[BD] « La Jeunesse de Picsou », de Don Rosa

28 juillet 2012

La couverture de La Jeunesse de Picsou en finnois. (Oui, je vais vous la trouver en français, une minute…)

Picsou, Donald et les Castors Junior sont quelques-uns des personnages les plus connus de l’univers de la firme américaine Disney. Ces personnages ont été inventés par le dessinateur et scénariste américain Carl Barks (1901-2000), qui a également inventé les Rapetou, Géo Trouvetou, Miss Tick et d’autres encore. Donald est né sous son crayon en 1934 au moment où Barks était employé par Disney comme dessinateur d’animation, et Picsou un peu plus tard en 1942. Mais connaissez-vous les BD de Don Rosa, admirateur et émule de Barks dans la réalisation d’aventures de Picsou ? Non ? Eh bien, vous manquez quelque chose.

Comment ça, la jeunesse de Picsou ?

Don Rosa, né en 1951, est un dessinateur américain et surtout un grand admirateur de Carl Barks. Il s’est très vite pris d’affection pour les histoires de canards, et particulièrement pour le personnage de Picsou. A partir des années 1980, il commence à dessiner pour Disney, et en vient à compiler toutes sortes d’informations sur la famille de Donald et de Picsou, en particulier à partir des allusions présentes dans les histoires de Carl Barks.

En 1991-92, il en tire une excellente série, The Life and Times of Scrooge McDuck, traduite en français sous le titre La Jeunesse de Picsou, qui compte à l’origine douze épisodes auxquels Rosa ajoute quelques épisodes intercalaires par la suite. Comme son nom ne l’indique pas, cette série raconte non pas seulement la jeunesse de Picsou mais une bonne partie de sa vie, dans l’ordre chronologique, en se concentrant sur les principales aventures au cours desquelles il amasse son immense fortune, depuis le tout premier sou.

Et ce n’est pas rien, car Picsou, avant d’être un vieil oncle aigri veillant sur son immense fortune, a vécu une enfance sans le sou au sein d’un clan écossais réduit à la plus extrême pauvreté, et a dû très vite commencer à travailler pour nourrir sa famille. À ce moment-là, c’est encore un canard adorable, aussi généreux que vaillant. Il gagne son premier sou, et, quelque temps après, s’embarque pour les États-Unis dans l’espoir d’y faire fortune. L’Amérique de Picsou, c’est alors celle de Tom Sawyer et de Jack London : celle des navires à vapeur du Mississippi, de la conquête de l’Ouest, et bientôt de la ruée vers l’or, qui entraînera Picsou au Klondike. Le jeune canard affronte les pires difficultés pour se sortir de la misère, lui et sa famille. C’est au fil de ces péripéties, puis, par la suite, pendant qu’il voyage dans tous les coins du monde pour bâtir son empire financier, qu’on le voit devenir peu à peu l’infâme grippe-sou que l’on connaît.

Voilà. La première publication en français dans laquelle j’ai lu cette série : le hors-série de Picsou Magazine paru en avril 1998.

 Picsou selon Don Rosa

Le style graphique des BD de Don Rosa est un peu différent de la BD disneyenne de base telle qu’on peut la feuilleter dans Le Journal de Mickey. Il est plus détaillé et un peu plus réaliste (Don Rosa a commencé sa carrière dans les BD humoristiques pour adultes, mais il reste très fidèle à l’esprit et à l’allure générale des canards de Disney). Son dessin est très soigné, et surtout il a un grand sens du détail, qui rend ses BD particulièrement riches et agréables à lire et à relire. Les couleurs ne sont pas moins travaillées, mais sont souvent modifiées selon les (ré)éditions, en particulier dans les magazines : mieux vaut se référer à des intégrales pour les contempler telles que l’auteur les a prévues.

Les scénarios sont eux aussi très soignés : les aventures de Picsou et de Donald y sont replacées dans un univers vaste et foisonnant, avec ses héros, ses généalogies et sa chronologie interne, mais l’ensemble ne devient jamais trop rigide, et Don Rosa s’amuse à multiplier les allusions à des épisodes précédents, en premier lieu aux histoires de Barks (par exemple le pays des œufs carrés). De ce fait, les personnages de Picsou, Donald et compagnie prennent davantage de profondeur, et leurs aventures se changent en une véritable épopée.

Et en parlant d’épopée, Don Rosa, pour ne rien gâcher, est aussi un grand amateur de mythes, et dans les autres aventures de Picsou qu’il a dessinées en dehors de ce cycle, il ne rate jamais une occasion de confronter ses personnages à des personnages des mythologies et des folklores du monde entier, qu’il s’agisse des mythes récents (ceux du Far West américain et de la ruée vers l’or) ou des mythes antiques (Picsou est-il vraiment plus riche que Crésus ? Il va le vérifier, évidemment ! Les trésors magiques du Kalevala ? Ils ont été voir aussi). La chose devient particulièrement jouissive quand les Castors Juniors s’en mêlent.

La première page du premier épisode, « The Last of the Clan McDuck », paru en 1992. Nous y découvrons Picsou enfant en 1877.

Un Picsou compatible adultes (ou du moins plus que d’habitude)

Autant toute une partie des BD que j’avais pu lire dans Le Journal de Mickey ou Picsou Magazine me laissaient déjà un peu sceptique quand j’étais petit et ont désormais disparu corps et biens dans les brumes de ma mémoire, autant La Jeunesse de Picsou se distinguait par sa qualité. Bien des années plus tard, je me suis rendu compte que beaucoup des aventures que j’avais le plus appréciées étaient dues (outre Carl Barks) au crayon de Don Rosa, et j’ai découvert non pas seulement avec nostalgie, mais avec un plaisir renouvelé, quelques-unes de ses BD que je n’avais pas eu l’occasion de lire à l’époque. Ce sont des bandes dessinées d’aventure que l’on peut toujours apprécier à l’âge adulte, tant pour la qualité du dessin et les scénarios bien ficelés que pour les multiples allusions historiques et culturelles. Le travail de Don Rosa sur la généalogie de la famille de Picsou et sur la chronologie de ses aventures y est pour beaucoup : au lieu d’être intemporelles et perpétuellement adaptées au goût du jour, elles se trouvent ancrées solidement dans l’histoire mondiale réelle, celle du tournant des XIXe-XXe siècles.

C’est au point que Don Rosa s’est imposé de ne jamais dessiner Picsou au-delà d’une certaine époque : il ne le représente jamais avec un ordinateur ou un téléphone portable, par exemple, pour la bonne raison que, dans la biographie cohérente qu’il a construite à partir des BD de Barks, Picsou naît en 1867… par réalisme, Rosa a dû imaginer une date pour sa mort, et l’imagine mourir centenaire, en 1967 (mais sa mort n’est pas racontée dans ses aventures). Tous les dessinateurs Disney ne respectent pas cette chronologie, mais, dans l’œuvre de Don Rosa, elle fonctionne très bien.

Don Rosa apporte par ailleurs une plus grande attention à la psychologie des personnages, et ne recule pas devant des sujets sérieux voire tristes, notamment le deuil, que d’autres BD jeunesse préfèreraient éviter complètement. Conjugué au sens de l’épique et à l’humour débordant de Rosa, cette capacité à aborder des sujets sérieux confère à l’univers de Picsou et de Donald une plus grande richesse. Ajoutez à cela, dans certains albums, une volonté manifeste d’éveiller la curiosité des jeunes lecteurs pour l’histoire, les mythologies, la littérature et la culture en général, et vous obtenez d’excellentes BD jeunesse très compatibles avec un public adulte.

Vous l’aurez compris, Don Rosa a adopté une approche nouvelle, différente, érudite et presque « documentaire » envers l’univers de Picsou et les BD de Carl Barks en général au moment de réaliser sa propre série. Non que les précédents dessinateurs Disney n’aient pas eux aussi fait des allusions, des clins d’yeux, des hommages etc. dans les cases de leurs propres aventures (bref, eux aussi connaissaient déjà les joies secrètes de l’intertextualité, pour parler comme Gérard Genette), mais Rosa a été le premier à ma connaissance à placer ce travail savant au centre de son projet.  Ses propres BD s’appuient sur ce gros travail de rassemblement et d’organisation des informations préexistantes sur Picsou pour réaliser une mise en ordre systématisée de sa vie et de son univers en général. C’est une logique différente, disons une « logique d’univers », que Barks lui-même n’avait jamais adoptée à ce point, trop occupé sans doute à inventer ses personnages, à hésiter entre plusieurs possibilités, à partir dans plusieurs directions au fil de ses publications. L’avantage, c’est que les BD de Rosa y gagnent en cohérence d’ensemble. L’inconvénient, c’est que l’univers y perd sans doute un peu en liberté et n’a plus le même genre de richesse. D’une BD à l’autre on est sûr de retrouver la même version, la même chronologie, les allusions aux mêmes événements, aux mêmes personnages.

Ce côté très sérieux, très ordonné, très appliqué des BD de Rosa est sans doute le seul défaut qu’on puisse leur trouver. Pourtant, cela ne nuit pas vraiment au plaisir de la lecture. En dehors de La Jeunesse de Picsou, qui est la BD qui avait le plus besoin d’un tel travail (considérable, d’ailleurs), Rosa sait aussi écrire des aventures complètement différentes et inventer à son tour de nouveaux personnages. Et même à l’intérieur de La Jeunesse de Picsou, cette cohérence d’ensemble ne l’empêche pas de faire foisonner les détails, de mettre en scène des péripéties drôlissimes, de donner régulièrement dans l’absurde… bref, c’est vraiment par honnêteté que j’ai essayé de lui trouver un défaut !

Quelle édition ?

Où trouver des BD de Don Rosa ? Eh bien, je les avais découvertes à l’époque dans le magazine pour enfants Picsou Magazine, où elles sont régulièrement rééditées (sinon, pillez vos petits frères et soeurs ou plongez dans vos archives). Mais on peut aussi les acheter sur Internet… ou en avoir un aperçu sur les sites, pages et groupes divers consacrés à l’auteur un peu partout sur la Toile.

L’idéal et le plus fiable, si vous lisez l’anglais, est de mettre la main sur une édition intégrale américaine. Celle que j’ai trouvée et qui me paraît vraiment bien faite a été publiée par Boom! Studio en 2010 sous le titre The Life and Times of Scrooge McDuck. Elle compte deux volumes, auxquels s’ajoute un troisième volume sous-titré Companion qui regroupe les épisodes intercalaires ajoutés par Rosa à la série d’origine.

Mais à l’heure où j’écris, j’ai appris via Comics Chronicles que la parution d’une intégrale Don Rosa chez Glénat est prévue pour décembre 2012, avec La Jeunesse de Picsou pour premier tome. J’espère qu’elle sera de bonne qualité, car ce serait autre chose que les énièmes rééditions dans Picsou Magazine à la qualité quelque peu aléatoire…

EDIT le 9 décembre 2012 : Le premier tome de l’intégrale Don Rosa chez Glénat est paru comme prévu, sous le titre complexe « Intégrale Don Rosa. La grande épopée de Picsou, tome 1 : La Jeunesse de Picsou 1/2 ». Le tome regroupe la série initiale des 12 épisodes et correspond donc au premier tome de l’intégrale américaine de Boom! Studio. Je suppose que le second tome regroupera les épisodes intercalaires. Mais ce titre complexe laisse attendre aussi les autres aventures de Picsou dessinées par Don Rosa, voire ses autres BD Disney mettant en scène Donald ou d’autres personnages encore… Ce serait une bonne chose : l’avenir nous dira si ce programme de publication ambitieux parviendra bien à son terme.

EDIT le 6 février 2013 devant de nombreux mots-clés aboutissant à cet article : non, je ne connais aucune adaptation de cette BD en film ou série animée pour le moment. Oui, il faudrait en faire une (mais en faisant les choses bien). En attendant, certains épisodes de la série animée La Bande à Picsou (DuckTales en VO) reprennent très ponctuellement des épisodes de la jeunesse de Picsou (mais seulement des éléments déjà évoqués par Barks, puisque la série animée date de 1987-1990 et est donc nettement antérieure à la BD de Don Rosa).

EDIT le 9 février 2013 : dans une réédition récente de l’ensemble de ses bandes dessinées chez Egmont, Don Rosa voulait insérer un texte expliquant les raisons qui l’ont amené à cesser de dessiner ; Disney ayant refusé l’insertion de ce texte dans le livre, Don Rosa a mis le texte en ligne sur le site career-end.donrosa.de. Si vous lisez l’anglais, c’est une lecture extrêmement instructive, à la fois sur le parcours personnel de Don Rosa et (surtout) sur ses conditions de travail et de rémunération chez Disney. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’a jamais touché de royalties pour les multiples rééditions de ses bandes dessinées… détail sur la page en question.

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Les couvertures des trois volumes de l’intégrale chez Boom! Comics (2010) et la couverture du premier tome de l’intégrale française chez Glénat parue en décembre 2012.

Écrit à l’origine le 23 août 2007, remanié et étoffé en juillet 2012. Édité le 9 décembre 2012 pour ajouter le visuel définitif de la traduction Glénat.


[BD] Jeff Smith, « Bone »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 27 avril 2009.

Or donc, dans cette bande dessinée américaine aux graphismes très « dessin animé en ligne claire en noir et blanc », les personnages principaux sont les cousins de la famille Bone : Fone Bone, le typique héros « gentil » ; Phoney Bone, l’arnaqueur-né, et Smiley, qui est juste, heu, lui-même. Le trio se retrouve propulsé dans la Vallée après un long voyage au cours duquel les Bone ont été littéralement noyés dans un nuage de criquets, puis séparés les uns des autres.

En arrivant dans la vallée, Fone Bone entrevoit un étrange dragon fumeur de cigares, puis rencontre une jeune fille, Thorn, dont il tombe aussitôt amoureux. Mais ce n’est pas facile d’aimer une jeune fille quand on est un Bone, c’est-à-dire un petit personnage à peine haut comme un hobbit, ressemblant plus à un toon qu’à un humain, et doté d’un gros nez rond…

Très vite entrent en scène les affreux, sales, méchants, et surtout stupides, stupides rats-garous, mais on devine peu à peu qu’une force plus puissante les manipule, le Seigneur des criquets en personne, qui poursuit des buts mystérieux et semble avoir besoin des Bone pour les accomplir.

Ce qui est très agréable avec cette BD, c’est d’abord son dessin – en noir et blanc dans l’édition que j’ai lue (mais elle est en train d’être republiée en couleur chez Delcourt, si j’ai bien compris). Ça fait furieusement penser à du graphisme de dessin animé, et certains personnages, surtout les Bone, font très cartoon, mais en même temps les humains, les monstres et les paysages sont dessinés de façon beaucoup plus détaillée (pour ne pas dire réaliste). Le trait fait très « ligne claire », mais est parfaitement maîtrisé, plein de détails ; les expressions des personnages, en particulier, sont variées et subtiles. D’ailleurs ça donne bien envie de voir une adaptation de la BD en film d’animation…

Il y a ensuite les personnages et l’atmosphère générale : pleine d’humour, elle laisse entrevoir assez vite des aspects plus sombres, qui prennent peu àpeu le dessus dans l’histoire sans éliminer complètement la légèreté du début. C’est d’ailleurs un point fort de la BD que de maintenir cet équilibre : on accroche d’autant plus à l’angoisse qui monte de tome en tome quand on se rend compte que les monstres assez benêts qu’on nous a montrés au début sont… vraiment des monstres dangereux.

Enfin, l’univers opère un mélange des genres assez réussi entre la grande épopée sérieuse façon Seigneur des Anneaux et une fantasy plus légère et humoristique, avec même des morceaux de fantasy animalière (la famille Possum).

Le gros reproche que je ferai à cette série après l’avoir terminée, c’est que l’univers ne se détache tout de même pas assez du simili-Tolkien, avec le Retour du Grand Méchant Caché, les gens à capuche, les prophéties, les rois, etc. etc. On aurait pu faire plus original, et l’intrigue principale en devient d’autant plus classique, pour ne pas dire prévisible. Mais il faut reconnaître qu’il n’y a ni elfes ni orques, que les gens à capuche ne sont pas toujours méchants, et qu’il y a toutes sortes d’éléments originaux plutôt rafraîchissants qui rendent la lecture bien agréable.
Bref, ce n’est peut-être pas un grand chef-d’oeuvre de la BD de fantasy, mais c’est une lecture très honnête : dès lors qu’on n’est pas trop exigeant sur l’univers au départ, on sera agréablement surpris.

Et puis c’est la BD qui a inventé les rats-garous mangeurs de quiches, et rien que ça, vous comprenez, ça justifie la lecture.

Dernière précision : la VF peut revenir un peu cher (quelque chose comme 11 tomes à couverture cartonnée). Il semble qu’il existe des intégrales en un tome, au moins en VO (et peut-être en VF aussi maintenant), ça vaut la peine de les chercher.

Pour ce qui est de la traduction française, elle m’a paru plutôt de bonne tenue (sauf le ou les derniers tomes, je crois, où certains noms n’étaient plus traduits de la même façon).