Andrus Kivirähk, « Les Secrets »

4 janvier 2021

Référence : Andrus Kivirähk, Les Secrets, Paris, Le Tripode, 2020 (titre original et première publication, sauf erreur de ma part – ce n’est pas indiqué sur la traduction française – : Sirli, Siim ja saladused, Varrak, 1999).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Dans la famille Jalakas, chacun emprunte un passage secret pour rejoindre son rêve en douce. Le petit Siim se glisse sous la table et atterrit au pays des merveilles. Sa grande sœur, Sirli, prend l’ascenseur et grimpe jusqu’au pays des nuages. La mère passe par une porte cachée qui mène à son château royal. Le père, quant à lui, sort par la porte arrière de sa voiture et déboule sur un stade gigantesque. En dehors de leur cachette, les membres de cette joyeuse famille mènent une vie tranquille. Mais il arrive que certains rêves prennent le pas sur la réalité, et alors plus rien ne tourne rond…

Andrus Kivirähk, auteur de L’Homme qui savait la langue des serpents, nous livre avec Les Secrets une histoire joyeuse, tendre et drôle, pour la famille. Avec son humour et son imagination caractéristiques, il nous ramène au pays de notre enfance et à ses rêves éveillés. »

Mon avis

Andrus Kivirähk est un écrivain estonien de l’imaginaire qui a été révélé au lectorat français avec la traduction de L’Homme qui savait la langue des serpents aux éditions du Tripode, un roman drôle et sombre ancré dans la mythologie et l’histoire estoniennes, qui lui a valu un Grand Prix de l’Imaginaire et dont j’ai parlé ici.

Du même, ont été traduits jusqu’à présent Les Groseilles de novembre, chronique d’un village estonien médiéval qui est un véritable panier de crabes et où les paysans recourent à divers tours de magie pour se faire de crasses ; j’en ai également parlé sur ce blog ; et Le Papillon, roman d’amour fantastique prenant place dans une troupe de théâtre au début du XXe siècle.

Les Secrets est assez différent de ces trois livres. Plus court, plus léger en termes d’écriture, il apparaît plus enfantin. L’intrigue se passe en Estonie de nos jours (ou à peu près), dans une famille tout ce qu’il y a de plus ordinaire, un couple et deux enfants dans un immeuble, avec le concierge, le voisin désagréable, l’école. Mais point de réalisme ici : c’est au réalisme magique que Kivirähk s’essaie cette fois-ci. En effet, chacun des personnages dispose d’un secret, sous la forme d’un monde miniature auquel il peut rendre visite à son gré dans un endroit à l’écart : sous la table, dans un placard à balais, dans la voiture…

Ces mondes apportent aux personnages le réconfort dont ils ont besoin pour affronter les angoisses du quotidien. Mais ces rêves sont bien réels, et, qu’on tente de les délaisser ou au contraire qu’on s’y enferme trop au point d’oublier le reste du monde, les conséquences sur la réalité sont bien réelles, et parfois spectaculaires.

Le récit m’a paru mettre un peu de temps à se mettre en place, mais c’est sans doute parce que je suis un habitué des littératures de l’imaginaire et que j’attendais un univers complexe et fouillé. Or Les Secrets semble s’adresser à un public plus large, pas nécessairement accoutumé aux intrigues fantastiques ou merveilleuses. Il pourrait constituer une mignonne initiation au réalisme magique pour des gens qui n’en ont jamais lu. Dans l’esprit, on n’est pas très loin du film d’animation Mes Voisins les Yamada d’Isao Takahata avec une dose supplémentaire de magie.

Au vu du style très simple et des illustrations, je me suis demandé si ce n’était pas un roman pour la jeunesse. Il est en tout cas facile à comprendre et très vite lu. Il risque de laisser un peu sur leur faim les lecteurs et lectrices qui attendraient un autre L’Homme qui savait la langue des serpents, mais il a l’avantage de montrer une autre facette de l’oeuvre de Kivirähk, qui peut amener un public différent aux littératures de l’imaginaire.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 14 décembre 2020 avant de le republier ici.


[BD] « Le Baron », de Jean-Luc Masbou

21 décembre 2020

Référence : Jean-Luc Masbou (scénario et dessin), Le Baron, Delcourt, 2020.

Présentation de l’éditeur

« A l’automne de sa vie, le Baron de Münchhausen se retrouve confronté au livre fraîchement publié qui raconte ses aventures. Un livre qui, certes, lui amène une popularité et une certaine notoriété bien au-delà de la région où il réside mais qui le confronte à la mort en faisant de lui un héros de papier et non plus un conteur ! Notre baron se décide à rétablir la vérité, et quelle vérité ! »

Mon avis

Masbou s’est fait connaître à un large public en dessinant la virevoltante série De Cape et de crocs scénarisée par Ayroles. Le moins qu’on puisse dire est que, si vous avez apprécié son dessin, vous pouvez vous jeter sur cet album les yeux ouverts, parce qu’il est tout bonnement magnifique. Le format plus grand m’a d’abord fait pester (ça ne rentre jamais dans les bibliothèques, ces trucs-là), mais force m’a été de constater qu’il est bien commode pour apprécier les planches dans tous leurs détails. On y trouve des décors superbes peints à l’huile, comme dans De Cape et de crocs – j’ai un faible particulier pour les décors naturels, en particulier les forêts, qui sont un véritable éloge de la nature à elles seules.

Mais l’album va beaucoup plus loin : au fil des pages et des récits du Baron, Masbou s’en donne à coeur joie avec toute une série d’exercices de style, ou de pastiches graphiques, si l’on veut, qui aboutissent à une grande variété d’ambiances, presque plusieurs BD en une. Telle planche s’inspire de la toile de Jouy en rose et blanc avec ses détails dignes d’une miniature. Telle autre rend hommage à Bilibine, le maître des illustrations de contes russes. Tel autre, encore, nous plonge dans l’univers sous-marin ou improvise un spectacle de marionnettes…

Et le scénario, alors ? Il s’inspire des aventures du baron de Münchausen, célèbre roman d’aventures du XVIIIe siècle, très librement inspiré lui-même d’une personne réelle. Münchausen accumule les anecdotes improbables à la chasse, chevauche des boulets de canon, voyage jusque sur la Lune et au fond des mers… De nombreuses aventures sont illustrées ou résumées dans l’album. Mais si on les a déjà lues ? Même dans ce cas, la lecture garde un intérêt, car le scénario se concentre sur la personne du Baron réel, ce Baron qui, passé maître dans l’art de raconter les histoires et de captiver un public, découvre soudain qu’il existe un recueil écrit rassemblant ses histoires. Quel changement cela va-t-il provoquer ? Que va en penser son épouse, qui lui a interdit de retourner à la taverne après une soirée de trop à se vanter de ses exploits ?

Le Baron se révèle un personnage touchant, excentrique et vieillissant, qui nous donne beaucoup à réfléchir sur les liens entre vérité, mensonge et fiction, entre oral et écrit, entre littérature et bande dessinée. La comparaison avec Les Indes fourbes d’Ayroles et Guarnido est intéressante : dans les deux cas, il s’agit d’histoires de menteurs, mais le Baron de Masbou est tout différent de l’anti-héros des Indes fourbes : plus lumineux, plus léger, mais aussi plus porté à l’optimisme, ce qui ne fait pas de mal en ces temps troublés…

Bonus non négligeable, les dernières pages proposent de nombreux crayonnés et les versions préparatoires de la couverture.

Des regrets ? Oui : quelques planches pas très lisibles, celles du début de la partie en style de conte russe, où le texte en noir sur fond marron moyen est difficile à déchiffrer… d’autant que l’écriture joue à ressembler à de l’alphabet cyrillique, ce qui est amusant mais corse la lecture. Par chance, ça ne dure qu’une ou deux pages.

Bref, je recommande chaudement cet album et je suivrai avec impatience les futures publications de Masbou.

J’ai posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 7 décembre 2020 avant de le republier ici.


[BD] « Pline », de Mari Yamazaki et Miki Tori

7 décembre 2020

Référence : Mari Yamazaki (scénario et dessin) et Miki Tori (dessin), Pline, Bruxelles, Casterman, 9 tomes parus, 2014- en cours (publication originale : Tokyo, Shinchôsha).

Présentation sur le site de l’éditeur

« La grande fresque historique par l’auteure de Thermae Romae.

Pline était un naturaliste de la Rome antique dont la vie entière fut guidée par une imagination sans limite et un amour inconditionnel de la recherche. Son Histoire naturelle est une encyclopédie monumentale née d’une inextinguible soif de connaissance appliquée à l’ensemble des phénomènes se produisant sur notre planète. Aujourd’hui, nous ne disposons que de très peu de sources nous permettant de nous faire une idée de l’homme qu’était Pline, aussi devons-nous nous en remettre à notre imagination. Un exercice qui, personnellement, me donne la chair de poule ! Comme j’aimerais que nous puissions remonter dans le temps, mon complice de choc et moi-même, afin de vivre en immersion dans le monde de celui que je considère aujourd’hui comme un mentor !

Mari Yamazaki

Soyons francs : je m’en remets à Mari Yamazaki pour absolument tout. Si Pline est un navire que nous avons mis à flot, elle est le capitaine idéal pour ce voyage qui commence. Une aventure qui pourrait presque avoir des airs de croisière puisque, après tout, je n’ai que la moitié du travail à faire…

Tori Miki »

Mon avis

Sous nos latitudes, Mari Yamazaki s’est fait d’abord connaître dans le registre comique avec le drôlissime Thermae Romae qui relatait les bonds inattendus d’un architecte de thermes romains entre son époque d’origine et le Japon actuel (je lui avais consacré un billet). Ce premier manga trouvait à la fois son originalité et ses limites dans l’alliance inattendue entre une évocation très bien documentée de la culture des bains dans la Rome antique et les situations burlesques d’un voyage dans le temps façon Les Visiteurs (en plus subtil). Pline s’avère vite plus varié dans ses ambiances, et plus ambitieux dans son propos.

Pline l’Ancien n’est sans doute pas l’écrivain romain dont le grand public se souvienne le mieux. Son érudition et l’ampleur de son travail forcent pourtant l’admiration : son Histoire naturelle, achevée au Ier siècle, est une somme en plusieurs dizaines de tomes qui aborde toutes sortes de domaines du savoir, de la zoologie au forage de mines en passant par l’histoire, la morale et l’ethnographie, au point qu’on y a souvent vu une sorte d’Encyclopédie avant l’heure. De sa vie, en revanche, on ne sait rien, ou pas grand-chose, comme Mari Yamazaki l’indique d’emblée dans le premier tome de son manga. Pline tient donc de la fiction, au sens où il imagine la manière dont Pline a pu accumuler l’énorme documentation nécessaire à son Histoire naturelle. Mais c’est une fiction au moins aussi documentée que Thermae Romae et même bien davantage, qui reconstitue le monde antique avec une belle minutie dans son scénario et son dessin.

Un autre nom, associé à celui de Pline, parle à tout le monde : Néron, l’un de ces empereurs romains qui ont passé pour fous et qui ont alimenté depuis leur mort l’imaginaire collectif des figures de tyrans. Pline l’Ancien vivait à l’époque de Néron et, bien qu’on ignore s’ils se sont rencontrés, semblable rencontre reste dans le domaine du probable. Néron a fait l’objet de mille et une évocations dans la fiction depuis le temps. L’une des dernières en date, parmi les plus remarquées depuis son lancement en 1997, est la bande dessinée Murena scénarisée par Jean Dufaux et dessinée par le regretté Philippe Delaby avant d’être reprise par Theo au décès de Delaby en 2013.

Néron est l’un des personnages principaux de Pline, où il paraît avoir été choisi par Mari Yamazaki pour représenter l’antithèse exacte du savant romain. Néron est tout ce que Pline n’est pas : égoïste, cupide et assoiffé de pouvoir, livré à la démesure et tourmenté par ses pulsions. Mais Néron est empereur. Lui et les séides non moins dangereux qui gravitent autour de lui à Rome représentent une menace régulière pour le savant, qui, de son côté, s’efforce d’éviter d’être pris dans leurs jeux d’intrigue de palais. Difficile quand on est en train de devenir l’un des meilleurs savants de l’empire…

Pline entrelace donc la petite et la grande Histoire. Le manga fait également alterner des ambiances très diverses. Son ton est, dans l’ensemble, bien plus sérieux que celui de Thermae Romae. La politique romaine, les réalités parfois scabreuses des inégalités sociales à Rome et au sein de l’empire, les difficultés et les périls mortels de la vie dans l’Antiquité se présentent régulièrement aux yeux des personnages, quand ces derniers ne sont pas contraints de fuir ou de trouver moyen d’échapper à l’un de ces périls. L’humour ne disparaît pas, cependant : il se contente de trouver une place plus secondaire en s’incarnant dans des personnages de l’entourage de Pline, en particulier son serviteur Félix, ancien soldat à la force notable. Pline, quant à lui, se drape de la même dignitas que Modestus dans Thermae Romae, l’ambition en moins et l’érudition en plus.

La drôlerie, mais aussi à l’occasion de vrais morceaux de fantastique, naissent des hypothèses savantes de Pline et des autres érudits de son temps, que Yamazaki va puiser systématiquement dans l’Histoire naturelle, et qui sont éloignées de vingt bons siècles de l’état actuel de nos connaissances… de là des développements particulièrement improbables et croquignolets sur les entrechoquements de nuages, les propriétés des hippocampes séchés ou les monstres marins. Si vous avez trouvé amusantes les élucubrations de Bombastus von Ulm dans la grandiose BD De Cape et de crocs d’Ayroles et Masbou, c’est à peu près à ce genre de choses que vous aurez parfois affaire.

Un troisième thème gagne en importance par-delà l’Histoire et l’humour : celui du voyage et de l’exploration, qui offrent une concrétisation imaginaire aux méandres du parcours intellectuel de Pline, dans sa quête de savoir sans fin. Quittant Rome, Pline et ses compagnons voyagent en Italie dans les premiers tomes, en Libye (l’Afrique du Nord antique) au tome 5, à Carthage au tome 6, en Egypte au tome 7, en Crète au tome 8 et désormais en Grèce centrale au tome 9. Outre la documentation poussée que cela réclame en matière de scénario et de dessin, c’est une véritable invitation au voyage en imagination pour le public, un voyage dont l’ampleur, mine de rien, commence à lorgner doucement du côté des grandes sagas antiques en bande dessinée comme Alix de Jacques Martin en son temps.

C’est aussi un moyen pour Pline de desserrer l’étau de la grande Histoire, car après tout Néron, Messaline, Poppée, Tigelin et les autres membres de la cour impériale de l’époque ont déjà été vus et revus, que ce soit en romans, en films ou en BD, et on peut se demander ce qu’il y a à en dire. Certes, les excès des puissants sont un sujet inusable et d’une actualité brûlante de nos jours. Mais Pline trouve mieux ses aises dans son goût pour les détails. On croise ainsi de nombreuses autres figures qu’on attendait moins, et qui sont tout aussi réelles. Plusieurs futurs empereurs, comme Vespasien, des militaires comme Corbulon (Cnaeus Domitius Corbulo), et plusieurs autres « célébrités » antiques sont amenées sans lourdeur et donnent davantage de vie et de profondeur à cette Rome de papier.

La minutie et le goût du détail : ce sont également les maîtres mots du dessin, travaillé conjointement par Mari Yamazaki et par Tori Miki, ce dernier se chargeant principalement des décors tandis que Mari Yamazaki s’occupe des personnages – et du scénario. Dès le premier tome, les décors de Miki Tori en imposent par leur luxe de traits et de détails quasiment maniaques, qui évoqueraient presque les eaux-fortes ou les gravures des illustrations de romans du XIXe siècle. Ils justifient à eux seuls la lecture de Pline, tant ils alignent, page après page et tome après tome, des cases d’une richesse rare dans un manga à épisodes. Mari Yamazaki, quant à elle, peut se concentrer sur les poses, les visages, les gestes et les costumes, dans le prolongement de son dessin assez « occidental » de Thermae Romae. Cela donne lieu à des pages très animées et à des personnages plus expressifs que jamais sans tomber dans le cartoon ou au contraire dans le hiératisme qui menaçait parfois Lucius Modestus.

Qui appréciera Pline ? Tous les amoureux de l’Antiquité, sans aucun doute, tant les différents aspects de Rome et des autres cultures antiques y apparaissent bien reconstitués. Mais les amateurs d’intrigues variées, équilibrant les complots de palais avec le voyage, le fantastique avec l’humour et une touche d’amour avec une bonne dose d’idéal et de sagacité intellectuelle, seront les plus à la fête. Car c’est ce qu’il faut attendre de Pline : une sorte de macédoine de genres d’intrigues plutôt qu’un type d’intrigue constant. Dans le cas contraire, on risquerait d’être frustré par les allers et retours entre plusieurs sous-intrigues, les changements de ton réguliers et la variété des thèmes abordés. Pour ma part, cela ne m’a jamais posé problème et je redécouvre avec bonheur, à chaque nouveau tome, cette satura très romaine qui mêle intrigues, personnages, lieux et sujets avec une adresse peut-être pas sans faille, mais bien assez grande pour ménager un beau voyage. Et puis, ces dessins !


[Film] « Naissance des pieuvres », de Céline Sciamma

23 novembre 2020

Référence : Naissance des pieuvres, film français réalisé par Céline Sciamma, produit par Lilies Films, 85 minutes, sorti en France en 2007.

La bande annonce

Tous les films n’entretiennent pas les mêmes relations avec leur bande-annonce. Il y a les bandes-annonces qui, avides de bien montrer à quel genre le film appartient et à quel public il se destine, le découpent en morceaux et le réduisent à un alignement de poncifs qui donnent l’impression (parfois injuste) de l’avoir déjà vu cent fois. D’autres bandes-annonces, en général pour des films à gros budget, se contentent d’accumuler les explosions et les plans à effets spéciaux (et, souvent, les poncifs). Il y a toute une catégorie de bandes-annonces qui forment quasiment des courts-métrages d’une durée comprise entre une et trois minutes. Certaines en disent trop et montrent si bien l’intrigue du film qu’en arrivant au bout on a l’impression d’avoir découvert tout ce qu’il y a à voir, ce qui endort la curiosité au lieu de l’entretenir et dispense de voir le film complet. D’autres savent faire mieux : sans dévoiler l’intrigue, elles montrent juste ce qu’il faut pour se faire une idée du sujet et de l’esthétique du film.

La bande-annonce de Naissance des pieuvres est de celles-là. Une musique synthétique hypnotique, des groupes de filles en maillot de bain qui s’entraînent à la natation synchronisée, des jeux de regards et des variations lumineuses suggérant une relation, amitié ou désir… et c’est tout. Ce qui renforce l’impression d’un court-métrage quasiment autonome, dans le cas de cette bande-annonce, c’est qu’elle dispose de sa propre musique, absente de la bande originale du film, mais tout aussi réussie (l’ensemble a été composé par le DJ français Para One). Voilà donc ce qui m’a intrigué. Qu’en est-il du film ?

Le film

La bande-annonce donne un bon aperçu de l’esthétique du film (ce qui explique que je lui aie consacré tant de place au début de ce billet). Ce qui frappe dans Naissance des pieuvres, c’est d’abord l’économie de mots de son scénario. L’image, la musique, les ambiances sonores, et bien entendu le montage, occupent une place importante, proportionnelle au rôle du regard dans l’intrigue. Car c’est avant tout un film sur le désir et ses ambiguïtés, et le jeu des regards est l’un des principaux moyens de porter le désir.

Qui regarde qui ? Marie, une jeune fille brune, maigre et réservée, regarde un spectacle de natation synchronisée. Son attention est retenue par un groupe de nageuses, parmi lesquelles la capitaine, une jeune fille dans le genre blonde plantureuse, qui semble pleine d’assurance. Pendant ce temps, dans les vestiaires, Anne, une jeune fille mal à l’aise avec ses formes rondes, se fait reluquer accidentellement par un garçon, François. Voilà les quatre personnages principaux du film : non seulement il n’y en aura pas plus, mais François n’est guère qu’un enjeu peu développé à côté des trois filles, qui sont les véritables héroïnes. En fait de plongée, c’est une plongée dans l’univers des filles, loin des garçons qui se cantonnent à des plans de groupes mal dégrossis, loin aussi des adultes qui semblent perpétuellement absents, hors jeu, peut-être parce que ce n’est pas à eux qu’on veut se confier sur ces sujets et à cet âge. Tout est prêt pour un huis clos au sein d’un genre et d’une classe d’âge.

Peu de mots, mais ils sonnent juste. Ayant maintes fois subi les tentatives piteuses de séries télévisées ou de téléfilms pour faire parler des personnages d’adolescents de manière réaliste, j’ai été impressionné par la capacité du film à montrer des adolescentes crédibles. Le scénario de Céline Sciamma n’y est pas pour rien (il a d’ailleurs été primé, tout comme plusieurs de ses scénarios suivants) : il excelle à reproduire la syntaxe entrecoupée des dialogues familiers, le laconisme mi-timide, mi-cruel des échanges où chaque coin de phrase peut ménager un retournement de situation, l’irruption d’une tension ou la révélation d’un attachement, des traits d’esprit étincelants ou assassins, une poésie fugace. Mais le meilleur scénario ne pourrait rien sans le talent des actrices, toutes marquantes, chacune dans un registre distinct.

Dès les premiers plans, on est invité à tenter de cerner les relations entre les personnages. Et on n’y arrive jamais vraiment, tant le film ménage de non-dits et d’ambiguïtés savantes. La seule chose qui devient claire (assez vite pour que j’en parle sans vous divulgâcher l’intrigue) est l’amour de Marie pour Floriane. Mais tout le reste demeure dans un flou remarquable, ouvert à toutes vos interprétations personnelles. Marie et Anne sont-elles amies ou davantage au début du film ? Que deviennent-elles ensuite ? Que ressent Floriane au juste, et pour qui ? Ce qui est remarquable dans ce jeu des désirs et des silences, c’est la manière dont le film, tout en feignant de présenter les choses de manière claire (trois filles célibataires qui cherchent à sortir avec des garçons), fait éclater allègrement les catégories toutes faites en matière de couple et d’orientation amoureuse et sexuelle. Selon la manière dont vous comprenez tel échange de regards, tel geste ou telle réplique à tel moment donné, vous ne penserez pas la même chose sur qui désire qui, qui sort avec qui et qui faire entrer dans les sacro-saintes catégories de l’hétérosexualité et de l’homosexualité – auxquelles ajouter la catégorie de la bisexualité n’est qu’un faible moyen de commencer à répondre à ces multiples ambiguïtés.

Autant que de désir ou de sentiment, l’emprise est un thème primordial dans ce film. Rarement film aura dépeint de manière aussi patente les jeux de pouvoir qui se nouent entre adolescentes à la faveur de cette étape de la vie où l’on est plus fragile et plus exposé que jamais face face au groupe et à ses attentes, face à une autre personne à la psychologie différente. C’est en termes d’emprise, de domination psychologique, que je comprends personnellement le titre du film, Naissance des pieuvres. Les pieuvres, ce sont ces gens qui mettent les autres sous leur coupe, profitent d’eux, les manipulent et parfois leur font beaucoup de mal. La « pieuvre » par excellence, en apparence, c’est Floriane, avec son corps plus adulte que ceux des autres, son aplomb et sa sensualité affichée, provocante, qui intimide terriblement Marie, la brunette osseuse et introvertie. Par bonheur, le film dépasse ces archétypes, qui se révèlent n’être que des apparences. Chacune, au fond, peut être la pieuvre de quelqu’un, et le mot pourrait même s’appliquer aux hommes.

Pour autant, ce n’est pas impossible de comprendre le titre de manière plus littérale, si on considère que les pieuvres sont un terme flatteur pour désigner les nageuses. Sans être un « film de sport » (on n’en verra jamais beaucoup la technique), le film ménage d’impressionnants aperçus du travail d’un groupe de natation synchronisée. Il fait voler en éclats les clichés nés des vieilles comédies musicales hollywoodiennes comme La Première Sirène (Mervyn LeRoy, 1952) en montrant la force physique et le travail acharné qui se dissimulent derrière ces numéros tout en grâce et en sourires.

Une autre prouesse m’a frappé en repensant à ce film : la manière dont il adopte résolument le point de vue de certains personnages plutôt que d’autres (celui de Marie et d’Anne plutôt que de Floriane, ceux des filles à l’exclusion de ceux des garçons)… sans pour autant nous donner accès clairement à leurs pensées et à leurs sentiments. Le personnage de Marie, qui est celui que l’on suit du plus près du début jusqu’à la fin, n’est pas le moins énigmatique. C’est une grande différence du cinéma avec la littérature : autant, dans un roman, on peut exprimer les pensées et les moindres ressentis d’un personnage en adoptant une focalisation interne, autant, au cinéma, il est toujours difficile de montrer la pensée ou l’émotion intime, car tout doit passer par l’image, c’est-à-dire par les surfaces (l’expression du visage, la posture, les gestes), ou par le son, c’est-à-dire déjà une expression (même une voix off reste une parole), sans moyen d’aller chercher la pensée à sa source. Céline Sciamma retourne cette limite pour en faire une force, en nous rappelant à plusieurs reprises, par les réactions inattendues d’un personnage, que cette adolescente qu’elle nous donne à voir depuis une demi-heure ou une heure, nous ne la connaissons toujours pas si bien, si tant est qu’elle se connaisse elle-même.

Les nombreux plans silencieux en extérieur, ainsi que les silences entre personnages dans les chambres, les vestiaires ou les boîtes de nuit, entretiennent ce jeu d’ambivalences. La musique, quant à elle, renforce la confusion jusqu’à son point de rupture. Les compositions électroniques de Para One installent des ambiances insidieuses, lourdes de mal-être ou pesantes d’hypnose, des compositions sans mélodie claire, où l’on se perd comme en apnée sous l’eau après le tout premier plongeon. Dans la seconde moitié du film, au contraire, la musique fait pulser des rythmes jusqu’à la transe, exprimant à mon sens l’ivresse du désir, de l’amour fou, le moment de tous les possibles en boîte de nuit. Ce recours à la musique électronique et cette esthétique du ravissement, du vertige par le rythme, m’a rappelé les films de Xavier Dolan comme Laurence Anyways, à cette différence que Céline Sciamma opte en général pour des musiques purement instrumentales, sans paroles.

N’espérez pas que la fin du film vous livre toutes les réponses aux questions qu’il soulève. Céline Sciamma, scénariste, ne doit pas être une grande adepte de la Poétique d’Aristote, ni des arcs narratifs actuels où chaque personnage est censé partir d’un point A bien défini pour se rendre jusqu’à un point B tout aussi clair (la mort ou la vie, le célibat ou le couple, le bonheur ou la misère) et si possible satisfaisant (« Et ils vécurent heureux… »), où le public peut le laisser en toute tranquillité d’esprit au moment de quitter la salle sur fond de générique. En ce qui me concerne, je trouve que ce n’est pas plus mal et que la fin ouverte du film, paradoxalement, clôt son univers sur lui-même en une bulle d’émotions fortes qui ne perdra jamais son énergie, ni son intérêt. Le microcosme de Naissance des pieuvres devient ainsi une sorte de jardin de masques troublants, un genre contemporain de Fêtes galantes cinématographiques dont les images ne sont pas près de cesser de me hanter. Ce film est à mes yeux une leçon de cinéma, précisément parce qu’il montre une maîtrise complète des procédés du medium, doublée d’une capacité à les tordre au service d’un récit personnel pour mieux parler du réel.

Dans le même genre

De Céline Sciamma, j’ai vu aussi Tomboy (2011) qui m’a paru bien beau sans me faire non plus l’effet d’un chef-d’oeuvre, ainsi que l’excellent film d’animation Ma vie de Courgette, plus travaillé dans son évocation de l’enfance et de ses différentes facettes, et dont Céline Sciamma a signé le scénario, avec Claude Barras à la réalisation (2016). Je n’ai pas encore vu Bande de filles ni Portrait de la jeune fille en feu, mais je compte bien combler ces lacunes très bientôt. Au passage, l’ensemble des films de Céline Sciamma, outre les DVD, sont disponibles en vidéo à la demande sur la foisonnante plate-forme UniversCiné, que l’on peut utiliser par achats ponctuels de visionnages ou de téléchargements ou bien par abonnement.

En matière de belles histoires d’amour entre femmes, j’ai eu l’occasion d’évoquer ici la bande dessinée de Julie Maroh Le Bleu est une couleur chaude (parue en 2010). Au cinéma, j’ai parlé de deux films sur des écrivaines : Colette de Wesh Westmoreland (2019), avec Diane Kruger dans le rôle-titre, et Vita et Virginia de Chanya Button (2019 aussi), sur Virginia Woolf et Vita Sackville-West. Aucun des deux n’est parfait, mais les deux valent largement le détour.

Du côté des hommes, si vous cherchez une évocation de la naissance de sentiments ambigus à peu près au même âge que les personnages de Naissance des pieuvres, je ne peux que vous recommander le magistral roman Les Amitiés particulières de Roger Peyrefitte (1972), qui se situe cependant davantage du côté de la belle prose classique et de la vieille France que des élans très actuels de la cinématographie de Sciamma. Pour quelque chose de plus récent, mais aussi de plus romantique – et si vous lisez l’anglais – je vous recommande la belle BD en ligne Prince of Cats de Kori Michele.


Andrée Chedid, « Rythmes »

9 novembre 2020

Référence : Andrée Chedid, Rythmes, préface de Jean-Pierre Siméon, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2018 (première parution du recueil : Gallimard, 2003).

Présentation du livre sur le site de l’éditeur

« Composé à plus de 80 ans par Andrée Chedid, Rythmes apparaît pourtant comme un livre de jeunesse, tant il manifeste une capacité d’étonnement et d’émerveillement devant la vie et ses métamorphoses, tant il fait montre, en dépit d’une lucidité sans compromis sur les faiblesses, travers et failles de l’humain, d’un optimisme obstiné, vigoureux, sans cesse renaissant. On y retrouve, d’une façon extraordinairement vive et franche, tous les thèmes de l’œuvre d’Andrée Chedid, son appétit de l’ouvert et du mouvement, sa généreuse passion de l’autre en toute chose, passion qui permet de sortir de son «étroite peau» et de bousculer ce qui limite la conscience et l’avancée. Même si l’on entend dans ces poèmes quelques échos de la vieillesse et du combat contre l’effacement et la perte, ce chant poétique ne s’en tient jamais à la confidence personnelle, il élargit toujours ses résonnances, au rythme vibrant d’un cœur obstiné, avec en perspective l’ensemble de l’aventure humaine et ses questionnements face à l’énigme qui perdure et à l’inconnu qui vient. Sans doute n’y a-t-il rien de plus émouvant, au seuil de la mort, que cet éloge convaincu et raisonné de la vie. »

Mon avis

J’avais découvert les poèmes d’Andrée Chedid avec une courte anthologie parue chez Librio, Au cœur du cœur, en 2012, qui présentait un saupoudrage issu de différents recueils, dont Textes pour un poème et Poèmes pour un texte. C’était une toute petite sélection, mais elle avait suffi à me marquer assez pour me donner envie d’en lire davantage un jour. Toujours un peu par hasard, huit ans après, je suis tombé sur ce recueil, Rythmes, qui, lui, date de 2002. Alors qu’un recueil se prête au picorage pas pressé, je l’ai dévoré en un jour. Cette fois, c’est certain : Chedid s’ajoute à mes poétesses et poètes préférés. Pourquoi ? C’est ce que je vais m’efforcer de vous expliquer.

Portrait de la Poésie actuelle en petite fille aux allumettes

Quelle idée de parler de poésie, aussi ?

Quand on n’a pas fait d’études littéraires et que quelqu’un vous parle de poésie, on a tendance à se remémorer des Fables de La Fontaine ou quelques vers d’Hugo ou de Baudelaire, à la limite une illumination de Rimbaud en prose, ou, avec un peu de chance, quelques rimes de Jacques Prévert apprises en maternelle ou en primaire.

Qui sont les poètes et poétesses récents ? Qu’écrivent-ils ? On ne le sait pas : la poésie récente est peu évoquée dans les médias généralistes. Les éditeurs trouvent qu’elle se vend mal, n’en éditent plus, ce qui n’aide pas le lectorat à la découvrir et à l’apprécier et devient la cause qu’en effet la poésie se vend encore plus mal, en un cercle vicieux agaçant. Les gens n’osent pas écrire de la poésie, ou, pour être précis, ils hésitent à dire qu’ils en écrivent de peur d’avoir l’air efféminés ou prétentieux. S’ils se hasardent à montrer des poèmes en vers, on commence vite à se disputer sur les fautes de métrique sans avoir pris la peine de se documenter sur le sujet. S’ils écrivent des poèmes en prose ou en vers libres, trop de lecteurs en retirent l’impression qu’on pourrait tout faire, donc que tout se vaut. Parfois, quelqu’un, dans son coin, assemble trois mots pour en tirer de beaux effets et s’imagine être devenu le Poëte sans avoir pris la peine de lire les auteurs contemporains réellement expérimentés, pareil à cet homme préhistorique qui croit avoir inventé le feu en tirant trois étincelles de deux silex, sans voir que le clan de la caverne d’à côté en est à peaufiner des feux d’artifice.

Et loin de moi l’idée de me moquer de cette situation, qu’il s’agisse des gens qui écrivent, de ceux qui éditent ou du public qui lit ou ne lit pas ! S’orienter parmi les auteurs récents, distinguer les courants esthétiques, comprendre ce qui vous plaît et ce qui vous plaît moins, trouver des auteurs que vous auriez envie de suivre, tout cela n’a rien de simple, même en ayant fait des études littéraires. Serais-je capable de vous brosser en quelques paragraphes un paysage de la poésie française contemporaine ? Pas du tout. Je me contente de vous dire : n’ayez pas peur ! Furetez ! Feuilletez ! Persévérez ! Découvrez des choses, ça en vaut la peine. Il y a de jolies trouvailles à faire. Hugo, Baudelaire et Prévert, c’est très bien, mais ce serait dommage d’en rester à eux toute votre vie. Certes, on ne tombe pas tous les jours sur un nouveau futur pilier de la littérature mondiale, mais toutes vos lectures en sont-elles ?

Tout débuta
Dans l’arythmie
Le chaos

Des vents erratiques
S’emparaient de l’univers
L’intempérie régna

L’indéchiffrable détonation
Fut notre prologue

(Premier poème du recueil)

Un Big bang de mots

Dans Rythmes, Andrée Chedid s’intéresse à un sujet qu’elle a exploré de longue date, puisqu’il était présent dans certains des poèmes les plus anciens de l’anthologie Au cœur du cœur. Ce sujet, il intéresse tout le monde : c’est la condition humaine. C’est ce que ça fait d’être là, nous, les humains, dans cet univers convulsé de beautés et d’horreurs, au beau milieu des choses et des autres humains, soumis au passage du temps, aux impulsions des désirs, aux aiguillons de la douleur, à la peur de la souffrance, à la quête de la justice, à l’approche inéluctable de la mort. Ce sont des sujets dont la poésie peut parler d’une façon unique, qui n’est pas l’approche de la philosophie, ni celle des religions, ni celle des documentaires scientifiques ou des historiens. Et quand je dis que la poésie peut en parler d’une façon, c’est en réalité qu’elle peut en parler de mille et une façons, autant qu’il y a de poètes et de poétesses.

Chedid, elle, a opté pour la poésie en vers libres : donc pas de rimes, pas de nombre de syllabes imposé ni de schémas métriques récurrents, seulement le libre jeu des sons et… des rythmes, ces rythmes qu’elle met en avant dans le titre du recueil. Si la poésie en vers a régné sur cette partie de la littérature pendant des siècles, au point qu’on persiste souvent à l’y résumer aujourd’hui, la poésie en vers libres semble être devenue la forme la plus pratiquée de nos jours. Hors de tout carcan mais aussi de tout corset qui l’aide à se donner une forme, le poème peut partir de n’importe où et aller n’importe où. C’est extraordinairement difficile à écrire, puisqu’on est libre. Il faut s’inventer une voix.

Autre choix fréquent dans la poésie en vers libres contemporaine : la rareté de la ponctuation. Les mots restent suspendus sur le blanc de la page, ce qui autorise le regard à les assembler de manières variables et à choisir soi-même les pauses et (encore) le rythme auquel les lire. Une ponctuation finale termine certains poèmes, tandis que quelques autres y ont recours plus abondamment (avec des séries de questions, par exemple).

Ce double effet de non-ponctuation et de mise en page peut se lire de plusieurs manières. Personnellement, même à la lecture silencieuse, je lis en prononçant les mots en imagination (j’ai toujours été très sensible, justement, aux rythmes et à la cadence des mots, même en prose). Les retours à la ligne m’incitent à faire des pauses ; c’est comme si la page se changeait en une vaste caisse de résonance où la voix du poème, à chaque fin de vers, venait donner un poids et une force supplémentaires aux mots que je viens de lire. Ils résonnent, éveillent dans mon esprit des réverbérations sonores et des associations d’idées. Ce n’est qu’en réfléchissant à ce billet que je me suis rendu compte que ce type de texte peut donner lieu à une lecture toute différente chez les gens qui ont l’habitude de lire de manière rapide, en survolant du regard la page. L’absence de ponctuation, dans ce cas, renforce au contraire la rapidité du texte, qui ressemble à une cascade ou à un éboulement continu, un flot qui trouve dans son déferlement de ligne en ligne une autre forme de puissance. C’est à vous, là-dedans, de trouver comment vous lisez spontanément ce genre de poème, et quelle forme de lecture vous plaît.

Les poèmes de Chedid dans Rythmes sont courts : des vers libres comprenant quelques mots chacun, en une, deux ou à tout casser trois strophes de cinq ou six vers chacune, et vous tenez la plupart des textes du recueil. Mais malgré cette brièveté, ces textes bouillonnent d’énergie. Rythmes est l’un des derniers recueils de Chedid, morte en 2011, neuf ans après sa parution, à l’âge de 90 ans. De quoi, d’ailleurs, faire voler en éclats bien des clichés, car à la simple lecture, on aurait bien du mal à trouver moins énergiques les poèmes de ses octantièmes années et ceux de sa jeunesse, tant tous rutilent d’éclats vifs et dégagent une même puissance. Mais cette énergie et cette puissance ne partent pas dans tous les sens : chaque poème dégage une impression d’achèvement, forme un tout cohérent et refermé sur lui-même. Choisir les mots justes pour parvenir à cet effet, c’est sans doute là la marque d’une plume expérimentée.

Pour mieux tenir debout
L’homme inventa la fable
Se vêtit de légendes
Peupla le ciel d’idoles
Multiplia ses panthéons
Cumula ses utopies

Se voulant éternel
Il fixa son oreille
Sur la coquille du monde
À l’écoute
D’une voix souterraine
Qui l’escorte le guide
Et l’agrandit

(Rythmes, p.33)

Le recueil se divise en sept parties. Le titre de chacune est souvent tiré du poème placé en tête de cette partie. « Rythmes » commence avec la création du monde. C’est la Théogonie mais dans la vision du monde d’Andrée Chedid, agnostique, philosophique, pleine d’énigmes. Elle célèbre l’affirmation de l’humanité avec un souffle épique étonnant dans ce format bref.

La deuxième partie, « La source des mots », poursuit avec l’origine du langage et en vient tout naturellement à la question de l’écriture poétique. C’est bien entendu le moment privilégié où la poétesse s’interroge sur ce qu’elle fait et donne des éléments sur son art poétique, sa vision de l’écriture poétique. Cette partie prolonge la précédente en partant des débuts des relations du « je » poétique avec le langage (le premier poème de cette partie peut être lu comme une évocation de l’assimilation du langage par le petit enfant) avant d’aborder des sujets plus généraux sur l’importance de la parole.

« Ce corps » aborde la condition humaine par le biais de notre rapport à notre corps. Là encore, la transition est subtile et les interrogations sur l’univers restent nombreuses, mais s’orientent peu à peu différemment. Je ne résiste pas à l’envie de vous en citer un exemple :

Bricolage

Tu naquis d’un bricolage
Du génial univers
Par étranges combinaisons
Par surprise et par liaisons
Tu devins toi plutôt que mouche
Plutôt que zèbre souris lion

Surgi du magma des possibles
Et de la souche de toute vie
Tu devins Toi
Unique au monde
Face à l’éphémère défi

(Rythmes, p.56)

La quatrième partie du recueil, « L’escapade des saisons », s’intéresse davantage au passage du temps, quoique avec des sujets plus variés. La fragilité de l’univers et le caractère transitoire de la vie y est un sujet de préoccupation régulier, mais ce serait mal connaître Chedid que de croire que cela donne lieu à une esthétique du désespoir ou de l’effroi pascalien devant les deux infinis : bien au contraire, chaque texte, après vous avoir montré des abîmes, vous rattrape au col et ne vous laisse pas sans des paroles qui redonnent force et confiance. Il fallait le faire.

La partie « Vie, intervalle convoité » chante alors ce que c’est que d’être en vie, entre merveilles et finitude. Les tensions entre les humains et leur environnement sont au centre des poèmes de cette partie : jouet du hasard, lié dans son sort à celui de sa planète exposée au soleil, confronté à des puissances comme le feu, l’être humain est aussi confronté aux fluctuations de ses relations avec ses congénères.

La sixième partie, « La poursuite », contient certains des poèmes les plus sombres du recueil, au sens où elle met en avant de la façon la plus vivace le vide qui précède et suit l’être humain, le combat constant contre les forces usantes et la peur devant sa propre faiblesse. Et cependant, même dans cette partie, la faiblesse des humains se trouve toujours transfigurée, portée au sublime par le regard de la poétesse, comme dans le court, simple et beau à la fois poème « Nuages » :

Nuages

Les nuages frôlent
Falaises et crêtes
Courtisent les vallées
Tracent sur plan d’azur
De brèves et blanches écritures
Détissées par le temps

Face aux montagnes
Qui surplombent nos saisons passagères
Nous sommes ces nuages
Entre gouffres et sommets

(Rythmes, p.99)

La dernière partie du recueil, « Émerveillements », section la plus variée de toutes, paraît rassembler tous ces thèmes, mais au travers de poèmes qui recherchent (et trouvent) un espoir et une énergie de vivre, en dépit de nos limites. Après un poème consacré à « l’Œil », les sujets descriptifs sont nombreux et puisés parfois aux thèmes les plus classiques de la poésie : les astre, l’arbre, l’oiseau, l’aube et le crépuscule, les fleurs, l’eau, les cygnes et même Paris. Mais ils sont entrelacés avec un poème sur le temps et une paire consacrée à l’infime et à l’infini. L’amour clôt le recueil en tant que puissance que les humains ont en partage et qui leur confère la force, l’espoir et le bonheur dans cet univers mystérieux, fragile et beau.

Si j’ai peut-être donné l’impression de commenter un traité philosophique à certains moments, c’est que le questionnement philosophique est au centre du propos de Chedid (et pas seulement dans Rythmes). Mais tout l’intérêt de sa poésie consiste à aborder ces grandes questions qui sont les nôtres avec les images saisissantes, les cascades exaltantes ou pathétiques et les tours de magie des mots propres à la poésie. Point de raisonnements tortueux ou de distinctions techniques ici, mais des réseaux de sens et de symboles, et l’utilisation des mots dans toute leur énergie. Mais n’est-ce pas le propre de la poésie que cette opération par laquelle le poème restitue au moindre mot tout son sens, toute sa puissance, jusqu’à donner l’impression de revenir chercher à la source du réel la capacité évocatrice de ce mot, qu’un usage quotidien et distrait nous avait fait oublier ?


Bram Stoker, « Dracula »

26 octobre 2020

Référence : Bram Stoker, Dracula, HarperCollins, collection « Collins Classics », 2011 (première édition : Westminster, Archibald Constable and Co., 1897).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduit par mes soins)

« Quand Jonathan Harker visite la Transylvanie afin d’aider le comte Dracula à faire l’acquisition d’une maison à Londres, il fait plusieurs découvertes terrifiantes au sujet de son client. Peu après, des incidents curieux se multiplient à Londres : un navire apparemment dépourvu d’équipage s’échoue au large de Whitby ; une jeune femme se découvre d’étranges blessures au cou ; et un pensionnaire d’un asile psychiatrique délire au sujet du « Maître » et de son arrivée imminente. Avec Dracula, Bram Stoker crée l’un des grands chefs-d’oeuvre du genre de l’horreur, grâce à une évocation brillante d’un univers cauchemardesque de vampires et de chasseurs de vampires, et grâce à son éclairage sur les recoins sombres du désir et de la sexualité victoriennes. »

Mon avis

A l’instar de Frankenstein de Mary Shelley, Dracula est l’un de ces romans qui ont donné naissance à un mythe littéraire et dont le succès a si bien imprégné l’imaginaire collectif qu’on croit les connaître avant même de les avoir lus. Au fil des réécritures, des adaptations, des prolongements, des parodies et des réinventions, le roman dont tout est parti (ou presque) a tendance à disparaître. Lorsque, comme c’est le cas ici, un livre posé la pierre angulaire d’un genre, en l’occurrence celui du roman de vampires, il peut arriver que les premiers récits relevant de ce genre aient mal vieilli, rendus obsolètes par l’évolution du genre quelques siècles après. Qu’en est-il de Dracula ? Sans être un grand amateur des romans de vampires, j’ai eu envie de lire le roman dont est sorti un personnage si célèbre. J’y ai trouvé un véritable régal, un grand classique, non pas seulement du roman de vampires, mais bien du roman d’aventure britannique, un livre qui n’a pas à rougir de sa place aux côtés de romans comme L’Île au trésor de Stevenson, Le Monde perdu de Doyle ou La Guerre des mondes d’H.G. Wells, pour ne citer que quelques grands récits de l’imaginaire anglais mêlant avec brio l’exploration, le suspense et le frisson.

Plutôt qu’un roman, il faudrait dire : « des romans », tant Dracula paraît contenir plusieurs livres en un. L’intrigue se divise en effet en plusieurs parties qui, si elles ont pour point commun la peur qu’elles inspirent et les personnages principaux que l’on y retrouve, diffèrent nettement par leurs décors et leurs ambiances. Du manoir du comte Dracula en Transylvanie jusqu’aux faubourgs de Londres, en passant par la côte et la campagne anglaises, le paysage mais aussi les enjeux narratifs varient. Mais la structure et jusqu’au style du récit offrent également une belle diversité, du journal de voyage de Harker aux coupures de presse évoquant la terrible tempête qui s’abat sur la côte anglaise, en passant par les rapports du directeur d’un asile de fous, les échanges de lettres angoissées entre les personnages et, bien sûr, le récit classique à la troisième personne. Tout cela renouvelle régulièrement l’intérêt de la lecture et contribue à éviter toute monotonie dans ce roman qui est un beau pavé.

Un autre aspect qui m’a frappé dans l’art magistral du récit que déploie Stoker, c’est le suspense. Un suspense constant de la première à la dernière page, dans une intrigue redoutablement ficelée qui m’a laissé l’impression d’avoir affaire à l’un des premiers romans à suspense modernes. Le bon fonctionnement de ce suspense est étroitement lié au personnage principal, Dracula. Un conseil dit que pour faire une bonne histoire, il faut un bon « méchant ». Or, sans le moindre doute possible, Dracula est un excellent méchant : rusé, retors, dangereux, cultivé et d’une grande élégance, il prend toute sa dimension à mesure que les personnages découvrent sa nature, l’étendue de ses pouvoirs et l’habileté du plan dont le séjour de Harker en Transylvanie constituait l’un des derniers préparatifs.

La circulation de l’information revêt d’ailleurs une importance capitale pour le bon fonctionnement du récit et le maintien du suspense. Les vampires prospèrent à la faveur du secret qui entoure leur existence et de l’incrédulité des Européens face à la croyance aux vampires, prise pour une superstition sans fondement. Au cours des premiers chapitres, Harker fait des découvertes si terribles en Transylvanie qu’il manque de peu basculer dans la folie. Une fois sa vie sauvée de justesse, après un difficile retour à Londres, il doit déployer un luxe de précautions pour diffuser ses découvertes à des personnes de confiance sans se faire prendre pour un fou. Chacun des autres personnages principaux se trouve confronté aux mêmes problèmes, pendant que Dracula fait tout pour éliminer tous ceux qui en apprennent trop sur lui. Ce n’est que dans la dernière partie du roman qu’un groupe de personnages tous convaincus de l’existence du vampire se constitue et échafaude un plan commun pour repousser et détruire l’infâme créature assoiffée de sang. Ce qui implique de comprendre les limites de ses pouvoirs et d’exploiter ses points faibles, qu’ils vont avoir bien du mal à découvrir.

Au fil des chapitres, j’ai été surpris de trouver dans Dracula un tel nombre de lieux, de personnages et de situations réemployés dans une foule d’histoires de vampires (et d’histoires d’horreur) aux époques ultérieures. Le château hanté en Europe de l’Est ? Il y est. Les serviteurs inquiétants ? Ils y sont. Des fantômes ? Il y en a. La conversation aimable et cultivée animée par le même vampire qui, la nuit venue, va s’en prendre à des innocents pour les vider de leur sang ? Elle y est. Le village de paysans terrifiés ? Bien entendu. Des loups ? Bien sûr ! Des chauve-souris ? Evidemment ! Une tempête annonciatrice de sinistres événements imminents ? Elle est même évoquée par les journaux dans le roman. Un asile où des fous s’agitent parce qu’ils sentent des choses que les hommes saints ne perçoivent pas ? Incontournable. Dracula n’a certainement pas inventé l’ensemble de ces clichés : bon nombre existaient déjà dans la littérature gothique britannique du XVIIIe siècle (quant aux histoires de fantômes et de vampires, rappelons qu’elles remontent à l’Antiquité). Mais il en opère une synthèse habile. Chose plus importante, il les met en scène avec une puissance évocatrice et une intensité dramatique auxquelles le temps n’a rien ôté.

En lisant Dracula, j’y ai aussi croisé des éléments que j’attendais moins. Comme je le disais au sujet de Frankenstein, ces romans qui disparaissent parfois sous leur propre postérité gagnent à être lus, car on y retrouve des aspects sur lesquels la postérité n’a pas insisté, qu’elle a modifiés, effacés ou tout bonnement oubliés. Ce huis clos angoissant sur un navire, par exemple. Ou bien les personnages. Bien avant de lire Dracula, j’avais entendu parler de Van Helsing comme d’un fameux chasseur de vampires. Le mot de « chasseur » fait vite imaginer une sorte de guerrier, avec fusil en main et balles en argent dans les cartouchières. Bien loin de cette vision simpliste véhiculée parfois par les comics et les (mauvais) films américains, le professeur Van Helsing s’avère bien plus complexe : un personnage calme, sensible, érudit, étranger (il parle un anglais ponctué de maladresses) et pas nécessairement doué en matière de relations sociales. J’avais également entendu parler de Mina, mais pas de Lucy, ni de Jonathan Harker, ni de tout ce qui concernait l’asile. Cela ne reflète sans doute que les hasards de mon parcours de lecteur, de spectateur, etc. mais le fait est qu’il y a des choses à découvrir ou à redécouvrir dans ce roman, malgré (ou justement parce) .que la littérature vampirique prolifère.

Dracula a-t-il donc bien vieilli ? Autrement dit : offre-t-il de belles heures de lecture au lectorat actuel, autant qu’au lectorat de 1897 ? Je le pense ; mais cela dépend en partie du regard qu’on y porte. La postérité a le don de changer en évidences éculées des histoires, des situations et des effets naguère novateurs. Comme je l’ai dit, l’art d’écrivain de Bram Stoker suffit à rendre le résultat intéressant, même sans l’effet de surprise et de nouveauté dont le roman a été dépossédé en un siècle. Mais il faut tout de même accepter son postulat de base, à savoir que des personnages sont confrontés à un être dont ils ignorent pendant longtemps la nature et les pouvoirs, tandis que nous, lectrices et lecteurs du début du XXIe siècle, savons d’avance ce qu’est Dracula et avons souvent eu l’occasion d’apprendre par d’autres œuvres quels sont les pouvoirs habituels des vampires. Il faut donc se replacer un tant soit peu du point de vue des personnages et se laisser surprendre pour profiter du roman, sans s’impatienter du rythme auquel les informations sont dévoilées et qui nous paraît logiquement plus lent qu’au public de la première édition. Ce n’est pas un gros effort pour se régaler avec un tel chef-d’oeuvre.

« Qu’en est-il de la place des femmes ? » pourra-t-on me demander. Bien qu’elle ne révèle rien de révolutionnaire pour l’époque, elle est plus grande et surtout plus active que ce à quoi je m’attendais. Elle est, certes, indissociable de la portée symbolique du récit. Comme je l’ai dit, Dracula est un « méchant ». Cultivé, poli et élégant en apparence, mais retors, cruel, dominateur, bref, irrémédiablement malveillant. Il représente le Mal, ce qui à es yeux revient dire, dans le contexte chrétien où s’inscrit le roman, le Diable, la tentation et la perspective de la damnation. Par bonheur, le récit ne bascule jamais dans l’allégorie plate. Mais ce sous-texte est bel et bien présent, et j’aurais du mal à ne pas considérer à cette lumière la prédilection particulière du vampire pour les femmes, qu’il ne cherche pas toujours à tuer, mais, parfois, à changer en vampires.

Ce qui m’a agréablement surpris dans la seconde moitié du roman est que cela n’empêche pas Bram Stoker d’inventer un personnage de femme, Mina, certes plus marquant que le personnage de Lucy, car elle parvient à lutter de manière décisive contre Dracula. Mieux : au moment où un groupe de victimes de Dracula se forme pour lutter contre lui, il arrive à un moment donné que les hommes laissent de côté Mina (qui est la seule femme du groupe) et ne la mettent pas au courant des informations qu’ils rassemblent. Or, bien vite, ils s’en mordent les doigts et rencontrent un revers dans leur lutte contre le vampire, ce qui les convainc de laisser Mina les rejoindre. Cela ne bouleverse pas le symbolisme diffus de l’histoire de Mina, qui reste un enjeu autant qu’une actrice de la lutte (les personnages cherchent à la sauver de Dracula), rôle qui apparaît nécessairement un peu daté ; mais cela montre au moins que, pour Bram Stoker, les femmes ne sont pas incapables de se prendre en main face au Mal et peuvent lutter autrement qu’en se laissant entièrement prendre en main par des hommes. Venant d’un roman du XIXe siècle, on a connu bien pire.

S’il faut mentionner tout de même un aspect qui m’a moins plu, sans en dire trop sur l’intrigue, disons que tout ce qui tient au déplacement des cercueils m’a paru, non pas ridicule, mais facile à parodier. Dans une moindre mesure, la dernière partie du roman, celle où la nature et les pouvoirs exacts du vampire sont connus des personnages, a tendance à quitter le registre du fantastique pour basculer dans une sorte de merveilleux noir. Cela ne nuit pas à l’intérêt du dénouement, mais l’atmosphère s’en trouve notablement modifiée.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Beaucoup de choses, naturellement ! Dracula n’était pas lui-même le premier roman de vampire, et son succès durable a renforcé la fécondité du genre. Pour m’en tenir à ce dont j’ai eu l’occasion de parler sur ce blog, une réinvention notable du mythe du vampire a été réalisée par Anne Rice dans son roman Interview with the vampire. En matière de nouvelles gothiques au XXe siècle, on peut difficilement passer sous silence The Bloody Chamber d’Angela Carter. Dans le domaine de la BD en ligne, j’ai évoqué récemment le joli et amusant Fangs de Sarah Andersen.


Anne Rice, « Interview with the Vampire »

12 octobre 2020

Référence : Anne Rice, Interview with the Vampire (Book I of the Vampire Chronicles), New York, Ballantine Books, 2014 (première édition : Alfred A. Knopf, 1976).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduit par mes soins)

« Voici les confessions d’un vampire. Hypnotique, choquantes, et d’un érotisme glacial, c’est un roman d’une beauté mesmérisante et d’une force étonnante… une histoire de danger et d’évasion, d’amour et de deuil, de suspense et de résolution, et du pouvoir extraordinaire des sens. C’est un roman que seule Anne Rice était capable d’écrire. »

Mon avis

Eh bien, voici un quatrième de couverture qui ne dit pas grand-chose, et ce n’est pas cela qui m’a donné envie de lire ce livre : c’est sa réputation. Cela faisait longtemps que j’en avais entendu parler comme d’un classique des histoires de vampires contemporaines, un jalon important dans les transformations du mythe du vampire. Il a été adapté en film, mais est-ce un critère de choix ? D’ailleurs, je n’ai pas encore vu le film. Non, à vrai dire, j’en avais essentiellement entendu parler comme d’une des principales inspirations du jeu de rôle sur table américain Vampire : la Mascarade (publié par White Wolf en 1991). Un jeu auquel je n’ai jamais joué et qui ne m’attire pas, puisque je n’ai aucune envie d’incarner un vampire. Pourquoi lire ce roman, alors ? Parce que ce type d’univers m’intriguait. En bon amoureux des littératures classiques et des littératures de l’imaginaire, j’avais lu d’autres histoires de vampires, beaucoup plus anciennes : le sulfureux Carmilla de Sheridan Le Fanu il y a des années et l’extraordinaire Dracula de Bram Stoker il y a un ou deux ans. Et j’avais envie de continuer à explorer ce que devenait le mythe du vampire au XXe siècle. C’est peu dire que d’affirmer qu’Anne Rice modifie substantiellement ce mythe et le réinvente d’une manière typique du siècle en question.

Une réédition oubliable

Je commence par évacuer en quelques mots l’édition dans laquelle j’ai lu le livre, une énième réédition en paperback chez Ballantine Books. Je l’ai choisie pour son format et son poids réduits, équivalents à ceux d’un livre de poche européen, parce que c’était beaucoup plus pratique pour lire dans les transports. Mais en dehors de ces deux seuls critères, je ne vous recommanderai pas cette édition. Le prix est celui d’un gros Folio (dans les 8 euros), mais la qualité de la couverture n’a rien à voir : alors que je prends soin des conditions de transport de mes livres, la couverture a fini écornée et abîmée en de multiples endroits comme je l’ai rarement vu. C’est vraiment du mauvais carton, mal pelliculé. Quant à la couverture, elle arbore d’énormes caractères en une police gothique d’un goût moyen qui donne l’impression de lire de la propagande allemande des années 1930. Enfin, en dehors du texte du roman, il n’y a pas grand-chose : de la pub, des extraits de critiques élogieux, une présentation de l’autrice en une ligne et demie, et un extrait d’un autre de ses romans récents.

Au passage, bien que l’intérieur du roman indique en sous-titre « Livre I des Chroniques vampiriques », Interview with the Vampire forme une intrigue autonome et peut très bien se lire seul.

L’accroche et le récit-cadre

La première page du roman est diablement intrigante : l’histoire commence un soir, quand un vampire s’installe en face d’un jeune homme autour d’une table sur laquelle est posé un magnétophone, avec l’idée de faire à ce jeune homme le récit de sa vie. Qui est ce vampire ? Pourquoi a-t-il envie de raconter sa vie ? Qui est cet homme qui a eu le courage de mettre en place un entretien pareil ? Que veut-il faire de ce qu’il va entendre ? N’espérez pas trop avoir des réponses détaillées à toutes ces questions : le propos central du livre reste le récit de la vie du vampire. Pendant les deux premières parties, on peut s’attendre à une forte imbrication du récit du vampire avec son récit-cadre, car le vampire s’interrompt régulièrement pour parler ou interagir avec le jeune homme. Mais dans la suite, le récit-cadre s’efface totalement pour laisser place au récit. Il resurgit à la toute fin, pour ménager une conclusion habile. Mais cet effacement complet pendant une partie du livre fait perdre un peu de cohérence au roman. C’est l’une des quelques limites, pas dramatiques mais frustrantes, dont je vais avoir l’occasion de parler.

« Connais-toi toi-même », se dit le vampire

Reprenons donc : un vampire, de nos jours… en 1977, cette simple prémisse était originale. Si elle n’a plus l’air de l’être de nos jours, c’est que les vampires ont envahi les littératures de l’imaginaire, et le succès du roman d’Anne Rice n’y a pas été pour rien. Et ce vampire, donc, raconte sa vie, qui commence en plein XIXe siècle, non pas en Europe, mais aux Etats-Unis, à la nouvelle-Orléans. C’est donc une américanisation du mythe du vampire à laquelle on a affaire ici… une américanisation, mais non pas un remake oublieux de ses origines, bien au contraire : Louis, le personnage principal, connaît les légendes au sujet des vampires, qui existent de la même manière que dans notre réalité, et de ce fait, une fois devenu vampire, il sait que, tôt ou tard, il devra partir pour l’Europe, en quête de réponse sur sa nature profonde. Son voyage est ainsi celui d’une quête des origines qui effectue le trajet géographique inverse de celui accompli par le mythe du vampire.

Ce voyage est représentatif du travail de réinvention accompli par Anne Rice au fil du roman. Car, que vous ayez ou non lu des romans ou des nouvelles sur les vampires, vous ne pouvez pas ne pas avoir en tête des images, des clichés, des bribes d’informations à leur sujet. Or, dès les premières pages, plusieurs choses que nous croyons savoir sur les vampires sont évacuées comme des croyances et des fictions ! Mais alors, à l’intérieur de la fiction du roman, où est la vérité ? C’est tout l’enjeu d’une bonne partie du roman car, une fois que l’écrivaine a ainsi remis en cause les caractéristiques du vampire que l’on croyait fixées depuis Bram Stoker, tout devient possible. Naturellement, dans l’intervalle, les vampires apparaissent dotés d’autres pouvoirs, ceux-là inventés par Anne Rice ou du moins amplifiés par elle (à moins qu’elle ne les ait puisés dans des prédécesseurs que je n’ai pas encore lus). La rupture n’est donc pas complète, bien au contraire, mais les cartes sont assez habilement rebattues pour conférer son intérêt à la quête de Louis.

Louis, donc, devient un vampire très tôt dans l’histoire. C’est le coeur du propos du roman : se placer du point de vue du vampire, dans la peau du monstre. Dans les histoires de vampires classiques du XIXe siècle, le vampire est toujours l’autre, l’être surnaturel à la nature et aux pouvoirs mystérieux, terrifiants et dominateurs. Les choses, auparavant, paraissaient claires : le vampire est un être maléfique, damné et irrécupérable, qui se range du côté du Diable et contre lequel on lutte avec des moyens païens (la gousse d’ail) et des moyens divins (le crucifix, l’eau bénite, etc.). Or voilà que Louis, sans avoir vécu une vie de perdition particulière, devient un vampire lui-même après avoir été victime d’un vampire. Bien vite, il s’interroge : que signifie être un vampire ? Qu’est devenu Louis, au juste? Que va-t-il devenir, à quoi va ressembler sa vie à présent qu’il doit se nourrir de sang pour survivre ? Est-il damné ? Est-il voué à faire le mal ? Est-il réellement immortel ? Comment les autres vampires vivent-ils leur condition de vampires ? Toutes ces questions, Louis les pose au vampire qui l’a rendu tel : Lestat, l’un des plus fameux personnages créés par Anne Rice. Or Lestat ne lui répond rien. « Le secret est qu’il n’y a pas de secret », affirme Lestat à un moment donné devant un Louis médusé. Avec cette phrase, le mythe du vampire entre de plein pied dans le XXe siècle, celui du vide métaphysique, de l’absurdité du monde, du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus. Un monde où les dieux deviennent inaccessibles, où les églises et l’eau bénite ne protègent plus les prêtres contre les vampires et où les vampires, de leur côté, n’ont pas d’entrées particulières aux Enfers ou auprès d’on ne sait quel diable ou démon. Les vampires existent, et ils errent à la surface de la Terre, terrifiants représentants du Mal pour les humains, pathétiques prédateurs livrés à eux-mêmes en réalité.

Ce questionnement philosophique et éthique sur la nature du vampire est à mes yeux la plus solide qualité du roman, celle qui le hisse au rang de classique. Il doit beaucoup au choix de la personnalité du personnage principal. Si Louis se livrait d’emblée à ses instincts vampiriques, s’il s’abandonnait sans remords à la prédation chaque nuit, le roman serait vite insupportable (il l’est quand même par endroits, j’en parlerai). Mais Louis est un vampire qui pense et qui ressent. C’est aussi un esthète, dont la perception du monde reste à jamais marquée par ses premières sensations usant de ses sens de vampires, à l’acuité bien supérieure à ceux des humains. En un procédé classique des littératures de l’imaginaire, le personnage principal fait office d’intermédiaire au lecteur pour s’immerger dans un univers déroutant. Tout au long du roman, Louis lutte avec sa conscience pour comprendre comment s’accommoder de sa condition de vampire.

Un tel questionnement ne peut évacuer la question de Dieu et de la religion. Après tout, en devenant un vampire, Louis est mort : il connaît l’au-delà, qui, en tout cas pour lui, n’est qu’un enfermement dans le monde d’ici-bas, pour l’éternité. De quoi changer bien des choses ! J’avais entendu dire qu’Anne Rice était une autrice chrétienne et j’ai été surpris (et très intéressé) par certaines pages du roman qui, à mon sens, composent un visage nouveau et athée au mythe du vampire. Il fallait le faire, surtout aux Etats-Unis.

Ajoutez à cela qu’un vampire vit des siècles, ce qui entraîne à terme un questionnement sur le passage des siècles, le renouvellement des coutumes et des modes, les changements de visage du monde. Que devient un vampire qui est né dans les années 1830 et vit toujours en 1970 ? Chez Anne Rice, il n’est pas toujours si à l’aise qu’on pourrait l’imaginer.

En lisant certaines pages d’Interview with the Vampire, il m’est arrivé de penser aux écrits de J.R.R. Tolkien, qui avait composé des dialogues entre elfes au sujet de l’immortalité dans ses écrits peu connus autour de la Terre du Milieu. Anne Rice n’est souvent pas loin de ce type de questionnement, mais elle adopte le point de vue d’une créature censée être un suppôt du Malin, ce qui fait de son roman un apport original et complémentaire à l’imaginaire de fantasy de Tolkien.

Ces réflexions et ces doutes du personnage principal ne seraient rien sans le style d’Anne Rice, qui compose parfois de très belles pages lorsque Louis, dans des villes et des circonstances variées, est amené à arpenter les rues en errances ou promenades nocturnes pendant qu’il rumine des pensées pleines d’espoir, de désespoir ou de mélancolie.

J’ai évoqué ici l’aspect du roman qui m’a paru le plus réussi et le mieux abouti. Qu’en est-il des autres ?

Horreur et suspense

On trouvera souvent Interview with the Vampire présenté comme un roman à suspense, un page-turner, comme on dit en anglais : un de ces romans dont on vous vante le fait qu’il se lit d’une traite ou que « quand on le commence on ne peut plus s’arrêter ». Pour certains, c’est la qualité ultime à rechercher dans un roman. Pour moi, ce qu’on appelle généralement comme ça ne tient qu’à un ensemble de procédés narratifs dont il est possible de faire le tour et même de se lasser une fois qu’on a repéré les ficelles. Par bonheur, dans le cas de ce roman, ce type de présentation n’est qu’en partie justifié : comme je l’ai dit, l’intrigue sait prendre son temps et n’accumule pas les scènes d’action, les péripéties ou les secrets de manière excessive.

Néanmoins, les innovations dont j’ai parlé coexistent avec des éléments de roman à frisson, voire de roman d’horreur. Autant j’ai lu quelques histoires de vampires, autant je n’ai à peu près aucune lecture à mon actif dans le genre de l’horreur : je ne saurais donc pas affirmer avec conviction quel est le degré d’originalité de l’intrigue et des personnages secondaires inventés par Anne Rice. Quoi qu’il en soit, ces éléments, eux, m’ont paru classiques… au point de ne pas me passionner, ni en tant qu’éléments de suspense, ni en tant qu’éléments censés me faire peur. Les personnages de Claudia et de Madeleine, les vampires du théâtre et même les horreurs qu’ils accomplissent n’ont pas réussi à me glacer le sang outre mesure. Je ne saurais dire pourquoi. Mon impression est que l’intrigue et le style trouvaient là certaines de leurs limites : les péripéties, sans être prévisibles, restaient assez banales, et le style ne m’a pas frappé par sa capacité à me flanquer la frousse. J’ai été bien plus conquis par les soliloques de Louis et par les ambiances urbaines. Est-ce que cela en dit plus sur moi que sur le livre, ou est-ce que cela reflète des qualités et défauts intrinsèques à la plume d’Anne Rice ? Il me faudrait davantage de recul, une relecture ou une analyse de texte, pour prétendre trancher un tant soit peu.

Ce qui a été un peu plus gênant, c’était les quelques passages où les intrigues entre vampires passaient au premier plan et me laissaient tout aussi froid parce que je les trouvais convenues. Il faut dire qu’ayant lu des jeux de rôle sur table depuis des années, le principe de complots entre vampires est devenu pour moi un stéréotype, mais il n’en était sûrement pas un à la parution du roman, et il faudrait donc, pour être juste, créditer cet aspect parmi ses composantes les plus originales. Hélas, c’est aussi l’un des aspects qui a le plus perdu de son originalité, puisque très imité par la suite dans de multiples univers de fiction.

Un aspect glauque

Non pas horrible mais glauque est le mot que j’emploierai pour parler de certains aspects d’un des personnages. Sans dévoiler trop l’intrigue, je peux dire qu’il s’agit d’un personnage dont le corps est celui d’un enfant et qui se trouve assez nettement sexualisé dans un ou deux passages. Il se peut qu’il s’agisse d’une erreur de compréhension de l’anglais de ma part, mais j’en doute. Quand un personnage d’adulte dit à son sujet « we were in love », peut-on comprendre qu’il s’agit d’amour filial ou de chaste affection ? Ou faut-il y voir une hyperbole de père comblé ? Bref, cela m’a dérangé. C’est en partie fait pour être dérangeant, vu la façon dont le personnage est traité pendant tout le livre, et cette ambiguïté dans la relation avec le personnage adulte fait peut-être partie de l’horreur ou du Mal qu’est censé décrire l’intrigue. Mais une autre chose qui m’a dérangé, autant que cette ambiguïté de la relation avec le personnage adulte, c’est qu’elle ne sert pas à grand-chose dans l’intrigue et qu’elle n’est pas évoquée de manière cohérente. En effet, dans la suite du livre, les relations entre ce personnage et le personnage doté d’un corps d’enfant changent vers la fin pour relever franchement d’un attachement entre parent et enfant, sans que ce changement soit explicitement décrit dans l’évolution psychologique du personnage. Cela laisse l’impression d’un texte mal maîtrisé ou inégalement relu.

L’érotisme et l’homoérotisme

Ça aussi, c’est devenu un cliché : l’érotisation de la morsure du vampire comme métaphore de l’acte sexuel. Il y a des gens que ça excite. Pourquoi pas ? Chacun ses fantasmes. Je n’ai jamais eu ceux-là, et l’idée de confondre une relation sexuelle avec un acte de prédation entre humanoïdes m’a toujours paru assez rebutante, sans parler de tout ce qu’elle peut dire sur une conception toxique du sexe entre hommes et femmes encore trop répandue dans nos cultures (car, bizarrement, le cliché le mieux implanté dans l’imaginaire collectif montre un vampire mâle mordant une femme). Anne Rice, dans son roman, érotise fortement les vampires, non pas constamment, mais à plusieurs reprises et de plusieurs manières. Il n’y a qu’un passage, sur la scène du Théâtre des vampires, qui reprend à peu près tel quel ce cliché et en joue en le changeant explicitement en spectacle pour vampires. Pensé de toute évidence pour donner lieu à un moment puissamment érotique, le passage ne m’a semblé que correctement raconté, sans plus.

Sa première façon d’érotiser les vampires consiste à les doter d’un pouvoir de séduction sur leurs victimes potentielles. Au fond, cela reste assez classique. Ce pouvoir se rencontre dès les premières pages du roman : le jeune homme est d’emblée fasciné par le vampire qu’il veut interviewer, ce qui installe naturellement un suspense terrible puisqu’on se demande s’il va se faire mordre. Mais on le rencontre aussi dans les relations entre d’autres personnages au sein du récit du vampire. Lestat et d’autres vampires séduisent des humains de cette manière avant de les tuer, tandis que Louis s’y refuse.

Il y a une deuxième manière d’érotiser les vampires : montrer des vampires amoureux. Cet aspect couve pendant une bonne partie du roman avant d’être explicité vers la fin, mais il donne lieu, à mon avis, à une intrigue amoureuse originale et touchante, avec de belles scènes de dialogues amoureux entre deux vampires mâles qui méritent de figurer dans n’importe quelle anthologie des amours du même sexe en littérature. Cette histoire d’amour implique Louis, dont on pourra dire, selon les manières de comprendre son évolution, soit qu’il devient homosexuel une fois vampire, soit qu’il a toujours été bisexuel, soit qu’il a toujours été homosexuel mais n’en prend conscience qu’une fois vampire.

Cet homoérotisme vampirique a peut-être vieilli en partie. Après tout, si je voulais chercher la petite bête, je me dirais que ce parti pris d’associer spécialement le fait d’être un vampire avec l’homosexualité tout en passant de longues pages à se demander si c’est mal ressemble à une tentative au fond assez maladroite pour évoquer ce qu’on appelait encore en France il y a peu « l’homosexualité, ce douloureux problème »… bref, un traitement de la question qui m’apparaît aujourd’hui très suranné, alors que le roman n’a même pas cinquante ans. Ce qui le sauve, c’est que le mythe du vampire, comme on l’a vu, est utilisé pour réfléchir à beaucoup d’autres choses et que ce sous-texte, quoique présent, ne forme jamais le coeur de son propos.

Deux villes la nuit

Je serais injuste envers ce livre si je ne mentionnais pas pour finir une de ses réussites : son évocation très réussie de deux villes, la Nouvelle-Orléans et Paris. Non que leur traitement soit réaliste, en tout cas pas pour Paris (la seule des deux que je connaisse assez pour en juger), mais parce que l’évocation de ces deux villes donne lieu à des pages superbes, envoûtante, qui déploient un imaginaire puissant et une poésie certaine. L’imaginaire d’Interview with the Vampire est sans aucun doute un imaginaire urbain, et il me semble bien qu’à l’époque de sa parution c’était là aussi une nouveauté que de faire de la ville le paysage de prédilection des vampires (ils y sont bien plus à l’aise que le Dracula de Bram Stoker ne l’est lors de son passage à Londres).

Conclusion

Tout au long du livre, j’ai eu l’étonnante impression de lire un manuscrit partagé entre deux projets qui coexistent de manière plus ou moins harmonieuse.

D’un côté, un roman philosophique, une sorte de conte métaphysique où un homme, devenu vampire, se trouve ballotté entre de terribles doutes métaphysiques, des questionnements éthiques bouleversants sur son obligation de tuer chaque nuit pour survivre, et la recherche du bonheur dans l’affection filiale, l’amour ou l’art. Le tout serait relaté par Louis, un homme qui a vécu dans l’insensibilité mais se révèle peu à peu être un esthète à la faveur de l’immortalité. L’intrigue serait faite de promenades nocturnes, de voyages en quête de sens et d’intrigues amoureuses érudites et proustiennes.

De l’autre, un roman d’horreur assez kitsch, aux ficelles classiques, au style oubliable, usant d’ingrédients sensationnalistes plus ou moins douteux et surannés (homosexualité diabolisée, athéisme présenté comme un mode de vie terrible digne d’un damné, vagues sympathies pédophiles qui étaient peut-être encore tolérables dans les années 1970, etc.) pour choquer son lectorat.

Oui, je n’exagérais pas en disant que les deux coexistaient de manière parfois peu harmonieuse… J’imagine qu’encore une fois ce partage en dit plus sur mon regard de lecteur que sur l’économie « objective » du texte d’Anne Rice, puisque je conviendrai sans mal que c’est le premier de ces deux romans dans le roman qui m’a le mieux convaincu. Notez que la figure du vampire est centrale dans ces deux versants du roman, ce qui fait que le partage que j’ébauche ne se fait nullement entre éléments réalistes et éléments surnaturels. Mais je me suis pris à imaginer ce qu’aurait donné un sujet de récit similaire, mis entre les mains d’un auteur qui aurait osé le pousser jusqu’au bout en s’affranchissant complètement des codes des romans fantastiques et des romans d’horreur de son époque. Tenez, Virginia Woolf, par exemple : imaginez un roman de Woolf qui parlerait d’un homme devenu immortel, amené à se questionner sur l’art, sur le passage des siècles, sur la condition humaine et l’amour, qui en viendrait à s’éprendre d’autres hommes… Une seconde, ce roman existe : c’est Orlando.

Bref, tout ne m’a pas emporté, tout ne m’a pas convaincu, mais je reste heureux d’avoir lu ce roman, qui traite du mythe du vampire d’une manière originale, même pour le lectorat actuel. Il est vrai que beaucoup de « vampireries » ultérieures n’ont plus pris la peine de pousser aussi loin les interrogations philosophiques, éthiques et religieuses, et ont préféré tout miser sur l’horreur, l’érotisme et les complots à rebondissements multiples (c’est bien aussi, mais pour que ça m’intéresse, il faut que ce soit réellement bien ficelé et porté par un beau style). Je conseille donc la lecture d’Interview with the Vampire à quiconque a envie de lire quelques jalons importants du mythe littéraire du vampire, surtout si l’aspect philosophique, éthique et religieux vous intéresse et que vous voulez avoir aussi du suspense pour faire passer le tout. Si, en revanche, vous cherchez avant tout un roman d’aventure bien ficelé et superbement écrit, mieux vaut remonter d’un siècle et lire Dracula de Bram Stoker.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Beaucoup de choses ! Pour m’en tenir à quelques bonnes références que j’ai lues, il y a naturellement Dracula de Bram Stoker, qui garde un statut de roman fondateur en dépit du fait qu’il n’est pas le premier roman de vampires. C’est un pavé, mais un pavé captivant, incontournable, qui a étonnamment bien vieilli.

En matière de parodies du mythe du vampire, j’ai eu l’occasion de chroniquer ici la BD en ligne (et en anglais) Fangs, de Sarah Andersen, où une vampire sort avec un loup-garou, de nos jours.

Si vous cherchez une histoire de créatures riches, surnaturelles et prédatrices mais qui ne sont pas des vampires, vous pouvez aller voir du côté d’Entends la nuit de Catherine Dufour, qui se passe à Paris au XXIe siècle et qui mêle humour et peur.

Si vous cherchez un autre récit-cadre raconté par un vampire, mais qui ne parle pas de vampires, vous pouvez lire les Contes du vampire de Somadeva, composés en Inde ancienne autour du XIe siècle, qui certes ne parlent pas non plus exactement d’un vampire mais d’un vetâla, un cadavre animé (qui n’est pas non plus un zombie, ce serait trop simple).

Enfin, si vous voulez lire un autre classique de l’horreur, je ne saurais trop vous recommander Frankenstein de Mary Shelley, dont je parle ici.


[BD] « Fangs », par Sarah Andersen

28 septembre 2020
L’épisode 2 de Fangs : « Ton type ». « Dis-moi mec, quel est ton type ? – Oh, hum, les filles goths ? – Non. Ton type sanguin. » (Il s’agit de ce qu’on appelle en français le groupe sanguin, ce qui supposerait, j’imagine, de réécrire le gag dans une éventuelle VF, en parlant de groupes musicaux, par exemple.)

Référence : Sarah Andersen, Fangs [Crocs], publié en ligne en anglais sur le portail Tapas, 2019-2020 (accès gratuit). Version papier à paraître aux éditions Andrews McMeel le 1er septembre 2020.

Présentation de l’éditeur

Comme le quatrième de couverture de la version papier inclut une présentation correcte de la BD, en voici une traduction partielle par mes soins :

« Une histoire d’amour entre une vampire et un loup-garou par l’autrice de la série Sarah’s Scribbles, immensément populaire.

Elsie la vampire est âgée de trois cents ans, mais en tout ce temps elle n’a jamais trouvé l’âme-soeur. Tout change une nuit, dans un bar, lorsqu’elle rencontre Jimmy, un charmant loup-garou doté d’un sens de l’humour vaurien et d’un penchant pour les escapades les nuits de pleine lune. Ensemble, ils passent le temps de films d’horreur en romans d’épouvante, de promenades à l’ombre en dîners gourmets (sans ail, toutefois), et développent un faible pour leurs goûts vestimentaires respectifs, leurs styles de vie macabres et leurs appétits monstrueux.

D’abord paru sous la forme d’une BD en ligne sur Tapas, Fangs [Crocs] est la chronique de la drôlerie, de la douceur et de l’embarras qu’il peut y avoir à rencontrer une personne faite pour vous, mais qui révèle aussi de vastes différences. »

Mon avis

L’autrice de BD Sarah Andersen s’est fait connaître par Sarah’s Scribbles, sa série humoristique dont j’ai parlé ici l’autre jour, qui évoque avec juste ce qu’il faut d’ironie les difficultés d’une jeune adulte à s’adapter aux usages et aux attentes de la société. Mais Sarah Andersen a d’autres cordes à son arc. En 2019, elle a été la dessinatrice de Cheshire Crossing, une BD en ligne scénarisée par Andy Weir et publiée sur la plate-forme Tapas qui met en scène les héroïnes d’Alice au pays des merveilles, du Magicien d’Oz et de Peter Pan dans une aventure commune. Si le scénario restait très classique pour ce que j’en ai lu, le dessin a été l’occasion de découvrir que Sarah Andersen pouvait adopter un style moins caricatural et plus ligne claire, le tout en couleur. Fangs est sa dernière création, qu’elle dessine et scénarise elle-même. Publiée dans son intégralité sur la plate-forme Tapas, où les abonnés payants pouvaient lire les nouveaux épisodes en avance, Fangs connaîtra une édition papier sous peu de jours chez Andrews McMeel, l’éditeur qui avait publié la version papier des Sarah’s Scribbles.

Comme Sarah’s Scribbles, Fangs relève de la veine humoristique et met en scène des personnages en marge de la société « correcte ». Mais ce sont leurs seuls points communs. Fangs s’enracine dans le genre du fantastique, celui de Carmilla de Sheridan Le Fanu, de Dracula de Bram Stoker et des contes de Poe, puisque ses principaux personnages sont un vampire et un loup-garou. Mais la BD comprend des références implicites ou explicites à la fantasy urbaine gothisante qui en est le dérivé le plus actuel : les romans d’Anne Rice comme Entretien avec un vampire, le film Dracula de Coppola, les jeux de rôle sur table « gothico-punks » du Monde des Ténèbres de l’éditeur White Wolf comme Vampire : la Mascarade et Loup-garou : l’Apocalypse, sans parler de la franchise des films Underworld et des romans et films Twilight. Loin de reprendre au premier degré les codes de ces univers, Fangs en donne une vision au second degré, drôle sans se cantonner à une pure parodie. En dépit de leurs habitudes sanguinaires, Elsie la vampire et Jimmy le loup-garou nous sont présentés d’une manière telle qu’on ne peut que leur trouver des aspects sympathiques. C’est une vision des vampires et des loups-garous très « post-Anne Rice », où les vampires ont cessé d’être des monstres terrifiants pour se changer en êtres immortels complexes et tourmentés, dont nous partageons avec empathie les atermoiements métaphysiques tandis qu’ils vident de son sang une énième victime. Un tour particulier joué au vampire par la postérité, et dont je me demande bien ce que Le Fanu et Stoker en auraient pensé. Par bonheur, Fangs n’évite pas les aspects les plus monstrueux de ses personnages, de sorte qu’à la lecture, on oscille entre l’empathie, qui entretient l’aspect « romance » de la série, » et la prise de recul qui en produit la part d’humour noir.

L’écriture de Fangs trouve son principal point fort dans sa capacité à détourner les codes des récits de vampires et de loups-garous pour les transposer dans la sphère du banal et du terre-à-terre. Le premier exemple frappant de ce type de détournement apparaît le lendemain de la première nuit que Jimmy et Elsie passent ensemble : au matin, Jimmy ouvre les rideaux de la chambre en minaudant « Bonjour »… et doit les refermer en urgence quand Elsie prend feu au soleil ! Autre exemple : un jour de canicule, Jimmy invite Elsie chez lui en prétextant qu’elle lui manque. En réalité, comme la vampire sagace le devine vite, le loup-garou meurt de chaud dans son studio et veut profiter de la froideur glaciale du corps d’Elsie pour se rafraîchir… Ces détournements jouent également avec les modes actuelles, que ce soit pour les prendre à rebours (Elsie ose préférer les chiens aux chats) ou pour les inviter à l’improviste au beau milieu d’une planche (les transformations de Jimmy en loup les soirs de pleine lune paraissent à Elsie monstrueusement mignonnes).

L’épisode 14 de Fangs : « Morning Fire » (« Feu matinal »). « Boonjouuur ! » – « Fwaoussh ! » – « Oh mon Dieu je suis désolé ! »

Tout cela est-il nouveau ? Non. Est-ce original ? Difficile à dire, car le genre est devenu surpeuplé ces dernières années, y compris dans la BD et y compris dans le registre comique, terre à terre ou mignon (sans même quitter la France, pensons aux univers de Joann Sfar comme Petit Vampire et Grand Vampire ou aux albums du groupe Dionysos). Je suis loin de tout connaître, mais il m’a semblé qu’en dépit de son sujet quasiment éculé, Fangs parvenait à adopter une approche assez créative et à déployer assez d’idées pour proposer quelque chose d’intéressant. Je n’irai pas, néanmoins, jusqu’à dire que le résultat tiendrait du génie ou serait incontournable. Je doute que ce soit sa prétention, d’ailleurs.

Pour qui apprécie les créations de Sarah Andersen, la plus grande singularité de Fangs réside dans son dessin : en moyenne un peu plus détaillé que Sarah’s Scribbles, il adopte un niveau de détail variable selon les planches. Certaines, en général les gags en une seule case, forment moins des planches que des dessins uniques, très joliment détaillés, où le scénario devient presque un prétexte. Difficile de ne pas rester admirer les dentelles des robes gothiques d’Elsie et les belles silhouettes de loups de Jimmy et de ses compagnons de chasse nocturne. C’est une nouvelle facette de l’univers graphique de l’autrice qui se révèle avec cette série, et ce n’est pas pour me déplaire. On la voit développer de nouveaux procédés, par exemple de nombreux jeux de texturage gris (toutes les planches sont en noir et blanc) et des jeux sur les ombres. Dans les planches mettant en scène Elsie, de petites vaguelettes épaisses servent de fond aux cases où la vampire dit ou fait quelque chose de glauque (lorsqu’elle demande son groupe sanguin à Jimmy, par exemple).

L’image formant l’épisode 10 de Fangs : « Cat Frightener ».

J’en viens à un autre aspect de Fangs qui constitue à la fois un de ses intérêts et une de ses limites : son oscillation constante entre plusieurs logiques narratives. Les toutes premières planches paraissaient annoncer un récit à épisodes à la forme classique, dévoilé planche après planche tous les quelques jours. On y suit la rencontre entre Elsie et Jimmy et les développements de leur relation à ses débuts. Mais assez vite, la série abandonne cette narration suivie au profit de planches de gags situés dans une chronologie assez vague : Fangs tourne alors à la série de « tranches de vie », où il faut comprendre « nos vies de monstres gothiques cachés dans le monde actuel ». C’est très intéressant aussi, mais le suspense qui s’était mis en place au début disparaît à peu près entièrement. Certes, Fangs annonce la couleur en désamorçant en quelques planches la question de savoir si oui ou non Elsie et Jimmy vont sortir ensemble : une façon pour Sarah Andersen de se démarquer des ficelles habituelles de la romance avec monstre. Ce n’est pas ce qui l’intéresse, et ça se comprend vite. Mais ce passage d’un récit en feuilleton à une série de planches à la chronologie décousue pourra déconcerter, voire laisser de côté, une partie du lectorat. Enfin, d’autres planches abandonnent complètement la forme de la planche en deux cases ou plus au profit de dessins uniques, dont la plupart conservent une part narrative, mais pas tous, comme l’épisode 16, qui consiste simplement en un dessin (superbe) montrant Elsie, vêtue d’une robe affriolante, accroupie sur un tas formé par les crânes de ses victimes.

De plus, et cela m’a surpris de la part de l’autrice des désopilants Sarah’s Scribbles, plusieurs épisodes prenant la forme de planches de gags autonomes peinent (à mes yeux) à trouver une réelle forme comique. Plusieurs mettent quatre cases à mettre en place un unique gag qui m’a laissé quelque peu sur ma faim, car il aurait mérité d’être inséré dans un récit de plus longue haleine, mais me paraissait trop faible pour qu’on lui consacre un épisode entier. Aurait-il mieux valu conserver une forme d’ensemble plus classique avec un récit-feuilleton, pour y insérer ces gags dans une intrigue d’ensemble ? Pas nécessairement, à moins de travailler sur une intrigue sérieuse d’ensemble qui aurait eu du mal à ne pas décevoir dans un genre aussi surpeuplé. L’autrice a su esquiver cet écueil de taille et il vaut sûrement mieux qu’elle ait proposé une création quelque peu disparate dans la forme, mais qui mette en valeur ses idées les plus originales, plutôt que de vouloir à toute force se couler dans un moule au risque de tirer à la ligne. Peut-être aurait-il fallu simplement renforcer certaines planches, ou quitter le format favori de Sarah Andersen (quatre ou cinq cases maximum) pour se lancer dans des gags en une planche A4 à plusieurs bandes à la Franquin.

Mon impression devant cette diversité (voire cette disparité) formelle est que Fangs a représenté pour son autrice un terrain d’expérimentations tout à fait salutaire, mais que le résultat aurait pu gagner en finition moyennant, peut-être, un plus grand temps de maturation, affranchi de la logique de la publication sérielle en ligne avec ses délais imposés. En dépit de ces quelques limites, je vous recommande de jeter un regard sur Fangs justement grâce à cette disparité formelle qui fait partie de son originalité. Et si vous appréciez les histoires de vampires et de loups-garous au second degré, alors Fangs devient une lecture plus que recommandable.

Dans le même genre…

Si les histoires de vampires vous intéressent, vous pouvez allez lire mon avis sur Dracula de Bram Stoker et Interview with the Vampire d’Anne Rice.


Alissa Wenz, « À trop aimer »

14 septembre 2020

Référence : Alissa Wenz, À trop aimer, Paris, Denoël, 2020.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Il n’y avait aucun doute : Tristan était violemment épris.

Elle le rencontre, et c’est un émerveillement. Tristan est un artiste génial qui transforme le rêve en réalité. À ses côtés, la vie devient une grande aire de jeux où l’on récite des poèmes en narguant les passants. Il ne ressemble à personne, mais cette différence a un prix. Le monde est trop étriqué pour lui qui ne supporte aucune règle. Ses jours et ses nuits sont ponctués d’angoisses et de terreur. Seul l’amour semble pouvoir le sauver. Alors elle l’aime éperdument, un amour qui se donne corps et âme, capable de tout absorber, les humeurs de plus en plus sombres, de plus en plus violentes.
Jusqu’à quel point ? Au point de s’isoler pour ne plus entendre les insultes, au point de mentir à ses proches, au point de s’habituer à la peur ? Est-ce cela, aimer quelqu’un ?

Un premier roman d’une rare justesse sur l’emprise amoureuse. »

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire ce livre parce que je connaissais l’autrice, ce qui m’a rendu curieux de le lire. Naturellement, je partais avec un préjugé favorable.

Alissa Wenz s’est fait connaître en premier lieu comme autrice-compositrice-interprète avec de belles chansons du genre dit « à texte », en se plaçant dans la lignée de chanteuses comme Anne Sylvestre ou Juliette Noureddine, qui aiment à faire alterner les registres, du poignant au désopilant en passant par l’acerbe, l’acidulé ou le contemplatif. Elle a ajouté une corde littéraire à son piano en publiant l’an dernier Lulu, fille de marin, témoignage documentaire et dialogue d’histoire familiale qui relate la vie de sa grand-mère et sa traversée des bouleversements successifs du XXe siècle. Ayant suivi un cursus littéraire puis cinématographique, elle a en outre publié un guide d’écriture scénaristique co-écrit avec Pierrick Bourgault, Tu ne tueras pas ton héros trop tôt. À trop aimer est donc son troisième livre, mais c’est son premier roman à proprement parler.

C’est peu de dire qu’À trop aimer n’a rien à voir avec Lulu, fille de marin. Dans ce précédent livre, le soutien indéfectible d’une relation épanouie entre grand-mère et petite-fille portait et éclairait l’ensemble du récit, par un jeu de voix entrelacées et de regards rétrospectifs apaisés qui enlevait un peu de leur noirceur aux réalités des époques vécues par Lulu. Dans À trop aimer, c’est tout le contraire : l’histoire d’une jeune femme dont l’histoire d’amour, après lui avoir laissé espérer une vie de couple fusionnelle, l’enferme insensiblement dans une solitude asphyxiante qui lui coûte très cher. Pour qui s’embarque dans ce livre, la traversée est éprouvante, mais, par bonheur, elle l’est uniquement pour les raisons prévues par l’autrice.

Le titre du roman sonne comme un début de proverbe : « À chaque jour suffit sa peine », « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire », À trop aimer… on peut se faire du mal. Une histoire d’amour ? Le sujet paraît éculé, mais l’angle d’approche ne l’est pas. Dès les premières lignes, on rencontre la narratrice occupée à visiter l’appartement qu’elle a partagé avec son ex, un appartement qui n’est autre que le sien et que son ex a gardé pour lui, jusqu’à le louer à des inconnus, avec les meubles et diverses affaires que la narratrice n’a pas pu reprendre. Le véritable sujet est donné : celui d’une dépossession, d’un dépouillement auquel la narratrice a échappé de peu. Mais il ne s’agit pas de quelques affaires, victimes collatérales des disputes d’un couple en instance de séparation. Ici comme dans plusieurs autres passages, les gestes de la narratrice se doublent d’un symbolisme discret. C’est l’histoire d’une femme qui a failli se perdre elle-même dans une relation déséquilibrée, une relation toxique, comme on dit de nos jours.

Le roman commence bel et bien comme une belle histoire d’amour. Une jeune chanteuse rencontre un artiste, un de ces poètes du quotidien capable, comme les surréalistes, d’arpenter Paris en transfigurant d’un mot le détail le plus banal. Tristan Stenger est un littéraire, mais l’art par lequel il espère se faire connaître est la photographie. La rencontre amoureuse et l’évolution rapide de la relation semblent quelque peu abruptes, mais leur bizarrerie se justifie pleinement a posteriori, à mesure que l’on prend la mesure de l’étrangeté du caractère de Tristan, écartelé entre des envolées vers l’empyrée et des abîmes de désespoir subit. C’est logiquement sur l’évolution de la relation par la suite que le roman se concentre, cette fois avec une subtilité d’un réalisme sans faille. On a beau être prévenu par le quatrième de couverture, le roman parvient assez à faire apprécier le jeune couple à ses débuts, et les choses changent par touches assez subtiles, pour que la transformation d’une vie de couple épanouissante à un enfer domestique ne paraisse jamais linéaire ou artificielle. Cette capacité à retranscrire avec justesse le processus de lente métamorphose d’une relation en le replaçant dans le flot d’événements désordonnés du quotidien est l’un des points forts du roman, car la structure de l’histoire parvient à se faire oublier sans jamais lâcher les rênes.

Le pivot du livre est Tristan, un personnage fascinant plus qu’aimable, que l’on contemple toujours du point de vue de la narratrice. C’est un personnage sur lequel, autre choix réaliste, l’autrice prend soin de ne pas plaquer une explication unique et définitive ou un diagnostic précis, ce qui conserve toute sa complexité au personnage et évite à l’histoire de se réduire à un pur exemple, une étude de cas médical. Pourquoi Tristan se comporte-t-il comme il se comporte ? Quelles explications faut-il mobiliser ? Lesquelles sont pertinentes, lesquelles rendraient possible un changement, un progrès ? On n’en saura qu’un spectre de possibilités reflété par les tentatives et les recherches de la narratrice. Ce choix présente également l’avantage de poser en plusieurs temps la question de la responsabilité de Tristan. Chaque découverte qui devrait soulager le jeune couple ne fait que poser un jalon dans une spirale infernale, dans laquelle le pire, au début inconcevable, devient une routine perverse, usante et mortifère.

À trop aimer, on peut se perdre dans l’autre, s’oublier soi-même au point de ne pas se rendre compte qu’on est en train de se faire détruire. Tristan prend toute la place dans le cœur de l’héroïne, puis dans sa vie, jusqu’à ne plus la laisser exister. Bien vite, le sentiment amoureux se double d’une fascination pour l’énigme qu’est cet homme. L’autre est un mystère, un problème, un casse-tête que la narratrice, portée par son amour, se croit destinée à résoudre à tout prix, et sur lequel elle use ses forces, sans se rendre compte qu’elle s’entête dans une impasse où jamais elle ne parviendra à ouvrir de passage vers des lendemains qui chantent. Cette logique de fascination et d’énigme psychologique a aussi fonctionné sur moi, si bien que le titre de l’exposition de Tristan, « Les Mille visages de Tristan Stenger », aurait pu envahir la couverture en tant que titre du roman, si l’autrice n’avait pas pris la précaution de garder cette place légitime à la narratrice et à son point de vue d’amoureuse prise au piège.

Qu’en est-il du style ? Alissa Wenz semble avoir fait sien le conseil (salutaire) de Colette : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Un vocabulaire courant, des phrases courtes, des chapitres courts. Qu’on ne s’y trompe pas, néanmoins : cette facilité n’est qu’apparente. En témoigne, par exemple, le jeu des temps. L’alternance du présent et du passé composé permet à Wenz d’amener les scènes les plus douloureuses avec tout le tranchant et la dureté d’événements terribles surgis au beau milieu d’un quotidien banal. Chassée de son processus de souvenir paisible, la narratrice est renvoyée à l’immédiateté effrayante des moments où elle s’est trouvée humiliée, menacée, mise en danger. L’imparfait, lui, se rencontre beaucoup dans les premiers temps de la relation : il m’a semblé employé pour évoquer le passé heureux de la relation dans ses meilleurs moments, que la narratrice aime à se rappeler dans une durée soustraite à la temporalité, pour mieux se dire que ces instants ne sont pas révolus. Ces alternances sont négociées avec beaucoup d’adresse, pour ménager des virages à pic et des effets de chute en fin de chapitre. Si cela semble facile à faire, il faut savoir que c’est loin de l’être en pratique au moment de composer un récit. Semblable maîtrise du jeu des temps dans un premier roman est plus que bon signe.

La structure du roman tout entière n’est que faussement simple. Sous cette langue de tous les jours se cache un récit d’une grande complexité, qui virevolte de narration générale en scènes précises, avec des ellipses rapides, sautillant avec une grande sûreté d’instants en instants, de semaines en mois, d’une affirmation générale à une phrase au style direct et vice-versa. C’est excellent quand il s’agit de narrer en peu de mots de nombreux petits faits qui tissent l’évolution de la relation sans en avoir l’air. On sent que l’autrice domine son histoire et ne se laisse pas emporter par sa plume : jamais une scène ne s’étire trop en longueur. Cette maîtrise du récit confère toute son efficacité au jeu des temps, qui eux-mêmes sont à l’origine d’une part non négligeable de la puissance émotionnelle de l’histoire.

Ce procédé a toutefois ses limites : beaucoup de chapitres sont très courts, et chaque chapitre contient plusieurs scènes. Cela m’a parfois laissé l’impression d’une trop grande rapidité, car je n’avais pas le temps de m’installer dans un temps donné de l’histoire, que déjà la péripétie se terminait et il fallait passer à la suite. Certaines scènes auraient sans doute mérité que l’autrice leur donne davantage de place, pour les faire gagner en puissance évocatrice. Pourtant, comme je l’ai dit, le roman est bouleversant : il sait bien doser ses effets. Et, sur un sujet aussi brûlant que les souffrances des femmes et les violences domestiques, ce choix esthétique, qui a le mérite de la cohérence, présente notamment l’avantage de préserver le roman de toute complaisance dans l’évocation de la violence.

Histoire d’un amour qui se révèle être une mauvaise rencontre, À trop aimer se plaît à jouer discrètement avec les symboles, comme cet incident au cours duquel la narratrice, surprise par l’arrivée de Tristan, sursaute et se brûle à la grille du four, en une allégorie de cet amour qui, à ce moment de l’histoire, se retourne contre elle et la brûle plus qu’il ne la réchauffe. Mais la plupart du temps, c’est le personnage de la narratrice qui lutte pour trouver un sens à ce qui lui arrive, en une recherche de symboles qui est la nôtre à chaque instant de nos vies. On aurait pu n’écrire ainsi qu’une histoire romantique remplie de paysages états d’âme et de forêts de symboles. Mais le roman ne tombe pas dans ce travers : les symboles ne s’emboîtent jamais parfaitement en un tout harmonieux, ils dissonent, tombent à côté, la narratrice les énonce sans y croire, ou alors c’est dans un symbolisme macabre qu’elle menace de s’enfermer, en croyant lire autour d’elle des signes d’une fatalité qui ne reflète que son usure et son découragement. C’est toute la force réaliste du roman que de rendre avec justesse ces symboles fêlés, pêle-mêle, avec lesquelles nous tentons de penser la vie, et de montrer la manière dont la pensée magique amoureuse fait le lit d’une relation perverse où l’un des deux assujettit l’autre.

Le titre du roman le promettait : l’histoire se conclut comme un avertissement. Un avertissement adressé aux femmes pour qu’elles ne se laissent pas enfermer dans le piège de relations pareilles. Quant à Tristan, il emporte son énigme avec lui : le roman n’adopte jamais son point de vue, qui reste inaccessible. Il faut espérer que cette lecture forme également un avertissement pour les hommes à se méfier d’eux-mêmes, à chercher de l’aide plutôt que de s’engager dans de telles spirales de violence au sein d’un couple. Mais le point de vue demeure tout du long féminin, à dessein. Vers la fin du roman, l’autrice, par la voix de la narratrice, s’interroge : pourquoi les violences s’opèrent-elles si souvent dans ce sens, des hommes sur les femmes ? Le roman ne répond pas, il n’est pas un documentaire ; mais il fait entendre une voix d’écrivaine qui mérite le détour dans un débat public sur un sujet à la fois trop ancien et, malheureusement, trop actuel.


[BD] « Sarah’s Scribbles », par Sarah Andersen

31 août 2020

Référence : Sarah Andersen (dessin et scénario), Sarah’s Scribbles [« Les Gribouillages de Sarah »], édité en ligne sur Tumblr puis sur plusieurs sites dont Instagram puis GoComics, depuis 2013. En ligne sur Gocomics. Version papier : Adulthood Is a Myth: A Sarah’s Scribbles Collection, Andrews McMeel Publishing, 2016, traduit en français : Les Adultes n’existent pas, Paris, Delcourt, collection « Humour de rire », 2017.

Quatrième de couverture de l’album papier Les Adultes n’existent pas

« Vous débordez d’ambition ? Votre vie sociale est d’une richesse inouïe ? Les responsabilités ne vous font pas peur et l’âge adulte représente pour vous un défi passionnant ? Alors ce livre n’est pas pour vous ! À travers son personnage caustique, mignon et drôle, Sarah croque avec beaucoup de mordant les petits et grands tracas de sa vie. Ses flemmes, ses envies, son travail, sa touchante misanthropie ou encore ses truculentes pensées existentielles. Autrement dit, les difficultés de beaucoup de jeunes adultes d’aujourd’hui ! Une apparente légèreté pour des réflexions toujours en plein dans le mille. »

Une planche des Sarah’s Scribbles en 2016. « SE SOUVENIR DES NOMS. – Ah, salut ! Laisse-moi te présenter mes amis. – Voici Sally, Max et Fred. – CINQ SECONDES PLUS TARD. – Je ne me souviens de rien. Mon esprit n’est qu’un grand vide. Les identités de ces personnes demeureront à jamais un mystère. »

Mon avis

Au premier regard, une planche de Sarah’s Scribbles ne paie pas de mine : quatre ou cinq cases au maximum, des dessins en noir et blanc, des personnages aux traits simples, pour ne pas dire simplistes, avec des yeux exorbités montrant une tendance récurrente au strabisme divergent et des grimaces dentues en forme de vagues. Le style graphique de la BD mérite amplement son titre de Sarah’s Scribbles : « Les gribouillages de Sarah ».

On aurait tort de s’y laisser tromper. Premièrement, ce style n’est pas le choix par défaut d’une dessinatrice qui ne saurait « pas faire mieux » : Sarah Andersen a montré plus tard, avec Cheshire Crossing (2019) et Fangs (2019-2020), qu’elle était on ne peut plus capable d’adopter des styles variés et plus détaillés que celui des Scribbles. C’est bel et bien d’un univers visuel délibérément construit qu’il s’agit. Tout le monde ne le trouvera pas à son goût, c’est certain, mais cela ne doit pas vous détourner des autres créations de l’autrice.

Deuxièmement, ces « gribouillages » se marient parfaitement avec la vision du monde qui se dégage des Scribbles : un humour grinçant sans devenir cruel, noir sans devenir désespéré, ironique sans sans tomber dans le cynisme facile. De planche en planche, Sarah Andersen décèle les petites tragédies du quotidien et met le doigt là où ça fait mal sans qu’on veuille l’admettre : sur nos inconforts, nos incertitudes, nos remords, notre mauvaise conscience d’animaux fatigués sommés de vivre en tant qu’adultes parmi les autres humains. Le paresseux à trois doigts et l’antisocial qui sommeillent en beaucoup d’entre nous ne pourront qu’applaudir devant l’autoportrait, ou plutôt l’autofiction dessinée, d’une Sarah Andersen repliée chez elle comme un blaireau hirsute et mal fagoté dans sa tanière, fuyant des congénères qu’elle peine à comprendre et parmi lesquelles elle échoue à se conformer aux usages sociaux.

Sarah Andersen réussit joliment à mettre des ficelles d’humour cartoonesque au service d’observations sociales empreintes d’une acuité psychologique certaine. Est-ce à dire qu’elle consacre tout son temps à contempler les arcanes de l’âme humaine ? Non, certes : il y a aussi des blagues sur les chats, certaines assez faciles. Mais on croise également des dénonciations hilarantes autant que féroces de divers mythes sur les femmes et sur les artistes au travail, des planches en lien avec l’actualité ou abordant des sujets peu représentés en BD, comme la dépression ou les douleurs des règles.

Le format court dans la BD humoristique est loin d’être aussi facile qu’il peut le sembler. Vous savez peut-être qu’il a donné lieu à certaines des meilleures BD de tous les temps (à mon avis), comme les Gaston Lagaffe de Franquin en une page (parus de 1957 à 1991), les Peanuts de Charles Schultz (publié quasi quotidiennement de 1950 à 2000 !) et ce chef-d’oeuvre qu’est Calvin et Hobbes de Bill Watterson (paru entre 1985 et 1995). Autant dire qu’il y a de beaux modèles susceptibles de susciter des émules. A ce compte, Sarah Andersen démontre au fil des planches un sens certain du rythme et de la surprise à la base des effets comiques dans ce format court. Elle y développe ses propres procédés comiques et graphiques, dont les yeux exorbités et divergents, les rictus en vagues, mais aussi des effets de flous. Quelques personnages récurrents apparaissent, plusieurs formant des personnifications du corps de Sarah, comme son cerveau ou ses ovaires, tous deux très créatifs dès qu’il s’agit de lui mettre des bâtons dans les roues.

En sept ans, les Sarah’s Scribbles ont trouvé leur voix propre et distincte dans une certaine manière d’en faire trop qui rend possible un humour quasi cathartique. De quoi me convaincre de garder un oeil sur cette BD et sur les autres créations de Sarah Andersen.

Comme c’est désormais l’usage pour les BD en ligne dès qu’elles rencontrent un certain succès, les Sarah’s Scribbles ont bénéficié d’albums papier. Trois sont parus en américain : Adulthood Is A Myth (L’Âge adulte est un mythe), Big Mushy Happy Lump (qu’on peut traduire approximativement par Gros tas heureux et endormi) et Herding Cats (Elever son troupeau de chats). Le premier a été traduit en français chez Delcourt sous le titre Les Adultes n’existent pas. Espérons que les suivants bénéficieront bientôt d’une traduction.