Gilbert Sinoué, « L’Enfant de Troie »

4 mai 2017

 

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Référence : Gilbert Sinoué, L’Enfant de Troie, Paris, Larousse, collection « Les contemporains, classiques de demain », 2017.

Présentation de l’éditeur

« La guerre de Troie dure depuis dix ans déjà. L’armée grecque encercle la ville, tandis que soldats et héros combattant sous l’œil attentif des dieux. Poussés par leur curiosité, Adonis et Philippos, deux garçons troyens âgés de 12 ans, vont vivre une grande aventure qui leur permettra d’être mêlés de très près à ce conflit et à ses principaux épisodes. Un roman qui invite à voyager entre l’histoire et la mythologie, dans un monde antique riche en couleurs. »

Mon avis

Ça a l’air bien, annoncé comme ça, hein ? Et j’ai commencé ma lecture avec confiance. Tout me promettait un bon petit roman historique dans une édition parascolaire fiable, avec présentation, dossier, notes, etc.
Je ne connaissais pas l’auteur : une double page avant le début du roman le présente sur le mode épique. Une vie trépidante, un auteur à succès unanimement reconnu, traduit dans (insérez ici un nombre élevé) langues, etc. Et surtout, un paragraphe où il est cité pour assurer que dans ses romans, « l’aspect historique doit être irréprochable ». J’ai acquiescé, content de cette rigueur annoncée. Fou que j’étais !
Certes, ce début de dossier contient quelques approximations minimes. « Sinoué », le pseudonyme de l’auteur, est expliqué comme une référence à un roman historique du XXe siècle, alors qu’il s’agit avant tout du nom du héros d’un récit égyptien antique, dont plusieurs romanciers se sont inspirés ensuite. La carte en page 14 mélange un peu maladroitement des noms antiques (« mer Egée », « Troie », etc.) et des noms actuels ou non-antiques (« Dardanelles », « Turquie actuelle »). Mais rien de bien grave.

Je commence donc ma lecture en confiance. Une première scène est introduite par la mention « Troie, 1180 av. J.-C. » Ah, l’auteur situe la guerre de Troie dans le temps en reprenant une date inspirée d’Hérodote, alors que plusieurs autres périodes ont été proposées, et que selon une bonne partie des chercheurs actuels la guerre de Troie telle qu’elle est racontée dans l’Iliade est un mythe qui ne correspond à aucune époque réelle. Mettons, peut-être qu’il va historiciser un peu le mythe, comme ça se fait parfois.

Bon, cette première scène est lestement racontée, très vivante. Tiens, l’auteur présente l’aulos comme une double flûte émettant des « sons stridents », alors que c’était plutôt un genre de hautbois. Pas tout à fait à jour dans sa documentation, l’auteur, mais ce n’est pas bien grave. Tiens, il présente les sirènes comme des « femmes-poissons » alors que dans la mythologie grecque ce sont des femmes-oiseaux. Là, c’est plus gênant. Quand même, ce sont des créatures de base de la mythologie grecque…

Allons, je continue, c’est un détail. Après tout, d’autres détails historiques sont bien rendus : les noms des personnages, l’enseignement par l’intermédiaire d’un pédagogue et d’un « grammatiste », le matériel d’écriture… d’écriture ? Je m’étrangle. Depuis quand l’écriture existait en Grèce au XIIe siècle avant J.-C. ?! Depuis quand les héros de l’Iliade et du cycle troyen écrivent-ils ? Sacré anachronisme !

… Bon, le miroir de bronze a l’air bien vu, lui. Et les deux personnages d’adolescents sont habilement insérés dans le décor de la grande épopée homérique. Allez, ça peut quand même être bien, ça peut quand même être bien…

Tiens, un paragraphe sur le papa d’Adonis, qui a une maison. Deux… deux paragraphes pour détailler précisément comment il a construit sa maison, étape par étape, alors que ça n’a aucun intérêt immédiat pour l’intrigue ? Bon, mettons, c’est un peu maladroit mais c’est pour la bonne cause, il faut instruire nos jeunes lecteurs. On continue.

Ouh, il case des chiffres sur la population de Troie et sur le nombre de soldats grecs, ha ha, fine allusion pour les passionnés d’histoire ancienne qui s’étripent sur l’ampleur du conflit.

Mh, un Troyen appelé Andreas ? Ça ne fait pas un peu trop grec moderne ? … Une fille appelée Maria ? Non, là je n’y crois plus. Pourquoi pas Jésus pendant qu’on y est ? En plus ce n’est pas comme si on manquait de noms grecs antiques dans les textes anciens pour nommer des personnages fictifs… Bon allez, allez, tout ça c’est du détail, on continue, on est confiant.

Ah, une leçon de lecture. Ahem. Lisons, oui. Un paragraphe pour caser la notion d’écriture en boustrophédon, qu’il est certes intéressant de faire apprendre à nos petits (mais pas avec un pareil anachronisme sur la date de l’apparition de l’écriture en Grèce !).

On continue, et… oh, ils lisent du Ésope ! Voilà qui est fascinant ! Nous sommes au XIIe siècle av. J.-C., les Grecs écrivent et ils lisent Ésope, qui a vécu aux VIIe-VIe siècles av. J.-C., soit au moins cinq siècles après. Je n’avais pas vu que c’était un roman de science-fiction : j’attends la première mention d’une machine à voyager dans le temps d’une page à l’autre.

Chapitre 2. Adonis et Philippos sont riches, donc au lieu de terminer leurs études à 14 ans, ils étudieront jusqu’à 18 ans ! Je sens que l’auteur essaie de me faire apprendre quelque chose, mais quoi ? Visiblement c’est encore un mélange improbable entre des périodes historiques décidément incompatibles : on ne sait rien d’aussi précis sur le système éducatif dans l’Asie Mineure de l’époque de la possible guerre de Troie, et Gilbert Sinoué recase des bouts de documentation concernant d’autres époques au petit bonheur la chance.

Première attaque des Grecs. Ils enlèvent Chryséis. Jolie façon de raccrocher la vie des deux jeunes héros à l’intrigue de l’Iliade (dont cet enlèvement forme l’un des premiers événements marquants). Enfin, ce serait très bien s’il n’y avait pas cette documentation erratique.

Petit récit sur le jugement de Pâris et les causes de la guerre de Troie, nettement plus à sa place dans le roman que les pages de supposée histoire ancienne anachroniques qui ont précédé.

Allez, j’attaque le chapitre 3. Une page oppose les charlatans invoquant Asclépios aux vrais médecins connaissant les plantes : problème, cette distinction est complètement anachronique puisque magie et médecine ne s’opposent pas du tout dans l’Iliade ou l’Odyssée, et que ce type de polémique n’apparaît en Grèce que plusieurs siècles après les périodes auxquelles la guerre de Troie a pu se produire. Alleeeez, c’est du détail. La scène avec Cassandre jeune est assez réussie et, encore une fois, nettement plus à sa place dans un pareil livre qu’un développement expliquant que les petits Troyens s’appelaient Andreas et savaient lire un texte cinq siècles avant que son auteur naisse.

Je suis chaud bouillant et j’entame le chapitre 4. Le père d’Adonis raconte l’histoire de… pardon ? Crésus ? Crésus, qui a vécu au VIe siècle av. J.-C., environ six siècles après la date à laquelle l’histoire du roman est censée se dérouler ? Et qui régnait sur l’empire perse ? Et le tout est présenté comme ayant déjà eu lieu ? Mais l’auteur est au courant que l’empire perse recouvrait notamment la Troade, la région de Troie ? Genre, il veut dire qu’il y a eu l’empire perse et qu’après la défaite de Crésus il y a eu la guerre de Troie ? Il se moque du monde ou il se croit dans À rebrousse-temps ?

Pantelant, je tourne la page. Nous sommes à la page 50. Au milieu, j’apprends qu’on est au mois de « maimakterion« . Sauf que ce mois est le deuxième mois de l’automne dans le calendrier de l’Attique, c’est-à-dire la région d’Athènes. Problème, c’est un calendrier local qui n’était utilisé qu’à Athènes et dans sa région. Chaque cité avait le sien, ce qui fait qu’il est impossible qu’il ait été utilisé à Troie, surtout qu’il n’est attesté que bien après la période à laquelle… enfin, encore un anachronisme. De détail, certes, mais omnes vulnerant, ultima necat, comme disait l’autre.

Je risque un œil terrifié vers le bas de la page, et j’apprends que le maître d’école d’Adonis lui a raconté l’origine de la nudité des athlètes : elle « remontait à une époque très lointaine, au moment des jeux Olympiques de l’année 720 ». Au cas où une bonne âme aurait pu imaginer qu’il s’agit là d’un calendrier troyen et pas du calendrier utilisant la naissance de Jésus-Christ comme année 1, car j’imagine mal un type qui vit en 1180 av. J.-C. utiliser déjà ce calendrier (!), une note confirme que c’est bien une date avant J.-C. en rappelant que les premiers jeux ont eu lieu en 776 av. J.-C.

Je suis désolé, chères et chers internautes : parvenu à ce stade de ma lecture, j’ai été définitivement convaincu que l’auteur du roman et/ou l’auteure du dossier et l’éditeur étaient occupés à se payer notre tête après avoir abjuré le soin de cohérence interne le plus basique pour ce roman, et j’ai arrêté là ma lecture. À ce niveau-là, ce n’est pas du boustrophédon, c’est du dekikisphoudon.

Je vous avais dit que j’avais trouvé le livre d’occasion ? Je crois deviner pourquoi la personne qui l’avait acheté l’a revendu.

N’achetez pas ce livre. C’est une honte pour le genre du roman historique, une honte pour la littérature de jeunesse, et une honte pour les éditions Larousse, qui l’ont édité cette année. Par chance, on ne manque pas de vrais bons romans historiques pour la jeunesse, alors n’infligez pas celui-ci à vos enfants et prenez le temps de vous renseigner.

Message ouvert à M. Nicolas Castelnau-Bay, directeur de la collection « Les contemporains, classiques de demain », qui a publié cette chose : si vous en êtes là, par pitié, cessez de prétendre publier de nouveaux manuscrits et contentez-vous de réimprimer du Odile Weulersse, ça limitera les dégâts.


Monique Lancel, « La Tentation du capitaine Lacuzon »

28 février 2017

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Référence : Monique Lancel, La Tentation du capitaine Lacuzon, Paris, L’Harmattan, collection « Théâtre des 5 continents », 2014, 72 pages.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« 1639. Les armées de Richelieu envahissent la Franche-Comté. C’est la guerre de Dix Ans, effroyable. Des partisans comtois se sont levés contre l’occupant: à leur tête, le capitaine Lacuzon. Il a donné rendez-vous à ses compagnons, dispersés lors d’une attaque surprise, dans l’auberge que tient sa vieille amie Perrine. Survient une étrange jeune fille, séduisante, provocante… Qui est-elle ? Une espionne ? Une aventurière ? Une victime ? Peut-être est-elle folle… Ou bien…

Entremêlant l’Histoire et la légende, une pièce à la fois réaliste et fantastique, qui parle de guerre et de désir…

Conteuse, comédienne, dramaturge, mais aussi bibliothécaire de jeunesse, Monique Lancel est une amoureuse des mots. Dans ses pièces, de tonalités différentes, elle parle du désir féminin, de la création, de la rencontre douce ou violente entre l’homme et la femme, entre l’humain et le surnaturel. Fascinée par le merveilleux, elle puise aux sources légendaires de cette Franche-Comté, pays de ses racines, qu’elle aime et connaît si bien !« 

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire cette pièce par l’intermédiaire d’une amie qui connaît l’auteure. Il va de soi que je partais avec un préjugé favorable. (Mais, au fond, c’est le cas chaque fois que je lis un livre recommandé par un ou une proche.) En outre, cet avis est un avis de lecture (je n’ai pas vu la pièce).

L’avantage d’avoir reproduit ci-dessus le quatrième de couverture du livre est que certaines informations sur la pièce ont déjà été données et que je vais directement pouvoir les nuancer. Disons-le tout de suite : en dépit de son ancrage dans l’Histoire, cette courte pièce de théâtre qu’est La Tentation du capitaine Lacuzon me semble avant tout placée sous le signe du surnaturel. J’aurais bien dit « des contes » si je ne m’étais pas rendue compte rétrospectivement qu’au fond, la pièce fonctionne aussi très bien sur le mode du fantastique, c’est-à-dire d’une ambiguïté constante sur le caractère réel ou non du surnaturel auquel les personnages croient (ou sont tentés de croire). Le recours à un personnage historique réel, le résistant franc-comtois Claude Prost dit Lacuzon (né autour de 1607, mort autour de 1681), se justifie surtout par une légende attachée à ce personnage. Elle n’est pas très connue et il vaut mieux pour vous que vous l’ignoriez si vous voulez profiter au mieux des rebondissements de la pièce, ce qui va m’obliger à ne pas en dévoiler trop sur l’histoire dans cet avis. Sachez en tout cas que, même si la pièce prend le soin de restituer la rudesse du XVIIe siècle, elle a mieux sa place aux côtés des pièces inspirées de contes, comme Ondine de Giraudoux, par exemple.

Une deuxième chose à savoir  : cette pièce met en présence trois personnages, ni plus ni moins, et, sans les quelques déplacements qu’elle comprend, elle pourrait presque être un huis clos. Voyez plutôt : au sortir d’un guet-apens tendu à ses soldats, le capitaine Lacuzon vient chercher de l’aide dans une auberge auprès de la vieille Perrine, son amie et ancienne maîtresse. Quelques instants plus tôt, cependant, une étrange jeune femme, la Demoiselle, est entrée dans l’auberge. Tout le reste de la pièce explore les relations entre ces trois personnages, leur passé connu ou encore ignoré, leur caractère, leur nature véritable. Unité de lieu (la salle de l’auberge), unité de temps (quelques heures), unité d’action (je ne détaillerai pas pour ne pas trop en dire), tout y est. C’est dans ce cadre intimiste que le doute fantastique s’installe, titillant les croyances, et que le surnaturel point bientôt, avec la question que tout le monde se pose dès la première scène : qui est la Demoiselle et que vient-elle faire ici ?

J’ai peut-être été influencé dans ma lecture par le quatrième de couverture qui précisait que l’auteure est aussi conteuse, mais j’ai très vite eu l’impression de lire un conte mis au théâtre. Pas seulement à cause du surnaturel et du type de créature auquel les personnages ont (ou pensent avoir) affaire, mais aussi à cause du style. Ce n’est pas ici ce que les préjugés feraient appeler une pièce « très écrite » : les phrases restent courtes, la langue imite le parler populaire, les didascalies restent en général brèves elles aussi (tout en en disant quelquefois un peu trop sur la psychologie des personnages alors que les répliques proprement dites fonctionnent très bien en elles-mêmes pour planter les trois rôles et leur interaction). Mais ces partis pris de style fonctionnent très bien, d’abord parce qu’ils sont en accord avec les personnages mis en scène, mais aussi parce qu’on les sent pensés de bout en bout pour l’oral, pour la voix et la scène. Économe de ses mots, la pièce n’en déploie pas moins une langue pleine de couleur et de saveur, joliment évocatrice, qui installe un bon cadre pour la magie dont il est bientôt question. Elle semble bien taillée pour réussir ce que doivent tenter toutes les pièces de théâtre aux petits moyens : stimuler l’imagination au maximum à partir des seuls mots ou presque, aidés qu’ils sont de très peu d’accessoires.

La structure dramatique, elle, est assez classique mais éprouvée et n’aurait pas déparé dans une nouvelle : après une installation rapide du suspense, des secrets émergent, des événements troublants se produisent qui rendent le surnaturel soudain probable, des vérités passées resurgissent, jusqu’à ce qu’un choix final amène la chute. L’économie dont je parlais à propos du style vaut aussi au niveau de la pièce entière : tout est dit en douze scènes couvrant à peine une soixantaine de pages, et j’en suis ressorti avec l’impression qu’il n’y avait pas une scène de trop et pratiquement pas un mot de trop non plus. Ne nous trompons pas sur l’impression de simplicité qui en ressort : ce n’est pas si facile à réussir.

Grâce à tout cela, la pièce réussit bien, à mon avis, à évoquer un univers d’une belle profondeur qui dépasse largement les quelques événements que nous voyons directement sur scène. Elle nous plonge dans l’imaginaire populaire de la France de l’Ancien régime, où les contes et les croyances locales côtoient sans rupture particulière les soubresauts de l’histoire militaire. L’espace théâtral est utilisé au maximum pour faire de la scène une caisse de résonance de l’imaginaire : sur la scène, c’est la salle de l’auberge, avec la lumière et la chaleur du feu, et Perrine avec sa sagesse populaire et son attention à l’autre ; dehors, on imagine la guerre, les traîtres, la mort violente, la nuit qui tombe, et toutes les légendes auxquelles Perrine croit et auxquelles Lacuzon croit aussi, même s’il s’en défend. Les paroles échangées sur scène alimentent ainsi à merveille ce qu’on imagine sur ce qui n’est pas montré.

Les amateurs de contes, des livres de Pierre Dubois ou de pièces comme Ondine de Giraudoux, devraient sans problème y trouver leur compte, avec, au passage, la découverte ou redécouverte d’un épisode de l’histoire de la Franche-Comté que j’ignorais complètement en ouvrant le livre. La pièce m’a aussi fait penser à une nouvelle de Jean-Philippe Jaworski dans Janua Vera, « Le conte de Suzelle », par la façon dont elle évoque diverses échelles de temps naturel et surnaturel dans la campagne médiévale.

Ajoutons à cela que le trio des personnages fonctionne globalement bien, puisque chacun révèle peu à peu des facettes insoupçonnées au fil des scènes et que les relations entre les trois ont toutes les raisons de rester équivoques et imprévisibles jusqu’au bout. Un seul regret, peut-être : que le capitaine Lacuzon soit finalement celui des trois qui révèle le moins de profondeur, mais cela se justifie sûrement par ce que le dénouement lui réserve.

J’émettrai un second regret plus justifié : le titre, avec sa notion de tentation très chrétienne, et le quatrième de couverture qui présente la Demoiselle comme simplement « séduisante, provocante », simplifient beaucoup le personnage et les enjeux dramatiques et ne donnent pas une juste idée du propos de la pièce, qui donne un portrait bien plus nuancé (et mystérieux) de la Demoiselle et de ses relations avec Lacuzon.

Précisions avec des révélations sur l’intrigue et le dénouement de la pièce

Attention, à ne pas lire si vous voulez garder la surprise à la première lecture de la pièce !

La Tentation du capitaine Lacuzon se fonde, comme on le découvre dans la seconde moitié de la pièce, sur la légende de la Vouivre, qui a déjà été évoquée par plusieurs belles plumes dans la littérature française, dont Marcel Aymé dans le roman éponyme, mais aussi Bernard Clavel dans un très court conte de son recueil Légendes des lacs et rivières (Hachette, 1979, réédité au Livre de poche « Jeunesse » l’année suivante). Vous connaissez peut-être les ingrédients favoris de ce genre de conte : la belle jeune femme qui se baigne dans la rivière, son rubis laissé sur la berge sans surveillance apparente, le désir de voler le rubis qui gagne bien vite le jeune homme surprenant la scène, les vipères qui surgissent des herbes en masse pour défendre le bijou, la jeune femme qui se change en serpent ailé crachant le feu… Il y a de quoi en mettre plein la vue, mais, en l’occurrence, la pièce préfère un surnaturel plus discret, d’où ma comparaison avec le théâtre de Giraudoux, et elle peut ainsi s’autoriser le doute du fantastique.

La figure de la Demoiselle se révèle très complexe et confère une profondeur nouvelle au personnage de la Vouivre, en une variante de la légende probablement influencée par les thèmes de prédilection de l’auteure. Comme on s’en doute très vite, la Demoiselle n’est pas une jeune femme ordinaire. Elle est tout ce qu’on veut sauf jeune. Et elle n’est pas une femme, mais une entité non-humaine capable d’en prendre la forme au besoin, ce qui ne l’empêche nullement de se présenter comme nettement féminine au cours de quelques répliques joliment mystérieuses qui laissent voir en elle soit une déesse, soit une sorte de fée liée à la région, soit même une personnification de la magie inhérente à la Comté que défend Lacuzon. La posture insouciante et ludique qu’elle adopte dans ses relations avec les humains et avec l’Histoire, mais aussi la collision entre des échelles temporelles radicalement différentes qui se produit lorsqu’elle essaie de dialoguer avec Lacuzon, ce sont les deux aspects qui m’ont fait penser au « Conte de Suzelle » de Jaworski avec son personnage d’elfe qui vit des siècles et peine à comprendre les tourments d’une paysanne humaine, si tant est qu’il s’en soucie le moins du monde. Le malheur de Lacuzon, comme la déception de Suzelle, sont des drames terribles pour des humains, mais peu de choses aux yeux de telles entités légendaires. Il y a donc dans la pièce une évocation allusive du temps long de la féerie qui me semble réussie et intéressante.

La platitude de Lacuzon, elle, s’explique mieux une fois le dénouement atteint : Lacuzon n’est pas parvenu à accepter sa condition d’homme devenu dès sa petite enfance l’objet d’un accord entre ses parents et la Vouivre. Prisonnier de ce roman familial, il ne trouve moyen d’affirmer sa personnalité propre que par le refus, ce qui pourrait à la limite en faire une figure tragique, et de fait il finit maudit.

Ce dénouement m’a aussi intéressé dans la mesure où il rejoint l’imaginaire des contes et légendes médiévaux dans leurs aspects les plus sombres et non pas seulement dans les aspects les plus légers de leur fantaisie.

Fin des révélations sur l’intrigue.


Camille Von Rosenschild et Xavière Devos, « Sorcières de légende »

28 décembre 2016

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Référence : Camille Von Rosenschild (texte) et Xavière Devos (illustrations), Sorcières de légende, Paris, La Martinière, collection « Jeunesse », 2016.

Présentation de l’éditeur :

« Des sorcières de légende se sont réunies pour nous faire partager leur incroyable destin ! Découvrez leur histoire, et vivez avec elles des aventures pleines de surprises, illustrées avec poésie et talent par Xavière Devos. »

Mon avis :

Cet album de contes illustrés pour la jeunesse rassemble une dizaine d’histoires de sorcières racontées par Camille Von Rosenschild et illustrées par Xavière Devos. Sur un sujet classique, il parvient à proposer quelque chose d’original, beau et accessible, d’où le billet que je lui consacre ici.

Original, parce que les histoires de sorcières choisies proviennent du monde entier et s’écartent souvent des personnages déjà bien connus dans la France actuelle. Parmi les grands noms de la littérature classique, on ne reconnaîtra guère que Circé, la sorcière de l’Odyssée. Et pourtant, que de belles découvertes à faire à l’occasion de ces courts voyages sur tous les continents ! D’autant que certaines de ces sorcières sont des monuments culturels dans d’autres régions du monde, comme la sulfureuse Aïsha Kandisha, séductrice et dévoreuse de jeunes hommes, en Afrique du Nord (elle donne sa couverture à l’album). Parmi ces personnages très variés, certaines sont plus des magiciennes bienveillantes, mais d’autres sont bel et bien des sorcières au sens le plus maléfique du mot, de sorte que certaines histoires se terminent mal pour la sorcière, tout en autorisant lectrices et lecteurs à ressentir un certain soulagement pour les victimes ainsi épargnées. Le résultat est une série d’histoires aux structures et aux dénouements variés, et, comme beaucoup de ces personnages sont peu connues sur notre coin de la planète, on ne connaît pas la fin à l’avance : le plaisir de la lecture et l’effet de surprise restent intacts. Le fond des histoires n’a pas été édulcoré, mais les choses sont formulées de façon à ne pas trop heurter un public enfantin (par exemple, un adulte comprend tout de suite qu’Aïsha Kandisha veut coucher avec les jeunes hommes, mais ce n’est pas dit comme ça ; en revanche, le moment de l’Odyssée où Circé propose à Ulysse de coucher avec lui afin de lui prouver qu’elle est fiable a été omis, mais il aurait été plus compliqué à adapter).

Beau, parce que les illustrations de Xavière Devos, souvent en pleine page ou sur une demi-page et mises en valeur par le format (23×33 cm), sont magnifiques : elles regorgent de détails et se parent de mille couleurs, avec une inspiration puisée dans les costumes et tenues traditionnelles des quatre coins du monde à la faveur de ces contes, mythes et légendes qui étaient autant d’invitations au voyage vestimentaire. Certaines de ces histoires deviennent ainsi un beau moyen de découvrir les habits propres à la Chine médiévale ou à l’Afrique noire. D’autres sont l’occasion de renouveler l’imagerie classique, en particulier l’histoire de Circé qu’on ne découvrira pas en vêtement grec antique mais vêtue d’une tenue qui fait davantage penser au Grand Nord… ce qui est étonnant, mais en rien incohérent, puisque, dans l’Odyssée, la magicienne habite une île reculée qu’Ulysse atteint longtemps après avoir complètement perdu son cap.

Enfin, ces histoires et leurs illustrations restent accessibles en termes de difficulté de lecture. Chaque histoire tient en trois ou quatre pages abondamment illustrées, soit plus deux pages de texte écrit gros. Le style de Von Rosenschild est clair et sobre, mais sait poser une ambiance et installer une tension dramatique en peu de mots. Le livre dans son entier ne doit pas dépasser les 60 pages et les histoires se lisent de toute façon indépendamment les unes des autres. En termes d’âge du lectorat, le site de l’éditeur classe cet album dans la catégorie « 6-9 ans », mais il peut encore convenir à un lectorat plus âgé, y compris adulte, puisque les légendes qu’il relate ne sont pas du genre qu’on a déjà lues cent fois. Je n’ai aucune idée des prix habituels pour ce type de livre : l’éditeur le propose à 13 euros, ce qui me semble raisonnable pour un « beau livre » comme celui-ci.

Bref, c’est une jolie découverte qui me donne envie de suivre les publications des deux auteures ainsi que cette collection dont j’ignorais jusqu’à présent l’existence (je connaissais surtout La Martinière pour ses ouvrages savants et ses essais, mais l’éditeur a visiblement su proposer au moins un ouvrage jeunesse qui apporte réellement du nouveau dans ce domaine où les publications abondent).

Au passage, on peut voir plus d’illustrations de Xavière Devos (issues pour la plupart d’autres livres) sur son site.


Sarat Chandra Chatterjee, « Devdas »

15 février 2015

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Référence : Sarat Chandra Chatterjee, Devdas, traduit du bengali par Amarnath Dutta, Paris, Les Belles Lettres, collection « La voix de l’Inde », 2006 (édition originale parue en Inde en 1917). L’auteur de Devdas est parfois connu sous le nom de Chattopadhayay (ou des transcriptions proches), qui est son nom de naissance bengali.

(Je ne reproduis pas ici le texte du quatrième de couverture, qui donne les dernières lignes du roman, chose que j’ai toujours cordialement détestée.)

Mon avis

Roman célèbre en Inde, Devdas est régulièrement comparé à la tragédie de Shakespeare Roméo et Juliette en ce que tous deux ont pour sujet un amour désespéré. Les points communs s’arrêtent cependant là. Tandis que Roméo et Juliette se rencontrent une fois grands, Devdas et Parvoti se connaissent depuis l’enfance. Là où les familles de Roméo et Juliette sont des ennemies jurées, celles de Devdas et Parvoti sont voisines et amies et ne sombrent jamais dans une pareille haine. Là où c’est cette haine mutuelle de leurs parents qui rend impossible l’amour de Roméo et Juliette et les mène à un destin tragique, celui de Devdas et de Parvoti s’explique par plusieurs facteurs : une différence de catégorie sociale et de richesse, certes, mais aussi la psychologie des deux personnages, qui entretiennent en outre une relation complexe et changeante.

Le cadre de l’histoire revêt une importance accrue dans le cas de Devdas : l’Inde du début du XXe siècle, avec son système de castes encore très prégnant sur la société, son éducation où les châtiments corporels sont permis, ses rôles de genres aujourd’hui surannés. Garder ce contexte en tête permet d’éviter les malentendus et les faux procès : le livre a été publié en 1917. La traduction d’Amarnath Dutta prend le parti de conserver dans le texte français certains surnoms, titres ou noms de réalités indiennes qui seraient parfois difficilement traduisibles : un glossaire pratique en explique le sens à la fin du livre. J’ai personnellement apprécié ce parti pris qui renforce l’immersion dans le cadre indien du roman, d’autant que les surnoms ou titres ne manquent pas de charme. Par exemple, Devdas se fait appeler par les autres personnages tantôt « Devdas » ou « Deva », tantôt « Dev-ta » ou encore « Devta-charan », mais aussi « Devd-dada » ou « Dev-da », da étant un suffixe qui sert à s’adresser affectueusement à un homme plus âgé que soi ; l’équivalent pour s’adresser ainsi à une aînée est di ou didi. Ces mots et expressions renvoient non pas à l’hindi mais au bengali, langue originale du livre.

Pendant les premières pages, Devdas et Parvoti, qui ne se quittent déjà plus alors qu’ils n’ont pas encore dix ans, font presque penser à des Tom Sawyer indiens par leur caractère rusé, joueur et volontiers rebelle, surtout Devdas. Mais leur relation apparaît d’emblée inégale : le petit Devdas, qu’on devine régulièrement battu par ses maîtres ou son père, exerce sur Parvoti une domination qui recourt régulièrement à la violence, tandis que la petite fille l’accepte sans sourciller. Orgueilleux et égocentrique, le jeune garçon suscite d’emblée une distance critique de la part de qui lit le roman. Et de fait, les défauts de Devdas, son évolution et ses échecs forment le cœur du livre, ce qui explique que ce personnage soit seul à lui donner son nom alors que l’intrigue suit généralement Devdas et Parvoti parallèlement. Tous deux ont des personnalités très différentes, mais se trouvent liés par un amour inextinguible, à défaut d’être irrésistible – puisque c’est précisément en tentant de nier leurs propres sentiments que l’un puis l’autre vont provoquer leur malheur.

À ces deux personnages centraux s’ajoutent une multitude de personnages secondaires, en majorité des membres de leurs deux familles, mais aussi Chounilal, ami de Devdas à Kolkata, et surtout la prostituée Chandramoukhi, une figure qui n’a rien à envier en intérêt et en complexité à Devdas et à Parvoti eux-mêmes. Radicalement différente de Parvoti qu’elle ne rencontre jamais, Chandramoukhi se retrouve à partager avec elle une fascination pour un Devdas dont je me suis souvent dit qu’il n’en méritait vraiment pas tant. L’une comme l’autre sont pourtant conscientes que leurs sentiments ne trouveront jamais de contrepartie équilibrée de la part du mortifère Devdas et elles tentent de se mettre à l’abri du mal qu’il peut leur faire sans s’en rendre compte. Devdas, lui, change aussi sous l’effet de ses sentiments et s’humanise, mais sa personnalité mêlant l’insouciance, l’angoisse et l’excès l’entrave cruellement.

Devdas est un roman court (moins de 200 pages) et, alors que je ne suis pas nécessairement un lecteur pressé, je l’ai dévoré en quelques heures. La raison en est sans doute le talent de conteur de Chatterjee, qui pose les situations et dépeint les caractères avec une grande économie de mots et une sorte de sens de l’épure qui renforcent beaucoup le suspens dramatique. Si vous êtes du genre à fuir devant les longues descriptions, n’ayez aucun souci : vous n’en trouverez aucune. Bien que le sujet du livre soit en partie une étude du caractère de Devdas, considéré comme représentatif d’un certain type de personnalité, les notations psychologiques et morales restent brèves et peu nombreuses, de sorte que je n’ai jamais eu l’impression que la morale de l’histoire était assenée. Toute une part des nuances dans la description de la pychologie des personnages passent par des dialogues qui révèlent, sans les montrer en pleine lumière, leurs troubles et leurs hésitations.

Comme beaucoup de gens en France, je suppose, j’ai d’abord découvert Devdas il y a quelques années par l’une des adaptations qui en ont été faites au cinéma à Bollywood, l’Hollywood indien. Dans mon cas, ce fut le film fastueux et mémorable de Sanjay Leela Bhansali, sorti en Inde en 2002 et en France en 2003, avec Shahrukh Khan et Aishwarya Rai dans les rôles principaux (en couverture sur l’édition dont je parle ici), le tout porté par la somptueuse musique d’Ismail Darbar. Une superproduction bollywoodienne méritant tous les superlatifs, débordante de décors grandioses et de costumes à tomber par terre, rythmée par des chorégraphies étourdissantes… mais aussi calibrée comme un genre de bluette épique là encore typique de Bollywood. Le lyrisme enflammé du film devient presque rafraîchissant dans son outrance, tant il porte les métaphores fleuries et l’ardeur des sentiments à des sommets vers lesquels Hollywood et Disney n’oseraient plus du tout se risquer actuellement, de peur de passer sans doute pour trop optimistes en ce début de XXIe siècle où chacun se doit d’être sombre et torturé.

Je serais bien en peine de dire du mal de ce film, l’un des premiers avec lesquels j’ai découvert Bollywood, mais il faut convenir qu’il propose une réinvention consensuelle et assez « disneyisante » du roman. La lecture du livre en est d’autant plus intéressante. Pour peu que l’on parvienne à mettre provisoirement de côté les épaisseurs de velours et de bijoux du film de Bhansali et les voix suraiguës des chanteuses, on découvre un récit très éloigné de la bluette larmoyante à laquelle on aurait pu s’attendre. J’ai été frappé par le mélange de calme et de tension dramatique accumulée que déploie le roman, bien que certaines scènes montrent bel et bien les personnages occupés à pleurer leurs malheurs.

Il s’agit donc bien, comme l’annonce le quatrième de couverture, d’un « trésor de la littérature romantique indienne », mais les codes de ce romantisme sont assez différents, et la plume de l’auteur assez subtile, pour conférer au livre une atmosphère de tragédie contenue très particulière, qui peut faire penser à un conte ou à une parabole morale ou religieuse, mais un peu aussi à Balzac (sans le verbiage déchaîné du narrateur), ou pourquoi pas même à Tarjei Vesaas pour ce mélange de sens du drame et de retenue dans les mots.


Christoph Ransmayr, « Le Dernier des mondes »

31 janvier 2015

Ransmayr-LeDernierDesMondesRéférence : Christoph Ransmayr, Le Dernier des mondes, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Flammarion/P.O.L., 1989 (titre original : Die Letzte Welt, Nördlingen (R.F.A.), Greno Verlagsgesellschaft, 1988).

Quatrième de couverture

« Christoph Ransmayr est né en 1954 à Wels en Haute-Autriche. Après des études de philosophie à Vienne, il est pendant plusieurs années chroniqueur culturel. Depuis 1982, il se consacre entièrement à la littérature. Il a écrit un premier roman, Les effrois de la glace et des ténèbres (1984).

Le dernier des mondes

Le poète latin Ovide a été condamné à l’exil par l’empereur Auguste, aux confins du monde barbare, sur les bords de la mer Noire : à Tomes, la ville de fer.

Quelques années plus tard, un de ses disciples, Cotta, embarque dans l’espoir de retrouver le poète et son manuscrit des Métamorphoses. Mais à peine arrivé, il entre dans un univers étrange, halluciné. Rêve et réalité, présent et passé se mêlent, changent les rôles, brouillent les pistes. Il semble qu’Ovide, introuvable, soit cependant partout… Cotta piétine. Mais au long de son enquête, au long de sa quête, il croisera Echo, la belle couverte d’écailles, un montreur de films ambulant, un fossoyeur allemand, une fileuse sourde-muette, Pythagore, l’énigmatique serviteur d’Ovide, et beaucoup d’autres : toute une population inquiétante, instable, changeante… Au fil de ces rencontres et de mystère en mystère, il comprendra que tout change, tout se transforme. Et il retrouvera la trace d’Ovide bien loin de là où il l’attendait…

Magnifiquement traduit par Jean-Pierre Lefebvre, Le dernier des mondes, chef-d’œuvre du réalisme magique, connaît un immense succès en Allemagne. Il est en cours de publication dans le monde entier. »

Mon avis

 Le Dernier des mondes est donc paru en 1988. Je l’ai trouvé dans la première édition de sa traduction française de 1989, en grand format, en bibliothèque, mais je précise qu’il en est paru au moins une édition en poche ensuite.

Au premier abord, on pourrait croire à une fiction péplumesque, un de ces romans policiers à l’antique comme il s’en écrit beaucoup, que ce soit à destination des adultes (il y en a pas mal aux éditions 10/18, des livres comme Aristote détective de Margaret Doody) ou de la jeunesse (le très classique L’Affaire Caïus d’Henry Winterfeld en 1953, les tout aussi classiques romans historiques d’Odile Weulersse, ou plus récemment les enquêtes de Titus Flaminius de Jean-François Nahmias ou encore Les Enquêtes d’Antisthène de Martial Caroff, etc.). Le point de départ de l’intrigue semble très antique : Cotta, un ancien admirateur d’Ovide, finit par partir à la recherche du poète disparu dans la ville de son exil, à Tomes, quelque part en Europe de l’Est. Après tout, tout comme Ovide et les Métamorphoses, Cotta a réellement existé, de même que Tomes.

En réalité, on se rend compte très vite que les choses sont plus complexes, car les vêtements, la technologie et même en partie l’état d’esprit des personnages du roman relèvent de la première moitié du XXe siècle européen. Aurions-nous affaire, alors, à une uchronie prolongeant la domination romaine bien après l’Antiquité (là encore, les exemples ne manquent pas, par exemple Reconquérants de Johan Heliot en 2001 ou  Roma Æterna de Robert Silverberg en 2003) ? Non plus, car il n’y a pas de jeu délibéré avec le déroulement réel de l’Histoire, et, à vrai dire, le roman ne met en avant aucune divergence de fond avec l’histoire antique, à cela près que le décor est celui de la société et des techniques du XXe siècle. La transposition au XXe siècle des débuts du principat d’Auguste est en revanche pour l’auteur un moyen de mettre en scène un empire romain dictatorial voire vaguement totalitaire, mais ce dernier n’est évoqué qu’à distance, par les souvenirs de la vie d’Ovide ou de la jeunesse de Cotta. Le commentaire politique ne se joue pas dans un affrontement direct avec les réalités de Rome, mais dans l’évocation d’une capitale qui, quoique aussi fastueuse qu’étouffante, demeure toujours lointaine et sans réel impact sur les événements qui se nouent à Tomes. Car Tomes, comme l’auteur l’indique dès les premières pages du roman, est un lieu coupé du monde. C’est « le trou ».

Un trou qui n’est pas sans intérêt, pourtant, car c’est sur cette ville hors du monde, entre la grisaille perpétuelle et les durs rochers de la montagne, que se concentre l’intrigue. Le Dernier des mondes m’a surpris de ce point de vue, car c’est un livre dont j’ai entendu parler et sur lequel j’ai commencé à rêver plusieurs mois avant de commencer à le lire, et je me suis rendu compte que j’avais plus ou moins imaginé ma propre version de l’histoire, que je concevais comme un voyage vers des contrées encore plus lointaines que Tomes, alors que ce n’est pas du tout ce que fait Ransmayr. Ni roman policier, ni roman d’aventure ou de voyage, Le Dernier des mondes est ce qu’on pourrait qualifier en très gros de roman d’atmosphère. Si vous êtes incapable de braver quelques centaines de pages sans votre dose de bouleversements cosmiques, de combats endiablés ou de révélations ébouriffantes, vous vous ennuierez sans doute, mais, si vous appréciez les romans comme Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq où ce ne sont pas tant les événements que les sensations, les rêveries et le cheminement des pensées du personnage qui créent le suspense, ou encore ces jeux vidéo des années 1990 du type L’Amerzone ou Atlantis où l’on peut se promener pendant des demi-heures entières dans un phare désert ou un cercle de mégalithes sous un ciel d’orage, en quête d’une inscription trahissant un secret ou d’un sanglier qui n’en est pas vraiment un, vous devriez apprécier de suivre Cotta dans sa recherche malaisée d’Ovide et du texte des Métamorphoses, poème qui, dans le roman, a disparu au moment de l’exil du poète, alors qu’il s’annonçait comme son chef-d’œuvre.

Bien que le véritable voyage de Cotta ne soit pas une odyssée au sens géographique du terme, le roman ne manque nullement d’éléments fantastiques. Le fantastique se fait sentir dès l’arrivée dans ce monde à part qu’est Tomes, mais il se révèle un peu plus à chaque chapitre, au fil d’une quête où Cotta découvre peu à peu les habitants de la ville, leur vie, leur passé et leurs secrets, tout en croyant toujours se rapprocher d’Ovide. Le jeu qui se met en place, pour Cotta mais surtout pour les lecteurs, est alors un jeu cultivé dans lequel nous sommes invités à reconnaître ou à soupçonner, ici ou là, l’apparition d’une figure mythologique dont nous savons (ou dont nous gagnons à savoir) qu’elle vient précisément des Métamorphoses d’Ovide. Lycaon, Echo, Narcisse, Cyparissus, Térée, Philomèle et Procné, sont quelques-uns des personnages que Cotta rencontre ou côtoie à Tomes. Mais Ransmayr joue avec habileté sur ce jeu des reprises et des différences : il semble décevoir nos attentes, pour mieux réinventer ces personnages qui ne seront jamais exactement les figures mythologiques fameuses qu’on connaît déjà, mais en garderont toujours certains traits.

Ce jeu cultivé suppose que les lecteurs connaissent déjà, au moins un peu, la mythologie gréco-romaine, voire les Métamorphoses elles-mêmes, au moins dans leurs grandes pages. Par bonheur pour les gens qui n’ont pas cette chance, le roman est complété, en annexe, par un lexique des personnages historiques et mythologiques qui montre côte à côte leur histoire ou leur mythe antique et ce que Ransmayr fait d’eux dans le roman. Personnellement, comme je connaissais déjà bien la mythologie gréco-romaine et Ovide, je ne m’en suis servi qu’à la fin, pour approfondir la lecture à propos des personnages les moins connus (Cotta lui-même, par exemple). Mais ce lexique permet aux lecteurs de procéder chacun à sa façon, en s’y reportant avant, pendant ou après la lecture du roman. J’espère surtout qu’il a été inclus dans les rééditions en poche du livre, car il forme une annexe vraiment utile.

Mais malgré son caractère assez classique de roman réécrivant les mythes, la grande force du Dernier des mondes est de parvenir à réinventer ces personnages et de mettre en place un univers hybride original qui relève bel et bien du réalisme magique, au même titre que les romans d’un Gabriel Garcia Marquez ou d’un Alejo Carpentier. Le résultat est un mélange d’histoire romaine, d’imagerie du XXe siècle, de réécriture mythologique et de réflexion hallucinée sur la condition humaine. De ce dernier point de vue, Ransmayr reprend la réflexion qui était celle d’Ovide lui-même dans les Métamorphoses, qui se fondaient grosso modo sur le pythagorisme pour décrire les changements perpétuels du monde. De là vient le nom du serviteur d’Ovide à Tomes, Pythagore, et de là aussi le cheminement intellectuel de Cotta au fil du roman, nourri par les rencontres avec des personnages eux aussi marqués par des transformations plus ou moins consenties.

Le tout est grandement servi par une écriture d’une maîtrise impressionnante. Ransmayr élabore ici une belle prose capable aussi bien de périodes élégantes et ciselées, encore enrichies par un vocabulaire très riche, que d’énoncés plus ramassés dont le tranchant vient marquer la fin d’un développement, un retournement ou un argument inattendu, ce qui permet au roman de ménager un intérêt dramatique et même un suspense constant. La distance que conserve toujours le narrateur envers Cotta lui permet de nous faire apercevoir, par-dessus son épaule, les rouages implacables et sclérosés de la machine impériale ou les mystères de Tomes, qu’il ne dévoile jamais tout à fait. Le quatrième de couverture vante la traduction de Jean-Pierre Lefebvre, et, même si je ne suis pas capable de la juger par rapport au texte original, j’ai été impressionné par la maîtrise de la langue et de l’ample vocabulaire dont témoigne le texte français, qui semble largement approprié pour rendre la richesse du style de l’auteur.

 Personnellement, j’ai été très sensible à ce travail sur la langue ainsi qu’au réalisme magique qui irrigue tout le livre. J’avoue avoir été un peu moins convaincu par ce que cette esthétique peut avoir de complaisamment fataliste, car les figures du roman, y compris Cotta, ne sont réinventées d’après Ovide que pour mieux se figer dans des poses désespérées. Cette ville de Tomes où tout le monde semble voué à une condition nécessairement miséreuse, douloureuse ou mesquine, à la bordure d’un empire où la dictature semble elle aussi une fatalité, relève d’une esthétisation du pessimisme qui a quelque chose de facile et d’assez convenu, de nos jours comme en 1988.  Malgré ces réserves, l’originalité du livre pour ce qui est du réalisme magique et sa maîtrise formelle, tant dans le style que dans la construction d’une réécriture des mythes, en font une lecture recommandable pour quiconque apprécie ce type d’univers.


Andrus Kivirähk, « Les Groseilles de novembre »

27 octobre 2014

Kivirahk-les-groseilles-de-novembreRéférence : Andrus Kivirähk, Les Groseilles de novembre, traduit de l’estonien par Antoine Chalvin, Paris, Le Tripode, 2014 (édition originale : Rehepapp ehk November, Varrak, 2000).

Présentation sur le site de l’éditeur

Lire Andrus Kivirähk, c’est à chaque fois se donner la certitude que l’on va entrer de la façon la plus naturelle dans un monde proprement extraordinaire. L’Homme qui savait la langue des serpents (Le Tripode, 2013, Prix de l’Imaginaire 2014 du roman étranger) nous avait habitués à l’idée d’une époque où il était encore possible d’épouser des ours, d’avoir pour meilleur ami une vipère royale ou encore de voler dans les airs à l’aide d’ossements humains. Les Groseilles de novembre démontre un peu plus les talents de conteur de l’écrivain. Nous voici cette fois-ci immergés dans la vie quotidienne d’un village au Moyen-Âge où tout pourrait sembler normal et où, très vite, plus rien ne l’est. Les seigneurs sont dupés par leurs serfs, des démons maraudent, des vaches magiques paissent sur les rivages, les morts reviennent, le diable tient ses comptes, une sorcière prépare ses filtres dans la forêt et, partout, chaque jour, les jeux de l’amour et du désir tirent les ficelles de la vie. À la fois hilarant et cruel, farce moyenâgeuse et chronique fantastique, Les Groseilles de novembre est considéré en Estonie comme le meilleur roman d’Andrus Kivirähk.

Mon avis

J’avais découvert avec beaucoup de plaisir et chroniqué sur ce blog le premier roman traduit de cet auteur, L’Homme qui savait la langue des serpents. Un an après, c’est avec un certain enthousiasme que je me suis jeté sur ce deuxième roman, qui, quoique puisant lui aussi son inspiration dans la mythologie estonienne, emploie un ton et un type d’intrigue différents.

Les groseilles de novembre, ce sont celles que les villageois emportent jusqu’à la croisée des chemins afin de tromper le Vieux Païen (assimilé au Diable par le christianisme), lorsque celui-ci leur demande de signer avec trois gouttes de sang les pactes qu’ils vont passer avec lui. Au lieu de sang, ils verseront quelques gouttes de jus de groseille. Grâce à ces petits jeux risqués où l’on risque sa vie et son âme, plus d’un villageois peut améliorer son maigre train de vie, par exemple en donnant vie à un kratt, un petit serviteur construit de bric et de broc avec des ustensiles domestiques et quelques branches, et qui peut ensuite accomplir toutes sortes de petites tâches à votre service, comme aller chiper un gigot chez le voisin, une chope d’alcool à l’auberge ou quelques pièces d’or au manoir.

C’est ainsi la chronique du quotidien d’un village dans une Estonie médiévale rêvée, avant la conquête du pays par les chevaliers teutons. Un chapitre par jour pour suivre, pendant tout un mois de novembre à la météo particulièrement pourrie, les habitants de ce village où l’extraordinaire relève de l’ordinaire. C’est une large galerie de villageois qui défile au fil des pages. Il y a les gens du manoir, au service du baron et de sa superbe fille, et puis il y a les gens plus modestes, comme Raagu Reïn, qui exècre le manoir et ne manque pas une occasion d’en dire du mal, et sa fille Liina. Il y a les gens à peu près sages et intelligents, comme le régisseur Hans, le vieux granger avec sa pipe, ou encore la sorcière, une femme qui a une queue au derrière et qui vit en bordure du village, prête à rendre service aux gens dans le besoin avec ses potions et ses sorts. Il y a les brutes comme Endel, et puis l’idiot du village, Jaan, dont tout le monde se moque à partir du jour où il mange du savon sans savoir ce que c’est. Il y a le pasteur Moosel, rempart spirituel de la communauté, mais pas exactement le plus futé du lot. Et il y a des gens cupides, avares, menteurs et trompeurs, c’est-à-dire un peu tout le monde, à commencer par les deux vieux Imbi et Ärni, toujours à l’affût d’une occasion de chapardage, mais aussi Oskar, qui veut accumuler toujours plus d’or et de grain malgré les avertissements de son épouse. Les valets tâchent d’en faire le moins possible, les plus pauvres cherchent à voler les plus riches, lesquels cherchent à accumuler toujours plus de richesses.

Dans ce monde à la morale plus que pragmatique, Jésus et le Diable ne sont que des patrons comme les autres, dont on emploie indifféremment les pouvoirs pour tâcher d’améliorer un peu l’ordinaire. Le surnaturel imprègne chaque journée de la vie de ces villageois : le Diable et les démons aux formes très variées, mais aussi toutes sortes d’autres créatures comme les sucelaits qui s’en prennent aux vaches, ou les effrayantes chaussefroides qui rôdent parfois en forêt, sans compter les feux follets, les ondines, et bien sûr les « simples » loups. Face à ces multiples voisins plus ou moins étranges et dangereux, chacun ne peut compter que sur sa prudence et sa ruse. Personne ne résiste à l’envie de recourir soi-même au surnaturel, car c’est l’occasion rêvée d’arrondir ses fins de mois et d’accomplir quelques désirs plus ou moins avouables. Chacun peut faire animer un kratt par le Vieux Païen, se changer en tourbillonneur pour aller voler son voisin, s’en remettre à une formule ou à un objet transmis dans la famille pour se tirer d’affaire en cas de coup dur. Mais en cas d’échec, les conséquences peuvent être douloureuses voire mortelles, et les imprévus surgissent très souvent. C’est un monde étonnant et angoissant où tout peut arriver sans prévenir.

L’Homme qui savait la langue des serpents développait une intrigue très resserrée centrée sur un petit nombre de personnages, et décrivait la décrépitude annoncée d’un monde merveilleux des origines dont on entrevoyait la grandeur au moment de sa disparition. Dans Les Groseilles de novembre, nous sommes toujours plongés jusqu’au cou dans la mythologie estonienne, où nous croisons un surnaturel à la fois familier (le Diable et le merveilleux chrétien, certains personnages de contes très proches de nos contes d’Europe de l’Ouest) et souvent exotique (les kratts et bien d’autres créatures ou croyances sont inconnus sous nos latitudes).
Cette fois, le roman ne recherche pas une intrigue ample aux conséquences importantes : il lance toutes sortes de fils qui, au début, peuvent donner l’impression d’une série de sketches décousus, mais qui s’organisent peu à peu à mesure que les personnages interagissent et que leurs (més)aventures respectives s’entrecroisent, sans pour autant faire trembler les fondements du monde. La période couverte, un mois dans un village parmi d’autres, cherche à faire imaginer une tranche de vie d’un monde paysan remuant mais stable, où les plaisirs et les malheurs se succèdent comme dans un roman picaresque sans amener de grandes transformations comme dans L’Homme… Le choix d’une construction « en calendrier », où chaque chapitre couvre une journée, en commençant par une date, l’éventuelle mention d’une fête religieuse et une description du temps qu’il fait, n’est pas le plus petit charme du livre. Le dénouement réserve bien sûr aux personnages son lot de surprises bonnes et mauvaises, mais la vie des villageois en restera globalement inchangée.

L’humour, qu’il soit léger ou (plus souvent) grinçant ou noir, alterne avec des situations inquiétantes, effrayantes ou franchement horribles, entrecoupées de moments de calme jamais bien longs. Les désirs et les frustrations, les disputes, les arnaques, les mensonges, les bagarres et les accidents, les retournements de situation brutaux pour le meilleur et pour le pire, le tout sous un ciel presque toujours grisâtre, pluvieux ou neigeux, bâtissent une atmosphère étrange, un mélange curieux de tragi-comédie sociale et de poésie fragile, qui fait penser à une rencontre entre les fabliaux français du Moyen âge et les contes des sages de Chelm d’Isaac Bachevis Singer, avec une touche d’âme russe (je pense à l’agitation dérisoire des personnages du Révisor de Gogol et à l’amertume de certaines nouvelles et pièces de Tchékov). Le tout dans une logique qui relève de la fantasy : le rassemblement de multiples inspirations puisées dans les contes, les légendes et le folklore au service de l’élaboration d’un univers romanesque cohérent et haut en couleurs, qui se dévoile à nous par les yeux de toute une série de personnages.

Curieusement, malgré le surnaturel constamment présent dans l’intrigue, on pourrait aussi présenter ce livre comme le mariage étonnamment naturel entre le pseudo-réalisme mordant d’un Maupassant et les récits cruels et merveilleux, au style laconique, des sagas nordiques. C’est une vision assez sombre de la condition humaine qui se dégage du roman de Kivirähk, mais pour d’autres raisons que chez les auteurs naturalistes. Comme le dit bien la femme de Lembit dans un passage retenu pour le quatrième de couverture par l’éditeur : « Le destin de l’homme n’est pas facile. On vit, on meurt, puis on se change en démon. » La phrase, et le tragique incident qu’elle commente, montrent bien la précarité de ces personnages certes cupides et menteurs, mais dont les conditions de vie misérables sont telles qu’ils n’ont souvent pas d’autre choix que de jouer avec les limites de la morale, et qui payent au prix fort la moindre erreur dans leurs affaires avec l’autre monde. Cet univers a beau devoir davantage aux contes, aux fabliaux ou à la commedia dell’arte qu’à Zola ou à Tolkien, il n’en contient pas moins une part de réflexion sur notre quotidien réel.

Un peu surpris au début par la différence de ton et de rythme avec L’Homme qui savait la langue des serpents, j’ai tout de même très vite apprécié ce roman, qui, après L’Homme…, renforce mon envie de découvrir de plus près les contes et légendes dont s’est inspiré Kivirähk. J’ai dévoré les chapitres à une vitesse exponentielle… J’espère que ce livre aura le même succès mérité que son prédécesseur et que nous aurons d’autres occasions de lire Kivirähk en français à l’avenir.

Bon, mais qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

À part L’Homme qui savait la langue des serpents, bien sûr. Eh bien, en cherchant des choses sur la littérature estonienne, je suis tombé sur un roman d’Anton Hansen Tamsaare, un auteur estonien classique qu’on pourrait présenter rapidement comme « le Zola estonien » à cause de son grand cycle Vérité et Justice (paru dans les années 1920-1930). Mais Tammsaare a aussi écrit, peu avant sa mort, un roman fantastique sur le Diable : Põrgupõhja uus vanapagan, autrement dit Le Vieux-Païen de Fond-de-l’Enfer. Le Diable y a fort à faire avec son acolyte Ants, qui lui joue toutes sortes de tours alors que le Diable tente de se racheter de ses mauvaises actions. Je ne connais de l’intrigue que ce que j’ai lu sur le site Littérature estonienne, et je serais curieux de lire ce roman en traduction pour voir dans quelle mesure Kivirähk peut s’inscrire ou non dans la lignée de ses prédécesseurs. Problème : je n’ai pas l’impression que ce roman ait déjà été traduit en français, contrairement à Vérité et Justice. En attendant, pour vous informer sur les liens entre les écrivains estoniens et le folklore local, vous pouvez aussi lire, toujours sur le site Littérature estonienne, le texte d’un article de Fanny de Rivers sur Tammsaare où elle parle notamment de ce roman (l’article est paru dans la revue savante Études finno-ougriennes, n°17, en 1983).

Message posté sur le forum Elbakin.net le 27 octobre 2014 et augmenté ensuite pour ce blog.


Andrus Kivirähk, « L’Homme qui savait la langue des serpents »

26 janvier 2014

Kivirakh-lhomme-qui-savait-la-langue-des-serpentsRéférence : Andrus Kivirähk, L’Homme qui savait la langue des serpents, Paris, Le Tripode, 2013 (1e édition : Mees, kes teadis ussisõnu, 2007).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Voici l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons épouvantés par tout ce qui précède... Peuplé de personnages étonnants, empreint de réalisme magique et d’un souffle inspiré des sagas scandinaves, un roman à l’humour et à l’imagination délirants. »

L’histoire

Le roman se déroule en Estonie au Moyen âge, mais un Moyen âge de conte, où la magie et diverses réalités pas du tout réalistes existent et sont considérées comme évidentes. Si vous ne connaissez rien à l’Estonie et encore moins à l’Estonie médiévale, ce qui ne serait pas étonnant puisque ce petit pays d’Europe de l’Est a trop peu souvent les honneurs des médias sous nos latitudes, ne vous en faites pas, cela ne vous empêchera pas de profiter de ce roman drôle et grinçant. En revanche, une fois que vous l’aurez terminé, vous aurez probablement envie d’en apprendre davantage à son sujet, et ce sera le moment de lire la postface du traducteur, Jean-Pierre Minaudier, qui est une petite mine d’informations utiles pour replacer le roman dans son contexte et comprendre en profondeur le propos de l’auteur.

Ce qu’il faut savoir pour commencer, simplement, c’est qu’à l’époque dont s’inspire le roman, en gros au début du XIIIe siècle, le territoire qui est aujourd’hui l’Estonie était peuplé par des gens qui n’étaient pas chrétiens, ce que leurs voisins commencèrent à considérer comme un terrible défaut. L’Estonie fut donc conquise par des chevaliers templiers allemands et christianisée*. Le roman, donc, commence dans une grande forêt où vit une population qui non seulement est encore « païenne », mais connaît encore un peu le langage des bêtes. En effet, beaucoup d’habitants de la forêt savent encore parler la langue des serpents, une langue magique qui permet de discuter avec la plupart des animaux et de s’en faire obéir. Cela rend la vie facile aux humains, puisque, si vous avez besoin d’un peu de viande, il vous suffit de siffler le mot adéquat dans la langue des serpents pour attirer un chevreuil qui se laisse ensuite tuer sans protester. Deux ou trois petites choses diffèrent aussi par rapport au vrai Moyen âge, par exemple l’habitude d’élever des loups et de traire les louves, une entente cordiale avec les serpents, des rapports de très grande proximité avec les ours, et un voisinage quotidien avec deux australopithèques âgés de plusieurs siècles au bas mot.

Le narrateur, Leemet, n’est autre que l’homme mentionné par le titre : comme tous les gens de sa famille avant lui, il apprend tout jeune la langue des serpents, qu’il manie bientôt en expert. Il vit une enfance insouciante, fasciné par les récits des glorieuses batailles de ses ancêtres contre les envahisseurs étrangers, ces « hommes de fer » faciles à repousser puisqu’eux ne maîtrisent pas du tout la langue des serpents. Mais les temps changent et l’attrait de  la nouveauté incite les habitants de la forêt à déménager les uns après les autres pour aller s’installer dans un village voisin construit depuis peu. Là, les étrangers ont apporté des innovations extrêmement exotiques et modernes telles que le pain ou la charrue, sans parler du christianisme. Or, une fois installés là-bas, les gens de la forêt oublient tout de leur ancien mode de vie, y compris la langue des serpents, et adoptent des habitudes d’une absurdité consternante. À mesure qu’il grandit, Leemet voit la forêt se vider. Il doit affronter l’incompréhension des villageois chrétiens, mais aussi les dissensions entre les habitants de la forêt. Leemet n’est pas seulement l’un des hommes qui parlaient la langue des serpents : il sera le dernier.

Entre Rabelais et Voltaire

Il y a beaucoup de merveilleux dans ce roman, et, même s’il n’a pas été publié dans une collection estampillée « fantasy« , bien des lecteurs de fantasy le liront avec plaisir. Mais si l’on veut être tout à fait juste, il faut reconnaître que L’Homme qui savait la langue des serpents ne puise pas son inspiration chez Tolkien et consorts, mais bien plutôt dans le merveilleux médiéval des contes européens, dans les sagas d’Europe du Nord et dans les mythes et le folklore estoniens. Même sans connaître toutes ces sources, les lecteurs français n’auront pas grand mal à s’orienter parmi ces personnages et cette magie, tant les motifs qu’on y trouve nous sont familiers sous des formes légèrement différentes. Ainsi, pour des lecteurs français, le mode de vie des gens de la forêt pourra rappeler le passé lointain des contes de Perrault, mais aussi le côté bon vivant et nonchalamment cruel du Gargantua de Rabelais, et les animaux au comportement semi-humain font irrésistiblement penser à ceux des Fables de La Fontaine ou du Roman de Renart. Quant au lait de louve, vous avez sûrement déjà eu envie d’y goûter si vous avez eu la chance d’entendre le mythe de la fondation de Rome par Romulus et Rémus.

Une grande qualité de L’Homme qui savait la langue des serpents est de mettre le merveilleux au service d’une réflexion de fond qu’on peut qualifier de politique ou de philosophique, et qui se déploie avec force, pour ne pas dire avec férocité, au fil des aventures de Leemet et de sa famille. Andrus Kivirähk ne cherche pas qu’à raconter une histoire pleine de magie, belle et triste : il s’en sert pour nourrir une critique des sociétés actuelles. Il offre d’abord une satire mordante des nouvelles tendances, révolutions technologiques et autres effets de mode présentés comme des progrès aussi incontournables qu’inévitables. Il n’a pas non plus son pareil pour se moquer de la servilité de ses personnages envers tout ce qui  provient de la culture dominante, celle des « hommes de fer » : peu importe que les « innovations » soient beaucoup moins pratiques que la langue des serpents et qu’elles aboutissent à asservir le peuple aux volontés de l’envahisseur, il faut absolument les adopter puisque tout le reste du monde l’a déjà fait, quitte à rejeter en bloc toute sa culture et à renoncer à son propre nom. C’est donc aussi une critique assassine du comportement grégaire des consommateurs de nouveautés. Je parlais de Rabelais plus haut : les moutons de Panurge ne sont pas loin, dans l’esprit.

Pour autant, il ne faudrait pas voir dans ce roman un pamphlet chauviniste refusant tout apport étranger ou une apologie d’un conservatisme béatement replié sur le souvenir d’un âge d’or révolu. Les habitants de la forêt sont tout sauf parfaits. Dans l’ancien état des choses, les humains et les serpents s’entendaient pour exploiter la forêt et les autres espèces animales, et la puissance dont les serpents sont dépositaires grâce à leur langue se double d’un certain mépris aristocratique envers le reste du monde. On est loin de l’image habituelle d’une harmonie parfaite avec la nature. Quant à la société des gens de la forêt, elle est victime son insouciance et de ses discordes, mais aussi de sa crédulité. C’est là la dernière grande cible de la satire dans le roman : la religion, païenne comme chrétienne. Le « sage » Ülgas, qui tombe dans le fanatisme et la folie en révérant des génies de la forêt que personne n’a jamais vu, est renvoyé dos à dos avec le révérend Johannes qui est prêt à tout pour convertir le monde entier au christianisme.

Comme Jean-Pierre Minaudier l’explique dans sa postface, le propos de Kivirähk prend sens avant tout pour son public estonien, car l’Estonie a connu de multiples invasions au cours de son histoire et, en réaction, a donné naissance à divers courants nationalistes qui ne se sont pas privés d’idéaliser le passé médiéval (celui-là même de ces paysans chrétiens qui sont tournés en ridicule dans le roman). Mais les thèmes abordés par L’Homme qui savait la langue des serpents donneront à méditer à tout le monde. D’un point de vue de lecteur français, il est difficile de ne pas penser par exemple à la domination politique, militaire et économique américaine et au colonialisme culturel qui en résulte, sous des formes parfois profondément absurdes (y a-t-il besoin de mentionner la mode de mettre de l’anglais partout, la frénésie consumériste qu’arrive encore parfois à déclencher la énième « invention révolutionnaire » d’Apple, etc. ?). Difficile aussi de ne pas penser à l’obsession française des « origines » prétendument rurales et paysannes et des « racines » prétendument chrétiennes, dont on oublie un peu vite qu’elles ne représentent elles-mêmes qu’une étape précise au beau milieu d’une Histoire autrement plus longue et plus complexe.

En somme, il est réjouissant de voir à quel point les problèmes qui travaillent le roman (la trop fameuse « identité nationale », le rapport à la tradition, les relations avec les autres pays, le questionnement sur la notion de progrès et de sens de l’Histoire) peuvent trouver autant à dire aux lecteurs français qu’aux lecteurs estoniens. C’est la preuve que Kivirähk a écrit là une histoire à portée universelle et non un simple commentaire d’actualité sur la société de son pays.

Extrêmement drôle au début, L’Homme qui savait la langue des serpents m’a d’abord fait penser à Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis pour sa peinture hilarante d’un monde quasi préhistorique, mais aussi à un roman de Rabelais, puisque, comme dans un roman de Rabelais, on y mange bien, on y boit, on s’y allume de désir et on y fracasse les crânes avec allégresse. Cependant, il se révèle peu à peu plus sombre qu’il n’en a l’air et sous-tendu par une réflexion étonnamment grinçante sur l’évolution des sociétés humaines. En terminant le livre, je me suis surpris à le rapprocher non pas d’autres romans de fantasy ou même du Roman de Renart, mais plutôt des romans de Jonathan Swift (Les Voyages de Gulliver) ou des contes philosophiques de Voltaire, dont Kivirähk partage le talent mordant pour dénoncer la bêtise et le fanatisme.

Malheureusement, et c’est le seul défaut que je trouve à ce livre, il semble aussi en partager le regard désabusé jusqu’au pessimisme. Beaucoup de questions sont posées, beaucoup de problèmes sont exposés de belle manière avec une vivacité criante, mais j’aurais préféré davantage de pistes vers des solutions possibles ou au moins de lueurs d’espoir, plutôt qu’une intrigue qui, pour reprendre la comparaison employée par le traducteur, progresse avec le caractère implacable d’une « tragédie grecque ».

Dans le même genre…

C’est le genre de livre que j’ai eu besoin de situer en le comparant beaucoup à d’autres lectures au fil de ce billet, mais, en plus de tous ceux-là, voici quelques autres suggestions si vous avez envie de suivre tel ou tel fil qui dépasse.

La littérature estonienne, pourquoi pas ? Je ne connais pas (encore) de livre en français qui présenterait en peu de mots la littérature d’Estonie, mais il existe un site commodément appelé litterature-estonienne.com qui est une véritable mine et qui vous mettra le pied à l’étrier en un rien de temps. Il offre de courts panoramas historiques, des fiches présentant les auteurs, mais aussi de larges extraits pour vous donner une idée de leurs œuvres. Vous découvrirez ainsi une littérature déjà riche et variée, peuplée d’auteurs pétris de littérature européenne et notamment d’amoureux de la littérature française (qui nous connaissent donc beaucoup mieux que nous ne les connaissons : il est plus que temps pour nous aussi d’aller jeter un œil à ce qu’ils font !). Depuis environ un an que je connais ce site, il m’a fait notamment découvrir une auteure, une poétesse du tournant des XIXe-XXe siècles : Marie Under, dont je vous recommande les beaux poèmes empreints à la fois de romantisme, d’inquiétude et d’une sensualité nouvelle pour l’époque.

Vous n’auriez pas plutôt d’autres choses par Andrus Kivirähk ? En édition papier, je ne crois pas : il me semble que L’Homme qui parlait la langue des serpents est le premier roman de cet auteur à être traduit en français. Par contre, sur le site dont je parlais ci-dessus, il y a une page sur Kivirähk avec deux extraits de romans et une nouvelle complète, ce qui est déjà bien pour patienter.

AJOUT le 27 octobre 2014 : le même éditeur a traduit un deuxième roman de Kiviräkh, Les Groseilles de novembre. Chroniques de quelques détraquements dans la contrée des kratts, qui est paru début octobre dans une traduction d’Antoine Chalvin. Le roman suit pendant un mois les habitants d’un village d’Estonie médiévale dans leur coexistence quotidienne avec les diverses entités surnaturelles peuplant l’imaginaire paysan estonien (le Diable et ses démons, les maladies, les sucelaits qui s’attaquent aux vaches, etc.), dans une vie où chacun peut avoir un peu accès à la magie (en particulier pour façonner et animer un kratt, petit serviteur magique composé d’objets de la vie quotidienne assemblés et auxquels on donne vie en passant un pacte avec le Vieux Païen, autrement dit le Diable). Les paysans sont souvent cupides et menteurs, les valets ne songent qu’à se donner du bon temps en échappant aux corvées attribuées par les maîtres, et les amoureux vivent une vie précaire. Je l’ai lu et je suis tout aussi conquis que par L’Homme qui parlait la langue des serpents. C’est haut en couleurs, tour à tour drôle, effrayant ou tragique : j’en parle dans le billet donné en lien ci-dessus.

Ou bien d’autres choses sur la mythologie et le folklore d’Estonie ? Je n’ai pas encore trouvé de synthèse sur le sujet, mais vous pouvez toujours aller voir l’article « Mythologie estonienne » de Wikipédia (pas encore sourcé du tout, malheureusement). Si vous aimez bien les courts métrages d’animation, allez donc lire ce qui concerne Töll le Grand, géant mythique de l’île de Saaremaa, et vous n’aurez pas de mal à dénicher en ligne le court film que lui a consacré Rein Raamat en 1980, Suur Tõll. On y voit le géant aux prises avec des armées d’envahisseurs (démons ou chevaliers allemands, ou un peu les deux) et l’animateur donne ici une vision de la guerre proprement terrifiante, avec des couleurs crues qui font un peu penser aux tableaux de Goya.

D’ailleurs, quelque chose sur l’histoire de l’Estonie… ? Naturellement il y a Wikipédia, mais, en plus détaillé, vous pouvez aller voir le site personnel du traducteur du roman, Jean-Pierre Minaudier. Professeur en classes préparatoires, il enseigne aussi l’histoire de l’Estonie à l’INALCO et il a justement mis en ligne un cours sur l’histoire de l’Estonie en quatre parties sous forme d’autant de fichiers pdf.

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*Pour mémoire, ce coin de planète passe ensuite son temps à être conquis par divers royaumes et empires dont la Suède puis la Russie, avant d’acquérir son indépendance en 1918, de la perdre pendant la seconde guerre mondiale en étant envahie par l’URSS en 1939, puis par l’Allemagne nazie en 1940, puis à nouveau par l’URSS en 1944, avant de la retrouver (vraiment) en 1991, il y a vingt-trois ans.