Christine Grimagnon-Adjahi, « Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin »

2 mars 2020

GrimagnonAdjahi-ForgeronMagicien

Référence : Christine Grimagnon-Adjahi, Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin, Paris, L’Harmattan, collection « La légende des mondes », 2008.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Dans ce recueil de contes vous découvrirez la richesse du patrimoine oral de la culture fon du Bénin.

Mon conte vole et va se poser sur un étrange forgeron. Quand un villageois avait quelque chose à forger, il lui apportait les matériaux sans préciser ce qu’il voulait faire forger. Le forgeron avait le don de deviner ce qu’il fallait fabriquer. Tout le monde le connaissait dans le pays et sa réputation était arrivée jusqu’aux oreilles du roi. Celui-ci, très sceptique, ne croyait pas qu’un forgeron puisse fabriquer un objet rien qu’en voyant le bout de fer qu’on lui apportait. Devant l’insistance de ses messagers, le roi décida de le mettre à l’épreuve. Si le forgeron échouait, il le tuerait.

Christine Gnimagnon Adjahi est née en 1945, à Zounzonmey, petit village d’Abomey au Bénin. Elle arrive en France en 1969. Géographe de formation, puis professeur certifiée documentaliste dans un Lycée de L’Académie de Lyon, elle est aujourd’hui en retraite et se consacre à la diffusion des contes fon par le biais de l’écriture et de l’oralité.

Elle a publié à L’Harmattan Do Massé contes fon du Bénin, 2002 ; Le pacte des animaux, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2005 ; Le lièvre et le singe, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2006. »

Mon avis

J’ai acheté ce livre un peu par hasard, sur un coup de tête, intéressé par l’idée de lire des contes d’Afrique de l’Ouest, un coin du monde dont les cultures gagnent à être connues dans toute la francophonie (si vous fréquentez un peu ce blog, vous avez peut-être vu passer mes présentations de plusieurs versions de l’épopée de Soundiata) et intrigué en particulier par le titre. Les liens entre les arts de la forge et la magie existent dans de nombreuses cultures depuis l’Antiquité et en Afrique de l’Ouest, ils tissent un ensemble de traditions, de croyances et de mythes passionnants, adossés à des techniques d’une belle finesse. Le sujet a été abondamment étudié par les anthropologues et fait même l’objet d’une exposition au Musée du quai Branly à Paris, Frapper le fer, du 19 novembre 2019 jusqu’au 29 mars 2020 (voyez la page de cette exposition sur le site du musée). Pour ma part, j’ai découvert ce domaine au détour de La Grande Geste du Mali, par Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, une version détaillée de l’épopée de Soundiata où il est un peu question de forgerons comme Noun Fayiri, l’ancêtre des forgerons du Manden. J’ai retrouvé ces relations entre forge et magie dans l’autobiographie L’Enfant noir de Camara Laye, dont le père est forgeron en Haute-Guinée.

Dans ce tout petit livre (56 pages), on trouvera pas moins de huit contes fon précédés d’une page de préface. Cette dernière présente le recueil comme une suite d’un projet entamé avec les précédents ouvrages de l’autrice. Cela m’amène à modérer quelque peu ma principale critique envers ce livre, qui concerne le manque de contextualisation de ces contes. Je ne connaissais quasiment pas les Fon auparavant (j’en avais un tout petit peu entendu parler en découvrant un recueil de contes du Togo il y a quelques années) et j’aurais bien aimé en savoir un peu plus à leur sujet par l’autrice elle-même plutôt que de devoir me replier momentanément sur Wikipédia. Au moins sait-on assez précisément d’où viennent ces contes : l’autrice les a recueillies au village de Tangé, près d’Abomey au Bénin, et la page de titre intérieure précise qu’ils ont été collectés auprès d’Ayekobinon Yapetchou. Qui est cette personne ? Quel est son statut là-bas ? Quand précisément l’autrice a-t-elle recueilli ces contes, et de quelle manière ? J’aurais aimé le savoir, en bon curieux habitué à lire des éditions plus savantes. L’autrice a elle-même réalisé des éditions plus poussées d’autres contes fon puisqu’elle a publié des recueils bilingues. Elle a manifestement pris le parti, avec ce livre, de proposer un ouvrage ouvert à un plus large public.

Le livre bénéficie d’une couverture par Isabel Lavina montrant une photographie d’un tissu (béninois ?). Il comprend également quelques petites illustrations intérieures servant de pieds de lampe à la fin de chaque conte, mais l’illustrateur ou illustratrice n’est pas crédité. En termes de qualité ortho-typographique, je n’ai rien remarqué hormis dans le tout dernier conte (L’Ingratitude du renard), où quelques bizarreries apparaissent subitement, oublis de ponctuation intérieure et concordances des temps qui grincent. Je cherche la petite bête, car comparé à ce qu’on trouve ailleurs ce n’est vraiment pas bien méchant. Le prix (10 euros) n’est pas très accessible par rapport au nombre de pages, mais reflète sans doute un tirage limité. Les lecteurs désireux d’économiser quelques euros et prêts à lire sur écran ou liseuse pourront se procurer la version numérique du livre via le site de l’éditeur.

Venons-en aux contes eux-mêmes. Ils sont variés dans leurs personnages, leur cadre et leur ambiance. Ils mettent en scène des forgerons et d’autres artisans, des chasseurs, des rois, des villageois ou encore un Fa (un oracle). La plupart des personnages sont donc humains, sauf dans le dernier conte qui se déroule entièrement parmi les autres animaux avec une aventure du renard. Certains contes sont légers et accessibles à tous les publics, tandis que d’autres, plus sombres (La Danse des têtes, Un terrible pacte) ou abordant un peu la sexualité (Un étrange voleur), parleront davantage à un public adolescent ou adulte.

Sur la teneur de chaque conte, je me contenterai de remarques et d’impressions de lecture quelque peu disparates. Certains contes m’ont évoqué des souvenirs plus ou moins précis de contes européens abordant des thèmes similaires. Rien de très surprenant pour qui s’est un peu intéressé aux travaux portant sur la structure des contes : dans la lignée de travaux des structuralistes et des morphologistes russes comme Vladimir Propp, des tentatives ont été faites pour classer des contes du monde du monde entier en en dégageant les motifs récurrents, et ces contes du Bénin y trouveraient leur place sans peine, tant ils sont intéressants à lire de ce point de vue.

Dans Les trois frères et la princesse Agbalê, trois frères qui convoitent une même femme entreprennent chacun de son côté une même quête, celle du Nukún Man Mon (Ce-que-l’œil-n’a-jamais-vu), et apportent chacun leur contribution lorsqu’un danger menace la princesse, pour aboutir à un dénouement en forme de discussion morale : lequel des trois frères mérite le plus de l’épouser ? Je me souviens avoir lu un conte (russe ?) développant ce même thème de la fratrie convoitant une même femme et qui se terminait par la même question.

Dans Le Forgeron magicien, qui donne son titre au recueil, on retrouve le motif de la femme qui aide le personnage principal indirectement par l’intermédiaire d’une chanson. De manière purement subjective, les objets prodigieux que doit fabriquer le forgeron (des sphères de métal aussi brillantes et splendides que, respectivement, la lune et le soleil) m’ont un peu rappelé les robes extraordinaires et a priori irréalisables que Peau d’âne réclame à son père dans le conte (et dans le beau film de Jacques Demy).

On rencontre aussi, dans le conte La cruche brisée, une marâtre qui n’a rien à envier à celle de Cendrillon. L’élément qui vaut à l’orpheline de se faire chasser par la marâtre (elle a cassé une cruche) me rappelle un autre conte africain : La Cuillère cassée, publié entre autres dans Les Contes du Cameroun de Charles Binam Bikoi et Emmanuel Soundjock dans les années 1970 et dont j’ai entendu parler par l’intermédiaire de son adaptation en long-métrage d’animation, Minga et la cuillère cassée, réalisé par Claye Edou en 2017. Je n’ai ni lu le recueil ni pu voir le film jusqu’à présent, mais je serais curieux de comparer les deux contes. Le motif doit se retrouver aussi dans des contes d’autres régions du monde.

Un étrange voleur et Le secret des trois cases mettent en scène deux couples mariés de manière opposée, avec, dans les deux cases, de jolies ruses. Un étrange voleur et Un terrible pacte se distinguent par leur sens aigu de la mise en scène de dilemmes moraux, le premier d’une manière assez drôle, le second à l’aide d’une conclusion glaçante.

La Danse des têtes met en scène une pratique de sorcellerie spectaculaire qui ravira les lecteurs de fantasy (notamment de sword & sorcery) puisqu’il s’agit de détacher la tête du corps de quelqu’un et de la faire danser avant de reconstituer le sujet sain et sauf. Cela m’a rappelé d’autres histoires de têtes séparées de leur corps grâce à la magie : dans le conte égyptien antique Un prodige sous le roi Snefrou, relaté sur le papyrus Westcar, un magicien est capable de ressusciter des animaux décapités en replaçant leur tête sur leur cou, tandis que le Japon de l’ère Edo connaît des histoires de femmes dont la tête se détache la nuit pour aller se promener dans le ciel, du moins si l’on en croit le manga Miss Hokusai de Hinako Sugiura (paru dans les années 1980) et le film d’animation qui en a été tiré par Keiichi Hara en 2015. Si vous préférez les belles histoires de têtes détachées sans magie, un bon manuel d’histoire sur la Révolution française suffira.

Le dernier conte, L’Ingratitude du renard, se déroule dans l’univers des contes animaliers dont l’Afrique n’a pas attendu La Fontaine pour raffoler. Au premier regard, il peut ressembler à une histoire de renard rusé typiquement européenne, dans la lignée du Roman de Renart. En réalité, les choses ne sont pas si simples et, comme le montre le dénouement, c’est le lièvre qui apparaît comme l’animal doué de sagesse et de ruse par excellence. J’ai lu ailleurs d’autres contes où apparaît un autre personnage rusé des contes ouest-africains, l’Araignée (son nom varie : Ananse, Anansi, etc.) mais il n’apparaît pas ici.

Un sujet d’étonnement que j’avais déjà rencontré avec d’autres recueils de contes ouest-africains et qui s’est renouvelé avec celui-ci est le lien entre le conte et la morale qui le termine : bien loin des morales des contes européens, les morales de ces contes m’ont souvent pris au dépourvu voire franchement dérouté. On pourrait les trouver plaquées artificiellement sur l’histoire. Pour ma part, elles deviennent parfois une occasion de relire toute l’histoire, ou d’y repenser, sous un autre angle.

Conclusion

Dans sa préface résolument orientée vers l’action constructive, Christine Gnimagnon Adjahi émet le vœu que son recueil contribue à préserver et à faire connaître les contes béninois grâce à l’écrit, qui les fera circuler sous forme imprimée ou « sur la toile ». J’espère que mon billet, à son tour, contribuera à faire connaître son travail, car ce petit livre (qu’on ne se fie pas à sa taille) est une lecture plus que sympathique. Elle me donne envie de m’intéresser aux précédents ouvrages de l’autrice, qui contiennent peut-être davantage de commentaires sur les détails des contes.

Si vous voulez découvrir les contes africains ou en approfondir votre connaissance, je ne saurais trop vous recommander les livres de Jacques Chevrier comme son anthologie L’Arbre à palabres (hélas pas forcément facile à trouver) qui a le mérite de commencer par une introduction claire et complète et d’aborder toutes sortes de genres, y compris la devinette. Quel que soit votre âge, un bon moyen de s’initier aux contes consiste à se tourner vers les ouvrages pour la jeunesse, car les recueils de contes et légendes sont de plus en plus diversifiés et incluent bien souvent désormais des volumes consacrés au continent africain. Une bonne chose, car la richesse des cultures de ce coin du monde réserve de belles découvertes aux lecteurs de tous âges.

Et sans aucun rapport, c’est le 150e article que je publie sur ce blog. Merci de me lire !


Estelle Faye, « Un éclat de givre »

6 janvier 2020

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Référence : Estelle Faye, Un éclat de givre, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2017 (première édition : Les moutons électriques, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un siècle après la Fin du Monde. Paris est devenue une ville-monstre, surpeuplée, foisonnante, étouffante, étrange et fantasmagorique. Une ville-labyrinthe où de nouvelles Cours des Miracles côtoient les immeubles de l’Ancien Monde. Une ville-sortilège où des sirènes nagent dans la piscine Molitor et où les jardins dénaturés dévorent parfois le promeneur imprudent. Là vit Chet, vingt-trois ans. Chet chante du jazz dans les caves, enquille les histoires d’amour foireuses, et les jobs plus ou moins légaux, pour boucler des fins de mois difficiles.
Aussi, quand un beau gosse aux yeux fauves lui propose une mission bien payée, il accepte sans trop de difficultés. Sans se douter que cette quête va l’entraîner plus loin qu’il n’est jamais allé et lier son sort à celui de la ville, bien plus qu’il ne l’aurait cru.

Un éclat de givre est un roman à la fois tendre et âpre, lumineux et enlevé, drôle et sensuel. Il mêle avec brio la science-fiction postapocalyptique, le jazz et le roman noir »

Mon avis

Le roman commence très bien, avec de belles descriptions d’un Paris post-apocalyptique accablé par la chaleur. Pour un Parisien comme moi, c’est toujours amusant de reconnaître ici ou là des rues, des quartiers ou des monuments transformés par l’univers du livre. Il y a un travail de vocabulaire costaud dans les premiers chapitres, et j’ai été sensible à plusieurs passages de promenades et de rêveries qui prennent leur temps et installent une belle ambiance, avec des images poétiques.

Chet, le personnage principal, démarre lui aussi de manière très intéressante : un personnage bisexuel qui se travestit pour chanter des reprises, ça m’a fait penser à une version encore plus poétique et moins trash du film Priscilla folle du désert. Sa vie romantique et sexuelle est présentée de manière nuancée. C’est original et bienvenu.

Les problèmes arrivent après, lorsque l’intrigue principale se noue. Je dois être trop familiarisé avec les univers post-apocalyptiques (notamment à force de lire des univers de jeux de rôle sur table), mais les forces en présence et les ficelles de l’intrigue m’ont paru assez routinières et j’ai eu du mal à m’intéresser aux enjeux de l’histoire.

Certains lieux et personnages avaient l’air originaux (les Frelots) mais hélas peu détaillés, alors que ceux qui apparaissent le plus le sont beaucoup moins, en particulier l’Enfer, qui m’a paru une conception très clichée de la faction d’univers post-apo sombre et torturé. Même chose pour les enfants psys : c’est amusant d’imaginer la Bibliothèque nationale de France devenue un havre du savoir dans un monde dévasté, mais ça ne va pas tellement plus loin que « il y a des enfants qui ont des pouvoirs psys », ce que j’ai déjà vu mille fois. Bref, il m’a semblé que le roman perdait en ambition pour ronronner sur des ficelles classiques. Idem pour le style, qui ne gagne pas avec l’accumulation des scènes d’action et des ficelles classiques du suspense d’intrigue pulp. Dommage : l’Enfer aurait pu donner de belles ambiances à la Caro et Jeunet (La Cité des enfants perdus, ce genre de chose), mais les descriptions ne prennent plus le temps d’installer grand-chose.

Quant au personnage principal, il m’est devenu de moins en moins sympathique au fil du temps. C’est une bonne idée d’avoir voulu le faire imparfait, faillible, etc. mais, là, ça m’a semblé trop. Exit la poésie et la mélancolie : Chet alterne entre ses envies sexuelles, son regret de Tess qui vire au refrain stagnant sans donner grand-chose avant les tout derniers chapitres, ses blessures diverses et variées (oui, c’est réaliste, il en bave, j’ai compris) et il ne parvient à s’intéresser vraiment à rien, surtout dès que ça dépasse sa petite personne. Bref, un héros pas héroïque pour un sou, mais qui n’est pas non plus vraiment anti-héroïque. J’ai eu de plus en plus de mal à faire la route avec lui.

Rétrospectivement, un autre aspect du livre m’ennuie : ni le personnage ni l’univers n’ont l’air de changer au fil de l’intrigue. Le roman semble d’ailleurs se conclure par un statu quo général. Rien n’est changé de fond en comble et rien ne semble avoir même évolué ou progressé (ou régressé). L’enjeu de l’intrigue aurait mieux convenu à un épisode de série à l’ancienne qu’à une intrigue autonome, tant j’ai l’impression qu’à la fin on pourrait reprendre les mêmes personnages et recommencer pour un tour avec une autre intrigue.

Je garde donc de ce livre une impression mitigée. Pas mauvaise, toutefois, et je redonnerai sa chance à l’autrice pour un autre livre à l’occasion. J’ai sans doute été d’autant plus déçu par l’aspect très classique de l’intrigue pulp de science-fiction post-apocalyptique que le début m’avait laissé espérer un univers et un type d’intrigue sortant davantage des sentiers battus. En somme, peut-être ce roman manque-t-il d’ambition en termes d’originalité dans son intrigue et d’exigence dans son style. Ou peut-être lui aurait-il fallu un mûrissement plus long.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Influencé à n’en pas douter par le voisinage d’Estelle Faye avec Mélanie Fazi et Lionel Davoust depuis qu’elle a rejoint l’équipe du podcast littéraire Procrastination il y a quelques mois, j’ai eu tendance à penser à Fazi en lisant les premiers chapitres, à l’atmosphère posée et fantastique, où l’on retrouve quelque chose de l’introspection, des jeux de miroirs et de la fêlure que Fazi affectionne dans ses univers… avant de penser davantage à Davoust et aux ficelles d’écriture dont il parle dans Procrastination quand j’en suis venu aux scènes d’action, notamment en ce qui concerne l’évocation des sensations tactiles liées aux émotions, douleurs, souffle qui se coupe, angoisse poignante dans l’estomac, etc. En réalité, Faye a une manière différente des deux autres, mais je la dégagerai mieux après avoir lu d’autres livres d’elle.

En matière de romans de science-fiction post-apocalyptiques originaux, je vous recommande volontiers L’été-machine de John Crowley, l’un des livres de science-fiction les plus déroutants que j’aie été amené à lire (je l’ai découvert dans sa réédition aux Moutons électriques en 2006). C’est un mélange de mystère, de poésie et de contemplation unique, dont je ne saurais pas avec quel autre livre le comparer. Et dans le genre, il pose magistralement son univers comme une époque en apparence détachée de tout, en ne laissant que des indices savamment dispersés sur le monde d’avant la catastrophe. Ce n’est pas très juste de comparer un tel chef-d’œuvre avec Un éclat de givre qui est l’un des premiers de son autrice, mais les deux ont un commun une conception calme de l’après-fin du monde… du moins si on se réfère aux premiers chapitres d’Un éclat de givre plutôt qu’à ses scènes d’action, car L’été-machine n’en contient pas ou alors très peu (je l’ai lu il y a longtemps mais, dans mon souvenir, ce n’est pas un roman d’action).

En matière de science-fiction de catastrophe écologique située à Paris, la première autre œuvre qui me vient à l’esprit est la bande dessinée Paris-sous-Seine de Morvan et Munuera, une aventure de Spirou et Fantasio. Son scénario est sympathique, prétexte à de jolies scènes où l’on trouve le même plaisir à placer l’aventure dans des rues et des monuments bien connus, mais je n’avais pas trouvé le dessin à mon goût (trop dynamique, d’une manière forcée, en dépit de qualités techniques indéniables et d’une colorisation soignée) et les ficelles de l’intrigue restent classiques. Je recommande plus volontiers le film d’animation Un monstre à Paris, qui, lui, se rapproche davantage du steampunk ou du moins d’un imaginaire scientifique dix-neuviémiste assez proche des BD Adèle Blanc-sec avec une touche d’écologie en plus.


Charlotte Brontë, « Jane Eyre »

23 décembre 2019

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Référence : Charlotte Brontë, Jane Eyre, Londres, Harper Collins, collection « Collins Classics », 2010 (première édition : Londres, Smith, Elder & Co., 1847).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduit par mes soins)

« Je ne suis nullement un oiseau ; et aucun filet ne me prend ; je suis un être humain libre à la volonté indépendante.

Le fameux roman de Brontë raconte l’histoire de l’orpheline Jane, enfant née dans des circonstances malheureuses. Élevée et maltraitée par sa tante et ses cousins, finalement envoyée dans une pension lointaine et cruelle, ce n’est que lorsque Jane devient gouvernante à Thornfield qu’elle trouve le bonheur. Humble et mesurée, mais déterminée, Jane tombe bientôt amoureuse de son maître sombre et orageux, M. Rochester, mais avant peu des événements étranges et perturbants surviennent au manoir… » (J’omets le dernier morceau de phrase qui en dit trop à mon goût.)

Mon avis

Où l’on dit quelques mots sur le texte anglais et l’édition Collins Classics

Des sœurs Brontë, j’avais lu l’an dernier Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) d’Emily Brontë, roman magnifique et terrible dont la puissance et la noirceur m’ont marqué et que j’ai eu le plaisir de vous présenter en détail ici. Mais je n’avais jamais lu Jane Eyre, écrit par Charlotte Brontë et paru la même année (quelle année !). Je n’en connaissais que des adaptations en films ou téléfilms vues il y a longtemps et qui ne m’avaient laissé que de beaux paysages, de beaux costumes, une atmosphère de secrets dans la campagne anglaise et l’image d’une vieille femme folle. C’est toujours une bonne introduction, mais, comme tout lecteur qui apprécie le romantisme, le fantastique et la littérature anglaise, il fallait tôt ou tard lire le livre.

Ayant atteint un assez bon niveau d’anglais pour cela grâce à mes études, je l’ai lu dans le texte original. Autant prévenir les internautes qui seraient encore mal à l’aise avec la langue des Brontë : Jane Eyre est un pavé et sa prose dix-neuviémiste réserve bien des difficultés à qui ne disposerait pas déjà d’une solide connaissance de la langue anglaise et d’un vaste vocabulaire. Il comprend toutefois moins de tournures dialectales que Wuthering Heights où les répliques du serviteur Joseph sont à réserver aux anglicistes chevronnés.

J’ai lu Jane Eyre dans la collection Collins Classics, que j’ai choisie pour son petit prix et surtout son petit format, équivalent au format poche français, malheureusement trop rare outre-Manche. Il n’y a pourtant rien de plus pratique que de pouvoir trimballer son livre partout avec soi. En contrepartie, la Collins Classics propose très peu d’annexes : le volume commence par deux pages sur… l’éditeur, puis deux sur les vies et les œuvres des sœurs Brontë. Et c’est tout… du moins je le croyais, jusqu’à ce que je termine le roman et que je tombe sur un solide lexique d’une trentaine de pages expliquant les mots anciens ou rares ! Sa présence était indiquée par le quatrième de couverture, mais à demi masquée par l’étiquette du prix, ce qui fait que je ne l’avais pas vue. J’avais pris le parti de m’en sortir tout seul, mais il m’aurait été bien utile pour quelques mots. Au passage, à l’ère de l’omniprésence téléphonique, il n’y a rien de plus facile que de consulter Internet ou une application quelconque sur un ordiphone pour dégoter un vocable inconnu.

Où le blogueur se demande (encore) ce qui fait qu’on se plonge si confortablement dans la lecture d’un bon gros roman

Jane Eyre, donc, est un pavé : 460 pages bien comptées en format poche. Autant dire un microcosme où l’on se plonge pour un bon moment et dont on suit le personnage principal pendant de longues années, de l’enfance (qui forme les premiers chapitres) jusqu’à l’âge mûr (celui de Jane Eyre narratrice, qui nous relate sa jeunesse avec la distance critique et l’expérience de l’âge qu’elle a acquises). Un livre dont le titre n’est autre que le nom de son personnage principal et de son narrateur : quoi de plus classique, de plus typique, même, pour un roman ? Et en effet tout tourne autour de Jane Eyre, ses débuts dans la vie, son éducation, son parcours dans la société, son élévation morale et spirituelle, sa vision du monde profondément modelée par le contexte chrétien où elle grandit, et la lutte intime que se livrent en elle son rigoureux sens du devoir et les passions qui l’agitent.

Là où Wuthering Heights est un roman familial, une intrigue collective qui adopte une structure assez complexe, fait alterner les points de vue de plusieurs personnages et joue des mystères des uns et des autres, Jane Eyre se cantonne à une structure des plus classiques : une narration linéaire, à peine dotée d’un récit-cadre implicite par le truchement discret du personnage âgé qui relate sa jeunesse. On ne quitte jamais Jane Eyre, on sait tout d’elle et on ne peut apprendre des autres que ce qu’elle veut bien découvrir. Quoique classique, ce mode de narration présente l’avantage d’épouser de près l’expérience que tout un chacun, vous ou moi, pouvons avoir de notre vie en tant qu’individus, tout en restant plus accessible que les somptueuses mais parfois intimidantes expériences littéraires menées plus récemment sur le « courant de la conscience », le stream of consciousness (mais il faut les lire aussi !). Lu de nos jours, dans un début de XXIe siècle avide de récits collectifs où les romanciers et les scénaristes de séries ont tendance à multiplier les personnages jusqu’au vertige, c’est bon de se retrouver de temps en temps embarqué auprès d’un seul personnage et de ne voir le monde que par ses sens et ses pensées pour quelques centaines de pages.

Est-ce cette simplicité d’abord, ou le caractère du personnage, ou plus généralement la plume de Charlotte Brontë ? Toujours est-il que j’ai d’emblée été captivée par Jane Eyre et que je me suis régalé de bout en bout. À vrai dire, je vois plusieurs autres raisons à cette puissance de séduction du récit. Le roman de formation qui commence avec l’enfance en est une : le début de Jane Eyre nous fait voir le monde par les yeux d’une petite fille, avec des passages d’une remarquable finesse dans l’évocation de l’enfance, de ses pensées, de ses rêves, de ses craintes, et en particulier de l’incapacité des enfants à restituer avec des mots la richesse de tout ce qu’ils savent percevoir à l’extérieur et ressentir en eux, mais pas encore exprimer.

Autre explication à la puissance séductrice de ce roman : la conjonction de fréquents huis clos dans des intérieurs bien meublés et de la mauvaise saison dans la campagne anglaise. Jane Eyre ne tient pas entièrement du roman gothique, loin de là, mais en reprend plusieurs tropes, dont l’archicélèbre « dark and stormy night« , auquel se joint très souvent le plaisir de se calfeutrer dans un intérieur confortable pendant que la tempête fait rage au dehors, le suave mari magno (« Qu’il est doux, quand la mer est déchaînée… ») de Lucrèce dans son traité De Rerum Natura . Je force un peu le trait : en réalité, au début du livre, Jane est enfermée bien contre son gré et profite assez peu du confort de la maison – elle ne demanderait qu’à pouvoir s’enfuir pour courir librement sous les lourds nuages, parmi les herbes hautes ! Mais lire les premières pages, imaginer cet intérieur anglais ancien et l’hiver au dehors, quand le hasard fait qu’on commence à lire  Jane Eyre en automne, est un bon moyen de se laisser emporter encore plus sûrement par l’histoire.

Cerise sur le gâteau : pendant les premières pages de Jane Eyre, la jeune Jane Eyre s’occupe à… lire ! En analyse littéraire, on vous bondirait aussitôt dessus avec du métapoétique et de l’autotélique. Ici, je me contenterai de dire que cela fait jouer encore plus à fond l’identification entre le lecteur et le personnage.

Où l’on a la révélation que Jane Eyre n’est pas le même livre que Wuthering Heights

En commençant ma lecture, j’imaginais Jane Eyre comme un roman d’amour moins dur et agressif que Wuthering Heights, et moins tourné vers le fantastique ; je craignais quelque chose d’un peu mièvre par endroits. J’ai pu constater que Jane Eyre est, effectivement, beaucoup moins rude que le roman d’Emily Brontë. Et que la part du fantastique (au sens fort du mot) y est réduite à un unique rebondissement décisif, bien qu’il soit présent de manière plus subtile et diffuse tout au long du livre, sous forme d’éléments descriptifs, de comparaisons placées dans les pensées ou les paroles des personnages, ou encore de croyances, de rêves ou de peurs. Souvent il est avancé sur le mode du trait d’esprit (par Rochester) ou de la ruse (comme la scène de la diseuse de bonne aventure qui, en somme, pourrait venir d’un Tintin). Mais à d’autres endroits, des péripéties techniquement réalistes sont présentées d’une manière assez dramatique pour faire venir en tête le fantastique, et, ici ou là, on trouve, semés avec une savante discrétion, des mots directement venus du roman gothique ou fantastique, comme « esprit » ou « goule » ou « vampire ». Il n’y a pas de goule ou de vampire dans le roman, je le dis pour ne pas faire de déçus ; mais le fantastique, lui, est là, ou plutôt ce qu’on appellerait de nos jours « du frisson », au sens d’une forme plus légère du fantastique.

Jane Eyre apparaît, à bien des égards, plus posé, plus civilisé et bien moins directement subversif que Wuthering Heights à l’égard des conventions de son époque. Mais s’il parle d’amour, avec quelques scènes romantiques au sens le plus cliché du mot (superbement amenées et maîtrisées), on ne saurait le cantonner à cet aspect : il parle beaucoup d’indépendance féminine, d’ascension sociale, de morale et de religion. Mes souvenirs des films ou téléfilms qui en étaient adaptés se résumaient largement à la relation entre Jane et Rochester : c’est une vision très réductrice du roman. On y rencontre en réalité plusieurs autres personnages, d’autant plus fortement campés que le roman, en dépit de sa longueur, tourne autour d’un assez petit nombre de protagonistes qui réapparaissent en général plusieurs fois. Si Jane et Rochester forment les deux figures centrales, le tableau demeure plus vaste et complexe.

Où le blogueur part dans une analyse beaucoup trop longue du thème de la religion dans Jane Eyre, tout en parlant vaguement du reste de l’intrigue

Ainsi, la religion occupe une part fondamentale dans Jane Eyre et plusieurs personnages en donnent des visions variées, souvent sévères. Au cours des premiers chapitres, à Gateshead Hall, Jane Eyre reçoit une éducation autoritaire et injuste de la part de sa tante, qui ferme les yeux sur le harcèlement qu’exercent ses enfants biologiques sur cette petite fille pauvre et adoptée qu’elle méprise et dont elle accueille les révoltes comme autant de preuves d’un caractère pratiquement démoniaque. Par la suite, le pensionnat religieux de Lowood (low wood, la forêt basse, celle de l’ambiguïté morale, peut-être ?) oppose deux figures d’autorité : M. Brockehurst, fortement associé à une dévotion hypocrite d’homme riche qui n’applique ses préceptes d’éducation austère qu’aux enfants des autres, et Miss Temple, qui, bien que moins fréquemment associé aux lectures bibliques et aux prières, fait figure d’incarnation de la charité chrétienne, une sorte de Vierge, pour ne pas dire de… temple, près de laquelle les jeunes filles se réfugient pour retrouver les meilleurs aspects du christianisme, bonté, charité et recherche de la vraie justice. Impossible d’oublier la première grande amitié que lie Jane Eyre à Lowood : Helen Burns, figure mystique dont le nom de famille est lui aussi éloquent.

L’évolution morale de Jane Eyre réserve des surprises aux gens du XXIe siècle qui pourraient s’attendre à ce que sa révolte contre l’éducation affreusement stricte et injuste qui lui est donnée gagne en ampleur au fil du roman. Les chose se révèlent beaucoup plus nuancées, et d’autant plus intéressantes, au moins en termes de vraisemblance psychologique et sociale. Car Jane Eyre, loin de fuir l’horrible endroit qu’est Lowood, va finir par y rester volontairement (il faut dire que le pensionnat change lui-même du tout au tout dans l’intervalle), et offre par la suite l’image d’une jeune femme aussi calme, réservée et docile qu’elle s’était montrée passionnée et rebelle pendant son enfance. Jane Eyre a-t-elle accepté les préceptes dont on lui a martelé le crâne ? A-t-elle entièrement cédé à cette éducation rigoriste qu’elle a subi à Gateshead puis à Lowood ? Non, et toute la suite montre l’héroïne partagée entre ce que Freud aurait appelé un Surmoi de fer extrêmement exigeant et les passions et les désirs qui réémergent à plusieurs moments du récit, mais auxquelles elle ne cède jamais d’emblée. C’est donc un personnage calme en surface mais intérieurement tourmenté, qui, en termes de psychologie, ne se connaît pas elle-même, ou n’accepte pas toujours de se connaître. Quand elle se reconnaît, peine à opérer un choix. Et quand elle choisit, elle choisit durement, tranche dans le vif de sa propre existence et est capable de pleurer tout en continuant à faire ce qu’elle considère comme son devoir. Quels dilemmes, quelles souffrances, mais quelle force ! Si ce n’est pas une héroïne, je ne sais pas ce que c’est.

Cette dimension religieuse a aussi son importance dans la relation entre Jane et Rochester. Tout aussi déterminé que Jane, M. Rochester est un propriétaire riche et impulsif, mais dont les choix brusques ont quelque chose du caprice. C’est une sorte de Heathcliff en mode mineur, beaucoup plus apprivoisable et avec un potentiel nounoursesque que Heathcliff, entièrement constitué de côtes et de dents, ne peut jamais avoir. (Soyons clairs : entre ces deux hommes, le personnage littéraire qui crève les pages est clairement Heathcliff. Mais s’il fallait choisir entre les deux dans la vie réelle, il n’y a pas moyen, c’est Rochester qui fait le meilleur mari. Entre la figure romanesque qui marque au fer rouge la mémoire de son lectorat et un personnage moins affreux mais plus humain, Charlotte Brontë a préféré rester dans l’humain.) Rochester a des défauts moraux et, assez vite, la relation qui se noue entre les deux prend des allures de rédemption morale pour Rochester. Ce qui est très intéressant, c’est qu’à aucun moment Jane ne se passionne pour la religion et que Rochester, de son côté, ne cesse de lui donner des surnoms moitié moqueurs et moitié fascinés qui lui confèrent une allure surnaturelle : il la traite de fantôme nocturne, d’elfe, d’esprit, de changelin, etc. Il la situe, quant à lui, tantôt du côté de la perfection morale, tantôt du côté de la magie et de la croyance au surnaturel, ce qui, dans ce roman, est une façon de dire qu’il hésite à la craindre.

Thornfield Hall, la demeure de Rochester, où Jane entre comme gouvernante, montre assez vite une caractérisation ambiguë. Difficile de ne pas trouver une nouvelle dimension allégorique dans le nom de cette demeure, ce « champ d’épines » (thorn) où elle affronte de nouvelles épreuves. Jane vient pour faire l’éducation d’Adèle, une petite fille française, c’est-à-dire, dans l’esprit des Anglais de l’époque, forcément une petite coquette capricieuse qui ne pense qu’à la mode, et qui pourrait mal tourner au point de devenir comme les frères et sœurs adoptives qui martyrisaient Jane à Gateshead. Jane se rêve donc en éducatrice morale à la fois pour Adèle et pour Rochester, pour son élève et pour son maître. C’est en partie de cette manière qu’elle assoit une certaine autorité paradoxale sur ceux qui lui sont supérieurs par leur position sociale et leur richesse. Mais ce « champ d’épines » devient un lieu de souffrances aux allures d’enfer pendant certaines nuits, quand de sinistres événements font soupçonner à Jane la présence d’une femme dangereuse au statut mystérieux, qui devient vite une véritable figure du Mal.

Un personnage de la dernière partie du roman vient boucler la boucle en matière d’éducation religieuse : St John Rivers, le pasteur calviniste, incarnation d’une religion extrêmement exigeante et austère qui sacrifie toute passion et même tout souci des relations humaines, amoureuses, amicales et même familiales, au service d’une ambition dévorante. Je ne vais pas dire exactement quelle relation Jane noue avec ce Rivers, pour ne pas gâcher le plaisir aux gens qui n’auraient pas encore lu le roman, mais c’est un personnage qui tient un rôle important dans le dernier tiers de l’intrigue. En ayant lu tout ce qui précède, je m’attendais à ce que Jane Eyre le trouve vite insupportable. Il faut dire qu’à mes yeux de lecteur des années 2010, sa relation avec Rivers est ce qu’on qualifierait actuellement de « toxique », tant il entre de manipulation émotionnelle dans l’influence que Rivers se bâtit sur Jane Eyre. Il ne cesse d’exiger labeur, renoncements et sacrifices de la part des autres, au service moins de la cause qu’il prétend servir que de ses propres ambitions de carrière, le tout avec l’habituelle excuse (Dieu). Il est prêt à broyer des humains, y compris ses proches, au service d’une cause supposée sauver leur âme ; à mes yeux, il fait plus que friser le fanatisme. Jane va-t-elle le chasser ou le fuir en deux pages ? Non ! Quoi de plus logique, en somme, de la part d’une jeune femme qui a été capable de se passionner pour Helen Burns ? La ferveur presque mystique de Helen a profondément marqué Jane, ce qui lui ménage une épreuve morale encore plus difficile à surmonter pour pouvoir trouver le bonheur.

Cette emprise insecouable de l’éducation religieuse de Jane Eyre va jusqu’au point où même le bonheur qu’elle trouve à la fin du roman ne lui semble avoir été rendu possible que par un grand malheur qui légitime à ses propres yeux son attirance amoureuse en lui ajoutant une forme de caution morale liée à la charité chrétienne, car l’objet de ses sentiments a désormais besoin d’elle. Jane hésite tellement que, sans ce rebondissement, elle aurait peut-être continué à s’interdire de rechercher la personne qu’elle aime. À mes yeux, c’est une torture absurde et effrayante, mais c’est, je crois, assez représentatif des circonvolutions morales auxquelles se trouvaient bel et bien soumis les gens de ce pays et de cette époque.

Conclusion

Il y aurait bien d’autres aspects de Jane Eyre à commenter et à expliquer, mais ces analyses ont été faites depuis longtemps par d’autres et de bien meilleure façon qu’ici. Mon but, avec celle-ci, était seulement de montrer la profondeur et la subtilité des personnages, de leurs relations et des dilemmes auxquels Jane Eyre est confronté, dilemmes qui forment plusieurs des principales péripéties qu’elle doit affronter au fil de l’intrigue.

Ce ne sont pas les seules, et d’autres sont de véritables dangers physiques qui confèrent au roman certaines de ses pages les plus sombres : Jane Eyre se trouve à plusieurs reprises seule et menacée de mort par diverses circonstances, qui ne doivent pas grand-chose aux ficelles du roman d’aventure, mais beaucoup à celles du roman réaliste à la Dickens (surtout dans la première moitié du livre), ce qui les rend d’autant plus poignantes. La pauvreté, la famine, la marginalisation sont mises en scène d’une manière saisissante.

On l’aura compris : j’ai été pleinement convaincu par Jane Eyre qui mérite amplement son statut de classique de nos jours. Il m’apparaît moins en rupture frontale avec son époque et moins « hantant » (pour reprendre un mot anglais) que Wuthering Heights d’Emily Brontë, mais il forme une intrigue adroitement composée et brille surtout par ses personnages admirablement campés, tout en disant beaucoup de choses sur son époque. Il faudrait aussi parler du style de Jane Eyre, ce mélange de retenue, de lucidité et d’envolées passionnées vite contenues. Si Wuthering Heights est un orage qui dévaste tout sur son passage pour nous laisser trempés, transis et choqués, Jane Eyre est un nuage de tempête qui n’éclate pas, mais dont les éclairs aveuglent d’autant plus sûrement qu’ils demeurent peu nombreux.

À qui recommander Jane Eyre ? Aux amoureux du romantisme pas trop noir, de la campagne anglaise, des personnages féminins grandioses et de psychologie fouillée. Le premier tiers du livre rappelle beaucoup Dickens. La partie centrale du roman, où Jane Eyre est gouvernante à Thornfield, montre une peinture peu flatteuse de l’aristocratie anglaise qui ne déplaira pas aux amateurs de romans à la Jane Austen et de séries à la Downton Abbey. La relation entre Jane Eyre et St John Rivers constitue une partie moins connue du livre, mais pas la moins intéressante en termes de psychologie. Quant à la relation entre Jane et Rochester, elle constitue un incontournable des lectures romantiques.


George Sand, « Leone Leoni »

9 décembre 2019

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Référence : George Sand, Leone Leoni, Paris, Félix Bonnaire, 1835. Lu dans l’édition en ligne sur Wikisource, qui reproduit la réédition du roman dans les Œuvres illustrées de George Sand, avec des illustrations de Maurice Sand, Paris, Jules Hetzel, volume 4, 1855.

Résumé

Don Aleo, gentilhomme vénitien, fait vainement sa cour à Juliette Ruyter. Cette dernière ne parvient pas à oublier son ancien amour : Leone Leoni, un homme paré de toutes les qualités et de tous les défauts. Pour conjurer son souvenir, Don Aleo lui demande de lui raconter ce qu’elle a vécu avec lui. Juliette remonte pour cela au temps de son adolescence, lorsqu’elle vivait chez son père, bijoutier de luxe à Bruxelles, et sa mère, femme du monde coquette et vaine. Leone Leoni, un Vénitien noble et riche, séduit la jeune fille et convainc ses parents de l’épouser. Mais un soir de bal, alors que son père a utilisé ses pierres les plus précieuses et ses créations les plus coûteuses pour décorer la robe de sa fille, Leone Leoni aperçoit une ancienne connaissance qui le terrifie inexplicablement. Il entraîne alors Juliette dans une fuite éperdue qui les conduit jusqu’en Suisse, dans une maisonnette à l’écart de tout. Ils vivent quelque temps une idylle, mais Juliette ne tarde pas à déchanter quand elle s’aperçoit que Leone Leoni n’est ni si riche, ni si honnête qu’elle le pensait.

L’aventure et la morale

C’est une histoire qui m’est arrivé à répétition avec George Sand : commencer à lire quelques pages d’un de ses romans ou nouvelles, et me retrouver entraîné dans le récit au point de tout dévorer. Je n’aime pas en général les avis de lecture qui contiennent des platitudes du genre : « J’ai commencé à le lire et je n’ai plus pu m’arrêter », mais c’est bel et bien ce qui s’est passé avec Leone Leoni puisque je l’ai entamé non pas en dans une édition papier mais sur Wikisource, et qu’il a fini par devenir le premier roman que j’ai lu intégralement en ligne.

Si je n’aime pas ce type de platitude, c’est parce qu’elles ne font qu’éprouver une expérience de lecture que beaucoup de gens ont pu connaître, mais qui est rendue possible par la réunion de conditions furieusement différentes d’une lecteur ou d’une lectrice à l’autre. De ce fait, je ne me fonderai certainement pas sur ce critère pour prétendre émettre un jugement objectif sur la réussite de ce roman. Je peux tout au plus affirmer qu’il y a eu une rencontre entre ce roman et moi (et plus généralement cette écrivaine et moi, puisque ce n’était pas son premier que je dévorais de cette façon). Et je peux surtout me dépêcher de passer à l’explication des raisons qui m’ont captivé à ce point, afin que vous puissiez les comparer à vos propres goûts et imaginer par vous-même si ce livre vous scotcherait autant que moi ou non.

Comparé à d’autres romans de Sand, Leone Leoni semble assez peu ambitieux. Ce n’est pas une dénonciation de la condition des épouses comme Indiana, ni un diamant noir du romantisme comme Lélia, ni une rencontre ingénieuse entre le roman fantastique et un traité de minéralogie comme Laura, voyage dans le cristal ou un recueil de récits et de croyances du Berry mis à la portée du grand public comme Légendes rustiques. Il n’a pas non plus l’ambition d’embrasser toute l’histoire du christianisme comme Spiridion ou de réfléchir sur le fanatisme comme Mademoiselle La Quintinie. Non, Leone Leoni est « seulement » un bon roman à suspense, fondé sur un personnage aussi ambivalent que fascinant. Pour une plume de la trempe de George Sand, c’est presque un écrit « facile ».

Et pourtant, quel roman captivant ! Ce qui ne cesse pas de m’étonner avec Sand, c’est sa capacité à planter un décor, à esquisser des personnages, à amorcer une intrigue, à faire miroiter du drame, des rouages psychologiques et sociaux, à ébaucher des sujets de réflexion, à mobiliser de vastes connaissances géographiques, historiques et techniques de tous ordres, et à vous trousser une intrigue, comme en deux temps trois mouvements. Tout s’enchaîne, mais avec vie. Tout paraît évident, mais jamais attendu. Les critiques de son temps ne se sont pas privés de cracher venin contre cette écrivaine prolifique. « C’est trop facile ! » ont-ils dit. « Vache à romans ! » répétait Baudelaire, qui, sous ses airs de génie solitaire et misanthrope, ne se privait pas de hurler avec les loups comme le premier petit bourgeois mesquin venu quand il était d’humeur. Messieurs, j’en suis à quatorze romans, deux recueils de nouvelles et deux pièces de théâtre de Sand, et mon verdict est : jalousie pure. Sand a du métier. Non seulement elle a du métier, mais elle a des facilités, ce qui est tout autre chose que de verser dans la facilité. Elle a même du génie, j’en suis convaincu, mais on ne saurait reprocher au génie de ne pas briller 24 heures sur 24 quand on passe toute une vie à écrire pour vivre de sa plume, comme l’a fait Sand. Même si tous ses livres ne sont pas des chefs-d’œuvres, il y a du démiurge dans sa capacité à donner vie à tant d’histoires, dans autant de contextes et sur tant de sujets différents, avec un tel naturel et un tel rythme, il y a du monumental dans sa puissance de travail pour s’instruire d’autant de domaines et faire son miel de tout (nulle vache ici, mais bien une abeille, pour ne pas dire une ruche à elle seule), et il y a du génie dans l’ampleur de vue dont témoignent son œuvre et les réflexions auxquelles elle se livre sur tous les sujets importants de son temps et d’autres.

Alors, Sand peut bien écrire un roman à suspense si le cœur lui en dit. Remarquons au passage qu’il s’agit d’un de ses romans « de jeunesse », le cinquième publié sous son nom, puisqu’il est paru en 1835. Elle en avait écrit d’autres avant d’adopter son fameux pseudonyme. Quoique au début de sa longue carrière, elle a déjà de la bouteille.

Leone Leoni commence comme une histoire d’amour, puis cela se double d’une histoire d’arnaque. Cela se triple d’une fable morale, cela se quadruple d’une réécriture notablement améliorée de la fable morale plus ancienne qu’est Manon Lescaut, avec un Leone Leoni décidément ambivalent et cela se termine comme un roman de cape et d’épée dès lors que le récit-cadre et le récit enchâssé (conté par Juliette) se rejoignent avec habileté. On voit qu’il y a de quoi faire.

Résumé à grands traits de nos jours, un postulat comme celui de Leone Leoni ou celui de son modèle Manon Lescaut pourrait inquiéter un lectorat de notre cynique début de XXIe siècle : tout cela n’est-il pas trop moralisant ? Ne risque-t-on pas de ressortir de cette histoire mieux équipé sur le plan éthique ? Si, bien sûr, ai-je envie de dire, et après tout, à dose modérée, ça ne fait pas toujours de mal, surtout quand c’est bien fait. Quoi de plus réjouissant qu’un roman d’aventure avec des gentils très gentils et des méchants affreusement méchants ? Et en même temps non, heureusement, ce n’est pas un pur récit édifiant cousu de fil blanc et de fil noir sans nuances de couleurs. Le roman est logiquement dominé par son personnage-titre, dont la psychologie insaisissable et les réactions imprévisibles font beaucoup pour la profondeur et l’intérêt du résultat.

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Illustration de Maurice Sand (fils de George Sand) pour le roman dans une réédition illustrée chez Hetzel en 1853.

Ambivalences et excès romantiques

Tour à tour grandiose et mesquin jusqu’au sordide, Leone Leoni s’est attiré à l’époque des critiques pour son supposé manque de vraisemblance. Je crois pourtant que ce n’est que l’exagération d’une tendance aux contradictions qui existe en chacun et chacune de nous. Et c’est aussi une conception du personnage qui me paraît typique du romantisme, quelques années à peine après Hernani et Notre-Dame de Paris : en un même personnage peuvent coexister des qualités confinant au sublime et des défauts dépourvus de toute grandeur au point de frôler le grotesque. Simplement, autant Victor Hugo applique cette esthétique à tous les aspects de l’univers d’une même œuvre, autant Sand la concentre ici chez un seul personnage, à côté duquel le reste du décor et des figures prennent des allures fines et feutrées, même les quelques gredins que fréquente Leone Leoni. On sent ce dernier torturé par des élans métaphysiques et des désespoirs spleenétiques qui ne sont pas si éloignés des clairs-obscurs de Lélia.

L’influence du théâtre sur l’esthétique des auteurs de l’époque ressort elle aussi assez fortement. Composé en actes, en scènes et en vers, Leone Leoni aurait pu devenir un drame romantique à la façon d’Hernani. Les huis clos y sont nombreux, les déguisements et les secrets omniprésents, et l’on y croise plusieurs coups de théâtre. Bien que célèbre pour ses romans et ses essais, Sand a également embrassé une carrière théâtrale (surtout à partir des années 1850) et a d’ailleurs adapté plusieurs de ses romans pour la scène (dont François le Champi et Mauprat), mais pas celui-ci. Peut-être parce que le roman a suscité des critiques défavorables (qui paraissent absurdes de nos jours). Ou peut-être parce que Sand y emploie un de ses procédés favoris, littéralement vieux comme le monde : le récit enchâssé, pas évident à adapter au théâtre (en revanche, il passerait très bien au cinéma).

Pourtant, Sand n’est pas qu’une romantique « à la » Victor Hugo. Beaucoup plus douée que lui pour les portraits psychologiques, elle brosse les caractères et leur évolution avec une finesse à côté de laquelle Jean Valjean, Phébus, Quasimodo ou Hernani ont l’air de figurines en carton. Curieuse chose que de relire un roman peu connu plus de cent quatre-vingts ans après sa parution et de le comparer avec ceux avec lesquels la postérité a été plus clémente : si les aspects de roman d’aventure que montre Leone Leoni rappellent le théâtre d’Hugo, sa part d’étude sociale et morale m’a fait penser à Jane Austen. Il faut dire que Juliette n’est pas issue de cette noblesse et de ces milieux riches auprès desquels son père, grâce à son métier de bijoutier, a ses entrées, et que sa mère fréquente aux dépens de l’argent de la famille. La rencontre entre la jeune Juliette et Leoni, l’éveil simultané chez elle de l’amour et de l’amour-propre, m’ont rappelé la rencontre entre Elizabeth Bennett et Darcy. Et si certaines crapules font un peu penser aux personnages des Liaisons dangereuses, elles sont trop peu puissantes pour en venir directement et rappellent davantage les trompeurs et les égoïstes d’Austen.

On a souvent comparé les premiers romans de Sand à ceux de Balzac, et c’est justifié pour d’autres (comme Indiana). Mais Leone Leoni a quelque chose de plus épuré, une sorte de ligne claire qui s’affirme dans l’art narratif de Sand, et qui l’éloigne du monde tout en clairs-obscurs et en eaux-fortes de la Comédie humaine. Cette épure, cette clarté, ne sont pas à confondre avec de la naïveté, et c’est le tort qu’ont eu certains critiques de Sand, eux-mêmes naïfs, à son époque et parfois encore à la nôtre.

Pour analyser le roman à fond, il faudrait le comparer avec Manon Lescaut en relisant ce dernier pour l’occasion. Je n’en ai pas eu le courage. J’ai lu Manon Lescaut pour le lycée dans ma folle jeunesse et je devrais le relire, maintenant que cette lecture n’est plus ternie par l’aura plombante des Devoirs à Faire. Je le ferai peut-être un jour. Ce n’était pas si mal, mais ça a peut-être plus vieilli que Leone Leoni.

Conclusion

Terminons avec deux rêves. J’ai dit à propos d’autres livres qu’ils feraient d’excellents mangas ou BD romantiques. C’est très vrai de Leone Leoni, qui se prêterait à merveille à une adaptation en bande dessinée. Et comme, quand on écrit, on n’a aucune limite de budget, voici un second rêve : ce roman se prête très bien à un film ou à un téléfilm en costumes. Pour le faire vraiment, il faudrait trouver l’argent afin de faire les choses bien et de tourner dans les palais vénitiens, bien sûr. Mais c’est l’affaire des réalisateurs, pas la mienne !

Où trouver une édition papier de Leone Leoni si vous n’avez pas envie de le lire en ligne ? Dans un volume Omnibus paru en 2002, Romans 1830, qui regroupe huit des premiers romans de George Sand, précédés d’une préface de Marie-Madeleine Fragonard. C’est tout ? Hélas. On n’a plus qu’à harceler Folio, GF et les autres pour qu’ils se décident à rééditer ces classiques du domaine public dont on ne peut pas dire qu’ils leur coûtent des fortunes en droits d’auteur. En attendant, merci Omnibus.


[BD] « Médée », par Peña et Le Callet

11 novembre 2019

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Référence : Nancy Peña (dessin), Blandine Le Callet (scénario), Céline Badaroux-Denizon et Sophie Dumas (mise en couleurs), Médée, Bruxelles, Casterman, 2013-2019, 4 tomes.

Présentation de l’éditeur

« Un mythe réinventé : la vérité sur une femme libre, savante et meurtrière

Médée est surtout connue pour être la magicienne qui aida Jason à conquérir la toison d’or, et la femme qui, des années plus tard, tua ses enfants pour se venger d’avoir été abandonnée. Entre les deux, une série d’aventures, de voyages et d’exils jalonnés de meurtres abominables.

Qui Médée était-elle vraiment ? Une mère aimante et une amoureuse assumant ses désirs, que sa passion finit par égarer ? Une femme libre refusant la tyrannie des hommes ? Une barbare venue semer la confusion dans le monde civilisé des Grecs ? Une sorcière redoutable, maîtresse de forces occultes ? Un monstre, tout simplement ?

Pour percer ce mystère, c’est Médée en personne que la romancière Blandine Le Callet et l’illustratrice Nancy Peña ont choisi de nous faire entendre : par-delà calomnies, exagérations, et déformations infligées par le temps, Médée nous raconte sa véritable histoire, depuis les jardins luxuriants de son enfance en Colchide jusqu’à l’île mystérieuse d’où elle livre son ultime confession. »

Le contexte

Médée, un sujet idéal

Médée est l’une des héroïnes les plus célèbres et l’une des plus ambivalentes de la mythologie grecque. Dotée de grands pouvoirs magiques, tour à tour secourable et bienveillante ou implacable et cruelle, la magicienne originaire du royaume de Colchide est présente dans plusieurs mythes distincts, qui nous sont parvenus par des œuvres appartenant à des genres littéraires très différents les uns des autres. Elle apparaît d’abord dans plusieurs épopées appelées les Argonautiques, c’est-à-dire les voyages des marins du navire Argo, les Argonautes, menés par Jason d’Iolcos jusqu’en Colchide où ils cherchent à s’emparer de la toison d’or. Personnage secondaire de l’épopée, Médée joue pourtant un rôle décisif en apportant son aide à Jason dont elle est tombée amoureuse, sans hésiter à s’opposer pour cela à son propre père, Aiétès, roi de Colchide, descendant du dieu Hélios. C’est grâce à elle que Jason parvient à ses fins et, en échange, il la prend pour épouse et la ramène en Grèce. Plusieurs poètes grecs et romains ont composé des Argonautiques. La plus connue est sans doute celle d’Apollonios de Rhodes, poète de l’époque hellénistique qui s’est trouvé à la tête de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie, en Égypte (excusez du peu).

Nous retrouvons Médée dans une œuvre plus ancienne mais qui conte l’une des aventures qu’elle a vécues après les événements de la quête de la toison d’or : une tragédie composée par le poète Euripide, dont elle est cette fois le personnage principal. Comme la plupart des tragédies, la pièce de théâtre d’Euripide évoque les malheurs des puissants. Devenue reine aux côtés de Jason, Médée se voit répudiée par son ingrat de mari au profit d’une nouvelle épouse, plus jeune, grecque, riche et puissante. La vengeance de la magicienne éveille la terreur chez les spectateurs. Par la suite, plusieurs autres auteurs grecs et romains reprennent ce sujet, l’un des plus connus du côté romain n’étant autre que Sénèque, dont la Médée, particulièrement sombre, a bénéficié récemment de plusieurs traductions nouvelles.

On connaît de nombreuses autres aventures de Médée en dehors des quelques grands textes dont je viens de parler (Le Callet a notamment puisé chez Ovide), mais ces quelques grands traits du mythe suffisent pour ce que je voulais montrer, à savoir que Médée constitue un personnage idéal pour servir de sujet à une fiction mythologique, et les autrices de cette bande dessinée l’ont bien compris.

Deux aspects des réécritures récentes des mythes : historicisme et féminisme

Ajoutez à cela la vogue actuelle des réécritures de mythes, tous supports confondus : littérature pour adultes ou pour la jeunesse, bande dessinée, cinéma, séries télévisées ou diffusées sur Internet, et même des jeux vidéo… sans parler des nombreux sites Web ou chaînes Youtube offrant des résumés ou des « cours » plus ou moins fiables sur les mythes. N’en déplaise aux administratifs qui multiplient les coupes budgétaires et les restrictions de moyens dans l’enseignement des langues anciennes, l’humanité, sous nos latitudes et sous les autres, s’intéresse plus que jamais aux littératures de l’Antiquité.

À la différence des œuvres à sujet historique, scientifique ou philosophique, les récits mythologiques tirés des épopées et des tragédies font l’objet d’une tradition de réécritures et de réinterprétations restée ininterrompue depuis l’Antiquité. Chaque époque, chaque région du monde, chaque culture, chaque langue aime s’approprier les mythes et les légendes, s’exprimer par leur intermédiaire, faire vivre les histoires anciennes en les métamorphosant plus ou moins au passage. Depuis la fin du XXe siècle, la tendance est aux réécritures dites « historicisantes » des mythes. Une réécriture historicisante repose pourtant sur un paradoxe profond : raconter un mythe en minimisant ses éléments les plus merveilleux (monstres, magie) et en l’ancrant dans une période historique précise, afin d’obtenir un récit vraisemblable qui pourrait s’être réellement produit. Pourquoi un tel déploiement d’efforts alors qu’un mythe n’a que rarement plus de fondement historique qu’un conte, alors que, par exemple, la guerre de Troie, si elle a eu lieu, n’a guère été qu’une escarmouche devant une ville bien moins puissante et prospère que la Troie de l’Iliade, et qu’Ulysse ou Achille n’ont certainement jamais existé, pas plus que Médée ou Jason ou la toison d’or ? Mystère. Le fait est que c’est une tendance de fond dans les réécritures récentes des mythes (aussi bien grecs qu’issus d’autres cultures, puisque l’écrivain américain de science-fiction Robert Silverberg s’est adonné à cet exercice avec l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh dans son roman Gilgamesh, roi d’Ourouk).

Un exemple célèbre, mais à mes yeux complètement raté, de ce type de réécriture, est le film Troie de Wolfgang Petersen, qui racontait la guerre de Troie en supprimant toutes les apparitions des dieux et tous les éléments surnaturels (hors de question de laisser les chevaux d’Achille lui prédire sa mort), pour un résultat qui n’est parvenu à me convaincre ni en tant qu’adaptation (trop d’écarts injustifiés avec les épopées homériques), ni en tant qu’œuvre autonome (longuette, plate, filandreuse). On peut faire bien mieux, et l’auteur de BD américain Eric Shanower le démontre superbement avec son comic L’Âge de bronze, qui, sur le même postulat de réécriture historicisante de la guerre de Troie, livre un récit à la fois très fidèle à la tradition et riche en réinventions intelligentes, porté par un dessin soigné et par un scénario bien ficelé (ce récit-fleuve est encore en cours : j’espère que l’auteur parviendra à le boucler).

Avant d’aborder la bande dessinée Médée, il faut évoquer une autre tendance forte dans les réécritures de mythes actuelles : la mise en valeur des figures féminines, parfois (pas toujours) dans un esprit féministe. J’ai eu l’occasion de chroniquer ici plusieurs livres de ce type, dont l’inégale Penelopiad de Margaret Atwood qui réécrit l’Odyssée du point de vue de Pénélope et le très beau Lavinia d’Ursula Le Guin, qui sort du silence et de l’oubli Lavinia, l’épouse d’Enée, à peine mentionnée par Virgile dans son Énéide. Cette approche s’est développée depuis au moins une cinquantaine d’années et on pourrait en mentionner de nombreux exemples, jusqu’au récent roman de Madeline Miller consacré à la vie de Circé.

C’est dans ce contexte que la dessinatrice Nancy Peña et l’écrivaine Blandine Le Callet (Une pièce montée, La Ballade de Lila K., Dix rêves de pierre) ont œuvré ensemble à une bande dessinée qui relate la vie de Médée, en adoptant ce double parti pris historicisant et féministe. Le résultat est une excellente bande dessinée qui fait partie des meilleures réécritures mythologiques récentes dont j’aie connaissance, tous supports confondus.

Une réécriture intelligente aux allures de réinvention

Comme j’ai déjà beaucoup parlé du mythe de Médée en introduisant cette chronique, autant poursuivre sur la question du scénario.

Un univers « historicisé »

Je ne savais pas, avant de lire cette BD, que Blandine Le Callet était agrégée de Lettres classiques et enseignante-chercheuse en latin, autrement dit une spécialiste ; mais cela ne m’a pas du tout surpris de l’apprendre, tant le scénario montre une connaissance fouillée de son sujet. Non seulement Le Callet maîtrise les aspects connus ou moins connus du mythe sur le bout des doigts et s’en sert largement (depuis l’ascendance familiale de la magicienne et sa formation au culte d’Hécate jusqu’à son fils Médos, qu’elle a eu avec Égée, le père de Thésée, lequel forme un obstacle aux ambitions royales de la magicienne, etc.)… mais elle accomplit un formidable travail de détail pour donner corps à l’univers où évolue Médée, à son personnage et aux personnages qu’elle rencontre.

Ce travail, comme je l’ai indiqué, s’inscrit dans une approche historicisante du mythe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, sa caractéristique la plus frappante concerne les composantes merveilleuses du mythe : elles sont toutes réinterprétées d’une manière rationnelle ou, si vous préférez, réaliste. Prenons l’exemple de la magie de Médée. Dans cette bande dessinée, Médée est une adoratrice d’Hécate et se voit transmettre, dans le cadre de ce culte présenté comme exclusivement féminin, des connaissances très avancées pour son époque en matière de botanique, de médecine et de chimie. L’ignorance des autres fait le reste et la voilà qualifiée de magicienne, victime de multiples rumeurs infamantes. C’est un parti pris fort, qui conduit la scénariste à réimaginer entièrement plusieurs épisodes-clés de la vie de son héroïne. D’autres aspects du mythe, comme les épreuves de Jason (le dragon, par exemple), se voient fortement transformés par cette démarche. Cette logique implique enfin de ne jamais montrer explicitement les divinités, contrairement à ce qu’on trouve dans l’Iliade, l’Odyssée ou même les différentes épopées antiques des Argonautiques. Ce dernier choix est largement répandu parmi les réécritures récentes : les dieux sont invisibles, ou alors leurs apparitions peuvent être comprises comme des rêves, des visions, des hallucinations, etc.

Bien entendu, les gens qui aiment lire des histoires de mythes grecs pour le plaisir de voir des assemblées divines et d’assister à des combats contre des hydres ou des serpents géants iront au devant d’une certaine frustration en entamant cette bande dessinée. Je ne saurais trop leur recommander de ne pas bouder Médée pour autant, car, en dépit de mes réserves sur l’intérêt des réécritures historicisantes des mythes, force m’a été de constater que les choix de réécriture opérés par le scénario aboutissent à une intrigue fouillée et passionnante, qui fonctionne remarquablement bien.

Tandis que les éléments merveilleux se voient fortement transformés et minimisés par des explications rationnelles, le monde où vit Médée, assez vague en dehors des actes des héros et des héroïnes, se voit, en revanche, augmenté d’innombrables détails qui lui confèrent une profondeur largement accrue par rapport à celle du canevas de départ. Les scènes s’enchaînent si naturellement qu’il est facile, pour un non-spécialiste, de passer à côté de l’immense travail de réécriture effectué en coulisses. En voici quelques exemples. Alors même que les épopées homériques et les Argonautiques antiques mélangent allègrement des composants empruntés à plusieurs époques historiques différentes, l’intrigue de la BD, elle, est située à une époque historique réelle. C’est fait de manière très discrète, au détour d’une case du premier tome, où l’on apprend que le royaume d’Aiétès a été fondé par le pharaon Sésostris. Même si l’on ne sait jamais duquel des quatre pharaons portant ce nom il s’agit, et même si l’on ignore combien de temps au juste s’écoule entre l’époque de Sésostris et celle où règne Aiétès, cela revient à planter un repère chronologique assez précis, pendant l’âge de bronze grec, quelque part entre le XXe et le XIXe siècle avant J.-C.

À quoi bon se donner autant de peine pour un détail, me demandera-t-on ? C’est que le cadre de l’histoire devient indispensable pour donner une vraisemblance plus soutenue à l’aventure des Argonautes. En effet, dans la tradition grecque, il est dit généralement que l’Argo aurait été le tout premier navire capable d’effectuer des navigations au long cours, ce qui implique que l’aventure se déroule à une époque reculée, où voir un bateau étranger arriver par la mer constituait un événement extraordinaire en soi. La BD imagine donc de mettre en scène une sorte de course à la technologie entre Aiétès et les Grecs, à qui montera en premier une expédition au long cours (de nos jours, ce serait la course à l’espace). Cette situation chronologique bien réfléchie s’avère tout aussi indispensable dans les tomes 3 et 4, lorsque Médée et Jason se trouvent mêlés aux intrigues de cour de plusieurs villes grecques, en particulier Corinthe, dont le roi entend bien exploiter la situation géographique privilégiée pour en faire un point de passage incontournable du commerce maritime alors en plein essor. Comme souvent dans ce type de réécriture, ce sont la politique et l’économie qui se trouvent mises en avant de cette façon.

Les personnages et l’approche féministe

Mais Le Callet ne fait pas que modifier les différents éléments de l’intrigue ou de son cadre : elle reprend énormément d’éléments de la tradition antique, mais en les remotivant au prisme de son parti pris de réalisme. Avec toujours une passion pour la politique, qui s’explique aisément puisque Médée fait partie d’une famille royale. Le grand avantage de cette BD (observable aussi dans Age of Bronze de Shanower) est sa capacité à s’emparer de figures peu connues du mythe, des personnages secondaires voire obscurs, pour en faire des personnages à part entière, dont l’existence et les actions pèsent d’un poids décisif sur les événements. C’est tout particulièrement le cas pour Argos, le constructeur du navire Argo, et pour ses frères, tous enfants de Phrixos, un Grec arrivé en Colchide seul (sur le dos du bélier à la toison d’or, dans le mythe antique) et de Chalciope, son épouse colque. Dans le premier tome, Argos grandit aux côtés de Médée, dont il est le meilleur ami d’enfance. Mais Phrixos et ses fils subissent des avanies grandissantes de la part du roi Aiétès, qui voit en eux une menace pour son royaume.

Quid de Médée elle-même ? C’est le moment d’aborder un autre versant important de cette BD : son féminisme. L’un des choix qui structurent la BD est l’idée de faire de Médée non seulement le personnage principal, mais aussi la narratrice de sa propre vie. Le quatrième de couverture du premier tome donne le ton : « Médée la scandaleuse, Médée la sorcière, Médée la meurtrière, Médée, le monstre. Voilà ce que l’on dit de moi. Les gens ne veulent retenir que ce qui les arrange. Au milieu de ces voix qui m’accablent, il est temps que je fasse entendre la mienne : il est temps que je raconte mon histoire. Pour rétablir enfin la vérité. » Donner la parole à une femme, qui plus est à une magicienne qui fait peur, c’est-à-dire en somme à une sorcière, afin qu’elle rétablisse la vérité dans un monde façonné par les mensonges des hommes, c’est une démarche typique des œuvres féministes, que nous avons eu l’occasion de rencontrer dans The Penelopiad de Margaret Atwood avec Pénélope, ou dans Lavinia d’Ursula Le Guin avec Lavinia.

Le cas de Médée se distingue nettement de ces deux autres héroïnes dans la mesure où il s’y ajoute une forte dimension morale : l’accusée prend enfin la parole, va-t-elle faire ses aveux, sa confession, son apologie, ou même contre-attaquer et accuser à son tour ? Réponse : un peu de tout cela à la fois, selon les moments de l’histoire. Dans les premières pages, c’est une vieille femme, qui paraît vieille comme le monde, qui s’installe à sa table pour écrire, longtemps après les faits, l’histoire de sa vie, en commençant par son enfance. La Médée que nous découvrons n’est ni entièrement coupable ni entièrement innocente. C’est une petite fille vive et indépendante, dont le premier tome montre les envies de liberté d’une manière un peu convenue dans certaines pages (le coup de la robe qui entrave les mouvements a peut-être été un peu trop vu et revu). C’est une petite fille curieuse et intelligente qui se passionne vite pour les sciences, dans les pages les plus convaincantes du premier tome. Là encore, la réflexion préalable sur l’univers de Médée s’avère de la plus grande importance : la Colchide (un royaume imaginaire pour lequel Le Callet a donc eu plus de liberté en matière d’invention) dispose d’une avance scientifique notable sur les Grecs et enseigne des connaissances poussées aux femmes par le biais du culte d’Hécate, ce qui pose les bases de l’ignorance, de la peur et du rejet que suscite Médée lorsqu’elle arrive en Grèce avec Jason.

Au fil des tomes, nous suivons les étapes de la vie de Médée, dont le choix d’aider et de suivre Jason bouleverse la vie. L’enchaînement de crimes que devient la vie de la magicienne dans la tradition antique se trouve notablement nuancé par la réinvention des circonstances précises de ses meurtres, de ses mensonges et de ses manipulations. Les choix opérés au sujet de Jason sont tout aussi intéressants : contrairement à Achille, à Ulysse ou à Héraclès, Jason a été montré à plusieurs reprises comme un héros assez falot, voire comme un quasi anti-héros dans certains textes dès l’Antiquité (le Jason de la tragédie d’Euripide est tout sauf recommandable). D’autres réécritures mythologiques ont tenu à en faire le héros grec propre sur lui par excellence, en témoigne son traitement dans des films comme Jason et les Argonautes de Don Chaffey en 1963, où la mise en avant de Jason se fait très largement… aux dépens de Médée, qui prend des allures de potiche. Le Jason de Le Callet se situe quelque part entre ces deux extrêmes : un jeune homme intègre qui, par ambition ou par faiblesse, tourne le dos à ses engagements.

Un scénario qui sait se taire

Écrivaine jusqu’à présent, Blandine Le Callet doit la réussite de Médée à sa capacité à s’approprier pleinement le langage de la bande dessinée. J’ai été frappé par le grand nombre de pages presque dépourvues de dialogues, et dont l’impact repose exclusivement sur l’image. Le procédé, employé à bon escient dans tous les tomes, donne lieu aux pages les plus émouvantes, certaines bouleversantes, en particulier dans le tome 4, magistral, qui évoque la répudiation, les préparatifs de plusieurs crimes, l’infanticide de Médée et, plus tard, la naissance de Médos.

Le dessin et l’univers visuel

Il est grand temps de parler de ce qu’on voit en premier dans une BD : le dessin ! Nancy Peña, dont j’ai découvert le travail avec cette BD, a déjà plusieurs séries à son actif (La Guilde de la mer, Les Nouvelles Aventures du chat botté, Le Chat du kimono) ainsi que des illustrations d’ouvrages pour la jeunesse. Son dessin, quoique relevant de la ligne claire, frappe par sa capacité à élaborer des cases riches en détails (rides des visages, plis des vêtements, feuillages, bâtiments, décors en général) tout en conservant une allure de grande simplicité, avec une lisibilité parfaite. L’épure de son trait se prête idéalement à la mise en couleurs, elle-même réalisée avec soin par Céline Badaroux-Denizon, Sophie Dumas et Nancy Peña elle-même, selon les tomes.

Les cases sont en moyenne grandes et aérées, avec trois bandes par page, mais le choix d’un format de 64 pages par tome (108 pour le « monstrueux » quatrième et dernier tome) rend cela possible sans que la densité de l’intrigue ait à en souffrir. L’alternance entre des pages aux cases vastes et peu nombreuses et d’autres aux cases plus resserrées traduit à certains endroits la sensation d’enfermement de Médée opposée à ses envies de liberté (comme ses escapades nocturnes où la page, comme elle, respire). La mise en cases aime à jouer des liens entre les cases à l’échelle de la page, comme ces volutes de fumée qui sinuent et s’enroulent sur toute la hauteur de la page au cours d’une scène nocturne du tome 1, ou le serpent qui suit Médée sur certaines pages du tome 4 et lui susurre de mauvaises pensées (expression graphique de sa frustration ? de son envie de vengeance ? de son ambition ? de sa cruauté ? ce n’est pas dit, à nous de nous faire un avis).

J’ai parlé plus haut du soin apporté à l’univers mythologique-mais-historicisé de cette bande dessinée. Ce soin ne se retrouve pas seulement dans le scénario mais aussi dans les dessins. Puisque la mythologie grecque ne correspond à aucune période historique réelle, des éléments comme l’architecture des palais et des temples, les vêtements, les coiffures ou les bijoux des personnages nécessitent une multitude de choix créatifs. La question devient encore plus complexe dans le cas d’un royaume comme la Colchide, car ce lieu de la mythologie grecque représente un étranger fantasmé, qui ne reflète pas les véritables cultures antiques des rives du Pont-Euxin. Que faire ? Jusqu’où pousser l’historicisation, jusqu’où pousser l’invention ?

Là encore, sans avoir pu pousser la vérification très loin, il me semble que Médée se tire honorablement de ces dilemmes, paradoxalement parce que ses graphismes ne misent pas trop sur l’historique. Les bâtiments et costumes de Colchide évoquent vaguement l’Antiquité grecque, mais sans chercher à correspondre à une période précise, ni minoenne, ni mycénienne, ni vraiment classique. Comme dans l’Antiquité classique, le mobilier reste rare et les vêtements peu recherchés en dehors des teintures et des bijoux. Quelques détails renvoient précisément à l’Antiquité gréco-romaine : dans le tome 1, la bibliothèque de papyrus d’Aiétès a des allures de bibliothèque d’Alexandrie en avance sur son temps, et les personnages utilisent des lampes à huile plates en terre cuite typiques de la Grèce ou de Rome. Dans le tome 4, les villes grecques montrent des bâtiments d’une blancheur résolument non-historique (l’architecture grecque antique était bariolée, on ne le répètera jamais assez, surtout les temples) et ne prétendent pas restituer un état précis des villes de Corinthe ou d’Athènes. On y croise des céramiques peintes d’un style rappelant la céramique attique ou italiote de l’époque classique, dans un mélange d’époques qui correspond finalement assez bien à ce que faisaient déjà les épopées homériques.

De ce fait, les décors (jardin, palais, chambres) gardent une allure de conte dans l’accent mis sur une atmosphère générale et un jeu de couleurs plutôt que sur la précision documentaire. Ainsi les ruelles tortueuses et les toits-terrasses de Corinthe, reliés par des passerelles de bois branlantes, revêtent une allure avant tout symbolique de la position intenable de Médée et de son basculement dans le crime. Un détail comme la face de Méduse peinte au fond de la coupe du roi Égée, dans le tome 4, sert manifestement à évoquer les dangers de l’ivrognerie et de la dépression qui le menacent et pas à reproduire une époque historique précise (au passage, ce détail m’a rappelé certaines scènes du film Alexandre d’Oliver Stone, tout comme les serpents de Médée rappellent un peu ceux d’Olympias). Cela n’empêche pas les lieux d’être décrits avec une grande clarté, ce qui donne lieu à des scènes d’action très lisibles.

En somme, Médée invente son propre univers graphique d’une Antiquité imaginaire, en restant davantage du côté du mythologique que de l’historique. Un choix sage, car prétendre plaquer complètement un mythe grec sur l’histoire ancienne réelle du Moyen-Orient aurait été difficilement tenable (les mythes grecs fantasment l’Orient et ne nous renseignent sur le véritable Orient antique que très indirectement). Dans un récit placé du point de vue de l’étrangère qui arrive en Grèce, la BD se concentre sur les éléments visuels qui nourrissent son propos, en particulier les différences de couleur de peau et d’habits qui aboutissent à l’isolement de Médée au milieu de femmes grecques dont les coutumes et le statut social n’ont rien à voir avec ce qu’elle a connu.

Pour terminer sur le dessin et la couleur, on ne peut pas ne pas mentionner l’inspiration habile puisée dans La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones, où Nancy Peña a puisé de nombreuses idées de motifs qui, quoique discrets, étoffent notablement son univers graphique en habillant planchers à damiers, étoffes tissées, frises peintes… La même esthétique à motifs se laisse voir sur les couvertures des tomes successifs (avec des médaillons montrant le navire Argo, le centaure Chiron, Hécate avec ses six bras entourée de serpents, etc.) sur des fonds colorés. Là encore, le résultat allie élégamment richesse du détail et lisibilité de l’ensemble.

Enfin, un détail important à mes yeux : les bulles de texte et le lettrage employé ne tranchent pas sur le dessin et savent rester discrets, avec des bulles de texte dépourvues de contour. Une bonne idée, que nombre de BD feraient bien d’imiter plutôt que de surcharger leurs pages.

Conclusion

Au terme de cette longue critique, j’espère avoir donné une idée de la masse de travail et des multiples bonnes idées qui sont entrées dans l’élaboration de cette bande dessinée. Sa facilité d’accès pour qui ne connaît pas la mythologie grecque et la grande clarté de son récit ne doivent pas faire oublier que cette simplicité est le produit d’un savant travail de documentation, de nombreux choix créatifs, scénaristiques et graphiques, qui non seulement m’ont paru convaincants, mais aboutissent à mon avis à une des meilleurs réécritures mythologiques qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. Dans un paysage de surproduction en matière de bande dessinée, où les albums et les séries à sujets mythologiques ou plus généralement antiques se multiplient, Médée se distingue avec brio et sans effort apparent comme une réussite majeure.

C’est, en plus, une lecture recommandable dès l’adolescence – pas avant, car quelques cases montrant la mort de plusieurs personnages peuvent être effrayantes pour de petits enfants. Je remarque, dans les deux derniers tomes, un traitement de la sexualité particulièrement sain qui évite aussi bien la pudibonderie que la complaisance : on voit deux ou trois fois les personnages faire l’amour, dans des cases pleinement intégrées au récit et qui ne traînent pas en longueur non plus. Les lecteurs et lectrices adolescentes, au collège ou au lycée, pourront se faire une idée de la façon dont les choses se passent, tout simplement, avec des dessins sensuels et sans obscénité. Ce n’est pas rien non plus.

Pour aller plus loin

J’ai retrouvé la trace d’un site Internet consacré à la série. Il semble inactif depuis 2015, mais contient des informations utiles sur les autrices et sur leur démarche.

En matière de BD mythologiques, j’avais eu l’occasion il y a quelques années de chroniquer le premier tome de la série Les Derniers Argonautes, de Legrand et Ryser, qui avait pour ambition d’inventer une suite à la quête des Argonautes, centrée sur Jason et sur ses nouveaux compagnons. Plus péplumesque et orientée vers le merveilleux, cette série commence lorsque « les dieux se taisent » et cessent de répondre aux prières comme aux demandes d’oracles ou de présages ; Jason, tiré de sa retraite, se lance dans la quête d’un objet magique. La série, à présent terminée, compte trois tomes.

En matière de réécritures mythologiques en général, je ne peux que vous recommander le très beau roman d’Ursula Le Guin Lavinia, dont je parlais plus haut. Dans une moindre mesure, The Penelopiad de Margaret Atwood n’est pas mal non plus. Si les textes anciens ne vous font pas peur, vous lirez avec profit la tragédie d’Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, qui vous changera de Corneille et de Racine.

Si vous cherchez plus d’informations sur les grands classiques de la mythologie grecque et romaine, je vous conseille d’aller lire mes billets consacrés à l’Iliade, à l’Odyssée et à l’Énéide.


Justine Niogret, « Chien du heaume »

28 octobre 2019

Niogret-ChienDuHeaume

Référence : Justine Niogret, Chien du heaume, Paris, J’ai lu, 2011 (première édition : Mnémos, 2009).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Chien du heaume, un surnom gagné au prix du sang et de la sueur par celle qui ne possède plus rien que sa hache, dont elle destine la lame à ceux qui lui ont pris son nom. Mais en attendant de pouvoir leur sortir les viscères, elle loue son bras et sa rage au plus offrant, guerrière parmi les guerriers, tueuse parmi les loups. De bien curieuses rencontres l’attendent au castel de Broe où l’hiver l’a cloîtrée : Regehir, le forgeron à la gueule cassée, Iynge à la voix plus douce que les mœurs, le chevalier Sanglier et sa cruelle épouse de dix printemps. Au terme de sa quête, Chien trouvera-t-elle la vengeance, la rédemption ou… autre chose ?

JUSTINE NIOGRET. Née en 1978 et vivant aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes, Justine Niogret pratique la forge et l’équitation. Chien du heaume, fable initiatique, dépeint le Moyen âge avec une acuité troublante.« 

Mon avis

Voici un petit roman curieux. Court (223 pages en poche et tout mouillé, c’est-à-dire avec la postface et le glossaire) dans un genre, la fantasy, dont beaucoup de titres pourraient servir à repaver les rues, Chien du heaume se présente comme l’histoire d’une guerrière dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas dans la dentelle. Il semble que les personnages de guerrières farouches et indépendantes ne soient pas encore considérés comme une banalité dans le paysage culturel français actuel, ce qui est un paradoxe singulier à l’échelle des cultures humaines qui ont pourtant connues des divinités comme Ishtar, Bastet/Sekhmet, Artémis ou Bellone, à côté desquelles Chien du heaume fait figure de gentil toutou. Mais le fait est qu’autant la fantasy a connu beaucoup de clones de Conan le barbare, autant on considérait encore un personnage féminin barbare comme quelque chose de nécessaire au renouvellement du genre en 2009 (année de parution du roman). Était-ce donc si rare en fantasy française il y a dix ans ? Peut-être : voilà que je m’effraie. Charlotte Bousquet avait pourtant déjà publié des romans, cela faisait six ans qu’Ewilan avait entamé sa quête sous la plume de Pierre Bottéro… Mais j’imagine que ça restait peu. Louons donc l’originalité du personnage, en espérant que, dix ans après, les choses ont changé. Et passons à son caractère… eh bien, barbare, comme l’annonce pertinemment le quatrième de couverture.

Je dois avouer une chose : autant les merveilles de la fantasy m’enchantent depuis de longues années, autant les histoires de barbares sanguinaires et de combats à rallonge ne m’ont jamais attiré, pas plus que la violence dans la vie réelle, d’ailleurs. Que le mot « barbare » soit précédé d’un article masculin ou féminin ne change pas grand-chose à l’affaire, et j’ai mis un bon moment avant de me décider à passer plusieurs centaines de pages en compagnie de Chien du heaume. Mais j’avais envie de découvrir une écrivaine, et cela paraissait tout indiqué de commencer par ce roman plusieurs fois récompensé. Mais enfin, quand même : une guerrière barbare…

Et c’est là que ce roman, comme je le disais plus haut, est curieux. Parce qu’effectivement, ce personnage de Chien du heaume n’est pas plus que ce qui est annoncé au dos du livre : une guerrière brute de décoffrage, qui ne voit pas beaucoup plus loin que le bout de sa hache et ne pense pas beaucoup plus haut non plus (les hommes qui l’entourent encore moins, d’ailleurs). Quant à l’intrigue, elle a l’air, au début de regorger de stéréotypes et de ficelles classiques, elle aussi (le coup du personnage principal qui ne sait pas son nom, c’est du lu et relu, depuis les réécritures de l’Odyssée jusqu’à la BD Thorgal en passant par les innombrables autres amnésiques des littératures de l’imaginaire). Mais… le roman a deux qualités très fortes.

La première, et la principale à mes yeux, c’est son style. Justine Niogret a recours à un style faussement simple qui est en réalité un pur artifice littéraire, et roué avec ça : une base courante, simple voire lapidaire, à laquelle elle mélange, dans des proportions raisonnables, un bouquet garni d’archaïsmes médiévaux et de néologismes issus de mots à peine déformés. Ajoutez à cela une composante essentielle : elle fait énormément parler ses personnages, par dialogues, par tirades ou récits longs, et même parfois avec des chansons de Gabriel Yacoub (consentant). Le truc, c’est que Niogret a le don de mettre en scène de longs discours de gens couturés sentant le musc et le soufre, qui vous expliquent que la vie est rude et le monde dangereux, si possible avec une voix rauque et une main également rude posée sur votre épaule. On s’y croit assez pour passer un moment captivant dans une ambiance de concert médiéval de terroir, mais on ne s’y croit pas trop non plus, puisque la langue est artificielle, et cela vaut mieux, à cause du musc.

J’ai l’air de caricaturer un brin, mais, sérieusement, le charme opère, même sur un lecteur comme moi qui ne suis vraiment pas un aficionado du Cimmérien de Robert E. Howard ou de ses collègues plus habillés. Ce type de travail stylistique pour créer une langue qui fasse médiéval sans être de l’ancien français n’est pas une nouveauté, mais le procédé est loin d’être aussi facile qu’il en a l’air. Il y a quelques années, j’avais entamé Pierre-Fendre de Brice Tarvel, qui essayait à peu près la même chose en poussant le bouchon plus loin, beaucoup trop loin : le résultat m’avait paru surchargé en vocabulaire artificiellement sophistiqué et archaïsant, ce qui, joint à d’autres défauts (vulgarité grasse, intrigue qui n’avançait pas…), m’avait fait abandonner le roman avant la moitié. Ici, au contraire, ces petits trucs de style ne sont pas envahissants, mais juste assez présents pour créer une voix. Et trouver la voix juste, quand on raconte une histoire, c’est crucial. Dans un genre tout différent, cela me rappelle le travail littéraire effectué par George Sand pour ses romans berrichons comme La Petite Fadette, qui donne l’impression d’une langue paysanne régionale spontanée alors que c’est un savant mélange de français de Paris, de mots berrichons authentiques et d’archaïsmes remontant parfois jusqu’à Rabelais.

La deuxième qualité du roman, mais celle dont je suis le moins sûr, c’est son intrigue. À vrai dire, rétrospectivement, je la cherche. Mais à découvrir le récit au fur et à mesure, j’ai surtout été joliment baladé et dérouté dans mes attentes, ce qui, je suppose, est suffisant pour expliquer que c’est un texte original, et peut-être même une intrigue originale, si c’est une intrigue (d’ailleurs, à mon sens, pour être réussi, un livre n’a pas besoin d’une intrigue au sens où on l’entend en général, à savoir « qu’il devrait se passer plein de choses » ; de nombreux écrivains et écrivaines l’ont bien compris, par exemple Gracq avec son Rivage des Syrtes). Pour avoir lu un certain nombre d’analyses ou de schémas sur la structure des histoires, je peux dire que, si Justine Niogret en a lu un jour, ils ont dû finir dans la cheminée ou comme papier d’emballage pour les steaks, parce qu’elle fait à peu près tout ce qu’on nous explique qu’il ne faut pas faire : une quête qui part dans tous les sens au point de prendre des allures de MacGuffin, un personnage de narrateur second qui disparaît (vous savez, les parties en italique : au bout d’un moment, pouf, plus rien), des gens qui partent pour un endroit et en fait rentrent chez eux au bout de deux secondes, un type qui raconte sa vie alors qu’il n’est absolument pas censé être un personnage important, etc. etc. etc.

Là encore, bien entendu, je force le trait : en réalité, le roman trouve sa cohérence, mais, ce qui m’a plu, c’est que justement il élabore sa propre structure, hors des sentiers battus. Une intrigue toute en tâtonnements, en errances, qui paraît parfois tourner en rond, comme désœuvrée, et qui, en réalité, œuvre, mais pas pour aller là où on s’y attendrait. Quant aux scènes de combat, elles sont bien présentes, mais pas aux endroits où on pourrait les attendre, et elles ne surviennent pas de la manière dont le roman les laisse attendre. L’utilisation de la Salamandre, un personnage de chevalier, est typique de ce jeu d’attentes trompées.

J’ai dit que j’étais moins sûr de cette qualité : cela vient de ce que je ne suis pas sûr que cet aspect du roman soit entièrement maîtrisé. Il y a des fils narratifs qui ont l’air d’avoir été laissés tout pendouillants (la narratrice en italique qui disparaît sans laisser de nouvelles), d’autres qui s’avèrent au fond assez creux et prennent après coup des allures de prétexte (le nom du personnage principal, les diverses intrigues sentimentales), d’autres qui s’affaiblissent jusqu’à se faire quasiment oublier (les armes jumelles), d’autres qui m’ont laissé dubitatif, en train de me demander si c’était un génial détournement de trope aboutissant à des scènes d’une portée métaphysique ingridbergmanienne ou juste un machin mal ficelé (la Salamandre). Mais, comme on dit souvent en bonne analyse de texte structuraliste : peu importent les intentions de l’auteure, ce qui compte est l’effet produit par le mécanisme du texte tel qu’il nous est transmis.

Le roman atteint ses sommets dans le mariage entre ce style médiévalisant bien conçu et cette structure non conventionnelle tout en errances. Dans l’oisiveté des heures hivernales ou les voyages peu convaincus de Chien du heaume, dans la brume, les mines renfrognées des guerriers et les histoires sombres du passé, il s’ébauche tout un monde qui, selon le quatrième de couverture, serait le Moyen âge, mais qui est généralement si détaché de toute référence à des toponymes ou à des marqueurs chronologiques précis qu’il pourrait tout aussi bien relever de la légende. De fait, le seul aspect du livre qui le rattache pour de bon à l’Europe médiévale est la mention de l’Église, qui m’a d’ailleurs beaucoup surpris quand je l’ai vue mentionnée pour la première fois : elle avait l’air d’arriver comme un cheveu sur la soupe. Enlevez ce nom, et Chien du heaume pourrait aussi bien se dérouler dans un monde secondaire façon Terre du Milieu (en plus sombre). En l’état, Chien du heaume se situe quelque part entre le roman historique trop imprécis et un roman de fantasy au cadre si réaliste que son merveilleux confine au fantastique : la magie n’y existe que par l’intermédiaire des croyances des personnages, lesquelles ne sont jamais vraiment confirmées ou infirmées.

Que ce soit par son style travaillé, par sa structure déroutante ou par l’atmosphère unique qui se dégage de leur alliance, Chien du heaume n’a pas volé l’attention qu’il a attiré à sa parution en 2009 et qui lui a valu plusieurs prix, dont un Grand Prix de l’imaginaire en 2010.

Cependant, Chien du heaume a ses limites, et je suis d’ores et déjà curieux de savoir quel souvenir j’en retiendrai dans quelques années, ou l’effet qu’il me fera à la relecture, une fois passée la surprise de la première découverte de l’intrigue. Car le roman souffre à mon sens d’un défaut : il fait rêver, mais ne donne pas grand-chose à penser. (L’un et l’autre ne sont pas incompatibles.) Sa puissance évocatrice repose en grande partie sur sa capacité à nous faire vivre son univers, à titiller les sens en imagination, à incarner par ses mots la chair, les os, la fourrure, le bois et le métal, fréquemment le sang et divers autres liquides corporels. Mais ses personnages sont bas du front, ils réfléchissent peu et assez souvent par sentences un peu à l’emporte-pièce. Ils multiplient les variations sur la mélodie du ou de la balafrée qui en a bavé, évoquent et démontrent à répétition leurs émotions fortes. Chien du heaume aime un peu trop remplacer la pensée par la rumination féroce, la justice par la vengeance, l’organisation du monde par le constat complaisant d’une sinistre foire d’empoigne. Certes, les personnages revendiquent une forme de dignité et d’honneur, mais démantibulent soigneusement les valeurs de la chevalerie médiévale réelle, et ne paraissent respecter aucun code ou morale en particulier autre que leurs impulsions, en faisant peu de cas de la dignité des autres, surtout si ce sont leurs ennemis. Le combat final (parce qu’il y en a quand même un) a des allures de défoulement gore presque tarantinesque, sans l’humour. Chien du heaume est un roman terriblement sérieux, trop sérieux… et qui, pourtant, ne construit rien. J’en suis sorti le front ridé à force d’avoir imaginé des gens qui boudent.

Tout personnage de roman n’a pas besoin d’élaborer tout un système philosophique ou un programme avec vision du monde, projet sociétal et tutti quanti. Niogret plante des personnages touchants, à commencer par Chien du heaume, mais aussi toute la petite bande qu’elle en vient à fréquenter. Ce sont des personnages qui, malgré toute leur force et leur dangerosité, finissent par susciter l’attachement et la pitié, prisonniers qu’ils sont d’une vie brutale et périlleuse, sans réel avenir, en toute connaissance de cause. Ils se bercent de rêves de gloire en évoquant la fin d’un monde, « le déclin de ce que nous avons connu », en oubliant au passage ce qu’ils ont connu n’avait franchement pas tant de grandeur que ça non plus (à en juger par ce qui est dit de la génération d’avant Chien du heaume). Mais ce qui m’a attristé plus que cela, ça a été de voir que, même dans la voix de la narratrice, il n’y a rien de plus. Cela ne va pas plus loin. C’est à mes yeux un roman profondément pessimiste. Plus gênant, il semble reprendre à son compte le discours mi-nostalgique, mi-menaçant de ses personnages frustes. J’en suis à me demander si la vision du monde proposée non pas par les personnages, mais par le roman pris dans son ensemble, a une quelconque profondeur. J’en viens à craindre qu’elle n’ait, finalement, pas bougé depuis l’Iliade : « La vie est brève, il faut frapper fort pour faire parler de soi, que le meilleur gagne, avec un peu de chance on parlera encore de nos bastons dans longtemps. Ah oui, et puis aussi, tout était mieux avant. » Ça se tient, mais, franchement, en tant que lecteur du début du XXIe siècle, ça ne me dit rien sur le monde et ça n’apporte rien de plus à ma réflexion sur la vie.

Conclusion

En dépit de mes quelques réserves et de mes désaccords avec la vision du monde désespérée qu’il semble proposer, Chien du heaume est un roman impressionnant par sa maîtrise stylistique, son univers évocateur et son intrigue inhabituelle, surtout pour un premier roman publié. Quoi qu’il forme une histoire autonome, il a fait l’objet d’une suite, Mordre le bouclier, qui prolonge apparemment l’intrigue ou du moins étend l’univers, et qui nuance peut-être même le pessimiste crasse(ux) du premier volume.

Parmi les romans auxquels j’ai pu penser en lisant Chien du heaume, je peux recommander L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk (que j’avais chroniqué ici même il y a cinq ans). Tous deux se passent dans un univers médiéval sur lequel plane la menace imminente d’une conquête militaire chrétienne ; tous deux évoquent un merveilleux en voie d’extinction et des personnages qui survivent au monde qu’ils ont connu. Le roman de Kivirähk est plus fermement ancré dans une mythologie préexistante, mais une mythologie qu’on connaît mal sous mes latitudes puisqu’il s’agit des mythes et légendes d’Estonie. Kivirähk n’emploie pas la langue archaïsante ou néologisante de Niogret, mais en contrepartie il a pour lui l’humour et une verve parfois rabelaisienne qui nuance un peu l’aspect triste du récit et ses quelques scènes sanglantes. Il propose aussi une réflexion d’écrivain plus expérimenté sur divers sujets, dont le fanatisme et la pensée réactionnaire.

Mise à jour le 21 décembre 2019. Si vous voulez lire un très beau roman, plus proche du conte en clair-obscur ou de la fable humaniste que de la fantasy proprement dite, et qui pousse beaucoup plus loin l’élaboration d’un style à soi, je ne saurais trop vous recommander Le Jour des corneilles de Jean-François Beauchemin, un auteur canadien. Paru en 2004, il a fait l’objet d’une adaptation en film d’animation grand public qui, tout en restant fidèle à l’esprit général de l’histoire, l’atténue par la force des choses afin de la rendre visible par un jeune public. Le livre est plus sombre et explore plus en profondeur la relation entre le narrateur et son père violent, mutique, ogresque. Le style mêle choix de mots inattendus, archaïsmes (certains quasi moyenâgeux) et francs néologismes savoureux pour former mieux qu’un style, une langue unique. Et c’est beau, c’est beau… J’espère en parler plus en détail dans un billet à part entière à l’occasion.


Megan Lindholm, « Wizard of the Pigeons »

30 septembre 2019

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Référence : Megan Lindholm, Wizard of the Pigeons, Londres, HarperCollins, 2002 (première édition : Ogden, 1986).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduite par mes soins)

« Seattle, un lieu aussi magique que la Cité d’émeraude.

Une magie subtile émane des interstices des pavés de la métropole tentaculaire. Mais seuls les habitants qui possèdent des dons spéciaux sont réceptifs à la conscience de la ville : ils trouvent des présages dans les graffitis, lisent des messages dans les détritus ou écoutent les avertissements contenus dans les chansons des enfants qui sautent à la corde.

Magicien (Wizard) est lié à Seattle et à sa magie. Son don est la Connaissance, un enchantement puissant qui lui permet de connaître la vérité des choses ; d’écouter les récits de vie des momies antiques enfermées dans des cabinets de verre, de révéler à des gens ordinaires les réponses à leurs problèmes et de préserver l’équilibre de la ville.

La magie a son prix ; Magicien ne doit jamais avoir plus d’un dollar en poche, doit rester célibataire, et il doit nourrir et protéger les pigeons.

Mais un danger pour Seattle a commencé à émerger parmi les présages. Une force malveillante née du passé oublié de Magicien est de retour pour absorber son pouvoir et le tenter avec des aperçus de sa sombre histoire ; et il est le seul magicien à Seattle capable de faire face à ce mal et de sauver la ville, ses amis et lui-même. »

Mon avis

Publié en 1986, Wizard of the Pigeons apparaît rétrospectivement comme l’un des premiers romans de Megan Lindholm, avant qu’elle n’opte pour le pseudonyme, devenu célèbre, de Robin Hobb, sous lequel elle a écrit les cycles de L’Assassin royal, des Aventuriers de la mer, du Soldat chamane, etc. Comme eux, Wizard of the Pigeons est un livre de fantasy c’est-à-dire un livre dans l’univers duquel la magie existe. Mais contrairement à eux, il relève de la fantasy urbaine, un « sous-genre » en plein essor à l’époque de la parution. Le roman ne développe pas un « monde secondaire » comme la Terre du Milieu de Tolkien ou les Six Duchés de L’Assassin royal, mais s’ancre dans la réalité contemporaine immédiate : la ville américaine de Seattle dans les années 1980. Le merveilleux qu’il propose est un merveilleux du quotidien, celui des rues, des arrêts de bus, des cafés, des centres commerciaux, des poubelles, des beaux quartiers et des taudis. L’intrigue est courte, elle met en scène très peu de personnages principaux, mais une myriade de silhouettes entrevues ou rencontrées le temps de quelques phrases, et elle laisse une large place à l’évocation de la ville, où Wizard se trouve le plus souvent seul.

L’évocation d’une forme de magie liée à la vie de SDF et au fait de nourrir les pigeons m’a fait irrésistiblement penser à la chanson du film Mary Poppins « Pour nourrir les petits oiseaux » (« Feed the Birds »), mais en plus adulte, en plus ambigu et en plus sombre. Les magiciens de Seattle sont littéralement des magiciens de rue. Ils ont choisi un mode de vie marginal, miséreux mais pas misérable, sans ignorer ses dangers pratiques (la faim, le froid, les maladies) ou ésotériques (les forces obscures de la ville, le déclin général de la magie). Dans un univers urbain façonné par la société de consommation, l’idée d’une magie dont la condition d’existence consiste à posséder presque rien et à donner beaucoup constitue à la fois une trouvaille d’une originalité certaine en terme d’esthétique du merveilleux et un commentaire social direct sur le monde actuel, toujours aussi incisif 35 ans après sa parution. Je ne connais rien au punk, mais j’ai eu l’impression qu’il y avait un petit côté punk dans les choix de vie des magiciens.

Outre l’originalité de la magie qu’il imagine, Wizard of the Pigeons surprend par sa capacité à défier les cloisonnements entre genres littéraires, de plusieurs façons. Le roman repose en grande partie sur son personnage central, Wizard. Sans dévoiler les détails de l’intrigue, je peux dire que le roman aborde à travers ce personnage une question de société importante liée à une catégorie de personnes susceptibles de se trouver marginalisées aux États-Unis en dépit de leurs services rendus. C’est bien d’un propos social qu’il s’agit et, à ce titre, le roman peut sensibiliser son lectorat à cette question avec la même vivacité qu’un roman purement réaliste. En dehors des secrets de Wizard, la description de son mode de vie marginal, de sa solitude et du regard des autres a quelque chose à nous dire sur les SDF : son propos, sans doute documenté et témoignant en tout cas d’une plume humaine et touchante, fonctionnerait là encore sans problème dans un récit purement réaliste. De nombreux personnages secondaires ou mineurs du roman, comme la serveuse Lynda ou les gens que Wizard aide au quotidien grâce à sa magie, brossent un portrait très intéressant de la société américaine et de ses problèmes, par petites touches et comme sans en avoir l’air. À tel point que je serais curieux de voir ce que Megan Lindholm/Robin Hobb aurait à dire dans un roman purement réaliste.

Deuxième sabotage des cloisonnements entre genres littéraires, du moins aux yeux d’un lectorat français : toute la partie centrale du roman flirte avec ce qu’on considère en France comme du fantastique, c’est-à-dire un type d’histoire où l’existence du surnaturel n’est pas avérée mais demeure douteuse et source d’inquiétude, voire de folie, pour les personnages principaux. En effet, vers la moitié du roman, l’intrigue prend un brusque virage et semble prendre une direction complètement différente qui fait douter de tout ce qu’on vient de lire jusque là. J’ai eu du mal avec ce virage et surtout avec le fait qu’il prend une place de plus en plus importante dans l’intrigue. Quelle est la nature réelle des événements auxquels on assiste ? Qui est vraiment Wizard ? Quelle est sa magie ? Existe-t-elle seulement ? etc. À mon avis, les derniers chapitres ne laissent aucune ambiguïté sur l’appartenance du roman au genre de la fantasy urbaine, et c’est pourquoi je l’ai présenté en le rattachant à ce genre. Mais le lectorat ne manquera pas d’être surpris, voire déstabilisé.

C’est d’ailleurs là que se trouve, à mon sens, le principal défaut de Wizard of the Pigeons : un problème de construction, d’équilibrage. Le virage brutal de l’intrigue dont je viens de parler n’est pas tout à fait assez préparé dans le début du roman, au risque de perdre des lecteurs en route (et le roman en a perdu, à lire certains avis sur Internet). Rétrospectivement, je vois des endroits où l’intrigue aurait pu être mieux équilibrée, ainsi, peut-être, que des longueurs (dans les débuts de la relation avec Lynda) ou des fils pas tout à fait bien noués au début (sur la nature exacte de MIR, par exemple). Il n’y a pas autant de maestria dans ce roman que dans ce que j’ai lu de Robin Hobb avec L’Assassin royal et Les Aventuriers de la mer où de multiples fils narratifs ont l’air d’être noués de manière complexe avec une facilité impressionnante. Je ne peux que conseiller aux gens qui s’y plongeront de se préparer à accepter de se laisser perdre, pour mieux s’y retrouver une fois parvenus aux derniers chapitres.

Que les amoureux de l’imaginaire se rassurent : en dépit de son réalisme, le merveilleux est bel et bien présent dans le roman. Ce cadre résolument contemporain renforce la vraisemblance de la magie et réenchante la ville. Par « réenchantement », il ne faut pas comprendre ici une mauvaise poésie artificielle et mièvre, mais bien une réinvention d’un merveilleux ambivalent, doté d’aspects admirables et d’autres terrifiants, à l’image de l’univers des contes.

Autre parti pris qui m’intéresse dans ce roman : la magie ne paraît pas avoir de règles ou de fonctionnement fixe. Chaque magicien possède sa propre forme de magie qu’il doit découvrir, parfois avec pertes et fracas. C’est une magie aussi précaire que la situation matérielle des magiciens. Voilà donc un univers où la magie reste réellement mystérieuse. Pas d’école de magie, pas de grimoire qui contiendrait tous les sortilèges avec leurs recettes, pas d’institutions de contrôle ni de personnage de Grand Archimage détenteur de tous les secrets. Rien n’est balisé, l’inconnu domine le connu, les magiciens eux-mêmes sont peu de choses par rapport à une magie qu’ils servent sans toujours bien la comprendre. J’en ai eu vite assez de la magie à guide-files de Harry Potter et compagnie, qui est à mes yeux une séquelle regrettable de la place prise par les univers de jeux (encore que certains trouvent moyen d’inventer des formes de magie non cloisonnées). Je ne peux donc qu’être ravi de la manière dont Wizard of the Pigeons propose une magie bel et bien secrète, fuyante, ambivalente.

Les habitués des romans de Robin Hobb trouveront avec plaisir dans Wizard of the Pigeons un univers surprenant qui fait vibrer des notes bien distinctes de ceux de ses cycles romanesques les plus connus. Ils trouveront également un personnage principal très fouillé, rempli de secrets et de contradictions, et de multiples portraits de personnages crédibles et nuancés, où l’on aperçoit déjà l’art de Robin Hobb pour le portrait brossé en quelques phrases et la vraisemblance psychologique et sociale. Les détracteurs de l’écrivaine risquent, quant à eux, de s’agacer des défauts du personnage principal, qui, comme Fitz dans certains chapitres, paraît quelquefois se complaire à échouer et à prendre de mauvaises décisions. À cette différence que, dans Wizard of the Pigeons, les révélations distillées sur le passé de Wizard confèrent une vraisemblance solide à son comportement, du moins à mon avis.

La traduction française

Le livre a été traduit en français en 2003 (soit près de vingt ans après sa parution), aux éditions Mnémos, sous le titre Le Dernier Magicien. Au passage, il a été assez remarqué chez nous pour emporter le prix Imaginales du meilleur roman en 2004. La traduction française appelle deux remarques :
– Le titre original, « Wizard of the Pigeons », c’est-à-dire « Le Magicien des pigeons », est meilleur, parce qu’il donne une idée plus juste de l’ambiguïté de l’atmosphère de l’intrigue, entre le merveilleux et le dérisoire (voire le sordide). « Le Dernier Magicien » est un titre faux, comme on s’en rend compte à la lecture. À la limite, au pluriel, ça aurait eu du sens, mais pas au singulier.
– Le quatrième de couverture de l’édition Mnémos contient des informations qu’on est censés comprendre progressivement, et pas avant une moitié du livre à peu près. Le lire revient à gâcher toute une partie de l’intérêt de l’intrigue. Quelle bourde de la part de l’éditeur !

Autant il arrive que des romans soient bien traduits et habilement présentés, autant, dans ce cas précis, je suis rassuré d’avoir opté pour la lecture dans le texte. J’aurais eu des attentes et un avis différents sur le roman si ce quatrième de couverture m’avait révélé autant d’informations dès le début de ma lecture. C’est aussi pour cela que j’ai pris la peine de traduire le quatrième de couverture de l’édition britannique pour ce billet.

Conclusion

Wizard of the Pigeons est un roman qui n’est pas tout à fait réussi en termes de construction, mais que je reste très content d’avoir lu, car il est original, contient plusieurs excellentes idées et constitue à mes yeux une lecture marquante en fantasy urbaine, au même titre que Neverwhere de Neil Gaiman (paru en 1996). Mais là où Neverwhere bascule assez vite dans un monde secondaire (l’autre Londres), Wizard of the Pigeons a le mérite de tisser un lien particulièrement resserré entre la réalité de son époque et ses éléments merveilleux, qui fait qu’une fois le livre refermé on peut se promener dans les rues avec un regard changé sur les choses et les gens.

Ce billet de blog se fonde sur des avis que j’ai d’abord postés sur le forum Elbakin le 13 septembre 2019 et sur Le Coin des lecteurs le 19 septembre 2019.


Catherine Dufour, « Entends la nuit »

22 juillet 2019

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Référence : Catherine Dufour, Entends la nuit, Nantes, L’Atalante, 2018.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« La chair et la pierre sont de vieilles compagnes. Depuis des millénaires, la chair modèle la pierre, la pierre abrite la chair. Elle prend la forme de ses désirs, protège ses nuits, célèbre ses dieux, accueille ses morts. Toute l’histoire de l’humanité est liée à la pierre.

Quand on a 25 ans, un master en communication, une mère à charge et un père aux abonnés absents, on ne fait pas la difficile quand un boulot se présente.
Myriame a été embauchée pour faire de la veille réseaux dans une entreprise du côté de Bercy, et elle découvre une organisation hiérarchique qui la fait grincer des dents : locaux délabrés, logiciel de surveillance installé sur les ordinateurs, supérieurs très supérieurs dans le style british vieille école.
Mais quand un de ces supérieurs s’intéresse à elle via Internet au point de lui obtenir un CDI et lui trouver un logement, elle accepte, semi-révoltée, semi-séduite…
Mauvaise idée ? Pas pire que le secret qu’elle porte.
Myriame est abonnée aux jeux dangereux dans tous les cas, et sa relation avec Duncan Algernon Vane-Tempest, comte d’Angus, décédé il y a un siècle et demi, est à sa mesure. Du moins le croit-elle.

Catherine Dufour, éprise de légendes urbaines, nous offre avec ce roman un « anti-Twilight » tout en humour et une ode à Paris bouleversante. »

Mon avis

J’avais découvert Catherine Dufour avec l’un de ses tout premiers romans du cycle de Blanche-Neige et les lance-missiles : de la fantasy humoristique, donc, parue au tout début des années 2000. J’avais dû grignoter le tout premier tome quand un ami l’avait lu, puis opter pour la préquelle L’Immortalité moins six minutes qui me laisse le souvenir d’un univers à l’humour cruel. Sauf que, depuis ce début (à l’époque remarqué : c’était l’une des rares qui arrivait à écrire de la fantasy humoristique vraiment drôle sans s’appeler Terry Pratchett), Catherine Dufour a bien mené sa barque, et cela dès son roman suivant, Le Goût de l’immortalité, couvert de prix et dont tant l’univers que le ton semblent tout différents. Je ne l’ai pas encore lu, pas plus que ses livres précédents. Ma mémoire étant ce qu’elle est, on peut aussi bien considérer qu’Entends la nuit est le premier roman de Dufour que je lis « vraiment », sous la superbe couverture d’Aurélien Police.

Ce qui saute aux yeux, mais qui est peut-être davantage caractéristique de cette écrivaine que de ce roman en particulier, c’est le style. Prenant, percutant, très imagé, jonglant avec les registres de langue sans hésiter à faire cohabiter des tournures orales relâchées ou une parodie de franglais avec une belle métaphore poétique dans des phrases voisines voire dans la même, le style de Dufour aligne les traits d’esprit, les pointes d’humour et les flèches émotionnelles avec la cadence frénétique et la puissance de feu d’un… eh bien, toujours d’un lance-missile, à vrai dire, mais il serait plus juste d’évoquer une écrivaine aguerrie qui sait poser sa « voix » propre et qui dispose de nombreuses cordes à son arc. Ça se voit très vite, ça dure tout le roman, on ne peut que le constater : voilà qui est fait. Il y a des perles, des trouvailles de langage géniales, des collisions de mots délicieuses, des images d’une belle poésie à certains endroits. Au passage, l’écriture de Dufour (du moins dans ce livre) emprunte beaucoup à la langue orale et travaille une langue française du quotidien très actuelle, aux antipodes du beau style académique d’un Jean-Philippe Jaworski, par exemple. Ce serait intéressant de la rapprocher d’écrivaines comme Virginie Despentes et son Vernon Subutex (que j’ai encore trop peu lu pour me livrer moi-même à cet exercice en détail). Leur parenté dépasse d’ailleurs le style puisqu’elle se dessine aussi dans le choix du sujet : époque actuelle, cadre urbain, évocation de la précarité et des inégalités sociales, la différence principale étant que Dufour utilise le miroir grimaçant de l’imaginaire pour commenter indirectement la France d’aujourd’hui. On pourrait aussi penser à Nothomb, mais cela fait trop longtemps que je n’ai plus lu cette dernière pour approfondir le rapprochement.

Le style, donc, est l’une des grandes forces du roman, mais peut constituer l’une de ses limites dès lors qu’on en vient à l’échelle du livre entier. Commençons à parler de l’intrigue : elle est ficelée, emballée et pesée très convenablement, en dépit de quelques défauts dont je parlerai plus loin, et les gens qui cherchent avant tout des romans rythmés où l’auteur actionne régulièrement les leviers de l’action, du mystère et du danger pour les rescotcher à leurs pages, pourront commencer Entends la nuit sans avoir trop de soucis à se faire. Cependant, adopter un style qui a lui-même des allures de course acrobatique sur des montagnes russes en vitesse accélérée peut finir par poser problème quand on ne relâche jamais la pression pour ménager des pages plus tranquilles et laisser souffler un peu les lecteurs ébouriffés. Or Dufour déploie une énergie constamment hypersaturée qui a fini par faire grogner le paresseux à trois doigts qui somnole en moi. À mon sens, il aurait fallu ménager quelques pauses, espacer de temps en temps les échanges de traits d’esprit au profit de variations plus sensibles dans les tonalités du style, qui m’a quelquefois fait l’effet de devenir paradoxalement monotone dans son intensité.

Passons à l’histoire proprement dite. La relecture a posteriori de la fin du quatrième de couverture m’enduit de doute : ce roman était-il censé n’être qu’un roman de fantasy urbaine humoristique ? C’est qu’à mes yeux il ne s’y résume pas, loin de là. Pour moi, Entends la nuit commence comme une satire sociale mordante sur le monde du travail, continue comme une romance fantastique teintée d’humour avant de se changer en un thriller qui montre au passage que Dufour est capable de faire très peur sans problème quand elle le veut (ou alors je suis bon public, n’étant pas un lecteur de romans d’horreur).

Hormis son style, le second grand atout du roman à mon sens est le choix de son élément surnaturel principal. C’est là que cela devient difficile de chroniquer le roman sans faire quelques révélations, donc, si vous n’avez pas lu ce livre et que vous ne voulez vraiment rien savoir du tout à l’avance, vous pouvez sauter ce paragraphe. Vous préférez continuer celui-ci ? Bien. Les personnages surnaturels du roman sont des lémures, librement inspirés des créatures de la mythologie romaine du même nom. Sans trop tout détailler à l’avance, il s’agit d’esprits de défunts liés à des lieux, mais qui se distinguent des simples fantômes par le fait qu’ils sont, matériellement, les lieux qu’ils hantent. Cela reste un thème classique du fantastique (abordé il n’y a pas si longtemps par des auteurs comme Mélanie Fazi ou Serge Lehman*), mais son traitement, porté par le style de Dufour, s’avère suffisamment original pour apporter du nouveau.

La première moitié du livre m’a paru la plus réussie, avec son entrelacement constant entre le quotidien le plus terre-à-terre, le fantastique, l’érotisme et la sexualité et un humour à plusieurs facettes qui sait tour à tour détendre l’atmosphère ou faire grincer des dents, avec une satire sociale féroce du monde du travail, un propos social sur le monde de l’immobilier et une héroïne à la psychologie complexe. Tout cela fait avancer le propos du livre sur plusieurs plans à la fois avec maestria et une subtilité que la suite abandonne, en partie par contrainte puisqu’il faut bien lever quelques mystères.

La seconde moitié, qui dépasse le cadre de la seule relation entre Myriame et Vane pour donner à voir le monde nocturne dont ce dernier fait partie, m’a paru multiplier les ficelles classiques de thriller (trahisons, course-poursuites, violence graphique) en affaiblissant ou en oubliant ce qui faisait à mes yeux l’originalité du début, à savoir la satire sociale et la complexité psychologique des êtres surnaturels dont Vane fait partie. Là encore, Dufour prend le parti de tout miser sur l’intensité (augmentation des enjeux, sexe, violence) mais, ce faisant, elle affaiblit l’originalité de ses personnages et court le danger du déjà-vu. Cela se lit toujours très bien, mais le résultat devient bien moins mémorable. Je m’attendais en outre à voir articulés plus finement la part de satire sociale du monde de l’immobilier et les éléments proprement fantastiques de l’histoire : finalement, en dehors de ses deux personnages principaux, Dufour se contente d’ébaucher assez vite un univers de méchants vraiment très méchants et très implacables, dont j’ai cru deviner qu’il pouvait faire allusion à des gens du monde réel (les requins de l’immobilier ? de la finance ? les riches ? tout ça à la fois ?), mais qui semble oublier, ou ne plus oser, s’articuler étroitement au monde réel. Les personnages se cantonnent à des archétypes déjà rebattus, les événements à des rebondissements traités avec une bonne maîtrise du suspense mais en somme banals. Quant au dénouement, il m’a semblé en queue de poisson. J’ai quitté le livre sur une mauvaise impression, frustré à l’idée que, sans ce virage « facile », le livre aurait pu accumuler une force de frappe beaucoup plus percutante vis-à-vis de ce qu’il semble vouloir dénoncer à certains moments (en particulier dans la scène où figure la citation de Baudelaire qui sert de titre au roman).

En dépit de mes différentes réserves, Entends la nuit reste un livre que je recommande à toute personne qui aime les romans au style mordant et au suspense haletant. Entre ses bonnes idées dans l’intrigue et les perles dont ses phrases regorgent, il contient assez d’éléments originaux et/ou réussis pour mériter l’attention de tous les amoureux et amoureuses de l’imaginaire francophone. Je compte bien, d’ailleurs, lire d’autres livres de Dufour, en espérant tomber un jour sur un chef-d’œuvre qu’elle est manifestement capable d’écrire et pas « seulement » sur un bon thriller fantastique doté d’éléments originaux et écrit par une plume hérissée. Mais, comme on dit, la critique est aisée et l’art est difficile…

* Vous voulez les titres ? « Villa Rosalie », nouvelle de Mélanie Fazi dans le recueil Notre-Dame aux écailles. « Le Haut-Lieu » de Serge Lehman, novella incluse dans son recueil Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables.


Margaret Atwood, « The Penelopiad »

8 juillet 2019

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Référence : Margaret Atwood, The Penelopiad, Edimbourgh, Canongate, collection « The Myths », 2005.

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« Maintenant que tous les autres sont à bout de souffle, c’est à mon tour de raconter ma petite histoire. »

« Dans le récit d’Homère dans L’Odyssée, Pénélope – femme d’Ulysse et cousine de la belle Hélène de Troie – est représentée comme l’épouse fidèle par excellence, et son histoire comme une leçon salutaire à travers les âges. Laissée seule pendant vingt ans quand Ulysse part combattre dans la guerre de Troie après l’enlèvement d’Hélène, Pénélope parvient, face à des rumeurs scandaleuses, à préserver le royaume d’Ithaque, à élever son fils têtu et à tenir à distance une centaine de prétendants, simultanément. Quand Ulysse rentre enfin chez eux après avoir enduré des privations, combattu des monstres et dormi avec des déesses, il tue ses prétendants et – curieusement – douze de ses servantes.

Dans une splendide réinvention contemporaine du récit antique, Margaret Atwood a choisi de remettre le soin de la raconter à Pénélope et à ses douze servantes pendues, demandant : « Qu’est-ce qui a conduit à la pendaison des servantes, et quelles étaient vraiment les intentions de Pénélope ? » Dans la réécriture éblouissante et ludique signée par Atwood, l’histoire devient aussi pleine de sagesse et de compassion qu’elle est obsédante, et aussi férocement divertissante qu’elle est dérangeante. Avec esprit et verve, mettant à contribution l’art de conteuse et le talent poétique pour lequel elle est elle-même réputée, elle donne à Pénélope une nouvelle vie et une nouvelle réalité – et se met en devoir de fournir une réponse à un mystère antique. »

Mon avis

Quand on n’a pas encore lu Margaret Atwood, on connaît en général son nom grâce à son fameux roman de science-fiction La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), adapté depuis pour le grand et le petit écran. Il se trouve qu’en m’intéressant aux romans inspirés par la mythologie grecque, j’étais tombé, il y a déjà assez longtemps, sur un roman d’Atwood beaucoup moins connu : The Penelopiad (traduit en français par L’Odyssée de Pénélope), qui m’avait rendu curieux. J’ai fini par mettre la main dessus et c’est même le premier livre d’Atwood que je lis, n’ayant pas encore découvert La Servante écarlate.

Comme ma traduction du quatrième de couverture vous l’aura appris, The Penelopiad est en bonne partie une réécriture d’une épopée grecque antique, l’Odyssée, qui raconte le retour d’Ulysse dans son royaume d’Ithaque et la façon dont il parvient à reprendre le pouvoir en dépit de la centaine de prétendants au trône qui ont investi le palais et pressent Pénélope, sa femme, de se remarier à l’un d’eux. Réécrire cette épopée du point de vue de Pénélope est une idée qui m’a paru très originale la première fois que j’ai entendu parler du roman. Renseignements pris, Atwood est loin d’être la première à l’avoir eue : plusieurs écrivaines, notamment des poétesses, l’ont fait au cours de la seconde moitié du XXe siècle, souvent dans une perspective féministe. Atwood ajoute cependant une autre idée,  plus rare et extrêmement intéressante : mettre en scène douze servantes du palais d’Ulysse pendues par le héros à son retour pour s’être acoquinées avec les prétendants en son absence. Ces servantes forment une sorte de chœur très librement inspiré des chœurs tragiques, qui alternent de chapitre en chapitre avec le monologue de Pénélope.

Dans les chapitres qui lui donnent la parole, Pénélope parle depuis l’au-delà, non pas dans l’Antiquité mais de nos jours : elle a pu, comme les autres morts, observer l’évolution du monde depuis l’Antiquité. Le parti pris n’est pas nouveau (Lucien de Samosate l’employait déjà dans ses Dialogues des morts) mais il est habile et peut donner pas mal de choses. Atwood prend à fond le parti de la désacralisation du grand classique : sa Pénélope écorne à plaisir les réputations d’Ulysse et d’un certain nombre d’autres héros et héroïnes, en particulier Hélène. Les traits d’esprit acides (faisant parfois preuve d’autodérision) fusent assez régulièrement. Dans le même temps, ces chapitres adoptent un autre parti pris assez contradictoire : celui d’une fidélité scrupuleuse à la lettre de l’épopée antique, dont les événements se produisent à l’identique, tout comme ceux d’autres mythes non présents dans l’Odyssée mais mentionnés par le roman au passage (sur la jeunesse d’Hélène, par exemple).

Cette volonté de désacralisation est une ficelle toujours amusante, puisque le prestige de l’Odyssée en tant que classique de la littérature mondiale demeure et qu’on est habitués à en entendre parler sur un ton sérieux. Il est tout de même loin d’être nouveau et j’ai presque pitié pour ce malheureux Ulysse, qui s’en est pris plein la figure dès l’Antiquité (Lucien de Samosate, encore lui, en faisait le parangon des menteurs au début de ses drôlissimes Histoires vraies) et dans nombre de livres plus récents, de l’Ulysse de Joyce à la Naissance de l’Odyssée de Giono en passant par l’excellent film des frères Coen O’Brother (et on pourrait en citer beaucoup d’autres). Autant pour l’originalité, donc, mais le résultat pourrait être réussi quand même, à condition de montrer un minimum de profondeur de réflexion et de travail de style.

Sur ce plan, je dois dire que j’ai été assez déçu. L’humour et les traits d’esprit prêtés par l’écrivaine à Pénélope sont inégaux. Certains font mouche, d’autres tombent à plat faute de réel fond derrière le tapage un peu clinquant du discours de la reine défunte, à qui Atwood donne quelquefois des airs délibérés de commérage revanchard qui ne vole pas toujours bien haut (j’ai ainsi été surpris par le traitement du personnage d’Hélène, mais j’y reviendrai). Les parti pris stylistique n’améliorent pas les choses : le vocabulaire est d’une simplicité qui confine au simplisme, et le ton familier, occasionnellement vulgaire, sent la subversion superficielle. Si le livre reste dans les mémoires, ce ne sera pas grâce à ses belles phrases ou à ses pages d’anthologie. Pour ce livre, Atwood aurait des leçons à recevoir de Yourcenar en matière de sens de l’épure. Amateur de longue date des opérettes d’Offenbach, qui s’en est pris à la mythologie grecque à deux reprises en donnant lieu aux deux chefs-d’œuvre que sont Orphée aux Enfers et la Belle Hélène, j’ai regretté les livrets de ces opérettes, qui font bien mieux en matière de parodie pleine d’humour et d’esprit. Il faut bien dire qu’Atwood, dans ces chapitres, donne l’impression d’enfoncer ostensiblement des portes déjà ouvertes.

J’avais entendu parler d’Atwood comme d’une grande écrivaine féministe. Elle ne devait pas être dans son meilleur jour en écrivant The Penelopiad : le résultat m’a paru assez inégal. Certes, Pénélope lézarde son image d’épouse parfaite, incarnation des vertus domestiques. Mais, dans le même temps, Atwood ne semble pas être parvenue à se libérer de la lettre des événements de l’Odyssée. Râleuse ou pas, Pénélope reste l’épouse fidèle dépeinte par l’épopée, alors qu’on connaît d’autres variantes du mythe où elle se montre infidèle. D’autres écrivaines ont opté pour des réécritures plus radicales où une Pénélope devenue infidèle se justifie et contre-attaque en rejetant Ulysse. Réécrire ce portrait d’épouse fidèle en refondant complètement la psychologie de Pénélope reste un parti pris possible qui ne manque pas non plus d’intérêt. Mais Atwood manque une autre occasion d’innover qui m’a là encore réservé une mauvaise surprise et une déception : c’est son traitement du personnage d’Hélène. Hélène, la femme infidèle par excellence, donne lieu chez Atwood à un portrait en bimbo nymphomane et narcissique qui ne manque pas d’humour, ni de vraisemblance psychologique de la part d’une Pénélope aigrie à de nombreux égards (et, à vrai dire, jalouse). Mais cela ne va pas bien loin, pas assez loin à mon goût. De nombreuses pages au sujet de la relation entre Hélène et Pénélope relèvent plus de la parodie mythologique façon soap, amusante sur l’instant mais assez oubliable, que d’une réinvention dotée d’une réelle personnalité.

Faut-il jeter The Penelopiad ? Non, car mon avis est trop sévère. C’est celui d’un passionné de mythologie qui a lu de nombreux textes antiques et de nombreuses réécritures. Si vous connaissez déjà bien les mythes grecs et que vous avez lu plusieurs réécritures de l’Odyssée, le roman d’Atwood n’a pas grand-chose à vous apporter et vous pouvez passer votre chemin. Mais si (comme la plupart des gens) vous ne connaissez pas spécialement les mythes grecs et si vous ignorez tout de Pénélope en dehors des informations de base sur son rôle dans l’Odyssée, alors The Penelopiad peut vous plaire, vous renseigner et vous faire rire, sans être un chef-d’œuvre d’écriture littéraire.

C’est tout ? Non ! J’en viens à ce qui m’a le plus intéressé dans le livre : les chapitres sur les douze servantes. Comme je l’ai dit, ils émanent de l’idée la plus originale du roman et ce sont aussi les plus novateurs sur à peu près tous les plans, bien qu’eux aussi m’aient semblé inégaux. Ces chapitres qui donnent la parole aux servantes exécutées par Ulysse prennent beaucoup plus de distance par rapport à l’épopée antique : ils se déroulent à des époques variables, parfois indéterminées, dans des lieux divers, et prennent toutes sortes de formes, de la chanson enfantine à la scène de théâtre en passant par la lamentation ou la chanson de marins. Les personnages des servantes, dont on ne sait à peu près rien dans l’Odyssée, Atwood leur redonne une épaisseur, un passé fait de souffrances et de brimades, une voix tout aussi acide que celle de Pénélope mais beaucoup plus nuancée et subversive.

Le potentiel de ces chapitres crève les yeux : il aurait fallu jeter tout le reste du brouillon et partir de ceux-là pour en faire tout le livre. Ils m’ont d’ailleurs en partie déçu précisément parce que leur idée de départ a un tel potentiel. Ils sont d’une grande théâtralité. Le roman a été adapté au théâtre : c’était encore le mieux qu’on pouvait en faire et je serais très curieux de voir ce que cela a donné. Le propos social et la posture métafictionnelle des servantes ont quelque chose de très brechtien : il y avait de quoi faire une excellente pièce. Comme dans les chapitres où Pénélope parle, la bonne idée retombe parfois à plat faute de réelle subversion ou d’une écriture suffisamment travaillée. Les chansons des servantes ne vont pas chercher bien loin à mes yeux : Atwood use (ce qui est bien) et abuse (c’est moins bien) du registre familier et enfantin dans son vocabulaire, sans aboutir à des résultats très intéressants en termes de sonorités, de rythme ou d’images. Mais cette moitié en pointillés du livre reste à mon sens la plus stimulante, et il en émerge, vers la fin, un chapitre excellent : le chapitre 26, « The Chorus Line : The Trial of Odysseus, as Videotaped by the Maids », une scène de théâtre aux allures de pièce en miniature. Ulysse y est jugé pour le meurtre des prétendants de Pénélope et il est sur le point de bénéficier d’un non-lieu quand les douze servantes font irruption dans la salle et l’accusent de les avoir assassinées, bouleversant le procès. C’est dense, c’est intelligent, c’est bien envoyé, ça traite tout un tas de questions sur l’épopée et sa postérité en peu de pages et j’y ai enfin trouvé du vrai féminisme littéraire en pleine forme.

L’approche adoptée par Atwood envers la mythologie grecque m’a paru osciller, en gros, entre une réécriture d’antiquisante, qui aurait consisté à se contenter de reprendre le dossier antique de l’Odyssée et de la société grecque antique pour relater les événements de l’épopée du point de vue de Pénélope, et une réécriture d’inspiration exclusivement contemporaine, qui se serait contentée de reprendre très librement les noms des personnages et le gros du canevas narratif pour produire un récit largement affranchi de sa source d’inspiration première. Atwood a essayé de faire les deux à la fois. De là cette Pénélope qui parle depuis les Enfers, mais de nos jours, mais se contente de raconter sa vie antique en dehors d’une ou deux allusions à Internet ou au tourisme qui font rire quelques secondes mais n’exploitent pas à fond toutes les possibilités offertes par le regard unique d’une héroïne grecque antique qui comparerait le monde qu’elle a connu au monde actuel. De là, aussi, ces douze servantes qui n’ont droit qu’à un chapitre sur deux et déploient une voix à la poésie très contemporaine, mais insuffisamment travaillée ou développée, parce qu’il y avait les autres chapitres à faire et qu’ils les interrompent une fois sur deux. Dommage. À mes yeux c’est un échec, mais un échec qui reste intéressant à lire.

J’ai été plus gêné, en revanche, devant le manque de documentation manifeste qui a présidé à l’écriture de ce livre. Atwood donne quelques explications sur sa documentation dans les « Notes » à la fin du volume. La malheureuse s’est appuyée en grande partie sur The Greek Myths de Robert Graves, un ouvrage d’études mythologiques complètement obsolète aujourd’hui, et qui ne devait déjà pas compter parmi les meilleurs de son temps à sa parution en 1955. Le problème apparaît pleinement au chapitre 24 « The Chorus Line : The Anthropology Lecture », où Atwood place dans la bouche des douze servantes une théorie apparemment empruntée à Graves, qui mélange un peu tout, la numérologie, les cycles lunaires, un brin de théorie du bouc émissaire à la René Girard, la déesse-mère, les Minoens, etc. C’est terriblement daté en termes d’histoire des religions, c’est sans doute aussi assez mal résumé, et même dans le cadre d’un roman à la construction volontairement disparate, ça paraît en décalage avec le reste.

Hélas, hélas, Margaret Atwood ! Qu’aurais-je pensé si j’avais lu The Penelopiad avant Lavinia d’Ursula Le Guin ? Sans doute pas du bien de ce chapitre, certes, et j’aurais quand même davantage été convaincu par le livre de Le Guin. Trois ans séparent la parution de The Penelopiad en 2005 de celle de Lavinia de Le Guin en 2008, magistrale réécriture de l’Énéide du point de vue d’un personnage féminin (beaucoup moins célèbre que Pénélope, cette fois-ci). Le Guin avait-elle lu The Penelopiad ? Le fait est qu’à mes yeux de lecteur ayant lu les deux romans, Lavinia peut être lu après coup comme une sorte de réponse à The Pénelopiad, et le moins qu’on puisse dire est que Le Guin fait mieux pour tout ce qui concerne tant la restitution que l’analyse et le commentaire d’une société antique et de sa religion ou encore la place qu’y trouvent les femmes. Comme la Pénélope d’Atwood, la Lavinia de Le Guin parle depuis les Enfers, mais Le Guin livre un propos beaucoup plus fouillé que quelques mots d’esprit amusants sur le tourisme en Grèce, et l’aspect métafictionnel de son livre me paraît, dans son propre genre très différent, arborer davantage de subtilité, de maturité et de maîtrise dans l’écriture.

Conclusion

Il y avait si longtemps que ce titre de The Penelopiad me faisait rêver, que j’en attendais sans doute trop. L’ombre du Lavinia de Le Guin planait peut-être encore excessivement sur ma lecture d’Atwood. Il va sans dire que ce n’est qu’un livre parmi d’autres de cette auteure, et que je compte bien lire quand même La Servante écarlate à l’occasion. J’ai gardé de The Penelopiad le sentiment persistant que le livre avait manqué de temps pour mûrir encore. Je me suis alors renseigné sur le contexte de son écriture. The Penelopiad est un roman de commande écrit pour le lancement d’une nouvelle collection chez l’éditeur britannique Canongate Books. D’abord partie pour réécrire un mythe amérindien, Atwood a rencontré des difficultés dans l’écriture de son livre et a fini par se tourner vers la figure de Pénélope. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le résultat aurait été meilleur si Atwood n’avait pas été contrainte par une date-butoir et avait pu prendre le temps de travailler son livre avant de le remettre à l’éditeur.

En dépit de mes nombreuses réserves, The Penelopiad est loin d’être entièrement mauvais et reste très recommandable pour qui n’a pas ou peu lu de réécritures de mythes. Il risque surtout de décevoir les gens qui ont déjà lu d’autres réécritures, ou qui cherchent un chef-d’œuvre à la hauteur de la Naissance de l’Odyssée de Giono ou du Lavinia de Le Guin.

Dans le même genre

J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Lavinia d’Ursula Le Guin. Qu’y a-t-il d’autre en matière de réécritures mythologiques consacrées à des personnages féminins ? Parmi les parutions récentes, il y a Circé de Madeline Miller (qui s’était lancée dans l’écriture avec Le Chant d’Achille, consacré au héros de l’Iliade). Je ne l’ai pas encore lu, je ne sais pas ce qu’il vaut. Du côté de la bande dessinée, en revanche, j’ai énormément apprécié Médée de Nancy Peña et Blandine Le Callet, qui, en quatre tomes, relate la vie de Médée racontée par elle-même, dans une série au scénario très fouillé mais aussi accessible que son dessin en ligne claire.


George Sand, « Laura. Voyage dans le cristal »

10 juin 2019

Sand-Laura

Référence : George Sand, Laura. Voyage dans le cristal, Clermont-Ferrand, éditions Paleo, « La collection de sable », 2012 (première édition : Paris, Michel Lévy frères, janvier 1864).

Résumé

Alexis Hartz est le neveu et l’étudiant du professeur Tungstenius, un expert en minéralogie aussi brillant que distrait. Les minéraux et la géologie n’inspirent à Alexis qu’une tenace envie de bâiller, jusqu’au jour où son oncle lui présente sa cousine, Laura, belle et intelligente, qui se moque de sa fainéantise. Bien qu’elle soit promise à Walter, un autre élève de Tungsténius, Alexis tombe désespérément amoureux d’elle et trouve une motivation toute nouvelle pour ses études. Au fil de leurs rencontres rares et brèves, Laura lui apprend à se passionner pour la minéralogie. Mais plus Alexis se plonge dans l’observation des pierres, plus il est pris d’étranges visions : un pays lointain, souterrain, entièrement tapissé de minéraux rares et de cristaux colorés. Tout le monde est persuadé qu’il délire, y compris lui, jusqu’à un soir où il fait la connaissance de son autre oncle, Nasias, le père de Laura, un aventurier doté de dons de médium, qui est persuadé que le pays du cristal existe bel et bien.

Mon avis

Laura, sous-titré Voyage dans le cristal, est un livre aussi beau qu’injustement méconnu. Si vous aimez la littérature fantastique à la manière des Contes d’Hoffmann et les récits de voyages extraordinaires capables d’entremêler avec subtilité l’aventure, le frisson, l’humour pince-sans-rire et différents niveaux de lecture possibles, je vous le recommande très chaleureusement. Vous voyez que je commence par la fin, mais c’est précisément pour dire au monde mon amour pour ce genre de coup de foudre de lecture que j’écris sur ce blog, alors je le redis : lisez Laura ! Et si je n’ai pas encore réussi à vous mesmériser suffisamment pour vous donner l’envie irrépressible de lire ce roman, voici quelques détails ci-dessous.

Sand fantastique

On connaît bien les romans champêtres de George Sand comme La Mare au Diable ou La Petite Fadette, on connaît un peu ses romans réalistes comme Indiana (dont j’ai parlé ici). On connaît moins ses romans gothico-philosophiques (comme Lélia qui fit scandale et dont j’ai parlé là) ou ses nouvelles (comme Marianne dont je dis un mot par là). Mais Sand a pratiqué bien d’autres genres, dont le fantastique, dans la lignée du romantisme européen illustré en Allemagne par les Contes d’Hoffmann et dont on a surtout retenu en France des auteurs venus après Sand, comme Théophile Gautier avec ses momies amoureuses ou Guy de Maupassant avec son Horla. Non contente de relater et d’étudier les croyances et les légendes du Berry dans ses Légendes rustiques (dont je dis quelques mots là), Sand a composé plusieurs romans et nouvelles fantastiques. J’ai notamment lu d’elle Les Dames vertes, une histoire de fantômes courte et joliment construite, rééditée dans une édition pour la jeunesse en 2004, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Si vous n’appréciez pas les récits fantastiques effrayants et sombres qui confinent parfois à l’horreur, comme ceux de Maupassant, vous pouvez vous rassurer : le fantastique selon George Sand est assez différent. On y trouve des pages de frisson, certes, mais jamais d’horreur cosmique ou de désespoir fataliste où le personnage devient fou, se suicide, etc. Les récits fantastiques de Sand ont quelque chose de plus léger et pour ainsi dire de ludique, un peu comme les nouvelles fantastiques de Théophile Gautier (Le Pied de momie ou Onuphrius par exemple). Contrairement à un Maupassant, dont les textes reflètent les angoisses bien réelles d’un écrivain hanté par des troubles mentaux, Sand a bien les pieds sur terre, ou plutôt dans les Lumières : chez elle, le fantastique ne met jamais vraiment la raison en danger. Les hallucinations qu’on croise dans ses pages ne conduisent pas à la démence, mais communiquent bien plutôt avec la rêverie romantique, l’allégorie psychologique ou la plaisanterie d’étudiant, selon les cas.

Un mélange virtuose de registres

Laura est donc un récit fantastique, mais on y trouve de l’humour – un humour parfois acide, mais le plus souvent gentiment tendre envers ses personnages, à commencer par Tungsténius, vrai professeur Tournesol avant l’heure, et Alexis, étourdi par ses propres pensées comme un Little Nemo in Slumberland avant l’heure (cela fait deux comparaisons avec des bandes dessinées, mais ces deux personnages font assez BD).

Le roman se veut aussi un hommage à la géologie et à la minéralogie, deux sciences auxquelles Sand, curieuse de tout et surtout de sciences naturelles, s’intéressait depuis longtemps. Sand a pratiqué la fiction à but pédagogique longtemps avant Jules Verne, et Laura relève en partie de cette logique. L’amour d’Alexis pour Laura revêt une dimension presque initiatique : beaucoup plus attentif avec elle qu’avec son oncle Tungsténius, le jeune dadais écoute sa cousine lui vanter les mille beautés des minéraux, et en particulier des géodes, ces pierres creuses qu’on peut fendre pour trouver à l’intérieur une cavité aux parois tapissées de petites cristallisations colorées. Sand se régale visiblement à composer ces pages où elle déploie toute son éloquence : les masses de béryls et de saphirs « s’étalent à l’infini en colonnades élancées que tu prends peut-être pour de lointaines forêts, comme tu prends, je le parie, ces fines et tendres verdures de chrysoprase pour des bosquets ». Plus loin, « voici la folle labradorite qui fait miroiter ses facettes tour à tour incolores et nacrées, et l’aventurine à pluie d’argent qui montre ses flancs polis, tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s’appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère ». De quoi vous inciter à aller regarder des photos de minéraux ou à visiter les collections de géologie du Muséum d’histoire naturelle le plus proche !

Instruire en s’amusant, donc ? Oui, mais à dose calculée. On ne trouvera pas chez Sand de chapitres entiers consacrés à des catalogues de minéraux, ni de mini-cours de géologie prolongé. Ces éléments sont savamment distillés dans des passages d’une longueur restreinte, pour ne pas devenir pesants. Et ils laissent régulièrement place à un autre aspect du roman : l’aventure. Si la première moitié du récit se cantonne au musée où Tungsténius et Alexis mènent leurs recherches et accueillent Laura, le neveu étourdi ne tarde pas à partir en voyage, par l’intermédiaire de visions qui deviennent bientôt terriblement réelles. La vision fugace se change en une véritable réalité alternative qui sème la confusion la plus totale dans l’esprit du jeune homme, une réalité alternative dans laquelle il part pour une expédition lointaine.

Lovecraft avant Lovecraft

Dans cette seconde moitié du roman, George Sand signe des pages où les paysages grandioses alternent avec une action pleine de suspense, et où le fantastique touche à son paroxysme. Là encore, il y a des descriptions grandioses. Qu’on en juge avec ce bref passage : « Tantôt les icebergs se découpaient en blocs anguleux qui projetaient au-dessus de nos têtes d’immenses dais frangés de stalactites, tantôt leurs flancs s’écartaient, et nous traversions une forêt de piliers trapus, évasés, monstrueux champignons surmontés de chapiteaux d’un style cyclopéen. »

« Cyclopéen ? rugiront les lecteurs de récits fantastiques. Par Azathoth ! Mais c’est un des adjectifs préférés d’H.P. Lovecraft ! » Eh oui. Et il n’y a pas que cela : toute la partie du livre dont provient cette phrase évoque furieusement Lovecraft. La nuit, la fièvre, le mystère, des personnages de plus en plus inquiétants, des phénomènes naturels inexpliqués… Les Montagnes hallucinées  ne sont pas loin. Lovecraft a-t-il lu Laura ? Aucune idée, mais il n’a pas pu la lire en anglais : le livre n’a été traduit dans cette langue qu’en 1992. Et à vrai dire, les deux auteurs ont des sources communes : les récits d’expéditions polaires, qui se multiplient entre la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. (Pour ce qui est de l’emploi du mot « cyclopéen », je laisse l’enquête aux lexicographes intrépides.)

Il y a plus étonnant encore : si vous lisez le livre jusqu’au bout, vous vous rendrez compte que George Sand joue avec un certain nombre de stéréotypes du récit d’horreur de l’époque et qu’après les avoir installés, elle les distord adroitement. Elle fait en particulier mentir les clichés au sujet des peuples indigènes, clichés que Lovecraft, plus d’un demi-siècle après, reprendra consciencieusement et avec le premier degré scrupuleux de l’homme qui tient à toucher le maigre salaire de son texte auprès de la revue pulp qui daigne le publier. Bref, Sand arrive au passage à parodier Lovecraft 26 ans avant la naissance de ce dernier. Excusez du peu.

Plusieurs niveaux de lecture possibles

Donc, Sand mêle savamment le sérieux et l’humour, la vulgarisation scientifique et la rêverie romantique, l’étude psychologique et sociale à l’aventure, le réalisme au fantastique. Le tout avec une grande maîtrise du dosage et de la structure, puisque le résultat reste cohérent. Mieux : tout cela sert un propos mûrement réfléchi, une fiction qui ménage plusieurs niveaux de lecture possible. Difficile d’en dire trop sans révéler le fin mot de l’histoire, mais on peut lire le récit fantastique au premier degré, ou comme un récit initiatique qui trouve une explication psychologique ou sentimentale, ou encore, sur un plan métatextuel, comme un savant jeu de pastiche et de démarcations envers plusieurs genres qui redéfinit le fantastique. Je m’emporte un peu, mais j’insiste sur le fait qu’on peut tout à fait profiter de la lecture du livre quand on se contente d’en découvrir l’histoire au premier degré. Je veux simplement dire que l’ensemble est comparable à une géode, non pas à cause de son caractère creux, mais au contraire parce qu’on peut creuser l’œuvre pour révéler plusieurs facettes insoupçonnées.

Sand et Verne : l’injuste postérité

Si vous avez lu Jules Verne, le résumé de Laura. Voyage dans le cristal vous rappelle peut-être celui de Voyage au centre de la Terre. Est-ce que Sand se serait inspirée de Verne ? Non, c’est l’inverse ! Laura a été écrit en 1863 et est paru dans une revue littéraire en janvier 1864 tandis que le roman de Verne a été écrit pendant l’année 1864 et est paru vers la fin de l’année, en novembre. Or Verne s’est incontestablement inspiré de Sand pour le sujet, pour le principe de certaines scènes (Alexis et Laura voyagent dans une géode cristallisée géante, et au chapitre 22 du roman de Verne, Axel écrit : « Je m’imaginais voyager à travers un diamant »; je pourrais aussi mentionner les champignons géants cités plus haut, qui réapparaissent chez Verne) et pour plusieurs personnages, à savoir le duo de l’oncle minéralogiste brillant mais excentrique (Tungsténius chez Sand, Lidenbrock chez Verne) et du neveu rêveur (Alexis chez Sand, Axel chez Verne). Tous les personnages ? Non, le personnage féminin disparaît (ou du moins son importance est considérablement réduite : la « petite Graüben » dont Axel est amoureux chez Verne n’a qu’un rôle anecdotique à côté de ce que fait Laura chez Sand).

Faut-il crier au plagiat ? Plutôt à l’inspiration opportuniste, que Sand elle-même jugeait un peu trop proche quand elle a entamé la lecture du roman de Verne. Par bonheur, il y a tout de même des différences nettes entre les deux livres, qu’il s’agisse des nombreuses inventions de Verne fondées sur une documentation différente (l’équipement des voyageurs, la navigation sur une mer souterraine, etc.), de la part réduite du fantastique chez lui et de la réflexion aménagée par les différents niveaux de lecture possibles qui ne montrent pas la même esthétique et la même réflexion sous-jacente. Surtout, Verne n’a jamais caché son admiration pour George Sand, ni dans sa correspondance, ni dans ses romans (dans la bibliothèque du Nautilus, le capitaine Nemo lit « tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu’à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu’à Michelet, depuis Rabelais jusqu’à madame Sand »).

Il faut aussi se remettre dans le contexte de l’époque : en 1864, Sand est une écrivaine bien établie, qui a déjà publié de nombreux romans, nouvelles, articles, essais, dans différents genres, avec plusieurs grands succès (et plusieurs scandales). Verne, lui, vient juste de connaître son premier grand succès avec Cinq semaines en ballon l’année précédente. Verne avait probablement pensé ces ressemblances entre Voyage au centre de la Terre et Laura. Voyage dans le cristal comme un hommage à une écrivaine qu’il comptait parmi ses modèles en matière d’écriture. Il était loin de se douter que la postérité réduirait George Sand à quelques romans champêtres inoffensifs pendant tout le XXe siècle, en ignorant la plus grande partie de son œuvre, dont ses romans fantastiques et d’aventure comme Laura. Ainsi le modèle écrit par « madame Sand » a-t-il sombré dans l’oubli pendant que l’imitation du jeune disciple gravissait peu à peu les marches de la gloire littéraire. Les écrivains de science-fiction, Hollywood, Disney, la BD, les parcs d’attraction : tous se sont emparés du livre de Verne en rejetant un peu plus celui de Sand dans l’oubli.

Injuste destin pour Laura ! J’aimerais voir à quoi ressemblerait un monde où Laura. Voyage dans le cristal aurait été publié chez Hetzel dans une collection pour la jeunesse, illustré par de nombreuses belles gravures, sous une couverture rouge et or, comme l’ont été les livres de Verne. Car le texte de Sand appelle l’illustration (pour ne pas dire le film) et lui aussi peut enflammer les imaginations des petits et des grands. Quel dommage et quel temps perdu ! Sans compter que si Laura avait connu la célébrité qu’il mérite, les petites filles auraient eu beaucoup plus tôt une figure féminine de savante pour leur servir de modèle dans leurs futures études… mais rien ne sert de donner dans l’uchronie éditoriale : ce qu’il faut dans le présent, c’est mieux faire connaître Laura, mieux l’éditer, la commenter, l’étudier, la faire lire.

L’histoire littéraire a fait qu’il est actuellement impossible de parler de Laura sans le rapprocher du roman de Verne que Sand a inspiré. Attention, néanmoins : autant il y a bel et bien eu des emprunts de Verne à Sand, autant les deux romans restent très différents dans leur esthétique et leur structure. Un jour, j’espère, on pourra de nouveau lire Laura sans penser à Verne, ce qui évitera de juger l’un en fonction de l’autre et permettra d’apprécier les qualités de chacun.

L’édition Paleo et les autres éditions récentes

Pour finir, un mot sur l’édition dans laquelle j’ai lu Laura. Le roman a été réédité il n’y a pas si longtemps, en 2012, par les éditions Paleo, qui ont réédité les œuvres complètes (ou a priori complètes) de George Sand. Dans le cas de romans oubliés et restés longtemps indisponibles au format papier comme Laura, cette réédition a un grand mérite à exister. Même si le livre est passé dans le domaine public et est disponible gratuitement en ligne (par exemple sur Wikisource), c’est toujours bon de pouvoir le lire en exemplaire papier à un prix pas trop affreux (17 euros).

Tout récemment, fin 2017, est parue une édition savante du roman par Marie-Cécile Levet dans l’édition en cours des œuvres complètes de Sand aux éditions Honoré Champion. Elle contient un apparat critique précieux. Sa parution est une excellente nouvelle pour les études sandiennes et contribuera certainement à remettre en lumière ce roman injustement oublié. Cependant, son prix (38 euros en neuf) la réserve aux spécialistes, aux fans ou à la consultation en bibliothèque. De plus, j’y ai cherché en vain une mention et une prise en compte de l’article décisif de Nigel Harkness paru en 2012 sur lequel je me fonde à propos de l’influence du roman de Sand sur celui de Verne (1) : c’est une occasion manquée regrettable.

Le mieux serait une réédition en poche avec introduction et notes, capable de replacer le roman dans son contexte et d’en fournir quelques éléments d’analyse (comme j’ai essayé de le faire ici, mais en mieux). J’ai trouvé trace d’une réédition chez Pocket en 2004 (pour le bicentenaire de la naissance de Sand). Elle semble indisponible en neuf, mais peut se trouver d’occasion sans difficulté en ligne.

EDIT : Une autre édition en poche, parue en 2007, est toujours disponible : la réédition chez Motifs Poche, sous le titre Voyage dans le cristal (qui oublie Laura, je me demande bien pourquoi), qui fait suivre le roman de deux nouvelles de Sand : « L’Orgue du Titan » et « Le Géant Yéous ». Ce sont deux contes fantastiques appartenant aux Contes d’une grand-mère, publié nettement après Laura, mais leur présence dans le volume se justifie aisément puisque ces deux histoires puisent leur inspiration dans la géologie, comme Laura. Il existe donc bien une édition de poche pratique et accessible du roman. Tant mieux !

L’illustration choisie pour la couverture de l’édition Paleo me laisse sceptique : je vois mal son lien avec le sujet du livre. Certes, elle n’est pas affreuse non plus. Les fonds blancs et les titres colorés de la collection rendent toujours bien, par ailleurs : c’est déjà ça. J’espère qu’à l’avenir Laura bénéficiera d’une réédition critique qui aidera le grand public à mieux connaître et apprécier ce livre.

(1) Nigel Harkness, « The Metatextual Geology of Verne’s Voyage au centre de la Terre », The Modern Language Review, vol. 107, n°4, octobre 2012, p. 1047-1063.