Alissa Wenz, « À trop aimer »

14 septembre 2020

Référence : Alissa Wenz, À trop aimer, Paris, Denoël, 2020.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Il n’y avait aucun doute : Tristan était violemment épris.

Elle le rencontre, et c’est un émerveillement. Tristan est un artiste génial qui transforme le rêve en réalité. À ses côtés, la vie devient une grande aire de jeux où l’on récite des poèmes en narguant les passants. Il ne ressemble à personne, mais cette différence a un prix. Le monde est trop étriqué pour lui qui ne supporte aucune règle. Ses jours et ses nuits sont ponctués d’angoisses et de terreur. Seul l’amour semble pouvoir le sauver. Alors elle l’aime éperdument, un amour qui se donne corps et âme, capable de tout absorber, les humeurs de plus en plus sombres, de plus en plus violentes.
Jusqu’à quel point ? Au point de s’isoler pour ne plus entendre les insultes, au point de mentir à ses proches, au point de s’habituer à la peur ? Est-ce cela, aimer quelqu’un ?

Un premier roman d’une rare justesse sur l’emprise amoureuse. »

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire ce livre parce que je connaissais l’autrice, ce qui m’a rendu curieux de le lire. Naturellement, je partais avec un préjugé favorable.

Alissa Wenz s’est fait connaître en premier lieu comme autrice-compositrice-interprète avec de belles chansons du genre dit « à texte », en se plaçant dans la lignée de chanteuses comme Anne Sylvestre ou Juliette Noureddine, qui aiment à faire alterner les registres, du poignant au désopilant en passant par l’acerbe, l’acidulé ou le contemplatif. Elle a ajouté une corde littéraire à son piano en publiant l’an dernier Lulu, fille de marin, témoignage documentaire et dialogue d’histoire familiale qui relate la vie de sa grand-mère et sa traversée des bouleversements successifs du XXe siècle. Ayant suivi un cursus littéraire puis cinématographique, elle a en outre publié un guide d’écriture scénaristique co-écrit avec Pierrick Bourgault, Tu ne tueras pas ton héros trop tôt. À trop aimer est donc son troisième livre, mais c’est son premier roman à proprement parler.

C’est peu de dire qu’À trop aimer n’a rien à voir avec Lulu, fille de marin. Dans ce précédent livre, le soutien indéfectible d’une relation épanouie entre grand-mère et petite-fille portait et éclairait l’ensemble du récit, par un jeu de voix entrelacées et de regards rétrospectifs apaisés qui enlevait un peu de leur noirceur aux réalités des époques vécues par Lulu. Dans À trop aimer, c’est tout le contraire : l’histoire d’une jeune femme dont l’histoire d’amour, après lui avoir laissé espérer une vie de couple fusionnelle, l’enferme insensiblement dans une solitude asphyxiante qui lui coûte très cher. Pour qui s’embarque dans ce livre, la traversée est éprouvante, mais, par bonheur, elle l’est uniquement pour les raisons prévues par l’autrice.

Le titre du roman sonne comme un début de proverbe : « À chaque jour suffit sa peine », « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire », À trop aimer… on peut se faire du mal. Une histoire d’amour ? Le sujet paraît éculé, mais l’angle d’approche ne l’est pas. Dès les premières lignes, on rencontre la narratrice occupée à visiter l’appartement qu’elle a partagé avec son ex, un appartement qui n’est autre que le sien et que son ex a gardé pour lui, jusqu’à le louer à des inconnus, avec les meubles et diverses affaires que la narratrice n’a pas pu reprendre. Le véritable sujet est donné : celui d’une dépossession, d’un dépouillement auquel la narratrice a échappé de peu. Mais il ne s’agit pas de quelques affaires, victimes collatérales des disputes d’un couple en instance de séparation. Ici comme dans plusieurs autres passages, les gestes de la narratrice se doublent d’un symbolisme discret. C’est l’histoire d’une femme qui a failli se perdre elle-même dans une relation déséquilibrée, une relation toxique, comme on dit de nos jours.

Le roman commence bel et bien comme une belle histoire d’amour. Une jeune chanteuse rencontre un artiste, un de ces poètes du quotidien capable, comme les surréalistes, d’arpenter Paris en transfigurant d’un mot le détail le plus banal. Tristan Stenger est un littéraire, mais l’art par lequel il espère se faire connaître est la photographie. La rencontre amoureuse et l’évolution rapide de la relation semblent quelque peu abruptes, mais leur bizarrerie se justifie pleinement a posteriori, à mesure que l’on prend la mesure de l’étrangeté du caractère de Tristan, écartelé entre des envolées vers l’empyrée et des abîmes de désespoir subit. C’est logiquement sur l’évolution de la relation par la suite que le roman se concentre, cette fois avec une subtilité d’un réalisme sans faille. On a beau être prévenu par le quatrième de couverture, le roman parvient assez à faire apprécier le jeune couple à ses débuts, et les choses changent par touches assez subtiles, pour que la transformation d’une vie de couple épanouissante à un enfer domestique ne paraisse jamais linéaire ou artificielle. Cette capacité à retranscrire avec justesse le processus de lente métamorphose d’une relation en le replaçant dans le flot d’événements désordonnés du quotidien est l’un des points forts du roman, car la structure de l’histoire parvient à se faire oublier sans jamais lâcher les rênes.

Le pivot du livre est Tristan, un personnage fascinant plus qu’aimable, que l’on contemple toujours du point de vue de la narratrice. C’est un personnage sur lequel, autre choix réaliste, l’autrice prend soin de ne pas plaquer une explication unique et définitive ou un diagnostic précis, ce qui conserve toute sa complexité au personnage et évite à l’histoire de se réduire à un pur exemple, une étude de cas médical. Pourquoi Tristan se comporte-t-il comme il se comporte ? Quelles explications faut-il mobiliser ? Lesquelles sont pertinentes, lesquelles rendraient possible un changement, un progrès ? On n’en saura qu’un spectre de possibilités reflété par les tentatives et les recherches de la narratrice. Ce choix présente également l’avantage de poser en plusieurs temps la question de la responsabilité de Tristan. Chaque découverte qui devrait soulager le jeune couple ne fait que poser un jalon dans une spirale infernale, dans laquelle le pire, au début inconcevable, devient une routine perverse, usante et mortifère.

À trop aimer, on peut se perdre dans l’autre, s’oublier soi-même au point de ne pas se rendre compte qu’on est en train de se faire détruire. Tristan prend toute la place dans le cœur de l’héroïne, puis dans sa vie, jusqu’à ne plus la laisser exister. Bien vite, le sentiment amoureux se double d’une fascination pour l’énigme qu’est cet homme. L’autre est un mystère, un problème, un casse-tête que la narratrice, portée par son amour, se croit destinée à résoudre à tout prix, et sur lequel elle use ses forces, sans se rendre compte qu’elle s’entête dans une impasse où jamais elle ne parviendra à ouvrir de passage vers des lendemains qui chantent. Cette logique de fascination et d’énigme psychologique a aussi fonctionné sur moi, si bien que le titre de l’exposition de Tristan, « Les Mille visages de Tristan Stenger », aurait pu envahir la couverture en tant que titre du roman, si l’autrice n’avait pas pris la précaution de garder cette place légitime à la narratrice et à son point de vue d’amoureuse prise au piège.

Qu’en est-il du style ? Alissa Wenz semble avoir fait sien le conseil (salutaire) de Colette : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Un vocabulaire courant, des phrases courtes, des chapitres courts. Qu’on ne s’y trompe pas, néanmoins : cette facilité n’est qu’apparente. En témoigne, par exemple, le jeu des temps. L’alternance du présent et du passé composé permet à Wenz d’amener les scènes les plus douloureuses avec tout le tranchant et la dureté d’événements terribles surgis au beau milieu d’un quotidien banal. Chassée de son processus de souvenir paisible, la narratrice est renvoyée à l’immédiateté effrayante des moments où elle s’est trouvée humiliée, menacée, mise en danger. L’imparfait, lui, se rencontre beaucoup dans les premiers temps de la relation : il m’a semblé employé pour évoquer le passé heureux de la relation dans ses meilleurs moments, que la narratrice aime à se rappeler dans une durée soustraite à la temporalité, pour mieux se dire que ces instants ne sont pas révolus. Ces alternances sont négociées avec beaucoup d’adresse, pour ménager des virages à pic et des effets de chute en fin de chapitre. Si cela semble facile à faire, il faut savoir que c’est loin de l’être en pratique au moment de composer un récit. Semblable maîtrise du jeu des temps dans un premier roman est plus que bon signe.

La structure du roman tout entière n’est que faussement simple. Sous cette langue de tous les jours se cache un récit d’une grande complexité, qui virevolte de narration générale en scènes précises, avec des ellipses rapides, sautillant avec une grande sûreté d’instants en instants, de semaines en mois, d’une affirmation générale à une phrase au style direct et vice-versa. C’est excellent quand il s’agit de narrer en peu de mots de nombreux petits faits qui tissent l’évolution de la relation sans en avoir l’air. On sent que l’autrice domine son histoire et ne se laisse pas emporter par sa plume : jamais une scène ne s’étire trop en longueur. Cette maîtrise du récit confère toute son efficacité au jeu des temps, qui eux-mêmes sont à l’origine d’une part non négligeable de la puissance émotionnelle de l’histoire.

Ce procédé a toutefois ses limites : beaucoup de chapitres sont très courts, et chaque chapitre contient plusieurs scènes. Cela m’a parfois laissé l’impression d’une trop grande rapidité, car je n’avais pas le temps de m’installer dans un temps donné de l’histoire, que déjà la péripétie se terminait et il fallait passer à la suite. Certaines scènes auraient sans doute mérité que l’autrice leur donne davantage de place, pour les faire gagner en puissance évocatrice. Pourtant, comme je l’ai dit, le roman est bouleversant : il sait bien doser ses effets. Et, sur un sujet aussi brûlant que les souffrances des femmes et les violences domestiques, ce choix esthétique, qui a le mérite de la cohérence, présente notamment l’avantage de préserver le roman de toute complaisance dans l’évocation de la violence.

Histoire d’un amour qui se révèle être une mauvaise rencontre, À trop aimer se plaît à jouer discrètement avec les symboles, comme cet incident au cours duquel la narratrice, surprise par l’arrivée de Tristan, sursaute et se brûle à la grille du four, en une allégorie de cet amour qui, à ce moment de l’histoire, se retourne contre elle et la brûle plus qu’il ne la réchauffe. Mais la plupart du temps, c’est le personnage de la narratrice qui lutte pour trouver un sens à ce qui lui arrive, en une recherche de symboles qui est la nôtre à chaque instant de nos vies. On aurait pu n’écrire ainsi qu’une histoire romantique remplie de paysages états d’âme et de forêts de symboles. Mais le roman ne tombe pas dans ce travers : les symboles ne s’emboîtent jamais parfaitement en un tout harmonieux, ils dissonent, tombent à côté, la narratrice les énonce sans y croire, ou alors c’est dans un symbolisme macabre qu’elle menace de s’enfermer, en croyant lire autour d’elle des signes d’une fatalité qui ne reflète que son usure et son découragement. C’est toute la force réaliste du roman que de rendre avec justesse ces symboles fêlés, pêle-mêle, avec lesquelles nous tentons de penser la vie, et de montrer la manière dont la pensée magique amoureuse fait le lit d’une relation perverse où l’un des deux assujettit l’autre.

Le titre du roman le promettait : l’histoire se conclut comme un avertissement. Un avertissement adressé aux femmes pour qu’elles ne se laissent pas enfermer dans le piège de relations pareilles. Quant à Tristan, il emporte son énigme avec lui : le roman n’adopte jamais son point de vue, qui reste inaccessible. Il faut espérer que cette lecture forme également un avertissement pour les hommes à se méfier d’eux-mêmes, à chercher de l’aide plutôt que de s’engager dans de telles spirales de violence au sein d’un couple. Mais le point de vue demeure tout du long féminin, à dessein. Vers la fin du roman, l’autrice, par la voix de la narratrice, s’interroge : pourquoi les violences s’opèrent-elles si souvent dans ce sens, des hommes sur les femmes ? Le roman ne répond pas, il n’est pas un documentaire ; mais il fait entendre une voix d’écrivaine qui mérite le détour dans un débat public sur un sujet à la fois trop ancien et, malheureusement, trop actuel.


[BD] « Sarah’s Scribbles », par Sarah Andersen

31 août 2020

Référence : Sarah Andersen (dessin et scénario), Sarah’s Scribbles [« Les Gribouillages de Sarah »], édité en ligne sur Tumblr puis sur plusieurs sites dont Instagram puis GoComics, depuis 2013. En ligne sur Gocomics. Version papier : Adulthood Is a Myth: A Sarah’s Scribbles Collection, Andrews McMeel Publishing, 2016, traduit en français : Les Adultes n’existent pas, Paris, Delcourt, collection « Humour de rire », 2017.

Quatrième de couverture de l’album papier Les Adultes n’existent pas

« Vous débordez d’ambition ? Votre vie sociale est d’une richesse inouïe ? Les responsabilités ne vous font pas peur et l’âge adulte représente pour vous un défi passionnant ? Alors ce livre n’est pas pour vous ! À travers son personnage caustique, mignon et drôle, Sarah croque avec beaucoup de mordant les petits et grands tracas de sa vie. Ses flemmes, ses envies, son travail, sa touchante misanthropie ou encore ses truculentes pensées existentielles. Autrement dit, les difficultés de beaucoup de jeunes adultes d’aujourd’hui ! Une apparente légèreté pour des réflexions toujours en plein dans le mille. »

Une planche des Sarah’s Scribbles en 2016. « SE SOUVENIR DES NOMS. – Ah, salut ! Laisse-moi te présenter mes amis. – Voici Sally, Max et Fred. – CINQ SECONDES PLUS TARD. – Je ne me souviens de rien. Mon esprit n’est qu’un grand vide. Les identités de ces personnes demeureront à jamais un mystère. »

Mon avis

Au premier regard, une planche de Sarah’s Scribbles ne paie pas de mine : quatre ou cinq cases au maximum, des dessins en noir et blanc, des personnages aux traits simples, pour ne pas dire simplistes, avec des yeux exorbités montrant une tendance récurrente au strabisme divergent et des grimaces dentues en forme de vagues. Le style graphique de la BD mérite amplement son titre de Sarah’s Scribbles : « Les gribouillages de Sarah ».

On aurait tort de s’y laisser tromper. Premièrement, ce style n’est pas le choix par défaut d’une dessinatrice qui ne saurait « pas faire mieux » : Sarah Andersen a montré plus tard, avec Cheshire Crossing (2019) et Fangs (2019-2020), qu’elle était on ne peut plus capable d’adopter des styles variés et plus détaillés que celui des Scribbles. C’est bel et bien d’un univers visuel délibérément construit qu’il s’agit. Tout le monde ne le trouvera pas à son goût, c’est certain, mais cela ne doit pas vous détourner des autres créations de l’autrice.

Deuxièmement, ces « gribouillages » se marient parfaitement avec la vision du monde qui se dégage des Scribbles : un humour grinçant sans devenir cruel, noir sans devenir désespéré, ironique sans sans tomber dans le cynisme facile. De planche en planche, Sarah Andersen décèle les petites tragédies du quotidien et met le doigt là où ça fait mal sans qu’on veuille l’admettre : sur nos inconforts, nos incertitudes, nos remords, notre mauvaise conscience d’animaux fatigués sommés de vivre en tant qu’adultes parmi les autres humains. Le paresseux à trois doigts et l’antisocial qui sommeillent en beaucoup d’entre nous ne pourront qu’applaudir devant l’autoportrait, ou plutôt l’autofiction dessinée, d’une Sarah Andersen repliée chez elle comme un blaireau hirsute et mal fagoté dans sa tanière, fuyant des congénères qu’elle peine à comprendre et parmi lesquelles elle échoue à se conformer aux usages sociaux.

Sarah Andersen réussit joliment à mettre des ficelles d’humour cartoonesque au service d’observations sociales empreintes d’une acuité psychologique certaine. Est-ce à dire qu’elle consacre tout son temps à contempler les arcanes de l’âme humaine ? Non, certes : il y a aussi des blagues sur les chats, certaines assez faciles. Mais on croise également des dénonciations hilarantes autant que féroces de divers mythes sur les femmes et sur les artistes au travail, des planches en lien avec l’actualité ou abordant des sujets peu représentés en BD, comme la dépression ou les douleurs des règles.

Le format court dans la BD humoristique est loin d’être aussi facile qu’il peut le sembler. Vous savez peut-être qu’il a donné lieu à certaines des meilleures BD de tous les temps (à mon avis), comme les Gaston Lagaffe de Franquin en une page (parus de 1957 à 1991), les Peanuts de Charles Schultz (publié quasi quotidiennement de 1950 à 2000 !) et ce chef-d’oeuvre qu’est Calvin et Hobbes de Bill Watterson (paru entre 1985 et 1995). Autant dire qu’il y a de beaux modèles susceptibles de susciter des émules. A ce compte, Sarah Andersen démontre au fil des planches un sens certain du rythme et de la surprise à la base des effets comiques dans ce format court. Elle y développe ses propres procédés comiques et graphiques, dont les yeux exorbités et divergents, les rictus en vagues, mais aussi des effets de flous. Quelques personnages récurrents apparaissent, plusieurs formant des personnifications du corps de Sarah, comme son cerveau ou ses ovaires, tous deux très créatifs dès qu’il s’agit de lui mettre des bâtons dans les roues.

En sept ans, les Sarah’s Scribbles ont trouvé leur voix propre et distincte dans une certaine manière d’en faire trop qui rend possible un humour quasi cathartique. De quoi me convaincre de garder un oeil sur cette BD et sur les autres créations de Sarah Andersen.

Comme c’est désormais l’usage pour les BD en ligne dès qu’elles rencontrent un certain succès, les Sarah’s Scribbles ont bénéficié d’albums papier. Trois sont parus en américain : Adulthood Is A Myth (L’Âge adulte est un mythe), Big Mushy Happy Lump (qu’on peut traduire approximativement par Gros tas heureux et endormi) et Herding Cats (Elever son troupeau de chats). Le premier a été traduit en français chez Delcourt sous le titre Les Adultes n’existent pas. Espérons que les suivants bénéficieront bientôt d’une traduction.


[Film] « Loin de moi, près de toi » de Junichi Sato et Tomotaka Shibayama

7 juillet 2020

2020, Loin de moi, près de toi, Junichi Sato et Tomotaka Shibayama, Colorido, 2020

Référence : Loin de moi, près de toi (Nakitai Watashi wa Neko o Kaburu, titres anglais : A Whisker Away ou Wanting to Cry, I Pretend to Be a Cat), film d’animation réalisé par Junichi Sato et Tomotaka Shibayama, Japon, studio Colorido, 2020, 1h44. (Pour le moment diffusé sur Netflix faute d’avoir pu sortir sur les écrans le 5 juin 2020 à cause de la pandémie de covid-19.)

L’histoire

L’histoire se déroule au Japon, de nos jours. Miyo Sasaki est une ado extravertie et délurée, ou du moins c’est l’image qu’elle s’est donnée auprès de ses camarades de classe au collège. Chez elle, la situation est moins rose : elle peine à accepter sa famille recomposée, tandis que sa mère biologique, séparée depuis longtemps, la néglige. Kento Hinode, lui, est un garçon paisible et renfermé, qui a parfois de la peine à s’exprimer. Miyo est folle amoureuse de Hinode, mais n’arrive pas à attirer son attention et désespère d’y arriver un jour. Seulement, elle a un secret : tous les soirs, elle enfile un masque de chat que lui a donné un mystérieux gros chat appelé le Vendeur de masques il y a quelques semaines… et elle se transforme en un adorable petit chat blanc aux yeux bleus, Tarô. Sous cette apparence, elle va retrouver Hinode, qui l’adore, et passe de longues heures en sa compagnie.

Cette double vie apporte des consolations à Miyo, mais cela ne peut pas durer. D’abord parce que Miyo est peu appréciée de ses camarades de classe, qui la surnomment « Muge », « Miss Ultra Gênante et Enigmatique ». Elle n’a qu’une amie, Yoriko, qu’elle connaît depuis la maternelle. Hinode, lui, souffre de plus en plus de la situation de sa propre famille, mais n’en dit rien au collège et ne se confie qu’à Tarô. Enfin, le mystérieux Vendeur de masques revient régulièrement voir Miyo et fait tout pour la persuader de lui donner son visage en échange du masque : de cette façon, elle restera un chat pour toujours…

Mon avis

Loin de moi, près de toi ressemble à un mauvais titre de roman de Marc Lévy, mais on aurait bien tort de s’arrêter là. Le titre anglais est déjà plus joli : A Whisker Away (« Pas plus loin qu’une moustache de chat »). Le titre japonais, si j’ai bien compris, joue sur une expression idiomatique, « mettre un chat », qui signifie « simuler ». Le studio d’animation à l’origine du film, Colorido, est connu sous nos latitudes pour avoir produit Le Mystère des pingouins (Penguin Highway, une adaptation du roman fantastique de Tomihiko Morimi L’Autoroute des pingouins), sorti en France l’an dernier.

Loin de moi, près de toi fait partie des victimes de la pandémie du Covid-19 : sa sortie en salles au Japon, prévue pour le 5 juin 2020, n’a pas pu se faire. Au lieu de cela, il a été diffusé sur Internet, sur le portail Netflix. Et j’espère qu’il pourra bénéficier d’une diffusion plus large en France, car il m’a paru franchement bon.

La principale qualité du film, à mes yeux, est sa capacité à renouveler de manière intéressante deux thèmes devenus très classiques (pour ne pas dire éculés) en animation japonaise : le milieu scolaire avec ses élèves en uniforme et ses intrigues amoureuses, et les chats de la mythologie japonaise. Je dois dire qu’en commençant le visionnage du film, j’étais prudent, voire sceptique, sur la capacité du film à faire quelque chose d’intéressant sur ces thèmes, mais je trouve le résultat réussi.

Parlons d’abord des chats. Pour aller vite, le film ressemble à un croisement entre Le Royaume des chats (Hiroyuki Morita, studio Ghibli, 2002) et une version lourdement réécrite du conte de la petite sirène d’Andersen. Pour plaire à Hinode, qui ne s’intéresse à elle que quand elle est un chat, Miyo va être tentée d’en rester un définitivement. Ce faisant, elle va se trouver confrontée au mystérieux Vendeur de masques, tout droit sorti d’un monde parallèle, l’Île aux Chats. Mais les points communs s’arrêtent là. Contrairement à un film comme Le Royaume des chats, où le passage dans un autre monde forme le centre de l’intrigue, Loin de moi, près de toi fait passer ses personnages et son intrigue amoureuse en premier, et fait le choix de limiter la part du voyage merveilleux, qui se prête ainsi plus facilement à une lecture quasi symbolique, au sens où il peut représenter les atermoiements psychologiques et amoureux des deux jeunes gens.

De ce fait, l’élément fantastique le plus important est le masque de chat (puis le masque d’humain). Le scénario utilise l’objet habilement, de manière, d’une part, à activer toutes ses connotations symboliques liées au rôle que nous impose la société (et qui pèsent terriblement sur Miyo), et, d’autre part, dans la seconde moitié du film, à rejoindre des thèmes de contes et de mythes sur les échanges entre le monde des humains et un autre monde (celui des chats).

Passons au thème des intrigues scolaires. Sans le révolutionner, le film m’a convaincu par la justesse avec laquelle il montre l’alternance de délires exubérants et de questionnements intérieurs parfois très sombres typiques de l’univers du collège. Sans atteindre à la grandeur d’un film comme Colorful de Keiichi Hara sur ces sujets, il s’en sort de manière très honorable. Il présente un groupe de personnages bien campés, à la psychologie fouillée, et qui changent peu à peu au fil des événements. Je parle ici aussi bien des deux personnages principaux que des personnages secondaires, qui se révèlent peu à peu et créent de jolis rebondissements. J’ai trouvé rafraîchissant le personnage de Miyo, qui, à contre-courant des légions de collégiennes timides et rougissantes, passe son temps à bondir et à crier quand elle est avec les autres, tout en gardant ses pires problèmes pour elle seule. C’est un profil psychologique qui, à ma connaissance, est assez original. Quant à Hinode, il incarne une masculinité paisible, loin des stéréotypes de mâles vantards et forts en gueule. On est ici assez proches des premiers rôles de films comme le très beau Si tu tends l’oreille de Yoshifumi Kondô (studio Ghibli, 1995). Hinode partage d’ailleurs plusieurs points communs avec Seiji, l’amoureux de Shizuku : tous les deux sont calmes, portés à l’introspection et s’intéressent à un artisanat menacé (l’art des luthiers pour Seiji, la poterie pour Hinode).

Le scénario, signé Mari Okada (une scénariste déjà bien aguerrie, à lire sa filmographie), s’avère donc solide. L’intrigue est bien rythmée, au sens où elle sait faire alterner les scènes d’action (ou du moins de dialogues vifs et enlevés) avec des scènes paisibles entrecoupées de pauses bienvenues durant lesquelles la musique de Mina Kubota et les superbes décors (toujours soignés et riches en détails) créent quelques-uns de ces instants de poésie du quotidien pour lesquels les animateurs japonais sont passés maîtres. La seconde moitié du film s’avère tout à fait capable d’évoquer un univers onirique et de mettre en place un registre épique.

Que reprocher au film, alors ? Je ne dis pas cela souvent, mais j’aurais bien pris dix ou quinze minutes de film supplémentaires. Il y a en effet quelques transitions un peu abruptes ici et là, en particulier dans les scènes d’exposition, qui auraient mérité quelques scènes ou au moins quelques plans supplémentaires pour que l’ensemble coule bien. Je pense notamment aux premières apparitions des familles respectives de Miyo et de Hinode, dont les situations pèsent sur les deux personnages par la suite : pour peu qu’on n’ait pas bien retenu ou bien compris les allusions qui transparaissent en quelques lignes de dialogue, on aura du mal à comprendre que Miyo déprime si facilement ensuite. J’en viens au moment où Miyo est tentée de rester pour toujours un chat : il y a un point de l’intrigue où tout va mal pour elle de manière un peu artificielle, alors que la transition aurait pu être un peu mieux amenée. Mais cela ne m’a pas posé un gros problème, d’autant que la suite du scénario m’a paru très bien ficelée.

Si la plupart des personnages bénéficient d’un degré d’approfondissement très satisfaisant, le seul qui peut, à la limite, pécher par une certaine platitude est finalement le Vendeur de masques. Si l’on considère qu’il est le « méchant » du film et qu’il faut un méchant fouillé pour faire un bon film, on aura du mal à en être tout à fait content, car on n’apprend jamais grand-chose à son sujet. Personnellement, cela ne m’a pas gêné non plus, dans la mesure où j’ai tendance à le prendre comme un personnage à la fonction essentiellement symbolique, une sorte d’allégorie de la tentation de fuir la société et de se fuir soi-même (un thème qui revient à plusieurs reprises au fil du film). En outre, il aurait été difficile d’en dévoiler plus sur lui sans faire basculer le film dans un genre distinct, plus centré sur le voyage merveilleux, qui aurait plus louché du côté du Royaume des chats ou du Voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, studio Ghibli, 2001).

C’est donc un film très honorable que ce Loin de moi, près de toi, et une bonne surprise à mes yeux puisque je ne connaissais ni le studio ni les réalisateurs et que je ne savais pas à quoi m’attendre. J’espère qu’en dépit de la pandémie, le film trouvera le public qu’il mérite, et qu’il connaîtra une sortie en France, en salles ou au moins en DVD.


[Film] « Wonderland : Le Royaume sans pluie », de Keiichi Hara

22 juin 2020

2019, Wonderland, Le Royaume sans pluie, Keiichi Hara

Référence : Wonderland, le royaume sans pluie (titre original バースデー・ワンダーランド, Birthday Wonderland), film réalisé par Keiichi Hara, Japon, 2019, 115 minutes.

Wonderland, le royaume sans pluie, de Keiichi Hara, est un film d’animation japonais dont on peut rapprocher en très gros l’intrigue de celle du Voyage de Chihiro de Miyazaki (une adolescente timide se trouve projetée dans un monde merveilleux), mais avec une ambiance plus proche de celle du Royaume des chats ou d’Alice au pays des merveilles (mais ce n’est pas une adaptation du conte de Lewis Carroll). C’est enlevé, rempli à craquer de merveilleux fantasque (amateurs de fantasy réaliste, passez votre chemin, on est ici en plein conte), drôle, très très mignon et, ma foi, ça recèle largement assez de trouvailles originales dans l’univers et le traitement des personnages pour mériter le détour.

L’histoire

Akane, une jeune ado timide, se fait envoyer par sa mère à la boutique de sa voisine Chii pour y récupérer son propre cadeau d’anniversaire. Mais Akane n’aime pas Chii, qui est extravertie et un peu fofolle. Et Chii, très content de la voir, n’a pas de cadeau pour elle. A un moment donné, Akane met la main sur une empreinte de main conservée dans la pierre, mais n’arrive plus à l’en retirer. Aussitôt, les deux jeunes femmes voient sortir de la cave un homme moustachu en costume XIXe, qui se présente comme l’alchimiste Hippocrate, et son minuscule apprenti Pipo. Tous deux reconnaissent en Akane la Déesse du vent vert qui doit sauver leur royaume en guérissant le prince des Rois de la pluie.

Akane n’a pas la moindre envie d’y aller, mais elle n’a pas le choix : un talisman qu’elle s’est laissée remettre par Hippocrate l’entraîne en avant, tandis que Chii, beaucoup plus intéressée, la suit. Tous se retrouvent dans un univers merveilleux, encore très pastoral, où les progrès technologiques n’ont pas vraiment entraîné de Révolution industrielle au XIXe siècle. Oiseau géant rose, villageois tricotant des pulls avec la laine de moutons géants, champs de fleurs à perte de vue, tout cela ressemble vite à un paradis… c’en serait un sans la sécheresse qui menace de tout flétrir, sans parler de l’inquiétant Zang et de son acolyte qui désolent la région à bord d’un char de métal.

Mon avis

Les thèmes de départ sont classiques, et on reconnaît ici et là quelques allusions à Nausicaä ou au Royaume des chats, avec un peu d’absurde en plus et pas mal de kawaii. Mais l’évolution de l’intrigue et des personnages réserve quelques surprises. J’ai notamment apprécié la paire de jeunes femmes et aussi le fait qu’Hippocrate n’est pas toujours là à jouer les Gandalf. Quant aux méchants, ils sont plus intéressants qu’on ne pourrait le croire à leur première apparition (qui paraît annoncer une intrigue manichéenne). L’univers n’est résolument pas réaliste et peut donner au début l’impression de partir un peu dans tous les sens, mais l’intrigue reste bien ficelée et m’a paru cohérente.

J’aimerais en profiter pour dire un mot de Keiichi Hara qui est un réalisateur plus que prometteur à mes yeux. Il a déjà réalisé Un été avec Coo, histoire de la rencontre entre un jeune Japonais et un kappa tout droit sorti de la mythologie japonaise, traité avec réalisme et une famille de personnages fouillés ; Colorful, superbe film fantastique sur un adolescent mal dans sa peau ; et le très beau Miss Hokusai, chroniques picaresques sur la vie de la fille du fameux peintre, avec de nombreuses touches de fantastique là aussi. Wonderland est de loin son film le plus « léger »à tous les sens du terme – on est plus proche du joyeux Royaume des chats ou du cartoonesque Mary et la fleur de la sorcière du studio Ponoc que de la rêverie profonde d’un Hayao Miyazaki ou d’un Isao Takahata, et il satisfera plus facilement le jeune public que les adultes – mais il fait passer un bon moment, si on accepte l’aspect résolument bariolé de l’univers. Voyez ses films précédents, dans tous les cas : ils sont très bons (je recommande particulièrement Colorful et Miss Hokusai). Sans abuser des comparaisons, Keiichi Hara mérite à mes yeux d’être compté parmi les meilleurs réalisateurs japonais après ses aînés Miyazaki et Takahata.

Au passage, la musique est très bien. Harumi Fûki, la compositrice, avait travaillé notamment sur la bande originale de Miss Hokusai. Keiichi Hara évoque dans une interview son choix de mettre en avant de jeunes talents dans Wonderland, que ce soit en matière de conception graphique, d’animation ou de musique. J’ajoute à cela que les compositrices ne sont pas légion et sont bizarrement peu connues par rapport aux compositeurs (si vous pouvez me citer d’autres compositrices contemporaines, je suis preneur ; si vous ne pouvez pas… vous comprenez le problème).

Si vous êtes rôliste, Wonderland, le royaume sans pluie ne manquera pas de vous fournir une inspiration toute trouvée pour le jeu de rôle sur table Ryuutama, avec ses voyageurs dans un monde de fantasy japonisant à l’atmosphère drôle et chaleureuse relevée d’une touche de drame.

J’ai d’abord posté cet avis le 29 août 2019 sur le forum CasusNO avant de le rebricoler pour publication ici.


Nicolas Cluzeau, « Harmelinde et Deirdre »

8 juin 2020

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Référence : Nicolas Cluzeau, Harmelinde et Deirdre, Nestiveqnen, 2001.

Présentation par l’éditeur

« La réputation de la thaumaturge Harmelinde en matière de résolution d’énigmes n’est plus à faire, et c’est à travers l’ensemble du pays que l’on sollicite ses services. Accompagnée de sa fille Deirdre, toutes deux vont devoir enquêter sur des affaires étranges de Vampires et de Dragons, de prophétie et de forêt mouvante… »

Mon avis

Voici un recueil qui n’est pas nouveau puisqu’il est paru chez Nestiveqnen en 2001. À l’époque (je pourrais ajouter : « dans ma folle jeunesse »), j’avais été séduit par ce concept à la fois tout simple et original (pour l’époque, toujours) : un duo de femmes détectives et magiciennes dans un univers de fantasy haut en couleurs où la magie abonde. Le volume regroupe six de leurs enquêtes, derrière une belle couverture de Sandrine Gestin.

Quelque chose comme seize ans après, j’ai relu ce recueil. Il paraît que c’est le genre de chose qu’il ne faut pas faire. Difficile d’en éluder les défauts : les maladresses de style sautent aux yeux, il y a parfois des fautes d’orthographe, l’ensemble donne l’impression d’un manuscrit pas toujours bien revu par son éditeur et d’un auteur encore débutant en dépit de plusieurs romans publiés avant ce recueil. Les tics d’écriture dénotent parfois des problèmes plus profonds, notamment dans la description des personnages (Deirdre n’en finit par d’avoir des sourires espiègles, et c’est à peu près tout) ou dans leur psychologie (leurs réactions sont parfois étranges).

Quant à l’univers de Nordhomme, on fait difficilement plus « cœur de cible » en matière de fantasy, avec ses royaumes inspirés de diverses cultures (Celtes, Grecs anciens…), ses dieux multiples vivant sur une île non loin des mortels et prompts à se quereller entre eux, ses démons, ses fées, ses dragons, ses peuples surnaturels nombreux, sa magie aux contraintes complexes rappelant un système de jeu de rôle…

Et pourtant… et pourtant ! Je dois dire qu’en dépit de ces fautes et de ces maladresses d’écriture, en dépit du côté très kitsch de l’univers… le charme opérait toujours. Je me suis repris à apprécier ces enquêtes magiques, cet univers foisonnant qui a au moins le mérite du sens du détail et de la cohérence (ainsi qu’une certaine profondeur chronologique, ce qui le rend plus évocateur) et où les lieux et les créatures merveilleux ou inquiétants sont légion. J’ai un faible particulier pour le personnage d’Harmelinde, à la fois détective, enchanteresse puissante et… mère de Deirdre, qui est son adjointe mais aussi sa fille. Les deux personnages ont des caractères bien distincts et fortement campés, ce qui conduit régulièrement à des tensions. Au fil des enquêtes, elles doivent affronter des mystères toujours plus étranges, des ruses toujours plus contournées, des entités de plus en plus puissantes et des enjeux de plus en plus vitaux.

Il m’a produit un effet comparable à celui d’un film de série B du samedi soir, ou d’un téléfilm carton-pâte porté par des acteurs chauds bouillants, ou encore d’une partie d’un de ces jeux vidéo qui ne sont pas des chefs-d’œuvre, mais pas des purges non plus, et où l’on peut passer quelques heures à castagner des squelettes, bien calé contre son coussin de chaise. C’est très premier degré, il y a des ficelles classiques, mais il y a aussi des trouvailles (à commencer par les noms des personnages et des lieux) et ça sent l’amour de la fantasy et l’amour des histoires. L’auteur fait tellement d’efforts qu’il finit par m’avoir à l’usure et que même la part la plus sévère et la plus ronchonnante de moi-même finit par concéder un : « D’accord, d’accord, c’était quand même bien sympathique… »

En plus, l’univers de Nordhomme s’est encore agrandi au fil des années, avec plusieurs cycles et recueils explorant divers continents et époques, ce qui me conduit à penser que la persévérance à bâtir un univers est l’une des qualités de Nicolas Cluzeau. Si l’on se prend au jeu, il y a de quoi en apprendre davantage sur les coins du monde évoqués en passant dans les nouvelles. Il existe d’ailleurs un autre recueil, Chroniques des Franges féeriques, qui reprend le personnage d’Harmelinde.

J’en viens à espérer une seconde édition revue et amendée de ce recueil, où l’auteur, qui a désormais beaucoup plus de publications derrière lui et s’est amélioré dans son écriture, pourrait corriger les scories de style et d’orthographe de cette première mouture. Harmelinde et Deirdre forment un beau duo de personnages, qui mériterait d’être encore mieux mis en valeur.

J’ai publié une première version de cet avis le 24 septembre 2017 sur le forum du Coin des lecteurs avant de l’étoffer un brin pour le publier ici.


George Sand, « Mademoiselle La Quintinie » (le roman)

25 mai 2020

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Référence : George Sand, Mademoiselle La Quintinie, Paris, Calmann-Lévy, collection « Œuvres complètes de George Sand en grand in-18 », sans date (première parution : Michel Lévy frères, 1863). Je précise « le roman », parce que Sand a adapté son livre pour la scène sous le même titre quelques années après.

Résumé

Paris, 1861. Originaire d’Aix-en-Provence, le jeune Émile Lemontier va rendre visite à une amie d’enfance, Élise, dans un couvent où elle passe quelque temps. Leurs familles les verraient bien s’épouser, mais Émile, en dépit de ses efforts, n’arrive pas à se sentir amoureux. Lorsqu’il croise Lucie, en revanche, c’est le coup de foudre, celui qui rend fou en quelques instants et pour longtemps. Émile n’ose croire sa chance quand ses premiers efforts l’amènent à découvrir que Lucie pourrait être intéressée. Un seul obstacle se dresse entre les deux jeunes gens, mais de taille : Lucie, fille du sourcilleux général La Quintinie, vient d’une famille très catholique, tandis qu’Émile est le fils d’un libre-penseur qui lui a transmis ses idées subversives. S’épouseront-ils ? Renonceront-ils ? Une chose est sûre : pour ces deux esprits vifs et âpres à la discussion, dotés tous les deux d’une probité hors du commun, les sentiments n’auront pas trop de toute leur puissance pour faire hésiter les résolutions dictées par leurs consciences respectives.

Mon avis

Quand on est athée et qu’on cherche des livres intéressants, la liste des titres mis à l’Index par l’Église catholique fournit en général de bonnes pistes. On ne peut qu’être surpris, de nos jours, de redécouvrir tout ce que l’ Église a pu mettre à l’Index au fil du XIXe siècle (l’historien Philippe Boutry aborde ce sujet dans un article pour la Revue d’histoire du XIXe siècle paru en 2004). En 1863, année de parution de Mademoiselle La Quintinie, y sont ajoutés l’ensemble des romans de George Sand, écrivaine qui, toujours de nos jours, ne semble pas exactement sulfureuse.

Et pourtant ! Quelle audace que l’évocation du malheur des épouses dans Indiana ! Quel scandale que le désespoir mordant de Lélia ! Quelle ambition exaspérante pour les conservateurs chez cette femme capable aussi bien de pondre des romans réalistes à la Balzac (en moins verbeux et en mieux structuré), de remettre à l’honneur sans mépris les croyances et légendes des paysans du Berry dans Légendes rustiques et de puiser avec brio son inspiration dans les sciences naturelles comme la géologie pour Laura. Voyage dans le cristal, de jouer avec les codes du fantastique sans jamais renoncer à l’héritage des Lumières, de condamner la peine de mort dans Mauprat bien avant Victor Hugo et son Dernier Jour d’un condamné, et de discuter de religion avec un esprit critique farouchement rétif à l’autorité de tout dogme dans des romans philosophiques comme Spiridion ! Il y avait de quoi défriser quelques moustaches à l’époque.

Et donc, quand Mademoiselle La Quintinie prétend discuter du bien-fondé de certains dogmes catholiques et critiquer la dépendance des femmes à l’égard de leur confesseur : paf, à l’Index. Neuf ans après le roman, Sand, qui s’est lancée dans l’écriture théâtrale, adapte le livre pour la scène, propose la pièce au théâtre de l’Odéon, qui accepte… et vlan, censure ! La pièce n’est jamais représentée du vivant de Sand.

Le plus ironique, un bon siècle et demi après, est de se rendre compte que Mademoiselle La Quintinie est un roman à la fois intelligent et profondément chrétien, vraiment pas le genre à renforcer la crise des vocations. Mais, certes, pas du tout catholique au sens où le catholicisme s’en prend plein la figure.

Si vous avez toujours pensé que, christianisme ou catholicisme, vu de loin, ce n’est pas très différent, vous pouvez commencer par vous réjouir de ne pas avoir vécu en France au XVIe siècle pendant les guerres de religion, et, ensuite, vous pouvez lire Mademoiselle La Quintinie. Vous y trouverez ce qu’en lexique balzacien on appellerait un croisement entre une « étude de mœurs » – un roman réaliste dépeignant des types psychologiques et sociaux de l’époque de son écriture – et une « étude philosophique », puisque le roman discute abondamment de religion. Le tout avec un art consommé de mêler débat d’idées et suspense de l’intrigue qui est sans doute l’une des grandes qualités de Sand.

Ayant lu plusieurs de ces romans à idées, je commence à en saisir les ficelles. On pourrait les résumer de manière injuste en prétendant que chaque personnage incarne une idéologie, mais ce serait faux, car, hormis un ou deux personnages secondaires délibérément caricaturés, aucun des personnages principaux ne reste figé dans ses idées et ses croyances de départ, et c’est justement l’un des grands intérêts du roman que de voir comment tout ce petit monde, bousculé dans son confort intellectuel et affectif, tournoie, se réajuste, se cherche, se repousse, se combat ou se rallie, dansant au gré des passions et des ambitions.

Je mentirai moins si je dis que chaque personnage incarne une certaine tournure d’esprit, une certaine approche de la religion. Émile est « l’esprit fort », le libre-penseur, mais c’est en même temps le jeune premier amoureux qu’on croise dans tant de pièces de théâtre, et c’est un fils très attaché à son père. De là le dilemme entre ce que lui dictent sa conscience et son amour filial (qui l’éloignent de la religion) et ce que lui fait faire son amour (c’est-à-dire, nécessairement, des concessions) : où poser la limite de ce qu’il est prêt à faire ? Lucie, elle, est la chrétienne qui croit à un Dieu d’amour. Catholique par obéissance à sa famille, elle va se trouver confrontée aux contradictions et aux rigidités du catholicisme de son temps (exemple : penser que toute une partie de l’humanité devra brûler éternellement dans les flammes de l’Enfer, est-ce vraiment conforme à la bonté que les chrétiens prêtent à Dieu ?). Le mystérieux ami de Lucie, M…, qui correspond avec elle depuis des années, est  catholique comme on est soldat ou comme on est espion : il cherche avant tout à servir une cause et à la faire triompher. Mais toutes les méthodes sont-elles bonnes, en d’autres termes : la fin justifie-t-elle les moyens ?

Voilà donc les trois personnages principaux du roman. Tous ont leur intérêt, aucun n’est plat, aucun n’est bête, tous éveillent sympathie ou défiance au fil des pages, et c’est cela qui rend le roman passionnant quelles que soient vos idées et vos croyances ou vos absences de croyances.

Environ les trois quarts du roman prennent la forme d’un roman épistolaire. Qu’on ne s’en effraie pas si l’on n’est pas habitué à ce genre : le fait que le texte consiste en une succession de lettres n’empêche jamais Sand de planter un récit bien rythmé, d’insérer des dialogues, de multiplier les scènes. Le procédé épistolaire, comme dans tout bon roman de ce type, alimente le suspense comme le ferait aujourd’hui la succession des points de vue des personnages de factions ennemies dans un roman choral : on lit tour à tour chacun parlant à ses alliés, discutant à part de ce qu’il va faire ensuite. La fin du roman adopte un récit continu, une fois arrivé le temps du dénouement.

Une histoire d’amour, des portraits de types sociaux, des enjeux de société : tout cela serait par trop rêche et sec à avaler sans une cuillerée d’humour. Et de l’humour, il y en a, de l’humour et de l’esprit, par touches assez discrètes pour se faire oublier, mais assez présentes pour faire fonctionner le mélange et prendre l’émulsion. Ce n’est pas un rire aux éclats : la plupart du temps, c’est un sourire, un visage malicieux de la narratrice qui nous sourit par-dessus l’épaule de ses personnages, toujours avec humanité et bienveillance envers eux. C’est l’emportement amoureux d’Émile qui se fait chambrer par ses camarades. C’est le jeu des amours-propres entre lui et Lucie, entre Lucie et M…, et c’est enfin (et de plus en plus) la mise en scène des travers sociaux de l’époque. Cette dernière devient plus sensible dans la dernière partie du roman, lorsqu’entrent en scène le général La Quintinie, vrai militaire bas du front de théâtre (mais puissant et qu’il va falloir convaincre !) puis le père Onorio, un fou de Dieu qui tient difficilement l’équilibre entre le sublime et le ridicule.

Mademoiselle La Quintinie est l’occasion pour Sand de réfléchir et de donner à réfléchir, une fois de plus. Bizarrement, la discussion qu’elle propose sur les relations entre la libre-pensée et le christianisme et entre le christianisme et le catholicisme n’a pas tant perdu de son actualité que cela, malgré les bouleversements qu’ont connu les religions depuis 1863. Ce qui a permis au roman de survivre à son époque, c’est le fait que toutes ces idées, que tous ces choix sont incarnés, et admirablement incarnés, dans des personnages pleins de vie et de couleur (même si cette couleur est composée de nuances subtiles et de dégradés qu’il faut prendre le temps de saisir, plutôt que d’aplats contrastés dont on voit tout au premier regard).

S’engager en religion (pour Lucie), se coltiner le poids qu’a encore une religion en dépit de son décalage manifeste avec le siècle (pour Émile), refuser le dogmatisme, lutter contre le fanatisme chez les autres ou en soi-même, ce sont des questions que nous vivons toujours aujourd’hui, à une heure où l’Église catholique, quoique en recul en France, conserve un poids médiatique et politique disproportionné (on l’a vu en 2013 pendant les débats sur l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe, une question qui ne concernait théoriquement pas les religions) et une respectabilité paradoxale quand on se souvient qu’elle ne traîne plus seulement une croix mais également de nombreuses casseroles sonnantes et brinquebalantes (le problème de la pédophilie n’en finit plus d’éclater au grand jour). La question de l’esprit critique par rapport au dogme et celle de l’équilibre à tenir entre l’engagement au service d’une religion et le basculement dans le fanatisme se posent, elles, pour toutes les religions et n’ont pas pris une ride.

Avec ce roman, Sand réaffirme sa propre conception du christianisme une petite trentaine d’années après l’ambitieux Spiridion. Cette conception est marquée, entre autres, par le refus de la notion d’enfer. Mais aussi par une critique acerbe des écarts entre la théorie et la réalité du catholicisme, avec cette conscience aiguë qu’une religion n’est rien si elle ne parvient pas à incarner dans le monde réel et au quotidien les notions morales qu’elle prône, si les hommes censés la servir se vautrent dans la mesquinerie et les jeux de pouvoir, si ses croyants oublient de réfléchir pour tomber dans une simple répétition de gestes mécaniques ou une récupération de la dignité religieuse au service de leurs ambitions sociales. Enfin, Sand, fidèle à elle-même, lutte une fois encore pour l’émancipation des femmes : elle remet en question le pouvoir énorme accordé par l’Église aux prêtres, qui confessent les épouses, savent tout d’elles et sont en mesure de les contraindre à faire et dire ce qu’ils veulent, tandis que les femmes du temps de Sand sont peu instruites et n’ont que de frêles marges de manœuvre.

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Un mot sur l’édition que j’ai lue : croisée au petit bonheur dans une librairie d’occasion, elle ne doit pas être loin de son siècle d’âge, avec sa couverture rigide, sa reliure de cuir fatiguée et son papier jauni. Heureusement, il existe des rééditions plus fraîches : les éditions Paleo, qui ont réédité toute l’œuvre de Sand, ont réédité celui-ci en 2015 (sans notes, hélas, comme toutes leurs parutions à ma connaissance), et avant cela les Presses universitaires de Grenoble l’avaient réédité conjointement avec l’essai À propos des Charmettes en 2004.

 

 


[BD] Mari Yamazaki, « Thermae Romae »

11 mai 2020

ThermaeRomae

Référence : Mari Yamazaki, Thermae Romae, Bruxelles, Casterman, 6 volumes, 2012-2013 (première parution : Enterbrain, magazine Comic Beam, 2008-2013).

Présentation de l’éditeur

« Rome, IIe siècle de notre ère, sous le règne d’Hadrien, Lucius Modestus, architecte en panne d’inspiration, découvre lors d’un bain aux thermes un passage à travers le temps et l’espace qui le fait émerger au XXIe siècle, dans des bains publics japonais !!!
Entre stupeur et émerveillement, Lucius parviendra-t-il à mettre à profit cette fantastique découverte pour relancer sa carrière ? »

Mon avis

Entre l’Histoire et l’absurde

Thermae Romae est un manga au sujet inattendu, pour ne pas dire incongru au premier abord, et le succès énorme qu’il a remporté au Japon (au point de susciter non seulement une adaptation en série animée, chose fréquente, mais aussi deux films en prises de vue réelles) a lui aussi de quoi surprendre, vu de France.

Reprenons : c’est donc une histoire fantastique d’ambiance humoristique au cours de laquelle un architecte de thermes (bains publics) de la Rome antique se retrouve transporté au XXIe siècle à plusieurs reprises, pour de brèves périodes de temps, en passant par la bouche d’évacuation des eaux d’un bassin… et comme sa carrière se porte mal, il puise l’inspiration dans les accessoires de bain et les objets de la vie quotidienne du Japon du XXIe siècle pour réaliser des innovations très appréciées et complètement anachroniques à son époque, dix-neuf siècles plus tôt.

Le tout est relaté dans un style de dessin très réaliste, inhabituellement proche des canons occidentaux, pour coller au style de l’art romain antique. Cela peut déboussoler (voire rebuter) les lectrices et lecteurs habitués à un style plus japonisant (encore que de nombreux codes visuels du manga restent respectés), mais cela ne contribue pas peu à l’ambiance particulière de l’histoire.

Le contexte de la Rome antique est reconstitué avec une très sourcilleuse rigueur documentaire, que ce soit en termes d’univers visuel ou d’intrigue, y compris dans la psychologie des personnages. Ainsi Lucius Modestus, notre héros, se soucie-t-il constamment de sa dignitas (sa respectabilité, en gros) et de l’honneur de l’Empire, ce qui le conduit à se promener vêtu en tout et pour tout d’une serviette de bain aux endroits stratégiques, en observant notre siècle d’un regard sévère.

À partir de là, de deux choses l’une : soit vous êtes déjà en train de rire et vous trouvez l’idée très bonne, soit vous risquez de rester de marbre face à ce manga dont l’intérêt immédiat repose en grande partie sur ce mélange improbable entre un travail documentaire sérieux sur la culture des bains dans la Rome antique et le Japon actuel et un enchaînement de gags à l’absurdité assumée. Les couvertures donnent une bonne idée du concept : des statues antiques authentiques et dessinées avec grand soin, mais affublées d’accessoires anachroniques, sèche-cheveux, visières de bain, etc. Pour ma part, très intéressé par tout ce qui touche à l’Antiquité et ayant un penchant pour l’humour absurde, je ne pouvais qu’être séduit par une histoire pareille.

Une intrigue à sauts et à gambades

Thermae Romae court sur six tomes, ce qui, par rapport à beaucoup d’autres mangas, en fait une série courte, qui ne risque pas de faire s’écrouler vos étagères (ou votre compte en banque). Elle a d’ailleurs fait l’objet de rééditions en intégrales en deux ou trois tomes, ce qui la rend encore plus pratique d’accès (les intégrales offrent en outre un meilleur confort de lecture grâce à un format plus grand, mais dont le poids, lui, peut mettre vos étagères en danger).

Avant d’émettre un avis sur l’ensemble de l’intrigue, j’aimerais donner quelques informations supplémentaires sur le contexte de la publication de Thermae Romae, afin d’éviter les faux procès auxquels j’ai été surpris d’assister sur certains forums. Au départ, Thermae Romae est paru au Japon dans un magazine (comme beaucoup de mangas). Il n’était conçu que comme une série de gags sans lendemain, lisibles de manière pratiquement autonome. Son succès a surpris tout le monde, y compris Mari Yamazaki, qui a alors imaginé de nouveaux épisodes où elle développe une intrigue plus suivie.

Cela explique la curieuse architecture de l’intrigue dans la série terminée. Les trois premiers tomes offrent une série de variations comiques sur l’idée de départ (Lucius est projeté dans le Japon actuel, puis revient à Rome) et sont à lire comme une série sketches. Ce n’est qu’à partir du tome 4 que l’intrigue prend de l’ampleur avec l’arrivée d’autres personnages récurrents, au premier rang desquels Satsuki, une jeune Japonaise passionnée par la Rome antique, qui a la grande qualité de parler un peu latin. L’empereur Hadrien joue également un rôle croissant dans l’intrigue, et c’est assez émouvant de constater que Mari Yamazaki cite parmi ses sources principales pour ce manga le très beau roman français Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (qui n’a rien à voir en termes de ton, mais offre une reconstitution très fidèle de la vie et du règne de cet empereur). Et n’oublions pas le cheval.

Si vous ne jurez que par les scénarios à suspense réglés comme des horloges, où l’on a l’impression que l’auteur prend votre tension à chaque seconde pour vérifier si l’histoire vous tient suffisamment en haleine et où le moindre détail est réutilisé cinq tomes après pour un rebondissement crucial, je dois vous prévenir : Thermae Romae n’est pas du tout comme ça. L’histoire ne casse pas trois pattes à un canard de bain, mais, à sa décharge, ça n’a jamais été le but. En revanche, l’autrice parvient avec brio à remplir ses deux objectifs avoués : nous faire rire avec des situations cocasses et nous instruire sur ces deux cultures du bain que sont la Rome antique et le Japon actuel.

L’anthropologue et le canard de bain : quand l’humanisme surgit de la baignoire

C’est dans ces informations sur les « civilisations des bains », distillées au fil des chapitres, que Thermae Romae, sous son allure de divertissement léger, trouve une profondeur certaine. Deux cultures radicalement éloignées dans l’espace et le temps, qui n’ont jamais eu de contact direct entre elles, se trouvent brusquement confrontées l’une à l’autre par le biais d’un intérêt commun pour les bains publics. Or les bains publics forment bel et bien un pan important d’une société. En plaçant dans l’espace public ce qui relève de l’hygiène corporelle, les thermes et les bains japonais montrent une préoccupation louable pour la santé publique. Mieux : ce sont des lieux de sociabilité, une sociabilité dont Thermae Romae nous expose les codes, au point de rencontre entre le public et l’intime, la nudité et la pudeur, la détente et la politesse. Tels que le manga les présente, les bains deviennent le lieu par excellence de l’élaboration de la civilisation, l’endroit où l’on prend soin à la fois de soi et des autres. Comme toutes les bonnes intrigues fondées sur le voyage, Thermae Romae a une portée anthropologique. Une anthropologie par l’humour, ce qui ne l’empêche pas de nous donner à réfléchir.

Et qui se révèle finalement très originale. Car à force d’avaler des péplums américains (ou italiens) qui réduisent Rome à ses armées, à ses gladiateurs, à ses courses de chars, à tous ses aspects les plus violents en somme, nous avions grand besoin d’histoires différentes pour nous rappeler qu’une vision pareille de Rome est à peu près aussi proche de la réalité qu’un jeu vidéo de guerre l’est du quotidien des Français actuels. Une histoire qui nous invite au calme et au bien-être partagé avec tout le monde, y compris les étrangers (ces Japonais « aux visages plats », que Lucius commence par prendre pour des esclaves venus des confins de l’empire, finissent par lui inspirer respect et admiration lorsqu’il découvre les multiples raffinements des salles de bain contemporaines). Un regard d’autrice qui fasse de la culture des bains le porte-parole d’une vision du monde humaniste et pacifique.

On peut aller encore plus loin et remarquer la portée politique possible de cette remise en valeur des bains. En effet, la construction et l’entretien des thermes, tout comme leur coût modique voire leur gratuité, relèvent de la compétence de l’État (c’est-à-dire, sous l’empire romain, de l’empereur). Rien que cela suffit à ébaucher un modèle de société qui a des leçons à nous donner, encore aujourd’hui en France, sur la façon dont l’État prend soin de la santé de tous les citoyens, y compris des plus pauvres et des sans-abris. Pourquoi les bains-douches publics, omniprésents en France il y a quelques décennies, sont-ils si peu nombreux aujourd’hui ?

Au chapitre des reproches

Thermae Romae n’est pas sans défaut. L’intrigue, comme je l’ai dit, peut déplaire par son caractère décousu. Plus gênant à mes yeux, les personnages féminins y sont rares et toujours infériorisés… et je ne parle même pas des femmes romaines de l’Antiquité, mais bien de Satsuki, la Japonaise d’aujourd’hui, qui a tendance à se changer en godiche dès lors que Lucius Modestus est dans les parages. Finir en potiche antique, pour une étudiante brillante, c’est un triste destin.

On peut d’ailleurs adopter une lecture moins bien intentionnée envers ce manga que celle que j’ai développée jusqu’ici. Dans Thermae Romae se lisent nombre de complexes et de tensions qui travaillent le Japon actuel, pour le peu que j’en connais. Le sexisme, pour commencer (certes, quel pays n’y a pas affaire ? mais il revient souvent dans les mangas et films d’animation que j’ai pu voir – et dont je suis persuadé qu’ils sont loin d’être ce qui se fait de pire en la matière). Mais aussi de tenaces rêves d’empire. Pour un pays tel que le Japon, qui a été un empire, élaborer une intrigue vantant un trait culturel commun entre le Japon et la Rome antique pour en faire le fondement de la civilisation n’a rien d’innocent. Ce n’est pas pour rien que l’un des pays les plus impérialistes actuels, les États-Unis, est si obsédé par la Rome antique (et plus particulièrement par l’empire romain : curieusement, la Rome du VIIe siècle avant J.-C., faite de chaumières et d’escarmouches entre paysans vindicatifs, semble moins passionner Hollywood). Je suis le premier à me plaindre de la manie des critiques de péplums à dégainer des grilles interprétatives politiques qui confinent parfois au délire interprétatif, mais, là, c’est difficile de ne pas y penser.

Par bonheur, la manière dont Mari Yamazaki traite son intrigue ne prête qu’assez peu le flanc à cette critique. Je serais tout de même curieux de lire une suite de Thermae Romae où Lucius Modestus se retrouverait projeté dans d’autres civilisations du bain fameuses, par exemple la civilisation de l’Indus ou l’empire ottoman.

Sans être le chef-d’œuvre du siècle, Thermae Romae mérite de ne pas être sous-estimé, que ce soit pour sa valeur de divertissement, ses aspects de bonne vulgarisation historique (qui régalent les enseignants en quête de moyens attrayants de parler des thermes romains) ou encore pour sa vision du monde humaniste qui n’est vraiment pas de trop par les temps qui courent. Le succès du manga a permis de faire découvrir le talent de Mari Yamazaki, qui a de nouveau abordé l’Antiquité dans un autre manga qu’elle co-dessine avec Miki Tori : Pline, un récit des aventures imaginaires de Pline l’Ancien sous le règne du terrible Néron. Cette biographie imaginaire adopte un ton globalement plus sérieux (sans renoncer à des épisodes cocasses) et s’avère pour le moment plus abouti sur tous les plans. J’espère avoir l’occasion d’en parler ici.

Dans le même genre que Thermae Romae, à part Pline de la même autrice, je vous conseille d’aller voir du côté du cinéma avec Ave, César !, un film des frères Coen sorti en 2016. Il ne parle pas que d’Antiquité, puisqu’il s’agit d’une satire du fonctionnement d’Hollywood dans les années 1950, mais c’est ce à quoi je peux penser de plus proche en termes de type d’humour, qu’il s’agisse des situations cocasses ou du comique fondé sur les jeux de regards. Bien entendu, vous pouvez aussi vous intéresser aux films japonais adaptés de Thermae Romae (il y en a eu deux, avec Hiroshi Abe dans le rôle de Lucius), mais ils n’ont pas l’air d’avoir été diffusés en Europe pour le moment (à mon grand regret, car la bande-annonce du premier est tordante).


Michael Ende, « Momo »

27 avril 2020

MomoEnde

Référence : Michael Ende, Momo, Paris, Bayard jeunesse, 2009 (première parution : Allemagne, 1973).

Présentation de l’éditeur

Momo, une petite orpheline vagabonde, s’installe dans un amphithéâtre en ruine, à l’écart de la ville. Elle se fait vite plein d’amis : Momo séduit les enfants, avec lesquels elle invente des jeux merveilleux, mais aussi les adultes, parce qu’elle sait les écouter et leur redonner confiance. Ses deux meilleurs amis sont Beppo, un vieux balayeur de rues, et Gigi, un jeune homme à la langue bien pendue. Tous vivent heureux dans ce petit coin éloigné de l’agitation de la ville quand apparaissent d’étranges messieurs gris. A leur approche, un courant d’air froid, mêlé à une infecte odeur de cigare, se fait sentir. Qui sont-ils, que veulent-ils ? Momo découvrira leurs sinistres plans et la menace qui pèse sur tous ceux qu’elle aime. Un vrai petit chef-d’œuvre qui célèbre les valeurs humaines et l’amitié, par l’auteur de L’histoire sans fin.

Mon avis

Momo est le second livre le plus connu d’Ende après L’Histoire sans fin. Du moins en Allemagne, car en France, le reste de l’œuvre d’Ende semble encore complètement inconnu, et en bonne partie non traduit. Heureusement, on commence à voir quelques traductions ici et là, dont celle de ce beau roman, que j’ai beaucoup aimé. Sa parution dans une collection pour la jeunesse ne doit pas détourner les adultes de cette lecture : c’est un conte universel qui peut toucher et faire réfléchir des lecteurs et des lectrices de tous les âges. Au moins le voici publié dans notre langue, c’est le plus important.

Momo est donc une petite fille singulière, sortie de nulle part et dotée d’une capacité d’écoute exceptionnelle, qui confine à la magie à voir les effets qu’elle produit sur son entourage. Après quelques chapitres décrivant l’installation de Momo dans l’amphithéâtre et son quotidien, on entre peu à peu dans l’intrigue principale avec l’arrivée des inquiétants hommes en gris. On découvre alors le sujet central du roman : le temps. En effet, ces hommes en gris travaillent pour une banque, la Banque du Temps, qui propose aux gens d’économiser leur temps afin d’être plus efficaces dans leur vie de tous les jours, et, normalement, d’en disposer à leur aise une fois devenus vieux. Mais quelque chose ne va pas, et Momo s’en rend vite compte.

À mesure que tous ses amis tombent les uns après les autres sous l’influence des hommes en gris, Momo se trouve de plus en plus isolée et désemparée… jusqu’à ce qu’elle rencontre une tortue un peu particulière, capable d’afficher des lettres sur sa carapace pour parler avec elle. Momo va alors rencontrer maître Secundus Minutius Hora, le seul homme capable de résister aux hommes en gris. Mais maître Hora lui-même ne peut pas tout, et le sauvetage des amis de Momo, et de l’humanité en général, s’annonce périlleux au possible.

Le roman est écrit dans un style simple et clair, qui n’entrave nullement le talent de conteur d’Ende. J’ai beaucoup apprécié l’univers qu’il met en place, quelque part entre la fantasy urbaine et la poésie pure. Le roman propose une réflexion approfondie sur le temps et son usage, et n’a pas peur d’aborder à l’occasion des sujets comme la mort. J’ai toujours aimé les histoires de fantasy et de science-fiction où il est question de manipuler le temps, et je n’ai pas été déçu (et il ne faut pas s’attendre à des abîmes de complexité dans l’intrigue : on parvient à tout suivre sans problème).

J’ai beaucoup apprécié aussi le fait que Momo contient à la fois des chapitres de bonheur et de simplicité (notamment son tout début), et aussi, une fois l’intrigue lancée, des pages inquiétantes, voire franchement sombres, sans en faire trop dans l’un ou l’autre sens. De cette façon, on peut se détendre agréablement avec Momo à certains moments, et avoir franchement peur pour la petite héroïne à d’autres. Le drame est bien dosé de ce point de vue-là.

Je regrette un peu de ne pas avoir lu Momo plus tôt : je pense qu’il serait devenu l’un de mes grands souvenirs de lecture d’enfance. Néanmoins, encore une fois, je pense qu’un adulte a largement de quoi apprécier ce roman, grâce à la réflexion sur le temps qu’il développe et qui peut être lue à plusieurs niveaux : on peut y voir une réflexion philosophique, politique, économique… C’est à la fois une belle histoire et un roman qui donne à réfléchir, le tout de façon habile et bien menée.

Une belle découverte, donc, et un livre dont j’espère qu’il continuera à se faire connaître du lectorat francophone, car Michael Ende est un écrivain important et mérite davantage de reconnaissance.

Le roman a fait l’objet de plusieurs adaptations, dont un film allemand et un dessin animé italien. Je n’ai pas encore eu l’occasion de les voir et j’ignore s’ils ont été diffusés en français. J’espère que oui, surtout pour le dessin animé italien, Momo alla conquista del tempo (Momo à la conquête du temps), qui a été réalisé par Enzo D’Alò, un grand nom de l’animation italienne, en 2001.

J’ai posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er octobre 2011 avant de le rebricoler pour le poster ici.

 


George Sand, « Pauline »

13 avril 2020

Sand-Pauline

Référence : George Sand, Pauline, édition établie et présentée par Martine Reid, Paris, Gallimard, coll. « Folio Femmes de lettres », 2007 (première parution en volume : 1841).

Présentation de l’éditeur

« Pauline était vêtue de brun avec une petite collerette d’un blanc scrupuleux et d’une égalité de plis vraiment monastique. Ses beaux cheveux châtains étaient lissés sur ses tempes avec un soin affecté ; elle se livrait à un ouvrage classique, ennuyeux, odieux à toute organisation pensante : elle faisait de très petits points réguliers avec une aiguille imperceptible sur un morceau de batiste dont elle comptait la trame fil à fil. La vie de la grande moitié des femmes se consume, en France, à cette solennelle occupation. »

Mon avis

Pauline est un très court roman ou une longue nouvelle (moins de 150 pages) publié par George Sand dans les premières années de sa carrière, à un moment où elle écrit surtout des études sociales et dénonce les conditions de vie des femmes en France à son époque.

Dans cette courte histoire réaliste, deux amies, Laurence et Pauline, ont grandi ensemble dans la petite ville provinciale de Saint-Front. Il y a quelques années, Laurence a choisi d’embrasser une carrière de comédienne, une profession encore très mal considérée dans beaucoup de milieux à son époque. Elle est partie à Paris, où elle connaît le succès depuis quelques années. Pauline, elle, est restée en arrière, pour s’occuper de sa vieille mère. Or voilà que, quelques années après, Laurence se retrouve par hasard à Saint-Front après s’être trompée de voiture de poste. Émue, elle décide d’aller prendre des nouvelles de son amie.

Pauline végète toujours auprès de sa mère dans cette petite ville morte. Elle semble très heureuse de retrouver Laurence, dont l’arrivée est pour elle comme une bouffée d’air. Mais quels effets ce retour va-t-il avoir sur le caractère de Pauline, sur son avenir, et sur la ville de Saint-Front ?

George Sand réalise ici une étude à la fois sociale et psychologique. Sociale, parce qu’elle décrit (souvent avec férocité) les réactions des gens de Saint-Front au retour de Laurence. Et psychologique, parce que l’intrigue tourne en bonne partie autour des personnalités des deux amies et de ce que devient leur amitié. Au passage, Sand met aussi en scène des personnages d’hommes, et notamment un séducteur mesquin, réjouissant à observer sous sa plume, mais redoutable pour les jeunes femmes.

Si vous aimez les histoires à la Balzac, mais que vous voulez quelque chose de court, de bien construit, qui ne perde pas de temps et ne passe pas des pages à des généralités misogynes, essayez donc ce petite livre de George Sand, vous m’en direz des nouvelles.

Outre l’édition Folio très accessible (parue en 2007 dans une collection à deux euros), le texte de ce roman, qui est passé dans le domaine public, est disponible gratuitement en ligne, par exemple sur Wikisource.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 3 septembre 2017 avant de le republier ici.


André-François Ruaud, « Cartographie du merveilleux »

30 mars 2020

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Référence : André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2001.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Farouches dragons, fées mutines, sorciers débutants et chevaliers de sinistre renommée peuplent les vastes contrées d’une littérature enchanteresse que les Anglo-Saxons nomment fantasy.

Puisant au cœur des mythes et des contes les plus ancestraux – des légendes grecques à la geste arthurienne – comme des plus modernes, la fantasy accueille des figures à jamais inoubliables : Peter Pan, Conan le barbare, Bilbo le Hobbit, Elric le Nécromancien ou Alvin le Faiseur.

Indispensable outil pour les enseignants, fidèle compagnon de voyage pour le lecteur néophyte et confirmé, ce guide de lecture inédit propose un parcours, parfois étonnant, qui conduira le lecteur de l’Odyssée jusqu’aux œuvres de fantasy urbaine les plus contemporaines. »

Mon avis

Ce livre, paru en 2001, fait partie d’une série de guides de lecture publiés par Folio SF et consacrés à différents genres de livres. Chacun est structuré de la même façon : une première partie théorique tentant une rapide définition du genre ; puis une histoire du genre de ses débuts à nos jours, avec ses éventuels sous-genres ; et enfin le guide proprement dit : 100 livres présentés et commentés.

– Passeport pour les étoiles de Francis Valéry balise les territoires de la science-fiction.

– Atlas des brumes et des ombres de Patrick Marcel défriche le domaine du fantastique.

– Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot tente de cerner les « transfictions » qui se jouent des frontières entre littérature générale et littératures de l’imaginaire (sans doute le plus original des quatre, mais aussi celui qui a le plus à faire pour délimiter le genre ou plutôt le non-genre qu’il met en valeur).

André-François Ruaud, éditeur (aux Moutons électriques), critique et écrivain, est spécialisé dans le merveilleux et la fantasy. Son guide de lecture a été pour moi une lecture lumineuse à l’époque. Dans un nombre de pages restreint, il propose une définition du genre claire et rigoureuse, non sans avoir passé en revue plusieurs définitions possibles, européennes ou américaines (les frontières entre genres littéraires n’y sont pas les mêmes). Il retrace ensuite l’histoire du genre, plus longue qu’on ne le pense, même si on ne peut pas forcément le faire remonter jusqu’aux épopées mythologiques grecques.

Son guide a surtout le grand avantage d’embrasser toutes sortes de nuances de la fantasy et du merveilleux qu’on a tendance à oublier complètement sous le rouleau compresseur publicitaire de la Big Commercial Fantasy façon Guémoftrônz ou David Gemmell. Quant à Tolkien, quoique méritant largement son statut de classique, il a tendance à devenir paradoxalement l’arbre qui cache la forêt du genre aux yeux des gens qui n’y connaissent rien.

Ce petit livre peut donc constituer une belle porte d’entrée dans la fantasy pour quelqu’un qui n’en aurait encore jamais lu et ne saurait pas bien ce que signifie « fantasy ». C’est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir que le genre englobe aussi bien Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter que la fantasy animalière du Vent dans les saules, l’univers fantasque d’Alice au pays des merveilles, le conte de Winnie l’ourson de Milne (dévoré par Disney) ou le mélange de sensualité, d’innocence et de mélancolie de la Trilogie du minotaure de Thomas Burnett Swann. Mais c’est aussi, bien sûr, l’occasion de lire une présentation en règles des références du genre, de Moorcock à Zelazny en passant par Feist, Howard ou Pratchett.

Le livre comprend une chronologie et un index des auteurs et des titres, ce qui est bien pratique pour retrouver une référence.

Un reproche ? Un avertissement, plutôt : Ruaud est un critique littéraire dans l’âme et, à ce titre, il a ses préférences, ses dadas et ses désamours. Ainsi la Big Commercial Fantasy, justement, lui répugne. S’il mentionne des auteurs comme George Martin ou Robin Hobb dans sa chronologie du genre, il n’inclut ni Le Trône de fer (certes beaucoup moins omniprésent en 2001 que maintenant) ni L’Assassin royal dans les 100 livres qu’il présente, mais il choisit en revanche de parler de Wizard of the Pigeons de Megan Lindholm (pseudonyme précédent de Robin Hobb), beaucoup moins connu mais plus personnel et original à ses yeux. De même, il inclut des livres comme Cent ans de solitude de Garcia Marquez dans le paysage du merveilleux et de la fantasy, ce qui pourrait se discuter mais relève d’un choix d’ouvrir le champ du merveilleux au genre du réalisme magique né en Amérique du Sud. Un guide de lecture qui contient des choix personnels, donc, mais cohérents et explicitement présentés.

Le résultat est bien rempli (mieux que d’autres petits guides du genre publiés depuis) tout en restant clair, et fera découvrir le merveilleux et la fantasy sous toutes sortes de facettes qui méritaient d’être mises en valeur. Le tout à un prix plus modique et dans un format plus facile à transporter que le beau mais imposant Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux qu’il a dirigé ensuite.

Dans le même genre

Si vous cherchez d’autres livres sur la fantasy qui adoptent une perspective plus savante tout en restant accessibles, je ne saurais trop vous recommander le livre d’Anne Besson, La Fantasy, paru en 2007 chez Klincksieck dans la collection « 50 questions ». Structuré en très courts chapitres d’une à quatre pages répondant chacun à une question au sujet du genre, il allie clarté, rigueur et précision.

Si ce sont davantage des écrits critiques qui vous intéressent, il y a bien sûr les autres guides de la même série chez « Folio SF » que j’ai mentionnés plus haut, mais je peux vous conseiller la lecture des recueils d’articles de Jacques Goimard sur les différents genres de l’imaginaire. Critique du merveilleux et de la fantasy regroupe ceux consacrés au genre qui nous intéresse ici ; il est paru en 2003 chez Pocket. Normalien, Goimard possède une solide formation à la littérature classique, mais s’avère tout aussi à l’aise dans la culture populaire ; éditeur et anthologiste, il a longtemps travaillé chez l’éditeur Fleuve Noir et a écrit pour des journaux aussi variés que Le Monde et Métal hurlant. Ses articles sont savants comme des articles universitaires, mais rédigés dans un style pétillant et plein d’esprit.

Si vous préférez aller lire directement des écrivains de fantasy occupés à parler du genre qu’ils pratiquent, il y a bien entendu le recueil d’articles d’Ursula Le Guin dont je parlais récemment ici  : Le Langage de la nuit, plus complet en VO qu’en VF. Je vous recommande également un recueil paru il y a un bon moment aux éditions Bragelonne : Méditations sur la Terre du Milieu, paru en 2003, où de nombreux écrivains évoquent leur lecture de Tolkien et l’influence qu’il a eue (ou non) sur eux, occasion de nombreuses considérations plus générales sur l’écriture et la fantasy (et si vous aimez à la fois Tolkien et Ursula Le Guin, elle y a signé une réflexion passionnante sur les liens entre le style de Tolkien et l’oralité). L’ouvrage est au départ une traduction d’un recueil américain, mais l’éditeur français a eu la bonne idée de l’enrichir de témoignages d’écrivains de fantasy français.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 14 avril 2019 avant de le republier ici dans une version rebricolée et augmentée.