[Film] « Alexandre », d’Oliver Stone

19 juillet 2021

Référence : Alexandre (titre original : Alexander), réalisé par Oliver Stone, produit par la Warner Bros., États-Unis, 2004, 175 minutes (version cinéma).

L’histoire en deux mots

Le film retrace les périodes les plus marquantes de la vie d’Alexandre le Grand, roi macédonien et grand conquérant du IIIe siècle avant J.-C. Relatée dans un ordre non chronologique, sa vie est présentée par l’un de ses anciens généraux, Ptolémée, devenu pharaon d’Egypte après la mort d’Alexandre et les guerres entre ses successeurs (les diadoques).

Mon avis

La même année que Troie de Wolfgang Petersen, sortait Alexandre d’Oliver Stone, qui relève d’un genre encore différent au sein des péplums. Oliver Stone ressuscite pour l’occasion le péplum franchement historique, et propose une biographie d’Alexandre le Grand (il trouve un prédécesseur en Robert Rossen, dont le Alexander the Great remonte à 1956). Que de mauvaises critiques j’ai pu lire ou entendre à propos de ce film ! Certes, il est loin d’être sans défaut, mais il a été reçu avec une injustice criante. Et même ses détracteurs les plus acharnés devront lui concéder une démarche autrement plus ambitieuse que celle de Gladiator ou de Troie qui font figure de cinéma pantouflard à côté. Pour résumer mon avis sur ce film, j’ai bien envie de reprendre une phrase que Ptolémée y prononce à propos d’Alexandre : « Son échec domine bien des réussites ».

Un film ambitieux

Qu’on en juge. Ptolémée, ancien général d’Alexandre, fait coucher par écrit ses mémoires qu’il dicte à un esclave dans les bâtiments de la bibliothèque d’Alexandrie. Le film, ponctué par la voix off de Ptolémée, jongle hardiment avec la chronologie, alternant une progression générale chronologique et des flashbacks renvoyant à différents moments de la jeunesse d’Alexandre.

Le travail de reconstitution historique, les décors, les costumes, sont spectaculaires et donnent parfois lieu à de superbes images (comme la bataille de Gaugamèles ou les scènes se déroulant à Babylone). Les principaux épisodes de la jeunesse d’Alexandre, comme l’éducation auprès d’Aristote, la relation avec Héphaestion, l’apprivoisement du cheval Bucéphale, les rapports orageux entre Philippe II et la reine Olympias et les rapports tout aussi orageux entre Alexandre et ses deux parents, sont présents et traités de façon parfois très fidèle aux sources antiques (c’est particulièrement flagrant pour ce que j’avais pu lire dans Plutarque au moment de la sortie du film). Les quelques scènes de bataille sont conçues pour rendre aussi lisibles que possible les tactiques employées et montrent un soin certain dans la représentation des techniques de guerre de l’époque, en particulier la fameuse phalange macédonienne. Cependant, un certain nombre d’épisodes sont passés sous silence, et quelques libertés sont prises avec le détail des faits : on reste dans la fiction historique et non dans la pure reconstitution.

A ce travail, caractéristique du genre du film historique, vient s’ajouter une double ambition, sur le fond et sur la forme.

Sur le fond, Oliver Stone prend deux partis clairement énoncés par rapport à la matière biographique sur laquelle il travaille, afin d’en présenter une interprétation personnelle bien définie. D’une part, il fait le choix de sacrifier le détail des événements (certaines batailles décisives ne sont pas représentées) et de s’attarder sur la psychologie d’Alexandre, en particulier dans ses rapports avec ses parents : le film comporte une dimension psychanalytique très développée. On en pensera ce qu’on veut, mais elle confère une profondeur incontestable aux personnages et à la narration, sans comparaison avec nombre d’autres péplums aux personnages aussi plats que leurs muscles sont bombés. D’autre part, il prend acte des incertitudes qui entourent les circonstances de la mort d’Alexandre et prend parti, dans le cadre du film, pour l’une des explications possibles.

Sur la forme, Stone fait des choix de réalisation audacieux, dans ces multiples flashbacks, mais aussi dans la réalisation en général : la vie d’Alexandre devient une sorte de rêve de guerre, une course effrénée qui se termine par le massacre qu’est la bataille de l’Hydaspe contre les éléphants de guerre du roi Poros. Les ambitions d’Alexandre, son vertige de conquête, ou les vertiges des sens, de l’alcool, de la danse, se lisent tour à tour dans les mouvements de la caméra, et le rouge qui envahit l’écran pendant la bataille de l’Indus vient concrétiser à la fois le bain de sang qu’est cette bataille et l’inconscience où sombre Alexandre après avoir été blessé. La bande originale composé Vangelis, avec tout ce qu’elle a de planant, renforce encore cette atmosphère. Le spectateur pense ce qu’il veut de ces multiples choix – et de fait, beaucoup de spectateurs et de critiques ont été troublés, parfois enthousiastes, parfois sceptiques – mais au moins il y a un vrai cinéaste au travail.

…malgré de réelles faiblesses

Outre ces audaces pas toujours bien reçues, un gros défaut, moins contestable et nettement plus gênant, dessert le film : son acteur principal, Colin Farrell. Il est enlaidi par une absurde teinture de cheveux blonde qui ne lui va pas vraiment, mais ce n’est qu’une anecdote à côté du fait qu’il joue ici terriblement mal. Est-ce l’effet de la direction d’acteur ou du jeu personnel de Farrell ? Son Alexandre a l’air cruche, jamais à l’aise, et, lorsqu’il est enfin sûr de lui, recourt à des trucs d’acteur débutant éculés, dont le fameux « hochement de tête avec front plissé » que tous les mauvais acteurs américains casent chaque fois qu’ils veulent paraître intelligents, ou virils, ou pleins d’honneur, ou peut-être un peu tout cela à la fois. Farrell est aussi visiblement mal à l’aise dans les scènes avec Héphaestion (Jared Leto, qui s’en sort bien mieux). Heureusement, le reste de la distribution compte des acteurs et des actrices virtuoses, notamment Angélina Jolie, qui campe une Olympias ambitieuse et manipulatrice, aux allures d’Agrippine, ou encore Anthony Hopkins en Ptolémée.

En dépit de sa documentation et de la forte personnalité de cinéaste dont il témoigne, le film n’échappe pas aux écueils de nombreux péplums américains, en particulier dans son traitement de l’Orient. Certes, à côté des abîmes de stupidité où s’est vautré 300 trois ans après sur le même thème, Alexandre est solide comme une thèse de doctorat ! Mais quelques détails, quoique discrets, ne sont pas anodins. Les Perses sont montrés comme une armée de peuples asservis et d’esclaves. Des mouches volettent près du visage de Darius. Roxane, la princesse de Bactriane, est dépeinte comme une sorte de tigresse, avec une scène de sexe qui arriverait à être érotique si elle n’était pas précédée d’une sorte de séance de pugilat nu passablement téléphonée et ridicule. Ces clichés sont contrebalancés par d’autres aspects plus nuancés et/ou plus proches de la réalité historique, comme la mise en scène de l’utilisation par Alexandre du mythe de la conquête des Indes par Dionysos (peu connu du grand public, ce mythe a pourtant donné lieu à une épopée-fleuve, les Dionysiaques de Nonnos de Panopolis), ou la belle reconstitution de Babylone… ville où, certes, Alexandre est accueilli comme un libérateur avec des pluies de pétales de rose, ce qui m’a laissé sceptique en termes de vraisemblance.

Le film est sans doute confus par endroits, surtout pour qui n’est pas à l’aise avec les intrigues non linéaires. Il aborde un sujet trop peu connu du grand public pour pouvoir se permettre une construction aussi alambiquée, qui aurait été mieux tenable dans un roman que sur le grand écran. Ou alors, il aurait peut-être fallu faire preuve d’un peu de didactisme, en systématisant l’affichage des dates et des lieux à chaque changement d’époque. C’est d’ailleurs apparemment ce qu’a tenté de faire Oliver Stone dans les versions Director’s cut en 2005 (167 minutes) puis Revisited en 2007 (214 minutes), qui adoptent un ordre plus chronologique.

Conclusion

Le film semble avoir été plombé par la critique américaine pour des motifs tenant davantage de la morale que de la critique cinématographique. Le fait que Stone ait représenté la bisexualité antique de façon assez réaliste ne lui a hélas pas valu que des félicitations à l’époque, y compris de la part de certains Macédoniens actuels (honte à ces gens, qui accomplissent l’exploit d’avoir davantage de préjugés absurdes que leurs propres ancêtres 2300 ans plus tôt !). Parmi les critiques et les avis mieux argumentés, signalons un ouvrage universitaire collectif dirigé par Paul Cartledge et Fiona Rose Greenland : Responses to Oliver Stone’s Alexander: Film, History, and Cultural Studies, paru chez University of Wisconsin Press en 2010.

Malgré ses défauts réels par ailleurs et la piètre performance de Colin Farrell, je ne peux pas m’empêcher de penser que ce film a été sous-estimé. Il se distingue en tout cas par son ambition et son envergure dans le contexte de films à l’antique souvent beaucoup plus consensuels ou « faciles » dans leurs choix narratifs et esthétiques. Remarquez que j’ignore ce que valent les versions suivantes du film réalisées par Oliver Stone par la suite pour les ressorties au cinéma et/ou les versions DVD, car je ne les ai pas (encore) vues.

Et si vous préférez lire…

Si Alexandre le Grand vous intéresse, je ne peux que vous recommander de vous plonger dans l’une des biographies plus ou moins détaillées qui existent à son sujet (un livre court et très accessible, écrit par un spécialiste du sujet, est Alexandre le Grand. De la Grèce à l’Inde, de Pierre Briant, paru chez Gallimard dans la collection de poche abondamment illustrée « Découvertes Gallimard » en 2006). Je vous recommande aussi d’aller lire à Vie d’Alexandre dans les Vies parallèles de Plutarque (par exemple dans l’édition très claire et bien annotée parue chez Gallimard dans la collection « Quarto », avec une traduction d’Anne-Marie Ozanam). Plutarque étant l’une des principales sources d’inspiration du film, c’est intéressant de retrouver nombre d’épisodes semi-légendaires comme les origines divines d’Alexandre ou le domptage de Bucéphale, par exemple. Et si vous voulez plonger à fond dans la légende, allez donc mettre le nez dans l’une des nombreuses versions du Roman d’Alexandre, ce grand corpus épique qui réimagine la vie du conquérant avec force mélanges d’époques et force magie (une version possible : Le Roman d’Alexandre traduit du grec par Aline Tallet-Bonvalot, GF-Flammarion, 1994 – sans doute pas la plus connue, mais c’est péplumesque en diable dès la première page).


[Film] « Troie », de Wolfgang Petersen

5 juillet 2021

Référence : Troie, film réalisé par Wolfgang Petersen, produit par la Warner Bros., États-Unis, 2004, 163 minutes.

L’histoire en deux mots

Achille est le meilleur guerrier de Phthie, peut-être de la Grèce entière. Bien qu’engagé au service d’Agamemnon, le puissant roi de Mycènes, Achille n’en fait qu’à sa tête ; les deux hommes ne s’apprécient guère. Ménélas, frère d’Agamemnon et roi de Sparte depuis son mariage avec la belle Hélène, vient de conclure un traité de paix avec la lointaine Troie, opulente ville de la côte de l’Asie Mineure. Mais voilà que Pâris, prince de Troie, s’éprend d’un amour réciproque avec Hélène : tous deux s’enfuient à Troie. Priam, le père de Pâris, et Hector, son frère, meilleur guerrie de Troie, sont furieux, mais il est trop tard. Agamemnon ne laisse pas passer cette occasion d’envahir une ville rivale aussi riche que puissante. C’est le début de la guerre de Troie, qui durera dix longues années.

Très librement adapté du cycle épique de la guerre de Troie, le film s’inspire des résumés connus des Chants cypriens qui relatent le déclenchement de la guerre, puis saute directement à l’intrigue de l’Iliade, avant de montrer la fin de la guerre, connue par les flashbacks présents dans l’Odyssée qui résument l’histoire du cheval de Troie. Le scénario est fortement centré sur Achille et sur sa recherche de gloire.

Mon avis

Troie, c’est LE péplum que tous les antiquisants ont vu quand il est sorti en 2004. C’est aussi leur souffre-douleur, en raison de ses très nombreux écarts par rapport à la matière antique dont il s’inspire (le cycle épique de la guerre de Troie). Il a cependant des mérites, dont le premier a été d’exister et d’avoir assez de succès pour achever de convaincre les producteurs (dont l’extrême prudence, pour ne pas dire la couardise, est bien connue) que parler d’Antiquité et de mythologie pouvait leur rapporter des sous. Bref, Troie a transformé sur le terrain grec l’essai de Gladiator (Ridley Scott, 2000) en pays romain. Le problème, c’est qu’en termes de cinéma et plus encore de mythologie au cinéma, le résultat laisse effectivement sur sa faim.

Les partis pris du film : une guerre de Troie « historicisée »

La démarche du film est la suivante : prendre pour base l’histoire classique de la guerre de Troie (non pas seulement les événements couverts par l’Iliade, mais l’ensemble de la guerre, de ses origines – l’enlèvement d’Hélène – à sa fin – la prise de Troie) et en relater les grandes lignes dans un film qui se rattache au genre de l’épopée, mais évacue entièrement la part de merveilleux propre aux épopées homériques, au profit d’une lecture « historicisée » du récit qui fait la part belle au politique. On ne voit donc aucun dieu dans Troie, ni aucune créature surnaturelle, et les personnages sont des humains dépourvus de tout pouvoir particulier. Pourtant, les héros de l’Iliade, Achille et Hector surtout, sont là en vedettes. Mais de la conception de l’héroïsme proposée par l’épopée homérique, le film ne retient qu’un message hollywoodien plein de mâle grandeur : l’homme accède à l’immortalité par ses actes qui le font entrer dans la légende. Sur ce point, ce n’est pas si mal, car après tout il y a de ça dans le destin de l’Achille et de l’Hector d’Homère.

C’est le reste qui tient moins la route. Car en dehors de l’éviction des dieux et du merveilleux, le film conserve (très globalement) la trame narrative de sa matière antique… non sans certains paradoxes. L’apparition de la mère d’Achille, Thétis, au beau milieu d’une étendue d’eau, n’a plus le moindre sens puisque le film oublie sa nature de déesse, et la scène tourne au ridicule (on ne sait pas du tout ce que Thétis fait dans cette eau). Un épisode comme le cheval de Troie, en particulier, perd beaucoup (à mon sens) à être repris en dehors de son contexte merveilleux. Et surtout, pourquoi avoir donné à ce cheval, supposé être une offrande à Athéna, l’allure d’un collage de morceaux d’épaves ? On ne le saura peut-être jamais. Le fait est que l’éviction des dieux n’était qu’un début : la vision que donne le film de la religion est terriblement négative. En général, lorsque quelqu’un prie (au hasard Priam ou Andromaque), non seulement ses vœux ne se réalisent pas, mais il (ou elle, ou la personne qui faisait l’objet de la prière) finit par se faire tuer, parfois dès la scène d’après. Je n’ai jamais vu un film aussi athée que ce premier néo-péplum de mythologie grecque. Un comble ! … mais un choix esthétique possible, qui tiendrait la route si le film avait pris plus franchement ses distances avec sa matière et su proposer une réinterprétation plus complète du mythe antique. Or ce n’est pas le cas.

Un résultat médiocre

Le résultat est un film de guerre vaguement mâtiné d’intrigue politique (elle se résume en réalité à dépeindre Agamemnon comme un politicien cynique, dont la coalition rassemblée sous un prétexte de point d’honneur mais guidée en réalité par des intérêts impérialistes, pouvait rappeler à l’époque la guerre du président Bush contre l’Irak – mais l’allusion reste bien sage). L’intrigue – héritage de son modèle antique – n’est pas sans qualités, notamment dans son absence de manichéisme, chaque camp étant présenté comme également valeureux et également miné par ses propres dissensions internes. Hélas, les dialogues sont frappés au coin de la mode hollywoodienne de la brevitas pontifiante et se résument trop souvent à des échanges de formules creuses déjà entendues et réentendues dans de nombreuses autres grosses productions (et que l’on a ré-réentendues ensuite dans d’autres néo-péplums au cours des années suivantes…).

Quant aux écarts du scénario par rapport aux variantes les plus répandues du mythe antique, certains sont explicables par la volonté de ne pas multiplier les personnages et fonctionnent assez bien (ainsi le film fait d’Hector celui qui tue Patrocle, alors qu’il est avant tout blessé par Euphorbe dans l’Iliade ; Achille, qui meurt dans le cycle épique bien avant la prise de Troie, survit ici jusqu’au moment du sac de la ville). Mais beaucoup d’autres aboutissent à passer sous silence des épisodes intéressants, et les remplacent par des péripéties dont je comprends assez mal l’intérêt.

Par exemple, pourquoi ce guet-apens avec de grosses boules enflammées projetées contre les navires achéens, et pas simplement une attaque particulièrement dangereuse d’Hector menaçant d’incendier lui-même les navires comme dans l’Iliade, ou bien une reprise de la Dolonie, autre épisode de l’Iliade ? Pourquoi faire mourir Ménélas et Agamemnon à Troie ? Pourquoi faire faire une apparition à Énée en faisant de lui un jeune inconnu alors que c’est un fameux chef troyen, et faisant de lui l’héritier d’une « épée de Priam » qui sort littéralement de nulle part ? Autant de questions sans réponse, autant de maladresses qui trahissent un manque de cohérence du projet. Le film se montre par ailleurs très timoré en choisissant de faire de Patrocle un « jeune cousin » d’Achille, et non son amant, alors que cette variante, même si sa présence effective dans l’Iliade fait l’objet de débat parmi les hellénistes, a connu une postérité abondante pendant et après l’Antiquité, et avait tout à fait sa place dans une adaptation du début du XXIe siècle. Cet « hétérowashing », qui évince les intrigues entre personnages de même sexe, est hélas une constante dans les péplums, et les exceptions sont bien rares (la principale parmi les péplums du XXIe siècle étant Alexandre d’Oliver Stone, sorti la même année que Troie).

Les connaisseurs et connaisseuses en matière d’Antiquité grecque n’ont pas eu de mal à repérer toutes sortes de raccourcis au mieux maladroits, par exemple le fait que Sparte, ville continentale par excellence, se trouve ici téléportée au bord de la mer et dotée d’un port, ou encore ce lever de soleil sur la mer vu depuis la plage de Troie, alors que cette dernière donne vers l’ouest. Je comprends l’intérêt d’accélérer le récit de la fuite d’Hélène et de Pâris, mais les libertés prises avec la géographie grecque atteignent ici des extrêmes embarrassants. On a déjà tout dit sur les problèmes posés par l’écart entre le mythe de Troie et la réalité historique de cette ville et sur le bizarre mélange d’époques auquel donne lieu l’architecture hollywoodienne de Troie (Achille et Patrocle s’entraînent ainsi dans les ruines d’un temple grec de style classique, style complètement anachronique par rapport aux époques dont s’inspire l’Iliade). Personnellement, ce type de détail me gêne moins que les écarts inutiles avec le mythe antique, surtout quand ces écarts débouchent sur une histoire pataude et des personnages plus plats que des peintures de vases grecs (lesquels, au moins, étaient incurvés).

Le casting, bardé de stars, a été taillé pour attirer le public : Brad Pitt dans le rôle d’Achille, Diane Kruger en Hélène et Orlando Bloom en Pâris, mais aussi un Eric Bana très convaincant en Hector et Peter O’Toole mémorable en Priam. Les décors et les costumes sont soignés, mais quelque peu austères et à la limite un peu fauchés par rapport à ce qu’on aurait pu attendre d’une grosse production. La musique de James Horner fait son travail pour installer une ambiance « archaïque » sans beaucoup de subtilité, en usant et en abusant des ficelles « tribales » (ah, les voix de femmes aux plaintes inarticulées…). J’ai appris plus tard qu’une première bande originale du film avait été commandée par la Warner à un autre compositeur, Gabriel Yared, avant d’être refusée au dernier moment, ce qui a obligé James Horner à en livrer une autre en un temps très restreint. Cela me rend plus indulgent envers la musique de Horner, qui aurait sans doute fait mieux s’il avait bénéficié de davantage de temps… mais cela fait encore baisser dans mon estime la Warner Bros., qui, non contente de refuser brutalement un travail sans même laisser à son compositeur la possibilité d’y apporter des modifications, est passée à côté d’une superbe musique, publiée depuis (on en trouve aussi de larges extraits sur Internet) et qui aurait donné au film une toute autre grandeur.

Il faut dire aussi dire un mot de la représentation des combats, qui ne correspond absolument à rien et mélange allègrement tout et n’importe quoi : on voit ainsi Achille et ses Myrmidons former une tortue romaine pendant leur débarquement sur la plage de Troie, ou encore Achille et Hector se battre en maniant leurs lances comme des espèces de bâtons. Quant aux chorégraphies, elles inaugurent un inlassable retour des mêmes procédés que l’on retrouve invariablement par la suite dans les autres néo-péplums : Hollywood doit former davantage de maîtres d’armes, ou ses scènes de combat seront condamnées à être toutes identiques… En termes de réalisation, enfin, Troie se situe dans la lignée de Gladiator par son approche assez classique (académique ?) des scènes de combat, qu’elle filme sans effets gore, ni ralentis ou procédés du même genre, dans une optique plus proche des films d’aventure que des films d’action ou d’horreur. Un parti pris qui apparaît a posteriori rafraîchissant à côté des litres d’hémoglobine et de l’ultraviolence absurde de films ultérieurs comme 300 ou Les Immortels : Troie, lui, peut se montrer sans problème à un public familial très large.

Dans le même genre…

Pour une adaptation « historicisante » plus réussie du cycle de la guerre de Troie, je ne saurais trop vous recommander de lire le comic L’Âge de bronze d’Eric Shanower. Parti du même postulat que le film de Petersen (ne jamais montrer explicitement les dieux ou le surnaturel), Shanower suit scrupuleusement la matière antique. Il donne ainsi vie et visages à la foule de personnages du cycle troyen et s’appuie sur une documentation historique abondante pour imaginer la Grèce et les principaux lieux de l’histoire. Il a le bon goût de restituer avec réalisme les croyances religieuses des personnages (qui peuvent ainsi avoir des visions, des cauchemars prémonitoires, ou croire reconnaître des signes divins). Le seul reproche que je trouve à lui faire est qu’il surcaractérise les différences physiques et culturelles entre les Achéens et les Troyens, en assimilant ces derniers à des Hittites, alors que, dans l’Iliade, les Troyens ont davantage de points communs que de différences avec leurs assaillants.

J’ai d’abord publié ce billet sur le blog « Dans l’univers universitaire » le 24 décembre 2011 avant de le remanier pour le republier ici.


Jules Verne, « Mistress Branican »

21 juin 2021

Référence : Jules Verne, Mistress Branican, Paris, Librairie générale française, coll. « Le livre de poche », 2020 (première parution : Paris, Hetzel, 1891, avec des illustrations par Léon Bennett).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« San Diego, 1875. Le capitaine John Branican part en campagne à bord du Franklin, laissant derrière lui sa femme Dolly et leur jeune fils, Watt. Les semaines passent et Dolly reste sans nouvelles de son mari. Trois ans et bien des drames plus tard, elle décide de mettre à profit un héritage inattendu en montant une expédition pour sillonner les mers du globe à la recherche de son époux disparu. Sa quête la mènera jusqu’aux confins de l’Australie où, lors d’une périlleuse équipée à dos de chameau, elle devra affronter mille et un dangers avant de découvrir la vérité.

Grand roman d’amour et d’aventure paru en 1891, écrit en hommage à la femme de John Franklin – grand explorateur disparu en 1845 lors d’une expédition à la recherche du passage du Nord-Ouest –, Mistress Branican dresse le flamboyant portrait d’une femme de caractère, prête à affronter toutes les formes d’adversité par amour.

Illustrations de l’édition originale Hetzel »

Mon avis

Une réédition radine

Mistress Branican est parue en 1891. Comme tous les autres romans de Jules Verne, il appartient désormais au domaine public, ce qui signifie que, depuis l’essor d’Internet, on peut en trouver le texte gratuitement et légalement en ligne sur des sites comme le projet Gutenberg et Wikisource. Cela reste beaucoup plus pratique, et beaucoup plus visible pour le grand public, d’en avoir des éditions papier, et c’est donc a priori une bonne chose que le Livre de poche ait choisi de rééditer le roman en 2020. A priori ? Oui, car, comme trop souvent dans ce genre de cas, l’éditeur se contente d’une réédition a minima : le texte, les illustrations d’origine, et c’est tout. Or, comme nous allons le voir, on ne peut plus lire Jules Verne, et en particulier lire Mistress Branican, sans un apparat critique adapté qui replace ce roman dans son contexte. Sans cela, on peut difficilement comprendre ce roman. Mais voilà : c’est seulement du Jules Verne, ce n’est pas comme si c’était un auteur classique… alors, on ne prend pas la peine d’ajouter la moindre introduction. Déception, donc, sur ce plan-là.

Cette radinerie tourne à la négligence quand il s’agit des détails. Parlons-en, des illustrations. D’abord, l’illustrateur n’est pas crédité correctement : le quatrième de couverture se contente paresseusement d’indiquer « illustrations de l’édition originale Hetzel », sans même mentionner le nom de la personne qui les a réalisées, à savoir Léon Bennett, merci pour lui. Son nom apparaît certes sur la page de titre issue de l’édition originale Hetzel et reproduite en tête du livre, mais il est moyennement lisible. Et tout aussi peu lisibles sont les cartes géographiques issues de cette même édition Hetzel, reproduites dans une mauvaise résolution d’image qui rend difficile de déchiffrer les indications de lieux écrites en petit. Un gâchis et une véritable gêne à la lecture pour un roman qui se déroule tout entier dans des parties du monde peu connues par chez nous (l’Océanie et l’Australie), qui nécessitent de réguliers coups d’œil sur une carte.

Dans la série « C’est une vieille édition, donc on n’a pas besoin de créditer les auteurs », le volume se termine par une biographie de Jules Verne en quelques pages qui ne porte aucune signature et dont on ignorera l’auteur. Je vous rassure, ce n’est pas comme si elle avait été écrite pour les besoins de cette édition : à lire certaines allusions chronologiques, j’ai cru deviner qu’il s’agissait de la reproduction d’une notice biographique datant, en gros, du milieu du XXe siècle. Un comble, quand on sait que les études sur Jules Verne et plus généralement sa postérité ont bien avancé en 50 ans.

Finissons-en avec cette édition en évoquant la couverture. C’est la seule nouveauté réalisée pour les besoins de cette réédition, ce qui montre bien les priorités de l’éditeur : une jolie couverture qui attire le chaland, et tant pis si, une fois acheté, le texte est incompréhensible pour le grand public et les illustrations de mauvaise qualité. La couverture en question se veut un souvenir des superbes couvertures des éditions Hetzel qui sont passées à la postérité en même temps que les romans eux-mêmes et que beaucoup de leurs illustrations. Hélas ! l’éditeur aurait mieux fait de conserver ces couvertures telles quelles : en l’état, les différents éléments repris des éditions Hetzel sont simplifiés et géométrisés à outrance, au point qu’on finit par ne plus trop comprendre ce qu’ils font là. Pourquoi ce soleil rouge qui, reproduit de cette couleur, évoque tout au plus le Japon ? Que font là ces soleils noirs dans les coins ? Le lectorat reconnaîtra-t-il les chaînons changés en vagues traits d’union tout autour de la couverture ? Où sont passés l’or, le bleu, la verdure qui ponctuaient si joliment les couvertures Hetzel, et pourquoi les avoir remplacés par ce trio rouge, noir et argenté si froid ? C’est assez navrant de se dire que ce même éditeur qui n’a pas voulu payer un ou une spécialiste de Verne pour écrire une introduction indispensable au volume, a consenti à payer un graphiste pour confectionner un souvenir aussi déformé et appauvri de couvertures qui n’avaient pas pris une ride et qui auraient pu être reproduites gratis.

Bref, voici une réédition papier qui a le mérite d’exister, mais c’est à peu près tout ce qu’elle a pour elle, et c’est une occasion manquée flagrante.

Passons au texte.

Un personnage féminin fort… selon les critères des années 1890

Mistress Branican m’a attiré car c’est à ma connaissance le seul roman de Jules Verne dont le titre mentionne un personnage principal féminin. Une épouse qui part à la recherche de son époux marin disparu, cela a des allures d’Odyssée de Pénélope. En réalité, l’inspiration de Verne est bien plus contemporaine. Le seul élément de contexte présent dans cette édition, sur le quatrième de couverture, porte là-dessus : le personnage de Dolly Branican s’inspire directement de celui de « la femme de John Franklin ». Vous remarquerez que le quatrième de couverture ne pousse pas la précision jusqu’à mentionner le nom de la femme en question. Cette femme, c’est Jane Griffin (1791-1875), seconde épouse de John Franklin (sa première épouse, la poétesse Eleanor Anne Porden, ayant succombé à la tuberculose). Parti explorer l’Arctique en 1845 avec un navire et un matériel ultramoderne pour l’époque, Franklin, n’ayant plus donné signe de vie trois ans après, fait l’objet de plusieurs expéditions de recherche, toutes exigées, encouragées puis directement financées par Jane Griffin. Trois expéditions infructueuses lancées par le gouvernement britannique aboutissent, en 1854, à déclarer Franklin et son équipage morts en service. Cela n’arrête pas Jane Griffin, qui finance personnellement plusieurs autres expéditions, notamment avec l’aide d’une souscription publique. L’une de ces expéditions, lancée en 1857, finit par être couronnée de succès puisqu’elle découvre les restes de l’expédition et fait la lumière sur le sort de John Franklin et de son équipage, mais sans retrouver aucun survivant.

L’inspiration est patente et Verne ne s’en cache pas. Le navire sur lequel embarque l’époux de Dolly Branican s’appelle le Franklin. L’époux de Dolly Branican s’appelle John. La popularité dont jouit Dolly Branican tout au long de ses recherches s’inspire de celle de Jane Franklin, qui parvint à mobiliser l’opinion publique en sa faveur pendant plusieurs années (d’où le succès de sa souscription publique pour financer une quatrième expédition après que le gouvernement britannique y eut renoncé). Et, si l’expédition réelle dont s’inspire Verne n’explorait pas l’Australie, il existe bel et bien un lien entre Jane Griffin et ce pays : la Tasmanie, île située à peu de distance au sud de l’Australie. John Franklin a été gouverneur de cette île en 1836. Jane Griffin, qui s’intéresse beaucoup à cette colonie, est la première femme d’Europe à y effectuer de longs voyages, sur les côtes sud et ouest ; grande voyageuse pour son époque, elle visite également la Nouvelle-Zélande et le Sud de l’Australie, puis jusqu’aux îles Shetland où elle accompagne l’une des expéditions parties en quête de son mari, sans aller toutefois elle-même jusqu’en Arctique.

Le roman de Verne n’a pourtant rien d’un simple décalque de la vie de Jane Griffin. Plusieurs différences en témoigne. Verne transpose le point de départ de l’intrigue sur la côte ouest des États-Unis, à San Diego (peut-être pour raccourcir un peu les trajets des expéditions de recherche). Le Franklin est un navire de commerce et non un navire d’exploration. Quant à Dolly Branican, elle accompagne l’expédition jusqu’au bout et y joue un rôle décisif. On peut donc dire que le personnage de Dolly Branican en fait plutôt davantage que son inspiratrice réelle.

Je vous livre ici une remise en contexte qui m’a furieusement manqué en commençant ma lecture du roman. C’est que, lu avec les critères actuels en matière de rôle des personnages féminins, Mistress Branican démarre de manière assez poussive. Autant la disparition du mari et le destin qui s’acharne contre Dolly Branican donnent lieu à des descriptions vivaces, autant, pendant les chapitres qui suivent, j’ai eu l’impression de piétiner en compagnie d’un fantôme. Le plus frustrant est de voir Dolly Branican tout faire pour mettre sur pied les premières expéditions en quête de son mari, puis… ne pas y prendre part et les regarder partir poliment, pendant que Verne encense l’équipage masculin des navires en question. J’avoue être passé par un moment d’incertitude en me demandant si tout le roman se déroulerait de cette manière, avec une « héroïne » cantonnée au port et qui se contenterait de distribuer gros chèques et voeux pieux à des équipages masculins. Par bonheur, la suite est plus intéressante !

La psychologie de Dolly Branican m’a, elle aussi, réclamé une certaine patience. Ce n’est pas une grande découverte que d’affirmer que la psychologie des personnages n’est pas le point fort de Jules Verne. Ses personnages sont des archétypes (si l’on est gentil) ou des stéréotypes (quand on ne l’est pas). Au mieux, ils rappellent les héros de bande dessinée d’aventure franco-belges à la Tintin, avec des caractères hauts en couleurs marqués par quelques traits à la limite de la caricature. Ce sont des silhouettes, ce qui ne l’est empêche pas d’être parfois inoubliables (le capitaine Nemo en témoigne). Frémissez, internautes : les premiers chapitres de Mistress Branican tentent d’explorer la psychologie féminine. A vrai dire, le résultat n’est pas si catastrophique. Les bases de l’intrigue avant le départ de Dolly Branican à la recherche de son mari réservent quelques rebondissements inattendus et lorgnent parfois curieusement du côté des romans de Jane Austen. Mais il ne faut vraiment pas s’attendre à des prouesses en matière de caractérisation des personnages : le résultat ressemble un peu à ce qu’aurait écrit Jane Austen si elle s’était équipée d’une serpe au lieu d’une plume. Les gentils sont tous beaux, vigoureux et intelligents. Les méchants se détectent à cent kilomètres de distance. Quant à Dolly Branican, elle met un bon moment avant d’être en état de partir à la recherche de son mari, et son sort a éveillé chez moi surprise et impatience, tant elle a l’air inexistante et passive au début du roman. Je veux encourager les gens qui se lanceront dans cette lecture après moi : cela s’améliore au fil des pages.

Reste que Verne aurait sans doute gagné à mieux lire George Sand et les récits d’écrivaines de son époque, car il semble réellement à la peine au moment de mettre en scène un personnage féminin fouillé. Il est bien plus à l’aise dans l’aventure, la vulgarisation et le registre comique ou fantastique que dans la psychologie réaliste, mais cela n’a rien de nouveau.

Un roman colonial

Ce roman est paru en 1891 : on ne doit pas l’oublier en le lisant, car beaucoup de ses facettes s’expliquent par ce contexte. L’intrigue, quant à elle, démarre en 1875 et s’étend sur quatorze ans, soit jusqu’en 1889 – année d’une Exposition universelle qui, à Paris, voit entre autres l’inauguration de la tour Eiffel, histoire de resituer un peu les choses. Mistress Branican, comme tous les Voyages extraordinaires de Jules Verne, s’inscrit dans le contexte de l’expansion des empires coloniaux des principaux pays d’Europe dans toutes les parties du monde. Mais tandis que d’autres romans connus de l’auteur (comme De la Terre à la Lune et Autour de la Lune ou Voyage au centre de la Terre) supportent bien la lecture pour qui ne connaît rien à ce contexte, Mistress Branican a absolument besoin d’y être replacé, car son intrigue en est indissociable.

Le roman relate la disparition d’un navire, le Franklin, et les trois expéditions menées à bien pour découvrir son sort et sauver les éventuels survivants de son équipage. Bien vite, l’intrigue se déplace vers l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, puis vers l’Australie où prennent place les événements de toute la seconde partie. C’est ici qu’il faut se souvenir du contexte. Pour nous, au début du XXIe siècle, l’Australie est un pays certes lointain et exotique, mais bien connu au territoire bien maîtrisé, partagé entre une culture occidentalisée héritée de la période coloniale et les cultures aborigènes qui fascinent le monde entier par leurs mythes (au premier rang desquels le fameux Dream Time, le Temps du rêve qui relate les origines du monde) et qui ont connu une lente réhabilitation depuis les préjugés des premiers colons. Au moment où Jules Verne écrit, la situation est toute différente : l’Australie n’est pas encore entièrement connue des explorateurs occidentaux. Sa partie centrale figure encore en blanc sur les cartes. C’est l’un des vestiges des vastes terrae incognitae où les grands voyageurs se sont ingéniés à s’aventurer de plus en plus entre le XVIIe et le XIXe siècle. Pour le public de Jules Verne en 1891, c’est donc une destination inconnue, aussi périlleuse par endroits que les pôles ou que les profondeurs des océans.

Que connaît-on exactement de l’Australie et des Australiens à l’époque ? Jules Verne nous le dit, à grands renforts de documentation précise, comme à son habitude. Il cite les noms des principaux voyageurs, souvent anglais ou américains, qui ont cartographié la région. Il s’appuie ouvertement sur leurs écrits pour imaginer le voyage de Dolly Branican. Une introduction ou des notes auraient permis de mettre en valeur ce travail de documentation et, au passage, de vulgarisation de connaissances toutes récentes à l’époque de Verne, en montrant comme l’écrivain utilise ces sources documentaires pour imaginer son intrigue.

Mais là où une remise en contexte fait cruellement défaut, c’est dans le portrait que fait Verne des aborigènes locaux, et des peuples non occidentaux de manière générale. Mistress Branican s’appuie sur les conceptions racistes des savants européens de son époque, présente les aborigènes australiens et plusieurs autres peuplades du Pacifique comme des sauvages cannibales ne méritant qu’à peine le nom d’humains, et fait l’éloge des bienfaits de la colonisation présentée comme civilisatrice. L’antisémitisme, rare, apparaît au détour d’une phrase. Tout cela a très mal vieilli et suffisait à rendre indispensable une remise en contexte qui n’est pas faite du tout. Pourquoi Verne relaie-t-il de telles conceptions ? Sont-ce ses convictions personnelles ou ce qu’il trouve dans ses sources ? Dans quelle mesure est-il dans la moyenne, en retard ou en avance par rapport aux autres écrivains de son temps ? Ses idées se modifient-elles au fil de ses romans (sachant que Mistress Branican est un roman « de la maturité », les premières publications de Verne remontant aux années 1860) ? Une bonne édition de Mistress Branican se doit de fournir quelques réponses à ces questions, légitimes de la part du lectorat actuel.

Certaines réponses à ces questions sont évidentes pour le public actuel, mais d’autres sont beaucoup plus ardues à trouver. Par exemple, que penser de la présentation des aborigènes d’Australie comme pratiquant un cannibalisme généralisé ? Que croire, aussi, au sujet des autres coutumes évoquées et des mots de vocabulaire précis que Verne présente comme issus de la langue indigène, et qu’il a vraisemblablement puisés dans les récits de voyages de son époque ? Comment les connaissances sur les aborigènes et sur l’Australie ont-elles progressé depuis ce temps, et qu’ont-elles permis de mieux comprendre sur ces sujets ? Ce ne sont pas des informations si simples à trouver, même de nos jours, et c’est là qu’une fois de plus, cette édition m’a paru négligente, car on ne peut pas réellement comprendre le roman sans ces informations.

Cette remise en contexte incontournable aurait aussi le mérite de montrer la place que tenait Verne dans les débats de son temps sur tous ces sujets. Certaines phrases, de sa part, apparaissent comme engagées, dans un sens ou dans l’autre. Elles sont parfois surprenantes pour un regard actuel. Ainsi, Verne mentionne les massacres d’aborigènes perpétrés par les colons britanniques et semble les condamner, mais, plus loin, il paraît penser comme acquise et inéluctable la disparition de ces peuplades au profit des colons occidentaux. Il reproche aux Britanniques ces massacres, mais avec une ironie où j’ai cru reconnaître l’humour noir pacifiste qui transparaît ailleurs dans des romans comme De la Terre à la Lune : il indique en effet que les Britanniques auront le plus grand mal à présenter des spécimens d’Australiens à la prochaine Exposition universelle s’ils les ont tous tués d’ici là… A la décharge de Verne, on remarquera également qu’en dépit des fréquentes mentions du cannibalisme comme danger redoutable en Australie, cette pratique n’est jamais explicitement mise en scène dans les péripéties des personnages principaux et l’unique personnage d’aborigène un peu développé se comporte davantage comme un genre de négociant retors.

Aventure, feuilleton et personnages secondaires : le plaisir des détails

Mistress Branican est un roman d’aventure. Que vaut-il en tant que tel ? De manière générale, il prend beaucoup de temps à se mettre en place, mais monte en puissance peu à peu. Le récit de la première expédition pour retrouver John Branican s’avère aussi passionnant que de suivre un doigt sur un atlas accompagné d’une voix monocorde. Il faut dire que l’enjeu narratif est délicat : d’un côté, Verne veut augmenter les enjeux dramatiques en montrant que le navire reste introuvable en dépit des meilleurs efforts pour le retrouver ; de l’autre, comme on en est encore au début du roman, il ne faut pas beaucoup de jugeote, à la lecture, pour se douter que ces premières tentatives resteront infructueuses. Comme je l’ai dit, j’étais également impatient de voir la mistress Branican du titre entrer réellement en scène, ce qui finit par arriver, à mon grand soulagement.

Le rythme du roman dans son ensemble s’améliore nettement dans la seconde partie, où Verne, après avoir passé un temps infini à mettre en place diverses ficelles, les entrecroise avec toute l’adresse d’un romancier et d’un feuilletoniste. Plusieurs rebondissements bienvenus relèvent l’intrigue principale, en particulier l’histoire de la famille Branican. Je ne peux pas non plus ne pas mentionner deux personnages secondaires hilarants, à savoir l’explorateur britannique Jos Meritt et son domestique chinois Ghîn-Ghi. Ces deux-là forment une paire maître-valet comme Verne en a inventé de nombreuses dans ses romans, avec un maître excentrique et un valet terre à terre qui rappellent beaucoup Don Quichotte et Sancho Pansa, les stéréotypes nationaux en plus. Verne adore les stéréotypes nationaux, aussi bien à propos des pays d’Europe que du reste du monde. Tous les Américains ont un esprit d’entreprise et une vigueur admirables, tous les Anglais sont flegmatiques, etc. Jos Meritt, lui, est le type de l’Anglais excentrique, puisqu’il parcourt le monde entier en quête d’un chapeau, tandis que Ghîn-Ghi pourrait figurer dans les Tribulations d’un Chinois en Chine. Les dialogues entre ces deux personnages et leur rôle dans l’expédition sont parmi les moments les plus drôles d’un roman par ailleurs très (trop ?) sérieux. Et la double page que Verne consacre à la collection de chapeaux historiques de Jos Meritt est un morceau d’anthologie. Le théâtre comique, pratiqué par Verne à ses débuts, n’est pas loin.

Conclusion

Mal édité, souffrant furieusement de l’absence d’une introduction récente faite par un ou une spécialiste de Verne, cette édition de Mistress Branican n’est pas au grand honneur du Livre de poche. Et c’est très dommage, car elle empêche de profiter pleinement d’un roman qui, sans compter parmi les chefs-d’œuvre de l’écrivain, ménage de belles pages d’aventure et forme par ailleurs un témoignage important sur l’exploration et la colonisation de l’Océanie et de l’Australie vers la fin du XIXe siècle. Si vous avez peu lu Verne, je vous conseille de commencer par des titres plus connus et moins vieillis, comme Voyage au centre de la Terre (qui est mon petit chouchou). Si vous avez déjà beaucoup lu Verne, je vous recommande de vous procurer un ouvrage ou quelques articles bien conçus sur la vie et l’œuvre de cet écrivain avant de vous lancer dans Mistress Branican si vous voulez réellement en profiter. Et si vous cherchez des fictions mettant en scène des personnages féminins forts, ma foi, mieux vaut aller voir du côté de Jane Austen ou de George Sand (pour les romans réalistes et psychologiques) ou du côté de jeux vidéo comme Syberia du regretté Benoît Sokal (pour les héroïnes d’aventure)…


Madeleine de Scudéry, « Clélie, histoire romaine »

7 juin 2021

Référence : Madeleine de Scudéry, Clélie, histoire romaine, édition et choix de Delphine Denis, Paris, Gallimard, collection « Folio classique », 2006 (première parution : 1654-1660).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Nous n’avons pas encore tout à fait oublié la Carte de Tendre. Qui se souvient pourtant que le dessin en fut imaginé pour un de ces longs romans goûtés des lecteurs d’autrefois ? Publié de 1654 à 1660, Clélie fut un véritable succès de librairie : l’œuvre achevait l’âge d’or du roman héroïque, tout en explorant les possibilités inédites qui s’offraient à la fiction moderne. Aux premiers temps de la République romaine, cadre du récit, se superpose ainsi une autre peinture d’égale ambition – celle de l’histoire et de la société contemporaines, associée à une subtile «anatomie des cœurs».


La séduction du texte n’a pas faibli. Amours et aventures sont le support vivant et coloré d’une interrogation sur la «morale du monde» et ses formes d’expression, sensible à la nécessité de ménager aux femmes de valeur la place glorieuse qui leur est due. C’est à l’idéal de la conversation galante, recrutant hommes et femmes sur le seul mérite de l’esprit, que fut confié, non sans quelque clairvoyante inquiétude, ce projet résolument moderne : l’élégante discrétion de l’écriture en fait aussi tout le prix. »

Mon avis

Horreur, atrocité, damnation ! « Folio classique » publierait des versions abrégées, maintenant ? Cela paraîtra plus compréhensible en rappelant que le texte intégral de Clélie, histoire romaine compte dix volumes in octavo (moyen format, pour aller vite) et découragerait sans doute une bonne part du lectorat actuel, hors spécialistes de la littérature de cette époque. Voici donc un « choix » d’extraits, reliés par des résumés qui montrent sans peine que la complexité de l’intrigue prise dans son ensemble n’a rien à envier aux plus touffus des cycles romanesques récents.

Cela fait quelques années que j’ai entrepris de compléter mes classiques en lisant les écrivaines dont on ne m’a rien fait lire (ou trop peu) pendant mes études, et en grattant pour découvrir quelques petites merveilles injustement oubliées de la postérité ou trop peu représentées dans les manuels scolaires ou les médias. Parmi ces écrivaines, Madeleine de Scudéry et ses romans à rallonge, typiques de l’âge d’or des romans-fleuves (le plus connu du genre étant L’Astrée d’Honoré d’Urfé, paru quelques décennies avant Clélie). Disons-le tout de suite : autant il y a des classiques que j’insiste à présenter comme finalement pas si inaccessibles, même si vous n’êtes pas spécialiste ou particulièrement « littéraire », autant lire Clélie en entier – je veux dire, lire en entier ce volume de choix d’extraits de Clélie – s’avérera une expérience déroutante pour bien des gens, pour plusieurs raisons dont je parlerai plus bas. Mais quand bien même on se contenterait d’en lire quelques extraits parmi ceux proposés, Clélie a de belles pages à offrir. Voyons un peu.

L’histoire en deux mots : le récit se déroule dans la Rome antique, aux tout débuts de la puissance romaine, au temps où Rome n’est encore qu’une ville parmi d’autres en Italie et lutte pour subsister et s’imposer parmi les multiples peuplades plus anciennes bien installées dans le Latium. La belle et vertueuse Clélie et le vaillant Aronce s’aiment ardemment et sont sur le point de se marier, mais bien des obstacles vont se dresser sur leur chemin avant qu’ils ne soient enfin réunis. C’est que la beauté et la vertu de Clélie attisent bien des désirs, y compris au sein de la famille du roi de Rome, le tyrannique Tarquin le Superbe…

Une aventure antique

Clélie, histoire romaine est donc un roman à décor antique alternant aventure, complots politiques et une grande intrigue amoureuse échevelée. Présenté comme cela, on peut s’attendre à quelque chose d’épique et d’assez kitsch, un peu comme un vieux péplum américain ou italien, ou comme un film de fantasy tourné à Bollywood. Cela donne une assez bonne idée de certaines pages, dont se dégage un charme d’aventure surannée. Il faut dire que, si une maxime prêtée à je ne sais plus quel scénariste américain réclame « une intrigue qui commence par un tremblement de terre avant de progresser jusqu’à un climax », alors Clélie respecte à la lettre cette recette scénaristique, puisqu’il commence bel et bien par un séisme, la veille du mariage des personnages principaux ! On trouvera en outre plusieurs scènes de combats, de cavalcades, d’enlèvements, de fuites et de poursuites variées.

Pour compléter cette facette du roman, il faut évoquer son décor : la Rome des derniers rois et des premières années de la République, une Rome encore à taille humaine, mais présentée dans la lignée des écrits de l’historien romain Tite-Live, c’est-à-dire peuplée de mâles guerriers tout amidonnés dans leur sens du devoir et de femmes douces, chastes et résolues. Si vous ne connaissez encore rien aux premiers temps de l’histoire de Rome, vous profiterez de la découverte d’une période riche en rebondissements, mais vous devrez parfois vous aider des notes de fin de volume pour comprendre qui est qui. En revanche, si vous avez un peu étudié (ou lu des livres sur) cette période, par exemple en lisant le livre I de l’Histoire romaine de Tite-Live (qui relate les débuts de Rome, depuis ses ancêtres mythologiques jusqu’aux premiers temps de la République), vous reconnaîtrez sans peine de grandes figures comme Tarquin le Superbe, Lucrèce, Collatinus, Brutus, Mucius Scaevola et d’autres, sans oublier Clélie elle-même, qui n’est pas une invention de l’écrivaine. Dans ce cas, vous démêlerez sans mal les fils de la grande Histoire de ceux de la petite ; tout le roman vous fera l’effet d’une sorte de fan fiction géante écrite par une passionnée de Rome antique, qui se serait amusée à ajouter des personnages inspirés par son entourage dans les marges des légendes romaines, et à entremêler leurs aventures avec les exploits des héros évoqués par Tite-Live.

Dans les deux cas, on ne peut qu’être surpris par l’abondance des sous-intrigues et le nombre des personnages secondaires, qui éclipsent parfois les rôles principaux pendant des dizaines de pages. Bien que Clélie et Aronce demeurent dépositaires des plus grandes qualités en matière de beauté, de vertu, de vaillance, etc., ils sont loin de monopoliser l’attention de l’écrivaine, qui déploie tout un microcosme au fil des livres.

Qu’on n’attende pas un roman historique au sens qu’on donne aujourd’hui à cette expression. L’Antiquité romaine de Clélie apparaît comme un décor de carton-pâte doublé d’un anachronisme complet en matière de représentation des relations sociales : la Rome antique n’y est guère qu’un cadre-photo, ou un décor de jeu de rôle, où Madeleine de Scudéry se complaît à insérer les têtes de ses amies et de ses connaissances sur la silhouette de telle ou telle figure légendaire. Cela m’a beaucoup rappelé les peintures de la même époque, où l’on voit un Romulus en armure du Siècle d’or espagnol en train de donner le signal de l’enlèvement de Sabines habillées comme des dames catholiques de la noblesse ou de la bourgeoisie avec robes couvrantes, dentelles, résilles sur les cheveux et chapelets à la main. Il m’est arrivé de pester devant l’artificialité patente de cet univers où nos héros n’ont rien d’autre à faire que se complimenter et se séduire, et où il n’y a pas plus de pauvres qu’à Duloc, « monde parfait », dans le film d’animation Shrek...

Conversations mondaines et psychologie

Clélie a pourtant bien d’autres facettes. Celle qui saute aux yeux, renforcée par le choix des extraits, est la présence de conversations autour de sujets comme la l’amour et l’amitié, ainsi que de notions telles que la constance, les personnalités typiques des femmes ou des hommes, ou encore la gloire (mot en partie trompeur, puisqu’il ne désigne à l’époque pas seulement la célébrité, mais aussi ce qu’on appellerait maintenant l’amour-propre). Ces conversations oscillent entre le dialogue philosophique et la conversation mondaine. C’est d’une de ces scènes que provient la « Carte de Tendre », restée célèbre pour avoir transposé, sous la forme d’une carte géographique d’un pays imaginaire, les différentes étapes psychologiques possibles d’une relation, depuis la vague estime jusqu’à la tendresse en passant par « négligence », « légèreté », « billets galants », « jolis vers », « respect », « bonté », « assiduité » ou « empressement », et en tâchant d’éviter aussi bien la « perfidie » ou la « négligence » et le « lac d’indifférence », que, de l’autre côté, la « mer dangereuse » qui, au-delà de la tendresse, risque de mener aux « terres inconnues »…

Reproduite en insert au début du livre, cette carte en représente l’une des plus jolies inventions. Encore ne faut-il pas attendre un trop long développement à son sujet, ni un univers imaginaire poussé autour de cette carte : elle n’a droit, somme toute, qu’à un passage sommaire. La mode des univers imaginaires détaillés, fussent-ils allégoriques, n’était pas encore venue, et l’écrivaine paraît prendre grand soin de présenter cette création comme dépourvue de tout sérieux ou de toute prétention. Dommage, car j’aurais été curieux de lire un récit entièrement situé dans un univers pareil, où chaque lieu et chaque personnage aurait été l’incarnation d’un sentiment ou d’un type de comportement (cela aurait probablement donné quelque chose comme la première moitié du Roman de la Rose médiéval, ou bien comme le Pilgrim’s Progress anglais transposé dans le domaine amoureux).

Ces conversations tranchent net avec les passages de l’intrigue davantage tournés vers l’aventure, à un tel point que, même aujourd’hui où les cycles romanesques à rallonge (et les œuvres à rallonge en général) sont à la mode, on aurait du mal à admettre des interruptions si longues doublées de changements de tons si complets. À vous de vous faire un avis : on s’en étonne moins, et on en est peut-être moins gêné, une fois qu’on en est prévenu à l’avance. En dépit des obstacles représentés par l’écart entre les goûts du XVIIe siècle et ceux du début du XXIe, ces conversations ne supportent pas si mal la lecture de nos jours : à défaut de fournir des conseils de vie applicables aujourd’hui ou de permettre de s’identifier pleinement aux personnages dans leurs témoignages ou leurs idées, elles peuvent toujours servir de supports de réflexion et fournir un peu de matière à penser sur des sujets de psychologie et de relations amoureuses.

Un roman dont nous avons perdu les clés

Un dernier aspect du roman me semble, de très loin, le plus inaccessible au lectorat actuel à moins d’être spécialiste du XVIIe siècle : Clélie, à l’époque de sa parution, relevait en partie du « roman à clés », où chaque personnage fictif constituait un équivalent de, ou du moins une allusion probable à, telle ou telle personne réelle de l’entourage de Madeleine de Scudéry (qui tenait un salon littéraire) ou de la cour royale de son temps. J’avoue volontiers que cet aspect m’indiffère, en dépit des analyses habiles proposées dans l’introduction, qui montrent l’intérêt de ce pan de l’esthétique du roman. Aussi bien invitent-elles du même élan à ne pas y réduire tout le roman, mais j’espère avoir déjà montré qu’on peut le lire pour ses autres facettes.

Osez le beau style

Qu’en est-il du style ? Pas de doute, il faut aimer les phrases longues, la syntaxe élégante pétrie de latin et les imparfaits du subjonctif. Ce n’est pas le genre de chose qui me fait peur ; si c’est votre cas, sachez que plus on en lit, plus on s’y habitue, tout comme on ne risque pas d’apprendre à nager si l’on ne se met jamais à l’eau. Le monde actuel et l’Internet regorgent d’outils, dictionnaires en ligne, conjugueurs automatiques, etc. pour qui veut réviser sa grammaire et sa conjugaison, combler ses lacunes ou dissiper de vieilles appréhensions. Je regrette un peu, malgré tout, que l’édition Folio ne fasse pas davantage d’efforts pour se rendre accessible à un public réellement large. Delphine Denis prend soin, dans ses notes, d’analyser les particularités lexicales de la langue de Madeleine de Scudéry, mais, sur le plan de la syntaxe (la construction des phrases), elle se contente du minimum, alors que l’ancienneté du texte rendrait nécessaire un apparat un peu plus complet, quitte à ce qu’il ait l’air un peu scolaire, afin de s’assurer que tout le monde puisse entrer dans le texte. Les collections parascolaires conçues pour les collégiens et les lycéens accomplissent de ce point de vue un travail plus poussé, mais n’ont pas encore cru bon de rééditer Clélie (qui sait ? Un jour, peut-être, au moins dans un groupement de textes…).

L’introduction

J’ai gardé pour la fin la lecture de l’introduction de Delphine Denis, afin de découvrir l’intrigue sans me la faire divulgâcher (travers fâcheux de beaucoup de ces introductions dès lors qu’on a envie de se préserver une certaine naïveté en abordant un livre ; mais ce n’est pas bien méchant). Très riche en informations sur le contexte du roman et ses différents niveaux de lecture, elle est d’une grande aide à sa compréhension. Dommage qu’elle semble avoir été écrite à l’attention d’un public au moins étudiant, plutôt que d’un public vraiment large. Certes, Clélie n’est pas vraiment le classique le plus lu dans le pays, et risque de ne plus l’être avant un bon bout de temps (d’ici un avenir possible, dont j’ignore s’il est proche ou lointain, où la littérature du XVIIe siècle autre que le Saint-Quatuor Molière-La Fontaine-Corneille-Racine aurait fait un retour en force dans notre culture générale). Une chose qui manque aussi à cette introduction, mais qui relève du détail, ce serait de montrer les liens possibles entre le roman héroïque du XVIIe siècle et le roman antique, qu’il soit grec (Chéréas et Callirhoé, Leucippé et Clitophon, Héro et Léandre) ou latin (Daphnis et Chloé, pour ne citer que le plus connu). J’aurais été curieux de savoir dans quelle mesure Madeleine de Scudéry a pu puiser son inspiration non pas simplement chez les historiens romains comme Tite-Live (là, ça crève les yeux de toute façon), mais aussi dans ces romans antiques qui, bien que tombés dans l’oubli aujourd’hui à de rares exceptions près (le Satyricon, merci Fellini), ont inventé la plupart des clichés actuels en matière d’intrigues romanesques amoureuses.

Conclusion

Curieuse lecture, donc, que Clélie, et pas la plus intemporelle des œuvres classiques du XVIIe siècle. Mais, comme le dit justement Delphine Denis, ce roman mérite d’être arraché à l’image déformée qu’en ont donnée les détracteurs de Madeleine de Scudéry et des autres écrivaines de son temps, qualifiées de « précieuses » et de « femmes savantes » (entre autres par Molière) alors qu’elles ne faisaient que tenter d’accéder à un savoir monopolisé par les hommes. Clélie elle-même est ce qu’on pouvait faire de plus proche d’un « personnage féminin fort » dans le XVIIe siècle mondain, c’est-à-dire qu’elle ne se laisse pas enlever (autrement dit, elle ne se laisse pas violer). Voilà un aspect du roman qui n’a, hélas, pas vieilli. La scène relatant l’exploit le plus connu de Clélie pourra naturellement frustrer les gens qui se seraient attendu à une guerrière féroce, mais reste un morceau d’aventure trépidant qui peut toujours inspirer les artistes actuels.

En dépit de son caractère inévitablement daté, Clélie contient donc de belles pages et de belles scènes. Les plus braves tenteront la traversée complète ; les autres, pour ne pas passer à côté de l’ensemble, ne doivent pas hésiter à picorer ce qui leur plaira. Artamène ou le Grand Cyrus, autre roman de Madeleine de Scudéry, détient aujourd’hui encore le record du plus long roman en langue française (avec 2,1 millions de mots). À l’occasion de sa réédition complète en ligne, les universitaires chargés du projet ont tenu à rappeler, sur la page d’accueil, qu’il était courant à l’époque de lire ou de relire par scènes ou par extraits, et de discuter avec des amis tel ou tel passage (de vive voix ou par lettres : de nos jours, on passerait par des forums, des réseaux sociaux, des sites agrégateurs de critiques, des blogs ou des podcasts). Et après tout, pourquoi pas ? L’essentiel n’est-il pas de garder contact avec cette littérature passée, dont les différences ne constituent pas seulement des obstacles, mais aussi des richesses et des sujets de découverte et d’inspirations possibles ? Je serais assez curieux de voir une adaptation un peu libre de Clélie transposée sur un autre support (bande dessinée, cinéma, téléfilm) et éventuellement à une autre époque ou dans un autre type d’univers (contemporain, comme Christophe Honoré l’a fait avec La Princesse de Clèves dans son film La Belle Personne en 2008 ? Ou un univers de fantasy ? Mais dans ce dernier cas, ne risque-t-on pas d’obtenir quelque chose d’assez proche de certains cycles de romance fantasy récents ?).


Sophie Brasseur et Catherine Cuche, « Tout savoir sur le haut potentiel »

24 mai 2021

Référence : Sophie Brasseur et Catherine Cuche, Tout savoir sur le Haut Potentiel. Surdoués, zèbres, haut potentiel… qu’est-ce qui se cache derrière les mots ? préface par Jacques Grégoire, Auderghem (Belgique), 2021 (réédition de Le haut potentiel en questions, 2017).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Quelles sont les caractéristiques du haut potentiel ? Est-ce un effet de mode ? Comment identifier le haut potentiel chez l’enfant et l’adulte ? Faut-il dire à un enfant qu’il est à haut potentiel ? Comment les personnes à haut potentiel gèrent-elles leurs émotions ? Comment susciter l’intérêt des élèves dits HP ? Voici autant de questions qui taraudent les personnes confrontées au haut potentiel, et auxquelles répond cet ouvrage !

Catherine Cuche et Sophie Brasseur s’appuient sur des recherches récentes pour aider chacun à démêler le vrai du faux et à dépasser les clichés. Les réponses apportées allient rigueur scientifique et exemples concrets tirés de l’expérience clinique des auteures. Elles offrent des repères clairs et utiles pour mieux prendre soin des autres.

À propos des auteures

Catherine Cuche est docteure en sciences psychologiques, thérapeute et professeure de psychologie à l’Université Catholique de Louvain et à la Haute Ecole Bruxelles-Brabant. Sophie Brasseur est logopède et docteure en science psychologiques, elle enseigne la psychologie à la Haute Ecole Vinci à Bruxelles. Auteures de nombreux articles scientifiques, elles ont contribué à des ouvrages clefs sur le sujet du haut potentiel et participent à des recherches internationales. Ce parcours académique est complété par une expérience de terrain de plus de quinze ans, où elles accompagnent en consultation des enfants et des adultes à haut potentiel.

Réédition de l’ouvrage Le haut potentiel en questions (2017). Préface écrite par le professeur Jacques Grégoire. »

Mon avis

Les anglophones ont bien raison de dire qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture : celui-ci est aussi recommandable que la sienne est peu inspirée. Police de caractères faussement crayonnés, photo de bébé traçant des formules mathématiques absconses sur un mur de cuisine : il y a de quoi craindre un livre qui cherche à surfer sur la mode médiatique du sujet. Je n’ai pas passé mon chemin et bien m’en a pris. Le quatrième de couverture, beaucoup plus utile, présente les autrices, toutes les deux spécialistes de longue date du haut potentiel, et réunissant une double expérience de chercheuses et de cliniciennes. Elles connaissent le sujet à fond et, à ce qu’il apparaît vite, elles sont également très capables de le diffuser auprès d’un large public, aidées en cela par des choix de structure et de mise en page avisés de la part de l’éditeur.

L’ouvrage est divisé en 38 questions regroupées en six chapitres thématiques (« Qu’est-ce que le haut potentiel ? », « Origine et développement », « Reconnaître et identifier le haut potentiel », « Les spécificités », « Rapport à la norme et image de soi », « Haut potentiel et apprentissages »). Cela rend possibles deux modes de lecture : soit une lecture complète dans l’ordre du livre, soit une consultation en fonction des sujets qui vous intéressent. Chaque réponse à une question occupe grosso modo cinq pages en moyenne, auxquelles s’ajoutent fréquemment des encadrés écrits par Isabelle Goldschmidt (psychologue et thérapeute familiale, ancienne enseignante dans une école de pédagogie active à Bruxelles). Des schémas et des graphiques ponctuent l’ouvrage. En tête de chaque réponse figure, en plus, un très court encadré d’un paragraphe intitulé « Réponse brève » qui sert de chapeau au développement à venir. Une introduction et une conclusion très claires encadrent le tout, et une bibliographie savante vient à la fin pour qui voudrait approfondir le sujet ou consulter en détail les sources utilisées.

Cette présentation, ainsi que l’écriture extrêmement claire et didactique des trois autrices, rendent très accessible un livre dont l’ambition de rigueur scientifique et d’ampleur synthétique auraient pu n’aboutir qu’à un précis réservé aux spécialistes. Je me réjouis grandement des efforts réalisés pour ouvrir tout cela à un lectorat plus large, car c’est exactement ce que je cherchais pour découvrir le sujet ; mais, à voir les rayons des librairies, on croule tellement sous les publications sur « les HPI » qu’il est bien difficile de s’orienter vers quelque chose de sérieux. Or l’ouvrage est fiable, prudent, très riche en informations, et il montre à l’œuvre une démarche scientifique qui concilie à merveille la recherche de la précision et celle du bien-être des personnes concernées. Cet heureux aboutissement s’explique sans aucun doute par la double expérience de chercheuses et de cliniciennes des autrices : elles cherchent, d’un même mouvement, à comprendre et à aider.

Autre qualité qui m’a frappée : la grande honnêteté intellectuelle de l’ensemble. Beaucoup de soin est apporté à faire le point sur l’état des connaissances, en mentionnant les principales théories ou modèles sur tel ou tel aspect du sujet, en argumentant sur leurs avantages et leurs limites, sans chercher toujours à trancher ou à imposer un avis. Les publications (études sous forme d’articles ou d’ouvrages) qui ont apporté tel ou tel élément important à la connaissance du haut potentiel sont mentionnés entre parenthèses et renvoient à la bibliographie, sans pour autant noyer le texte sous un apparat critique trop intimidant. L’équilibre n’est pas évident, mais à mes yeux c’est une réussite, car le grand public a ainsi accès à une science sérieuse, solide, qui explique toujours comment on sait ce que l’on sait. Les limites de la recherche actuelle et les incertitudes ne sont pas dissimulées, et dans plusieurs chapitres les autrices appellent de leurs vœux davantage d’études sur tel ou tel point. On voit la science en train de se faire, patiemment, posément, sans raccourci ni concession à un quelconque discours sensationnaliste. C’est un modèle de vulgarisation qui tire son lectorat vers le haut.

Ce soin apporté à l’état des connaissances a pour conséquence que le livre (sans pour autant être un très gros volume) forme une synthèse très complète sur le sujet, et a l’avantage d’évoquer à la fois les enfants et les adultes à haut potentiel.

Les chapitres consacrés à la définition du sujet du livre sont exemplaires à ce titre. Les autrices examinent chacun des termes que l’on peut croiser : « surdoués », « douance », « intellectuellement précoce », « zèbres », « haut potentiel intellectuel » ou encore « talentueux », tous ces mots sont les résultats des cheminements de la recherche, et chacun porte en lui une approche singulière, qui met en avant tel ou tel aspect du phénomène au risque d’en faire oublier d’autres. Le choix des autrices d’opter pour « haut potentiel intellectuel » se comprend à la lumière de la toute première question, portant sur les caractéristiques du haut potentiel : les seules caractéristiques de ce type de personnes à avoir été prouvées scientifiquement sont de hautes capacités intellectuelles, comme une rapidité d’apprentissage hors du commun. Les points suivants abordent toutes sortes de questions qui peuvent venir légitimement à l’esprit, comme « Y a-t-il beaucoup de personnes à haut potentiel ? » (environ 5% de la population, plus ou moins selon les critères retenus), « Est-ce un effet de mode ? » (en bref : non, l’existence de personnes très douées a été remarquée depuis l’Antiquité et la recherche scientifique là-dessus en psychologie démarre dès la fin du XIXe siècle) ou encore « Quels sont les modèles théoriques du haut potentiel ? », occasion de découvrir qu’il en existe beaucoup et que ce n’est pas simple de faire son choix pour définir précisément le sujet.

Le chapitre 2 creuse la question des causes du haut potentiel avec des questions comme « le haut potentiel est-il génétique ? » (en partie), « est-il influencé par l’éducation et l’environnement » (en partie aussi), « peut-on devenir HPI quand on ne l’est pas au début ou cesser de l’être après avoir été diagnostiqué tel ? » (non et non). La fin du chapitre aborde le sujet d’un point de vue neurologique : les personnes à haut potentiel se caractérisent bel et bien par un fonctionnement cérébral en partie différent de la plupart des autres gens, mais sans que ces différences soient radicales. Tout au long du livre, les autrices insistent sur l’idée que les personnes « HPI » ne se ressemblent pas toutes et qu’au-delà même des différents types de HPI qu’on peut distinguer par les tests de QI (j’y viendrai au paragraphe suivant), chaque personne est différente en raison de son éducation, de son parcours, de sa manière d’être. C’est là un point très important quand il s’agit de mettre en place des adaptations pédagogiques ou autres destinées à ces personnes, ou encore de les aider à se sentir mieux dans leur vie quotidienne.

La question des « fameux » tests de QI est abordée en détail dès le chapitre 1, puis revient dans le chapitre 3, « Reconnaître et identifier le haut potentiel ». On peut être identifié ainsi dès l’enfance (à partir de 5-6 ans) ou une fois adulte. Les autrices expliquent pourquoi une identification systématique n’est selon elles pas une bonne chose (elle n’existe pas en France, ni en Belgique), puis indiquent les principaux motifs pour lesquels on peut venir consulter et chercher à identifier un possible haut potentiel (dans l’enfance, c’est en général lié à un ennui à l’école, tandis qu’à l’âge adulte, il s’agit davantage pour la personne de comprendre « comment elle fonctionne » et/ou de résoudre des difficultés rencontrées au quotidien). Contrairement à ce que je pensais, un test de QI demeure à ce jour le seul moyen utilisé pour identifier un haut potentiel. J’ai en revanche appris avec intérêt, dans le chapitre 1 (question 5 : « Existe-t-il différents types de haut potentiel ? »), l’histoire du développement de ces tests et la manière dont ils se sont affinés afin de prendre en compte différents types de haut potentiel. Une personne à haut potentiel présente en général ce qu’Isabelle Goldschmidt propose d’appeler des « zones de haute potentialité » qui varient d’une personne à l’autre. Grosso modo, c’est rare d’être plus rapide que tout le monde partout : en général, on le sera dans certains domaines, d’où le recours à plusieurs sous-tests (« subtests ») qui s’intéressent à la compréhension verbale, au raisonnement perceptif (capacités visuo-spatiales), la mémoire de travail verbale, ainsi que la vitesse dans le traitement des stimuli et dans la coordination visuo-motrice. On apprend qu’une même personne peut être à haut potentiel dans un ou plusieurs de ces domaines, mais qu’elle peut présenter parfois de fort écarts d’un domaine à l’autre, qui peuvent générer des difficultés au quotidien (difficultés dont on ne parle pas du tout à ma connaissance quand on évoque le sujet dans les médias).

Ce chapitre est aussi l’occasion de cerner la notion de « potentiel intellectuel » et le lien entre tout cela et la notion d’intelligence, qui est l’une de ces grandes notions fondamentales avec laquelle nous réfléchissons dans la vie quotidienne, mais qu’on a bien du mal à définir quand on se penche dessus de manière scientifique. L’un des intérêts d’un livre comme celui-ci consiste à poser des définitions précises sur les choses et (comme on le verra à plusieurs reprises) à pourfendre plus ou moins explicitement les idées reçues et les stéréotypes de l’imaginaire collectif en la matière. Je m’en réjouis : tout le monde s’en portera mieux, aussi bien les principaux intéressés que la population générale. Une fois qu’on sait que « haut potentiel intellectuel » ne signifie pas « génie absolu dans tous les domaines » mais « personne qui a de meilleures capacités que la moyenne dans tel domaine précis », un certain nombre de fantasmes tombent d’eux-mêmes dans l’oubli. L’enjeu est d’importance. Diffuser des connaissances à jour et sérieuses sur ce sujet permet de lutter contre de possibles discriminations envers les personnes « HPI » (se faire rejeter en se faisant traiter d’intello au collège, par exemple), mais aussi de soulager les personnes concernées du poids qu’un tel statut peut représenter dans leur vie (imaginez qu’on vous dise : « Tu es un génie, c’est la science qui le dit » et que vous n’arriviez pas à faire toutes les grandes choses dont on vous dit que vous êtes supposément capable ! Une personne « HPI » peut grandement souffrir des mythes et des croyances qui vont influencer la façon dont elle se voit et se juge elle-même). C’est enfin essentiel pour lutter contre les récupérations du sujet par des groupes d’intérêt malveillants : associations débouchant sur des dérives sectaires ou délires eugénistes cherchant à former des légions de petits génies, par exemple…

Le chapitre 3 aborde les conséquences de cette procédure d’identification quand il s’agit d’annoncer le résultat à la personne qui a passé le test. Les autrices insistent sur le fait qu’on ne saurait résumer une personne à un chiffre de QI, qui n’a pas vraiment de sens s’il n’est pas accompagné du résultat détaillé, avec explications. D’autant que, comme elles le rappellent à plusieurs reprises, un test de QI ne peut donner une note au chiffre près, mais plutôt une « fourchette de confiance », pour la bonne raison qu’il y a toujours une marge d’erreur à quelques points près en raison de divers facteurs (une même personne qui passerait plusieurs fois le test n’aurait jamais exactement la même note).

Le chapitre 4, consacré aux spécificités des personnes à haut potentiel, annihile plusieurs mythes extrêmement répandus sur la Toile et ailleurs au sujet de ces personnes. C’est là qu’on voit que la science réelle se montre beaucoup plus prudente que les généralisations hâtives et que l’imaginaire collectif ! J’ai ainsi pu renoncer à plusieurs fausses certitudes. Non, les personnes HPI ne sont pas nécessairement hypersensibles (les autrices prennent soin, au passage, de définir précisément ce que cet adjectif signifie, ce qui n’est pas du luxe). Non, l’état actuel des recherches ne permet pas de l’affirmer que ces personnes seraient toutes perfectionnistes (et là encore, au fait, comment définit-on ce terme ?). Non, elles n’ont pas plus de mal à gérer les émotions que les autres… mais cette idée reçue rencontre en partie une réalité, puisque les personnes « HPI » montrent des particularités dans leur manière de gérer leurs propres émotions (mais pas dans leur traitement des émotions des autres). Un encadré passionnant vient éclairer cet aspect du sujet. Autre légende mise à mal : une personne à haut potentiel n’a pas nécessairement un sens moral plus développé, bien que le haut potentiel fasse découvrir le sens moral aux enfants « HPI » en avance par rapport aux autres enfants.

Autres mythes brisés, et non des moindres : ceux qui portent sur l’insertion des personnes à haut potentiel dans la société. Non, les personnes « HPI » ne sont pas « trop intelligentes pour être heureuses ». Elles ne vont pas nécessairement rencontrer des problèmes dans leurs relations sociales, pas plus qu’elles ne seront nécessairement brillantes ou nécessairement en échec dans leur scolarité. Et elles ne présentent pas plus de problèmes de santé mentale que les autres. Voilà de quoi renvoyer au registre de la fiction plusieurs images d’Epinal comme celle du génie incompris et persécuté ou celle du savant fou.

Le chapitre 5, « Rapport à la norme et image de soi », entre particulièrement en lien avec la pratique de consultation psychologique des autrices, puisqu’elle aborde les questions du sentiment de différence et de l’estime de soi. On ne se rend pas nécessairement compte qu’on est différent quand on est « HPI ». Quand on s’en rend compte, l’essentiel, indiquent les autrices, est de tenir le bon équilibre entre deux extrêmes qui consisteraient à ne vouloir voir que les similitudes ou à développer une obsession pour sa propre différence. On voit aussi, dans ce chapitre, que les idées reçues, méconnaissances et mythes variés dont je parlais plus haut peuvent, eux, causer des dégâts réels dans la manière dont les personnes « HPI » se conçoivent elles-mêmes.

Le chapitre 6 traite des apprentissages. Les enfants à haut potentiel et leur scolarité forment le cœur du sujet de ce dernier chapitre. Dans des développements passionnants, certains explicitement destinés aux enseignants, les autrices expliquent pourquoi on peut échouer à l’école tout en présentant un haut potentiel, et comment elles s’y prennent pour remédier aux cas d’échecs scolaires. Un grand enjeu est celui de l’enseignement idéal adapté aux enfants « HPI » : eh bien, il n’y en a pas ! Ou du moins, il n’y a pas de méthode unique qui conviendrait à tous les enfants à haut potentiel, puisque, dans l’état actuel des connaissances, le haut potentiel ne rime pas avec un type de raisonnement unique, ni avec une seule manière d’apprendre. L’essentiel est donc de rester à l’écoute de l’enfant pour comprendre quel type d’enseignement lui conviendrait le mieux. Et tant pis pour les écoles spécialisées privées qui s’efforcent de persuader un maximum de familles d’y inscrire leurs enfants pour des scolarités coûteuses : elles ne sont qu’une possibilité parmi d’autres. L’ouvrage se termine sur la question des sauts de classes, solution souvent utilisée dans le système scolaire classique et souvent profitable, mais pas toujours. Elle appelle, une fois encore, une prise en compte fine des besoins de l’élève.

J’en étais venu à lire ce livre à la suite de certaines de mes lectures sur l’autisme (que j’évoquais dans mon billet sur L’Année suspendue de Mélanie Fazi). L’ouvrage ne dit rien sur les cas de personnes à la fois autistes et « HPI ». Il m’a tout de même beaucoup appris, et a rempli au-delà de tous mes espoirs son rôle d’ouvrage de synthèse présentant l’état actuel des connaissances, sans généralisations abusives. C’est donc un livre que je ne saurais trop recommander à toute personne qui cherche à se renseigner sur le sujet en puisant à une source fiable.


Mélanie Fazi, « L’Année suspendue »

10 mai 2021

Référence : Mélanie Fazi, L’Année suspendue, Evry, Dystopia Workshop, collection « Non fiction », 2021.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Comme dans le livre précédent, il est question ici d’une expérience personnelle et subjective. Le texte parle du vertige de se découvrir autiste à plus de quarante ans, du chemin compliqué, intérieur et extérieur, qui mène au diagnostic et à l’acceptation de soi, du soulagement de découvrir enfin son propre mode d’emploi. »

Mon avis

Le contexte

Et là, naturellement, je me remords les doigts de ne pas avoir (jusqu’à présent) chroniqué « le livre précédent » mentionné par le quatrième de couverture, à savoir Nous qui n’existons pas, paru chez le même éditeur en 2018, où Fazi évoquait ses questionnements sur son orientation sexuelle – de la découverte de son attirance pour les femmes à la persistance de son asexualité – et son profond besoin de solitude, en marge des coutumes dominantes actuelles en matière de vie de couple. A certains égards, L’Année suspendue prolonge Nous qui n’existons pas : là encore Mélanie Fazi s’y confie, là encore elle évoque ces thèmes. Mais sous bien des aspects, L’Année suspendue constitue une démarche d’écriture différente. Par son ampleur, d’abord : tandis que Nous qui n’existons pas était un opuscule de 123 pages en petit format, L’Année suspendue pèse bien ses 300 pages en moyen format (il se dévore très bien quand même). Par sa nature, ensuite : Nous qui n’existons pas était un essai comportant une part de témoignage personnel ; L’Année suspendue est le récit d’un parcours personnel qui se situe aux confins de l’écriture autobiographique et d’un témoignage représentatif sur une réalité humaine plus large, celle des autistes en France actuellement.

Reprenons : Mélanie Fazi s’est fait connaître en tant qu’écrivaine des littératures de l’imaginaire, principalement comme nouvelliste dans le domaine du fantastique, dont elle est l’une des voix les plus notables de ces vingt dernières années, avec des recueils comme Serpentine (dont j’ai parlé ici), Notre-Dame aux écailles (dont j’ai parlé là), Le Jardin des silences (dont je devrais parler ici) ainsi que deux romans, Trois pépins du fruit des morts (joli exemple de fantastique contemporain inspiré du mythe grec de Perséphone, sur le thème de l’immortalité) et Arlis des forains (qui met en scène des enfants au Nebraska, aux Etats-Unis). Elle travaille en parallèle comme traductrice de l’anglais, toujours dans le domaine des littératures de l’imaginaire. Ces deux chapeaux lui ont fait remporter d’ores et déjà une bonne demi-douzaine de prix littéraires, dont deux Grands Prix de l’Imaginaire. Ce n’est qu’en 2018 qu’elle s’aventure hors de la fiction et se confie dans Nous qui n’existons pas, au sein d’une collection « Non fiction » résolument expérimentale créée pour l’occasion par l’éditeur Dystopia.

C’est à la suite d’une conversation privée tournant autour de ce livre que Mélanie Fazi est mise sur la piste de troubles du spectre autistique pour expliquer son ressenti hors du commun, ainsi que les problèmes croissants de fatigue dont elle souffre à ce moment. Après des mois de démarches, elle s’ouvre de son questionnement au public en mai 2019 dans un billet sur son blog, « Le vertige du réplicant » (allusion au personnage de Rachel dans Blade Runner). Pas tout à fait un an après, en février 2020, elle déclare avoir été diagnostiquée de troubles du spectre de l’autisme, dans un autre billet intitulé « Sur le spectre ». Dans ce même billet, elle annonce son intention de consacrer un livre à ce parcours : ainsi est élaborée L’Année suspendue. Dans l’intervalle, avec la pandémie qui s’est abattue sur le monde, l’attention générale a été mobilisée par autre chose, et je ne sais pas du tout dans quelle mesure la nouvelle s’était diffusée jusqu’à la parution du livre. Cela ne fait pas une grande différence : l’intérêt du livre ne repose pas sur une quelconque révélation mais sur l’analyse attentive d’un parcours, et L’Année suspendue montre à cet égard de belles qualités d’écriture.

Un récit de voyage intérieur

Le sujet n’a pourtant rien de facile : écrire sur soi, sur des événements tout récents, sur un sujet qu’on ne maîtrisait pas du tout deux ans plus tôt, tout en le connaissant intimement mais sans savoir qu’il nous concernait, le tout avec de forts enjeux intimes. « Ce sera intéressant, mais comment diable va-t-elle présenter ça ? » me suis-je demandé en découvrant sur son blog l’annonce du projet de livre. Réponse : sous la forme d’une confidence qui prend soin de ne pas tourner au déballage, et c’est une qualité à souligner. Un parti pris qui m’a remis à l’aise, car, bien qu’adorant les fictions de Mélanie Fazi, je ne me serais jamais senti le droit de m’inviter dans des confidences à ce point personnelles, si le texte final n’avait pas posé très clairement les limites de ce qui sera dit ou non dit. Donc, pas de name dropping sur le rôle de tel-le ou tel-le ami-e ou proche, pas d’anecdotes qui se seraient voulues croustillantes sur les aventures de couloirs dans tel ou tel salon ou festival, et (à mes yeux) pas non plus de mise en scène virant au pathos. Ça n’a jamais été le genre de Fazi dans ses écrits, mais j’aimerais insister là-dessus, parce que c’est une mesure qui n’est pas facile à garder, en particulier quand on aborde des événements si récents.

A la place, L’Année suspendue offre le récit d’une « quête » pour reprendre le mot employé par une proche de Fazi dans les premières pages) où la première personne omniprésente fonctionne avant tout comme l’oeil scrutateur de l’esprit retourné vers lui-même, pour se poser la question : « Qui suis-je ? », ou même parfois : « Que suis-je ? » Une application du Connais-toi toi-même, en somme, et une démarche universelle où tout le monde peut se reconnaître, donc partager les recherches, les errances et les atermoiements de l’autrice-narratrice. Comme elle le dit avec beaucoup de justesse vers la fin du livre, il s’agit d’une certaine manière d’un récit de voyage (on aurait même pu l’indiquer sur le quatrième de couverture). Un voyage en bonne partie intérieur, mais qui ne manque ni de rebondissements, ni de suspense.

Peut-être influencé dans ma lecture par mon habitude des nouvelles de Fazi, je n’ai pas pu m’empêcher parfois de trouver que sa manière de présenter ses interrogations frôlait le fantastique. Mais le mode fantastique n’est-il pas notre approche du réel par excellence, quand ce n’est pas le merveilleux ? L’autrice ne peut pas ne pas avoir pensé à ce parallèle, et ce n’est pas pour rien que le premier chapitre s’intitule « L’autre spectre », point de passage des histoires de fantômes au spectre de l’autisme, pas moins inquiétant que les fantômes en question puisqu’il va de pair avec son lot d’idées reçues et de stéréotypes véhiculées par la fiction (auxquelles Fazi consacre de passionnants développements).

Cette première personne, ce « je » omniprésent que nous suivons tout au long de ces pages, pratique une introspection d’une prudence et d’une rigueur intellectuelle remarquables. Cela reflète en partie les doutes terribles par lesquels Fazi est passée avant d’obtenir la confirmation de sa condition d’autiste. C’est que, depuis des années, elle sentait qu’elle avait « quelque chose », mais sans savoir quoi, et il a fallu plus d’un an encore avant de pouvoir confirmer que la piste autistique était la bonne. Toute personne un tant soi peu prudente en vient, dans de telles circonstances, à se demander si elle n’a pas tout imaginé, si elle ne fait pas que chercher à « se rendre intéressante ». Il n’empêche : avec un tel parcours, et plus encore a posteriori au moment d’achever un récit rétrospectif (intro-rétrospectif ?), beaucoup de gens seraient tentés d’attribuer bons et mauvais points aux médecins, psychologues, etc. qui ont vu ou n’ont pas vu, cru ou pas cru, au diagnostic final. Fazi s’en garde avec un sens de la nuance remarquable, y compris au sujet de praticiens dont on devine entre les lignes qu’ils ne lui ont pas fait passer des quarts d’heures agréables. Par chance, elle ne semble pas être tombée sur de véritables « brutes en blanc » (pour reprendre l’expression de Martin Winckler), mais dans l’ensemble sur un personnel attentionné et bienveillant.

L’écriture de soi : entre témoignage sur l’autisme et démarche autobiographique

Des témoignages d’autistes relatant leur découverte de leur trouble, il en existe déjà un bon nombre, et Mélanie Fazi en cite plusieurs. Pour ma part, le hasard et mon métier ont fait que j’ai été amené à m’intéresser à l’autisme peu de mois avant la parution du livre. Avant L’Année suspendue, j’avais lu un livre, Asperger et fière de l’être. Voyage au coeur d’un autisme pas comme les autres, d’Alexandra Reynaud (Eyrolles, 2017), et une bande dessinée toute récente, Couleur d’asperge : comment j’ai découvert que j’étais Asperger de Géry et Drakja (Vents d’Ouest, 2021). Le livre d’Alexandra Reynaud est fondé sur l’expérience personnelle de l’autrice et constitue donc un témoignage, mais il s’organise en chapitres thématiques qui rendent facile de le consulter comme un utilitaire une fois terminée la première lecture où l’on suit pas à pas son parcours. Quant à la BD, elle est l’oeuvre d’un scénariste lui-même Asperger, qui a choisi de mettre en scène un personnage fictif de jeune fille, afin de contribuer à faire connaître l’autisme féminin, moins facilement détecté et moins connu du grand public que l’autisme masculin. Cette BD présente l’avantage d’être accessible à un lectorat adolescent, ce qui peut faciliter la tâche aux ados qui se découvriraient autistes, ou qui auraient des proches, amis ou camarades de classe autistes et voudraient se renseigner sur le sujet.

Comparé à ces deux livres, L’Année suspendue choisit une démarche plus autobiographique et plus littéraire. J’entends ces qualificatifs de plusieurs manières. D’abord, plutôt que de prendre la forme d’une présentation générale et statique de ce que c’est que l’autisme, le livre se concentre sur la chronologie du diagnostic, en retraçant ses étapes et la façon dont l’autrice les vit avant, pendant et après sa découverte de la nature de son trouble. En cela, et même si Fazi insiste sur le fait qu’il y a plusieurs types d’autisme et de nombreuses manières différentes de les vivre, son témoignage ne manquera pas d’intéresser aussi bien les autistes (qui pourront y trouver exprimé un ressenti proche du leu) que les non-autistes (qui disposeront d’un texte propre à les amener à se mettre à la place d’une personne autiste, et en ressortiront non pas seulement mieux informés mais aussi mieux sensibilisés au sujet).

Signe régulier de ce choix d’en rester au plus près d’un témoignage personnel : le grand nombre de références culturelles propres à l’univers de l’écrivaine qui émaillent les pages de L’Année suspendue, des littératures de l’imaginaire à la chanson en passant par le cinéma. Les lectrices et lecteurs de longue date de Fazi s’y trouveront en terrain familier. Qu’on ait lu ou non ses fictions, on ne peut qu’être frappé par la manière dont l’autrice-narratrice manie constamment ces références culturelles pour progresser dans sa « quête », donner sens à ce qui lui arrive, garder le moral et penser l’avenir. C’est au passage une belle déclaration d’amour aux cultures de l’imaginaire et à tout ce qu’elles peuvent apporter dans une vie.

Mais la démarche qui préside à L’Année suspendue est aussi plus autobiographique et plus littéraire dans sa manière d’écrire et de travailler la matière textuelle. Le livre porte en lui-même le récit du parcours de son autrice, mais aussi celui de sa propre genèse. Entamé avant le diagnostic, il est terminé après. Dans l’intervalle, il est écrit par à-coups, avec des pauses, des hésitations, des périodes de renoncement. Loin de vouloir dissimuler ces coutures, Fazi les intègre à son propos. Vers le milieu du livre, elle insère telles quelles deux entrées de journal intime (ou deux textes qui s’en rapprochent beaucoup), parfois écrites au sortir d’un rendez-vous, « à chaud ». Tout comme le « je » de l’autrice, le texte est ballotté par le parcours de recherche du diagnostic, menacé de finir par une impasse ou de ne pas parvenir à se recoller.

Dans cette même logique d’intégrer au texte sa propre genèse, le livre montre aussi une circulation très contemporaine entre l’écriture pour une publication papier et l’écriture pour une publication numérique sur un blog : Fazi évoque à plusieurs reprises son processus d’écriture pour son blog, le soutien qu’elle reçoit en réponse à ses confidences et témoignages faits sur cette plate-forme (l’occasion de constater qu’Internet n’est pas seulement fréquenté par des harceleurs, mais peut aussi rassembler des fans bienveillants capables d’apporter un soutien à qui en a besoin) ; et les deux billets de blog que j’ai cités en liens plus haut sont intégrés, en tant qu’annexes, à la fin du livre où ils ont toute leur place (ce qui est aussi un moyen prudent d’en conserver une sauvegarde ailleurs que dans un nuage de données). Cela montre, pour qui en douterait, que l’écriture destinée à un blog peut être d’aussi bonne tenue et aussi digne d’intérêt que l’écriture destinée à une publication papier.

Le livre refermé, l’envie est grande de le reparcourir et de le reconsulter sur tel ou tel sujet précis. L’appareil éditorial ne s’y prête pas : le sommaire, quoique complet, n’offre que des titres de chapitres assez généraux (« la question », « le chemin », etc.) ; il n’y a pas d’index, ni de bibliographie sur le thème de l’autisme. C’est que ce n’est pas le propos du livre, qui ne cherche pas à se changer en manuel sur le sujet, ni en mode d’emploi. En revanche, les deux billets de blogs joints en annexes à la fin auraient mérité des renvois dans le corps du texte aux endroits où ils sont mentionnés : je les avais lus sur le blog avant de découvrir le livre, mais quelqu’un qui ne les aurait pas lus pourrait être gêné dans sa lecture, dans l’hypothèse où l’on n’aurait pas accès au blog au moment de lire le livre (dans un avenir lointain, par exemple), et où l’on ne tomberait sur les billets qu’un peu tard, à la fin. Mais c’est vraiment du pinaillage de ma part. Quoi qu’il en soit, je pense relire ce livre à terme, et j’aurais presque envie de l’acquérir en version numérique, pour pouvoir naviguer rapidement dedans à la recherche d’un thème en particulier.

Conclusion

L’Année suspendue est donc un témoignage mû par une démarche autobiographique rigoureuse. Il ne cherche pas à constituer une lecture suffisante sur le thème de l’autisme. Il peut vous faire découvrir le sujet, mais, si vous souhaitez le creuser davantage, vous devrez vous tourner vers d’autres publications (en nombre heureusement croissant). En revanche, même s’il n’est pas un ouvrage de fiction, il me semble évident qu’il fait oeuvre littéraire, et qu’en plus du rôle certainement cathartique (pour ne pas dire thérapeutique) que son écriture a joué pour son autrice, et de la portée plus large que je lui souhaite d’obtenir en tant que témoignage sur l’autisme en France à notre époque, il marque, dans le même temps, une nouvelle étape vers la maturité dans la pratique de l’écriture de Mélanie Fazi. Autrement dit : non seulement ce livre l’a aidée à surmonter sa recherche, à trouver des réponses et (j’espère) à se porter mieux, mais en plus c’est un texte réussi en lui-même, où Fazi accomplit le tour de force de se confier tout en faisant une nouvelle démonstration de la qualité de son écriture. Je ne peux que m’en réjouir : cela fait tout un tas de raisons différentes de recommander la lecture de ce livre. Et d’attendre avec curiosité ses prochaines publications, de fiction ou non, courtes ou amples, on verra bien.


[BD] « Les Chimères de Vénus », t.1, par Jung et Ayroles

26 avril 2021

Référence : Etienne Jung (dessin) et Alain Ayroles (scénario), Les Chimères de Vénus, tome 1, Paris, Rue de Sèvres, 2021.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« 1874, les vaisseaux des puissances terrestres s’élancent dans l’éther pour conquérir les planètes du système solaire. L’actrice Hélène Martin débarque sur Vénus, monde sauvage couvert de brume, à la recherche de son fiancé, un poète évadé des bagnes de Napoléon III. Poursuivie par l’inquiétant duc de Chouvigny, entraînée dans la rivalité des empires, Hélène s’aventurera à travers des jungles infestées de dinosaures et sur des océans déchaînés jusqu’aux confins de l’astre, où se dressent les vestiges d’une mystérieuse civilisation.

Dans l’univers du Château des Étoiles, embarquez pour une planète sauvage ! »

Mon avis

Un peu de remise en contexte

Lorsque la science-fiction émerge vers la fin du XIXe siècle, elle se fonde sur les connaissances astronomiques de son époque pour anticiper l’avenir. Faute d’observations précises, on espère encore, à ce moment, découvrir sur les autres planètes autant de mondes très similaires à la Terre, habitables et si possible habités. On se plonge avec passion dans les écrits de vulgarisation de Camille Flammarion. On s’exalte à scruter les fameux « canaux » de Mars, qui seraient la preuve d’une agriculture capable de recourir à l’irrigation artificielle sur la planète rouge. On s’aperçoit que Vénus est très proche de la Terre en termes de taille, d’exposition au soleil, etc. et il n’en faut pas plus aux écrivains de science-fiction ou de ce qu’on appelle alors le merveilleux scientifique pour se lancer à la conquête du système solaire par nouvelles et romans interposés. Si vous voulez en savoir plus sur cette période des débuts de la science-fiction, vous pouvez par exemple visionner cette courte vidéo d’une minute sur le roman scientifique sur le site des expositions virtuelles de la Bibliothèque nationale de France et y consulter cette page sur la belle petite exposition Le merveilleux-scientifique qui s’est tenue là d’avril à août 2019.

De nos jours, le progrès des connaissances a ramené ces romans d’anticipation au rang d’aimables rêveries. A notre époque où la science-fiction scientifiquement correcte en est réduite à essayer de nous passionner pour le sauvetage d’un astronaute dont le vaisseau tombe en panne, ou à gratter le sol des planètes voisines en quête de micro-organismes rachitiques, on ne peut lire les vieux romans de merveilleux scientifique sans pousser des soupirs de nostalgie. Se balader sur la Lune comme sur le premier trottoir venu ? Arpenter les antiques cités de Mars et les jungles de Vénus ? Si seulement !

Mal vue des critiques, longtemps laissée à l’écart de l’histoire littéraire propre sur elle, remisée au rang des « paralittératures », cette science-fiction surannée a sombré dans l’oubli, sauf dans quelques cercles de passionnés de SF et de littérature populaire. Le goût du public, lui, a changé… mais a-t-il changé tant que ça ? Le space opera, dont l’incarnation la plus récente actuellement reste La Guerre des étoiles, n’est que l’héritier, à 150 ans de distance, de ces premiers voyages spatiaux fantasmatiques où des aventuriers conquérants sautillaient de planète en planète comme on passe de l’épicerie à la boucherie, et dégainaient des pistolets laser ou des épées énergétiques pour affronter petits hommes verts, monstres tentaculaires et infâmes empereurs venus de planètes aux noms riches en lettres comme « X », « Y » ou « Z ». Bien avant Luke Skywalker, Rey ou Chewbacca, d’autres héros américains tels que John Carter, Buck Rogers ou Flash Gordon passionnèrent les foules. George Lucas a déployé des efforts colossaux pour nous faire croire que son Star Wars provenait d’une étude épatante de l’imaginaire collectif mondial menée à l’aide du satané monomythe de son copain Campbell, alors que Lucas était lui-même un grand amateur de SF populaire (comme pas mal de jeunes gens de son temps), et que s’il a fait Star Wars, c’est avant tout parce qu’il n’avait pas pu de payer les droits d’adaptation cinématographique de Flash Gordon.

Les Américains, avec leur sens des affaires et leurs franchises dignes de rouleaux compresseurs, ont su renouveler ce genre chez eux et même prolonger la vie de leurs héros plus anciens, puisque John Carter et Flash Gordon continuent à bénéficier de nouvelles incarnations sur divers supports régulièrement. Mais l’Europe ? La France ? Elles aussi ont produit une littérature populaire riche et créative, que des passionnés et (enfin !) quelques universitaires sont heureusement en train de remettre en lumière. Des fureteurs comme la revue Le Novelliste rééditent des auteurs français obscurs et traduisent des pépites étrangères comme le feuilleton allemand Capitaine Mors, pirate des cieux (leur numéro 5 publie aussi une jolie nouvelle d’Alexis-Nicolas de la Vitche, auteur tout ce qu’il y a de plus contemporain puisqu’il participe au Château des étoiles sous sa forme de journal). L’exposition à la BNF est un pas notable dans cette lente réhabilitation.

Le public français, lui, commence à s’y intéresser un peu, mais c’est avant tout grâce au travail d’auteurs relevant des cultures de l’imaginaire actuelles, dans la littérature et la BD principalement. On a redécouvert les premiers super-héros européens grâce à la bande dessinée La Brigade chimérique de Serge Lehmann et Fabrice Colin (au scénario), Gess et Céline Bessoneau (au dessin et à la couleur). Le genre du steampunk, qui s’inspire de la science-fiction de la fin du XIXe siècle et du tournant du XXe siècle, est tout naturellement chez lui en France, puisque Jules Verne est l’une de ses principales inspirations. La littérature populaire, notamment les romans-feuilletons, ont aussi leurs amoureux parmi les amateurs de SF. Jacques Tardi s’en est souvenu en créant en 1976 Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, à peu près adaptées au cinéma en prises de vue réelles par Luc Besson en 2010. Le film français le plus « steampunk » qui soit demeure cependant un film d’animation, Avril et le monde truqué, réalisé par Ekinci et Demares en 2015 dans un univers dessiné par ce même Tardi. Du côté de la musique, le groupe Dionysos louche souvent de ce côté-là aussi avec des albums comme La Mécanique du coeur. Et je ne mentionne que les titres les plus connus.

De châteaux en chimères

C’est donc dans la lignée de cette réappropriation des pionniers de la SF par les auteurs actuels que se situe l’univers du Château des étoiles créé par Alex Alice en 2014. C’est de la SF à l’ancienne, puisqu’on y explore l’éther en dirigeable pour coloniser une Mars à l’atmosphère tout ce qu’il y a de plus respirable. Et c’est de la littérature populaire, puisque la BD paraît d’abord sous la forme d’épisodes adoptant l’apparence de numéros de journaux avant de faire l’objet d’intégrales en albums. Est-ce que c’est réussi ? Je n’en sais rien : je ne l’avais pas lue avant la parution des Chimères de Vénus. Je sais seulement qu’il y a de superbes couvertures et, pour l’avoir feuilleté, que le dessin emploie des aquarelles subtiles et très jolies. Pour le scénario, il faudra repasser quand j’aurai pu tout emprunter en bibliothèque (5 tomes déjà, quand même).

« Allez-vous enfin en venir aux Chimères de Vénus ? » râlerez-vous, et vous aurez raison. Eh bien, Les Chimères de Vénus est une série située dans l’univers du Château des étoiles mais à l’intrigue indépendante (ce qu’on appelle parfois en anglais un spin off mais un spin off n’est pas toujours entièrement détaché de la série principale). Pour cette série, les éditions Rue de Sèvres ont recouru à deux auteurs différents. Le plus connu (à mes yeux) est le scénariste Alain Ayroles, fameux pour ses séries de fantasy (De Cape et de crocs, Garulfo), d’aventure (Les Indes fourbes) ou de fantastique (D, une variation sur le mythe du vampire), et qui se lance ici dans la science-fiction. Je ne connaissais pas le dessinateur, Etienne Jung, mais il est loin d’être un perdreau de l’année puisqu’il compte également plusieurs séries à son actif.

Quels points communs, quelles différences entre Les Chimères de Vénus et Le Château des étoiles ? N’ayant pas encore lu la série principale, je ne peux pas dire grand-chose de l’intrigue, sinon que la planète diffère puisque Le Château des étoiles est centré sur Mars tandis que les Chimères de Vénus… vous avez compris. L’intrigue des Chimères commence en outre cinq ans après celle du Château… (1874 au lieu de 1869).

Je peux mieux vous renseigner sur le dessin : il n’a rien à voir. Tandis qu’Alex Alice dessine puis colorie à l’aquarelle, Etienne Jung trouve ses inspirations graphiques dans le cinéma d’animation. Ses dessins m’ont fait furieusement penser aux dessins animés dits « en 2D » que les studios Disney ont produits au début des années 2000, comme Atlantide, l’empire perdu ou La Planète au trésor ; l’aspect un peu anguleux des visages et un certain degré supplémentaire de détail m’ont rappelé aussi les premiers dessins animés de Dreamworks, comme Le Prince d’Egypte ou La Route d’Eldorado. Trait épuré, aplats de couleurs, visages très expressifs, le parti pris est franc. Il pourra plaire ou déplaire. Il a plu à l’amoureux d’animation que je suis : c’est qu’il fallait le faire, et le résultat transpire l’aventure à grand spectacle à chaque double page, grâce à une mise en case dynamique sans devenir brouillonne et à des dessins qui dépassent des cases pour aller jusqu’aux bords des pages, ce qui donne à l’ensemble une allure d’écran large du plus bel effet (tenez, la double page où on découvre le dirigeable spatial, par exemple…). Les esprits chagrins reprocheront à ce choix visuel de trop tirer la série du côté purement « jeunesse », là où l’aquarelle pouvait rassembler plus aisément un public familial ; mais cela me semblerait quelque peu grincheux, parce qu’après tout, chez Jung aussi, les couleurs sont nuancées et les détails abondent.

Pas révolutionnaire, mais une belle introduction au genre pour un large public

Passons au scénario. Les Chimères de Vénus nous est annoncé comme une trilogie. Ce premier tome s’emploie logiquement à mettre en place les personnages, les forces en présence et les enjeux, dans une aventure d’ores et déjà riche en péripéties (avantage d’un album de 56 pages, plutôt que les classiques 48 pages, par exemple). Les multiples rebondissements s’expliquent d’autant mieux qu’à l’exemple du Château des étoiles, cet album a fait l’objet d’une première publication sous forme d’épisodes dans le même « journal » consacré aux épisodes du Château… ce qui explique le découpage inhabituel de la BD en chapitres, un moyen supplémentaire de renforcer l’ambiance romanesque de l’ensemble.

Nous découvrons donc Hélène Martin, chanteuse d’opérette, qui s’efforce d’échapper à un destin de « cocotte » dans une Belle Epoque légèrement utopique où la France et le Royaume-Uni se sont lancés dans une course à l’espace pour coloniser Vénus. Cette colonisation de Vénus par un Napoléon III toujours en place en 1874 (à quand la Troisième République, alors ? La suite nous le dira peut-être) a son baron Haussmann en la personne du duc de Chouvigny, un puissant personnage bien décidé à servir autant ses propres intérêts que ceux de l’empereur. Hélène Martin pourrait se contenter d’un avenir de parvenue en acceptant les avances du duc et d’un certain nombre de hauts personnages, mais non : la belle est amoureuse d’un poète arrêté pour ses écrits politiques subversifs et envoyé au bagne sur Vénus. Ce poète, nous le suivons en parallèle au voyage d’Hélène Martin. Deux intrigues en une, donc, et de nature distincte, plus centrée sur les relations pour Hélène Martin, davantage tournée vers l’action et l’exploration pour le poète, du moins au début, puisque le voyage d’Hélène Martin devient de plus en plus mouvementé à mesure qu’elle se rapproche de son amant perdu.

Si le duc de Chouvigny semble devoir prendre de l’importance en tant que « grand méchant », il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable (il n’a pas encore la carrure du Mendoza de De Cape et de crocs). Et pour cause : il ne fait pas encore grand-chose. Le véritable adversaire des personnages au cours de ce premier tome, c’est la planète Vénus elle-même. En un hommage direct à l’imaginaire science-fictif du tournant du XXe siècle, tout émoustillé par les débuts de la paléontologie, Ayroles imagine une Vénus où la vie en est à un stade d’évolution équivalent au paléozoïque terrien, autrement dit : il y a des dinosaures. Ajoutez un climat que l’on qualifiera poliment de « contrasté », des jungles inextricables, des plantes inattendues et des indices de la présence d’une vie extra-terrestre intelligente, et il y a de quoi installer un beau suspense, tout en fournissant à Etienne Jung mille et un prétextes de cases spectaculaires.

Ma lecture a été influencée par le fait que j’ai lu une bonne partie des précédentes publications d’Ayroles. Si vous êtes dans cette situation, vous jouerez sûrement à reconnaître, entre les lignes, des archétypes de personnages qu’Ayroles semble apprécier d’une série à l’autre. Le poète romantique pourra rappeler le renard Armant de De Cape et de crocs ; Hélène Martin et sa domestique forte en gueule m’ont irrésistiblement fait penser à la princesse Héphylie et à sa nonne de guerre dans Garulfo, bien que le voyage vers les étoiles place Hélène dans une position plus proche de celle de la Séléné de De Cape et de crocs. Ce jeu de références a un peu parasité ma lecture : j’ai hâte que ces personnages prennent corps au cours des deux tomes suivants, en espérant qu’ils sauront s’affirmer par rapport à leurs prédécesseurs du même scénariste. Cela ne m’a pas empêché d’apprécier la plume d’Ayroles, entre autres ses dialogues bien trempés.

De la même façon, on pourra apprécier diversement ce début d’intrigue selon qu’on connaît plus ou moins bien le genre et ses stéréotypes. Si vous lisez de la science-fiction (par exemple du steampunk) ou de la littérature d’aventure populaire (pulp, diraient les Américains) depuis longtemps, vous serez en terrain connu et vous n’apprendrez pas grand-chose. De fait, pour le moment, l’album se démarque davantage par son rythme soutenu que par l’originalité de son scénario. Mais, si vous connaissez mal ou pas du tout ce genre, ou si vous souhaitez le faire découvrir à des gens qui ne le connaissent pas, qu’il s’agisse d’adultes ou d’enfants, alors cet album est une porte d’entrée toute désignée : on y trouve tous les ingrédients habituels, portés par un dessin coloré, sous une couverture superbe. Il reste à espérer que la série réussisse le délicat exercice qui consiste à rendre hommage à un genre tout en le renouvelant par quelques trouvailles. En tout cas, je serai là pour lire la suite. Et je vais m’intéresser de ce pas à la série principale par Alex Alice.


[BD] « Olympia kuklos » (t.1), de Mari Yamazaki

12 avril 2021

Référence : Mari Yamazaki (dessin et scénario), Olympia kuklos, Bruxelles, Casterman, traduit du japonais par Wladimir Labaere et Ryôko Sekiguchi, tome 1, 2021 (parution d’origine : Japon, 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Après Thermae Romae, la nouvelle comédie sportive de Mari Yamazaki !

Démétrios, dans son petit village de la Grèce du IVe siècle avant notre ère, n’aspire qu’à une chose : vivre de son métier de peintre sur céramique. Et, peut-être, ravir le coeur de la belle Apollonia, la fille du patriarche…
Le destin en décide autrement : le voici chargé de sauver son village des appétits guerriers de la cité voisine ! Alors qu’il se lamente sur son sort, la foudre frappe. Lorsqu’il reprend ses esprits, Démétrios a été projeté à travers le temps et l’espace dans le Tokyo de 1964, au moment des Jeux olympiques ! »

Mon avis

J’ai eu l’occasion de dire ici tout le bien que je pensais des mangas de Mari Yamazaki avec son premier grand succès, Thermae Romae (désormais terminée), et sa fresque historico-romanesque Pline (co-dessinée avec Miki Tori), deux séries situées dans la Rome antique. Voici Mari Yamazaki de retour avec la traduction d’un manga entamé en 2018, Olympia kuklos, situé cette fois en Grèce antique. Si Pline faisait des efforts visibles pour renouveler la veine antique de Yamazaki en privilégiant les voyages et la politique au mélange de voyages dans le temps et d’exploration de la culture des bains publics qui formaient les thèmes principaux de Thermae Romae, Olympia kuklos paraît en revanche se contenter de reprendre d’assez près la formule à succès de Thermae Romae : des voyages temporels inopinés d’un personnage antique jusque dans le Japon contemporain, d’où naissent des situations cocasses et toutes sortes de réflexions aussi éducatives que stimulantes sur les deux cultures en question. Dans Olympia kuklos, ce n’est plus un architecte de thermes romain qui se trouve propulsé dans le Japon récent, mais un peintre de vases grecs. Le reste semble identique… mais l’est-il vraiment ?

Evacuons d’abord une première critique possible, à savoir l’idée que Mari Yamazaki ne se renouvellerait pas : à en juger par sa bibliographie, l’autrice de Thermae Romae et de Pline a bel et bien exploré d’autres époques et d’autres types d’intrigues que l’Antiquité et les voyages dans le temps loufoques. S’il y en a un qui s’en tient paresseusement aux ingrédients qui ont l’air de marcher, ce serait bien plutôt l’éditeur Casterman, qui (du moins pour le moment) ne semble vouloir traduire que les mangas à sujets antiques de Yamazaki, au risque de donner au public francophone une vision réductrice de ses publications. Je ne vais pas me plaindre outre mesure, puisque l’Antiquité me passionne, mais je finirai par avoir envie de lire ce que Yamazaki a publié d’autre.

Venons-en à ce début de manga proprement dit. Premier constat : le dessin de Yamazaki est toujours aussi expressif, mais il a gagné en maturité depuis les débuts de Thermae Romae. Peut-être l’autrice a-t-elle aussi disposé de davantage de temps pour réaliser Olympia kuklos. Le fait est que les décors, sans atteindre le degré de réalisme sculptural de ceux de Pline, sont systématiquement détaillés et que les personnages (contrairement à ceux de Thermae Romae) font eux aussi l’objet d’un soin particulier, allant jusqu’à restituer des motifs discrets mais superbes pour les kimonos japonais sur certaines cases. Autre différence avec Thermae Romae (liée au scénario) : le hiératisme imperturbable du Romain Lucius, avec son apparence de statue romaine (qui alimentait le comique de situation), laisse ici place à des déliés un peu plus souples et à une plus large palette expressive pour le personnage de Démétrios.

Un détail un peu frustrant est la très grande « discrétion » du dessin de l’entrejambe des personnages lorsqu’ils courent nus (puisqu’en Grèce antique on faisait du sport nu, du moins quand on était un homme) : le sexe des personnages est à peine esquissé. Un rappel du fait que la notion de pudeur évolue elle aussi avec les époques et que ce qui ne choquait personne en Grèce classique semble effaroucher le public japonais. Le plus étrange étant que, sur la couverture (du moins la couverture francophone), l’anatomie des personnages n’est pas altérée (je veux dire qu’on voit leurs zizis). Curieuse époque que la nôtre, où la vue d’un sexe serait plus tabou que les scènes de violence qui s’étalent sur tant de pages de mangas et sur les écrans ! Cela me rappelle les cinématiques de God of War où les monstres s’étripent sans problème, mais arborent tous un entrejambe lisse plus inquiétant à mes yeux que leurs crocs ou que leurs griffes. La Grèce antique est aussi un bon moyen de nous réconcilier avec la vue de nos propres corps d’humains, mais il y a encore du travail. Est-ce Yamazaki elle-même qui a fait ce choix, ou son éditeur ? Je penche pour la seconde possibilité ; ce sera peut-être dit dans un futur tome.

Bien qu’entièrement autonome, le scénario d’Olympia kuklos prend des saveurs toutes différentes selon que vous avez lu ou non Thermae Romae, car les deux mangas commencent sur le même principe : dans l’Antiquité, un personnage est confronté à de sérieuses difficultés et se retrouve propulsé de façon complètement inexplicable dans une époque toute différente, à savoir le Japon contemporain. Si vous n’avez pas lu Thermae Romae, tout dépend si ce début d’histoire vous semble intéressant, auquel cas vous devriez passer de très amusants moments de lecture, ou si vous le jugez invraisemblable et capillotracté, auquel cas aucun de ces deux mangas n’est pour vous (mais cela ne vous empêche pas d’aller lire Pline qui ne contient pas de voyages dans le temps).

Si, comme moi, vous avez lu Thermae Romae, vous vous demandez sûrement si Olympia kuklos présente tout de même un intérêt, dans la mesure où vous connaissez déjà le principe des allers-retours entre deux époques. C’est bien ce que je me demande moi-même. Tout dépend des aspects de l’histoire auxquels on s’intéresse.

En termes d’intrigue principale pure, à savoir les voyages temporels de Démétrios comparés à ceux de Lucius, ce début de manga ne permet pas de répondre à cette question : les voyages dans le temps y sont utilisés comme un pur prétexte à la rencontre entre les deux époques. Je subodore que Yamazaki pourrait bien s’en tenir là et ne pas tenter d’apporter une explication science-fictive et pleine de suspense aux voyages de Démétrios, pas plus qu’à ceux de Lucius Modestus dans Thermae Romae, parce que j’ai l’impression que ce n’est pas cela qui l’intéresse ; mais seule la lecture de la suite nous le dira. Une chose est sûre : Yamazaki ne fait pas du Doctor Who et si vous attendez du timey-whimey technojargonnesque avec des extra-terrestres et des vaisseaux étranges, mieux vaut vous tourner vers une « vraie » BD de science-fiction, comme Valérian et Laureline, ou vers la remarquable série britannique dont je parlais à l’instant (par exemple un épisode comme « The Fires of Pompeii » dans la saison 4, avec David Tennant). Chez Mari Yamazaki, on n’est pas dans la science-fiction (pour l’instant) mais davantage dans le fantastique. Jugez plutôt : pour changer d’époque, Démétrios se fait tout simplement foudroyer par un éclair de Zeus !

Même s’il est un peu tôt pour le dire, j’ai eu l’impression que Yamazaki assumait le côté « prétexte » de ces changements d’époque pour se concentrer plus vite sur ce qui paraît être le coeur de sa démarche, à savoir une sorte « d’anthropologique-fiction » qui imagine la rencontre impossible entre époques et entre cultures, afin de s’instruire en s’amusant et de réfléchir sur nous-mêmes et sur les autres. C’est un but tout ce qu’il y a de plus légitime et, s’il vous convient, le résultat vous intéressera au moins autant que dans Thermae Romae. Car, une fois de plus, Mari Yamazaki déploie un travail de documentation important sur la vie quotidienne dans la Grèce antique, plus précisément en Grèce centrale au IVe siècle avant J.-C. (vers la fin de l’époque classique). Si le thème principal du manga est le sport, Yamazaki en aborde d’autres au passage, en particulier la peinture de vases qui est le métier de Démétrios. C’est l’occasion d’un joli hommage à un art que Yamazaki considère, non sans raisons, comme une sorte de précurseur de la bande dessinée, comme elle s’en explique dans les bonus à la fin du tome (aussi passionnants que dans ses précédents mangas traduits).

Un autre aspect de l’intrigue contribue à en renouveler l’intérêt pour qui a lu Thermae Romae : le personnage de Démétrios est très différent de Lucius Modestus. Tandis que le Romain affichait une dignitas et une foi inébranlable en lui-même et en Rome, Démétrios s’avère plus tourmenté et plus complexe. Il est en effet partagé entre son métier de peintre de vases – où il n’est guère brillant – et ses capacités sportives qui pourraient faire de lui un athlète et un champion, s’il n’avait pas en horreur toute forme de compétition. Démétrios se trouve bien vite confronté à toutes sortes de dilemmes et de responsabilités à endosser lorsqu’un autre motif, son amour inavoué pour Apollonia, revient régulièrement l’aiguillonner.

Non seulement cela donne un personnage plus intéressant et aux réactions moins prévisibles, mais cela fournit à Yamazaki l’occasion d’une réflexion intéressante sur la notion de compétition dans les deux époques : le sport en Grèce antique est un agôn, une lutte tout ce qu’il y a de plus sérieux où l’on cherche absolument la victoire. Cela n’est pas si éloigné de l’esprit de compétition qui peut régner dans notre époque présente – au Japon, c’est le cas dans le système scolaire et dans le monde du travail, mais cela nous donne également à réfléchir en France où un exemple montrant des compétitions amicales et dans la bienveillance mutuelle, comme Démétrios en découvre à Tokyo en 1964, n’est pas de trop pour nous (surtout la bienveillance mutuelle).

Olympia kuklos se veut bien sûr une initiation au thème du sport grec antique et regorge de détails instructifs à ce sujet, mais il adopte une structure moins rigide que celle de Thermae Romae où chaque chapitre donnait lieu à un sketch doublé d’une leçon sur tel ou tel aspect de la culture des bains. Dans Olympia kyklos, on ne voit pour le moment pas Olympie ni ses jeux, du moins pas dans l’Antiquité (Démétrios découvre en revanche les jeux olympiques de Tokyo en 1964). La fin du tome laisse cependant penser que le héros y sera conduit tôt ou tard, et cela paraît logique de ne pas commencer tout de suite avec le plus grand rendez-vous sportif de l’Antiquité. Pour le moment, Démétrios prend part à des compétitions très locales, un moyen de poser les bases tout en présentant personnages et enjeux. On apprend tout de même des choses sur l’invention du marathon après l’exploit de Philippidès ou sur le sens de la flamme olympique.

Notez que la structure par chapitres du manga ne laisse qu’une place limitée au suspense d’ensemble et que vous pouvez tout à fait lire ce premier tome comme une histoire autonome, une série de voyages temporels étranges dont le héros finit toujours par rapporter un enseignement. Le même problème qui guettait Thermae Romae se profile déjà pour Olympia kuklos : une structure très épisodique qui n’est pas facile à ficeler en un arc narratif d’ensemble susceptible de maintenir un suspense haletant. Mais encore une fois, ce n’est pas le but de ce manga : Mari Yamazaki ne donne pas dans le thriller et, si ses héros halètent, c’est parce qu’ils sont en train de courir.

Olympia kuklos démarre donc sur des bases classiques, mais sur de bonnes bases néanmoins, et offre assez de différences et d’innovations par rapport aux précédents mangas de Yamazaki pour trouver un intérêt à mes yeux. Quant à savoir s’il saura affirmer une direction véritablement nouvelle ou s’il se contentera d’explorer gentiment des sujets différents avec les mêmes ficelles, c’est encore un peu tôt pour le dire. Il reste, dans tous les cas, un moyen bien sympathique de découvrir deux époques et deux cultures en s’amusant, dans un esprit léger et bienveillant, ce qui n’est déjà pas rien.


Alice Zeniter, « Je suis une fille sans histoire »

29 mars 2021

Référence : Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, Paris, L’Arche, collection « Des écrits pour la parole », 2021.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« « Une bonne histoire, aujourd’hui encore, c’est souvent l’histoire d’un mec qui fait des trucs. Et si ça peut être un peu violent, si ça peut inclure de la viande, une carabine et des lances, c’est mieux… »

Mais quelle place accorde-t-on dans ces histoires aux personnages féminins et à la représentation de leur corps ? Alice Zeniter déconstruit le modèle du héros et révèle la manière dont on façonne les grands récits depuis l’Antiquité. De la littérature au discours politique, elle nous raconte avec humour et lucidité les rouages de la fabrique des histoires et le pouvoir de la fiction. »

Mon avis

Je vais encore dire du mal d’un quatrième de couverture. Celui-ci est très bien, mais il oublie une information importante, à savoir que ce texte n’est à l’origine pas un essai mais a été écrit pour la scène, en vue d’un spectacle « seule en scène » à la Fabrique (Comédie de Valence), en octobre 2020*. On pourra me répliquer que n’importe quelle personne connaissant un peu l’éditeur L’Arche peut se douter que, s’ils publient ça, c’est que ça a un rapport avec le théâtre. Mais l’information n’était pas explicite. Que m’est-il arrivé ? Je me suis dit : « Tiens, ils ont lancé une collection d’essais ou de conférences, maintenant ? », je me suis laissé tenter par le thème et par l’envie de (re)découvrir Zeniter, j’ai acheté le livre, j’ai entamé sa lecture, Alice Zeniter est apparue devant moi, elle s’est présentée, et elle a passé une centaine de pages à parler dans tous les sens et sur tous les sujets en cabotinant beaucoup et en forçant le trait à plaisir pendant que je poussais quelques soupirs gênés en songeant : « Tout de même, elle en fait des tonnes ». Jusqu’à ce qu’arrivé à la page 104, coincée entre la bibliographie et les remerciements, une mention discrète en quatre lignes m’apprenne que ce texte n’était pas du tout ce que je pensais, et que j’aurais dû le lire comme un texte de spectacle. Résultat : j’ai l’impression d’être passé en partie à côté du livre. C’est qu’on ne lit pas un essai ou une conférence comme un texte de théâtre, et les excès qui m’ont gêné à la lecture m’auraient beaucoup moins dérangé si je m’étais projeté dans la perspective d’un seule-en-scène pendant que je découvrais le livre.

C’est que la rhétorique de Zeniter est ici entièrement tournée vers l’oralité et la scène. Le registre est familier ; l’humour, omniprésent ; le zapping de sujets multiples et divers, incessant. Quand on veut excuser cela d’une manière khlâsse, on fait une référence aux Essais de Montaigne en qualifiant cela de propos « à sauts et à gambades ». Moi, ça m’a rappelé le style de certains Youtubeurs ou Youtubeuses, qui enchaînent les vidéos courtes avec un débit en mitraillette et se hasardent aux collisions les plus téméraires entre des sujets pointus qu’ils s’efforcent de vulgariser et des blagounettes de collégiens censées faire passer la pilule plus facilement (je pense par exemple à Manon Bril avec sa chaîne C’est une autre histoire). Est-ce que ça fonctionne ? J’espère de tout cœur que oui, car la diffusion des savoirs et, dans le cas de ce livre, la lutte pour l’égalité des sexes, sont deux sujets auxquels je tiens beaucoup. Personnellement, je dois dire que je n’adore pas ça. Je suis une personne lente et posée, j’aime pouvoir me concentrer tranquillement sur un sujet et l’approfondir avant de passer à un autre, si possible avec une jolie petite transition bien claire. Je ne suis pas preneur de trop d’humour dans ma vulgarisation, tout comme certaines personnes adorent le lait et le thé mais ne prennent pas volontiers l’un dans une tasse de l’autre. Autrement dit, c’est une affaire de goûts. Peut-être aussi, tout de même, une affaire de clarté : est-ce qu’il n’y a pas un côté « zapping » ou « surf » qui nuit à la compréhension, à la mémorisation ? Pas nécessairement, quand on y pense, d’une part parce que ce type de média (les vidéos comme les livres) autorise la relecture, et d’autre part parce que cette vulgarisation n’ambitionne justement pas de faire le tour des sujets qu’elle aborde, mais de les faire découvrir, de piquer la curiosité, de stimuler une réflexion qui, on l’espère, se poursuivra une fois le livre refermé, le spectacle terminé, la vidéo achevée. Pour en revenir à mon avis, j’ai préféré les passages du livre au rythme plus tranquille, notamment son dernier chapitre qui forme un bel hommage, théâtral et poétique, à Ursula Le Guin, ainsi qu’à Lucy Ellmann et au philosophe Baptiste Morizot, deux plumes que je ne connaissais pas.

Considéré sous cet angle, Je suis une fille sans histoire fonctionne bien mieux. Alice Zeniter y évoque la manière, dont, depuis l’Antiquité, on théorise de manière prescriptive (autrement dit : on contraint) l’écriture de récits qui, comme par hasard, tendent à mettre en avant plutôt des hommes et plutôt des chasseurs ou des guerriers, au détriment des femmes et d’activités autres que des conflits violents. Elle s’appuie pour cela sur ses études de lettres, son parcours d’écrivaine et ses lectures plus récentes. Elle passe de la narratologie à la poétique, de la poétique à la sémiologie, de la sémiologie à la politique. Elle met en scène Aristote, convoque Ursula Le Guin, Saussure, Umberto Eco, Frédéric Lordon. Si vous n’avez jamais lu ces gens, c’est un moyen de vous familiariser avec quelques-uns de leurs propos avant, pourquoi pas, d’aller les lire (la plus accessible des trois étant Ursula Le Guin, suivie par Lordon et Eco, tandis que Saussure, plus technique, arrive bon dernier). De mon côté, n’ayant pas encore lu le recueil d’essais de Le Guin Danser au bord du monde, je vais m’empresser d’aller y lire « La Théorie de la fiction-panier », qui sert de point de départ à Zeniter.

Ce texte-spectacle est aussi l’occasion pour Zeniter de parler davantage d’elle-même en se référant à son parcours en tant qu’étudiante, puis en tant qu’écrivaine , et même à son physique à l’occasion d’un jeu de Sherlock Holmes amusant (mais qui frise le too much information). Là encore, le parallèle avec la rhétorique youtubesque est frappant, beaucoup de Youtubeurs et de Youtubeuses ayant tendance à se mettre fortement en avant dans leurs vidéos au lieu de se cantonner à de discrètes voix off comme les documentaires. Au moins, on pourra difficilement accuser Alice Zeniter de narcissisme, l’autodérision ayant une bonne part dans les éléments biographiques de son livre. La confrontation entre sa culture littéraire et sa propre expérience en tant que femme donne aussi lieu à certains des passages du livre qui sonnent le plus juste à mes yeux, parce qu’ils sentent le vécu, comme lorsqu’elle dézingue allègrement les comparaisons-clichés de grands écrivains très mâles comme Honoré de Balzac et Victor Hugo au sujet des belles femmes, dont la beauté est systématiquement associée à la fragilité. Elle s’en prend aussi au blason du beau tétin de Clément Marot, à mon grand regret car autant je donnerais volontiers trois kilos de Balzac en échange d’un(e) livre de George Sand, autant le sonnet du beau tétin me paraît avoir moins souffert des outrages du temps (en plus, les neuf dixièmes du poème peuvent s’appliquer aussi bien à un téton d’homme que de femme).

Je me suis tout de même demandé, parfois, à qui ce texte (ou ce spectacle, donc) était censé s’adresser. D’accord, il s’agit de vulgarisation des savoirs et de sensibilisation à la cause féministe auprès d’un public de non-spécialistes, qui n’est pas supposé avoir déjà lu Le Guin, Eco ou Aristote. L’humour, si je comprends bien, est là pour rendre tout cela plus accessible et attrayant. Mais n’y a-t-il pas parfois trop d’entre-soi dans cet humour ? Quand Zeniter intitule l’un de ses chapitres « Aristote-atelier » et qu’elle doit ajouter une note de bas de page pour expliquer qu’il s’agit d’une référence à Médée-matériau et Hamlet-machine de Heinrich Müller, est-ce drôle ? Méta-drôle ? Ironiquement drôle ? Pas drôle mais instructif ? Pas drôle au départ, puis instructif, puis drôle ? Je ne saurais dire. Le problème, ailleurs, de tenter l’humour à toute force, est le risque de faire preuve d’un certain mépris de classe envers le lectorat en lui prêtant des difficultés ou une capacité à l’ennui qu’il n’aura pas nécessairement, comme quand l’autrice, à la page 15, explique en note de bas de page ce que sont un chiasme et un homéotéleute avant de terminer par un « et est-ce que je vous ennuie maintenant ? » qui présuppose que ces définitions sont ennuyeuses. Cela ressemble à un tir de balle dans le pied, ou à des complexe d’une personne de formation littéraire dans un monde où la stylistique est ignorée du commun des mortels. Mais à quoi bon endosser cette chape de préjugés, jusque dans ses blagues ? Si, comme l’affirme Zeniter au début du livre au terme d’une démonstration habile et prenante, « la narratologie et la linguistique devraient être considérées comme des outils de première nécessité pour analyser les énoncés qui nous entourent », on peut se débarrasser de la peur d’ennuyer, puisqu’à ce stade du livre le lectorat a compris l’importance de l’enjeu. Vulgariser, c’est certes prendre les gens par la main, mais c’est quand même les tirer vers le haut et montrer de la confiance en leur capacité à s’intéresser à des sujets complexes (ou pas si complexes que ça, dans le cas de l’homéotéleute, qui n’est qu’une façon plus grecque de désigner une rime).

Un autre problème que j’ai rencontré, mais qui tenait plutôt au malentendu entraîné par le fait que je pensais avoir affaire à un essai, provient du fait que beaucoup de sujets sont abordés par le biais d’exemples peu nombreux et peu variés : on retombe souvent sur la littérature française et sur le cinéma américain de masse, qui ne sont pas la littérature mondiale ou le cinéma mondial. Dans un propos plus complet, on attendrait des nuances, ou davantage d’exemples, ou un chapitre à part entière sur l’influence disproportionnée conférée à certains types d’œuvres (le cinéma de masse en tête) par leur place privilégiée dans l’économie et les médias. J’aurais voulu en lire plus, d’autant que Zeniter aurait certainement pas mal d’autres choses à dire sur le sujet. Si le propos me semblait parfois un brin forcé, c’est aussi parce que l’autrice a manifestement toutes les cartes en main pour écrire beaucoup plus de cent pages sur des sujets pareils en déployant un propos plus complet, plus nuancé et donc plus solide. Mais ce ne serait pas approprié au but du texte, qui est la scène.

En somme, ce texte (ou ce spectacle) constitue une lecture prenante, enlevée, instructive et amusante, qui parvient à son but premier : stimuler la réflexion en proposant quelques clés dont le public n’aura plus qu’à se saisir pour ouvrir quelques serrures. Les causes qu’il évoque et les prises de conscience auxquelles il invite suffiraient, à elles seules, à en justifier la lecture. Il m’a laissé par endroits une impression d’écriture un peu brouillonne, qui aurait mérité encore un peu de retravail avant d’être publié. Sauf que, d’expérience, un texte une fois porté à la scène peut beaucoup changer. Toutes sortes d’autres choses entrent en jeu, sur la scène : le débit de l’actrice, le ton, les pauses, les mouvements, les gestes. Le texte pourrait très bien mieux « passer » sur une scène : à vrai dire, je suis très curieux de comparer. Mon impression ne provient-elle pas, au fond, de ma propre manière de lire, c’est-à-dire de ma vitesse de lecture, de la « petite voix » et des images que j’ai eues à l’esprit en lisant et qui, au-delà d’un certain point, sont aussi de mon invention ? Ce qui voudrait dire non pas que le texte est raté, mais que mon cerveau est un metteur en scène nullasse. Ce serait vexant, mais c’est possible. Plus sérieusement, un même texte peut mal fonctionner seul à l’écrit – ou se prêter à des malentendus à l’écrit – et se prêter merveilleusement bien à la scène : ce ne serait pas une nouveauté. Ce serait comme des paroles de chansons lues sans la musique et qui peuvent former à elle seules un poème sublime, ou une horreur plate dont seul un rythme endiablé peut faire oublier la banalité ; ou encore, dans un cas intermédiaire, un poème incomplet, qui attend la mélodie pour déployer ses ailes. Bref, j’ai lu et, maintenant, je demande à voir. Donc, il faut rouvrir les salles de spectacle.

Dans le même genre que ce livre, outre les ouvrages mentionnés par Zeniter elle-même et dont elle indique les références complètes dans sa bibliographie, je vous recommande chaudement le recueil d’essais d’Ursula Le Guin Le Langage de la nuit, qui concerne souvent les littératures de l’imaginaire en particulier mais aborde aussi la question du machisme et de la violence dans la littérature et la fiction américaine en général. Le roman de Le Guin Lavinia forme un excellent exemple d’une œuvre qui reprend, commente, prolonge, questionne, dynamite et réinvente une de ces grandes « histoires d’un mec qui fait des trucs impliquant des lances », à savoir lÉnéide de Virgile. Si vous voulez lire quelqu’un d’autre critiquant Aristote avec maestria et plus en détail, voyez donc le livre de l’antiquisante Florence Dupont Aristote ou Le vampire du théâtre occidental, paru chez Aubier en 2007.

* Au vu du contexte de la pandémie en France et de la fermeture des salles de spectacles, ce seule-en-scène a-t-il réellement été joué ? Non, malheureusement, il semble avoir été reporté. Une chose intéressante, c’est que, dans la bande-annonce du spectacle, Alice Zeniter adopte un débit beaucoup plus lent que la vitesse à laquelle j’ai entendu sa voix en lisant son livre. Qui a dit que la ponctuation était fiable ? Sans parler de la musique qui semble ménager des pauses. Bref, cela me rend très curieux de voir ce que ce texte peut donner une fois porté à la scène.


[BD] « Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !) », de Florence Cestac

15 mars 2021

Référence : Florence Cestac (dessin et scénario), Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !), préface de Daniel Pennac, Paris, Dargaud, hors collection, 2021, 60 pages.

Quatrième de couverture

« Si je me suis marié, c’est pour me faire servir ! »

« Je rapporte l’argent, donc c’est moi qui commande ! »

« Ma pauv’ fille, pour faire un métier artistique, il faut juste avoir du talent ! »

« Apprendre à jouer du piano ? Mais ça sert à rien ! »

« Danseuse, toi, mais tu n’as pas le physique ! »

Voilà comment un père, avec ce genre de sorties, fabriquera la résilience de sa fille. Ce père, pur produit des Trente Glorieuses, chef de la famille patriarcale modèle de l’époque, Florence Cestac le connaît bien puisque c’était le sien.

Voici une nouvelle facette de la comédie de sa vie, qui révèle ses racines les plus intimes et les plus profondes, toujours avec humour, émotion et tendresse. Le dévoilement de soi au féminin d’une indéniable artiste, Grand Prix du Festival d’Angoulême en 2000.

Mon avis

Très occupé à caser le mot « résilience », ce quatrième de couverture oublie de (ou est trop timide pour) employer l’adjectif « autobiographique ». C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit : une bande dessinée autobiographique où Florence Cestac raconte sa famille, et en particulier ses parents. Le titre est à comprendre de manière ironique : malheureusement pour elle, sa famille, bien qu’elle lui ait assuré un confort matériel certain, n’avait rien de « formidable ». Derrière ce titre « un papa, une maman », s’annonce un témoignage en forme de réplique bien sentie aux ayatollahs de la manif’ bien mensongèrement appelée « pour tous » qui avaient employé le slogan « un papa, une maman »dans leurs protestations contre l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe en 2013, loi dans laquelle ils voyaient une casse de « la famille ». S’il n’est pas directement question dans l’album de cette loi, Cestac ne rate pas l’occasion de rappeler que ce modèle traditionnel de la famille auquel ils se réfèrent, si vanté pendant les Trente Glorieuses, n’est pas meilleur que les autres. Car c’est une famille tyrannisée et manquant furieusement d’amour qu’elle décrit ici, d’une manière émouvante… et désopilante.

Quelques rappels sur Florence Cestac : c’est l’une des géantes de la BD en France, tout simplement, l’une des premières autrices de BD à avoir obtenu le Grand Prix de la ville d’Angoulême pour l’ensemble de son oeuvre, avec Claire Bretécher (dont il faut absolument que je chronique ici les drôlissimes albums, depuis le temps que je les lis !). Pour beaucoup d’ex-jeunes Français qui ont lu le Journal de Mickey dans leur enfance, le nom de Florence Cestac est indissociable de celui des Déblok, la BD qu’elle a longuement dessinée et qui chroniquait déjà le quotidien d’une famille aux dysfonctionnements hilarants. Mais, à l’époque, Cestac n’en était pas la scénariste (c’était Nathalie Roque qui signait les scénarios de cette BD initialement inventée par Sophie Hérout). Difficile, pourtant, à la lecture d’Un papa, une maman, une famille formidable, de ne pas se dire que la famille des Déblok a un peu préfiguré celle de cet album. On y retrouve la « patte » typique de l’artiste, avec son trait un peu nerveux, ses aplats de couleur, ses gros nez, ses gestuelles, ses regards noirs et ses commentaires ajoutés au bout de petites flèches (un procédé qu’elle employait des lustres avant que les publicitaires ne l’utilisent ad nauseam sur le moindre bout d’emballage pour donner une allure décontractée à leurs produits).

Dans l’intervalle entre Les Déblok et aujourd’hui, Cestac a bien sûr publié tout un tas de choses. Pour m’en tenir au (très) peu que j’ai lu, je ne mentionnerai qu’une récente collaboration avec Daniel Pennac : Un amour exemplaire, paru en 2015. Une BD autobiographique, elle aussi, mais au sujet puisé dans la vie de Pennac, avec un mélange d’humour, d’émotion et de chronique sociale assez voisin de ce que fait Cestac, mais sans les ombres d’Un papa, une maman... Ledit Pennac signe ici une préface où il botte en touche d’une manière qu’on pourrait difficilement lui reprocher puisqu’il cite Brassens.

Donc, Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !) commence par une, heu, mise en bouche, avec ce qu’on pourrait appeler une scène typique, celle du dîner de famille où le père étale son autorité en écrasant la mère (et les enfants, bien sûr). Bien vite, on remonte le temps avant la naissance de Cestac, jusqu’aux années 1940, au moment de la rencontre de ses parents, Jacques et Camille, et elle nous mène jusqu’à la mort de la mère en 2019 (Florence ayant attendu ce moment pour leur consacrer un album, de peur de heurter sa mère – ou son père, mais comme il ne lisait jamais ses BD…). C’est donc une chronique familiale qui parcourt lestement plus de 70 ans, avec le monde et la France qui changent en toile de fond. La petite Florence grandit cahin-caha et devient le vilain petit canard de la famille « formidable », plombée constamment par son père et soutenue par une mère qui n’ose pas trop contredire son mari. Il lui faut du temps pour s’affranchir du joug familial, s’émanciper, trouver sa voie (la BD, donc)… et montrer qu’elle peut y réussir.

Le regard rétrospectif de Florence Cestac fait ressortir sans concession toutes les tensions sous-jacentes, toutes les injustices et les contradictions iniques que le modèle de réussite des Trente Glorieuses mettait sous le tapis et qui paraissent évidents aujourd’hui : les mariages arrangés, le patriarcat du mari, l’invisibilisation du travail domestique, la dépréciation des activités traditionnellement féminines, l’élévation du confort matériel en nécessité absolue et en condition supposée suffisante au bonheur, le mépris de classe, le cousin qui la pelotait… Nombre de répliques du père paraîtraient aujourd’hui incroyables, j’espère, pour qui n’a pas vécu cette époque (ou vécu avec des parents ou grands-parents qui ont été façonnés en ce temps-là). Cestac n’a pas de mal à montrer tout le grotesque de la vie qui en résulte, si bien qu’on se croirait parfois dans la famille Le Quesnoy du film La Vie est un long fleuve tranquille (en moins catholique, semble-t-il, ou en tout cas en moins pratiquant).

Si l’album n’était qu’un enchaînement de gags à l’humour corrosif, il serait réussi, sans plus, et laisserait un goût de règlement de comptes un peu facile. Mais il trouve le moyen d’être bien davantage. Les scènes, les dialogues, les réactions des personnages, tout laisse entrevoir la détresse des membres de cette famille tyrannisée par un père incapable de ressentir ou d’exprimer la moindre réelle attention aux autres. Florence Cestac ne cède jamais à l’insensibilité elle-même, ni à la facilité qui aurait consisté à ne jamais tenter de se placer du point de vue de ces parents qu’elle caricature après leur mort. Elle dit dans ses interviews ne rien avoir exagéré, et je la crois : tout sent le vécu et, surtout, le portrait de famille qu’elle dresse demeure sincère et équilibré. Une case l’annonce dès les premières pages : le père-tyran, si détestable dans la force de l’âge, finira au fond par susciter la pitié une fois devenu vieux et faible. Ce qui renforce l’émotion, c’est aussi cette perspective du temps long sur une trajectoire familiale qui, a posteriori, laisse par certains aspects un goût de gâchis consumériste et d’occasions manquées entre parents (en premier lieu le père) et enfants, entre deux générations qui se sont côtoyées sans parvenir à s’entendre. Chacune, au fond, a cherché le bonheur dans ce qui lui manquait : pour les parents des années 1940, le confort matériel et la stabilité paisible après les horreurs et les privations de la Deuxième guerre mondiale ; pour les enfants grandis dans les années 1950-1960, une relation à l’autre plus attentive, l’art et un sens à l’existence qui aille au-delà d’un destin familial et social tout tracé.

Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne !) trouve ici sa grandeur et son importance – « documentaire », si l’on veut et si le mot ne fait pas peur (encore une fois : c’est vif, c’est drôle, c’est enlevé, c’est coloré… et beaucoup de documents historiques aussi, d’ailleurs, pendant que j’y suis). Florence Cestac s’aventure là où on ne l’attendait pas assez : sur le terrain de la chronique sociale, voisine, en somme, du travail d’Annie Ernaux dans ses livres autobiographiques comme La Place (en attendant d’en parler ici, j’ai déjà chroniqué un autre de ses livres : Regarde les lumières mon amour). Bien que leurs approches paraissent diamétralement opposées, toutes deux évoquent les tensions et les doutes d’une même période historique qui s’éloigne peu à peu dans le passé, et toutes deux questionnent le devenir de l’individu aux prises avec la famille et les attentes de la société. Ou plutôt, les attentes contradictoires de milieux sociaux divergents.

Inutile de dire que je recommande la lecture de cette BD, joliment complémentaire d’Un amour formidable où Cestac et Pennac suivaient les parcours de vies de deux amoureux aussi marginaux que les parents de Cestac étaient « normaux ».