une rouerie d’écrivain qui montre une plume aguerrie. De fait, André Dhôtel a énormément publié (plusieurs dizaines de romans et de récits) et cette expérience se sent dans la complexité du récit qu’il tisse, le tout sous une apparence de simplicité désarmante.

Bien que L’Azur se situe en apparence aux antipodes complets des contes que je connaissais déjà, comme L’Enfant qui disait n’importe quoi, on retrouve par moments le goût de l’écrivain pour les mots étranges à travers les plaisirs fugaces d’Émilien qui marque des temps d’arrêt pour savourer tel ou tel nom d’espèce végétale ou animale croisée sur son chemin. De même, il prend souvent de brèves pauses pour regarder le ciel, d’où l’azur du titre. Tout cela devient plus important au fil du livre. Mais son sens et son humeur conservent une savante ambiguïté : engluement dans la morosité d’un trou perdu ou bien libération progressive envers les attentes initiales du début de carrière ? Là encore, une grande part est laissée à votre interprétation personnelle.

Livre déroutant, à ne pas lire si vous n’avez pas le moral, L’Azur vaut néanmoins très largement le détour par son jeu de trompe-l’œil avec les attentes du lecteur et par son ambivalence constante qui donne beaucoup à deviner, à penser et finalement à rêver.


Alciphron, « Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres »

26 novembre 2018

Alciphron-Lettres

Référence : Alciphron, Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres, introduction, traduction et notes par Anne-Marie Ozanam, Paris, Belles Lettres, collection « La Roue à livres », 1999 (première parution : Méditerranée antique, sans doute vers la fin du IIe siècle après J.-C.).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Au IVe siècle avant notre ère, des paysans, des pêcheurs, des mendiants et des filles échangent des lettres dans lesquelles ils racontent leur vie quotidienne et critiquent la société de leur temps. Telle est la fiction que nous propose Alciphron (IIe ou début du IIIe siècle de notre ère). En donnant la parole à ces narrateurs pauvres et méprisés, il nous fait découvrir des réalités que les textes antiques montrent rarement : la misère des petites gens, les humiliations qu’entraîne la condition de parasite, les problèmes sentimentaux ou pécuniaires des hétaïres. Il nous conduit dans les marges de la cité athénienne. Mais son recueil est surtout un jeu savant, littéraire, de pastiche et de parodie. Ce texte méconnu, qui a eu son heure de gloire au XVIIIe siècle, est pour la première fois intégralement traduit en français. Anne-Marie Ozanam [la traductrice, NdP] est professeur de lettres supérieures au lycée Henri IV.« 

Mon avis

Alciphron est un illustre inconnu : on ignore qui il était, où et quand il a vécu exactement. Sa postérité a connu des variations dignes des montagnes russes, puisqu’il n’a pratiquement pas été cité par les auteurs antiques postérieurs et a été totalement oublié en Europe au Moyen âge (une époque où le grec ancien, dont tant de conservateurs se gargarisent comme d’une des « racines de notre civilisation occidentale » en oubliant un peu vite que les classiques grecs ont eu autant d’influence au Moyen-Orient qu’en Europe et que la civilisation grecque doit beaucoup au Proche-Orient ancien, avait été oublié sans complexe par une Europe de l’Ouest satisfaite de lire des traductions-adaptations latines). Il fait partie de ces auteurs redécouverts à la Renaissance grâce au travail des éditeurs vénitiens, en l’occurrence Alde Manuce, et l’intérêt pour lui et ses lettres est allé croissant jusqu’à connaître presque une mode à la fin du XVIIIe siècle, avant d’être à nouveau enterré au XIXe.

Et pourtant son œuvre ne manque pas d’intérêt : composée de lettres fictives assez courtes (entre un paragraphe et trois-quatre pages), elle met en scène des personnages inhabituels dans la prose grecque antique, mais qui semblent tout droit sortis d’une pièce de théâtre ou d’un roman grec : pêcheurs, paysans,  parasites (goinfres apparus dans le théâtre comique grec) et hétaïres (sortes de courtisanes inspirées en partie de personnes réelles et en partie de stéréotypes théâtraux, là encore). C’est qu’Alciphron, qui était visiblement cultivé, a beaucoup puisé chez Ménandre, dramaturge de la « comédie nouvelle » grecque du IIIe siècle avant J.-C., à qui l’on doit la vogue d’un comique plus subtil que les bouffonneries de la « comédie ancienne » (dont l’auteur le plus célèbre est Aristophane), et des personnages à la psychologie plus travaillée. Le décor où évoluent les auteurs et les personnages apparaissant dans ces lettres s’inspire de la Grèce de la période classique, plus précisément du IVe siècle avant J.-C. Mais c’est une Grèce imaginaire, idéalisée et comme figée dans le temps, déjà presque un décor de péplum avec des temples blanchis en carton-pâte et des personnalités politiques atemporelles.

Tout cela, Anne-Marie Ozanam l’expose de façon claire et synthétique dans son introduction et sa note « Postérité, éditions, traductions », qui sont un modèle de ce à quoi doit ressembler une édition destinée au « grand public cultivé ». La même chose vaut pour l’appareil de notes, restreint selon les critères de cette collection, mais suffisamment fourni pour permettre de profiter de la plupart des détails du texte. C’est que la collection « La Roue à livres » ne s’adresse pas aux seuls antiquisants, universitaires ou enseignants spécialistes du sujet, mais beaucoup plus largement à « l’honnête homme contemporain » (la reprise de l’expression ancienne dans le descriptif de la collection ne dispensait pas l’éditeur d’y ajouter « l’honnête femme contemporaine » – pour ma part, je dirais simplement « les humains », dans la droite ligne de l’humanisme dont la collection se réclame). Le but, qui me semble ici parfaitement atteint, consiste à faire connaître à un lectorat plus large des textes injustement oubliés ou méconnus. Pour ces raisons de large diffusion, la collection propose les textes en traduction seule, contrairement à d’autres collections du même éditeur qui sont bilingues, par exemple la célèbre Collection des universités de France (les volumes « Budé »), qui constitue une bibliothèque d’éditions critiques de référence des textes antiques, ou encore la collection de poche à petit prix « Classiques en poche », accessible aux étudiants.

Je n’ai pas comparé la traduction avec le texte original, mais elle prend plusieurs précautions pour rendre le texte accessible et profitable à tous, tout en fournissant quelques informations sur les aspects les plus compliqués à traduire en français. Ozanam conserve par exemple le mot grec « hétaïre » (ce dont elle s’explique dans sa « Note sur la présente traduction ») et elle indique, pour les noms des personnages, à la fois le nom grec et un équivalent français qui en rend la saveur. Cela peut paraître un détail, mais c’est un aspect non négligeable du texte, puisque les auteurs et les destinataires des lettres portent toujours des noms imagés, poétiques ou parfois comiques, en rapport avec leur domaine d’activité et/ou avec leur rôle dans l’histoire évoquée par la lettre où ils apparaissent. Les pêcheurs s’appellent par exemple Halictypos (traduit par « Grondeflots ») ou Thalasséros (« Amour marin »). Les paysans portent quelquefois des noms en lien avec les plantes, dont les traductions éclairent au passage d’un nouveau jour des noms de famille ou des prénoms français à la construction équivalente que la traductrice met logiquement en regard du nom grec : Elatiôn devient « Dupin », Cotinos « Olivier », Napaios « Duvallon » (Duval est un nom français toujours connu), tandis que Nomios donne « Pastoureau », Orios « Dumont » et Gémellos « Besson ».

Les parasites sont l’occasion de noms humoristiques savoureux qui sont tout ce que j’adore avec la langue grecque ancienne, propice aux néologismes en matière de mots composés, comme Artépithymos (« Désir-de-pain ») et Cnisozômos (« Jus-de-rôti ») dans la lettre 3, Hétoimocossos (« Tête à claques ») et Zômecpnéon (« Renifle-sauces ») dans la lettre 4, Mappaphanisos (« Escamote-nappe ») dans la lettre 12, etc. Ces calembours rappellent les jeux langagiers héroïcomiques de la Batrachomyomachie, cette parodie des épopées homériques peut-être composée à l’époque classique, et qui mettait aux prises non pas des Achéens contre des Troyens pendant la guerre de Troie, mais des grenouilles contre des rats sur le bord d’une rivière. Là encore, la traduction comprend des trouvailles qui renvoient au passé littéraire de la langue française : l’auteur de la lettre 40, Platylaïmos, devient tout naturellement « Grandgousier », nom emprunté au Gargantua de Rabelais.

De quoi parlent ces Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres ? D’une petite foule de gens ordinaires, pauvres et souvent en difficulté dans la vie, qui s’écrivent pour se parler de leurs problèmes, échanger des propos amicaux ou jaloux, amoureux ou acerbes, en évoquant au passage toutes sortes d’activités du quotidien qu’on ne voit apparaître que rarement ou de façon beaucoup plus accessoires dans les grands classiques grecs. « Sans doute », me direz-vous, « mais des pêcheurs ou des paysans du IVe siècle avant J.-C. qui savent lire et écrire, c’est tout sauf vraisemblable ». Bien entendu : nous sommes ici en pleine convention littéraire, d’autant que ces personnages, malgré leur style simple et leurs phrases courtes, s’expriment tout de même rudement bien pour de pauvres gens incultes, à grand renfort de comparaisons et de références littéraires, historiques ou mythologiques plus ou moins explicites. Quant aux amitiés, aux amours ou aux rivalités qui les mettent aux prises les uns avec les autres, ce sont des intrigues qui doivent plus au théâtre qu’à une quelconque réalité historique.

Doit-on alors bouder ces lettres parce qu’elles ne sont pas si différentes, sur le fond, des comédies de Ménandre ou de romans grecs comme Daphnis et Chloé ou Leucippé et Clitophon ? Non, car le changement de forme est très rafraîchissant (du moins à mes yeux), un peu comme les Héroïdes d’Ovide renouvelaient les évocations poétiques de la mythologie grecque en adoptant la forme d’échanges épistolaires (Pénélope écrivant à Ulysse, Pâris à Hélène, etc.). Cette forme épistolaire était moins surprenante pour les Anciens qu’elle ne l’est pour nous, car l’écriture de lettres fictives était un type d’exercice scolaire courant pour s’entraîner à la rhétorique, mais peu de ces lettres ont été retrouvées et Alciphron y ajoute les qualités d’une jolie plume (ou plutôt d’un joli calame, à son époque). Et surtout, même si ces lettres se déroulent dans une Grèce idéalisée, elles regorgent tout de même de détails et de situations du quotidien qu’on n’a que rarement l’occasion de voir mises en scène dans des œuvres grecques antiques. Je conseille donc la lecture de cette petite curiosité d’il y a 1800 ans à toute personne passionnée par la Grèce antique, le théâtre antique ou la vie quotidienne, qui voudrait lire des situations du quotidien sous une forme originale.

Dans le même genre

Si le principe d’histoires antiques présentées sous forme de lettres vous intéresse, je ne peux que vous conseiller les Héroïdes d’Ovide, peu connues du grand public mais célèbres auprès des antiquisants. Ce sont des lettres de personnages fameux de la mythologie gréco-romaine, qui mettent en avant leurs passions et leurs réflexions à partir des mythes bien connus. Le livre se trouve dans plusieurs collections de poche en traduction seule sans difficulté, ou bien dans l’édition savante bilingue de la Collection des universités de France.

Si ce sont les néologismes, les jeux de mots grecs antiques et les fantaisies qui vous intéressent, je ne saurais trop vous recommander la merveilleuse Histoire véritable (ou Histoires vraies) de Lucien de Samosate, un récit d’exploration fantasmagorique où l’auteur s’affranchit allègrement de toute vraisemblance pour multiplier les rencontres avec des créatures et des peuples extraordinaires, en parodiant au passage les récits de pseudo-historiens de son époque qui racontaient n’importe quoi sur leurs supposés voyages (par exemple Ctésias de Cnide au sujet de l’Inde). C’est l’un des premiers textes antiques comiques et fantaisistes de ce genre que j’ai lu et c’est un bonheur que je souhaite à tout le monde : le livre n’a rien à envier aux contes ou aux récits de fantasy actuels. On y trouve un navire emporté par une tempête jusque dans l’espace, une bataille cosmique entre les armées de l’empire du Soleil et de l’Étoile du matin, des femmes-vignes, des hommes-crabes, une île contenue dans une baleine, des rameurs géants, etc. etc. Ce livre a influencé de nombreux auteurs à partir de la Renaissance : Rabelais, Cyrano de Bergerac ou les histoires du baron de Münchausen, par exemple. Lucien utilise abondamment les néologismes pour baptiser ses monstres et populations étranges. Une traduction que je trouve très réussie, parce qu’elle opte pour le même choix qu’Ozanam avec Alciphron (c’est-à-dire offrir des jeux de mots équivalents en français tout en laissant voir le nom grec d’origine entre parenthèses), c’est celle de Guy Lacaze pour Histoires vraies et autres œuvres parue au Livre de poche en 2003. Elle est hélas épuisée pour le moment (quel intérêt de ne pas la réimprimer aussitôt, je me le demande) mais elle doit pouvoir se trouver soit en bibliothèque, soit d’occasion.

Sur la pêche dans la Grèce antique, il existe des poèmes savants appelés les Halieutiques. Ils sont peu connus du grand public, auquel ils sont en plus peu accessibles car peu édités en dehors de collections savantes. Les Halieutiques d’Oppien, composées au IIe siècle, en sont l’exemple le plus connu, disponible dans la Collection des universités de France et dans une édition en traduction seule chez Paléo qui regroupe le traité avec un autre traité consacré à la chasse, sous le titre limpide La Chasse ; la Pêche. Ovide a composé aussi des Halieutiques par la suite, mais on n’en a conservé qu’un mince fragment.

Sur les hétaïres, courtisanes et prostituées antiques, vous pouvez lire le Dialogue des courtisanes de Lucien (encore lui : il a sans doute influencé Alciphron) qui leur donne la parole de la même façon que les lettres d’Alciphron. Il existe par ailleurs une petite anthologie de poche sur ce thème, Professionnelles de l’amour, parue aux Belles Lettres dans la collection « Signets » en 2009, avec des textes réunis par Marella Nappi et un entretien avec l’anthropologue et antiquisant Claude Calame.


[BD] « Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale », des Pinçon-Charlot et Lécroart

12 novembre 2018

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Référence : Monique et Michel Pinçon-Charlot (texte), Étienne Lécroart (dessin), Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, Paris, Seuil/Delcourt, 2018.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En suivant le procès Cahuzac, les fameux « sociologues des riches » s’associent à Étienne Lécroart pour démonter les mécanismes de l’évasion fiscale, et montrer comment, chez les classes dirigeantes, la fraude se gère en famille. « Les yeux dans les yeux », Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget, avait assuré ne pas avoir de comptes en Suisse… Monique et Michel Pinçon-Charlot, sociologues, sont spécialistes de la classe dominante. À la faveur du procès Cahuzac, ils décrivent comment la classe au pouvoir, sans distinction de couleur politique, se mobilise pour défendre l’un des leurs et le système organisé de la fraude fiscale. »

Sociologie, humour et engagement

Sociologues du CNRS spécialisés dans l’étude de la grande bourgeoisie et des milieux les plus riches de la société française, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont consacré leur carrière à étudier ces catégories sociales jusque là étonnamment négligées par l’analyse sociologique, au point que leurs études sont devenus des ouvrages de référence sur ces sujets. À partir de leur départ à la retraite en 2007, ils se sont autorisés à se déprendre en partie de la « neutralité scientifique » qu’ils étaient imposées, pour adopter un ton parfois plus militant dans leur propos, sans pour autant renoncer à la rigueur et à la précision de leurs analyses. C’est ainsi qu’ils ont publié un livre sur les quartiers riches et la façon dont l’entre-soi y est soigneusement entretenu (Les Ghettos du Gotha, 2007), plusieurs livres sur les différents quartiers de Paris (dont j’avais chroniqué ici Paris. Quinze promenades sociologiques, paru en 2009), puis une enquête dévastatrice sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui a connu un succès de librairie inattendu (Le Président des riches, en 2010).

Parmi leurs publications plus récentes figurent des enquêtes sociologiques denses (La Violence des riches en 2013) mais aussi des ouvrages plus destinés au grand public. Parmi ces derniers, plusieurs sont illustrés : ainsi Panique dans le 16e, paru en 2017, alterne BD et courts textes pour détailler les réactions d’opposition aussi violentes que ridicules des habitants du 16e arrondissement de Paris face à l’installation annoncée d’un camp de réfugiés en 2016. D’autres relèvent de la bande dessinée de vulgarisation humoristique, comme Riche, pourquoi pas toi ? qui a été dessiné par Marion Montaigne (connue pour son blog de vulgarisation en sciences expérimentales Tu mourras moins bête et plus récemment pour son album Dans la combi de Thomas Pesquet, consacré au cosmonaute du même nom). Avec Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?, en 2014, les deux sociologues ont entamé une collaboration avec Étienne Lécroart (qui a également signé les dessins de Panique dans le 16e), tout en publiant en parallèle des essais non dessinés mais plus engagés, comme le bref pamphlet Les Prédateurs au pouvoir. Main basse sur notre avenir (2017).

Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas sociologues, ces bandes dessinées documentaires sont une aubaine : elles forment une introduction claire, plaisante et, pour autant que j’aie pu en juger, tout de même rigoureuse, à des sujets qui auraient été plus compliqués à aborder autrement. Par exemple, les malversations financières d’un Cahuzac, d’un Sarkozy, des Le Pen ou d’un Fillon. À cette part de synthèse quasi journalistique et de vulgarisation des travaux des Pinçon-Charlot, cette bande dessinée joint une dimension humoristique omniprésente, incarnée par le trait vif et acerbe d’Étienne Lécroart, que j’ai découvert à cette occasion. Le résultat, en somme, se situe quelque part entre un bon documentaire d’investigation politique ou financière diffusé sur Arte (pour le fond du propos) et une émission des Guignols de l’Info de Canal+ au temps de leur apogée (pour les caricatures et le type d’humour).

Un tel mélange peut paraître improbable ou génial : c’est sans doute là le point qui provoquera les possibles divergences entre les avis de lecteurs. Pour ma part, je ne pense pas qu’une visée humoristique interdise la vulgarisation scientifique (au contraire), ni d’ailleurs qu’un point de vue ouvertement engagé des auteurs invalide en quoi que ce soit la validité des preuves ou des chiffres avancés. Mieux : les Pinçon-Charlot expliquent d’où ils parlent, démarche que je trouve d’une grande honnêteté (ils évoquent même une première rencontre très positive avec Jérôme Cahuzac, nettement avant l’affaire dont il ne soupçonnaient encore rien). Dans le cas des Poinçon-Charlot, qui ont derrière eux plusieurs publications scientifiques « pures et dures » abordant le sujet de l’évasion fiscale et qui peuvent donc s’appuyer sur leurs recherches précédentes pour alimenter leur propos dans cette BD grand public, les critiques sur leur engagement explicite me semblent tenir du faux procès : elles ne sont parfois qu’un prétexte pour tenter de discréditer des recherches préalables parfaitement solides. À mes yeux, l’important est que les auteurs donnent au grand public toutes les clés pour se faire un avis lui-même.

Appréciant à l’occasion l’humour politique sans en être un passionné, j’ai été très amusé et parfois admiratif devant les idées graphiques et les traits d’esprit qui fusent à presque chaque case. La vulgarisation scientifique, la synthèse journalistique et la plaisanterie s’entrelacent constamment. Loin de nous éloigner du fond de l’affaire, le recours à l’humour rend le sujet abordé plus attrayant, tout en soulignant les excès grotesques des protagonistes (à commencer par Jérôme Cahuzac) qui semblent parfois se caricaturer eux-mêmes sans laisser grand-chose à ajouter au dessinateur. La mise en images, quant à elle, rend possible la prouesse consistant à décortiquer de façon claire et accessible les rouages d’un montage financier frauduleux qui multiplie délibérément les faux-fuyants administratifs et comptables afin de semer en route tout enquêteur potentiel. Des annexes en fin de volume achèvent de mettre à la portée de tous les arcanes de ce scandale politico-financier.

Tout en montrant l’étendue du pouvoir de nuisance de ces pratiques de fraude généralisées, que la justice punit trop rarement et trop légèrement (en partie par manque de moyens), les auteurs ont aussi le mérite de conserver toujours un point de vue constructif, qui ne se réfugie jamais dans la simple déploration. En tant que citoyenne ou citoyen non spécialiste de pareils sujets, on peut vite se sentir dépassé, impuissant et désespéré face à un tel déploiement d’entourloupes contre l’intérêt général. Un débat final, qui prend la forme d’un match de catch contre une allégorie de la fraude fiscale, alimente la réflexion à partir d’une question que les Pinçon-Charlot aiment beaucoup aborder en conclusion : « Que faire ? » Dans ce match, où les arguments remplacent les coups, les auteurs abattent quelques clichés sur la richesse et la fraude fiscale et battent en brèche plusieurs contre-arguments récurrents avancés pour la défense des riches fraudeurs, avant de proposer divers moyens de poursuivre la lutte contre la fraude fiscale. Le premier, auquel leur BD contribue admirablement, est une information de qualité sur ces malversations qui nuisent à tout le pays.


Jack London, « La Peste écarlate »

29 octobre 2018

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Référence : Jack London, La Peste écarlate, Paris, J’ai lu, collection « Librio 2 euros », 2018 (première parution : The Scarlet Plague, New York, MacMillan, 1912).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un vieillard déambule dans la baie de San Francisco en compagnie de ses petits-enfants. Vêtus de peaux de bêtes, ils chassent pour se nourrir, se réchauffent autour du feu et se protègent des ours ou des loups grâce à l’arc et à la fronde. Nous sommes en 2073. Il y a soixante ans, une terrifiante maladie, la Peste Écarlate, a ravagé l’humanité. Les rares survivants, retournés à l’état de nature, se sont réunis en tribus sans passé ni culture. Le grand-père, ancien professeur, se souvient du monde d’avant l’épidémie : mais comment le raconter à Edwin, Hou-Hou et Bec-de-Lièvre, ces petits sauvages qui ne savent ni lire ni compter ? »

Mon avis

Voici un court roman qui relève d’un genre inattendu de la part de Jack London. Je ne le connaissais (comme beaucoup de gens, je suppose) que pour de beaux romans d’aventure historiques ou animaliers comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Or La Peste écarlate est un roman de science-fiction, et plus précisément un roman d’anticipation post-apocalyptique. Pour le resituer dans son contexte : il est paru en 1912, soit près d’un siècle après le Frankenstein de Mary Shelley qui constituait la première pierre de la science-fiction littéraire au Royaume-Uni et sept ans après la mort de Jules Verne qui est l’un des premiers auteurs du genre en France, mais moins de vingt ans après les principaux romans d’H. G. Wells comme La Guerre des mondes. Je vous précise tout cela, parce que ce n’est pas le dossier pédagogique étique de cette édition qui risque de vous mettre au courant : il ne consiste qu’en deux pages de questions de lecture basiques et en une liste absurdement longue de sujets d’exposés, le tout sans aucun nom d’auteur pour cette partie du volume (la ou les personnes chargées de réaliser ce dossier apprécieront).

Replacer ce texte dans son contexte est pourtant primordial afin de ne pas mal le juger. Nombre de thèmes ou de ficelles narratives employées par Jack London peuvent paraître aujourd’hui très classiques, trop pour des gens qui connaîtraient déjà bien le genre de la SF post-apocalyptique. Mais une fois accepté le fait que ce roman peut difficilement paraître original à un lectorat du XXIe siècle, on peut apprécier ses qualités par ailleurs.

La principale est l’art du récit de Jack London : il pose en quelques phrases courtes des scènes d’une grande puissance évocatrice, et son récit du quasi anéantissement de l’humanité par une épidémie foudroyante est parvenu sans peine à m’émouvoir et à m’inquiéter. Sa capacité à évoquer une catastrophe par quelques aperçus terribles qui laissent deviner de grands effondrements qu’on ne voit jamais directement (peu de morts mis en scène, mais des horizons où des flammes montent dans la nuit ; pas de massacre contemplé par les yeux du narrateur, mais des proches qui tombent les uns après les autres et des rues jonchées de cadavres quand il sort) m’a rappelé les premiers et délicieux frissons de lecture de science-fiction que m’avait procurés La Guerre des mondes de Wells.

La plume de London mobilise un langage très accessible, qui se prête bien à une édition parascolaire destinée aux élèves du secondaire (collège inclus). L’intrigue progresse vite, et la brièveté du format choisi pour l’histoire a pour conséquence que chaque phrase peut faire basculer une vie, changer le destin d’une ville, progresser d’une marche vers le bas dans la déchéance de l’humanité.

Outre le caractère classique du thème et de son traitement à des yeux actuels, certains aspects du livre le vieillissent quelque peu. Le choix d’un récit enchâssé, par exemple, procédé encore très répandu au XIXe et au début du XXe siècle, mais qui peut surprendre et décevoir de nos jours. En effet, le grand-père installé près du feu commence rapidement à parler de ses souvenirs de la Peste écarlate survenue en 2013. Mais qu’on ne s’attende pas à ce que son récit soit vite terminé, pour pouvoir suivre ses aventures avec Hou-hou, Bec-de-lièvre et Edwin dans le monde post-apocalyptique de 2073 : ce sont ses souvenirs qui forment le cœur du livre et l’intrigue principale du récit ! Or ce récit, aux yeux d’un lecteur de SF un peu chevronné, ne fait guère que poser une situation de départ, comme un premier chapitre de roman qu’on s’attendrait à voir suivi de nombreux autres. Il n’en est rien, et même si je m’y attendais, cela m’a un peu laissé sur ma faim.

Le récit n’en est pas moins bien structuré et refermé sur lui-même, sous-tendu d’ailleurs tout du long par le suspense que créent les relations ambivalentes entre le grand-père et ses petits-fils. Ces derniers, qui sont visiblement présentés comme les représentants typiques de l’humanité d’après l’épidémie, n’écoutent guère leur parent et on a parfois presque peur pour lui. La question du sort futur de l’humanité après une telle catastrophe reste ainsi incertaine pendant tout le livre.

Un autre aspect intéressant du livre, mais qui m’a quelque peu surpris et déçu, est son ébauche de propos social et politique, qui a davantage vieilli que ce à quoi je m’attendais de la part de London. Si la question des fortes inégalités sociales dans le monde d’avant l’épidémie est abordé très vite et laisse supposer une critique sociale dans la suite du roman, un peu comme dans La Machine à voyager dans le temps de Wells, j’ai été étonné de voir que le propos du personnage principal prenait constamment fait et cause pour les plus riches, qui sont au pouvoir dans la société d’avant la Peste sous la forme du Conseil des Magnats. Le propos se nuance certes un peu dans les paroles prêtées au personnage du Chauffeur, mais il faut bien chercher cette nuance dans une phrase précise et faire abstraction de tout le reste du traitement, très négatif, réservé au personnage. J’avoue que je m’attendais à plus de progressisme ainsi qu’à plus de subtilité de la part d’un auteur tel que Jack London. Cela étant dit, les paroles du grand-père ne reflètent certainement pas la pensée de l’auteur telle quelle, et je connais trop mal les essais politiques qu’il a publiés par ailleurs pour pouvoir comprendre son propos dans ce livre avec toute la profondeur qu’il faudrait.

En somme, La Peste écarlate est à prendre plus comme une nouvelle un peu longue servant à relater une fin du monde que comme un roman post-apocalyptique tel qu’on le comprend de nos jours, sans quoi vous pourriez rester sur votre faim devant le peu de développement sur ce qui se passe après l’épidémie.

Quant à l’édition Librio, elle est assez typique de ce que propose cette collection en matière de textes classiques : des textes anciens, élevés au domaine public et donc disponibles gratuitement sur Internet (La Peste écarlate est par exemple disponible sur Wikisource dans son texte original anglais et en français), qu’on vous fait payer certes peu cher, mais sans vous fournir les moyens de les comprendre quand vous ne connaissez pas déjà bien le domaine auquel ils appartiennent. On ne trouve donc dans cette édition rien de ce qu’on attendrait normalement d’un dossier pédagogique : pas de biographie de Jack London, rien sur son œuvre de fiction ou sur sa pensée sociale ou politique, rien sur l’état de la science-fiction en 1912, et bien entendu pas la moindre note de bas de page, glossaire ou quoi que ce soit de la sorte. Bien sûr, c’est une très bonne chose que l’éditeur ait pris le parti (et le risque) de rééditer en version papier ce roman peu connu de London, qui, bien que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, mérite d’être redécouvert. Mais cette édition papier n’a pas vraiment d’autre mérite que celle d’exister et rien ne vous empêche de lire plutôt le texte sur écran ou de vous procurer une version numérique gratuite ou encore moins chère, plutôt qu’une version présentée comme parascolaire (à en juger par l’encadré voyant « Nouveaux programmes » en couverture, qui fait référence à la réforme du collège de 2016 en France) mais qui ne fournit aucun outil réel aux enfants et aux adolescents pour bien comprendre le roman.