George Sand, « Leone Leoni »

9 décembre 2019

Sand-LeoneLeoniWikisource

Référence : George Sand, Leone Leoni, Paris, Félix Bonnaire, 1835. Lu dans l’édition en ligne sur Wikisource, qui reproduit la réédition du roman dans les Œuvres illustrées de George Sand, avec des illustrations de Maurice Sand, Paris, Jules Hetzel, volume 4, 1855.

Résumé

Don Aleo, gentilhomme vénitien, fait vainement sa cour à Juliette Ruyter. Cette dernière ne parvient pas à oublier son ancien amour : Leone Leoni, un homme paré de toutes les qualités et de tous les défauts. Pour conjurer son souvenir, Don Aleo lui demande de lui raconter ce qu’elle a vécu avec lui. Juliette remonte pour cela au temps de son adolescence, lorsqu’elle vivait chez son père, bijoutier de luxe à Bruxelles, et sa mère, femme du monde coquette et vaine. Leone Leoni, un Vénitien noble et riche, séduit la jeune fille et convainc ses parents de l’épouser. Mais un soir de bal, alors que son père a utilisé ses pierres les plus précieuses et ses créations les plus coûteuses pour décorer la robe de sa fille, Leone Leoni aperçoit une ancienne connaissance qui le terrifie inexplicablement. Il entraîne alors Juliette dans une fuite éperdue qui les conduit jusqu’en Suisse, dans une maisonnette à l’écart de tout. Ils vivent quelque temps une idylle, mais Juliette ne tarde pas à déchanter quand elle s’aperçoit que Leone Leoni n’est ni si riche, ni si honnête qu’elle le pensait.

L’aventure et la morale

C’est une histoire qui m’est arrivé à répétition avec George Sand : commencer à lire quelques pages d’un de ses romans ou nouvelles, et me retrouver entraîné dans le récit au point de tout dévorer. Je n’aime pas en général les avis de lecture qui contiennent des platitudes du genre : « J’ai commencé à le lire et je n’ai plus pu m’arrêter », mais c’est bel et bien ce qui s’est passé avec Leone Leoni puisque je l’ai entamé non pas en dans une édition papier mais sur Wikisource, et qu’il a fini par devenir le premier roman que j’ai lu intégralement en ligne.

Si je n’aime pas ce type de platitude, c’est parce qu’elles ne font qu’éprouver une expérience de lecture que beaucoup de gens ont pu connaître, mais qui est rendue possible par la réunion de conditions furieusement différente d’une lecteur ou d’une lectrice à l’autre. De ce fait, je ne me fonderai certainement pas sur ce critère pour prétendre émettre un jugement objectif sur la réussite de ce roman. Je peux tout au plus affirmer qu’il y a eu une rencontre entre ce roman et moi (et plus généralement cette écrivaine et moi, puisque ce n’était pas son premier que je dévorais de cette façon). Et je peux surtout me dépêcher de passer à l’explication des raisons qui m’ont captivé à ce point, afin que vous puissiez les comparer à vos propres goûts et imaginer par vous-même si ce livre vous scotcherait autant que moi ou non.

Comparé à d’autres romans de Sand, Leone Leoni semble assez peu ambitieux. Ce n’est pas une dénonciation de la condition des épouses comme Indiana, ni un diamant noir du romantisme comme Lélia, ni une rencontre ingénieuse entre le roman fantastique et un traité de minéralogie comme Laura, voyage dans le cristal ou un recueil de récits et de croyances du Berry mis à la portée du grand public comme Légendes rustiques. Il n’a pas non plus l’ambition d’embrasser toute l’histoire du christianisme comme Spiridion ou de réfléchir sur le fanatisme comme Mademoiselle La Quintinie. Non, Leone Leoni est « seulement » un bon roman à suspense, fondé sur un personnage aussi ambivalent que fascinant. Pour une plume de la trempe de George Sand, c’est presque un écrit « facile ».

Et pourtant, quel roman captivant ! Ce qui ne cesse pas de m’étonner avec Sand, c’est sa capacité à planter un décor, à esquisser des personnages, à amorcer une intrigue, à faire miroiter du drame, des rouages psychologiques et sociaux, à ébaucher des sujets de réflexion, à mobiliser de vastes connaissances géographiques, historiques et techniques de tous ordres, et à vous trousser une intrigue, comme en deux temps trois mouvements. Tout s’enchaîne, mais avec vie. Tout paraît évident, mais jamais attendu. Les critiques de son temps ne se sont pas privés de cracher venin contre cette écrivaine prolifique. « C’est trop facile ! » ont-ils dit. « Vache à romans ! » répétait Baudelaire, qui, sous ses airs de génie solitaire et misanthrope, ne se privait pas de hurler avec les loups comme le premier petit bourgeois mesquin venu quand il était d’humeur. Messieurs, j’en suis à quatorze romans, deux recueils de nouvelles et deux pièces de théâtre de Sand, et mon verdict est : jalousie pure. Sand a du métier. Non seulement elle a du métier, mais elle a des facilités, ce qui est tout autre chose que de verser dans la facilité. Elle a même du génie, j’en suis convaincu, mais on ne saurait reprocher au génie de ne pas briller 24 heures sur 24 quand on passe toute une vie à écrire pour vivre de sa plume, comme l’a fait Sand. Même si tous ses livres ne sont pas des chefs-d’œuvres, il y a du démiurge dans sa capacité à donner vie à tant d’histoires, dans autant de contextes et sur tant de sujets différents, avec un tel naturel et un tel rythme, il y a du monumental dans sa puissance de travail pour s’instruire d’autant de domaines et faire son miel de tout (nulle vache ici, mais bien une abeille, pour ne pas dire une ruche à elle seule), et il y a du génie dans l’ampleur de vue dont témoignent son œuvre et les réflexions auxquelles elle se livre sur tous les sujets importants de son temps et d’autres.

Alors, Sand peut bien écrire un roman à suspense si le cœur lui en dit. Remarquons au passage qu’il s’agit d’un de ses romans « de jeunesse », le cinquième publié sous son nom, puisqu’il est paru en 1835. Elle en avait écrit d’autres avant d’adopter son fameux pseudonyme. Quoique au début de sa longue carrière, elle a déjà de la bouteille.

Leone Leoni commence comme une histoire d’amour, puis cela se double d’une histoire d’arnaque. Cela se triple d’une fable morale, cela se quadruple d’une réécriture notablement améliorée de la fable morale plus ancienne qu’est Manon Lescaut, avec un Leone Leoni décidément ambivalent et cela se termine comme un roman de cape et d’épée dès lors que le récit-cadre et le récit enchâssé (conté par Juliette) se rejoignent avec habileté. On voit qu’il y a de quoi faire.

Résumé à grands traits de nos jours, un postulat comme celui de Leone Leoni ou celui de son modèle Manon Lescaut pourrait inquiéter un lectorat de notre cynique début de XXIe siècle : tout cela n’est-il pas trop moralisant ? Ne risque-t-on pas de ressortir de cette histoire mieux équipé sur le plan éthique ? Si, bien sûr, ai-je envie de dire, et après tout, à dose modérée, ça ne fait pas toujours de mal, surtout quand c’est bien fait. Quoi de plus réjouissant qu’un roman d’aventure avec des gentils très gentils et des méchants affreusement méchants ? Et en même temps non, heureusement, ce n’est pas un pur récit édifiant cousu de fil blanc et de fil noir sans nuances de couleurs. Le roman est logiquement dominé par son personnage-titre, dont la psychologie insaisissable et les réactions imprévisibles font beaucoup pour la profondeur et l’intérêt du résultat.

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Illustration de Maurice Sand (fils de George Sand) pour le roman dans une réédition illustrée chez Hetzel en 1853.

Ambivalences et excès romantiques

Tour à tour grandiose et mesquin jusqu’au sordide, Leone Leoni s’est attiré à l’époque des critiques pour son supposé manque de vraisemblance. Je crois pourtant que ce n’est que l’exagération d’une tendance aux contradictions qui existe en chacun et chacune de nous. Et c’est aussi une conception du personnage qui me paraît typique du romantisme, quelques années à peine après Hernani et Notre-Dame de Paris : en un même personnage peuvent coexister des qualités confinant au sublime et des défauts dépourvus de toute grandeur au point de frôler le grotesque. Simplement, autant Victor Hugo applique cette esthétique à tous les aspects de l’univers d’une même œuvre, autant Sand la concentre ici chez un seul personnage, à côté duquel le reste du décor et des figures prennent des allures fines et feutrées, même les quelques gredins que fréquente Leone Leoni. On sent ce dernier torturé par des élans métaphysiques et des désespoirs spleenétiques qui ne sont pas si éloignés des clairs-obscurs de Lélia.

L’influence du théâtre sur l’esthétique des auteurs de l’époque ressort elle aussi assez fortement. Composé en actes, en scènes et en vers, Leone Leoni aurait pu devenir un drame romantique à la façon d’Hernani. Les huis clos y sont nombreux, les déguisements et les secrets omniprésents, et l’on y croise plusieurs coups de théâtre. Bien que célèbre pour ses romans et ses essais, Sand a également embrassé une carrière théâtrale (surtout à partir des années 1850) et a d’ailleurs adapté plusieurs de ses romans pour la scène (dont François le Champi et Mauprat), mais pas celui-ci. Peut-être parce que le roman a suscité des critiques défavorables (qui paraissent absurdes de nos jours). Ou peut-être parce que Sand y emploie un de ses procédés favoris, littéralement vieux comme le monde : le récit enchâssé, pas évident à adapter au théâtre (en revanche, il passerait très bien au cinéma).

Pourtant, Sand n’est pas qu’une romantique « à la » Victor Hugo. Beaucoup plus douée que lui pour les portraits psychologiques, elle brosse les caractères et leur évolution avec une finesse à côté de laquelle Jean Valjean, Phébus, Quasimodo ou Hernani ont l’air de figurines en carton. Curieuse chose que de relire un roman peu connu plus de cent quatre-vingts ans après sa parution et de le comparer avec ceux avec lesquels la postérité a été plus clémente : si les aspects de roman d’aventure que montre Leone Leoni rappellent le théâtre d’Hugo, sa part d’étude sociale et morale m’a fait penser à Jane Austen. Il faut dire que Juliette n’est pas issue de cette noblesse et de ces milieux riches auprès desquels son père, grâce à son métier de bijoutier, a ses entrées, et que sa mère fréquente aux dépens de l’argent de la famille. La rencontre entre la jeune Juliette et Leoni, l’éveil simultané chez elle de l’amour et de l’amour-propre, m’ont rappelé la rencontre entre Elizabeth Bennett et Darcy. Et si certaines crapules font un peu penser aux personnages des Liaisons dangereuses, elles sont trop peu puissantes pour en venir directement et rappellent davantage les trompeurs et les égoïstes d’Austen.

On a souvent comparé les premiers romans de Sand à ceux de Balzac, et c’est justifié pour d’autres (comme Indiana). Mais Leone Leoni a quelque chose de plus épuré, une sorte de ligne claire qui s’affirme dans l’art narratif de Sand, et qui l’éloigne du monde tout en clairs-obscurs et en eaux-fortes de la Comédie humaine. Cette épure, cette clarté, ne sont pas à confondre avec de la naïveté, et c’est le tort qu’ont eu certains critiques de Sand, eux-mêmes naïfs, à son époque et parfois encore à la nôtre.

Pour analyser le roman à fond, il faudrait le comparer avec Manon Lescaut en relisant ce dernier pour l’occasion. Je n’en ai pas eu le courage. J’ai lu Manon Lescaut pour le lycée dans ma folle jeunesse et je devrais le relire, maintenant que cette lecture n’est plus ternie par l’aura plombante des Devoirs à Faire. Je le ferai peut-être un jour. Ce n’était pas si mal, mais ça a peut-être plus vieilli que Leone Leoni.

Conclusion

Terminons avec deux rêves. J’ai dit à propos d’autres livres qu’ils feraient d’excellents mangas ou BD romantiques. C’est très vrai de Leone Leoni, qui se prêterait à merveille à une adaptation en bande dessinée. Et comme, quand on écrit, on n’a aucune limite de budget, voici un second rêve : ce roman se prête très bien à un film ou à un téléfilm en costumes. Pour le faire vraiment, il faudrait trouver l’argent afin de faire les choses bien et de tourner dans les palais vénitiens, bien sûr. Mais c’est l’affaire des réalisateurs, pas la mienne !

Où trouver une édition papier de Leone Leoni si vous n’avez pas envie de le lire en ligne ? Dans un volume Omnibus paru en 2002, Romans 1830, qui regroupe huit des premiers romans de George Sand, précédés d’une préface de Marie-Madeleine Fragonard. C’est tout ? Hélas. On n’a plus qu’à harceler Folio, GF et les autres pour qu’ils se décident à rééditer ces classiques du domaine public dont on ne peut pas dire qu’ils leur coûtent des fortunes en droits d’auteur. En attendant, merci Omnibus.


Alissa Wenz, « Lulu, fille de marin »

25 novembre 2019

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Référence : Alissa Wenz, Lulu, fille de marin, Paris, Ateliers Henry Dougier, collection « Une vie, une voix », 2019.

Présentation par l’éditeur

«Papa partait à Terre-Neuve au mois de mars. Ma soeur Simone lui avait dit une fois : « J’veux pas que tu partes. » Mais il avait dit : « Ben faut bien que je parte, faut bien que j’aille gagner notre pain. » « Oh mais on mangera des craquelins. »»

Alissa Wenz retrace l’histoire de sa grand-mère Lucienne, fille de marin et femme d’aviateur, née en 1928 à Plouër-sur-Rance, entre Dinan et Saint-Malo. À travers ses souvenirs, celle que l’on surnomme « Lulu », nous plonge dans la vie d’un village de Bretagne au 20e siècle. Sa trajectoire se fait le miroir des préoccupations rurales des années 1930,des inquiétudes de la Seconde Guerre mondiale en zone occupée, de l’après-guerre et de ses difficultés économiques.

Le récit nous invite à suivre un parcours profondément ancré dans son époque, cette époque qui destinait les jeunes filles à devenir des épouses et des mères.

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire ce livre parce que je connaissais l’autrice, ce qui m’a rendu curieux de la lire. Naturellement, je partais avec un préjugé favorable.

Lulu, fille de marins fait partie d’une collection intitulée « Une vie, une voix » lancée récemment par l’éditeur ; elle a pour but de proposer des récits de vie de gens ordinaires, dont les vies sont rarement aussi simples que ce que laisse imaginer l’expression de « gens simples » (qui m’a toujours paru à la fois inappropriée et méprisante). On trouve ainsi dans cette collection le récit de la vie d’une ouvrière de la chaussure (Mireille, ouvrière de la chaussure), celui de la relation de soins entre un aide-soignant et un homme handicapé mental (Les Yeux d’Arthur), ou encore le récit de la maladie du sida qui a emporté un homme bisexuel, raconté par sa fille (Pour te voir cinq minutes encore). Le but déclaré de l’éditeur est de contribuer à faire connaître la réalité sociale d’une France souvent méconnue et qui s’éloigne dans le passé à une vitesse rendue plus grande par la rapidité des bouleversements qu’a amenée la révolution télécommunicationnelle de ces trente dernières années (Internet et les smartphones). Une démarche louable, pour des ouvrages qu’on peut ranger à l’aise à côté d’autres initiatives proches comme la revue Zadig.

C’est dans ce cadre qu’Alissa Wenz a voulu raconter la vie de sa grand-mère. Mais on pourrait dire qu’elle joue autant le rôle de porte-parole (ou de porte-plume) que d’écrivaine, tant elle cherche à faire entendre la voix de Lulu. Quelques informations prises sur la conception du livre renforcent cette impression, puisqu’Alissa a recouru à des enregistrements audio pour recueillir les propos de sa grand-mère avant d’en donner une synthèse écrite, un livre à deux voix. Wenz elle-même s’efface derrière son sujet, ou plutôt ne se laisse voir qu’en tant que silhouette attentive et complice, derrière la caméra imaginaire qu’elle saisit pour montrer sa grand-mère par la plume.

Le livre s’ouvre sur une scène qu’on pourrait dire typique, une sorte de vignette ou de tableau animé représentatif de l’enfance de Lulu : l’attente angoissée en l’absence de son père, marin terre-neuva au long cours, pendant une tempête à laquelle son navire risque de ne pas résister. Après ce début très cinématographique, le récit reprend les choses au début et pose le cadre des rencontres et des entretiens avec la grand-mère avant que la parole de cette dernière ne s’impose et ne relate, de manière chronologique, la vie de Lulu, avec de réguliers allers et retours entre les époques passées et le récit-cadre des conversations avec la grand-mère dans le présent.

Rétrospectivement, la toute première scène paraît un brin artificielle et pas si représentative du livre en matière d’ambiance ou même de style, puisque l’intérêt du livre ne repose justement pas sur des ficelles narratives de suspense classique. D’un point de vue métanarratif, il semble fonctionner avant tout comme une amorce, pour nous plonger dans le livre en démarrant in medias res et en installant d’emblée une tension qui donne envie d’en savoir plus. D’un autre point de vue, il a peut-être été conçu aussi comme une sorte de premier souvenir, puisque c’est sur cette image que démarre l’enfance de la grand-mère : l’absence de son père, l’attente et l’inquiétude.

La suite adopte un rythme moins ficelé, plus original, à sauts et à gambades, comme dirait l’autre, et terriblement plaisant. La maison tranquille à Plouër-sur-Rance, les téléfilms, les rêves, la coiffure, les croyances de Lulu enfant et de ses camarades de classe sur la façon dont on fait les bébés… Le récit aborde toutes sortes de sujets, avec un goût pour le détail vivant. Alissa Wenz met un grand soin à restituer non seulement le fond des propos de sa grand-mère, mais véritablement sa parole, avec les tournures de langage oral d’une personne de son âge et de sa région, en s’intéressant ici et là aux mots de patois qu’elle prononce, mais sans exotisme forcé. Le résultat est saisissant de vie et terriblement plaisant. Parmi la probable masse des propos tenus au cours des entretiens, le livre opère une sélection qui soustrait le plus intime aux regards extérieurs tout en dressant un portrait varié de Lulu à ses différents âges et, à travers elle, de plusieurs époques.

Avec Lulu, on traverse le siècle,  depuis sa naissance en 1928 jusqu’à fin 2018, en passant par la Deuxième guerre mondiale, l’après-guerre, les Trente glorieuses, l’an 2000 et les multiples transformations économiques, sociales, technologiques, culturelles qu’a connues cette période. La petite et la grande Histoire, comme on dit, se croisent régulièrement, à commencer par la mort soudaine de la sœur aînée de Lulu, Simone, emportée par la diphtérie en quelques jours, tandis que Lulu se trouve vaccinée par un médecin et sauvée à la suite d’un pur enchaînement de coïncidences qui lui donne encore des frayeurs des années après. La Seconde guerre mondiale arrive, et, si aucune grande bataille n’a marqué le pays dans ce patelin breton, Lulu connaît l’Occupation avec sa chape brune, les privations, les petits gestes éloquents ou les ambiguïtés des voisins enclins à la résistance ou à la collaboration, et puis les bombardements qui précèdent de peu la fin de la guerre.

Mais tout au long de cette traversée du siècle, la grand-mère âgée du présent, avec ses remarques tantôt attendries, ici candides, là caustiques ou indignées, réapparaît régulièrement comme pour rappeler que c’est bien la même personne qui a vécu ces décennies reculées et les années les plus récentes, comme pour montrer qu’en dépit d’un corps affaibli et d’un intérêt variable pour les nouvelles technologie une personne âgée est bien un esprit et une voix, et pas une sorte de fossile vivant ou d’anachronisme encroûté. Lulu a toujours la tête sur les épaules et ne s’en laisse pas plus conter maintenant que dans les années 1940 ou 1960.

Impossible, pourtant, de lire Lulu, fille de marin sans être frappé par les immenses transformations sociales survenues au fil du siècle, que ce soit dans la vie quotidienne en général ou dans les attentes et les contraintes imposées aux femmes.

Par exemple, dans la jeunesse de Lulu durant les absences de son père marin, et par la suite, pendant celles de son mari aviateur, il n’y a aucun moyen de communiquer avec l’absent ; même le courrier prend des semaines. Le père de Lulu s’absente pendant des mois, son mari moins longtemps mais pour des voyages tout aussi risqués. Je ne me prétendrai pas capable d’imaginer facilement des situations pareilles après avoir grandi dans un monde où le téléphone et le fax existaient et où Internet puis la téléphonie mobile n’ont pas tardé à mettre l’autre bout du monde à quelques seconde de distance par téléphone ou email.

Un autre exemple, concernant la conception de la famille, est formé par le passage frappant du mariage de Lulu. Son futur mari lui envoie une proposition enflammée et une bague de fiançailles après l’avoir rencontrée en tout et pour tout deux fois ; elle épouse un quasi inconnu, mais le curé, lors du mariage (religieux, forcément), insiste avec une écrasante solennité sur le caractère indissoluble des liens du mariage, tout en mettant en avant avec une grande dureté les multiples inconnues qui pèsent sur n’importe quel nouveau couple qui se met en ménage. « C’est dit, c’est fait, ce sera pour toute la vie », dans une France d’après-guerre où le divorce est affreusement mal considéré.

La vie de Lulu, sans avoir été meurtrie par une de ces grandes catastrophes puissantes et photogéniques dont on peut dire tout de suite : « Quel malheur ! », est loin d’avoir été rose tous les jours. Refeuilleter le livre pour en relire tel ou tel passage permet de se rendre compte a posteriori du grand nombre de réalités dures abordées par ce témoignage à deux voix. Et pourtant, une sorte de lumière, de soleil et de bonheur profond plane sur le livre, ou plutôt le sous-tend comme une charpente discrète et chaleureuse. Elle tient à plusieurs choses. D’abord la démarche choisie par l’autrice, qui déroule le témoignage à l’intérieur du cadre de cet entretien que l’on garde à l’esprit, cette conversation tranquille et affectueuse qui apaise et dédramatise en partie le propos. Ensuite, sans doute, la personnalité de la grand-mère elle-même, calme, assurée, parfois mutine, dénuée d’amertume, qui endosse ce passé sans souffrir ou sans montrer sa souffrance, et qui se plaît à témoigner.

Portrait idéalisé ? Bien entendu, authentique tout de même. La Lulu du livre est véridique en tout point, mais ni exhaustive ni objective. En cela, ce n’est pas tout à fait la Lulu de la vraie vie, mais la grand-mère telle qu’elle apparaît à la petite-fille. La vie de Lulu n’est pas une accumulation de faits bruts mais un jeu de regards lancé sur le passé, changé par l’enregistrement en un matière que le clavier transforme à son tour en objet littéraire. C’est tout l’intérêt de la démarche et c’est ce qui distingue le livre d’un dossier d’archives familiales ou au contraire d’un documentaire posthume réalisé par un parfait étranger. C’est aussi ce qui crée la singularité de Lulu, fille de marin en tant que projet d’écriture. En lisant ce livre, je n’ai pu m’empêche de le rapprocher de mes lectures récentes d’Annie Ernaux, en particulier La Place qui retrace la vie des parents de l’écrivaine et en particulier de son père. Dans les deux livres, on traverse le siècle à l’échelle d’une famille. Mais il n’y a nul « écriture blanche » chez Alissa Wenz, nul refus complet de montrer son émotion vis-à-vis de sa parente. Tout son geste d’écriture se fonde même sur un principe contraire : sans jamais se placer elle-même au centre du propos, elle prête sa plume à sa grand-mère et met en scène sa vie en l’entourant d’un cadre discret mais chaleureux, comme un fin sourire.

Et les chansons ?

Jusqu’à la parution de ce livre, je connaissais surtout Alissa Wenz en tant qu’autrice-compositrice-interprète de chansons qu’on peut rattacher à la lignée de la belle chanson française « à texte » (on la rapproche souvent d’Anne Sylvestre ou de Barbara, qui figurent parmi ses influences principales, et je pourrais aussi la comparer à Juliette Noureddine). Chansons à texte, assurément, ne signifie pas chansons bavardes : leurs paroles tirent leur puissance évocatrice, et à l’occasion leur force revendicative, d’un sens de la concision et du choix du mot juste qui les rendent capables d’éveiller tour à tour le rêve, le rire, la mélancolie ou la tristesse, d’aligner ici un trait d’esprit scintillant ou assassin, ailleurs un aphorisme qui donne à réfléchir, de brosser et de donner vie en quelques vers à des scènes, des paysages, des portraits variés. Plusieurs de ces tableaux de mots et de notes évoquent, entre autres thèmes, la Bretagne (« Guérande ») et la société française des débuts du XXe siècle où le mariage, pas toujours choisi mais toujours religieux, devient synonyme d’une routine où l’on se perd soi-même (« Le Diable est mort », « Rue gît-le-cœur »). Le livre qu’Alissa consacre à sa grand-mère peut verser un jour accru sur certaines de ses sources d’inspiration, dans une certaine mesure seulement, puisque, comme la chanteuse ne manque jamais de le rappeler pendant ses concerts, ses chansons ne sont pas autobiographiques.

 


[BD] « Médée », par Peña et Le Callet

11 novembre 2019

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Référence : Nancy Peña (dessin), Blandine Le Callet (scénario), Céline Badaroux-Denizon et Sophie Dumas (mise en couleurs), Médée, Bruxelles, Casterman, 2013-2019, 4 tomes.

Présentation de l’éditeur

« Un mythe réinventé : la vérité sur une femme libre, savante et meurtrière

Médée est surtout connue pour être la magicienne qui aida Jason à conquérir la toison d’or, et la femme qui, des années plus tard, tua ses enfants pour se venger d’avoir été abandonnée. Entre les deux, une série d’aventures, de voyages et d’exils jalonnés de meurtres abominables.

Qui Médée était-elle vraiment ? Une mère aimante et une amoureuse assumant ses désirs, que sa passion finit par égarer ? Une femme libre refusant la tyrannie des hommes ? Une barbare venue semer la confusion dans le monde civilisé des Grecs ? Une sorcière redoutable, maîtresse de forces occultes ? Un monstre, tout simplement ?

Pour percer ce mystère, c’est Médée en personne que la romancière Blandine Le Callet et l’illustratrice Nancy Peña ont choisi de nous faire entendre : par-delà calomnies, exagérations, et déformations infligées par le temps, Médée nous raconte sa véritable histoire, depuis les jardins luxuriants de son enfance en Colchide jusqu’à l’île mystérieuse d’où elle livre son ultime confession. »

Le contexte

Médée, un sujet idéal

Médée est l’une des héroïnes les plus célèbres et l’une des plus ambivalentes de la mythologie grecque. Dotée de grands pouvoirs magiques, tour à tour secourable et bienveillante ou implacable et cruelle, la magicienne originaire du royaume de Colchide est présente dans plusieurs mythes distincts, qui nous sont parvenus par des œuvres appartenant à des genres littéraires très différents les uns des autres. Elle apparaît d’abord dans plusieurs épopées appelées les Argonautiques, c’est-à-dire les voyages des marins du navire Argo, les Argonautes, menés par Jason d’Iolcos jusqu’en Colchide où ils cherchent à s’emparer de la toison d’or. Personnage secondaire de l’épopée, Médée joue pourtant un rôle décisif en apportant son aide à Jason dont elle est tombée amoureuse, sans hésiter à s’opposer pour cela à son propre père, Aiétès, roi de Colchide, descendant du dieu Hélios. C’est grâce à elle que Jason parvient à ses fins et, en échange, il la prend pour épouse et la ramène en Grèce. Plusieurs poètes grecs et romains ont composé des Argonautiques. La plus connue est sans doute celle d’Apollonios de Rhodes, poète de l’époque hellénistique qui s’est trouvé à la tête de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie, en Égypte (excusez du peu).

Nous retrouvons Médée dans une œuvre plus ancienne mais qui conte l’une des aventures qu’elle a vécues après les événements de la quête de la toison d’or : une tragédie composée par le poète Euripide, dont elle est cette fois le personnage principal. Comme la plupart des tragédies, la pièce de théâtre d’Euripide évoque les malheurs des puissants. Devenue reine aux côtés de Jason, Médée se voit répudiée par son ingrat de mari au profit d’une nouvelle épouse, plus jeune, grecque, riche et puissante. La vengeance de la magicienne éveille la terreur chez les spectateurs. Par la suite, plusieurs autres auteurs grecs et romains reprennent ce sujet, l’un des plus connus du côté romain n’étant autre que Sénèque, dont la Médée, particulièrement sombre, a bénéficié récemment de plusieurs traductions nouvelles.

On connaît de nombreuses autres aventures de Médée en dehors des quelques grands textes dont je viens de parler (Le Callet a notamment puisé chez Ovide), mais ces quelques grands traits du mythe suffisent pour ce que je voulais montrer, à savoir que Médée constitue un personnage idéal pour servir de sujet à une fiction mythologique, et les autrices de cette bande dessinée l’ont bien compris.

Deux aspects des réécritures récentes des mythes : historicisme et féminisme

Ajoutez à cela la vogue actuelle des réécritures de mythes, tous supports confondus : littérature pour adultes ou pour la jeunesse, bande dessinée, cinéma, séries télévisées ou diffusées sur Internet, et même des jeux vidéo… sans parler des nombreux sites Web ou chaînes Youtube offrant des résumés ou des « cours » plus ou moins fiables sur les mythes. N’en déplaise aux administratifs qui multiplient les coupes budgétaires et les restrictions de moyens dans l’enseignement des langues anciennes, l’humanité, sous nos latitudes et sous les autres, s’intéresse plus que jamais aux littératures de l’Antiquité.

À la différence des œuvres à sujet historique, scientifique ou philosophique, les récits mythologiques tirés des épopées et des tragédies font l’objet d’une tradition de réécritures et de réinterprétations restée ininterrompue depuis l’Antiquité. Chaque époque, chaque région du monde, chaque culture, chaque langue aime s’approprier les mythes et les légendes, s’exprimer par leur intermédiaire, faire vivre les histoires anciennes en les métamorphosant plus ou moins au passage. Depuis la fin du XXe siècle, la tendance est aux réécritures dites « historicisantes » des mythes. Une réécriture historicisante repose pourtant sur un paradoxe profond : raconter un mythe en minimisant ses éléments les plus merveilleux (monstres, magie) et en l’ancrant dans une période historique précise, afin d’obtenir un récit vraisemblable qui pourrait s’être réellement produit. Pourquoi un tel déploiement d’efforts alors qu’un mythe n’a que rarement plus de fondement historique qu’un conte, alors que, par exemple, la guerre de Troie, si elle a eu lieu, n’a guère été qu’une escarmouche devant une ville bien moins puissante et prospère que la Troie de l’Iliade, et qu’Ulysse ou Achille n’ont certainement jamais existé, pas plus que Médée ou Jason ou la toison d’or ? Mystère. Le fait est que c’est une tendance de fond dans les réécritures récentes des mythes (aussi bien grecs qu’issus d’autres cultures, puisque l’écrivain américain de science-fiction Robert Silverberg s’est adonné à cet exercice avec l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh dans son roman Gilgamesh, roi d’Ourouk).

Un exemple célèbre, mais à mes yeux complètement raté, de ce type de réécriture, est le film Troie de Wolfgang Petersen, qui racontait la guerre de Troie en supprimant toutes les apparitions des dieux et tous les éléments surnaturels (hors de question de laisser les chevaux d’Achille lui prédire sa mort), pour un résultat qui n’est parvenu à me convaincre ni en tant qu’adaptation (trop d’écarts injustifiés avec les épopées homériques), ni en tant qu’œuvre autonome (longuette, plate, filandreuse). On peut faire bien mieux, et l’auteur de BD américain Eric Shanower le démontre superbement avec son comic L’Âge de bronze, qui, sur le même postulat de réécriture historicisante de la guerre de Troie, livre un récit à la fois très fidèle à la tradition et riche en réinventions intelligentes, porté par un dessin soigné et par un scénario bien ficelé (ce récit-fleuve est encore en cours : j’espère que l’auteur parviendra à le boucler).

Avant d’aborder la bande dessinée Médée, il faut évoquer une autre tendance forte dans les réécritures de mythes actuelles : la mise en valeur des figures féminines, parfois (pas toujours) dans un esprit féministe. J’ai eu l’occasion de chroniquer ici plusieurs livres de ce type, dont l’inégale Penelopiad de Margaret Atwood qui réécrit l’Odyssée du point de vue de Pénélope et le très beau Lavinia d’Ursula Le Guin, qui sort du silence et de l’oubli Lavinia, l’épouse d’Enée, à peine mentionnée par Virgile dans son Énéide. Cette approche s’est développée depuis au moins une cinquantaine d’années et on pourrait en mentionner de nombreux exemples, jusqu’au récent roman de Madeline Miller consacré à la vie de Circé.

C’est dans ce contexte que la dessinatrice Nancy Peña et l’écrivaine Blandine Le Callet (Une pièce montée, La Ballade de Lila K., Dix rêves de pierre) ont œuvré ensemble à une bande dessinée qui relate la vie de Médée, en adoptant ce double parti pris historicisant et féministe. Le résultat est une excellente bande dessinée qui fait partie des meilleures réécritures mythologiques récentes dont j’aie connaissance, tous supports confondus.

Une réécriture intelligente aux allures de réinvention

Comme j’ai déjà beaucoup parlé du mythe de Médée en introduisant cette chronique, autant poursuivre sur la question du scénario.

Un univers « historicisé »

Je ne savais pas, avant de lire cette BD, que Blandine Le Callet était agrégée de Lettres classiques et enseignante-chercheuse en latin, autrement dit une spécialiste ; mais cela ne m’a pas du tout surpris de l’apprendre, tant le scénario montre une connaissance fouillée de son sujet. Non seulement Le Callet maîtrise les aspects connus ou moins connus du mythe sur le bout des doigts et s’en sert largement (depuis l’ascendance familiale de la magicienne et sa formation au culte d’Hécate jusqu’à son fils Médos, qu’elle a eu avec Égée, le père de Thésée, lequel forme un obstacle aux ambitions royales de la magicienne, etc.)… mais elle accomplit un formidable travail de détail pour donner corps à l’univers où évolue Médée, à son personnage et aux personnages qu’elle rencontre.

Ce travail, comme je l’ai indiqué, s’inscrit dans une approche historicisante du mythe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, sa caractéristique la plus frappante concerne les composantes merveilleuses du mythe : elles sont toutes réinterprétées d’une manière rationnelle ou, si vous préférez, réaliste. Prenons l’exemple de la magie de Médée. Dans cette bande dessinée, Médée est une adoratrice d’Hécate et se voit transmettre, dans le cadre de ce culte présenté comme exclusivement féminin, des connaissances très avancées pour son époque en matière de botanique, de médecine et de chimie. L’ignorance des autres fait le reste et la voilà qualifiée de magicienne, victime de multiples rumeurs infamantes. C’est un parti pris fort, qui conduit la scénariste à réimaginer entièrement plusieurs épisodes-clés de la vie de son héroïne. D’autres aspects du mythe, comme les épreuves de Jason (le dragon, par exemple), se voient fortement transformés par cette démarche. Cette logique implique enfin de ne jamais montrer explicitement les divinités, contrairement à ce qu’on trouve dans l’Iliade, l’Odyssée ou même les différentes épopées antiques des Argonautiques. Ce dernier choix est largement répandu parmi les réécritures récentes : les dieux sont invisibles, ou alors leurs apparitions peuvent être comprises comme des rêves, des visions, des hallucinations, etc.

Bien entendu, les gens qui aiment lire des histoires de mythes grecs pour le plaisir de voir des assemblées divines et d’assister à des combats contre des hydres ou des serpents géants iront au devant d’une certaine frustration en entamant cette bande dessinée. Je ne saurais trop leur recommander de ne pas bouder Médée pour autant, car, en dépit de mes réserves sur l’intérêt des réécritures historicisantes des mythes, force m’a été de constater que les choix de réécriture opérés par le scénario aboutissent à une intrigue fouillée et passionnante, qui fonctionne remarquablement bien.

Tandis que les éléments merveilleux se voient fortement transformés et minimisés par des explications rationnelles, le monde où vit Médée, assez vague en dehors des actes des héros et des héroïnes, se voit, en revanche, augmenté d’innombrables détails qui lui confèrent une profondeur largement accrue par rapport à celle du canevas de départ. Les scènes s’enchaînent si naturellement qu’il est facile, pour un non-spécialiste, de passer à côté de l’immense travail de réécriture effectué en coulisses. En voici quelques exemples. Alors même que les épopées homériques et les Argonautiques antiques mélangent allègrement des composants empruntés à plusieurs époques historiques différentes, l’intrigue de la BD, elle, est située à une époque historique réelle. C’est fait de manière très discrète, au détour d’une case du premier tome, où l’on apprend que le royaume d’Aiétès a été fondé par le pharaon Sésostris. Même si l’on ne sait jamais duquel des quatre pharaons portant ce nom il s’agit, et même si l’on ignore combien de temps au juste s’écoule entre l’époque de Sésostris et celle où règne Aiétès, cela revient à planter un repère chronologique assez précis, pendant l’âge de bronze grec, quelque part entre le XXe et le XIXe siècle avant J.-C.

À quoi bon se donner autant de peine pour un détail, me demandera-t-on ? C’est que le cadre de l’histoire devient indispensable pour donner une vraisemblance plus soutenue à l’aventure des Argonautes. En effet, dans la tradition grecque, il est dit généralement que l’Argo aurait été le tout premier navire capable d’effectuer des navigations au long cours, ce qui implique que l’aventure se déroule à une époque reculée, où voir un bateau étranger arriver par la mer constituait un événement extraordinaire en soi. La BD imagine donc de mettre en scène une sorte de course à la technologie entre Aiétès et les Grecs, à qui montera en premier une expédition au long cours (de nos jours, ce serait la course à l’espace). Cette situation chronologique bien réfléchie s’avère tout aussi indispensable dans les tomes 3 et 4, lorsque Médée et Jason se trouvent mêlés aux intrigues de cour de plusieurs villes grecques, en particulier Corinthe, dont le roi entend bien exploiter la situation géographique privilégiée pour en faire un point de passage incontournable du commerce maritime alors en plein essor. Comme souvent dans ce type de réécriture, ce sont la politique et l’économie qui se trouvent mises en avant de cette façon.

Les personnages et l’approche féministe

Mais Le Callet ne fait pas que modifier les différents éléments de l’intrigue ou de son cadre : elle reprend énormément d’éléments de la tradition antique, mais en les remotivant au prisme de son parti pris de réalisme. Avec toujours une passion pour la politique, qui s’explique aisément puisque Médée fait partie d’une famille royale. Le grand avantage de cette BD (observable aussi dans Age of Bronze de Shanower) est sa capacité à s’emparer de figures peu connues du mythe, des personnages secondaires voire obscurs, pour en faire des personnages à part entière, dont l’existence et les actions pèsent d’un poids décisif sur les événements. C’est tout particulièrement le cas pour Argos, le constructeur du navire Argo, et pour ses frères, tous enfants de Phrixos, un Grec arrivé en Colchide seul (sur le dos du bélier à la toison d’or, dans le mythe antique) et de Chalciope, son épouse colque. Dans le premier tome, Argos grandit aux côtés de Médée, dont il est le meilleur ami d’enfance. Mais Phrixos et ses fils subissent des avanies grandissantes de la part du roi Aiétès, qui voit en eux une menace pour son royaume.

Quid de Médée elle-même ? C’est le moment d’aborder un autre versant important de cette BD : son féminisme. L’un des choix qui structurent la BD est l’idée de faire de Médée non seulement le personnage principal, mais aussi la narratrice de sa propre vie. Le quatrième de couverture du premier tome donne le ton : « Médée la scandaleuse, Médée la sorcière, Médée la meurtrière, Médée, le monstre. Voilà ce que l’on dit de moi. Les gens ne veulent retenir que ce qui les arrange. Au milieu de ces voix qui m’accablent, il est temps que je fasse entendre la mienne : il est temps que je raconte mon histoire. Pour rétablir enfin la vérité. » Donner la parole à une femme, qui plus est à une magicienne qui fait peur, c’est-à-dire en somme à une sorcière, afin qu’elle rétablisse la vérité dans un monde façonné par les mensonges des hommes, c’est une démarche typique des œuvres féministes, que nous avons eu l’occasion de rencontrer dans The Penelopiad de Margaret Atwood avec Pénélope, ou dans Lavinia d’Ursula Le Guin avec Lavinia.

Le cas de Médée se distingue nettement de ces deux autres héroïnes dans la mesure où il s’y ajoute une forte dimension morale : l’accusée prend enfin la parole, va-t-elle faire ses aveux, sa confession, son apologie, ou même contre-attaquer et accuser à son tour ? Réponse : un peu de tout cela à la fois, selon les moments de l’histoire. Dans les premières pages, c’est une vieille femme, qui paraît vieille comme le monde, qui s’installe à sa table pour écrire, longtemps après les faits, l’histoire de sa vie, en commençant par son enfance. La Médée que nous découvrons n’est ni entièrement coupable ni entièrement innocente. C’est une petite fille vive et indépendante, dont le premier tome montre les envies de liberté d’une manière un peu convenue dans certaines pages (le coup de la robe qui entrave les mouvements a peut-être été un peu trop vu et revu). C’est une petite fille curieuse et intelligente qui se passionne vite pour les sciences, dans les pages les plus convaincantes du premier tome. Là encore, la réflexion préalable sur l’univers de Médée s’avère de la plus grande importance : la Colchide (un royaume imaginaire pour lequel Le Callet a donc eu plus de liberté en matière d’invention) dispose d’une avance scientifique notable sur les Grecs et enseigne des connaissances poussées aux femmes par le biais du culte d’Hécate, ce qui pose les bases de l’ignorance, de la peur et du rejet que suscite Médée lorsqu’elle arrive en Grèce avec Jason.

Au fil des tomes, nous suivons les étapes de la vie de Médée, dont le choix d’aider et de suivre Jason bouleverse la vie. L’enchaînement de crimes que devient la vie de la magicienne dans la tradition antique se trouve notablement nuancé par la réinvention des circonstances précises de ses meurtres, de ses mensonges et de ses manipulations. Les choix opérés au sujet de Jason sont tout aussi intéressants : contrairement à Achille, à Ulysse ou à Héraclès, Jason a été montré à plusieurs reprises comme un héros assez falot, voire comme un quasi anti-héros dans certains textes dès l’Antiquité (le Jason de la tragédie d’Euripide est tout sauf recommandable). D’autres réécritures mythologiques ont tenu à en faire le héros grec propre sur lui par excellence, en témoigne son traitement dans des films comme Jason et les Argonautes de Don Chaffey en 1963, où la mise en avant de Jason se fait très largement… aux dépens de Médée, qui prend des allures de potiche. Le Jason de Le Callet se situe quelque part entre ces deux extrêmes : un jeune homme intègre qui, par ambition ou par faiblesse, tourne le dos à ses engagements.

Un scénario qui sait se taire

Écrivaine jusqu’à présent, Blandine Le Callet doit la réussite de Médée à sa capacité à s’approprier pleinement le langage de la bande dessinée. J’ai été frappé par le grand nombre de pages presque dépourvues de dialogues, et dont l’impact repose exclusivement sur l’image. Le procédé, employé à bon escient dans tous les tomes, donne lieu aux pages les plus émouvantes, certaines bouleversantes, en particulier dans le tome 4, magistral, qui évoque la répudiation, les préparatifs de plusieurs crimes, l’infanticide de Médée et, plus tard, la naissance de Médos.

Le dessin et l’univers visuel

Il est grand temps de parler de ce qu’on voit en premier dans une BD : le dessin ! Nancy Peña, dont j’ai découvert le travail avec cette BD, a déjà plusieurs séries à son actif (La Guilde de la mer, Les Nouvelles Aventures du chat botté, Le Chat du kimono) ainsi que des illustrations d’ouvrages pour la jeunesse. Son dessin, quoique relevant de la ligne claire, frappe par sa capacité à élaborer des cases riches en détails (rides des visages, plis des vêtements, feuillages, bâtiments, décors en général) tout en conservant une allure de grande simplicité, avec une lisibilité parfaite. L’épure de son trait se prête idéalement à la mise en couleurs, elle-même réalisée avec soin par Céline Badaroux-Denizon, Sophie Dumas et Nancy Peña elle-même, selon les tomes.

Les cases sont en moyenne grandes et aérées, avec trois bandes par page, mais le choix d’un format de 64 pages par tome (108 pour le « monstrueux » quatrième et dernier tome) rend cela possible sans que la densité de l’intrigue ait à en souffrir. L’alternance entre des pages aux cases vastes et peu nombreuses et d’autres aux cases plus resserrées traduit à certains endroits la sensation d’enfermement de Médée opposée à ses envies de liberté (comme ses escapades nocturnes où la page, comme elle, respire). La mise en cases aime à jouer des liens entre les cases à l’échelle de la page, comme ces volutes de fumée qui sinuent et s’enroulent sur toute la hauteur de la page au cours d’une scène nocturne du tome 1, ou le serpent qui suit Médée sur certaines pages du tome 4 et lui susurre de mauvaises pensées (expression graphique de sa frustration ? de son envie de vengeance ? de son ambition ? de sa cruauté ? ce n’est pas dit, à nous de nous faire un avis).

J’ai parlé plus haut du soin apporté à l’univers mythologique-mais-historicisé de cette bande dessinée. Ce soin ne se retrouve pas seulement dans le scénario mais aussi dans les dessins. Puisque la mythologie grecque ne correspond à aucune période historique réelle, des éléments comme l’architecture des palais et des temples, les vêtements, les coiffures ou les bijoux des personnages nécessitent une multitude de choix créatifs. La question devient encore plus complexe dans le cas d’un royaume comme la Colchide, car ce lieu de la mythologie grecque représente un étranger fantasmé, qui ne reflète pas les véritables cultures antiques des rives du Pont-Euxin. Que faire ? Jusqu’où pousser l’historicisation, jusqu’où pousser l’invention ?

Là encore, sans avoir pu pousser la vérification très loin, il me semble que Médée se tire honorablement de ces dilemmes, paradoxalement parce que ses graphismes ne misent pas trop sur l’historique. Les bâtiments et costumes de Colchide évoquent vaguement l’Antiquité grecque, mais sans chercher à correspondre à une période précise, ni minoenne, ni mycénienne, ni vraiment classique. Comme dans l’Antiquité classique, le mobilier reste rare et les vêtements peu recherchés en dehors des teintures et des bijoux. Quelques détails renvoient précisément à l’Antiquité gréco-romaine : dans le tome 1, la bibliothèque de papyrus d’Aiétès a des allures de bibliothèque d’Alexandrie en avance sur son temps, et les personnages utilisent des lampes à huile plates en terre cuite typiques de la Grèce ou de Rome. Dans le tome 4, les villes grecques montrent des bâtiments d’une blancheur résolument non-historique (l’architecture grecque antique était bariolée, on ne le répètera jamais assez, surtout les temples) et ne prétendent pas restituer un état précis des villes de Corinthe ou d’Athènes. On y croise des céramiques peintes d’un style rappelant la céramique attique ou italiote de l’époque classique, dans un mélange d’époques qui correspond finalement assez bien à ce que faisaient déjà les épopées homériques.

De ce fait, les décors (jardin, palais, chambres) gardent une allure de conte dans l’accent mis sur une atmosphère générale et un jeu de couleurs plutôt que sur la précision documentaire. Ainsi les ruelles tortueuses et les toits-terrasses de Corinthe, reliés par des passerelles de bois branlantes, revêtent une allure avant tout symbolique de la position intenable de Médée et de son basculement dans le crime. Un détail comme la face de Méduse peinte au fond de la coupe du roi Égée, dans le tome 4, sert manifestement à évoquer les dangers de l’ivrognerie et de la dépression qui le menacent et pas à reproduire une époque historique précise (au passage, ce détail m’a rappelé certaines scènes du film Alexandre d’Oliver Stone, tout comme les serpents de Médée rappellent un peu ceux d’Olympias). Cela n’empêche pas les lieux d’être décrits avec une grande clarté, ce qui donne lieu à des scènes d’action très lisibles.

En somme, Médée invente son propre univers graphique d’une Antiquité imaginaire, en restant davantage du côté du mythologique que de l’historique. Un choix sage, car prétendre plaquer complètement un mythe grec sur l’histoire ancienne réelle du Moyen-Orient aurait été difficilement tenable (les mythes grecs fantasment l’Orient et ne nous renseignent sur le véritable Orient antique que très indirectement). Dans un récit placé du point de vue de l’étrangère qui arrive en Grèce, la BD se concentre sur les éléments visuels qui nourrissent son propos, en particulier les différences de couleur de peau et d’habits qui aboutissent à l’isolement de Médée au milieu de femmes grecques dont les coutumes et le statut social n’ont rien à voir avec ce qu’elle a connu.

Pour terminer sur le dessin et la couleur, on ne peut pas ne pas mentionner l’inspiration habile puisée dans La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones, où Nancy Peña a puisé de nombreuses idées de motifs qui, quoique discrets, étoffent notablement son univers graphique en habillant planchers à damiers, étoffes tissées, frises peintes… La même esthétique à motifs se laisse voir sur les couvertures des tomes successifs (avec des médaillons montrant le navire Argo, le centaure Chiron, Hécate avec ses six bras entourée de serpents, etc.) sur des fonds colorés. Là encore, le résultat allie élégamment richesse du détail et lisibilité de l’ensemble.

Enfin, un détail important à mes yeux : les bulles de texte et le lettrage employé ne tranchent pas sur le dessin et savent rester discrets, avec des bulles de texte dépourvues de contour. Une bonne idée, que nombre de BD feraient bien d’imiter plutôt que de surcharger leurs pages.

Conclusion

Au terme de cette longue critique, j’espère avoir donné une idée de la masse de travail et des multiples bonnes idées qui sont entrées dans l’élaboration de cette bande dessinée. Sa facilité d’accès pour qui ne connaît pas la mythologie grecque et la grande clarté de son récit ne doivent pas faire oublier que cette simplicité est le produit d’un savant travail de documentation, de nombreux choix créatifs, scénaristiques et graphiques, qui non seulement m’ont paru convaincants, mais aboutissent à mon avis à une des meilleurs réécritures mythologiques qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. Dans un paysage de surproduction en matière de bande dessinée, où les albums et les séries à sujets mythologiques ou plus généralement antiques se multiplient, Médée se distingue avec brio et sans effort apparent comme une réussite majeure.

C’est, en plus, une lecture recommandable dès l’adolescence – pas avant, car quelques cases montrant la mort de plusieurs personnages peuvent être effrayantes pour de petits enfants. Je remarque, dans les deux derniers tomes, un traitement de la sexualité particulièrement sain qui évite aussi bien la pudibonderie que la complaisance : on voit deux ou trois fois les personnages faire l’amour, dans des cases pleinement intégrées au récit et qui ne traînent pas en longueur non plus. Les lecteurs et lectrices adolescentes, au collège ou au lycée, pourront se faire une idée de la façon dont les choses se passent, tout simplement, avec des dessins sensuels et sans obscénité. Ce n’est pas rien non plus.

Pour aller plus loin

J’ai retrouvé la trace d’un site Internet consacré à la série. Il semble inactif depuis 2015, mais contient des informations utiles sur les autrices et sur leur démarche.

En matière de BD mythologiques, j’avais eu l’occasion il y a quelques années de chroniquer le premier tome de la série Les Derniers Argonautes, de Legrand et Ryser, qui avait pour ambition d’inventer une suite à la quête des Argonautes, centrée sur Jason et sur ses nouveaux compagnons. Plus péplumesque et orientée vers le merveilleux, cette série commence lorsque « les dieux se taisent » et cessent de répondre aux prières comme aux demandes d’oracles ou de présages ; Jason, tiré de sa retraite, se lance dans la quête d’un objet magique. La série, à présent terminée, compte trois tomes.

En matière de réécritures mythologiques en général, je ne peux que vous recommander le très beau roman d’Ursula Le Guin Lavinia, dont je parlais plus haut. Dans une moindre mesure, The Penelopiad de Margaret Atwood n’est pas mal non plus. Si les textes anciens ne vous font pas peur, vous lirez avec profit la tragédie d’Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, qui vous changera de Corneille et de Racine.

Si vous cherchez plus d’informations sur les grands classiques de la mythologie grecque et romaine, je vous conseille d’aller lire mes billets consacrés à l’Iliade, à l’Odyssée et à l’Énéide.


Justine Niogret, « Chien du heaume »

28 octobre 2019

Niogret-ChienDuHeaume

Référence : Justine Niogret, Chien du heaume, Paris, J’ai lu, 2011 (première édition : Mnémos, 2009).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Chien du heaume, un surnom gagné au prix du sang et de la sueur par celle qui ne possède plus rien que sa hache, dont elle destine la lame à ceux qui lui ont pris son nom. Mais en attendant de pouvoir leur sortir les viscères, elle loue son bras et sa rage au plus offrant, guerrière parmi les guerriers, tueuse parmi les loups. De bien curieuses rencontres l’attendent au castel de Broe où l’hiver l’a cloîtrée : Regehir, le forgeron à la gueule cassée, Iynge à la voix plus douce que les mœurs, le chevalier Sanglier et sa cruelle épouse de dix printemps. Au terme de sa quête, Chien trouvera-t-elle la vengeance, la rédemption ou… autre chose ?

JUSTINE NIOGRET. Née en 1978 et vivant aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes, Justine Niogret pratique la forge et l’équitation. Chien du heaume, fable initiatique, dépeint le Moyen âge avec une acuité troublante.« 

Mon avis

Voici un petit roman curieux. Court (223 pages en poche et tout mouillé, c’est-à-dire avec la postface et le glossaire) dans un genre, la fantasy, dont beaucoup de titres pourraient servir à repaver les rues, Chien du heaume se présente comme l’histoire d’une guerrière dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas dans la dentelle. Il semble que les personnages de guerrières farouches et indépendantes ne soient pas encore considérés comme une banalité dans le paysage culturel français actuel, ce qui est un paradoxe singulier à l’échelle des cultures humaines qui ont pourtant connues des divinités comme Ishtar, Bastet/Sekhmet, Artémis ou Bellone, à côté desquelles Chien du heaume fait figure de gentil toutou. Mais le fait est qu’autant la fantasy a connu beaucoup de clones de Conan le barbare, autant on considérait encore un personnage féminin barbare comme quelque chose de nécessaire au renouvellement du genre en 2009 (année de parution du roman). Était-ce donc si rare en fantasy française il y a dix ans ? Peut-être : voilà que je m’effraie. Charlotte Bousquet avait pourtant déjà publié des romans, cela faisait six ans qu’Ewilan avait entamé sa quête sous la plume de Pierre Bottéro… Mais j’imagine que ça restait peu. Louons donc l’originalité du personnage, en espérant que, dix ans après, les choses ont changé. Et passons à son caractère… eh bien, barbare, comme l’annonce pertinemment le quatrième de couverture.

Je dois avouer une chose : autant les merveilles de la fantasy m’enchantent depuis de longues années, autant les histoires de barbares sanguinaires et de combats à rallonge ne m’ont jamais attiré, pas plus que la violence dans la vie réelle, d’ailleurs. Que le mot « barbare » soit précédé d’un article masculin ou féminin ne change pas grand-chose à l’affaire, et j’ai mis un bon moment avant de me décider à passer plusieurs centaines de pages en compagnie de Chien du heaume. Mais j’avais envie de découvrir une écrivaine, et cela paraissait tout indiqué de commencer par ce roman plusieurs fois récompensé. Mais enfin, quand même : une guerrière barbare…

Et c’est là que ce roman, comme je le disais plus haut, est curieux. Parce qu’effectivement, ce personnage de Chien du heaume n’est pas plus que ce qui est annoncé au dos du livre : une guerrière brute de décoffrage, qui ne voit pas beaucoup plus loin que le bout de sa hache et ne pense pas beaucoup plus haut non plus (les hommes qui l’entourent encore moins, d’ailleurs). Quant à l’intrigue, elle a l’air, au début de regorger de stéréotypes et de ficelles classiques, elle aussi (le coup du personnage principal qui ne sait pas son nom, c’est du lu et relu, depuis les réécritures de l’Odyssée jusqu’à la BD Thorgal en passant par les innombrables autres amnésiques des littératures de l’imaginaire). Mais… le roman a deux qualités très fortes.

La première, et la principale à mes yeux, c’est son style. Justine Niogret a recours à un style faussement simple qui est en réalité un pur artifice littéraire, et roué avec ça : une base courante, simple voire lapidaire, à laquelle elle mélange, dans des proportions raisonnables, un bouquet garni d’archaïsmes médiévaux et de néologismes issus de mots à peine déformés. Ajoutez à cela une composante essentielle : elle fait énormément parler ses personnages, par dialogues, par tirades ou récits longs, et même parfois avec des chansons de Gabriel Yacoub (consentant). Le truc, c’est que Niogret a le don de mettre en scène de longs discours de gens couturés sentant le musc et le soufre, qui vous expliquent que la vie est rude et le monde dangereux, si possible avec une voix rauque et une main également rude posée sur votre épaule. On s’y croit assez pour passer un moment captivant dans une ambiance de concert médiéval de terroir, mais on ne s’y croit pas trop non plus, puisque la langue est artificielle, et cela vaut mieux, à cause du musc.

J’ai l’air de caricaturer un brin, mais, sérieusement, le charme opère, même sur un lecteur comme moi qui ne suis vraiment pas un aficionado du Cimmérien de Robert E. Howard ou de ses collègues plus habillés. Ce type de travail stylistique pour créer une langue qui fasse médiéval sans être de l’ancien français n’est pas une nouveauté, mais le procédé est loin d’être aussi facile qu’il en a l’air. Il y a quelques années, j’avais entamé Pierre-Fendre de Brice Tarvel, qui essayait à peu près la même chose en poussant le bouchon plus loin, beaucoup trop loin : le résultat m’avait paru surchargé en vocabulaire artificiellement sophistiqué et archaïsant, ce qui, joint à d’autres défauts (vulgarité grasse, intrigue qui n’avançait pas…), m’avait fait abandonner le roman avant la moitié. Ici, au contraire, ces petits trucs de style ne sont pas envahissants, mais juste assez présents pour créer une voix. Et trouver la voix juste, quand on raconte une histoire, c’est crucial. Dans un genre tout différent, cela me rappelle le travail littéraire effectué par George Sand pour ses romans berrichons comme La Petite Fadette, qui donne l’impression d’une langue paysanne régionale spontanée alors que c’est un savant mélange de français de Paris, de mots berrichons authentiques et d’archaïsmes remontant parfois jusqu’à Rabelais.

La deuxième qualité du roman, mais celle dont je suis le moins sûr, c’est son intrigue. À vrai dire, rétrospectivement, je la cherche. Mais à découvrir le récit au fur et à mesure, j’ai surtout été joliment baladé et dérouté dans mes attentes, ce qui, je suppose, est suffisant pour expliquer que c’est un texte original, et peut-être même une intrigue originale, si c’est une intrigue (d’ailleurs, à mon sens, pour être réussi, un livre n’a pas besoin d’une intrigue au sens où on l’entend en général, à savoir « qu’il devrait se passer plein de choses » ; de nombreux écrivains et écrivaines l’ont bien compris, par exemple Gracq avec son Rivage des Syrtes). Pour avoir lu un certain nombre d’analyses ou de schémas sur la structure des histoires, je peux dire que, si Justine Niogret en a lu un jour, ils ont dû finir dans la cheminée ou comme papier d’emballage pour les steaks, parce qu’elle fait à peu près tout ce qu’on nous explique qu’il ne faut pas faire : une quête qui part dans tous les sens au point de prendre des allures de MacGuffin, un personnage de narrateur second qui disparaît (vous savez, les parties en italique : au bout d’un moment, pouf, plus rien), des gens qui partent pour un endroit et en fait rentrent chez eux au bout de deux secondes, un type qui raconte sa vie alors qu’il n’est absolument pas censé être un personnage important, etc. etc. etc.

Là encore, bien entendu, je force le trait : en réalité, le roman trouve sa cohérence, mais, ce qui m’a plu, c’est que justement il élabore sa propre structure, hors des sentiers battus. Une intrigue toute en tâtonnements, en errances, qui paraît parfois tourner en rond, comme désœuvrée, et qui, en réalité, œuvre, mais pas pour aller là où on s’y attendrait. Quant aux scènes de combat, elles sont bien présentes, mais pas aux endroits où on pourrait les attendre, et elles ne surviennent pas de la manière dont le roman les laisse attendre. L’utilisation de la Salamandre, un personnage de chevalier, est typique de ce jeu d’attentes trompées.

J’ai dit que j’étais moins sûr de cette qualité : cela vient de ce que je ne suis pas sûr que cet aspect du roman soit entièrement maîtrisé. Il y a des fils narratifs qui ont l’air d’avoir été laissés tout pendouillants (la narratrice en italique qui disparaît sans laisser de nouvelles), d’autres qui s’avèrent au fond assez creux et prennent après coup des allures de prétexte (le nom du personnage principal, les diverses intrigues sentimentales), d’autres qui s’affaiblissent jusqu’à se faire quasiment oublier (les armes jumelles), d’autres qui m’ont laissé dubitatif, en train de me demander si c’était un génial détournement de trope aboutissant à des scènes d’une portée métaphysique ingridbergmanienne ou juste un machin mal ficelé (la Salamandre). Mais, comme on dit souvent en bonne analyse de texte structuraliste : peu importent les intentions de l’auteure, ce qui compte est l’effet produit par le mécanisme du texte tel qu’il nous est transmis.

Le roman atteint ses sommets dans le mariage entre ce style médiévalisant bien conçu et cette structure non conventionnelle tout en errances. Dans l’oisiveté des heures hivernales ou les voyages peu convaincus de Chien du heaume, dans la brume, les mines renfrognées des guerriers et les histoires sombres du passé, il s’ébauche tout un monde qui, selon le quatrième de couverture, serait le Moyen âge, mais qui est généralement si détaché de toute référence à des toponymes ou à des marqueurs chronologiques précis qu’il pourrait tout aussi bien relever de la légende. De fait, le seul aspect du livre qui le rattache pour de bon à l’Europe médiévale est la mention de l’Église, qui m’a d’ailleurs beaucoup surpris quand je l’ai vue mentionnée pour la première fois : elle avait l’air d’arriver comme un cheveu sur la soupe. Enlevez ce nom, et Chien du heaume pourrait aussi bien se dérouler dans un monde secondaire façon Terre du Milieu (en plus sombre). En l’état, Chien du heaume se situe quelque part entre le roman historique trop imprécis et un roman de fantasy au cadre si réaliste que son merveilleux confine au fantastique : la magie n’y existe que par l’intermédiaire des croyances des personnages, lesquelles ne sont jamais vraiment confirmées ou infirmées.

Que ce soit par son style travaillé, par sa structure déroutante ou par l’atmosphère unique qui se dégage de leur alliance, Chien du heaume n’a pas volé l’attention qu’il a attiré à sa parution en 2009 et qui lui a valu plusieurs prix, dont un Grand Prix de l’imaginaire en 2010.

Cependant, Chien du heaume a ses limites, et je suis d’ores et déjà curieux de savoir quel souvenir j’en retiendrai dans quelques années, ou l’effet qu’il me fera à la relecture, une fois passée la surprise de la première découverte de l’intrigue. Car le roman souffre à mon sens d’un défaut : il fait rêver, mais ne donne pas grand-chose à penser. (L’un et l’autre ne sont pas incompatibles.) Sa puissance évocatrice repose en grande partie sur sa capacité à nous faire vivre son univers, à titiller les sens en imagination, à incarner par ses mots la chair, les os, la fourrure, le bois et le métal, fréquemment le sang et divers autres liquides corporels. Mais ses personnages sont bas du front, ils réfléchissent peu et assez souvent par sentences un peu à l’emporte-pièce. Ils multiplient les variations sur la mélodie du ou de la balafrée qui en a bavé, évoquent et démontrent à répétition leurs émotions fortes. Chien du heaume aime un peu trop remplacer la pensée par la rumination féroce, la justice par la vengeance, l’organisation du monde par le constat complaisant d’une sinistre foire d’empoigne. Certes, les personnages revendiquent une forme de dignité et d’honneur, mais démantibulent soigneusement les valeurs de la chevalerie médiévale réelle, et ne paraissent respecter aucun code ou morale en particulier autre que leurs impulsions, en faisant peu de cas de la dignité des autres, surtout si ce sont leurs ennemis. Le combat final (parce qu’il y en a quand même un) a des allures de défoulement gore presque tarantinesque, sans l’humour. Chien du heaume est un roman terriblement sérieux, trop sérieux… et qui, pourtant, ne construit rien. J’en suis sorti le front ridé à force d’avoir imaginé des gens qui boudent.

Tout personnage de roman n’a pas besoin d’élaborer tout un système philosophique ou un programme avec vision du monde, projet sociétal et tutti quanti. Niogret plante des personnages touchants, à commencer par Chien du heaume, mais aussi toute la petite bande qu’elle en vient à fréquenter. Ce sont des personnages qui, malgré toute leur force et leur dangerosité, finissent par susciter l’attachement et la pitié, prisonniers qu’ils sont d’une vie brutale et périlleuse, sans réel avenir, en toute connaissance de cause. Ils se bercent de rêves de gloire en évoquant la fin d’un monde, « le déclin de ce que nous avons connu », en oubliant au passage ce qu’ils ont connu n’avait franchement pas tant de grandeur que ça non plus (à en juger par ce qui est dit de la génération d’avant Chien du heaume). Mais ce qui m’a attristé plus que cela, ça a été de voir que, même dans la voix de la narratrice, il n’y a rien de plus. Cela ne va pas plus loin. C’est à mes yeux un roman profondément pessimiste. Plus gênant, il semble reprendre à son compte le discours mi-nostalgique, mi-menaçant de ses personnages frustes. J’en suis à me demander si la vision du monde proposée non pas par les personnages, mais par le roman pris dans son ensemble, a une quelconque profondeur. J’en viens à craindre qu’elle n’ait, finalement, pas bougé depuis l’Iliade : « La vie est brève, il faut frapper fort pour faire parler de soi, que le meilleur gagne, avec un peu de chance on parlera encore de nos bastons dans longtemps. Ah oui, et puis aussi, tout était mieux avant. » Ça se tient, mais, franchement, en tant que lecteur du début du XXIe siècle, ça ne me dit rien sur le monde et ça n’apporte rien de plus à ma réflexion sur la vie.

Conclusion

En dépit de mes quelques réserves et de mes désaccords avec la vision du monde désespérée qu’il semble proposer, Chien du heaume est un roman impressionnant par sa maîtrise stylistique, son univers évocateur et son intrigue inhabituelle, surtout pour un premier roman publié. Quoi qu’il forme une histoire autonome, il a fait l’objet d’une suite, Mordre le bouclier, qui prolonge apparemment l’intrigue ou du moins étend l’univers, et qui nuance peut-être même le pessimiste crasse(ux) du premier volume.

Parmi les romans auxquels j’ai pu penser en lisant Chien du heaume, je peux recommander L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk (que j’avais chroniqué ici même il y a cinq ans). Tous deux se passent dans un univers médiéval sur lequel plane la menace imminente d’une conquête militaire chrétienne ; tous deux évoquent un merveilleux en voie d’extinction et des personnages qui survivent au monde qu’ils ont connu. Le roman de Kivirähk est plus fermement ancré dans une mythologie préexistante, mais une mythologie qu’on connaît mal sous mes latitudes puisqu’il s’agit des mythes et légendes d’Estonie. Kivirähk n’emploie pas la langue archaïsante ou néologisante de Niogret, mais en contrepartie il a pour lui l’humour et une verve parfois rabelaisienne qui nuance un peu l’aspect triste du récit et ses quelques scènes sanglantes. Il propose aussi une réflexion d’écrivain plus expérimenté sur divers sujets, dont le fanatisme et la pensée réactionnaire.


[BD] « Prince of Cats », par Kori Michele

14 octobre 2019

Michele-PrinceOfCatsChapitre1Couverture

Référence : Kori Michele Handwerker (dessin et scénario), Prince of Cats, auto-édition  sur le site princeofcatscomic.com, du 1er janvier 2012 au 7 décembre 2014, environ 450 pages.

Synopsis sur la page « About » du site (traduite par mes soins)

« Lee a dix-sept ans, une coupe de cheveux bébête et le pouvoir d’entendre parler les chats. Il est aussi amoureux de son meilleur ami. Ce dernier problème pourrait être assez simple à résoudre, mais ce n’est pas le fait qu’ils soient du même genre ou de couleurs de peau différentes qui pose problème : c’est leur inégalité économique qui joue le plus sur leurs malentendus.

Le Prince des chats se déroule en l’an 2003, dans un comté situé sur la frontière entre la Pennsylvanie et le New Jersey, près du fleuve Delaware. C’est une histoire du type « tranche de vie » qui couvre une année de leur drame lycéen. »

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La première planche de Prince of Cats (janvier 2012).

Portraits subtils d’adolescents à l’aquarelle

Comme je le disais il y a un ou deux billets, je vais inclure parmi les BD dont je parle sur ce blog quelques BD disponibles gratuitement en ligne, car j’en lis régulièrement et certaines atteignent une qualité tout à fait honorable. Après Comme convenu qui était une BD en ligne française autobiographique sur le monde du travail, j’aimerais vous dire un mot d’une BD en ligne américaine relevant du drame psychologique : Prince of Cats (Le Prince des chats). Il s’agit là encore d’une BD terminée, mise en ligne entre 2012 et 2014 et toujours disponible sur un site dédié à l’heure où j’écris.

Commençons par dissiper un flou rendu possible par le titre : quel rôle jouent exactement les chats dans cette histoire ? Comme le synopsis le montre, il ne faut pas attendre ici un récit de fantasy avec des chats anthropomorphes à la façon du film d’animation Le Royaume des chats de Hiroyuki Morita. Ce n’est pas non plus une histoire de vie quotidienne tournant en bonne partie autour des chats, comme le blog BD de Maliki. Non, les chats apparaissent peu, quoique régulièrement et de manière remarquée, puisque l’un des deux personnages principaux, Lee, a le pouvoir de les comprendre. Cet élément fantastique reste étonnamment discret, et c’est l’une des originalités et des finesses de Prince of Cats : au fil des planches, on pourrait l’oublier parfois tant le propos de la BD se veut avant tout réaliste, mais le fantastique revient ourler les marges du récit et, parfois, fait irruption au centre de la scène, de sorte que les propos des chats et leurs interventions font écho aux doutes des personnages dans les moments de crise. Un fantastique discret, mais décisif dans l’intrigue, donc — d’une façon que je me garderai bien d’expliquer, pour ne pas dévoiler des rebondissements importants de l’histoire.

Un mot sur le dessin, ensuite. Là encore, Prince of Cats me semble original par la technique employée : Kori Michele a travaillé à l’aquarelle. Le dessin, d’abord tracé au marqueur, opte rapidement pour le simple crayon à papier, qui met davantage en valeur les couleurs. Couleurs qui, autre originalité, ne sont qu’au nombre de deux : du marron terre de Sienne et du bleu outremer très délavé tirant sur le turquoise. C’est un moyen élégant de résoudre la contrainte technique de la mise en couleur, que tous les auteurs de BD en ligne redoutent car colorier une planche prend toujours plus de temps que de la laisser en noir et blanc, ce qui prend toute son importance lorsqu’on s’impose un rythme soutenu pour la mise en ligne des planches en question. Mais c’est aussi un choix esthétique qui confère sa personnalité à l’univers graphique de la BD.  Notez que Kori Michele ne se prive pas de réaliser des dessins pleinement en couleurs pour les couvertures des quatre chapitres qui composent le récit et pour divers autres endroits, dont la bannière du site. Le dessin proprement dit, très prometteur dès les premières planches, gagne rapidement en précision et en finesse, au point de donner lieu à des planches magnifiques.

Michele-PrinceOfCatsPage304

La planche n°304 (novembre 2013). Le style a gagné en finesse. Les deux seules couleurs utilisées ménagent malgré tout une large palette de nuances.

Prince of Cats relate une relation amoureuse entre deux adolescents au cours de leur dernière année de high school, ce qui serait en France la Terminale, le moment où l’on se demande sérieusement sur l’avenir, les études, le travail. Lee, qui s’intéresse à la biologie et peut compter sur le soutien de sa famille, veut postuler dans de bonnes universités. Pour Frank, l’avenir s’annonce sous un tout autre visage : fils de fermiers, il tient à prendre la suite de son père et s’impose d’ores et déjà un travail éreintant à la ferme en plus de ses cours et de ses devoirs. En toute bonne logique, les deux jeunes gens vont devoir aller vivre loin l’un de l’autre, dans deux États différents. Or ils sont amis d’enfance. Et il y a plus : au fil des années, ils sont même devenus davantage que des amis, sans s’en rendre encore compte ou sans vouloir se l’avouer, ni chacun à lui-même, ni l’un à l’autre. Leur adolescence non plus n’a pas pris la même direction : autant Lee s’est ouvert aux autres et a pris part et plaisir aux réunions entre copains et à toute la vie bruyante des jeunes gens, autant Frank est resté dans son monde, silencieux, souvent mal à l’aise en collectivité, au point qu’ils se demandent à présent ce qu’ils peuvent bien se trouver et quelle est la nature exacte de leur relation. C’est à ce moment que Prince of Cats commence, au début de cette dernière année du lycée où Lee et Frank vont devoir mettre leurs idées et leurs sentiments au clair.

Les principales qualités de l’intrigue de Prince of Cats sont à mes yeux son parti pris de réalisme social et son approche avant tout psychologique de la relation amoureuse entre deux jeunes hommes. Quelques années après, ce type d’intrigue commence à exister davantage auprès du grand public, mais à l’époque cela demeurait rare et assez confidentiel en dehors de films pionniers comme Le Secret de Brokeback Mountain réalisé par Ang Lee en 2005. En France, à l’époque, il n’y pas encore grand-chose à se mettre sous la dent en matière de bonne BD sentimentale sur l’homosexualité ou même les sujets LGBT+ en général, hormis Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, qui évoque deux femmes. Pour une évocation de l’homosexualité dans le monde paysan en France, il m’a fallu attendre 2015 et le joli film La Belle Saison de Catherine Corsini, porté par Izïa Higelin et Cécile de France, pour une intrigue qui ait quelques aspects en commun avec Prince of Cats, mais là encore avec deux femmes. Bref, à sa mise en ligne, Prince of Cats était une petite merveille, et même si le thème est un peu plus souvent traité désormais, cette BD est loin d’être devenue cliché.

Kori Michele a en outre le mérite de s’écarter délibérément des codes du yaoi, ces mangas qui offrent une vision standardisée et assez irréaliste de l’homosexualité masculine. Si Lee montre davantage d’assurance que Frank en société, il souffre lui aussi de doutes profonds et aucun des deux ne montre davantage de confiance que l’autre au cours de leurs tête à tête. Autre écart par rapport au yaoi : il n’y a ni hypersexualisation de l’homosexualité dans Prince of Cats. C’est une histoire d’amour, mais qui, dans sa mise en cases et ses choix de points de vue, n’érotise même pas particulièrement les personnages. Frank et Lee ne sont pas des bombes de sexe au torse dénudé. Comme beaucoup d’histoires d’amour, la BD contient quelques scènes d’amour qui ne sont pas des scènes de sexe, ce qui ne les empêche pas d’être très belles. Mais on est à des années-lumières des multiples webcomics supposément érotiques et en pratique pornographiques ou quasi-pornographiques qui abondent sur la Toile, surtout de la part des très puritains Américains (défoulement nécessaire ? simple recherche du gain ? les deux ? difficile à dire).

Autour de Lee et de Frank s’étoile tout un groupe de personnages assez fourni pour donner vie à un univers crédible et assez limité pour ne pas étirer l’histoire en arcs narratifs multiples. Là encore, Prince of Cats affirme sa personnalité en choisissant de ne pas multiplier les intrigues secondaires. Kori Michele utilise les personnages secondaires pour aborder notamment les thèmes du coming out et de l’homophobie, mais n’y sacrifie pas le cœur de son propos : nous n’apprendrons pas tout de la vie des frères et sœurs, du passé des amis ou des parents, la BD ne cherche pas à rallonger la sauce comme le font trop de BD en ligne qui cherchent parfois à se changer en séries sans fin. L’histoire s’achemine vers sa fin d’un pas posé mais sûr. On peut avoir confiance en entament la lecture : en dépit de ses 450 pages, Prince of Cats garde une ampleur très modérée par rapport aux BD-fleuves du Net et vous offrira de beaux moments de lecture sans réclamer tout votre temps.

Sans être le chef-d’œuvre du siècle, Prince of Cats est une BD très joliment dessinée et à l’intrigue habilement menée à bien, dont la qualité est rehaussée par des choix originaux dans son univers graphique et dans son approche des thèmes qu’il aborde. Cela l’aide à se détacher parmi la masse des BD en ligne sentimentales sur le Web anglophone.

Un mot sur l’auteur : Prince of Cats est la première BD en ligne de Kori Michele Handwerker, originaire de Brunswick, dans le Maine, aux États-Unis. Ayant une identité de genre non-binaire, l’auteur se désigne en anglais par les pronoms « they » ou « them » (usage habituel en anglais dans ces cas-là). Un équivalent en français qui me paraît convaincant serait l’usage du pronom « iel », qui suffit probablement à justifier la présence de défibrillateurs entre les murs de l’Académie française, mais que l’Office québécois de la langue française mentionne déjà sur son site dans un article de conseils pour désigner les personnes non-binaires sans s’en effaroucher outre mesure. Amies et amis québécois, je vous aime, vous sauvez l’honneur de la langue française ! Après avoir terminé Prince of Cats, donc, Kori Michele est devenu artiste indépendant. Iel a publié plusieurs autres BD en ligne, seul (Filed Away, A Lucid Date) ou en collaboration, comme l’anthologie Other Side, plus de nombreuses contributions à des zines.


Megan Lindholm, « Wizard of the Pigeons »

30 septembre 2019

Lindholm-WizardOfThePigeons

Référence : Megan Lindholm, Wizard of the Pigeons, Londres, HarperCollins, 2002 (première édition : Ogden, 1986).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduite par mes soins)

« Seattle, un lieu aussi magique que la Cité d’émeraude.

Une magie subtile émane des interstices des pavés de la métropole tentaculaire. Mais seuls les habitants qui possèdent des dons spéciaux sont réceptifs à la conscience de la ville : ils trouvent des présages dans les graffitis, lisent des messages dans les détritus ou écoutent les avertissements contenus dans les chansons des enfants qui sautent à la corde.

Magicien (Wizard) est lié à Seattle et à sa magie. Son don est la Connaissance, un enchantement puissant qui lui permet de connaître la vérité des choses ; d’écouter les récits de vie des momies antiques enfermées dans des cabinets de verre, de révéler à des gens ordinaires les réponses à leurs problèmes et de préserver l’équilibre de la ville.

La magie a son prix ; Magicien ne doit jamais avoir plus d’un dollar en poche, doit rester célibataire, et il doit nourrir et protéger les pigeons.

Mais un danger pour Seattle a commencé à émerger parmi les présages. Une force malveillante née du passé oublié de Magicien est de retour pour absorber son pouvoir et le tenter avec des aperçus de sa sombre histoire ; et il est le seul magicien à Seattle capable de faire face à ce mal et de sauver la ville, ses amis et lui-même. »

Mon avis

Publié en 1986, Wizard of the Pigeons apparaît rétrospectivement comme l’un des premiers romans de Megan Lindholm, avant qu’elle n’opte pour le pseudonyme, devenu célèbre, de Robin Hobb, sous lequel elle a écrit les cycles de L’Assassin royal, des Aventuriers de la mer, du Soldat chamane, etc. Comme eux, Wizard of the Pigeons est un livre de fantasy c’est-à-dire un livre dans l’univers duquel la magie existe. Mais contrairement à eux, il relève de la fantasy urbaine, un « sous-genre » en plein essor à l’époque de la parution. Le roman ne développe pas un « monde secondaire » comme la Terre du Milieu de Tolkien ou les Six Duchés de L’Assassin royal, mais s’ancre dans la réalité contemporaine immédiate : la ville américaine de Seattle dans les années 1980. Le merveilleux qu’il propose est un merveilleux du quotidien, celui des rues, des arrêts de bus, des cafés, des centres commerciaux, des poubelles, des beaux quartiers et des taudis. L’intrigue est courte, elle met en scène très peu de personnages principaux, mais une myriade de silhouettes entrevues ou rencontrées le temps de quelques phrases, et elle laisse une large place à l’évocation de la ville, où Wizard se trouve le plus souvent seul.

L’évocation d’une forme de magie liée à la vie de SDF et au fait de nourrir les pigeons m’a fait irrésistiblement penser à la chanson du film Mary Poppins « Pour nourrir les petits oiseaux » (« Feed the Birds »), mais en plus adulte, en plus ambigu et en plus sombre. Les magiciens de Seattle sont littéralement des magiciens de rue. Ils ont choisi un mode de vie marginal, miséreux mais pas misérable, sans ignorer ses dangers pratiques (la faim, le froid, les maladies) ou ésotériques (les forces obscures de la ville, le déclin général de la magie). Dans un univers urbain façonné par la société de consommation, l’idée d’une magie dont la condition d’existence consiste à posséder presque rien et à donner beaucoup constitue à la fois une trouvaille d’une originalité certaine en terme d’esthétique du merveilleux et un commentaire social direct sur le monde actuel, toujours aussi incisif 35 ans après sa parution. Je ne connais rien au punk, mais j’ai eu l’impression qu’il y avait un petit côté punk dans les choix de vie des magiciens.

Outre l’originalité de la magie qu’il imagine, Wizard of the Pigeons surprend par sa capacité à défier les cloisonnements entre genres littéraires, de plusieurs façons. Le roman repose en grande partie sur son personnage central, Wizard. Sans dévoiler les détails de l’intrigue, je peux dire que le roman aborde à travers ce personnage une question de société importante liée à une catégorie de personnes susceptibles de se trouver marginalisées aux États-Unis en dépit de leurs services rendus. C’est bien d’un propos social qu’il s’agit et, à ce titre, le roman peut sensibiliser son lectorat à cette question avec la même vivacité qu’un roman purement réaliste. En dehors des secrets de Wizard, la description de son mode de vie marginal, de sa solitude et du regard des autres a quelque chose à nous dire sur les SDF : son propos, sans doute documenté et témoignant en tout cas d’une plume humaine et touchante, fonctionnerait là encore sans problème dans un récit purement réaliste. De nombreux personnages secondaires ou mineurs du roman, comme la serveuse Lynda ou les gens que Wizard aide au quotidien grâce à sa magie, brossent un portrait très intéressant de la société américaine et de ses problèmes, par petites touches et comme sans en avoir l’air. À tel point que je serais curieux de voir ce que Megan Lindholm/Robin Hobb aurait à dire dans un roman purement réaliste.

Deuxième sabotage des cloisonnements entre genres littéraires, du moins aux yeux d’un lectorat français : toute la partie centrale du roman flirte avec ce qu’on considère en France comme du fantastique, c’est-à-dire un type d’histoire où l’existence du surnaturel n’est pas avérée mais demeure douteuse et source d’inquiétude, voire de folie, pour les personnages principaux. En effet, vers la moitié du roman, l’intrigue prend un brusque virage et semble prendre une direction complètement différente qui fait douter de tout ce qu’on vient de lire jusque là. J’ai eu du mal avec ce virage et surtout avec le fait qu’il prend une place de plus en plus importante dans l’intrigue. Quelle est la nature réelle des événements auxquels on assiste ? Qui est vraiment Wizard ? Quelle est sa magie ? Existe-t-elle seulement ? etc. À mon avis, les derniers chapitres ne laissent aucune ambiguïté sur l’appartenance du roman au genre de la fantasy urbaine, et c’est pourquoi je l’ai présenté en le rattachant à ce genre. Mais le lectorat ne manquera pas d’être surpris, voire déstabilisé.

C’est d’ailleurs là que se trouve, à mon sens, le principal défaut de Wizard of the Pigeons : un problème de construction, d’équilibrage. Le virage brutal de l’intrigue dont je viens de parler n’est pas tout à fait assez préparé dans le début du roman, au risque de perdre des lecteurs en route (et le roman en a perdu, à lire certains avis sur Internet). Rétrospectivement, je vois des endroits où l’intrigue aurait pu être mieux équilibrée, ainsi, peut-être, que des longueurs (dans les débuts de la relation avec Lynda) ou des fils pas tout à fait bien noués au début (sur la nature exacte de MIR, par exemple). Il n’y a pas autant de maestria dans ce roman que dans ce que j’ai lu de Robin Hobb avec L’Assassin royal et Les Aventuriers de la mer où de multiples fils narratifs ont l’air d’être noués de manière complexe avec une facilité impressionnante. Je ne peux que conseiller aux gens qui s’y plongeront de se préparer à accepter de se laisser perdre, pour mieux s’y retrouver une fois parvenus aux derniers chapitres.

Que les amoureux de l’imaginaire se rassurent : en dépit de son réalisme, le merveilleux est bel et bien présent dans le roman. Ce cadre résolument contemporain renforce la vraisemblance de la magie et réenchante la ville. Par « réenchantement », il ne faut pas comprendre ici une mauvaise poésie artificielle et mièvre, mais bien une réinvention d’un merveilleux ambivalent, doté d’aspects admirables et d’autres terrifiants, à l’image de l’univers des contes.

Autre parti pris qui m’intéresse dans ce roman : la magie ne paraît pas avoir de règles ou de fonctionnement fixe. Chaque magicien possède sa propre forme de magie qu’il doit découvrir, parfois avec pertes et fracas. C’est une magie aussi précaire que la situation matérielle des magiciens. Voilà donc un univers où la magie reste réellement mystérieuse. Pas d’école de magie, pas de grimoire qui contiendrait tous les sortilèges avec leurs recettes, pas d’institutions de contrôle ni de personnage de Grand Archimage détenteur de tous les secrets. Rien n’est balisé, l’inconnu domine le connu, les magiciens eux-mêmes sont peu de choses par rapport à une magie qu’ils servent sans toujours bien la comprendre. J’en ai eu vite assez de la magie à guide-files de Harry Potter et compagnie, qui est à mes yeux une séquelle regrettable de la place prise par les univers de jeux (encore que certains trouvent moyen d’inventer des formes de magie non cloisonnées). Je ne peux donc qu’être ravi de la manière dont Wizard of the Pigeons propose une magie bel et bien secrète, fuyante, ambivalente.

Les habitués des romans de Robin Hobb trouveront avec plaisir dans Wizard of the Pigeons un univers surprenant qui fait vibrer des notes bien distinctes de ceux de ses cycles romanesques les plus connus. Ils trouveront également un personnage principal très fouillé, rempli de secrets et de contradictions, et de multiples portraits de personnages crédibles et nuancés, où l’on aperçoit déjà l’art de Robin Hobb pour le portrait brossé en quelques phrases et la vraisemblance psychologique et sociale. Les détracteurs de l’écrivaine risquent, quant à eux, de s’agacer des défauts du personnage principal, qui, comme Fitz dans certains chapitres, paraît quelquefois se complaire à échouer et à prendre de mauvaises décisions. À cette différence que, dans Wizard of the Pigeons, les révélations distillées sur le passé de Wizard confèrent une vraisemblance solide à son comportement, du moins à mon avis.

La traduction française

Le livre a été traduit en français en 2003 (soit près de vingt ans après sa parution), aux éditions Mnémos, sous le titre Le Dernier Magicien. Au passage, il a été assez remarqué chez nous pour emporter le prix Imaginales du meilleur roman en 2004. La traduction française appelle deux remarques :
– Le titre original, « Wizard of the Pigeons », c’est-à-dire « Le Magicien des pigeons », est meilleur, parce qu’il donne une idée plus juste de l’ambiguïté de l’atmosphère de l’intrigue, entre le merveilleux et le dérisoire (voire le sordide). « Le Dernier Magicien » est un titre faux, comme on s’en rend compte à la lecture. À la limite, au pluriel, ça aurait eu du sens, mais pas au singulier.
– Le quatrième de couverture de l’édition Mnémos contient des informations qu’on est censés comprendre progressivement, et pas avant une moitié du livre à peu près. Le lire revient à gâcher toute une partie de l’intérêt de l’intrigue. Quelle bourde de la part de l’éditeur !

Autant il arrive que des romans soient bien traduits et habilement présentés, autant, dans ce cas précis, je suis rassuré d’avoir opté pour la lecture dans le texte. J’aurais eu des attentes et un avis différents sur le roman si ce quatrième de couverture m’avait révélé autant d’informations dès le début de ma lecture. C’est aussi pour cela que j’ai pris la peine de traduire le quatrième de couverture de l’édition britannique pour ce billet.

Conclusion

Wizard of the Pigeons est un roman qui n’est pas tout à fait réussi en termes de construction, mais que je reste très content d’avoir lu, car il est original, contient plusieurs excellentes idées et constitue à mes yeux une lecture marquante en fantasy urbaine, au même titre que Neverwhere de Neil Gaiman (paru en 1996). Mais là où Neverwhere bascule assez vite dans un monde secondaire (l’autre Londres), Wizard of the Pigeons a le mérite de tisser un lien particulièrement resserré entre la réalité de son époque et ses éléments merveilleux, qui fait qu’une fois le livre refermé on peut se promener dans les rues avec un regard changé sur les choses et les gens.

Ce billet de blog se fonde sur des avis que j’ai d’abord postés sur le forum Elbakin le 13 septembre 2019 et sur Le Coin des lecteurs le 19 septembre 2019.


[BD] « Comme convenu », par Laurel

16 septembre 2019

Laurel-CommeConvenu

Référence : Laurel (dessin et scénario), Comme convenu, autoédition via financement participatif sur Ulule, 2016-2017, 2 volumes. D’abord publié en ligne sur le site commeconvenu.com, 2014-2017.

Présentation de l’histoire

Metz, juin 2010. Laurel, dessinatrice, et son compagnon Adrien, développeur, viennent de concevoir un jeu vidéo pour téléphones mobiles, Super Caterpillar, qui a remporté un certain succès. Confiants en leur avenir, ils décident de co-fonder une start up, Boulax, afin de concevoir d’autres jeux. Pour cela, ils s’associent à deux professionnels déjà expérimentés : Joffrey, qui se chargera de la gestion financière, et à Luc, spécialisé dans le marketing. Au programme : beaucoup de travail, mais le travail de leur rêve, et peut-être de beaux succès à la clé. Après quelque temps et un mariage, Laurel et son mari décident de partir avec leur fille Cerise pour s’installer aux États-Unis, en Californie, un endroit pour lequel ils avaient eu le coup de foudre pendant un séjour de vacances. Cette fois, ils emménagent carrément dans la fameuse Silicon Valley qui a vu naître les plus grandes entreprises d’informatique du monde. Ravis de voir des gens du métier aguerris leur faire confiance, emportés par le rêve américain, ils ne sont pas trop regardants sur les conditions : visa provisoire lié à la survie de l’entreprise, collocation avec des collègues stagiaires, investissement qui leur coûte toutes leurs économies… C’est un train de vie austère qui les attend, mais ce n’est que provisoire, car le succès ne saurait tarder.

Cependant, au fil des mois, les difficultés de tout ordre et les détails gênants s’accumulent dans leurs relations de travail avec Joffrey, Luc et les autres. Tandis que le succès promis tarde à venir, Laurel et Adrien commencent à se demander si leurs collègues sont bien honnêtes. La descente aux Enfers ne fait que commencer.

Mon avis

Grand lecteur de blogs BD, de webcomics et autres formes de BD en ligne, je me rends compte que je n’en ai encore chroniqué aucune sur ce blog, alors même que ce support a d’ores et déjà fait ses preuves en tant que pépinière à merveilles. En voici donc une, et j’espère trouver le temps d’en présenter d’autres.

Je ne connaissais jusqu’à présent le travail de Laurel que par une assez longue planche d’Un crayon dans le cœur, l’un de ses blogs BD, consacrée à une histoire de pervers narcissique. Inspiration directement puisée dans la vraie vie, chronique minutieuse d’une histoire (in)humaine, volonté de faire œuvre utile : ces caractéristiques se retrouvent dans Comme convenu, mésaventure autobiographique à peine romancée dont l’auteure espère dans le tome 2 que « d’une façon ou d’une autre… ce projet puisse aider un (ou une) jeune adulte qui débuterait dans la vie active… en lui évitant de tomber dans certains pièges ».

La lecture est certainement édifiante, mais elle a bien d’autres qualités : un mélange d’enthousiasme, de mesquinerie, de peur, d’humour et de grotesque comme seule la vie réelle sait en concocter, le tout relaté avec vivacité dans un récit pris pratiquement sur le vif. La BD a été entamée peu avant la fin de la mésaventure (on voit Laurel la commencer dans le tome 2), mais l’auteure avait assez de recul par rapport aux événements pour se moquer de sa propre naïveté. Car c’est bien le récit d’une escroquerie qu’elle relate ici : une mauvaise rencontre de deux concepteurs de jeux enthousiastes avec deux associés qui ne pensent qu’à exploiter les gens, mentent avec aplomb et entretiennent des relations assez approximatives avec la loi. Le personnage de Joffrey donne lieu à un tableau des liens toxiques qui peuvent se tisser dans le monde du travail : égocentrisme, mépris des idées des autres, tempérament irascible et irrationnel, et surtout recours massif à la manipulation et à la contrainte plus ou moins dissimulée. Alors que les quatre fondateurs de Boulax se trouvaient sur un pied d’égalité, le jeune couple, pour avoir accepté imprudemment de remettre entre les mains de l’entreprise tous les aspects cruciaux de sa situation privée (visa, logement, carte bancaire, assurance maladie, moyens de transport), se retrouve pieds et poings liés à la merci d’un petit chef qui ira jusqu’à faire allusion à une possible déscolarisation de leur fille pour leur faire bien sentir à quel point ils ne peuvent plus se permettre de lui refuser quoi que ce soit. Le titre, directement lié à cette perversion des relations de travail et des relations humaines, prend tout son sens, savoureux, dans les dernières pages.

Le dessin, en noir et blanc, est clair et précis à la fois. La netteté du trait, les variations nombreuses sur son épaisseur et les nombreuses nuances de gris font ressortir tout de suite que l’ensemble a été dessiné directement sur une tablette graphique, comme c’est le cas de beaucoup de BD en ligne réalisées par des professionnelles. Mon impression dominante est celle d’un savant équilibre entre dynamisme de l’ensemble et minutie des détails : des postures pleines de mouvement et d’énergie, des personnages très expressifs avec de grands iris noirs et des sourires qui font tout le tour des joues, mais la maîtrise des proportions et la précision du trait font que la dimension cartoonesque du dessin ne le fait jamais basculer dans la facilité. De multiples détails de textures, qui se font oublier à la première lecture, frappent par le soin qui y a été mis dès qu’on s’attarde à regarder une planche un peu plus longtemps : feuillages des arbres, briques des toits, liserés sur les planchers, motifs sur les tissus… Pas étonnant que l’auteure ait excellé dans la conception de graphismes de jeux en 2D.

L’ensemble est quelque peu lissé, comme le sont trop souvent les graphismes de jeux, d’ailleurs : il y a un côté « cartoon gentil et sage ». Mais le lent glissement du jeune couple vers une situation infernale, entre engueulades avec leur PDG et gestion du découvert à la banque, a tôt fait de conférer un aspect presque ironique à la propreté des dessins et au lettrage en forme de calligraphie de bon élève. La personnalité de l’auteure, sa « patte », ressortent mieux dans la mise en case et le scénario, qui dose habilement le réalisme rude et un rire qui sonne bientôt jaune. L’autodérision est régulièrement de mise : outre leur naïveté, Laurel parodie sa façon d’éduquer sa fille, qu’elle montre comme une victime souriante qui ne se plaint jamais. Inutile de préciser que les prénoms ont été changés (Cerise, par exemple, est le nom du personnage principal d’une série de BD en trois tomes publiée par Laurel avant et pendant sa collaboration malheureuse avec Boulax). L’humour est aussi présent par le biais de personnages animaux : Brume, le chat de Laurel et Adrien, et les cruels écureuils américains.

Comme convenu a été mis en ligne sous forme de feuilleton sur deux sites Internet (l’un anglophone, l’autre francophone), puis a été mis à disposition gratuitement sur un site Internet dédié. Sa version papier doit être un pavé : deux tomes de 250 pages chacun, financés via la plate-forme Ulule en 2016 et 2017. J’ai lu la version en ligne, et, quoique gros lecteur, je ne pensais pas dévorer 500 pages de BD aussi vite. Cela s’explique en partie par le fait que les pages sont petites : quatre cases, en général. Mais le rythme du récit ne faiblit pas, le suspense pas davantage.

Conclusion

La bande dessinée n’a sans doute jamais connu une telle diversité, tant dans les styles graphiques que dans les sujets abordés et les manières de les aborder. Avec l’émergence des blogs BD, les genres de l’autobiographie et de l’autofiction prospèrent, comme en témoignent les succès monstres remportés par les Notes tirées du blog de Boulet et les albums et romans tirés du blog de Maliki. Les fictions du type « tranche de vie », mêlant réalisme et humour, sont tout autant à la mode (aux États-Unis, la BD-fleuve Questionable Content de Jeph Jacques ou des BD plus courtes comme Girls with Slingshots de Danielle Corsetto en sont deux exemples tirant parfois sur le soap). Mais le genre se développe aussi sur support papier, porté par des chefs-d’œuvres comme Persepolis de Marjane Satrapi. Il peut être l’occasion d’évoquer un pays et une époque passés, comme dans le cas de Satrapi, ou la condition d’une minorité, comme le joli Tombé dans l’oreille d’un sourd de Grégory Mahieu et Audrey Levitré, ou encore la réalité d’un domaine professionnel précis, comme c’est le cas de Comme convenu.

Moyen de récapituler ou d’exorciser une expérience passée par le drame et l’humour, mais aussi moyen de sensibiliser le lectorat à des sujets peu évoqués dans les médias, ou même de développer un propos social, la BD autobiographique peut prendre bien des directions. Comme convenu évoque principalement le monde du travail et les dangers d’une expatriation imprudemment préparée. Mais Laurel y aborde aussi, par endroits, la dégradation du métier d’auteure de BD. C’est ce qui l’a poussée à ne plus passer par un éditeur pour publier Comme convenu et ses BD suivantes, comme des auteurs de BD de plus en plus nombreux décident de le faire, en s’appuyant sur des sites de mécénat en ligne et/ou des plate-formes de financement participatif. Les règles changent : la célébrité s’obtient désormais en mettant une masse de travail intimidante à disposition en ligne en accès gratuit, dans l’espoir d’accumuler sur la durée un nombre de soutiens suffisant pour vivre de ce travail. Comme convenu a représenté un travail conséquent avec ses 500 pages finement réalisées : je ne peux que souhaiter le meilleur à son auteure et rester curieux de ses prochaines publications.


Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour »

2 septembre 2019

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Référence : Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, collection «Raconter la vie», 2014.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Pendant un an, Annie Ernaux a tenu le journal de ses visites à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situé en région parisienne. « Voir pour écrire, c’est voir autrement », écrit-elle. On redécouvre en effet à ses côtés le monde de la grande surface. Loin de se résumer à la corvée des courses, celle-ci prend dans ce livre un autre visage : elle devient un grand rendez-vous humain, un véritable spectacle. Avec ce relevé libre de sensations et d’observations, l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, atteint la dignité de sujet littéraire.

Annie Ernaux est écrivain. Elle est notamment l’auteur de La Place (1984), La Honte (1997), Les Années (2008) aux Éditions Gallimard. »

Mon avis

Voici un petit livre court, novateur, judicieux dans sa démarche et sa pensée, sous une forme d’une simplicité désarmante. Comme dans plusieurs de ses précédents livres (dont La Place), Annie Ernaux court-circuite les genres littéraires habituels en se refusant au roman. Un journal, mais pas un journal intime, et pas seulement un journal personnel, mais aussi bien une sorte d’enregistrement de sensations et de réflexions où se mêlent le vécu individuel, l’observation des lieux et des autres clients, des remarques saisies sur le vif et des tentatives de réflexions plus générales sur la ville (Cergy) et ses habitants, sur la grande distribution en général, sur ce que c’est que vivre en société en France de nos jours, avec les cadres qui nous sont imposés par cette institution difficilement contournable qu’est devenu l’hypermarché. Le tout rythmé non par un plan réflexif ou thématique, mais par la simple succession des jours. Bref, une tentative qui se propose sans aucune prétention, si ce n’est celle d’écrire sur un pan de notre vie quotidienne jusqu’à présent absent du champ littéraire.

En moins de 80 pages, Annie Ernaux compose un texte nouveau aussi bien dans son sujet que dans sa forme. En matière d’évocations littéraires du commerce, on pourrait penser à Zola et à son roman Au bonheur des dames, mais on fait difficilement plus différents que ces deux livres : ici, pas de grands magasins du XIXe siècle, pas d’univers du luxe, pas de roman, pas d’intrigue, pas de fiction, pas de structure, pas de belles phrases travaillées et de descriptions complètes, mais des entrées de longueurs inégales, de petites touches, des anecdotes, des pensées. On est beaucoup plus près de George Perec et de sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, à cela près qu’Ernaux n’a même pas l’ambition de tout remarquer ni de tout dire, mais je crois que Perec et l’OULIPO seraient contents d’un tel essai. Ou bien des Choses vues de Victor Hugo, à une toute autre époque et à une toute autre échelle.

Malgré ou peut-être bien grâce à la modestie manifeste de cette tentative, ce livre est à mes yeux une grande réussite. Colette recommandait il y a un peu moins d’un siècle : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Programme difficile, mais c’est ce que fait Ernaux. Son livre est pour moi l’exemple typique de ce qu’une démarche littéraire peut apporter à la société – de l’auteur dans son sens étymologique d’auctor, celui qui augmente, qui ajoute quelque chose qui n’était pas là avant. Tout le monde ou presque est allé au moins une fois faire les courses (ou accompagner quelqu’un faire les courses) dans un hypermarché ou un supermarché. Mais c’est une chose si simple, si évidente pour tout le monde, et si peu digne d’attention selon les critères habituels de notre société, que personne n’avait envisagé jusqu’à présent d’y consacrer tout un livre. Ernaux n’a pas cherché à faire de son ouvrage un pavé, une somme qui dirait tout. Son livre est mince et essentiel comme un pense-bête. C’est l’écrivaine qui regarde le monde par derrière notre épaule, puis qui nous tapote l’épaule, pointe un doigt et nous dit : « Vous avez remarqué ? » Et son doigt pointé, qui est un livre, nous fait regarder ce que nous voyions depuis longtemps, mais à quoi nous n’avions jamais vraiment prêté attention. Et nous ne pouvons que répondre : « Mais oui ! C’est tout à fait ça ! » Parce qu’elle a su saisir avec ses mots une réalité qui n’était pas encore entrée dans la mémoire écrite collective.

Alors, qu’a vu Annie Ernaux en observant pendant un l’hypermarché de sa ville ? Rien et tout. Les hésitations des clients devant les rayons, parce qu’ils sont indécis sur le choix d’un article, ou parce qu’ils manquent d’argent et doivent calculer le prix des courses au centime près. L’émerveillement enfantin des petits mais aussi des grands devant les vitrines, ou au contraire leur indifférence blasée. Les vigiles à l’entrée. Les petits délits quand on grignote un grain de raisin ou un petit gâteau en rayon. Les regards que les clients échangent quand ils se croisent, debout sur deux escaliers mécaniques voisins allant dans des sens inverses. Les jeunes couples qui font les courses ensemble pour la première fois. Les rayons discount plus fliqués que les autres, parce que les pauvres qui les fréquentent sont tout de suite plus soupçonnés. La place démesurée que prend, à tous les sens du terme, le centre commercial dans la vie urbaine, puisqu’il fournit toutes les activités le jour, mais se change la nuit en masse éteinte et oppressante. Sa façon de peser sur le calendrier de toute l’année à coups d’incitations des mois à l’avance, avec les soldes, les fêtes de fin d’année, la fête des mères, les fournitures de la rentrée scolaire en place dès la fin juin (!). L’influence, donc, que ce type de commerce exerce sur nos modes de vie et sur nos villes depuis plus de quarante ans.

La collection « Raconter la vie », où le livre est paru il y a cinq ans (il a été réédité depuis chez Gallimard, en « Folio »), avait été créée par l’historien Pierre Rosanvallon, qui a beaucoup travaillé sur les sens actuels des notions de démocratie et de citoyenneté, et l’historienne Pauline Peretz, spécialiste des États-Unis mais également membre de l’Institut d’histoire du temps présent (rattaché au CNRS et à l’université Paris VIII). C’est bien à une histoire du temps présent que ce petit livre contribue.

Il ne manquera pas non plus de plaire à tous ceux qui s’intéressent à la sociologie. C’est que le regard d’Ernaux a beaucoup en commun avec le regard sociologique : regards, gestes, vêtements, postures, hésitations, émotions, elle scrute tout, réfléchit à tout, perçoit ou devine les inégalités sociales, les discriminations, les tragédies muettes du quotidien des pauvres et des précaires, les stratégies commerciales plus ou moins insidieuses du magasin, la pénibilité du travail des employés d’Auchan.

Et pourtant Regarde les lumières mon amour n’est pas un livre de sociologie. Il en contient, mais il ne s’y résume pas. Il fait moins et plus : Ernaux hasarde des idées, des hypothèses, tente des généralisations, sans perdre conscience des limites de son regard et de la portée de ses mots, justement parce qu’elle n’écrit pas une somme documentaire, parce qu’elle n’a pas de statistiques sous la main et que ce n’est pas ce qui l’intéresse. En renonçant à cela, elle peut en revanche rester au plus près du vécu, saisir au vol une phrase, un instant partagé, un détail sur les choses ou les gens, bref, tendre un miroir qui ne reflète pas tout le pays, mais qui, à force de rassembler des éclats de réel, finit par brosser un portrait en réduction de notre vie.

Pourquoi écrire ces bouts de vie quotidienne apparemment dépourvus d’importance ? C’est tout l’intérêt du regard de l’écrivaine. Pour quiconque s’y reconnaît, c’est le moyen de faire la catharsis d’un des bouleversements récents de nos sociétés. En se retrouvant dans ces instants de vie agréables ou fastidieux, dans nos tentations face aux étiquettes promotionnelles ou dans nos timidités sous le regard des autres à la caisse, dans nos réactions face aux questions d’enfants et aux petites ruses des vendeurs, on peut se voir, on peut s’observer soi-même, et on commence à avoir mieux prise sur ce qui nous arrive. Enfin, la vie quotidienne à l’hypermarché devient un sujet dont on peut parler. Et ce dont on peut parler, on peut y réfléchir, le remettre en cause, en dénoncer les injustices, comprendre comment l’améliorer. C’est un de ces gestes littéraires qui, touche après touche, fournissent à la société les outils nécessaires pour changer le monde et changer la vie.

Note sur les rééditions

Regarde les lumières mon amour a été réédité chez Gallimard dans la collection « Folio ». Il a également été édité en 2018 chez Flammarion dans la collection « Étonnants classiques, » une édition parascolaire à petit prix, assortie d’un apparat critique et d’un dossier pédagogique élaborés par Laure Humeau-Sermage.

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M’étant procuré cette édition, j’aimerais dire un mot sur le dossier pédagogique. Il m’a paru bien fait. Après deux séries de questions et trois « microlectures » (des approches d’étude du texte), il propose deux groupements de textes : le premier intitulé « La consommation en question », qui comprend un extrait d’Au bonheur des dames de Zola (son roman des Rougon-Macquart sur l’essor des grands magasins du XIXe siècle) et deux articles de presse sur la notion de consumérisme et sur les gens qui le refusent en adoptant un mode de vie minimaliste, et le second titré « Objets : les partis pris de la chanson et de la poésie », qui regroupe un poème sur le pain extrait du Parti pris des choses de Francis Ponge, le fameux « Inventaire » de Jacques Prévert et les paroles de deux chansons parodiant ou remettant en cause la société de consommation : « La complainte du progrès » de Boris Vian et « Foule sentimentale » d’Alain Souchon. S’y ajoutent trois nouvelles brèves sur le thème « Quand la consommation nous rend fous » : « Une victime de la réclame » de Zola, « Le credo » de Jacques Sternberg et « Les frères de Lacoste » de Didier Darninckx.

Les arts de l’image ne sont pas en reste avec des photos d’hypermarchés à divers stades de leur histoire, deux sculptures contemporaines dont la fameuse sculpture hyperréaliste de Duane Hanson Supermarket Lady, une affiche pour le Buy Nothing Day avec son dessin détournant un code-barre. La deuxième de couverture montre le tableau de Waterhouse montrant Diogène, philosophe du dénuement ; la troisième de couverture montre une affiche de film comique situé dans un hypermarché. Plus approfondie en matière de cinéma sont les exercices proposés autour du court-métrage d’animation primé Logorama de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain (2005, les noms des réalisateurs sont omis pour une raison que j’ignore) et d’une scène du film La loi du marché de Stéphane Brizé (2015). S’y ajoute une planche de la BD de Julien et Mathieu Akita Les Tribulations d’une caissière (Soleil, 2009) adaptée d’Anna Sam. Un entretien avec Annie Ernaux vient clore ce dossier d’une grande richesse. C’est un plaisir de voir ce texte déjà très accessible bénéficier d’une édition qui le rend aisé à prendre en main par les élèves et les professeurs : je suis certain qu’il peut intéresser les classes.


[BD] « Une histoire du sexe », par Coryn et Brenot

19 août 2019

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Référence : Laetitia Coryn (dessin), Marie Galopin (couleur) et Philippe Brenot (scénario), Une histoire du sexe, Paris, Les Arènes BD, 2017 (première édition sous le titre Sex Story en 2016).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Voici le premier récit graphique sur l’histoire de la sexualité à travers les âges. il nous fait voyager dans toutes les époques du plaisir, depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui.

Avec beaucoup d’humour, ce best-seller mondial dévoile ce que les livres d’histoire n’osent pas raconter.

« Jamais aucun roman graphique n’a abordé l’histoire du sexe. Et quelle réussite ! De cette recherche titanesque réalisée par les auteurs résulte une lecture à la fois excitante et instructive. » L’Express  

« Un roman graphique irrévérencieux et fascinant. » The Guardian  

« Clair, déculpabilisant et frais. » Psychologies magazine 

« Une vision anthropologique, scientifique mais aussi amusante de l’érotisme humain. » El País« 

La jolie couverture

Une histoire du sexe est une réédition en 2017, sous un titre différent, d’une bande dessinée publiée l’année précédente sous le titre Sex Story. La première histoire de la sexualité en BD. Je n’ai pas été vérifier si c’était bien la première, le détail m’importe peu et j’aime mieux le nouveau titre. On notera au passage que le second titre, entièrement en français, emploie le mot « histoire », qui peut faire davantage penser au domaine savant, tandis que le mot anglais story du premier titre privilégiait la narration à l’aspect proprement historique et documenté. Rétrospectivement, le choix du premier titre paraît étrange, en dehors de l’allitération en s typique d’un marketing pour public anglophone. L’éditeur, Les Arènes, s’est spécialisé dans la publication de BD de vulgarisation savante, historique ou scientifique, et les enquêtes documentaires ou politiques. Il a notamment traduit l’excellent Economix de Dan Burr, qui réussit le tour de force de rendre les théories économiques accessibles et accomplit un véritable travail citoyen. Étant donnée la mode provoquée par le succès de plusieurs de ces ouvrages, Logicomix, Economix, Psychologix, etc. nous avons sans doute échappé de justesse à Sexix. Décidément, Une histoire du sexe, c’est plus sobre.

De rouge vif dans la première édition, avec le mot « Sex » occupant un bon quart de la hauteur, la couverture a viré au noir et blanc dans la deuxième, mettant mieux en valeur le dessin fin et précis de Laetitia Coryn, qui propose un bon équilibre : assez de sensualité pour mettre en valeur le sujet, assez de stylisation et de plans larges pour ne pas faire porno, et un dosage varié de romantisme, de mignonitude et d’humour. Quant au gros du texte, on le doit à Philippe Brenot, présenté en troisième de couverture comme « psychiatre et anthropologue, directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes ». Un auteur qui, a priori, maîtrise le sujet et sait composer une synthèse rigoureuse à l’aide de connaissances scientifiques à jour. A priori.

Une préface racoleuse

Les choses commencent à m’inquiéter un peu dès qu’il s’agit de définir précisément le propos de l’ouvrage. Le quatrième de couverture annonce « le premier récit graphique sur l’histoire de la sexualité à travers les âges [qui] nous fait voyager dans toutes les époques du plaisir, depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui « . Sur le plan chronologique, c’est bel et bien le cas. À vrai dire, la BD s’autorise même un dernier chapitre de spéculations sur le futur dont il aurait peut-être dû se passer, à voir la banalité des hypothèses avancées (un hypercontrôle de la sexualité et de la reproduction doublé d’un abandon complet de la reproduction sexuée naturelle dorénavant interdite, jusqu’au jour où un couple clandestin se cache dans la jungle africaine pour… sérieusement, la réinvention de l’Amûre et du Bon Vieil Accouplement à la Main dans un contexte de sexualité hypercontrôlée, on a déjà vu ça partout en science-fiction, du roman Herland en 1915 à THX 1138 de George Lucas…).

Mais qu’en est-il du cadre géographique de l’ouvrage ? Aura-t-on droit à quelques mots sur la sexualité dans l’ensemble des cultures humaines ? Cela ferait beaucoup de boulot. L’introduction, « Secrets bien gardés », n’en dit rien (ce qui peut expliquer son titre). La précision est rejetée au dos, au bas de la page 4 : « Cette histoire de la sexualité est « une » lecture de l’évolution des mentalités dans le courant judéo-chrétien. D’autres lectures complémentaires peuvent être faites (suites possibles d’Une histoire du sexe) dans le champ de l’islam, des traditions hindouistes et bouddhistes, des grandes cultures de la tradition (Afrique, Asie, Océanie), toutes riches d’une dimension érotique qui caractérise les sociétés humaines. » Ah, donc ce n’est pas réellement une histoire généraliste du sexe dans l’Histoire. Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir opté pour un titre (ou un sous-titre) plus précis, quelque chose comme le livre de Robert Muchembled L’Orgasme et l’Occident, puisque la BD adopte se concentre en bonne partie sur l’Occident ? Autre question : si l’ouvrage s’intéresse à la tradition judéo-chrétienne, pourquoi passer quasiment 80 pages sur la Préhistoire et l’Antiquité polythéiste, en intercalant bizarrement une double page sur la Genèse biblique au milieu de la Préhistoire ? Tout cela n’est pas clair. Quant aux suites possibles évoquées par ce petit avertissement, aucune n’est parue à l’heure où j’écris.

La préface, donc, s’intitule « Secrets bien gardés » et, au lieu de préciser directement le cadre de l’ouvrage, elle nous explique à quel point nous avons de la chance d’avoir commencé à la lire, car elle va nous révéler une histoire « que l’on nous a longtemps cachée » et des choses « qu’aucun manuel d’histoire ne [nous] dira ». Bémol nécessaire : la BD se termine par une bibliographie remplie d’ouvrages savants d’historiens et d’historiennes consacrés à la sexualité dans l’Histoire, ce qui tombe bien parce qu’il a bien fallu que les auteurs se documentent quelque part. Je suppose que la préface parlait des manuels scolaires, mais ces derniers, contrairement à ce qu’affirme le texte, abordent par exemple bel et bien la question de la sexualité de Cléopâtre (qu’on trouve dans tous les bons manuels de latin de niveau 3e, hé si !).

Deuxième bémol : toute à ses effets de manche, la préface en oublie le sens de la nuance, heureusement plus présent dans la suite. Par exemple, elle résume un peu vite « la formidable évolution des mœurs » d’un ton très progressiste, alors que la suite montre bien que l’histoire de la sexualité n’est pas un progrès constant, mais connaît des phases de liberté suivies de régressions consternantes, y compris aux époques récentes.

Le texte donne par ailleurs dans « l’Histoire par le petit bout de la lorgnette » en multipliant les promesses émoustillantes au sujet de la sexualité des personnalités célèbres de l’Histoire, y compris à propos du supposé piercing génital du prince consort Albert, dont le chapitre sur le XIXe siècle mentionne plus honnêtement qu’on ignore s’il en portait bel et bien un et que le nom de cet accessoire s’est simplement trouvé associé à ce monsieur pour des raisons obscures.

Les auteurs pointent en revanche avec justesse l’insuffisance de l’éducation sexuelle actuellement délivrée dans les collèges et les lycées, en dépit des efforts trop limités de l’institution et des tentatives des associations pour y suppléer avec leurs maigres moyens.

Dans l’ensemble, ces premières pages me laissent l’impression d’un propos un peu trop racoleur, prêt à sacrifier parfois rigueur et précision pour appâter le grand public. Mais passons à la BD proprement dite.

Une démarche de vulgarisation bienvenue…

J’ai été assez convaincu par le graphisme. Certes, la BD parle de sexe, mais je prierai mon digne lectorat de ne pas croire trop vite au compliment facile. Le sujet ne l’était justement pas, et Laetitia Coryn déploie une variété de styles adaptée aux fréquents changements de registre des dialogues (élaborés en commun avec Philippe Brenot). Ces derniers ne forment généralement pas une histoire, mais davantage un commentaire du texte principal de vulgarisation qui constitue le cœur du propos. C’est une structuration souvent adoptée dans les BD de vulgarisation historique ou scientifique, et elle fonctionne très bien, avec d’autant plus de facilité que la sexualité est un sujet qui risque beaucoup moins d’ennuyer les gens que l’économie (je crois). La BD reste longue, près de 200 pages bien remplies.

L’humour est très présent, pas systématique mais presque, limite trop puisqu’il prêterait parfois le flanc à l’accusation de facilité. Affirmer la possibilité de parler de sexe sans basculer tout le temps dans la plaisanterie aurait été plus original, mais j’en demande sans doute trop. Cet humour déploie cependant une palette de tonalités très variée et très réussie selon les cases : joyeuse célébration des corps ici, potache et impertinent là, trop graveleux de temps à autre, acidulé, corrosif ou noir ailleurs, empruntant au dessin de presse satirique quand il s’agit de dénoncer les excès et les absurdités de la domination masculine, de la répression de la sexualité ou des discriminations envers l’homo- et la bisexualité.

Venons-en au cœur du scénario, à savoir son propos vulgarisateur. Il puise dans les connaissances historiques, sexologiques, mais aussi psychiatriques, médicales et politiques, ce qui fait beaucoup à la fois mais est inévitable, car, on le sait depuis Lysistrata d’Aristophane, la sexualité est profondément politique. Qu’en est-il de la qualité de la synthèse de connaissances que nous pouvons découvrir au fil des pages ? C’est là que j’ai quelques réserves. En effet, ma lecture a souvent pris des allures d’attraction de montagnes russes, tant le niveau fluctuait d’un chapitre à l’autre et quelquefois d’une page ou d’une case à l’autre.

… non dénuée d’erreurs ou d’amalgames étranges

Le chapitre sur la Préhistoire propose quelques informations générales bienvenues sur l’évolution qui a mené des singes au premiers hominidés, avec les différences physiques que cela implique. Aux pages 8 et 9 figure un schéma bien pratique sur l’homo habilis comparé aux singes qui précèdent et aux humains qui suivent. Au bas de la page 8, l’auteur nous indique que « par simplification, toutes ces innovations sont attribuées à l’homo habilis » avant de préciser que plusieurs interviendront chez telle et telle espèce postérieure. Soupir de ma part, mais on ne peut certes pas tout détailler dans un ouvrage aussi général et surtout les limites du truc sont indiquées clairement. Suit une petite histoire suivant un groupe d’hominidés pour étudier leur sexualité. On y découvre un certain Noah qui invente le premier cache-sexe, puis en page 14 « le premier viol » (dû à un certain Zinn), après quoi le couple formé par Noah et Saw, en une page, s’avère à l’origine de « l’invention de la tendresse », fait l’amour « pour la première fois », invente la pudeur et fait « la découverte de l’amour ». Des personnages fictifs pour illustrer un propos scientifique général, d’accord : c’est du docu-fiction. Mais pourquoi souligner à ce point que cette intrigue, fictive, est une série de « PREMIÈRES FOIS » ? C’est une fiction, pas un mythe d’origine !

L’historiette se conclut sur l’idée que l’amour est le propre de l’espèce humaine, ce qui me semble bien rapide et aurait appelé au moins une petite prise de distance, le temps d’indiquer que ce qu’on appelle « amour » a fortement varié selon les cultures humaines, ce qui ne facilite pas la tâche de savoir si d’autres espèces vivantes l’ont développé ou non. Je pense aussi que des zoologues spécialistes de la sensibilité et de l’intelligence animales trouveraient à y redire, mais passons.

Et à propos de mythes d’origine, devinez qui arrive aux pages 16-17 ? La Bible, avec un résumé de la Genèse. Genèse présentée par le texte comme le récit fondateur « des trois grands monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) » – mais dans ce cas, pourquoi avoir écrit en gros « la Bible » juste au-dessus, et pas « L’Ancien Testament et le Coran », qui aurait mieux regroupé les trois ? Bon, c’est du pinaillage. Ce qui m’étonne surtout est la place choisie pour cette double page, en pleine Préhistoire (car le chapitre sur la Préhistoire reprend après), alors qu’en toute bonne chronologie cette double page devrait se trouver dans le chapitre sur l’Antiquité, au même endroit où sont présentés plusieurs autres mythes fondateurs d’autres religions, de la Mésopotamie à la cosmogonie grecque en passant par l’Égypte. En l’état, on a l’impression d’assister d’abord à une sorte de mythe des origines réécrit à la mode L’Odyssée de l’espèce (le docu-fiction d’Yves Coppens est d’ailleurs mentionné dans les sources de ce chapitre), puis au mythe d’origine biblique, comme s’il fallait rapprocher les deux. Je veux bien, mais dans ce cas, il aurait fallu faire explicitement la comparaison dans le texte, sans se contenter de ce rapprochement curieux, qui paraît donner à la Genèse biblique davantage d’importance ou de légitimité qu’aux autres mythes, sans expliquer pourquoi.

Le reste du chapitre est heureusement plus logique et convoque utilement les analyses de Darwin, Freud et Lévi-Strauss pour présenter plusieurs théories importantes au sujet de la sexualité et des tabous dans la Préhistoire.

Après ce début relativement prometteur en dépit de cette étrangeté de construction, l’ouvrage aborde l’Antiquité. Je vais détailler cette partie, car c’est une période historique que je connais bien, ce qui m’a permis de l’aborder d’un œil différent du reste de la BD.

Le chapitre 2 présente la sexualité en Mésopotamie. La sociabilité et les rites qui y sont liés dans les sociétés sumériennes et akkadiennes sont présentés en quelques pages, qui illustrent ensuite joliment un passage d’une invocation à la déesse Ishtar. Extrait : « Fais-moi l’amour six fois comme à une chèvre, fais-moi l’amour sept fois comme à une biche, fais-moi l’amour douze fois comme à une perdrix ! » Il faut que je trouve le texte complet de cet hymne-là, le Cantique des Cantiques peut aller se rhabiller. (C’est d’ailleurs ce que les auteurs ont dû se dire, car cet autre monument de la sensualité littéraire antique n’est pas mentionné dans la BD.)

Le chapitre 3 enchaîne sur l’Égypte, avec le même mélange de rapide commentaire des mœurs et de résumés de mythes. C’est là que je commence à tomber sur des détails qui me font tiquer. « Selon l’ancienne tradition, au nom d’Isis, toute femme doit, une fois dans sa vie, avoir eu commerce [comprenez: avoir fait l’amour] avec un étranger. » Ah ? En fervent lecteur des auteurs grecs et latins, j’ai comme l’impression de lire du Hérodote. J’espère que l’information ne vient pas de là, car Hérodote, en dépit de tous ses efforts, raconte parfois des bêtises sur les Égyptiens, et les (bons) égyptologues savent prendre du recul envers ses affirmations.

Arrive Cléopâtre. Qui, selon le texte, « a laissé l’image d’une femme de pouvoir au charme oriental associé à la débauche et à la luxure. » L’image, oui, mais pas la réalité ! Cette légende d’une Cléopâtre séductrice est une construction de la propagande romaine d’Octave, attaché à discréditer la reine d’Égypte qui s’était alliée avec Marc-Antoine, son adversaire politique du moment. Or ce n’est dit nulle part. Pire : les deux pages qui suivent reprennent telles quelles, et pêle-mêle, des affirmations manifestement tout droit sorties des textes romains, qu’aucun antiquisant digne de ce nom ne s’aventurerait à prendre pour argent comptant. Et on termine par le suicide avec serpent, tout aussi légendaire, qu’il aurait fallu lui aussi présenter avec de grandes précautions (au minimum). Voilà donc notre sexologue qui se vautre dans les clichés les plus faux au sujet de Cléopâtre, après avoir conspué les « manuels scolaires », alors qu’il lui aurait suffi de consulter un manuel de latin de collège pour lire des analyses critiques sur ces légendes concernant Cléopâtre. Un comble.

Le chapitre 4 est consacré à la Grèce. Là encore, une rapide présentation des coutumes cohabite avec d’abondants résumés de mythes, plus détaillés qu’ailleurs en raison de la place importante qu’ils ont prise dans la postérité. L’auteur avance des éléments de comparaison entre divinités également rapides (pour rappeler ce qu’Aphrodite doit à Ishtar et à Isis) et parfois franchement erronés (Ouranos n’est pas « la force de vie » mais seulement le Ciel personnifié. Aphrodite « éveille la nature au printemps » ? Je me demande alors ce que fait Déméter). L’ensemble reste correct, en dépit d’un brin d’idéalisation (hélas, Hermaphrodite, à la fois homme et femme, ne représente pas « la perfection » aux yeux des Grecs : c’est une figure à la signification plus ambiguë) et d’un brin de manque de recul envers les sources (j’aurais aimé une approche plus critique du mythe de Tirésias selon lequel la femme éprouve sept fois plus de plaisir que l’homme dans les rapports sexuels : c’est un mythe à remettre dans le contexte des mentalités grecques et qui n’est pas forcément aussi bienveillant envers les femmes que ce qu’on pourrait croire de nos jours).

La sexualité grecque antique est très bien présentée, avec des explications indispensables rappelant que les notions d’homosexualité et d’hétérosexualité sont des inventions du XIXe siècle et que les Grecs concevaient leur vie amoureuse et sexuelle à l’aide de notions toutes différentes. La conception des rapports entre hommes et femmes au sein du mariage d’un côté et la pédérastie de l’autre sont ainsi présentés avec justesse. Suit une courte présentation du Banquet de Platon, avec le mythe des androgynes, et une page concluant sur le statut des femmes, où prédomine la présentation des théories sexistes d’Aristote à leur sujet. Ouf ! La rigueur du propos s’améliore : voilà de l’excellente vulgarisation comme j’aime à en voir.

La rigueur du propos en question redevient néanmoins préoccupante au fil du chapitre 5, « Rome, grandeur et décadence ». Décadence ? Sûrement un trait d’humour, puisque la notion de décadence a été abandonnée par tous les historiens sérieux depuis un bail. Mais non ! Après une distinction plutôt juste entre les coutumes étrusques et une certaine régression amenée par la domination romaine, les choses se gâtent au moment de présenter les rites des Saturnales : en gros, l’auteur y voit des orgies pures et simples. Il enchaîne tout de go avec l’affaire des bacchanales, où il reprend sans aucun recul les récits romains concernant ce scandale où l’on a prêté à des femmes toutes sortes de comportements dépravés. Je me demande où il a pris des renseignements aussi datés ! Sans aucune transition, on repasse à des pages impeccables sur la sexualité romaine, des lupanars aux rapports forcés avec les esclaves, en passant par les conceptions romaines de la virilité. Et puis paf : les pages 79 à 81 nous dépeignent bel et bien « la décadence romaine », en passant allègrement toute l’histoire de l’empire à la moulinette des clichés les plus obsolètes, de Messaline aux orgies. La page 81 s’achève sur des Romains paniqués fuyant l’éruption du Vésuve, qu’un personnage prétend provoquée par leurs orgies. Humour, sans doute… mais le reste de la page présente avec sérieux une « décadence » des Romains. Comment comprendre cette page ? Ce n’est pas clair du tout et ça devrait l’être.

Les début de la chrétienté sont expédiés en une page (p. 82) : les papes sont « jaloux et débauchés » tandis que les discours de saint Paul sont décortiqués avec nuance, autant dans leurs aspects progressistes que dans leurs aspects les plus conservateurs, qui sont malheureusement les plus mis en avant au cours des siècles suivants.

Bonnes idées, lieux communs et erreurs crasses

La suite de la BD reste largement centrée sur l’Europe et les États-Unis (en gros l’Occident, donc). C’est dommage, mais cela correspond à ce qui était annoncé au début. Je n’ai pas trouvé d’erreurs aussi crasses dans le chapitre sur le Moyen âge. Pour autant que j’aie pu en juger, celui-ci fait un bon travail, pourfendant au passage quelques clichés (ah, la ceinture de chasteté…) et rappelant très justement que le fameux amour courtois est adultère et pas toujours platonique. J’ai appris au passage que la chapelle Sixtine, au plafond si célèbre, a été financée par l’argent des maisons closes que possédait le Vatican (édifiant !).

Ce chapitre et les suivants adoptent une démarche qui se veut féministe et arrive parfois à l’être, dénonçant le sexisme parfois proprement ahurissant des religieux mais aussi des médecins et des politiques à l’encontre des femmes… tout en alignant un choix d’auteurs et de grands noms de l’Histoire impeccablement traditionnel. Le Moyen âge ne connaît pour femmes qu’Héloïse et Jeanne d’Arc, la Renaissance n’en montre aucune et le XVIIIe siècle est inauguré par une galerie exclusivement masculine (p. 126). J’imagine qu’on ne peut pas être attentif à tout à la fois, mais c’est une occasion manquée.

Dans le chapitre sur la Renaissance, j’ai vu avec étonnement l’homosexualité de Montaigne affirmée comme une certitude : j’aurais bien pris quelques détails sur les sources et le raisonnement qui conduisent à cette conclusion. Je ne sais pas quels documents permettent de faire la part entre une amitié étroite et une relation amoureuse dans les liens qui ont uni Montaigne et La Boétie. Par ailleurs, la notion d’homosexualité actuelle n’existait pas tellement plus au Moyen âge que dans l’Antiquité, ce qui fait que Montaigne a aussi bien pu être ce qu’on appellerait maintenant bisexuel. Mais c’était impossible à détailler dans un ouvrage aussi généraliste. Même petit regret au sujet de Léonard de Vinci (là encore, comment sait-on qu’il était exclusivement homo et pas bi, par exemple ?).

Un chapitre inattendu rompt la succession chronologique d’ensemble pour s’attarder sur le sujet de la masturbation et sur l’histoire, délirante mais (pour le peu que j’en avais lu ailleurs) véridique, de sa répression au fil des siècles.

Le XVIIIe et le XIXe siècles présentent un tableau étonnant de progrès et de régressions selon les aspects de la société et les régimes politiques. J’ai déjà dit plus haut mes regrets de ne trouver aucune intellectuelle ni aucune artiste du XVIIIe siècle. Seule Mme de Pompadour fait l’objet d’un développement, qui la cantonne à son rôle parmi les supposés exploits sexuels de Louis XIV. Au moins il y a le chevalier d’Éon. Mais c’est tout et c’est bien peu. Rien, par exemple, sur Olympe de Gouges, la Révolution est expédiée bien vite et résumée aux terreurs de, heu, la Terreur. Bizarre pour une BD qui met si volontiers l’accent sur l’émancipation du corps des femmes. Bien sûr, on peut toujours aller lire la BD de Catel et Bocquet sur Olympe de Gouges mais un petit mot dans une BD généraliste n’aurait pas été de trop au sujet de cette militante dont la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne réfléchit notamment sur la question du mariage.

Les célébrités des XVIIIe et XIXe siècles retenues sont classiques et le propos donne parfois dans l’anecdote croustillante plus ou moins véridique. Que les vies sexuelles de Casanova et Sade y soient détaillées, cela se comprend, mais pour ce qui est de Napoléon, son code était plus indispensable à la BD que le détail de ses maîtresses successives, qui n’apporte rien à une histoire générale de la sexualité, pas plus que les vies sexuelles de la reine Victoria et de Victor Hugo, qui ne sont liés à aucune innovation ou particularité significative. C’est ce que je voulais dire tout à l’heure en parlant de « l’histoire par le petit bout de la lorgnette ».

Arrive une page résumant la vie et la carrière de George Sand… et là, paf, nouveau flagrant délit de grand n’importe quoi. Du sexisme, d’abord : George Sand est présentée à travers la succession de ses liaisons amoureuses (uniquement masculines : rien sur sa liaison avec Marie Dorval, mais il est vrai que le cas est délicat à trancher). Mais pas le moindre mot sur le contenu de ses livres, elle qui est l’une des très rares femmes à avoir pu vivre de sa plume pendant toute sa vie et qui a multiplié dans son œuvre les personnages féminins forts et les dénonciations de la condition des femmes ! Nouvelle occasion manquée dans une BD qui affiche un ton féministe. Erreur, ensuite : une case de la page 155 montre la supposée lettre érotique qu’elle aurait écrite à Musset et qui est « un grossier canular », comme l’affirme Martine Reid dans sa biographie de George Sand (Gallimard, coll. « Folio biographies », 2013, p.109, note de bas de page). Pas de chance ! J’étais justement en train de lire cette biographie quand j’en suis arrivé à cette partie de la BD.

Alors, d’accord, c’est un détail dans un ouvrage aussi volumineux. Mais ça commence à faire beaucoup de détails, et il y a tout de même de quoi s’inquiéter : si un auteur censé maîtriser le sujet s’avère, à plusieurs reprises, incapable de prendre un recul critique envers des sources antiques, puis incapable de distinguer une forgerie érotique d’un vrai texte érotique d’époque, peut-on faire confiance à ce qu’il écrit dans le reste de la BD ? Je dois donc vous recommander de prendre ce qu’affirme cette BD avec des pincettes, et de ne pas vous appuyer dessus dans aller consulter au préalable des ouvrages plus précis sur l’histoire de la sexualité. C’est dommage, très dommage, car la BD elle-même est touffue, dotée d’annexes, dont une bibliographie et même un index des personnages, et on s’attendrait à pouvoir s’y fier. De toute évidence, la rigueur qu’elle déploie reste assez fluctuante et elle est souvent prête à sacrifier l’exactitude à une anecdote émoustillante.

C’est d’autant plus regrettable que, selon les pages, la qualité du propos peut s’avérer bien plus satisfaisante, à commencer par la présentation bienvenue du traité de Stendhal De l’amour (p. 157) ou de la vie d’Oscar Wilde dont la vie et le procès comptèrent beaucoup pour les premières revendications des homosexuels (p.160). Le chapitre sur le XXe siècle présente utilement les jalons des énormes progrès accomplis, en passant par les amours de Colette et « Missy », par les écrits de Freud et une présentation pratique de ses principales théories, que j’aurais aimées voir nuancer par la mention (même brève) de leur critique postérieure. Wilhelm Reich, Kinsey et ses rapports, mais aussi Marthe Richard et les travaux de Masters et Johnson, sont convoqués de manière très intéressante pour montrer l’apparition de la sexologie en tant que science, tandis que le féminisme s’affirme de plus en plus, jusqu’à la « libération sexuelle » des années 1960, évoquée d’une façon qui m’a paru un peu idéalisée. La page 176 présente les sex symbols de l’époque : pourquoi pas, mais si l’expression est récente, le phénomène n’est pas une nouveauté (on pourrait évoquer les gladiateurs célèbres de la Rome antique, entre autres).

J’en viens aux dernières erreurs qui m’ont déconcerté et rendu sceptique sur la rigueur du propos : des erreurs crasses qui portent, cette fois, directement sur le vocabulaire de la sexualité et de l’identité de genre. J’ai ainsi été étonné de voir le texte employer le mot de « transsexualisme » (à propos du chevalier d’Éon, à la fin de la p.141) alors que j’ai toujours lu dans les ouvrages que j’ai consultés le terme « transexualité » et que les personnes trans elles-mêmes demandent à ce qu’on parle de « transidentité » afin que d’éviter toute confusion avec la sexualité induite par les suffixes « sexualisme » ou « sexualité ». Confusion que la BD opère elle-même à la page 180 en listant la « transsexualité » (avec deux s, tant qu’à faire) parmi les « orientations sexuelles » possibles. Alors que ça n’en est pas une, et qu’un sexologue devrait connaître cette distinction de base.

Une dernière bourde pour la route ? En page 183, l’auteur explique que « la LGBT défend les droits des lesbiennes, gays, bi, trans, mais aussi des asexuels et des queers ». Bourde, car on ne dit pas « la LGBT » puisqu’il ne s’agit pas du nom d’une association, mais d’une abréviation regroupant commodément les initiales de quatre des principales minorités d’orientation sexuelle ou d’identité de genre : les lesbiennes (L), gays (G), bisexuels (B) et trans (T). Là encore, je m’étonne qu’un sexologue professionnel commette une telle erreur (à moins, gardons espoir, qu’il ne s’agisse des séquelles d’une phase de corrections confiée à quelqu’un d’autre ?).

Conclusion : peut mieux faire

Le projet était prometteur, le résultat n’est pas fondamentalement mauvais mais me déçoit par son recours à des sources parfois datées et son niveau de rigueur très fluctuant, qui fait que c’est un ouvrage auquel je ne peux pas faire confiance. S’adresser à un large public de non-spécialistes ne peut pas autoriser à opérer tous les raccourcis et à laisser passer des erreurs patentes. Je ne peux donc pas recommander cette BD, car les erreurs que j’ai relevées sur les sujets que je connaissais bien (ou pour lesquels je disposais d’ouvrages spécialisés) me font craindre que le reste ne contienne d’autres amalgames ou erreurs que je n’aurais pas vus.

Rien de tout cela n’est incurable : il suffirait d’une nouvelle édition revue et corrigée pour remédier à bien des choses. Mais en attendant, je préfère vous conseiller de trouver d’autres livres sur la sexualité plus fiables.


[Film] « Vita et Virginia », de Chanya Button

5 août 2019

Button-Vita-et-Virginia

Référence : Vita et Virginia (Vita and Virginia), film britannique et irlandais réalisé par Chanya Button, produit par Mirror Productions, Blinder Films et Sampsonic Media, 110 minutes, sorti au Royaume-Uni le 5 juillet 2019 et en France le 10 juillet 2019.

Une démarche originale

J’ai eu l’occasion d’évoquer plusieurs films biographiques récents consacrés à des écrivaines contemporaines, dont le remarqué Mary Shelley de Haifaa al-Mansour (2018) et l’original Colette de Wash Westmoreland, absurdement peu promu en France. Ces deux films mettaient en avant la lutte d’écrivaines des XIXe et XXe siècles pour prendre leur indépendance et se créer un nom sur la scène littéraire de leur pays, dans un contexte de domination masculine. C’étaient essentiellement des récits de formation, racontant la naissance d’une écrivaine et ses premiers succès. Colette avait pour point fort une évocation explicite (quoique un brin facile) de la bisexualité de l’écrivaine, souvent mise sous le tapis jusqu’à une époque récente.

Vita et Virginia a en commun avec ces films de mettre en  scène des écrivaines ; comme Colette, il évoque la bisexualité souvent occultée ou minimisée dans des films biographiques plus anciens. Mais il  adopte une approche très différente et assez rafraîchissante, pour quatre raisons.

D’abord parce qu’il s’intéresse à un couple d’écrivaines britanniques du début du XXe siècle, Virginia Woolf et Vita Sackville-West, dont la seconde a connu le succès avant la première. C’est donc un film d’amour, qui a le bon goût de commencer et de se terminer en même temps que la relation qu’il retrace : nul récit de formation ici, puisque les deux femmes sont des écrivaines confirmées et connues du public (même si Woolf n’est pas encore célèbre), et on n’y verra pas non plus un énième suicide de Virginia Woolf (dont une certaine image d’Epinal discrètement méprisante ferait presque oublier qu’elle a été vivante et a fait une ou deux choses intéressantes dans sa vie avant de se suicider). La tendance universellement exaspérante des films biographiques à projeter la vie des auteurs sur le contenu de leurs œuvres est ici cantonnée dans des limites raisonnables et, surtout, ne force pas la réalité historique : Vita Sackville-West est montrée comme l’inspiration principale du livre Orlando de Virginia Woolf, ce qui est exact. Par bonheur, on n’essaie pas d’en faire le modèle secret de Mrs Dalloway, du Phare, des Vagues ou des œuvres complètes de Woolf !

La deuxième raison qui fait l’originalité de la démarche du film est que les hommes, dans la vie des deux femmes et dans le film, adoptent des postures beaucoup plus variées que la simple expression d’un sexisme ambiant : et pour cause, puisque Woolf (et, pendant un temps, Sackville-West) évoluent dans les milieux progressistes et marginaux du Bloomsbury Group, où l’on parle socialisme, pacifisme, abolition de la distinction des classes sociales, émancipation des femmes, couples non exclusifs et acceptation des relations amoureuses avec des personnes du même sexe, toutes choses qui « scandalisent la Nation », comme le disent ironiquement Vita Sackville-West et son mari Harold Nicholson au début du film.

Une troisième raison est que le scénario de Vita et Virginia constitue une adaptation d’une pièce de théâtre du même nom écrite par Eileen Atkins (qui co-signe le scénario du film), qui s’appuie elle-même précisément sur la correspondance entre les deux écrivaines. Si le film évite sainement le risque du théâtre filmé pour adopter un langage visuel proprement cinématographique, on y retrouve une mise en scène régulière des lettres échangées par Woolf et Sackville-West, ainsi que de nombreux extraits de lettres insufflés dans les dialogues. Cela augmente encore le cachet littéraire du résultat, et donne envie d’aller lire la correspondance en question.

Dernière raison d’apprécier l’originalité de Vita et Virginia : ses multiples tentatives en matière de réalisation, de musique et d’effets visuels, qui cherchent à rompre avec un certain académisme facile du film biographique pour essayer d’élaborer quelque chose d’un peu plus neuf en termes de cinéma. Autant le dire tout de suite : je n’ai pas été entièrement convaincu par le résultat, loin de là. Mais une tentative originale aboutissant à un semi-échec reste plus digne d’éloges à mes yeux qu’un produit cinématographique formaté.

Des réussites…

Après ces mises au point nécessaires pour bien comprendre la démarche du film, voyons ce que donne le résultat. Le résultat, c’est d’abord un beau film, au sens où les décors et les costumes magnifiques se succèdent sans discontinuer, et, quand ils discontinuent, c’est pour montrer avec justesse les conditions de vie plus précaires du Bloomsbury Group, opposées aux milieux aristocratiques où évoluent Vita Sackville-West et son mari Harold Nicholson. Bien sûr, la qualité des décors et des costumes fait partie du minimum attendu pour un film d’époque, mais c’est un travail important et c’est toujours bon à dire.

Les actrices et acteurs des rôles principaux forment la deuxième grande qualité du film. C’est un aspect qui a inégalement satisfait les critiques de presse, mais, en ce qui me concerne, j’ai été pleinement convaincu tant par la prestation vivace et nuancée de Gemma Arterton en Vita Sackville-West (qui donne une bien meilleure idée de son talent dans ce type de rôle que dans l’affligeant remake du Choc des titans) que par le travail d’Elizabeth Debicki en Virginia Woolf (le traitement du personnage m’a posé quelques problèmes, et j’en parlerai plus loin, mais à mon sens cela ne tient pas à la prestation de l’actrice). Les rôles secondaires, en particulier les maris des deux écrivaines, sont tout aussi aboutis (et cette fois grâce à un traitement lui-même abouti des personnages par le scénario). L’ambiguïté profonde de la personnalité de Sackville-West, entre débordement amoureux et libertinage égoïste, les facettes contrastées et déroutantes de celle de Woolf entre fulgurances littéraires et mal-être ancien, et la grande proximité que chacune a entretenue avec son mari, de deux manières bien différentes, constituent un terrain rêvé pour les actrices et acteurs qui nous portent d’une émotion à l’autre avec adresse.

Un autre aspect qui m’a paru très réussi est l’évocation de la vie amoureuse et sexuelle des deux écrivaines et de leurs maris. Le film se concentre sur la relation amoureuse entre Vita Sackville-West et Virginia Woolf, la première ayant servi de modèle à la seconde pour sa biographie fictionnelle Orlando. Techniquement, il s’agit d’une liaison adultérine, puisque les deux femmes sont mariées ; mais elle est tolérée, voire, à certains moments, encouragée, par leurs maris, dans le cadre d’une conception ouverte du mariage qui prévaut tant dans le couple formé par Sackville-West et son mari qu’au sein du Bloomsbury Group. Vita et son mari Harold considèrent leur relation comme un « bon voisinage », ce qui ne les empêche pas de développer un fort attachement mutuel. Harold Nicholson est lui-même bisexuel, mais ne veut pas vivre sa bisexualité au grand jour et recommande la prudence à sa femme. Leonard Woolf, le mari de Virginia, encourage son indépendance dans tous les domaines, l’écriture aussi bien que la vie amoureuse, et ne fait pas obstacle à ses amours féminines tant que Vita ne menace pas l’équilibre fragile de la santé de Virginia. On voit enfin le couple ouvert formé par la sœur de Virginia, Vanessa, et son mari Clive Bell, tous deux peintres.

Une telle réflexion autour d’une conception ouverte du mariage n’est pas entièrement nouvelle à l’époque (Mary Shelley évoquait justement les écrits progressistes des parents de Mary sur le sujet, écrits que son père n’a pas voulu laisser sa fille mettre en pratique quand elle s’est éprise de Percy Shelley) mais elle reste novatrice, très mal considérée et marginale. Une évocation juste des époques passées ne doit ni nier les discriminations et les différences de mentalités par rapport au présent, ni confondre des siècles entiers dans un portrait de sexisme sans nuance : à cet égard, cette évocation de l’avant-garde qu’était le Bloomsbury Group m’a paru nuancé et passionnante, même si elle ne forme pas le centre du propos du film.

Last but not least, le film accorde une place très importante à Vita Sackville-West, de loin la moins connue des deux aujourd’hui, mais qui était à l’époque la grande écrivaine à succès, avant que la postérité ne la délaisse au profit de Virginia Woolf. Ce n’est pas tous les jours qu’un film remet à ce point en lumière une écrivaine oubliée : c’est très intéressant et cela donne envie de lire Sackville-West.

Dans certaines des meilleures scènes du film, les deux écrivaines évoquent ensemble leur conception de l’écriture et de l’inspiration, elles commentent mutuellement leurs écrits, se chambrent, se critiquent, s’admirent : bref, forment un couple d’artistes. C’est dans ces moments que Vita et Virginia atteint le sommet de son innovation : dans sa capacité à montrer l’émulation tout à la fois amoureuse et artistique entre ces deux écrivaines britanniques dans les années 1920-1930. Je doute que cela ait déjà été fait auparavant.

… et des échecs…

Autant le film brosse un portrait vivant et fouillé de Vita Sackville-West, autant il paraît peiner à redonner au personnage dont on s’attendrait à ce qu’il soit le plus soigné du film, à savoir Virginia Woolf. Dans sa critique du film pour Libération, Camille Nevers met le doigt sur une partie du problème : un problème de choix du point de vue, ce qu’on appellerait en littérature la focalisation. Tout le début du film nous place du point de vue de Vita Sackville-West dans sa découverte progressive de Virginia Woolf, avec ses surprises, ses frustrations, ses agacements et sa fascination croissante. Mais par la suite, quand le film tente d’adopter le point de vue de Virginia Woolf, les choses commencent à coincer. Le scénario ne parvient pas du tout à donner à Woolf la même profondeur de sensibilité qu’à Vita, un comble quand on connaît la profondeur et la richesse de nuances que déploie Woolf dans ses romans et ses essais. Les aspects les plus tarte à la crème de la vie de Woolf, à savoir ses troubles mentaux et sa dépression, sont assez bien rendus, tant par l’actrice que par le scénario et la réalisation. Mais où sont passés l’esprit, l’humour, la joie de vivre qu’on trouve indéniablement chez l’auteur d’Orlando ?

Le scénario avait certainement la tâche plus facile avec Sackville-West, une auteure moins connue, moins intimidante et qui se coule sans grande difficulté dans l’archétype très actuel de la femme indépendante et bonne vivante. Dans le cas de Virginia, tout se passe comme si le scénario s’empêtrait dans la volonté de montrer un autre archétype, le Génie. Virginia parle, et aussitôt on sort les citations des tiroirs, de préférence des fulgurances impressionnantes qui donnent lieu à des temps de silence afin que les autres personnages et le public puissent réfléchir à la phrase qui vient d’être prononcée. Cette première impression, tout en artifice et en raideur, tout en sérieux mortel aussi, est certes là pour être dépassée puisqu’ensuite les deux femmes se rapprochent, s’apprécient, plaisantent… mais la progression semble forcée, car Virginia savait vivre et avoir de l’humour avant de rencontrer Vita. Et, sans avoir encore lu de biographie de Woolf ou sa correspondance, je me permets de douter que les conversations avec Virginia Woolf aient ressemblé à ces rites d’exégèse de la Pythie dont le film donne l’impression. Je force le trait, pour montrer que le film aussi, mais le ratage n’est pas complet : il reste des choses intéressantes dans le portrait de Woolf et Elizabeth Debicki livre une prestation tout à fait honorable, seulement desservie par les faiblesses du scénario dans le traitement de son personnage (et peut-être par la direction d’acteurs).

Hormis cette maladresse dans la représentation de Virginia Woolf, je n’ai trouvé qu’un défaut réellement agaçant : les choix de la bande-son dans certaines scènes de rencontre censées évoquer l’éveil de la sensualité entre les deux femmes. Alors que nous avons droit à un film en costumes d’une belle qualité visuelle, bien joué, soutenu par un scénario capable d’une belle finesse, voilà que dans deux ou trois scènes je ne sais qui a cru bon de souligner lourdement les échanges de regards entre Vita et Virginia par des bruits de souffles féminins qui seraient plus à leur place dans un clip pornographique des années 1990. Idée crétine ! Faute de goût abominable ! L’espace d’un instant, l’univers bascule et je me retrouve avec effroi devant La Vie d’Adèle, ses parties d’aérobic nu, son sexisme voyeuriste à la papa, son incompréhension totale de l’homosexualité, de la bisexualité, de la sexualité, de l’amour, des femmes, de la BD que le film prétendait adapter, de tout. Bref, l’horreur. Rien que pour ne plus s’abîmer, même quelques secondes, dans ces tréfonds de la catastrophe cinématographique, Vita et Virginia mériterait une version director’s cut sans ces bruitages grotesques, qui font instantanément perdre aux scènes en question toute crédibilité. À voir le son coupé avec les sous-titres, du coup. Le plus étrange est que les scènes d’amour en elles-mêmes sont réussies (c’est-à-dire que ce ne sont pas des scènes de sexe) et que la bande originale du film, le reste du temps, s’avère capable d’un lyrisme délicat tout à fait approprié. Qu’est-ce qui a pu se passer ? Mystère. J’aimerais croire que c’est le résultat d’un copier-coller de fichiers mp3 accidentel au moment de boucler le montage sonore et non le produit d’un réel choix artistique.

Deux autres aspects du film m’ont rétrospectivement posé problème, dans une moindre mesure. Le premier est sa représentation du passage du temps. En sortant de la séance, j’avais l’impression que la relation amoureuse entre Vita et Virginia avait dû durer quelque chose comme un an ou deux. En consultant des articles et ouvrages sur Virginia Woolf après avoir vu le film, j’ai vite appris qu’elles s’étaient rencontrées en 1922 et avaient rompu en 1935, treize ans après ! Le film ne donne pas du tout idée d’une telle durée.

Un deuxième aspect quelque peu problématique sans être catastrophique : si le contexte social, la morale de l’époque et la condition des femmes sont bien rendues, le film ne dit rien sur le contexte politique, en dehors de quelques généralités intéressantes mais vagues sur les idées politiques du Bloomsbury Group au début. Or tant Vita Sackville-West que Virginia Woolf étaient nettement engagées en politique. Leurs divergences sur la question du réarmement (et les réserves du couple Woolf à l’égard des choix politiques de Harold Nicholson, qui se rapproche un temps du fascisme) ont participé à leur éloignement au début des années 1930, même si elles sont restées en contact. Un film ne peut pas tout raconter, mais je trouve dommage que cet aspect ait été si peu abordé au profit d’une peinture purement sentimentale de la correspondance entre les deux femmes.

… mais aussi des tentatives louables, à défaut d’être toujours abouties

J’ai évoqué longuement, au début de ce billet, l’originalité du film dans son approche de la vie des deux écrivaines. L’un de ses aspects originaux réside dans sa volonté d’éviter la facilité en matière de réalisation. Beaucoup de films biographiques sont de simples films en costumes à la réalisation impeccablement classique : ils se regardent bien, ils peuvent être beaux et instructifs, mais ce ne sont certainement pas eux qui apportent du neuf à la réalisation audiovisuelle. Vita et Virginia essaie de ne pas s’en tenir là. Mais cela fonctionne plus ou moins bien.

La musique du film, dont j’ai un peu parlé plus haut, s’écarte délibérément de l’orchestration classique généralement associée aux films à costume pour adopter des sonorités plus synthétiques. Le parti pris est inhabituel (à défaut d’être inédit) et peut déplaire. Il a le mérite de la cohérence : souligner, par la musique, l’état d’esprit avant-gardiste des personnages. La plupart du temps, une fois la première surprise passée, la musique parvient bien à accompagner l’intrigue sans se faire trop envahissante et à en amplifier les scènes de bonheur amoureux. Le seul problème, par bonheur ponctuel, réside dans les étranges bruits de souffle dont j’ai parlé plus haut, mais j’ignore encore si ce sont des bruitages ou s’ils font pleinement partie de la bande originale.

Une autre tentative louable, mais qui ne m’a pas entièrement séduit, réside dans les quelques effets spéciaux qui montrent à l’écran les visions dont souffre Virginia Woolf. Elles se seraient mieux intégrées à l’ensemble sans le problème de focalisation dont j’ai parlé, qui fait que j’ai été surpris de me trouver d’un coup devant des images qui rendaient manifestement le point de vue de Woolf alors que tout le début se plaçait du point de vue de Vita. Au fil du film, cela ne fonctionne pas si mal, mais ces effets restent extrêmement ponctuels (ils n’apparaissent que dans deux scènes, si ma mémoire est bonne), et surtout je n’ai pas bien compris ce qu’ils étaient censés montrer au juste. La première des deux scènes, où Virginia voit des plantes pousser dans sa maison, ne ressemble pas à un cauchemar ou à une vision traumatisante, mais paraît exprimer davantage une approche poétique du monde ou une tentative pour imaginer la perception unique dont elle aurait tiré son art narratif du stream of consciousness (le « flux de la conscience »). Si c’est bien cela qui est tenté ici, pourquoi l’avoir si peu montré et pourquoi ne pas l’avoir relié aux scènes où Vita parle de son inspiration et de ses écrits ? La seconde scène, elle, paraît relever bel et bien de l’hallucination cauchemardesque. Sa ressemblance avec une scène connue d’un film à suspense d’Hitchcock m’a laissé sceptique, mais il est possible qu’elle s’inspire d’un véritable moment de la vie de Woolf : pourquoi pas ? Dans l’un et l’autre cas, je reste peu à l’aise avec les images de synthèse et je regrette que le film n’ait pas plutôt opté pour des séquences en animation en 2D, comme dans Howl ou La Passion Van Gogh, qui tirent le meilleur parti possible de cette technique pour rendre la façon dont un artiste perçoit le monde et élabore son œuvre.

Conclusion

Vita et Virginia est à mes yeux une tentative originale aboutissant à un semi-échec honorable. Des spectateurs plus sévères pourraient y voir un film non pas mauvais mais raté (comme la critique de Libération). Je ne peux que vous laisser vous faire un avis selon vos idées et vos goûts. Ce qui est sûr, c’est que le film vaut la peine d’être vu, car il contient assez d’aspects réussis (décors, costumes, actrices, extraits des œuvres des deux écrivaines, et même la musique) pour faire passer un moment agréable et instructif. Et surtout, il donne envie de lire ou de relire Virginia Woolf, Vita Sackville-West et leur correspondance. Woolf est l’une des plus grandes écrivaines du XXe siècle et j’espère pouvoir évoquer ses livres ici bientôt, car chacun des quelques-uns que j’ai lus reste parmi mes meilleurs souvenirs de lectures tous genres et époques confondus. Ayant découvert son œuvre avec Orlando (il y a déjà de longues années), je ne peux que vous en conseiller la lecture : c’est un étonnant mélange de réalisme, de merveilleux, de satire sociale, de réflexion sur l’art, l’écriture et la critique littéraire. Le livre ne se résume pas à une évocation déguisée de Vita Sackville-West, mais cette dernière lui a bel et bien servi d’inspiration et le film m’a incité à examiner les quelques photographies qui émaillent le livre et auxquelles je n’avais pas du tout fait attention au départ. Un moyen de permet de (re)découvrir sous un autre angle un grand classique de la littérature britannique.