« Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale », des Pinçon-Charlot et Lécroart

12 novembre 2018

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Référence : Monique et Michel Pinçon-Charlot (texte), Étienne Lécroart (dessin), Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, Paris, Seuil/Delcourt, 2018.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En suivant le procès Cahuzac, les fameux « sociologues des riches » s’associent à Étienne Lécroart pour démonter les mécanismes de l’évasion fiscale, et montrer comment, chez les classes dirigeantes, la fraude se gère en famille. « Les yeux dans les yeux », Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget, avait assuré ne pas avoir de comptes en Suisse… Monique et Michel Pinçon-Charlot, sociologues, sont spécialistes de la classe dominante. À la faveur du procès Cahuzac, ils décrivent comment la classe au pouvoir, sans distinction de couleur politique, se mobilise pour défendre l’un des leurs et le système organisé de la fraude fiscale. »

Sociologie, humour et engagement

Sociologues du CNRS spécialisés dans l’étude de la grande bourgeoisie et des milieux les plus riches de la société française, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont consacré leur carrière à étudier ces catégories sociales jusque là étonnamment négligées par l’analyse sociologique, au point que leurs études sont devenus des ouvrages de référence sur ces sujets. À partir de leur départ à la retraite en 2007, ils se sont autorisés à se déprendre en partie de la « neutralité scientifique » qu’ils étaient imposées, pour adopter un ton parfois plus militant dans leur propos, sans pour autant renoncer à la rigueur et à la précision de leurs analyses. C’est ainsi qu’ils ont publié un livre sur les quartiers riches et la façon dont l’entre-soi y est soigneusement entretenu (Les Ghettos du Gotha, 2007), plusieurs livres sur les différents quartiers de Paris (dont j’avais chroniqué ici Paris. Quinze promenades sociologiques, paru en 2009), puis une enquête dévastatrice sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui a connu un succès de librairie inattendu (Le Président des riches, en 2010).

Parmi leurs publications plus récentes figurent des enquêtes sociologiques denses (La Violence des riches en 2013) mais aussi des ouvrages plus destinés au grand public. Parmi ces derniers, plusieurs sont illustrés : ainsi Panique dans le 16e, paru en 2017, alterne BD et courts textes pour détailler les réactions d’opposition aussi violentes que ridicules des habitants du 16e arrondissement de Paris face à l’installation annoncée d’un camp de réfugiés en 2016. D’autres relèvent de la bande dessinée de vulgarisation humoristique, comme Riche, pourquoi pas toi ? qui a été dessiné par Marion Montaigne (connue pour son blog de vulgarisation en sciences expérimentales Tu mourras moins bête et plus récemment pour son album Dans la combi de Thomas Pesquet, consacré au cosmonaute du même nom). Avec Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?, en 2014, les deux sociologues ont entamé une collaboration avec Étienne Lécroart (qui a également signé les dessins de Panique dans le 16e), tout en publiant en parallèle des essais non dessinés mais plus engagés, comme le bref pamphlet Les Prédateurs au pouvoir. Main basse sur notre avenir (2017).

Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas sociologues, ces bandes dessinées documentaires sont une aubaine : elles forment une introduction claire, plaisante et, pour autant que j’aie pu en juger, tout de même rigoureuse, à des sujets qui auraient été plus compliqués à aborder autrement. Par exemple, les malversations financières d’un Cahuzac, d’un Sarkozy, des Le Pen ou d’un Fillon. À cette part de synthèse quasi journalistique et de vulgarisation des travaux des Pinçon-Charlot, cette bande dessinée joint une dimension humoristique omniprésente, incarnée par le trait vif et acerbe d’Étienne Lécroart, que j’ai découvert à cette occasion. Le résultat, en somme, se situe quelque part entre un bon documentaire d’investigation politique ou financière diffusé sur Arte (pour le fond du propos) et une émission des Guignols de l’Info de Canal+ au temps de leur apogée (pour les caricatures et le type d’humour).

Un tel mélange peut paraître improbable ou génial : c’est sans doute là le point qui provoquera les possibles divergences entre les avis de lecteurs. Pour ma part, je ne pense pas qu’une visée humoristique interdise la vulgarisation scientifique (au contraire), ni d’ailleurs qu’un point de vue ouvertement engagé des auteurs invalide en quoi que ce soit la validité des preuves ou des chiffres avancés. Mieux : les Pinçon-Charlot expliquent d’où ils parlent, démarche que je trouve d’une grande honnêteté (ils évoquent même une première rencontre très positive avec Jérôme Cahuzac, nettement avant l’affaire dont il ne soupçonnaient encore rien). Dans le cas des Poinçon-Charlot, qui ont derrière eux plusieurs publications scientifiques « pures et dures » abordant le sujet de l’évasion fiscale et qui peuvent donc s’appuyer sur leurs recherches précédentes pour alimenter leur propos dans cette BD grand public, les critiques sur leur engagement explicite me semblent tenir du faux procès : elles ne sont parfois qu’un prétexte pour tenter de discréditer des recherches préalables parfaitement solides. À mes yeux, l’important est que les auteurs donnent au grand public toutes les clés pour se faire un avis lui-même.

Appréciant à l’occasion l’humour politique sans en être un passionné, j’ai été très amusé et parfois admiratif devant les idées graphiques et les traits d’esprit qui fusent à presque chaque case. La vulgarisation scientifique, la synthèse journalistique et la plaisanterie s’entrelacent constamment. Loin de nous éloigner du fond de l’affaire, le recours à l’humour rend le sujet abordé plus attrayant, tout en soulignant les excès grotesques des protagonistes (à commencer par Jérôme Cahuzac) qui semblent parfois se caricaturer eux-mêmes sans laisser grand-chose à ajouter au dessinateur. La mise en images, quant à elle, rend possible la prouesse consistant à décortiquer de façon claire et accessible les rouages d’un montage financier frauduleux qui multiplie délibérément les faux-fuyants administratifs et comptables afin de semer en route tout enquêteur potentiel. Des annexes en fin de volume achèvent de mettre à la portée de tous les arcanes de ce scandale politico-financier.

Tout en montrant l’étendue du pouvoir de nuisance de ces pratiques de fraude généralisées, que la justice punit trop rarement et trop légèrement (en partie par manque de moyens), les auteurs ont aussi le mérite de conserver toujours un point de vue constructif, qui ne se réfugie jamais dans la simple déploration. En tant que citoyenne ou citoyen non spécialiste de pareils sujets, on peut vite se sentir dépassé, impuissant et désespéré face à un tel déploiement d’entourloupes contre l’intérêt général. Un débat final, qui prend la forme d’un match de catch contre une allégorie de la fraude fiscale, alimente la réflexion à partir d’une question que les Pinçon-Charlot aiment beaucoup aborder en conclusion : « Que faire ? » Dans ce match, où les arguments remplacent les coups, les auteurs abattent quelques clichés sur la richesse et la fraude fiscale et battent en brèche plusieurs contre-arguments récurrents avancés pour la défense des riches fraudeurs, avant de proposer divers moyens de poursuivre la lutte contre la fraude fiscale. Le premier, auquel leur BD contribue admirablement, est une information de qualité sur ces malversations qui nuisent à tout le pays.

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Jack London, « La Peste écarlate »

29 octobre 2018

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Référence : Jack London, La Peste écarlate, Paris, J’ai lu, collection « Librio 2 euros », 2018 (première parution : The Scarlet Plague, New York, MacMillan, 1912).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un vieillard déambule dans la baie de San Francisco en compagnie de ses petits-enfants. Vêtus de peaux de bêtes, ils chassent pour se nourrir, se réchauffent autour du feu et se protègent des ours ou des loups grâce à l’arc et à la fronde. Nous sommes en 2073. Il y a soixante ans, une terrifiante maladie, la Peste Écarlate, a ravagé l’humanité. Les rares survivants, retournés à l’état de nature, se sont réunis en tribus sans passé ni culture. Le grand-père, ancien professeur, se souvient du monde d’avant l’épidémie : mais comment le raconter à Edwin, Hou-Hou et Bec-de-Lièvre, ces petits sauvages qui ne savent ni lire ni compter ? »

Mon avis

Voici un court roman qui relève d’un genre inattendu de la part de Jack London. Je ne le connaissais (comme beaucoup de gens, je suppose) que pour de beaux romans d’aventure historiques ou animaliers comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Or La Peste écarlate est un roman de science-fiction, et plus précisément un roman d’anticipation post-apocalyptique. Pour le resituer dans son contexte : il est paru en 1912, soit près d’un siècle après le Frankenstein de Mary Shelley qui constituait la première pierre de la science-fiction littéraire au Royaume-Uni et sept ans après la mort de Jules Verne qui est l’un des premiers auteurs du genre en France, mais moins de vingt ans après les principaux romans d’H. G. Wells comme La Guerre des mondes. Je vous précise tout cela, parce que ce n’est pas le dossier pédagogique étique de cette édition qui risque de vous mettre au courant : il ne consiste qu’en deux pages de questions de lecture basiques et en une liste absurdement longue de sujets d’exposés, le tout sans aucun nom d’auteur pour cette partie du volume (la ou les personnes chargées de réaliser ce dossier apprécieront).

Replacer ce texte dans son contexte est pourtant primordial afin de ne pas mal le juger. Nombre de thèmes ou de ficelles narratives employées par Jack London peuvent paraître aujourd’hui très classiques, trop pour des gens qui connaîtraient déjà bien le genre de la SF post-apocalyptique. Mais une fois accepté le fait que ce roman peut difficilement paraître original à un lectorat du XXIe siècle, on peut apprécier ses qualités par ailleurs.

La principale est l’art du récit de Jack London : il pose en quelques phrases courtes des scènes d’une grande puissance évocatrice, et son récit du quasi anéantissement de l’humanité par une épidémie foudroyante est parvenu sans peine à m’émouvoir et à m’inquiéter. Sa capacité à évoquer une catastrophe par quelques aperçus terribles qui laissent deviner de grands effondrements qu’on ne voit jamais directement (peu de morts mis en scène, mais des horizons où des flammes montent dans la nuit ; pas de massacre contemplé par les yeux du narrateur, mais des proches qui tombent les uns après les autres et des rues jonchées de cadavres quand il sort) m’a rappelé les premiers et délicieux frissons de lecture de science-fiction que m’avait procurés La Guerre des mondes de Wells.

La plume de London mobilise un langage très accessible, qui se prête bien à une édition parascolaire destinée aux élèves du secondaire (collège inclus). L’intrigue progresse vite, et la brièveté du format choisi pour l’histoire a pour conséquence que chaque phrase peut faire basculer une vie, changer le destin d’une ville, progresser d’une marche vers le bas dans la déchéance de l’humanité.

Outre le caractère classique du thème et de son traitement à des yeux actuels, certains aspects du livre le vieillissent quelque peu. Le choix d’un récit enchâssé, par exemple, procédé encore très répandu au XIXe et au début du XXe siècle, mais qui peut surprendre et décevoir de nos jours. En effet, le grand-père installé près du feu commence rapidement à parler de ses souvenirs de la Peste écarlate survenue en 2013. Mais qu’on ne s’attende pas à ce que son récit soit vite terminé, pour pouvoir suivre ses aventures avec Hou-hou, Bec-de-lièvre et Edwin dans le monde post-apocalyptique de 2073 : ce sont ses souvenirs qui forment le cœur du livre et l’intrigue principale du récit ! Or ce récit, aux yeux d’un lecteur de SF un peu chevronné, ne fait guère que poser une situation de départ, comme un premier chapitre de roman qu’on s’attendrait à voir suivi de nombreux autres. Il n’en est rien, et même si je m’y attendais, cela m’a un peu laissé sur ma faim.

Le récit n’en est pas moins bien structuré et refermé sur lui-même, sous-tendu d’ailleurs tout du long par le suspense que créent les relations ambivalentes entre le grand-père et ses petits-fils. Ces derniers, qui sont visiblement présentés comme les représentants typiques de l’humanité d’après l’épidémie, n’écoutent guère leur parent et on a parfois presque peur pour lui. La question du sort futur de l’humanité après une telle catastrophe reste ainsi incertaine pendant tout le livre.

Un autre aspect intéressant du livre, mais qui m’a quelque peu surpris et déçu, est son ébauche de propos social et politique, qui a davantage vieilli que ce à quoi je m’attendais de la part de London. Si la question des fortes inégalités sociales dans le monde d’avant l’épidémie est abordé très vite et laisse supposer une critique sociale dans la suite du roman, un peu comme dans La Machine à voyager dans le temps de Wells, j’ai été étonné de voir que le propos du personnage principal prenait constamment fait et cause pour les plus riches, qui sont au pouvoir dans la société d’avant la Peste sous la forme du Conseil des Magnats. Le propos se nuance certes un peu dans les paroles prêtées au personnage du Chauffeur, mais il faut bien chercher cette nuance dans une phrase précise et faire abstraction de tout le reste du traitement, très négatif, réservé au personnage. J’avoue que je m’attendais à plus de progressisme ainsi qu’à plus de subtilité de la part d’un auteur tel que Jack London. Cela étant dit, les paroles du grand-père ne reflètent certainement pas la pensée de l’auteur telle quelle, et je connais trop mal les essais politiques qu’il a publiés par ailleurs pour pouvoir comprendre son propos dans ce livre avec toute la profondeur qu’il faudrait.

En somme, La Peste écarlate est à prendre plus comme une nouvelle un peu longue servant à relater une fin du monde que comme un roman post-apocalyptique tel qu’on le comprend de nos jours, sans quoi vous pourriez rester sur votre faim devant le peu de développement sur ce qui se passe après l’épidémie.

Quant à l’édition Librio, elle est assez typique de ce que propose cette collection en matière de textes classiques : des textes anciens, élevés au domaine public et donc disponibles gratuitement sur Internet, qu’on vous fait payer certes peu cher, mais sans vous fournir les moyens de les comprendre quand vous ne connaissez pas déjà bien le domaine auquel ils appartiennent. On ne trouve donc dans cette édition rien de ce qu’on attendrait normalement d’un dossier pédagogique : pas de biographie de Jack London, rien sur son œuvre de fiction ou sur sa pensée sociale ou politique, rien sur l’état de la science-fiction en 1912, et bien entendu pas la moindre note de bas de page, glossaire ou quoi que ce soit de la sorte. Bien sûr, c’est une très bonne chose que l’éditeur ait pris le parti (et le risque) de rééditer en version papier ce roman peu connu de London, qui, bien que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, mérite d’être redécouvert. Mais cette édition papier n’a pas vraiment d’autre mérite que celle d’exister et rien ne vous empêche de lire plutôt le texte sur écran ou de vous procurer une version numérique gratuite ou encore moins chère, plutôt qu’une version présentée comme parascolaire (à en juger par l’encadré voyant « Nouveaux programmes » en couverture, qui fait référence à la réforme du collège de 2016 en France) mais qui ne fournit aucun outil réel aux enfants et aux adolescents pour bien comprendre le roman.


Lilyan Kesteloot, « Soundiata, l’enfant-lion »

15 octobre 2018

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Référence : Lilyan Kesteloot, Soundiata, l’enfant-lion, Bruxelles, Casterman, collection « Poche » n°30, 1999 et 2010.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Certains racontent même que Sogolon fut enceinte pendant dix-sept ans, mais c’est sûrement exagéré. D’autres disent que son bébé sortait de son ventre pour aller chercher du bois, ou pour se promener, puis retournait dormir dans son ventre, et refusait de naître normalement. Ce qui est sûr, c’est que lorsqu’il se décida à sortir pour de bon, le ciel s’obscurcit en plein jour, le tonnerre gronda, les éclairs fulgurèrent et la pluie inonda la savane en pleine saison… »

Mon avis

L’épopée de Soundiata est l’une des épopées médiévales africaines les plus connues. Elle s’inspire de la vie d’un monarque ouest-africain réel, Soundiata Keïta, qui fonda au XIIIe siècle l’empire du Mali, situé en Afrique de l’Ouest, au sud du Sahara, sur un territoire chevauchant les territoires de plusieurs pays actuels : le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie et la Côte d’Ivoire. Soundiata est une figure primordiale de l’histoire ouest-africaine, un monarque légendaire de l’ampleur d’un Alexandre le Grand ou d’un Napoléon (à cette différence qu’il est aussi associé à un texte précurseur en matière de droits humains, la charte de Kurukan Fuga, qui a réussi à faire interdire l’esclavage sur ce territoire à une période où il était monnaie courante dans la région: j’avais chroniqué ici un volume un peu disparate consacré au sujet). Le récit de sa généalogie et de ses exploits, raconté par les griots ou djeli, ceux qu’on appelle les maîtres de la parole, s’est modifié au fil des siècles, enrichi d’épisodes fabuleux dignes de l’Iliade ou de l’Odyssée, et l’animisme initial des personnages a bientôt cohabité avec le rattachement d’un ancêtre de Soundiata à la vie légendaire du prophète Mohammed une fois que les élites locales se sont laissées convaincre par l’islam venu du nord (cela rappelle un peu la cohabitation plus ou moins improbable entre polythéisme gréco-romain et christianisme dans les légendes médiévales, ou entre polythéisme islandais et christianisme dans les textes comme l’Edda).

L’épopée, qui constitue l’un des classiques universels du genre, est restée longtemps sous forme orale, mais commence enfin à se faire connaître à la hauteur de sa valeur dans le reste du monde depuis la diffusion écrite de plusieurs versions courtes, la première étant celle de Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue, parue chez Présence africaine en 1960. C’est aussi la première version que j’en ai lue et j’en avais parlé ici même il y a quelques années. Ayant enfin retenu l’attention des universitaires, l’épopée de Soundiata a fait l’objet de nombreuses transcriptions et éditions critiques plus détaillées que celles de Niane, dont la très belle et foisonnante version de Wâ Kamissoko et Youssouf Tata Cissé, La Grande Geste du Mali, parue chez Karthala entre 1988 et 1991 et dont j’ai dit à quel point je la crois digne d’être lue. Depuis ces deux billets, j’ai aussi eu la joie de découvrir la belle version romancée, très accessible pour un public non-spécialiste, écrite par Camara Laye sous le titre Le Maître de la parole (et à laquelle il faudra que je consacre un billet tôt ou tard, ne serait-ce que pour pester contre sa non-réédition alors que l’œuvre de Camara Laye mérite mieux que d’être réduite à son autobiographie L’Enfant noir).

Le livre de Lilyan Kesteloot, quant à lui, compte parmi les trois ou quatre versions pour la jeunesse de cette épopée parues au cours des trente dernières années. Elle est encore éditée à l’heure où j’écris ces lignes, elle est assez facile à trouver et c’est une édition parascolaire à tout petit prix (je l’ai trouvée en neuf à 5,25 euros). On peut se fier à Lilyan Kesteloot : c’est une africaniste belge reconnue, hélas disparue début 2018, auteure de nombreux ouvrages sur les épopées africaines (dont l’anthologie Les épopées d’Afrique noire avec Bassirou Dieng, paru chez Karthala en 2009, un volume que tout amoureux des épopées et des mythes peut s’imaginer sous la forme d’un coffre aux trésors).

Or Lilyan Kesteloot s’avère en plus douée d’une plume de vulgarisatrice plus qu’honorable : sa version pour la jeunesse de l’épopée de Soundiata est à la fois brève, claire, synthétique et extrêmement accessible, ce qui en fait une excellente introduction à l’épopée pour les enfants même très jeunes, mais aussi pour n’importe quel adulte. En moins d’une centaine de pages, elle couvre l’ensemble des principaux épisodes de l’épopée, en commençant par la prophétie faite au roi du Manding par un chasseur de passage qui lui recommande d’épouser une femme laide et bossue, parce qu’il deviendra ainsi le père d’un grand héros. Le livre se termine peu après la fondation et la pacification de l’empire du Mali par Soundiata.

Une version aussi courte éclipse nécessairement de nombreux détails, épisodes et personnages secondaires : Kesteloot se concentre sur un noyau narratif qui est, globalement, le même que celui de la version de D.T. Niane, mais sans les multiples ramifications généalogiques dans le passé et dans l’avenir que celui-ci incluait. Aucun risque, donc, de se noyer sous les noms ou les péripéties. Qu’en est-il du style épique, des chansons de djeli dont l’épopée est régulièrement ponctuée ? Kesteloot a la grande qualité d’en conserver les principaux morceaux, sous forme de courtes strophes réécrites pour plus de clarté, mais qui suffisent à donner une idée de leurs procédés typiques (les répétitions, les exclamations, l’exaltation que le griot veut éveiller auprès de son public en faveur du roi dont il fait l’éloge). De même, les épisodes épiques qui peuvent paraître vieillis ou sexistes à un public européen du début du XXIe siècle n’ont pas été réécrits, mais plutôt commentés par des remarques qui les replacent dans leur contexte historique, un parti pris qui me convainc pleinement. Si on veut redonner un coup de jeune à un mythe, il ne sert à rien d’en corriger les versions anciennes, déjà passées à la postérité : mieux vaut en inventer de nouvelles variantes sous d’autres formes.

Un autre aspect de cette édition, plus important qu’il n’en a l’air : elle est régulièrement illustrée par Joëlle Jolivet. Si les éditions critiques de l’épopée sont déjà nombreuses, les versions illustrées sont encore rares, or l’iconographie locale dérivée de cette épopée est elle-même rare car Soundiata a longtemps été évoqué à l’oral mais non sous forme d’images, jusqu’à sa diffusion récente à la télévision et au cinéma. C’est donc une très bonne chose que cette édition très joliment illustrée, sous une couverture qui fait mouche dans son évocation de la majesté épique du personnage principal.

Au texte proprement dit s’ajoutent, au début, un arbre généalogique très simplifié (mais c’était inévitable) de la famille de Soundiata, et, à la fin, des annexes brèves mais indispensables : deux pages « À propos de Soundiata » donnant quelques informations sur le vrai Soundiata, sur l’épopée et sur les griots ; une carte du Mali de Soundiata avec les principaux lieux mentionnés dans l’épopée (mais pas tous : c’est toujours un peu frustrant, mais il y a déjà pas mal de localités indiquées pour une version jeunesse) ; et enfin une bibliographie savante, destinée davantage aux professeurs et au lectorat adulte désireux d’aller plus loin. L’auteure a également pris soin, au tout début du livre, de mentionner que son adaptation « s’inspire principalement des récits de Wa Kamissoko, Djibril Tamsir Niane, Sory Camara et Jan Janssen ».

Ce sont de bonnes annexes, mais j’aurais apprécié un dossier pédagogique plus étoffé, pourquoi pas des questions, exercices ludiques, un petit groupement de textes ou un choix d’images ; d’autant que de nombreuses versions, adaptations ou réécritures de l’épopée sous les formes les plus variées ont été créées au cours des dernières décennies. Les premières pages du livre mentionnent un dossier pédagogique accessible en ligne sur une partie du site de l’éditeur destinée aux enseignants, mais, d’une part, les enfants ne risquent pas d’en profiter, et d’autre part, comme cela arrive souvent, le lien ne mène plus nulle part aujourd’hui (avantage aux versions papier !).

En dépit de cette limite, Soundiata, l’enfant-lion reste une très bonne nouvelle dans le paysage éditorial jeunesse, en rendant plus accessible cette grandiose épopée ouest-africaine, qui prend un peu plus sa place parmi les grands classiques sur les étagères des bibliothèques, CDI et médiathèques de l’aire francophone.


Madame de Staël, « Corinne ou l’Italie »

1 octobre 2018

Stael-CorinneRéférence : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, édition de Simone Balayé, Paris, Gallimard, Folio, 1985 (édition consultée : Folio « classiques » n°1632, dépôt légal février 2018). Première publication : 1807.

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Un roman cosmopolite et européen qui évoque la France, l’Angleterre et l’Italie à l’aube du romantisme dans la diversité de leurs mœurs et de leurs cultures. L’histoire d’une femme, la poétesse Corinne, qui inaugure le débat sur la condition féminine, sur le droit de la femme à vivre en être indépendant et à exister en tant qu’écrivain. Corinne, c’est Mme de Staël elle-même,  » la femme la plus extraordinaire qu’on vit jamais  » selon Stendhal,  » un être à part, un être supérieur tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle « , disait Benjamin Constant. Napoléon lui-même, qui voyait en Mme de Staël une dangereuse messagère de liberté, déclara un jour :  » Il faut reconnaître après tout que c’est une femme d’un très grand talent ; elle restera. »»

Qu’est-ce donc ?

De Madame de Staël, je ne connaissais jusqu’à présent qu’un nom mentionné rapidement dans des cours d’histoire littéraire ou d’histoire tout court à propos de la France du tournant du XIXe siècle : une noble cultivée qui fréquentait les salons littéraires et qui était connue surtout pour un traité politique intitulé De l’Allemagne. Au hasard des rayons d’une librairie, je suis tombé sur ce gros volume. « Tiens, mais elle était aussi romancière. De quoi cela peut-il parler ? » Il s’avère que Madame de Staël a écrit plusieurs traités, plusieurs romans, et parfois des livres qui tenaient un peu des deux, dont Corinne ou l’Italie. Quelque peu intimidé dans un premier temps par l’épaisseur de la bête (630 pages bien comptées), je n’ai pas tardé à dévorer ce roman aussi dense que stimulant.

Stael-Corinne-couvdetailLa couverture de l’édition « Folio classiques » (que vous voyez normalement au début de cet article) consiste en une partie d’un tableau de François Gérard, Corinne au cap Misène, inspiré par le roman et peint autour de 1820. C’est un morceau de néoclassicisme typique. On y voit Corinne vêtue à l’antique, en train de déclamer en tenant sa lyre, les yeux levés vers le ciel. Deux spectateurs, au second plan, lèvent eux aussi les yeux vers le ciel (voyez l’image de détail ci-contre). J’ai beau avoir assez de notions d’histoire de l’art pour savoir qu’il s’agit d’une convention artistique ancienne supposée représenter le ravissement poétique, la piété, le ravissement, etc., je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression désagréable que tous ces personnages sont en train de faire un malaise et qu’ils vont bientôt se rouler par terre en écumant et en se convulsant, ce qui n’était pas du tout l’effet recherché par le peintre. La toile reste belle, mais je regrette un peu le choix de ce détail du tableau, qui risque de rebuter des lecteurs potentiels qui ne sauraient pas aller au-delà d’une mauvaise première impression de ce genre. Certes, il est logique de choisir, pour illustrer la couverture d’un roman, un tableau qui s’en est directement inspiré ; mais peut-être aurait-il mieux valu une vue d’ensemble plutôt qu’un zoom pareil.

Un roman-traité

Corinne contient pour ainsi dire deux livres en un. D’un côté, c’est un roman amoureux, qui relate la relation entre Lord Oswald Nelvil, noble écossais mélancolique, et la poétesse Corinne, romaine mais d’origine anglaise. Remplie des tourments de la passion, l’intrigue fait plus que préfigurer le romantisme français. D’un autre côté, le livre forme un véritable traité savant sur l’Italie, tant son histoire et ses principales villes que son histoire et ses arts, son prestigieux passé antique ainsi que les grandes figures de la Renaissance, mais aussi la psychologie de ses habitants, sujet qui intéresse vivement Madame de Staël.

De nos jours, la mode des romans-traités et autres romans-sommes où l’auteur, à la faveur d’un détour de l’histoire, se plaît à disserter sur toutes sortes de sujets, a complètement passé, pour autant que je le sache. Je trouve que c’est dommage, car on ne permet plus aux écrivains de réfléchir explicitement sur leurs personnages ou leurs intrigues en enfilant un chapeau haut-de-forme de narrateur omniscient du XIXe siècle : le moindre détail qui n’a pas l’air de servir l’histoire se fait couper ou conspuer vertement. Les éditeurs, au XIXe siècle, tremblaient déjà à l’idée de perdre leurs lecteurs en laissant leurs écrivains les ennuyer, alors qu’ils n’avaient à craindre la concurrence ni du cinéma, ni de la télévision, ni d’Internet, ni des smartphones, et les journaux imposaient aux feuilletonistes de toujours terminer leurs épisodes quotidiens par des fins haletantes susceptibles de donner envie aux gens d’acheter la suite le lendemain, quitte à ce que ces ficelles finissent par devenir encore plus voyantes qu’une tour Eiffel en construction sur le champ de Mars. Que dire alors de leurs craintes en ce début de XXIe siècle ! Mais s’ils étaient capables de prendre un peu de recul, ils verraient qu’à toute époque on gagne à faire le pari de l’intelligence et à défendre des livres variés, relevant d’esthétiques variées, plutôt que de vouloir tout plier aux tendances du moment.

Guedj-TheoremeDuPerroquetOn tolèrerait au moins ce genre de chose au rayon « vulgarisation scientifique » ou au rayon « jeunesse », avec des romans d’initiation à un domaine donné (comme Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder pour la philosophie, Le Monde de Théo de Catherine Clément pour les religions ou Le Théorème du perroquet de Denis Guedj pour les mathématiques). Le développement du genre télévisuel du docu-fiction a au moins créé un point de comparaison possible pour relégitimer ces mélanges entre fiction et propos réflexif ou essai.

Roman-traité, Corinne ou l’Italie fournit donc à la fois une histoire d’amour et une mine d’informations sur ce pays qui était l’un des favoris de Madame de Staël (avec l’Allemagne auquel elle a consacré un traité). Certaines de ces informations sont insérées dans le propos sous forme de développements généraux faits par la narratrice, qui suspendent l’histoire pendant quelques paragraphes. Qu’on se rassure : cela reste très raisonnable, surtout en comparaison des digressions hénaurmes auxquelles un Balzac ou un Hugo se sont livrés sans scrupules quelques décennies plus tard. D’autres informations sont incluses dans le livre moyennant un autre procédé, plus familier aux gens du XXIe siècle que nous sommes : c’est tout simplement par le truchement des voyages des personnages et de leurs conversations, puisque Corinne se propose de faire découvrir et apprécier l’Italie à Oswald, dont c’est le premier voyage dans ce pays. Nous découvrons ainsi Rome, Naples, le Vésuve et le cap Misène, Venise, etc. en même temps qu’Oswald, et le propos devient à la fois plus vivant et plus nuancé grâce aux dialogues voire aux controverses entre les deux amoureux, qui sont loin d’être d’accord sur tout et présentent des points de vue aussi divergents qu’intelligents et argumentés.

Par tous ces procédés, Madame de Staël compose un ouvrage très riche, dense sans devenir obscur ou lassant, car l’intrigue amoureuse incertaine entre Oswald et Corinne ajoute toujours une tension dramatique sous-jacente aux scènes de visites de monuments ou de musées, et chaque dialogue de haute volée esthétique ou philosophique possède toujours, en plus, une justification autre, un but sentimental qui affleure derrière l’émulation intellectuelle. Outre son intérêt dramatique, le livre a servi (et pourrait presque encore servir) de guide de voyage en Italie, tant les références sont nombreuses et abondamment commentées.

Un livre aux mille facettes

Au-delà de son propos central sur l’Italie, Corinne est même ce qu’on pourrait appeler un roman européen, car plusieurs grands pays d’Europe y sont évoqués et comparés. Si Corinne représente l’Italie et sa ville majeure, Rome, avec son foisonnement artistique, Oswald Nelvil, de son côté, représente l’Angleterre et plus précisément l’Écosse ; plusieurs autres personnages anglais viennent ajouter quelques nuances à cette représentation de ce peuple. Le comte d’Erfeuil, compagnon de voyage d’Oswald, est un Français qui permet à l’écrivaine de faire la satire des défauts des riches Français de l’époque. Les nombreux dialogues et les rivalités entre ces personnages forment autant de réflexions de Madame de Staël sur les différences entre ces pays, aussi bien en matière d’histoire, de géographie, de climat, que de politique, d’arts ou même de psychologie individuelle et de devoirs moraux envers autrui. Car Madame de Staël fait aussi œuvre de moraliste, en vertu des théories de son époque sur les différents peuples du monde.

Des nombreux aspects du roman, je dois dire que celui qui concerne la psychologie comparée des Anglais, des Italiens et des Français (avec quelques allusions à d’autres peuples) est sans aucun doute celui qui a le plus mal vieilli. Il faut être bien ignorant ou naïf, de nos jours, pour penser encore que le climat d’un pays conditionne entièrement la psychologie de ses habitants, ou encore que tous les membres d’un même peuple ont exactement la même approche de la morale. De telles conceptions, qui confondent génétique, morale et politique, sont ou devraient être anachroniques de nos jours, tout comme la rapide allusion raciste aux peuples d’Afrique du Nord. Puisque j’en suis aux aspects dépassés et/ou agaçants du livre, il faut aussi composer avec la vision assez tiède qu’a Madame de Staël de la Révolution française (elle était davantage favorable à une monarchie constitutionnelle, mais a eu le mérite de lutter sans concession contre Napoléon Ier) et avec un biais aristocratique diffus dans les allusions aux gens pauvres ou incultes (madame de Staël est loin du progressisme social de George Sand ou de Victor Hugo !). Par chance, Corinne est loin de se résumer à cela, et le livre n’est sûrement pas le plus suranné parmi la littérature française du XIXe siècle.

C’est qu’il est question de nombreux sujets dans Corinne : comme dans un salon littéraire du Siècle des Lumières, les personnages sont tous cultivés (à défaut d’être tous très intelligents) et discutent aussi bien d’histoire que de religion, de littérature que de peinture, de sculpture ou de musique. Le résultat montre une érudition et une ampleur de vue admirables, et je n’ai pas été très surpris de découvrir, dans l’introduction de Simone Balayé, que Madame de Staël avait réalisé un travail de documentation considérable au cours de l’élaboration de ce roman, puisant aussi bien dans ses propres souvenirs de voyages que dans plusieurs bibliothèques ou dans des échanges de vive voix ou épistolaires avec des amis de plusieurs pays.

Si l’Antiquité romaine vous intéresse, Corinne vous réserve plusieurs passages magnifiques, qu’il s’agisse des musées d’antiquités de Rome et d’autres villes traversées par les personnages ou bien des très beaux « morceaux d’éloquence » qui évoquent le Vésuve et sa lave, le destin de Pompéi ou encore Venise, évoquée sous un jour défavorable qui fait voler en éclats les clichés. L’amoureux des littératures anciennes a découvert avec beaucoup d’intérêt les évocations de nombreux auteurs antiques ou médiévaux, Virgile, Dante, Le Tasse, etc. ainsi que des sculptures et les ruines de Pompéi. Et j’ai lu avec beaucoup d’émotion un passage décrivant un obélisque égyptien, dont les hiéroglyphes n’avaient pas encore été déchiffrés au temps de Madame de Staël et formaient pour elle un mystère fascinant (Corinne paraît en 1807 et ce n’est qu’à partir de 1822 que les travaux de Champollion amènent au déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique : une découverte qui aurait passionné Madame de Staël, mais qu’elle n’a jamais connue, puisqu’elle est morte en 1817).

L’écrivaine a pleinement conscience de l’importance des monuments et des textes anciens en tant que sujets de réflexion pour l’humanité entière. Son livre pourrait être lu comme un vibrant plaidoyer en faveur des musées : le face à face entre un humain d’aujourd’hui et une œuvre ou un objet ancien est un moyen primordial de se confronter au gouffre des siècles passés, et donc aussi des siècles futurs. Or penser l’humanité et le monde à une échelle de temps plus longue est une condition indispensable à notre survie, puisque c’est le seul moyen pour nous de devenir capables de penser des phénomènes comme le réchauffement climatique et la dégradation de notre propre environnement sur Terre, ou encore de comprendre la nécessité de préserver notre passé commun pour diffuser l’héritage culturel mondial aux humains du futur.

Corinne aborde trop de domaines passionnants pour que je les aborde tous ici. J’ai beaucoup apprécié les dialogues comparant les littératures anglaise, française et italienne, où Corinne, poétesse et improvisatrice, prend la défense des lettres italiennes un peu méprisées par Oswald, et où, un peu plus loin, on assiste à une passe d’armes contenue mais révélatrice entre le comte d’Erfeuil et Oswald au sujet du théâtre, le comte considérant Racine comme irrévocablement supérieur au reste du théâtre mondial qu’Oswald lui remémore les pièces d’un certain Shakespeare.

On trouve aussi des réflexions sur les religions qui présentent nettement plus d’intérêt que ce que les hommes d’Église eux-mêmes peuvent avoir écrit à l’époque. Après le Spiridion de George Sand, c’est le deuxième livre que je lis récemment à contenir des passages d’une belle éloquence sur la foi, les liens entre religion, art et philosophie, etc., le tout de la part d’une écrivaine qui a longtemps été délibérément ignorée voire conspuée par les autorités politiques et religieuses de son temps. Il faut croire que les clergés passent leur temps à chercher des moyens de se tirer des flèches dans le pied, ou qu’ils sont plus attachés à ce que leur religion présente de préjugés archaïques qu’aux valeurs les plus progressistes qu’ils pourraient diffuser grâce à elle.

Enfin (et surtout ?), Corinne constitue une défense ardente des droits des femmes à décider seules de leur destin et de leurs activités dans la vie. L’histoire de Corinne, qu’elle raconte au livre XIV, déploie une satire féroce des petites villes anglaises de l’époque, où les femmes sont étouffées par les conventions sociales et réduites à mener une vie creuse, avec interdiction de déployer le moindre talent ou d’aborder quelque sujet sérieux que ce soit. Sur ce point, j’ai été frappé par la similarité entre les problèmes sociaux abordés par Corinne et ceux qu’on retrouve quelques décennies après chez Sand avec Indiana puis dans le Madame Bovary de Flaubert. Mais Corinne concerne avant tout le sort réservé aux femmes artistes, mieux acceptées et plus indépendantes en Italie qu’en France à l’époque de Madame de Staël.

Seul défaut de cette somme de réflexions : un goût pour l’aphorisme et la vérité générale qui tend parfois au tic de style et peut être agaçant par endroits.

Un romantisme jeune mais déjà échevelé

J’ai abordé volontairement les aspects de ce livre qui pourraient paraître les plus ardus ou rebutants, afin d’en montrer tout l’intérêt. Mais que mon expression de « livre-traité » ne fasse reculer personne : dans Corinne, la réflexion est si étroitement liée à l’histoire d’amour qu’il est difficile d’évoquer l’une sans expliquer l’autre. Si Corinne fascine autant Oswald et provoque chez lui une passion dévorante, c’est parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais ; si leur amour est aussi incertain, c’est aussi parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais. Leurs psychologies, mais aussi les attentes de la société à leur égard, pèsent d’un poids terrible sur leur relation.

En dépit du caractère un peu suranné des conceptions de l’écrivaine sur les différences entre les tempéraments nationaux, on ne peut qu’être admiratif devant la finesse de la psychologie des personnages principaux de Corinne. Madame de Staël met visiblement beaucoup de soin dans cette évocation de la rencontre entre deux êtres aux origines, aux éducations, aux contraintes et aux aspirations à la fois si opposées et si complémentaires. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir qu’un bon demi-siècle avant Freud, les écrivains étaient parfaitement au courant de l’existence d’un inconscient capable de tourmenter les pensées d’un individu. Outre l’intrigue principale en Italie entre Oswald et Corinne, les récits enchâssés racontant leurs jeunesses et leurs premières désillusions respectives prennent, dans le cas de l’histoire d’Oswald, une allure de Liaisons dangereuses miniatures, puisqu’Oswald a affaire à une femme manipulatrice, Madame d’Arbigny, assistée d’un complice sans scrupules.

L’amour entre Oswald et Corinne a tout des premières amours romantiques de la littérature français du début du XIXe siècle : fulgurant, excessif, contraire à l’ordre social, il menace sans cesse de causer la perte de ceux qui l’éprouvent et cause plus de tourments que de délices, mais s’enivre de sublime. Sans doute trop influencé par l’animation japonaise récente, je me suis surpris à espérer une adaptation de ce roman en film ou en film d’animation qui rendrait son propos accessible à un large public en s’adossant à cette solide intrigue amoureuse, toujours susceptible d’émouvoir les (jeunes ?) gens aujourd’hui. D’autant que, même en pleine écriture de son roman-traité, Madame de Staël n’oublie jamais de distiller les allusions mystérieuses au passé des deux personnages et aux événements à venir, afin d’entretenir le suspense tout du long. Certes, l’intrigue avance lentement au début, et il faudra tout de même être intéressé autant par l’Italie que par Oswald et Corinne pour ne pas se lasser pendant les 300 premières pages de ce beau pavé. Mais le volume en vaut la peine et tout amateur de romans d’amour appréciera l’adresse des péripéties qui décideront du destin de ce couple transational hors du commun.

Conclusion

Corinne ou l’Italie est un gros volume, mais je suis très heureux d’avoir eu l’occasion de le découvrir dans une collection de poche, qui le rend de nouveau accessible à un large public. L’introduction de Simone Balayé, qui n’a que le défaut compréhensible de dévoiler l’intrigue et gagne donc à être lue après coup, fait tout le travail nécessaire pour situer le roman et son auteure dans leur contexte et permettre au lectorat actuel d’apprécier le travail et le talent de Madame de Staël. En dépit de ses quelques défauts ou aspects vieillis, Corinne établit sans conteste l’importance de son auteure au panthéon littéraire du début du XIXe siècle. Tout comme George Sand, c’est une écrivaine qui a été longtemps reléguée en marge des programmes scolaires de façon aussi absurde qu’injuste, et qu’on gagne beaucoup à redécouvrir.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Madame de Staël a écrit plusieurs autres livres, dont un roman intitulé Delphine (peu de temps avant Corinne). J’ignore cependant lesquels sont réédités, mais je suppose qu’étant dans le domaine public, ils doivent pouvoir au moins se trouver sur Internet.

La vie et l’œuvre de Madame de Staël m’ont beaucoup fait penser à celles de George Sand, écrivaine venue un peu plus tard au XIXe siècle. De Sand, vous pouvez lire des figures féminines aussi différentes qu’Indiana, Lélia ou Marianne, mais le personnage de Corinne trouverait sans doute une parente plus proche dans l’héroïne du diptyque formé par Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, que je n’ai pas encore lus mais qui, si j’ai bien compris, mettent en scène une femme artiste.

Sand et Madame de Staël ne manquent pas de points communs, que ce soit leur curiosité intellectuelle, leur activité politique, leurs romans dont les personnages principaux sont souvent des femmes, leur pensée qui, au début du XIXe siècle, est encore toute rayonnante du foisonnement des Lumières… et aussi, malheureusement, le fait qu’elles ont été aussi injustement oubliées ou déformées par la postérité après leur mort qu’elles avaient été justement célébrées de leur vivant. C’est ahurissant que ces écrivaines françaises majeures ne soient pas mieux mises en valeur actuellement. Leur réhabilitation a tout de même commencé, sans quoi elles ne seraient pas rééditées dans des collections de poches. Mais il serait bon d’accélérer un peu le processus, d’achever de rendre leurs livres à nouveau disponibles, de les faire connaître à un large public et de continuer à leur rendre leur juste place dans les manuels scolaires ou universitaires d’histoire littéraire.


George Sand, « Marianne »

17 septembre 2018

Sand-Marianne

Référence : George Sand, Marianne, présentation, notes, questions et après-texte établis par François Tacot, Paris, Magnard, collection « Classiques et contemporains » n°105, 2009 (première édition : 1875).

Quatrième de couverture de l’éditeur

Pierre André aime en silence la belle Marianne Chevreuse. Mais, ironie du destin, c’est lui qu’on sollicite pour favoriser le mariage qui lui enlèverait la jeune femme à tout jamais ! La conquête s’annonce d’autant plus rude, pour ce trentenaire, que le « fiancé » est un jeune Parisien très entreprenant… Mais Marianne n’est pas une demoiselle ordinaire : malgré les préjugés de son époque, elle compte bien rester maîtresse de son destin !

Ce court roman montre que George Sand, au soir de sa vie, n’avait en rien renoncé à ses idéaux et à son combat pour la justice sociale et l’égalité entre hommes et femmes. L’approche des notions importantes du texte et l’étude thématique du récit (le mariage, l’argent, la vie selon la nature) permettront notamment d’analyser le genre narratif au XIXe siècle.

Mon avis

Voici un très court roman écrit par George Sand dans les dernières années de sa vie. Le moins qu’on puisse dire est qu’on y perçoit l’immense maîtrise des ressorts romanesques qu’elle a accumulée au fil de sa carrière d’écrivaine ! C’est court mais riche en suspense, avec des personnages peu nombreux mais fouillés, une intrigue et une mélange de finesse et d’humour dans l’analyse psychologique qui peut faire penser à Marivaux ou à Jane Austen.

J’ai apprécié en particulier le personnage de Pierre André, un jeune provincial prématurément usé et désabusé par la vie. Intelligent mais timide et manquant de confiance en lui, il ne sait pas bien lui-même ce qu’il ressent et Sand met en scène ses hésitations pour laisser comprendre ses aspirations contradictoires de longue date (un peu comme elle le fait avec le personnage de Victorine dans une pièce de théâtre méconnue que j’ai trouvée par hasard il y a quelque temps, Le Mariage de Victorine). Marianne Chevreuse, elle, est plus énigmatique, mais réserve aussi des surprises. C’est un personnage féminin indépendant comme Sand les a popularisés, qui vit seule, n’est pas pressée de se marier et monte à cheval à une époque où ça ne se fait pas quand on est une femme (!). Et Sand montre encore une fois qu’elle aime mettre en scène de jeunes « Dom Juan de village », avec le jeune peintre qui débarque de Paris en se proposant de séduire la belle.

Le roman a été réédité dans une collection pour collégiens et lycéens : c’est une excellente idée, car c’est un texte très accessible, court, bien rythmé, dense et riche en pistes d’analyse. Le dossier pédagogique qui entoure le roman comprend, au début du volume, une courte présentation de la vie et de l’œuvre de Sand en deux pages, puis, en fin de volume, neuf double pages de questions sur le texte organisées en différents thèmes (« La nature », « Le mariage », « Être une femme », « Être un homme », « En famille », « Des arts et des sciences », « Le voyage », « Une vie selon la morale ? » et « L’argent ») et comprenant chacune un encadré fournissant des informations d’analyse littéraire ou des précisions sur la société européenne à l’époque de Sand. Le volume se termine par un court groupement de textes sur le thème du mariage dans la littérature du XIXe siècle (avec des extraits de La Vieille Fille de Balzac, Madame Bovary de Flaubert, Mademoiselle Merquem de Sand et Bel-Ami de Maupassant), et enfin par une bibliographie incluant, outre des livres, des références de sites Internet, de disques et d’un film. Les autres éditeurs parascolaires, tout comme les manuels scolaires, gagneraient à redécouvrir l’œuvre de George Sand dans toute sa diversité, sans la cantonner timidement à ses romans les plus connus.

Que la réédition de ce roman dans une collection pour la jeunesse ne vous induise pas en erreur : Marianne est au départ un roman pour tous publics. Je le recommande à tous les fans de Sand, bien sûr, mais aussi aux amateurs et amatrices de romans psychologiques et sociaux du XIXe siècle à la Jane Austen, et aux amateurs et amatrices d’intrigues amoureuses à la Marivaux.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 10 septembre 2017 avant de le relire et de le modifier pour le publier ici.


[BD] « Le Prince et la Couturière », Jen Wang

3 septembre 2018

WangPrinceCouturiere

Référence : Jen Wang (scénario, dessin et couleur), Le Prince et la Couturière, Talence, Akiléos, 2018, 270 pages (première édition : The Prince and the Dressmaker, New York, First Second).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Le prince Sébastien cherche sa future femme, ou plutôt, ses parents lui cherchent une épouse… De son côté, Sébastien est trop occupé à garder son identité secrète à l’abri des regards indiscrets. La nuit, il revêt les tenues les plus folles et part conquérir Paris sous les atours de l’époustouflante Lady Crystallia, l’icône de mode la plus courue de toute la capitale !

Sébastien a une arme secrète : sa couturière, Francès, une des deux seules personnes à connaître son secret, et sa meilleure amie. Mais Francès rêve de s’accomplir par elle-même, et rester au service du prince lui promet une vie dans l’ombre… pour toujours. Combien de temps Francès supportera‑t-elle de vivre dans le boudoir de Sébastien en mettant ses rêves de côté ? »

Mon avis

Le meilleur moyen qui me vienne pour présenter cette belle bande dessinée en quatre mots est : « un Disney vraiment progressiste ». Impossible en effet de ne pas penser aux studios américains quand on découvre ce conte aux graphismes ronds et expressifs, aux personnages peu nombreux mais bien campés, qui aborde des thèmes dont certains sont classiques (accomplir ses rêves en affrontant les traditions) et d’autres si actuels que Disney peine à s’en emparer (le travestissement d’un homme en femme). À bien des égards, j’ai eu l’impression que Jen Wang marchait volontairement sur les plate-bandes du royaume de Mickey, comme pour lui donner une leçon d’écriture de contes contemporains. En dépit de ses personnages féminins un peu plus affirmés et de grandes déclarations médiatiques régulières, Disney reste très conformiste. Le dessin animé le plus proche des thèmes de la BD de Wang, Mulan, met en scène une sorte de Jeanne d’Arc chinoise qui se travestit en homme. Mais aucun Disney n’aborde le travestissement inverse, celui d’un homme en femme, du moins jamais de façon sérieuse. Ne jetons pas la pierre à Disney, qui n’est coupable que de couardise : alors même que les femmes ont conquis de haute lutte le droit de porter des pantalons (c’est-à-dire de ressembler à des hommes), il est rare de voir des hommes se promener en robes et le sujet reste bizarrement sensible, aux États-Unis comme en Europe

La BD de Wang est résolument progressiste sur ce sujet, mais, par bonheur, son propos ne devient jamais pesant et reste toujours au service de l’histoire et des personnages. La figure du prince Sébastien, qui devient la nuit lady Crystallia, n’est en effet qu’un des deux personnages principaux. L’autre, celle qu’on découvre même en premier, c’est Francès, la couturière du titre. Et voici un autre thème à la fois classique et d’une belle originalité : on suit une jeune couturière d’origine humble qui rêve de devenir une grande créatrice, le tout dans un univers de conte à peine ancré dans le XIXe siècle européen pour les besoins de certains rebondissements. Une héritière féminine du vaillant petit tailleur du conte traditionnel, en quelques sorte, mais une tailleuse dont les talents pour la couture restent au centre des enjeux dramatiques tout au long de l’intrigue. Celle-ci narre donc un double apprentissage : celui du prince qui doit concilier son rêve et ses responsabilités envers ses parents et son royaume, et celui de la couturière, qui fait plus penser à un début de biographie de figure de la haute couture française façon Coco Chanel ou Yves Saint-Laurent (ce n’est d’ailleurs pas pour rien, je crois, si la couturière s’appelle « Francès », ce qui sonne presque comme « Française »). Ces figures du monde réel sont connues, mais pas si souvent abordées en BD, et l’idée de croiser un parcours de ce type avec le genre du conte est finalement d’une jolie originalité.

Je disais que l’histoire met en scène peu de personnages : ceux-ci s’en trouvent d’autant mieux fouillés et approfondis au fil des pages. Si les grandes lignes de l’histoire restent classiques et certains rebondissements raisonnablement prévisibles, le scénario nous réserve cependant quelques surprises, y compris de la part de personnages secondaires. L’ensemble dose habilement l’émotion et l’humour (mais sans la frénésie et les multiples compagnons animaux improbables coutumiers aux Disney, pour le coup).

Au-delà des bonnes idées que contient le scénario, c’est sans aucun doute la qualité graphique de cette BD qui en fait une telle réussite à mes yeux. J’ai évoqué ce que le dessin de Wang dans cette BD doit à l’univers rond et expressif de Disney (les cheveux ébouriffés du prince Sébastien me rappellent un peu le style de dessins animés Disney des années 1960 comme Les 101 Dalmatiens, avec leurs contours noirs différents des contours colorés des Disney plus récents). Mais ce serait très réducteur que cantonner son dessin à un pastiche de fan. D’abord parce qu’elle a prouvé dans ses autres BD qu’elle est capable d’adopter une variété étonnante de styles, ce qui prouve que l’aspect « disneyen » de celle-ci relève non pas d’une facilité ou d’un manque d’originalité mais d’un choix narratif. Ensuite parce que le dessin de Jen Wang n’emprunte pas qu’à Disney, mais mêle habilement d’autres influences, en les assimilant si bien que j’aurais bien du mal à reconstituer ce qui vient d’où. Les films d’animation de Pixar me viennent en tête pour des personnages comme celui du roi (le père de Merida dans Rebelle, par exemple). Il doit y avoir une influence du manga quelque part, certainement, avec des yeux souvent assez larges et quelques codes graphiques utilisés ici et là (pour les expressions de honte ou d’indignation, par exemple) ; mais Wang ne se laisse pas aller à reprendre ces codes à outrance et l’influence reste très discrète (par exemple, tous les personnages sont loin d’avoir de grands yeux). En revanche, le travestissement de manière générale est un thème volontiers abordé dans le manga, et je ne serais pas surpris que Jen Wang ait été lectrice de mangas comme La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda ou Princesse Saphir d’Ozamu Tezuka (à cela près que ces mangas, tout comme le Mulan de Disney, parlent d’une fille travestie en garçon et pas l’inverse, ce qui laisse donc toute son originalité au scénario de Wang).

Un point essentiel : les robes conçues par Francès sont aussi originales et somptueuses qu’on peut l’attendre d’une jeune créatrice talentueuse. Et cela n’a pas dû être évident à dessiner ! Je serais curieux de me pencher sur la documentation à laquelle l’autrice a eu recours pour cette partie de son travail, car il m’a semblé que les robes en question contenaient de belles idées. En tout cas, les amateurs et amatrices de belles robes devraient y jeter un œil.

Outre le dessin proprement dit, la mise en cases et la mise en page sont d’une grande habileté. Les cases sont grandes, il y en a peu sur chaque page et chaque double page comprend des dessins hors case, qui recouvrent même parfois les bords des cases précédentes ou suivantes et paraissent jaillir au premier plan sur la page. Cela confère un grand dynamisme à l’ensemble et cela met très bien en valeur le sens du mouvement qui se dégage des dessins. Les scènes où lady Crystallia se révèle aux yeux de son public dans une nouvelle robe conçue par Francès montrent de véritables danses graphiques, colorées, énergiques et d’une belle poésie. Au passage, elles me rappellent certaines des plus belles planches d’une biographie d’Isadora Duncan en bande dessinée scénarisée par Josépha Mougenot et dessinée par Jules Stromboni, parue chez Naïve en 2013 dans la collection « Grands destins de femmes » et que j’avais lue il y a quelques mois. Au début, je râlais un peu sur le peu de contenu narratif présent sur chaque double page, et je craignais que la BD ne « tire à la page » (270 pages, quand même). Finalement, les partis pris de mise en page s’avèrent cohérents et intelligents.

Impossible en outre de ne pas penser à l’univers du dessin animé devant cette mise en page : outre son sens du mouvement, elle utilise aussi avec habileté les alternances de plans larges et de plans rapproches, les zooms sur les expressions des personnages, bref, un langage graphique qui emprunte volontiers au cinéma. De là à dire que Jen Wang a pondu une bande dessinée toute prête à fournir un sujet de film d’animation, il n’y a qu’un pas et ce serait une très bonne chose que des cinéastes s’en emparent.

Un mot sur l’édition française chez Akileos : elle bénéficie d’une reliure solide à couverture rigide, avec un dessin différent de celui de l’édition américaine et qui joue joliment sur l’ambiguïté du personnage de Sébastien/Crystallia. L’histoire est complétée, à la fin, par quelques dessins préparatoires avec des commentaires de l’autrice, qui permettent d’en savoir un peu plus sur son processus créatif (mais pas sur ses inspirations pour les robes, hélas).

Vous l’aurez compris, Le Prince et la Couturière m’a pleinement convaincu et je ne peux que vous en recommander la lecture, d’autant que son propos est accessible à tous les publics. Jen Wang est sans aucun doute une autrice de BD à suivre et j’espère que ses autres BD déjà parues seront bientôt traduites en français. Ah, je viens justement de voir que sa BD In Real Life a été également traduite chez Akileos il y a quelques années sous le titre IRL.


George Sand, « Indiana »

20 août 2018

Référence : George Sand, Indiana, Paris, Gallimard, collection « Folio classique », 1984. (Première édition : 1832.)

Sand-Indiana

Résumé

Indiana est une jeune femme créole. Fille d’un père violent, elle est devenue la femme d’un mari brutal et autoritaire, le colonel Delmare, avec qui elle réside dans un manoir du Lagny. Indiana n’apprécie pas son mari et parvient à lui résister dans une certaine mesure par sa froideur et son maintien imposant le respect. Mais elle dépérit peu à peu. La seule réelle fréquentation du couple est un sir anglais, Ralph Brown, placide et flegmatique au possible, et dont le calme semble n’exprimer qu’un certain égoïsme. Bel entourage pour une jeune femme !

Alors, lorsqu’Indiana rencontre son cousin, Ramon de la Ramière, un bel homme de son âge élégant, cultivé et beau parleur, elle s’intéresse rapidement à lui. Ramon, sorte de Don Juan en plus naïf, est prompt à s’enflammer pour une belle femme. Mais il noue d’abord une liaison avec Noun, la femme de chambre d’Indiana… avant de s’intéresser à la maîtresse.

Cet amour, auquel Indiana résiste de son mieux, vient renverser peu à peu l’équilibre délicat qu’entretenaient les habitants du château et place Noun et Indiana dans une situation de plus en plus dangereuse pour leur cœur, leur honneur, voire leur vie.

Mon avis

Indiana est le premier roman « non paysan » que j’ai lu de George Sand. Ça a été une véritable révélation : je me suis rendu compte que Sand avait écrit une œuvre beaucoup plus variée et riche que le peu que je connaissais jusque là.

Indiana, c’est une sorte de Madame Bovary avant l’heure (une jeune épouse malheureuse en mariage et qui se trouve tentée de prendre un amant), mais avec un style, une construction et un univers radicalement différents. George Sand maîtrise à la perfection la structuration d’un roman : elle sait poser une scène, installer une atmosphère, mettre en scène des personnages peu nombreux mais à la psychologie fouillée (qui vous réserveront parfois des surprises), et dans le même temps elle ne s’étale pas en digressions, elle ne perd pas de temps, elle mène son récit au cordeau, comme un ressort de montre. Le tout avec un style à la fois élégant et fluide, capable de beaucoup d’esprit et même d’ironie (Ramon de la Ramière est un portrait au vitriol du jeune séducteur complètement irresponsable). Résultat : je l’ai dévoré et j’ai aussitôt lu d’autres romans de Sand.

L’introduction, écrite par Béatrice Didier, une spécialiste de Sand, contient tout ce qu’on peut attendre d’une introduction : des informations sur Sand, sur le contexte de l’écriture et de la parution du roman, sur son accueil critique, et des analyses assez poussées mettant en avant les différentes facettes de l’œuvre, sans la réduire à l’un de ses aspects. Un sans-faute et une aide bien pratique pour les gens qui ne connaissent pas encore grand-chose à Sand, comme c’était mon cas. Les notes de fin d’ouvrage et les diverses annexes sont aussi bien utiles en ce sens.

L’affirmation d’une nouvelle écrivaine

Le roman a été salué à sa parution comme la révélation d’une nouvelle écrivaine, et cela se comprend aisément. Beaucoup ont alors considéré que Sand était influencée par Balzac. C’est vrai pour ce qui concerne le thème du roman, son réalisme social et l’attention portée à la psychologie des personnages. Par bonheur, Sand est beaucoup moins encline aux digressions à rallonge que Balzac (peut-être aussi parce qu’elle n’a pas écrit ce roman en feuilleton) : chaque page, chaque paragraphe paraît nécessaire et à sa bonne place. Autre grande différence avec Balzac : Sand ne partage évidemment pas le sexisme de l’auteur  de la Comédie humaine, et le lectorat du XXIe siècle n’aura pas à souffrir avec Sand les longs développements mystico-machistes dont Honoré est capable, surtout quand il s’essaie à la psychologie féminine. De ce point de vue, les romans de Sand ont nettement mieux vieilli et il est étonnant qu’ils aient été souvent oubliés (sauf si cela est dû au… sexisme des milieux littéraires, qui existe bel et bien y compris à l’université, à lire le travail révoltant d’un Pierre Reboul autour de Lélia).

Les amateurs de Flaubert trouveront chez Sand une auteure de la génération précédente, qui a beaucoup influencé. Sand travaille plus à l’échelle de la page que de la phrase : il y a chez elle moins de belles périodes rhétoriques sculpturales voire hiératiques qu’on a envie de calligraphier sur une affiche et d’encadrer, mais en revanche il y a des paragraphes ou des pages entières pleines d’intelligence et d’éloquence, qui me donnent envie de recopier des bouts entiers du roman pour les mettre en ligne ici et vous en faire profiter. C’est vrai dans Indiana et dans une bonne partie de ceux de ses romans suivants que j’ai lus, comme Lélia, Mauprat, ou Spiridion.

Enfin, parmi les auteurs auxquels Indiana me fait penser, il y a aussi Racine, le tragédien, tant Indiana a parfois des allures de tragédie classique, avec ses personnages peu nombreux à la psychologie fouillée, ses rebondissements faciles à transposer au théâtre et son personnage principal malmené par un destin aux allures de machine infernale. Mais le tout est rédigé en belle prose accessible et avec des bourgeois à la place des rois. Surtout, Sand ne se complaît pas dans l’esthétisation à outrance des malheurs de ses personnages, ni dans la déploration facile d’une fatalité mécanique : dès ce premier roman paru en son nom, elle affirme une vision du monde réaliste et pleine d’espoir à la fois. Cela explique que certaines péripéties du roman puissent surprendre, notamment vers la fin : Sand emmène son récit dans des directions que Balzac avant elle et Flaubert après elles ne prennent pas, et que les misanthropes du dimanche auront beau jeu de juger trop optimistes. Pour ma part, j’ai trouvé comme une bouffée d’air (et un souffle non moins puissant) dans cette intrigue où l’esprit progressiste des Lumières se mêle aux grands élans du romantisme, sans que le roman se laisse réduire à cette dernière étiquette. Cet héritage tout frais des Lumières réapparaît dans de nombreux autres romans de Sand (à commencer par le virevoltant Mauprat, dont j’espère pouvoir parler ici bientôt). Comme je le disais, dès ses débuts, Sand, tout en assimilant le meilleur chez les auteurs qui l’ont influencée, sait affirmer son style et sa vision du monde.

J’ajoute qu’Indiana, même si ce n’est pas le roman de Sand qui m’a le plus marqué, constitue une très bonne introduction à l’œuvre de cette écrivaine, qu’on réduit beaucoup trop souvent à trois de ses romans campagnards (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi) alors qu’elle a donné dans le réalisme, le romantisme, le fantastique, le théâtre… Bref, n’hésitez pas à emprunter cette belle porte d’entrée dans l’univers de Sand.

Ce billet a d’abord été posté sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 13 juin 2017 avant d’être étoffé pour être posté ici.