George Sand, « Lélia »

11 juin 2018

Sand-Lelia

Référence : George Sand, Lélia, édition de Pierre Reboul, Paris, Gallimard, collection « Folio classiques », 2004. (Première édition : 1833, version remaniée en 1839.)

La dame de glace du romantisme noir

« Qui es-tu ? Et pourquoi ton amour fait-il tant de mal ? » Ainsi commence Lélia, par une lettre passionnée du jeune poète Sténio adressé à cette femme mystérieuse qui, bien qu’à peine trentenaire, semble avoir déjà tout vécu, tout médité, tout épuisé et être revenue de tout. De Lélia, on ne connaît pas grand-chose : elle n’a pas de pays, elle a à peine un âge. Elle est belle, mais surtout intelligente, dotée d’une capacité de réflexion d’une grande ampleur ; et son coeur semble alterner entre des élans tendres et une froideur implacable.

Lélia, c’est la femme par excellence du romantisme noir, ce courant du romantisme placé sous le signe de la mélancolie, du « mal du siècle ». Des personnages peu nombreux mais tous approfondis et marquants à leur façon vont l’entourer : Sténio, le poète fougueux qui s’épuise à l’aimer en espérant qu’elle l’aimera un jour ; Trenmor, un homme qui, comme Lélia, semble avoir tout vécu, tout réfléchi et avoir conclu à la vanité de tout ; et Magnus, le prêtre fou de désir pour Lélia. On verra aussi Pulchérie, la sœur de Lélia, devenue courtisane et dotée de sa propre philosophie du plaisir. Ce sont des figures hautes en couleurs, de vrais archétypes en pied du romantisme de l’époque.

Un scandale en 1833

Deux versions assez différentes du roman sont parues. La première, en 1833, a causé un scandale par l’audace de ses réflexions sur la religion, la morale, l’amour. Il faut dire que de nombreux passages du roman semblent des prétextes à des développements d’une belle ampleur de vue et d’une grande force rhétorique sur de nombreux sujets ; Lélia, Trenmor, Pulchérie, et par la suite Magnus et Sténio, jettent au bas de leur piédestal bien des statues de l’époque, sans parler des quelques moments érotiques que nous pouvons à peine reconnaître aujourd’hui, mais qui ont fait friser de nombreuses moustaches au XIXe siècle. Sand avait su tendre à son siècle un miroir de ses doutes et de ses complexes, et la critique n’a pas l’air de le lui avoir pardonné ! Cette première version, très sombre, semble ne laisser aucune place à l’espoir. En 1839, Sand reprend son roman, en modifie le milieu et la fin et lui donne un dénouement sinon heureux, en tout cas moins désespéré.

Un livre mystique et philosophique

Lélia a aussi cela de particulier que c’est autant une série de méditations collectives qu’un roman. L’intrigue tiendrait en quelques lignes et n’est manifestement pas l’aspect du livre que Sand a souhaité mettre en avant : c’est la trajectoire intellectuelle, sentimentale, philosophique ou mystique de ses personnages qui l’intéresse et qui constitue la vraie matière du livre. Certains critiques ont d’ailleurs douté, avec raison, de l’appartenance de Lélia au genre du roman, et ont préféré y trouver une sorte d’essai philosophique et moral mis en fiction, ou encore une sorte de poème philosophique. Cela rattache Lélia à des prédécesseurs comme La Peau de chagrin ou Séraphîta, les romans mystiques et philosophiques de Balzac, mais aussi à des livres postérieurs de Sand, comme le très beau, très ambitieux et très injustement oublié Spiridion, qui est à la fois un roman fantastique, une quête mystique et un essai sur les religions à lui tout seul. Mais Lélia a cette originalité d’être à la fois profondément mystique et prématurément désenchanté à la façon des jeunes gens qui se disent qu’ils ont déjà tout vécu et déjà tout épuisé. Spiridion retrouve cette noirceur et ce sentiment de vanité, mais de façon plus équilibrée, au sein d’une odyssée intellectuelle et théologique qui connaît ses nuits mais aussi ses illuminations. De nos jours, tolèrerait-on qu’un écrivain se fasse autant philosophe dans une fiction ? Peut-être pas, mais on aurait tort, car un tel mariage étroit entre le cheminement d’un personnage et celui d’une pensée a beaucoup à apporter à la littérature et aux humains qui en lisent.

Tout cela n’en fait pas le livre le plus accessible de Sand, mais l’effort en vaut largement la peine. Le livre regorge non pas seulement de belles phrases mais de belles pages, de véritables « morceaux de bravoure d’écriture » qui mériteraient d’être cités en exemples pour leur souffle, leur structure, leur finition et leur vigueur. Je pense que même des adolescents pourraient être sensibles à la puissance rhétorique et aux pensées subversives de Lélia. Le romantisme noir de Lélia puise beaucoup dans le roman gothique anglais (Le Moine de Lewis, par exemple, dont le personnage de Magnus semble tout droit sorti), et la postérité du « gothique » n’a pas tari jusqu’à nos jours. Ah, si Luc Plamodon et Richard Cocciante s’emparaient de Lélia comme ils se sont emparés de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo en 1998, cela donnerait une comédie musicale qui ferait des ravages auprès de notre jeunesse !

Misogynie universitaire et paresse éditoriale

Conspué à sa parution, plongé dans l’oubli par ses détracteurs après la mort de Sand, Lélia a été réédité dans les années 1960… mais il faut voir comment. L’édition par Pierre Reboul est un monument de mauvaise foi et de sexisme : il ne cesse de rabaisser Sand à toute occasion, en l’accusant de paresse, en présentant toutes ses réflexions comme de purs emprunts à des hommes qui l’auraient influencée, en adoptant trop souvent une lecture autobiographique excessive du roman (même s’il s’en défend), le tout avec une différence de traitement criante par rapport à ce qu’il dit des hommes écrivains de la même époque. Ses formulations sont régulièrement d’une condescendance voire d’une malveillance gratuites, et il y a même des plaisanteries d’un goût douteux qui auraient déjà été criticables chez un étudiant de première année et n’ont clairement rien à faire dans le travail d’un chercheur. Jamais je n’avais vu un travail aussi méprisable de la part d’un universitaire dans une introduction et un appareil de notes en Folio. En plus, ses choix éditoriaux sont contestables : il ne fournit pas le texte complet des deux versions mais tronçonne celui de la version de 1839, ce qui la rend difficilement lisible. Autant aurait mieux valu un choix net en faveur de l’édition de 1833, ou bien une édition en deux volumes.

Gallimard a réimprimé cette édition en 1985, à peine modifiée, et une nouvelle fois à l’identique en 2004, pour le bicentenaire de la naissance de l’auteure : étrange façon de fêter Sand que de diffuser à nouveau ce torchon d’édition ! C’est là une paresse injustifiable de la part de l’éditeur, puisque les recherches sur Sand et son œuvre ont (heureusement !) beaucoup progressé depuis, et que l’édition de Reboul, médiocre à sa parution, semble désormais complètement anachronique. C’est à croire que ni Reboul, ni les éditions Gallimard ne sont au courant que depuis les années 1970 l’étude de Sand a été notablement renouvelée et diversifiée par des articles et des ouvrages de chercheuses comme Simone Vierne ou, plus récemment, Isabelle Hoog-Naginski. Ces chercheuses ont su étudier cette écrivaine sans préjuger de son incapacité à égaler ou à surpasser ses homologues masculins, peut-être parce que cette notion ne leur causait aucune angoisse de castration.

À la limite, je vous conseillerais donc plutôt de commander l’édition du roman parue chez Paléo, dans la « Collection de sable », qui ne comprend pas de notes, mais a au moins le mérite de respecter un tant soit peu l’œuvre qu’elle publie.

Message posté sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 25 juin 2017.

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Erik Orsenna, « Madame Bâ »

14 mai 2018

Orsenna-MadameBa

Référence : Erik Orsenna, Madame Bâ, réédition au Livre de poche, 2003 (première parution aux éditions Stock en 2002).

Je viens de terminer ce livre. Sur le fond, il me semble que c’est un bon livre, mais j’en garde des sentiments partagés. Peut-être qu’écrire un avis ici me permettra de savoir pourquoi au juste.

Ce que j’ai apprécié dans ce livre au début, c’était la voix de son personnage principal. Le style est très oral, avec des phrases courtes, du vocabulaire familier, beaucoup de retours à la ligne et de dialogues. On avance vite. Et on sent vivre Madame Bâ, qui prend forme rapidement et s’approfondit constamment jusqu’aux dernières pages (normal, le roman entier est consacré à son passé).
Ce que j’ai apprécié aussi, et qui se confirme au fil du roman, c’est la masse d’informations qu’on y apprend sur l’Afrique et surtout sur le Mali, le tout l’air de rien, au fil des scènes. C’est un point de vue équilibré, où le Mali et la France s’en prennent chacun pour leur grade à mesure que Madame Bâ est confrontée aux limites, aux contradictions et aux petites combines des uns et des autres, celles qui font rire et celles qui ne font plus rire du tout, que ce soit celles qui proviennent des coutumes locales ou celles qui sont dues à l’héritage empoisonné de la colonisation. Orsenna est aussi très doué pour évoquer la situation des femmes, que ce soit à travers le personnage de Madame Bâ elle-même ou ses autres personnages, ou même ses remarques générales (seules quelques-unes gardent un côté « éternel féminin » assez vieillot et en contradiction avec le point de vue plus pragmatique et plus nuancé qu’il présente la plupart du temps).
Vers la fin, j’ai apprécié aussi que le parti pris de départ (une lettre au Président de la République française pour demander un visa qui devient un prétexte à une autobiographie) ne fasse pas oublier la vraisemblance et que le dénouement reste réaliste.

Qu’est-ce qui ne va pas, alors ?

Je crois que pour commencer c’est le style. Au début, j’étais un peu surpris par ce style, car l’étiquette « Académicien » et le pseudonyme de l’auteur (« Orsenna » est un nom emprunté au roman de Julien Gracq Le Rivage des Syrtes, qui est un modèle de belle prose classique) me faisaient attendre quelque chose de plus classiquement « littéraire », un vocabulaire plus varié et recherché, de belles phrases : pas du tout, la recherche se contente de reproduire une voix. Problème : à force, il y a des procédés voire des tics de style que j’ai repérés et/ou dont je me suis fatigué. Les exclamations (« Pauvre Untel ! Il avait beau faire ceci, ceci, ceci et cela, rien n’y faisait », etc.). Le vocabulaire limité. Le côté cabotin, où semble parfois poindre une ironie envers les personnages dont on ne sait pas trop si elle les infantilise ou si elle infantilise les lecteurs (ainsi les habitants d’un village voyant arriver pour la première fois des baby foot : un paragraphe avant qu’ils ne se rendent compte que ce ne sont pas de simples « tables » ; ou bien, vers la fin, l’avocat occupé à gronder son chronomètre à voix haute).

Mais il y a aussi autre chose. Visiblement, Orsenna veut faire un roman qui renseigne sur la situation au Mali et plus généralement en Afrique et sur les réalités des relations avec la France, de l’immigration, etc. D’une certaine façon, le personnage de Madame Bâ n’est qu’un prétexte à un parcours (spatial et chronologique) qui permet de découvrir ces réalités glorieuses et moins glorieuses. Pourquoi pas ? Ce genre de chose se fait. Et encore une fois, il faut convenir que, dans une certaine mesure, c’est réussi : telle ou telle scène aborde tel ou tel thème, donne des vérités générales, des chiffres, etc. Bien. Mais là encore, à force, il y a des moments où cela paraît… forcé, justement. Parfois, madame Bâ n’est plus si vivante. On voit la marionnette avec, dedans, la main d’Orsenna qui dit : « Bon, là il faut que je case aussi tel problème socio-économique… » L’épaisseur de l’univers de madame Bâ s’amincit au point qu’on voit la trame. Je ne sais pas si c’est cela qui a fait que je trouvais le style répétitif, ou si ce sont les insuffisances d’écriture qui ont fait que je commençais à voir les ficelles, mais le fait est que parfois je « n’y croyais plus ».
C’est donc l’aspect pédagogique du roman qui fait à la fois son intérêt et ses limites à mon avis. Orsenna veut faire passer des informations, mais aussi un « message ». Avec des intentions louables et une documentation béton, il prend son lectorat par la main… par moments un peu trop. Dans ces moments-là, je regrettais qu’il n’ait pas écrit carrément un essai ou une enquête documentée plutôt qu’un roman à moitié vivant. Ou bien qu’il ait distingué les deux aspects, comme dans un docu-fiction avec une partie « fiction » et une partie commentaire pour le « docu » qui apporte des informations plus générales, ou bien comme dans ces romans pour la jeunesse du type Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder (sur la philosophie), Le Théorème du Perroquet de Denis Guedj (sur les mathématiques) ou Le Voyage de Théo de Catherine Clément (sur les religions) où on a souvent des documents insérés dans le récit, ou bien des conversations assez nettement distinctes du reste, même si ce contenu a aussi son influence sur le cheminement de l’intrigue.

Je crois que ces différents problèmes sont liés : l’écriture et « le fond ». Visiblement, Orsenna s’est appuyé sur son expérience personnelle et sur une documentation très soigneuse pour écrire son livre, et encore une fois le problème n’est pas là. Mais j’ai l’impression qu’il a oublié en cours de route (à moins qu’il n’en ait jamais eu l’ambition) de donner un peu plus de substance aux paysages et aux pays qu’il traverse. Les personnages vivent, oui, mais souvent on les retrouve simplement porteurs de telle ou telle information, et on se dépêche de passer à la péripétie suivante ou quelqu’un d’autre remplira le même rôle pour un autre sujet. Quant aux paysages, ils m’ont paru écrasés sous l’écriture simpliste, les multiples sursauts et le regard qu’Orsenna confère à son héroïne, un regard trop limité aux relations interpersonnelles. C’est peut-être la conséquence d’une écriture qui devait en permanence intégrer la masse de renseignements que l’auteur tenait à faire passer ? Curieusement, ce défaut s’estompe dans le dernier chapitre, qui contient des scènes de voyages poignantes comme un vrai voyage, alors que les précédentes, parfois réussies quand même, n’arrivaient pas à faire ressentir le voyage aussi bien.

Bref, je suis content de connaître ce livre, et je regarderai sûrement sa suite, Mali, ô Mali, qui vient de paraître, mais je vais lire d’abord autre chose et attendre un peu avant d’aller voir si l’écriture de cette suite est différente.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 23 février 2014 avant de le republier ici.


Alan Hollinghurst, « The Line of Beauty »

30 avril 2018

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Référence : Alan Hollinghurst, The Line of Beauty, Picador, 2004.

Quatrième de couverture

Nick Guest, fils d’un petit antiquaire de province et brillant boursier d’Oxford, s’installe à Londres pour mener à bien sa thèse de littérature. Il loue une chambre dans l’hôtel particulier des parents de son ami Toby Fedden, et entre dans l’intimité de la famille : Gerald, le père, un ambitieux député tory, Rachel, la mère, soeur d’un baron fortuné, et Catherine, leur fille maniaco-dépressive. Nick devient le spectateur fasciné d’une société où les héritiers des grandes familles, les ladies désoeuvrées et les conservateurs règnent en maîtres. La Ligne de beauté est une fresque flamboyante du Londres des années Thatcher, quand ascension sociale rimait avec hédonisme et égoïsme. Ce roman a obtenu en 2004 le Man Booker Prize, le prix littéraire le plus prestigieux du Royaume-Uni.

Mon avis

La Ligne de beauté est l’histoire d’un jeune homosexuel dans le placard qui, à la suite d’une amitié à Oxford, se retrouve à loger plusieurs années chez une famille riche dominée par un politicien ambitieux, dans le Royaume-Uni des années Thatcher entre 1983 et 1987. Il vit là sa première liaison, avec un homme noir d’origine modeste, Léo. Par la suite, c’est une seconde liaison, avec un homme très riche, qui le propulse définitivement dans un univers de luxe. Mais Nick s’intègre-t-il réellement, ou n’est-il qu’un éternel « guest », un invité, comme son nom l’indique ?

La Ligne de beauté est un très bon roman, en particulier pour son propos principal, à savoir tout ce qui est la peinture d’un milieu social repoussant et implacable vu par les yeux d’un personnage qui lui est étranger mais qui ne peut s’empêcher d’en être fasciné.

Ce personnage, Nick Guest, est à la fois creux et très fouillé : de l’extérieur, il semble discret, effacé, voire servile, au sein de cette famille qui l’accepte tout en le traitant un peu comme l’homme serviable bon à tout faire. Mais la narration à la troisième personne adopte constamment le point de vue de Nick, ce qui nous donne accès à ses impressions, mélange de lucidité aiguë envers les travers des gens qu’il fréquente et de fascination envers les richesses qu’ils brassent.

En réalité, comme l’indique le titre du roman (et comme cela apparaît assez vite), Nick est « un esthète ». Passionné de littérature, mais aussi d’art en général, il est surtout attiré par la beauté, celle des hommes, mais aussi celle des maisons, de l’ameublement, des oeuvres d’art, et de la nature. Une nature où il a vite fait de s’absorber en de douces rêveries…
Mais son séjour prolongé chez les Fedden ne le met pas à l’abri des pires réalités du milieu : le libéralisme galopant, mais aussi la violence des riches sous toutes ses formes, des plus subtiles aux plus brutales, du mépris de classe à ce que personne n’appelle encore l’homophobie. Quelle que soit leur degré de richesse, Nick et les hommes qu’il fréquente vivent une vie de secrets. Sans compter qu’à mesure que les années 1980 avancent, une autre menace vient s’ajouter aux autres : le sida.

L’auteur dit avoir été largement influencé par Henry James. Je ne connais pas assez cet auteur classique pour préciser le rapprochement, mais le résultat est un regard acéré, presque chirurgical, sur le milieu social en question.

Ma seule réserve porte sur l’aspect quelque peu étouffant du livre, au sens où la majorité des personnages sont vains, cupides, égoïstes voire incultes… et leur pouvoir est énorme, même une fois que leurs masques de dignité assez fins commencent à tomber. Qu’on me lise bien : Hollinghurst fait tout sauf des caricatures. Sa façon de mettre en scène ses personnages est aussi précise et réaliste qu’implacable… mais le résultat est encore plus oppressant, car tout est terriblement vraisemblable.

Notez que le livre a fait l’objet d’une adaptation en téléfilm pour la BBC en 2006.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en décembre 2015 avant de le republier ici.


Johan Heliot, « Reconquérants »

2 avril 2018

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Référence : Johan Heliot, Reconquérants, 2e édition, Paris, Mnémos, collection de poche « Hélios », 2018 (première édition : Paris, Mnémos, collection « Icares fantasy », 2001).

Quatrième de couverture de l’éditeur pour la réédition de 2018

Et si des colons romains avaient découvert les Amériques ?

Et si, ayant perdu tout contact avec l’Europe, leurs descendants avaient bâti un nouvel empire appelé Libertas ?

Et si, quinze siècles plus tard, sous les ordres d’un consul ambitieux, le jeune Geron était enrôlé dans les troupes destinées à reconquérir leur terre originelle ?

Entre aventures palpitantes et carnet de voyage, l’auteur nous plonge au coeur d’une expédition de guerre et d’explorations d’un vieux continent métamorphosé. Geron découvrira des innombrables secrets et croisera des hydres géantes, des sylphes des canopées, ainsi que des créatures légendaires peuplant les ruines d’une Rome antédiluvienne.

Johan Heliot est né en 1970 ; son oeuvre est marquée par l’éclectisme des genres et l’inventivité littéraire. Il a publié plus de 35 romans, aussi bien pour adultes que pour les jeunes lecteurs. Avec Reconquérants, Johan Heliot confirme qu’il est le maître de l’uchronie francophone.

Un univers décalé et unique où s’entrechoquent les époques…

Mon avis

Paru initialement en 2001, Reconquérants est le deuxième roman de Johan Heliot après ses débuts remarqués en 2000 dans La Lune seule le sait. Cette réédition dans la collection de poche « Hélios » en 2018 porte la mention « édition définitive révisée par l’auteur ». A l’époque, j’avais été très intrigué par la belle couverture de Julien Delval pour la première édition, dans la regrettée collection « Icares fantasy », où l’on voyait des légionnaires romains dotés d’ailes de toile et de bois prendre position sur un îlot tandis que des dirigeables joufflus s’avançaient à l’horizon. La couverture de la seconde édition souffre à mes yeux de la comparaison avec celle de la première : elle ressemble à un zoom sur un détail d’une image plus grande, moins détaillée, plus grossière de trait et moins lisible (on comprend à peine que le légionnaire a quelque chose dans le dos et il faut avoir commencé à lire le livre pour bien comprendre ce dont il s’agit, un comble).

Je ne suis pas un grand amateur de la collection « Hélios », pas à cause de son principe (rééditer en poche dans une collection commune des romans parus chez plusieurs éditeurs de fantasy indépendants français, c’est une excellente idée) mais à cause de ses reliures rigides et anguleuses peu confortables à tenir en main et à feuilleter, et aussi de ses choix de police de caractère assez… étranges (une police sans Serif pour la lisibilité, mettons, à la rigueur, mais je trouve celle-ci vraiment froide et inhospitalière pour les yeux – oui, c’est très subjectif, je sais). Au moins ce roman-ci n’arbore plus la police différente utilisée pour les premières lignes de chaque chapitre, qui jurait complètement avec la police habituelle et rendait le tout encore plus laid à mes yeux.
Mais passons au livre lui-même, car Heliot n’est pas pour grand-chose dans ces choix éditoriaux.

Un postulat original

Reconquérants relate donc l’histoire de Romains ayant fui Rome au moment des derniers soubresauts de la guerre civile qui marque l’agonie de la République, vers la fin du Ier siècle avant J.-C. Il faut noter que je n’avais pas vraiment lu le quatrième de couverture avant de me lancer dans la lecture : j’avais en tête les couvertures des deux éditions, le titre et l’idée générale qu’il s’agissait d’une uchronie où les Romains avaient conquis l’Amérique. Le tout, ajouté à mon goût habituel pour les univers à l’antique, m’avait disposé très favorablement envers le roman.

Peut-être même un peu trop, et c’est sans doute pour cela que j’ai été finalement déçu, même si le roman possède quelques qualités.

Ma lecture a bien commencé : les premiers chapitres posent le point de divergence de l’uchronie, le départ des Romains, leur découverte d’un nouveau continent et puis l’ellipse vertigineuse de 1500 ans vers l’avenir. On se retrouve dans un supposé Moyen âge uchronique a priori complètement différent : l’inconnu complet, un vrai bonheur. Geron, le personnage principal, est plutôt sympathique, la plume de Heliot alerte et rythmée…

Mes premières déconvenues, assez bénignes, ont été amenées par les choix d’Heliot dans l’élaboration de son univers. Mille cinq cents ans sont censés s’être écoulés, les Romains côtoient les Amérindiens depuis très longtemps désormais : je m’attendais à découvrir une société hybride et exotique mêlant les civilisations latines et les cultures précolombiennes… Or voilà qu’on se retrouve devant une enfilade de termes latins décrivant des institutions, des mentalités et une langue inchangées, exactement comme dans un roman historique qui se déroulerait pendant la République romaine ! Certes, la technologie a évolué, on a droit à des flottes de dirigeables et à des soldats volants à l’aide de machines à vapeur. Certes, Libertas n’est pas Rome, et quelques allusions montrent que ce « nouveau » régime a ses propres buts et ses propres défauts, qui deviennent vite criants. Mais tout cela reste étonnamment maigre à côté de la reconstitution scrupuleuse d’une civilisation encore terriblement semblable à la Rome antique (il y a même des notes de bas de page qui pourraient sortir tout droit d’un manuel d’histoire romaine). Quant aux indigènes, ils semblent se faire opprimer depuis 1500 ans ou pas beaucoup moins, mais rien de particulier n’est arrivé depuis la conquête. De ce point de vue, Libertas est calquée sur les États esclavagistes du Sud des États-Unis aux XVIIIe-XIXe siècles, sauf que l’oppression y était vieille de quelques siècles à peine, et ça bougeait déjà beaucoup plus que ça. Vous l’aurez compris, j’ai eu un gros problème de vraisemblance avec la chronologie interne de cette uchronie, bien trop proche de la vraie Rome antique à mon goût.

Cela ne restait pas très gênant : j’ai poursuivi tranquillement ma lecture. Le récit expose assez vite les travers de Libertas, dont on pressent l’aspect dictatorial et oppressant. L’intrigue suit Geron et ses amis lorsqu’ils se retrouvent engagés dans l’armée de Reconquête sous le commandement de Marcus Salveris, puis embarquent pour le vieux continent. Le récit enchaîne divers clichés de récit initiatique (« vous êtes dans la légion, maintenant ! ») de façon assez convenue et un peu maigre. L’intrigue redevient beaucoup plus imprévisible et originale une fois que l’armée commence à découvrir ce qu’est devenue l’Europe pendant tout ce temps. Avec un paradoxe étonnant : Heliot pose un postulat uchronique déjà très original en lui-même, celui d’une Rome qui aurait pris contact avec les cultures précolombiennes 1500 ans avant Christophe Colomb, mais au lieu de l’exploiter de façon approfondie, ce qui aurait suffi à faire un roman, il n’en pose que quelques grandes lignes assez trapues pour aussitôt abandonner son Amérique alternative au profit d’une exploration de l’Europe médiévale.

À vrai dire, j’étais si intéressé par le point de départ de l’intrigue que j’ai été un peu surpris et déçu de devoir laisser si vite cette Amérique uchronique qu’on commençait à peine à découvrir autour des personnages. Qu’avait donc l’Europe de si intéressant à proposer dans cette uchronie ? C’est sans doute ici le moment le plus intéressant du roman : en quelque scènes, Heliot déjoue entièrement les attentes et met en scène un vieux continent très éloigné de ce à quoi on aurait pu s’attendre. Si vous redoutez de retomber sur un Moyen âge ouest-européen à base de chevaliers en armure, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas du tout ce qui vous attend. Original et imprévisible, l’univers du roman l’est certes par rapport à son début qui laissait attendre une fantasy uchronique très proche du roman historique, avec simplement une touche de steampunk. La suite passe de plus en plus du côté de l’imaginaire décomplexé.

Un problème de style

C’est à peu près à ce point du livre que j’ai commencé à rencontrer quelques problèmes avec le style de Heliot. Quoique très capable de poser une intrigue et de retenir l’attention pour la développer à sa guise, l’auteur ne maîtrise pas tout à fait les registres de langage, ou alors il a des goûts étranges pour ce qui est de les manier. Dans un style général de récit à la 3e personne au passé, très classique dans un roman d’aventure, des descriptions au style général soutenu se voient ponctués de mots et d’expressions beaucoup plus familières, avec même de petites blagues ou des exclamations faisant penser à des récits pour enfants ou à des traits d’esprits d’article de journal. Si ce registre plus relâché est tout à fait à sa place dans la bouche d’un personnage (dans les chapitres où Geron écrit son journal de voyage, par exemple), il semble moins contrôlé et moins le bienvenu dans les narrations à la 3e personne, surtout dans les passages où l’auteur semblait vouloir installer une ambiance plus sérieuse voire inquiétante deux lignes plus haut. Le procédé est récurrent en fin de chapitre : une pensée de Geron est présentée sous la forme d’une exclamation qui casse l’atmosphère dramatique du moment en donnant l’impression que toute l’aventure du jeune homme n’est qu’une plaisante attraction certes un peu mouvementée mais plus drôle qu’autre chose (« J’avalai mon deuxième verre d’infusion tout en me demandant quelles surprises la nuit nous réservait encore ! »). J’ai été assez gêné par ces exclamations, derrière lesquelles j’avais l’impression d’entrevoir l’auteur en train de se taper sur la cuisse en se répétant « Qu’est-ce que je m’amuse ! », alors même que ses personnages se trouvent souvent dans des situations en théorie tout sauf amusantes.

S’ajoutent à cela des titres de chapitres faits parfois de jeux de mots alors même que leur contenu est beaucoup plus sombre (ainsi le début du voyage de Reconquête s’intitule-t-il « La croisière, sa muse… »). Des références plus ou moins subtiles à d’autres auteurs sont insérées ici et là, et je n’ai rien contre, sauf quand elles sont aberrantes au vu du contexte, ce qui est trop souvent le cas. Exemple dès la page 14 au début du chapitre 2 : « C’était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d’Emil Karr » : on reconnaît une réécriture biscornue de l’incipit de Salammbô de Flaubert, bizarrement appliquée ici à une ville romaine… Fallait-il aller jusqu’à soumettre aux contraintes d’un tel calembour le choix de trois noms propres récurrents de l’univers du roman ? Dans un roman entièrement humoristique, pourquoi pas, mais là, ça me paraît un peu trop capillotracté. J’ai croisé aussi, à au moins deux occasions, une reprise telle quelle de l’expression « emmanché d’un long cou », tout droit sortie d’une fable de La Fontaine, dans un contexte qui n’avait rien à voir. Ces références trop visibles et pas toujours très à propos m’ont gêné parce qu’elles créent des ruptures de ton mal contrôlées qui cassent l’ambiance.

Dans le même temps, je suis tombé ici ou là sur un archaïsme (par exemple l’adjectif « emmanché » dont je parlais à l’instant, ou encore le verbe « choir ») dont je me demandais bien ce qu’il venait faire là, puisque le choix d’un tel mot ne semblait pas dicté par un quelconque choix d’écriture pour poser ou entretenir une ambiance ou encore pour attirer l’attention sur quelque chose, mais faisait penser à une franche maladresse.
Quant aux descriptions, elles sont inégalement soignées. Si certains passages ont fait l’objet d’un soin visible, bien des scènes sont posées, déroulées et bouclées comme à la hâte, sans prendre le temps de livrer à l’imagination quelque chose d’un minimum évocateur. C’est comme si l’auteur se dépêchait de finir d’écrire avant d’aller attraper un train. De quoi me demander si le roman a été écrit dans des délais serrés : cela expliquerait des choses.

Le vocabulaire employé n’est pas excessivement restreint, mais il m’a laissé quelque peu sur ma faim, tant je sentais que Heliot avait voulu faire des recherches pour l’enrichir, mais s’était contenté d’un ou deux mots sans tirer pleinement profit de sa documentation. En témoignent les scènes situées à bord des dirigeables de Libertas, où le terme technique « ralingue » revient très souvent, mais étonnamment seul de son espèce, alors qu’utiliser un vocabulaire maritime plus ample (sans tomber dans l’obscurité pour autant) était tout à fait possible. Des tics de style apparaissent aussi de chapitre en chapitre, par exemple l’expression « sevré d’action », qui ne me paraît pas très heureuse et que j’ai retrouvée régulièrement, y compris à des endroits où l’auteur semble vouloir dire l’inverse de ce qu’il veut dire (un personnage « sevré d’action » a normalement eu son content d’action et n’a plus envie de courir ou de combattre, mais l’expression était quelquefois utilisée pour un personnage sur le point de se jeter dans une bataille).

« Je pourrais mettre un personnage féminin fort, par exemple à la fois sexy et puissante… »

Un autre élément m’a fait tiquer. Jusqu’à sa moitié environ, le roman comprend exclusivement des personnages masculins, avec une majorité croissante de militaires pas bien subtils. Je me suis surpris à regretter un peu le manque de personnages féminins. Lorsqu’il en est entré un en scène, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un cliché ambulant : Erin est l’archétype du personnage féminin de roman d’aventure suranné, belle, ultra-sexualisée, rusée et n’hésitant naturellement pas à jouer de ses charmes pour arriver à ses fins… et, tout aussi naturellement, il ne se passe pas cinquante pages avant qu’elle finisse dans les bras du principal personnage masculin. Elle est qualifiée sans surprise de « féline » ou comparée à un chat et, au moment des combats finaux, quand elle frappe un légionnaire, c’est incontournablement à l’entrejambe. C’est cliché au possible, ça essaie d’être féministe de la façon la plus maladroite qui soit au point que ça en redevient plus sexiste que jamais… et on cherchera en vain un deuxième personnage féminin dans tout le livre. J’ai régulièrement soupiré.

De l’uchronie documentée au pulp décomplexé

Plus le roman avance, plus l’aventure prend un aspect « pulp », ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. C’est une direction possible, bien que cela paraisse assez peu cohérent par rapport aux premiers chapitres qui laissaient attendre un univers fortement documenté et des écarts plus délicatement négociés par rapport au monde réel.

Il s’avère que l’univers de Reconquérants est taillé à coups de serpe, ou à coups de gourdin, si vous préférez. De la mosaïque complexe de royaumes du Moyen âge européen réel, soit il ne reste rien dans cette uchronie, soit on n’en saura pas grand-chose : le vieux continent se résume à trois factions en présence et guère plus de peuples, et les quelques personnages mentionnés sont tous des célébrités de cette période de l’Histoire. Tout ça est vraiment tracé à gros traits et n’échappe pas toujours aux clichés. Cela me semble comparable à un film d’aventure de série B sympathique et sans prétention, mais, contrairement aux ambitions du quatrième de couverture, ça ne peut pas prétendre faire de Heliot le « maître de l’uchronie francophone ». Même l’univers du premier tome du Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti (pourtant pas exactement avare en clichés, notamment aussi avec ses personnages féminins, d’ailleurs) peut se targuer d’être plus fouillé.

Quant à l’intrigue, elle subit peu après la moité du roman deux grandes révélations qui la font avancer à grands sauts dignes d’un rodéo d’auteur sauvage désireux de lâcher son lecteur en cours de route. L’explication des étranges visions de Geron laisse entrevoir des enjeux insoupçonnés qui sont avalés en quelques lignes par Geron lui-même avec une facilité déconcertante, mais qui risquent d’interloquer un peu plus le lectorat de Heliot. Et quand, un peu plus tard, sont dévoilés les véritables tenants et aboutissants de la Reconquête et le projet de Marcus Salveris, j’ai pour la deuxième fois eu l’impression que le roman virait à 180 degrés sans que rien n’ait préparé la révélation et sans que rien ne soit fait pour maintenir un semblant de cohérence dans l’univers et l’intrigue.

Comme souvent dans ces cas-là, j’ai commencé à me poser des questions sur l’univers et sur sa cohérence, et à me rendre compte qu’il y a dans sa conception des béances assez frustrantes. Sans parler des réactions de Geron, décidément très doué pour accepter les révélations les plus bouleversantes sans broncher.

Si j’ajoute que la première de ces révélations laisse attendre une intrigue basculant plutôt du côté de la SF tandis que la seconde relève très franchement de la sword & sorcery, on comprendra encore mieux que j’aie été quelque peu déboussolé. Sur le principe, je n’ai rien contre les univers originaux, et j’ai été assez surpris, amusé et intéressé pour continuer ma lecture jusqu’au bout en dépit des problèmes liés au style et aux personnages. Mais j’ai tout de même trouvé que tout ça manquait de maîtrise dans le tissage des fils de l’intrigue, et que l’ensemble donnait un peu trop l’impression de partir dans le grand n’importe quoi.

Et Heliot ne fait rien pour combattre cette impression. Un peu plus loin, l’allusion intertextuelle à un collègue écrivain de fantasy par le biais d’un personnage de marin (dont le nom transpose de façon assez transparente celui d’Ugo Bellagamba) m’a donné l’impression d’une histoire qui se changeait peu à peu en doux délire avec des blagues destinées aux copains, et le tout m’a assez « sorti » de l’univers. J’ai poursuivi ma lecture comme devant un manuel de jeu de rôle sur table à l’univers ouvertement mal ficelé et sans complexe. C’est malheureusement l’impression que donnent les péripéties accumulées à la fin : une surenchère de spectacle où le style de l’auteur ne brille pas par sa maîtrise, et qui n’est pas ennuyeuse, si on a une bonne tolérance aux clichés, ce qui n’est hélas plus mon cas.

Je me suis presque forcé à finir le roman, et, une fois le livre refermé, je me suis dit que j’étais sûrement trop sévère avec lui, peut-être parce que je m’en étais fait ma propre image à partir de la couverture de la première édition depuis toutes ces années et que j’en attendais trop, sans pourtant avoir la moindre idée de ce qu’il pouvait bien raconter. Encore une fois, l’univers contient de bonnes idées, l’intrigue n’est pas avare en surprises et en révélations. Mais tout cela me laisse une impression de brouillon mal maîtrisé, aussi bien dans l’élaboration de l’univers que dans la structuration de l’intrigue et dans l’écriture proprement dite. Des défauts de jeunesse, sans doute, et je ne doute pas que Heliot se soit amélioré depuis en accumulant de l’expérience en tant qu’écrivain. Mais le fait est qu’à mes yeux ce roman a mal vieilli.

Je me demande avec curiosité ce que Heliot a pu y changer depuis la première édition, dix-sept ans après. Je pense qu’il aurait aussi bien pu laisser son texte tel quel, ou bien écrire un autre roman uchronique sur le même principe mais en repartant de zéro, car ce texte-ci souffre de trop de problèmes pour être raccommodé facilement à la correction.

Bref… Si vous aimez l’aventure « pulp » décomplexée, les révélations ahurissantes qui s’enchaînent et les univers taillés à grands traits, vous ne craindrez rien à lire ce roman. Si vous préférez les uchronies plus documentées et plus subtiles, vous risquez d’aller à la rencontre d’une déconvenue. L’essentiel est d’être prévenu ! De mon côté, j’attendrai un peu avant de redonner sa chance à Heliot, et je choisirai de préférence un roman « de sa maturité » plutôt qu’un roman « de jeunesse » comme Reconquérants, en espérant que sa plume a eu le temps de s’améliorer dans l’intervalle. Le plus frustrant pour moi dans cette lecture était d’avoir conscience que le roman contenait toutes sortes d’idées originales ou du moins sympathiques, et qu’il y avait moyen de pondre quelque chose de réussi… mais le mélange n’a pas pris pour moi. Une autre fois, sans doute.

J’ai publié d’abord cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er avril 2018 avant de l’étoffer encore pour publication ici.


André Lichtenberger, « Les Centaures »

12 mars 2018

CentauresLichtenberger

Référence : André Lichtenberger, Les Centaures, Paris, Callidor, collection « L’Âge d’or de la fantasy », 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

Aux centaures la plaine luxuriante, aux faunes la forêt centenaire et aux tritons l’océan infini. Protecteur des Trois Tribus et gardien des animaux, Klévorak, le roi du peuple aux six membres, maintient la paix entre tous, imposant sa loi. Mais celle-ci vient d’être violée, et voilà que les eaux se déversent du ciel crevé et que la race impie des hommes, frères du froid et de la mort, menace l’équilibre de la nature… Pris entre la mer salée, immense et terrible, et les glaives de bronze des Écorchés, les centaures et leurs frères vont devoir faire un choix.

En 1904, André Lichtenberger ouvre une nouvelle page de la littérature de l’imaginaire française. Avec Les Centaures, il devient le précurseur d’un genre encore à naître, endossant le rôle de pionnier d’une fantasy à la fois mythique et poétique.

Superbement illustrée par Victor Prouvé en 1924, cette odyssée d’un âge oublié conte les périples de l’antique race, celle, sublime et terrible, qui ne tarderait pas à s’inscrire dans la légende.

Mon avis

Une redécouverte

Étrange et belle redécouverte que celle de ce roman d’André Lichtenberger, auteur français connu en son temps pour ses travaux sur l’histoire du socialisme et des livres pour la jeunesse comme Mon petit Trott, mais qu’on n’aurait a priori pas imaginé précurseur de Tolkien. Et pourtant, voici un univers qui, aux yeux du lectorat actuel, relève sans doute possible du genre de la fantasy.
À la parution de ce livre en 1904, la France ne connaissait pas de genres aussi bien structurés que maintenant en matière de littératures de l’imaginaire. La première édition fut considérée par la fille de Lichtenberger comme une sorte de poème en prose, une étiquette qu’on aurait bien tort de vouloir oublier aujourd’hui, car le style imagé du roman se souvient indéniablement de la poésie : il pourrait être une transposition en prose des épopées et des églogues de la Grèce et de la Rome antiques. La seconde édition du roman, en 1921, se voit rattachée au « fantastique », genre qui s’est étendu depuis le XIXe siècle pour englober au début du XXe siècle divers romans qu’on classerait de nos jours en fantasy, en science-fiction ou même parmi les romans préhistoriques.
La troisième édition, en 1924, est celle que les éditions Callidor ont prise pour base, avec ses gravures de Victor Prouvé qui semblent issues d’un croisement entre des sculptures de la Renaissance et des images de film d’action. Puis, c’est l’éclipse éditoriale complète, jusqu’au moment où le roman émerge en 2013 de l’autre côté de l’Atlantique, traduit en anglais par l’auteur britannique Brian Stableford et publié chez Black Coat Press, acccompagné par plusieurs nouvelles du même auteur. Au moment où j’écris, on ne trouve encore aucune version numérisée de ce roman : rien sur Gallica, sur l’Internet Archive, sur Wikisource ou sur le projet Gutenberg. La ou les personnes à remercier pour cette redécouverte ont dû mettre la main sur un exemplaire papier qui dormait quelque part dans une bibliothèque, ou sur une mention du roman dans une encyclopédie des littératures de l’imaginaire. Voilà en tout cas un livre dont les éditions successives forment en elles-mêmes une histoire à rebondissements, et on peut remercier tant Black Coat Press que Callidor d’avoir tiré ce livre de l’oubli au profit d’un large public.

Entre Homère, Rosny Aîné et Kipling

Les Centaures se déroule dans une Préhistoire alternative, un âge quaternaire où l’on croise encore quelques mammouths et des ours géants. Mais dans cette autre Préhistoire, la Terre a été peuplée, avant les humains, par plusieurs peuples hybrides intelligents : les centaures, les tritons et les sirènes, les satyres. Pratiquement dépourvus de technologie, ces trois peuples sont en revanche dotés d’une histoire longue et d’une riche culture orale, gardée en mémoire par des équivalents des aèdes grecs antiques. Les différentes espèces vivantes se comprennent entre elles, au moins par empathie. Les espèces animales portent chacune un nom propre (comme Lull le lièvre ou Kahar le cheval, par exemple). Seule espèce animale intelligente dotée de six membres, les Centaures, par leur force et leur bonne organisation, ont acquis le statut d’animaux-rois et ont interdit tout meurtre aux carnivores, cantonnés de force au statut de charognards. Seule une espèce reste en marge de l’ordre du monde : les Écorchés, qui pullulent en dépit de leur faiblesse physique, ne respectent pas la nature qui les entoure et trahissent tous leurs serments. Ces parias, que les autres peuples méprisent et sous-estiment, ce sont les premiers humains.
Voilà donc un univers qui, par son aspect préhistorique, peut faire penser à certains romans des frères J.-H. Rosny, une veine que l’un d’eux, sous le nom de Rosny Aîné, continue à approfondir à peu près à la même époque que Lichtenberger avec, en 1911, La Guerre du feu. Mais l’univers du roman de Lichtenberger, dominé par les animaux plutôt que par les humains, rappelle bien plutôt Rudyard Kipling et son Livre de la Jungle, que Lichtenberger avait lu et qui l’a profondément influencé, que ce soit dans la grandeur épique de son style ou dans ses personnages solennels pétris de force et de mâle dignité comme l’est Klévorak, le chef des centaures. Kipling et Lichtenberger ont cependant des sources antiques communes, à commencer par l’Iliade et l’Odyssée. Bien que l’Odyssée soit plus riche en surnaturel, c’est avant tout l’Iliade qui me vient en tête comme inspiration antique principale, car la société des centaures, dominée par des mâles préoccupés de combats, fait quelquefois penser aux guerriers achéens rivalisant de courage et de fierté.

Une aventure venue du fond des âges…

Un premier aspect du roman qui m’a conquis dès les premiers paragraphes, c’est sa langue travaillée, qu’on pourrait dire à juste titre ciselée tant les personnages ont des allures de sculptures vivantes. Disons-le enfin : avec son vocabulaire luxuriant, ses descriptions à la fois riches et bien proportionnées pour ne pas devenir envahissantes, son art de donner à percevoir aux cinq sens en imagination mais aussi son sens du mouvement, son récit bien rythmé, son souffle épique extraordinaire et la profondeur déjà joliment détaillée et cohérente de son univers, Lichtenberger a des leçons à donner à n’importe quel auteur de fantasy actuel. Il apparaît même original, car peu de livres de fantasy ont mis les centaures au premier plan de leur histoire. Lichtenberger le fait avec une maestria incontestable : il imagine les postures et les gestes routiniers de ces créatures imaginaires comme s’il avait pu les observer de ses yeux, récupère au besoin ici ou là le vocabulaire équestre sans en abuser, donne à découvrir par petites touches les lois de la société centaure, les modes de vie et les mentalités des autres peuples. On a tout de suite l’impression d’une fenêtre ouverte sur une autre époque, un monde possible lointain, exotique et farouche, étrangement familier mais qui regorge de détails surprenants.
Le style de Lichtenberger est un régal. Chaque paragraphe forme comme un tableau vivant aux couleurs intenses, aux mille touches délicates, mû par des lignes de force appliquées à coups de brosse vigoureux. En lisant ce roman, j’avais l’impression de regarder un classique du film d’aventure un peu ancien, avec un écran large et des couleurs en Technicolor. J’ai d’ailleurs tout de suite rêvé à ce que pourrait donner une adaptation en film, mais je crois qu’elle serait moins riche que le roman en matière de perceptions sensorielles. Une fête aquatique au château de Versailles où les statues prendraient vie pour venir parader parmi les visiteurs serait plus proche des sensations que l’on ressent à la lecture des Centaures.
Cette « patine » stylistique  nourrie de références à l’antique donne à l’histoire son allure d’ancienneté. La vivacité de l’univers du roman est renforcée par l’évocation omniprésente des paysages naturels : une nature sauvage qui semble immobile, mais où en réalité des forces plus ou moins invisibles sont à l’œuvre et préparent des évolutions lentes ou brutales. C’est un monde en transition, où certaines espèces vont disparaître au profit d’autres. L’auteur nous donne à voir ou plutôt à sentir ces changements en sous-main, que les centaures eux-mêmes ne comprennent pas toujours, ou ne veulent pas comprendre.
L’ancienneté du roman, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, vient encore redoubler l’exotisme de l’univers en lui ajoutant un vernis de suranné. L’ancrage profond du livre dans la mythologie gréco-romaine rend possible de le rattacher à toute une tradition d’arts académiques, en particulier aux courants parnassien (Les Trophées d’Heredia qui a consacré plusieurs sonnets aux centaures, ou bien les poèmes de Leconte de Lisle, par ailleurs traducteur d’Homère) ou néo-classique en général (les peintures de centaures sur le mode pastoral) ou encore symboliste (les tableaux de Gustave Moreau, par exemple). Le roman peut être lu comme une variation plus élaborée sur le thème de la fin de l’âge d’or, qui aboutit au remplacement des créatures mythologiques par une humanité en proie à la corruption.
Sur le plan des sciences naturelles, on soupçonne au détour de telle ou telle page que Lichtenberger est tributaire de conceptions aujourd’hui dépassées de l’histoire du monde et de l’évolution des espèces (le déclin des trois peuples hybrides est dû en filigrane à une forme d’affaiblissement physique inéluctable ou de décadence). Mais cela ne devient jamais gênant à la lecture. Au contraire : ces puissances qui agissent à l’insu des personnages, hors d’eux et en eux, entretiennent l’aura énigmatique de l’univers du roman et ajoutent au caractère tragique de l’intrigue.
Du côté de l’imaginaire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au dessin animé de Disney Fantasia, qui, quoique plus récent d’une grosse trentaine d’années, mettait en scène des centaures et des divinités gréco-romaines pour accompagner la Symphonie pastorale de Beethoven. Je dois tout de même préciser immédiatement que le roman de Lichtenberger a infiniment mieux vieilli que cette séquence animée très kitsch !
La partie du roman qui a le moins bien supporté le passage du temps n’est autre, finalement, que la brève préface de l’auteur. Après un début aux allures de cosmogonie joliment imagée, l’auteur enfile des considérations sur la fidélité à la race qui ne peuvent que mettre mal à l’aise de nos jours, mais dont on aurait heureusement tort de s’inquiéter dans ce cas précis : Les Centaures ne contient aucun propos ouvertement raciste, sexiste ou colonialiste, ce qui fait qu’il reste on ne peut plus lisible, plus même que certains romans de Jules Verne !

… et une étonnante modernité

Il y a mieux : Les Centaures peut se vanter de mettre en scène plusieurs personnages féminins bien développés, alors que bien d’autres précurseurs de la fantasy, des deux côtés de l’Atlantique, ne pourraient pas en dire autant ! Kadilda la centauresse, fille du chef Klévorak, refuse de s’unir à un centaure comme les autres femelles nubiles de son âge, et elle délaisse la compagnie des siens pour explorer la nature, au point qu’elle va rencontrer un humain. Il n’aurait pas fallu grand-chose de moins pour que Kadilda reste un personnage parfaitement niais et passif : une intrigue amoureuse plus convenue, un caractère plus doux, un esprit d’initiative moins développé… mais voilà, si Kadilda reste quelque peu naïve, elle ne se résume pas à ce trait de caractère et fait preuve de curiosité et d’intelligence, un peu à la façon de la petite sirène dans le dessin animé des studios Disney.
À ce personnage principal féminin, on peut ajouter que chaque peuple comprend des femelles parfois élevées à des dignités importantes, comme Pittina l’ancienne, qui est la mémoire vivante des centaures.
La réflexion du roman sur les rapports entre un peuple intelligent et son environnement naturel est un autre aspect qui frappe par son actualité au début du XXIe siècle. Les centaures, ces animaux-rois qui n’ont pas de technologie mais qui ont imposé leur morale à la nature entière en interdisant le meurtre entre animaux, correspondent à un certain idéal humaniste : nous ne sommes pas si loin du végétarisme et du véganisme. Les satyres, quant à eux, sont purement opportunistes et pas toujours fiables : leur lubricité est peinte crûment, ce qui donne lieu à une scène horrible mais sans complaisance vers le premier tiers du livre. Mais ce sont les humains qui en prennent pour leur grade dans Les Centaures : le portrait qui est fait d’eux est à peu près unilatéralement négatif. Il cheville le roman dans une misanthropie pessimiste qui dément à son dénouement tout caractère de triomphe (et le préserve d’une quelconque exaltation de l’eugénisme).
Sous cet aspect, Les Centaures m’a rappelé l’univers des romans de Thomas Burnett Swann comme la Trilogie du Minotaure, la Trilogie du Latium ou How Are the Mighty Fallen, parus dans les années 1970. Chez Swann aussi, des créatures et des peuples mythologiques pacifiques se trouvent en mauvaise posture face à une humanité conquérante, belliqueuse et moralement condamnable, le tout dans un cadre pastoral et une ambiance qui font penser à une fin de l’âge d’or. Chez Swann, cette fin de l’âge d’or pressent de manière plus générale une disparition des dieux. Mais Swann se réclame du bucolique plutôt que de l’épique et il décrit des aventures individuelles plutôt que des destins collectifs comme le fait Lichtenberger. On pourrait aussi penser au pessimisme du récent L’Homme qui savait la langue des serpents, de l’Estonien Andrus Kivirähk, plus proche de Lichtenberger par son approche de la violence, mais différent par son humour et son ancrage dans une histoire et une géographie précises. Les centaures de Lichtenberger, eux, évoluent dans des paysages encore innommés et qu’aucun détail n’aide à reconnaître à coup sûr (peut-être le Proche-Orient et l’Hellespont, peut-être l’Italie et la Sicile ?).

Un travail d’édition impeccable

Au cas où vous ne l’auriez pas compris : Les Centaures est à mes yeux une excellente redécouverte. Il concilie l’amour du récit d’aventure grandiose avec un soin merveilleux apporté au style, le tout sous-tendu par une réflexion toujours d’actualité sur les relations entre une espèce intelligente et la nature. Avant de vous laisser, je dois souligner la très grande qualité du travail d’édition effectué par Callidor.
Commençons par les bases : l’orthographe et la typographie. À l’heure où trop d’éditeurs misent tout sur des couvertures et des mises en pages affriolantes, mais ne rougissent pas de commercialiser des romans truffés de coquilles voire de fautes de langue (comme Mnémos avec Le Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti) ou des recueils de nouvelles sans table des matières (comme les Moutons électriques avec Le Sentiment du fer de Jean-Philippe Jaworski dans la collection Helios, mais on pourrait multiplier les exemples dans les deux cas), les éditions Callidor, aidées certes en partie par l’existence de plusieurs éditions antérieures, livrent un texte parfait, y compris dans ses différentes annexes.
Des annexes ? Mais oui : pas de texte nu comme c’est trop souvent le cas, nous avons ici droit à une préface de l’éditeur ainsi qu’à la traduction de la postface de Brian Stableford tirée de la réédition américaine de Black Coat Press. Ces deux annexes, où j’ai puisé une bonne partie des informations que je vous ai données au début de cet avis, replacent l’auteur, le roman et l’illustrateur dans leur contexte, et achèvent ainsi de combler une lacune dans l’histoire des débuts de la fantasy en France. C’est un travail important que je ne peux qu’admirer, saluer et encourager.
Outre le texte du roman, les éditions Callidor ont réédité les illustrations réalisées par Victor Prouvé pour la réédition de 1924. À défaut de montrer toujours un sens du détail impeccable (ce qui n’était pas leur but, de toute façon), ces illustrations ont l’avantage de rendre la vigueur des scènes du roman de Lichtenberger et d’expliciter son ancrage dans une tradition iconographique néo-classique.
La mise en page du livre est claire sans devenir vide, la couverture à rabats est solide, le moyen format commode et le papier d’un bon grammage. Le seul défaut de cette édition, si c’en est un, est son poids un peu élevé pour pouvoir la trimballer dans un sac quand on est déjà chargé ! On pourra apprécier diversement les choix graphiques propres à la collection « L’âge d’or de la fantasy » : en ce qui me concerne, je les trouve à la fois sobres et élégants, à la pointe de ce qui se fait en matière de « French touch » éditoriale et rafraîchissantes à côté des couvertures criardes et des illustrations pompier lourdement photoshopées de certaines collections actuelles (Milady et Robert Laffont, je pense à vous…).

Bref, Les Centaures est un classique oublié que les éditions Callidor ont su aider à faire réémerger de l’histoire littéraire française pour le plus grand profit des amoureux de l’imaginaire. Je ne peux donc que vous inviter chaleureusement à vous y plonger : c’est un voyage que vous ne devriez pas regretter !

J’ai d’abord posté ce billet sur le forum Le Coin des lecteurs le 26 février 2018 avant de le reposter ici.


Ken Liu, « L’Homme qui mit fin à l’Histoire »

26 février 2018

LiuHommeQuiMitFin

Référence : Ken Liu, L’Homme qui mit fin à l’Histoire, Le Bélial’, collection « Une heure-lumière », 2016 (The Man Who Ended History : A Documentary, 2011).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

« Ken Liu est un génie. » Elizabeth Bear

Ken Liu est né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de onze ans. Titulaire d’un doctorat en droit (université de Harvard), programmeur, traducteur du chinois, il dynamite les littératures de genre américaines depuis une dizaine d’années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy Award. En France, son recueil La Ménagerie de papier (Le Bélial’, 2015) est lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016. »

Mon avis

Cette novella de SF est une nouvelle preuve qu’un récit n’a pas besoin d’être très long pour être une (très grande) réussite. En une centaine de pages (au format poche), Ken Liu aborde le thème du voyage dans le temps d’une façon très originale (il fallait déjà le faire), traite de sujets brûlants telles que l’écriture de l’Histoire, la mémoire des crimes contre l’humanité face au négationnisme, la place à accorder aux témoignages par rapport aux travaux des historiens, la notion de preuve en histoire, les contorsions de la diplomatie internationale, l’attitude ambivalente des Etats, les difficultés juridiques posées par le voyage dans le temps, les relations entre la Chine et le Japon et les Etats-Unis, la différence entre la notion américaine du sujet et l’esprit collectif chinois, etc.

… le tout en peu de mots et comme au passage, par un savant hasard, au fil d’un récit qui prend la forme d’une série d’extraits d’un documentaire, mais aussi d’interviews, de micro-trottoirs, de témoignages devant des institutions internationales… et qui, en dépit de la grande variété de ses formes, reste resserré et tendu comme une corde, et porté par plusieurs personnages bien campés et marquants.

Ken Liu donne ici une leçon d’humanité, mais, en dépit des sujets abordés, son livre parvient à rester une fiction et non un essai ou un documentaire, et ce n’est pas ce que cette novella a de moins magistral. L’auteur se contente d’émettre une hypothèse (et si un savant trouvait le moyen d’observer le passé d’un lieu donné de façon très précise et exacte, avec pour prix le fait de devoir renoncer à jamais à observer cette partie précise du passé par la suite ?) et, cette hypothèse, il en tire implacablement toutes les conséquences, en poussant jusqu’au bout dans leurs retranchements toutes les institutions et les parties en présence qui en seraient affectées, aussi bien les familles des victimes, les historiens, les gens en général, que les États, les institutions internationales ou les médias.
Ni Akemi Kirino, la découvreuse des « particules de Bohm-Kirino », ni Evan Wei, qui met au point le procédé d’observation du passé et l’utilise pour exiger la reconnaissance par les Etats des tortures subies par les victimes de l’unité 731, ne sont des gens parfaits. Les choix d’Evan Wei eux-mêmes sont remis en question, y compris par des collègues historiens et pour des raisons valables. Nombre des questions soulevées par la fiction ne reçoivent pas de réponse tranchée : c’est aux lecteurs d’y réfléchir une fois le livre refermé.
Le rythme et la tension constante du récit (qui fait alterner les témoignages sur le passé et la progression du récit de la vie des scientifiques découvreurs du procédé d’observation du passé) contribuent eux aussi à conserver un équilibre salutaire entre la part documentaire, historique, de cette novella, et sa composante romanesque.

Le « procédé de Bohm-Kirino » est introduit par deux ou trois pages de vulgarisation d’une grande clarté, mais n’est jamais expliqué très en détail. Il apparaît vite que le voyage dans le temps n’est ici qu’un prétexte utilisé par l’auteur pour nous mettre au pied d’un certain nombre de murs pénibles et nous faire réfléchir – et ressentir. Les amateurs de hard science oseront-ils en être déçus ? Pour ma part, ce type d’emploi des thèmes de la SF fait partie de ce que le genre peut apporter de meilleur à la littérature.

Pour toutes ces raisons, j’ai dévoré cette novella et je ne peux qu’en conseiller très chaudement la lecture, aussi bien aux amateurs d’histoires de voyages dans le temps qui chercheraient une approche originale du thème qu’aux amateurs d’ouvrages d’histoire du XXe siècle, ainsi qu’à tous ceux qui se demanderaient encore en quoi un récit de science-fiction peut donner à réfléchir sur les problèmes actuels d’écriture de l’histoire.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 8 janvier 2018 avant de le poster ici.


Michael Crichton, « Jurassic Park »

1 janvier 2018

Crichton-JurassicPark-fr

Référence : Michael Crichton, Jurassic Park, New York, Alfred A. Knopf, 1990. Traduction française : traduit de l’américain par Patrick Perthon, Paris, Robert Laffont, 1992. (J’ai lu le roman en anglais dans l’édition britannique parue à Londres chez Arrow en 1991.)

Il est possible que, comme souvent, le grand public connaisse le film Jurassic Park de Steven Spielberg (sorti en 1993) mieux que le roman dont il est adapté. Pourtant, Jurassic Park est bien d’abord un roman publié par Michael Crichton en 1991, un de ces « techno-polars » dont l’auteur américain, mort en 2008, s’était fait une spécialité. Certes, le lien entre le roman et le film est étroit, puisque Crichton a pris part au scénario de l’adaptation réalisée par Spielberg. Mais le roman lui-même connut les honneurs (relatifs) des palmarès des meilleures ventes, et aussi (c’était moins gagné d’avance) ceux de la critique, bien avant la sortie du film, puis des suites au livre et au film. Qu’en est-il de ce roman qui a tant influencé l’imaginaire des dinosaures depuis vingt ans ?

Non ex nihilo

D’abord, il va de soi que ni l’intérêt des romanciers pour les dinosaures, ni l’idée de leur faire rencontrer des humains ne sont des inventions de Crichton. Depuis leur découverte, les dinosaures ont stimulé l’imagination des artistes avec une belle régularité. Le roman Le Monde perdu de Conan Doyle, paru en 1912, est l’une des premières fictions à mettre en scène une rencontre entre humains et dinosaures dans le monde actuel. Et plusieurs des espèces de dinosaures présentes dans le roman de Crichton étaient déjà devenues des personnages de fiction récurrents, que ce soit les grands sauropodes (très tôt exposés dans les musées et utilisés par les cinéastes) ou le tyrannosaure (par exemple dans le King Kong de 1933).

L’idée de tenter de recréer des dinosaures en utilisant de l’ADN fossile est nécessairement plus récente, puisque le rôle de l’ADN ne commence à être cerné que dans les années 1940 et que c’est seulement dans les années 1970 qu’on commence à concevoir la possibilité de le décoder et de le manipuler. Mais là encore, Crichton n’est pas le premier : on trouve déjà cette idée dans au moins un texte de science-fiction, Notre-Dame des sauropodes (Our Lady of the Sauropods), une nouvelle de Robert Silverberg parue dans le magazine Omni en septembre 1980 (1). Dans cette nouvelle, une scientifique du futur se retrouve naufragée sur un monde artificiel, Dino Island, où son équipe de recherche a recréé plusieurs espèces de dinosaures en combinant l’emploi d’ADN fossile et le recours à la synthèse par ordinateur. L’histoire diffère toutefois notablement de celle du roman de Crichton.

Entre vulgarisation et effets de réel : l’art de la tragédie scientifique

Lorsqu’il publie Jurassic Park, Michael Crichton n’en est ni à son premier roman, ni à sa première fiction solidement documentée. Originaire de Chicago, né en 1942, Crichton commence à publier des polars sous pseudonyme en 1966 pour payer ses études de médecine à Harvard ; son premier roman publié sous son vrai nom, La Variété Andromède, paraît en 1969 et devient un best-seller, le premier d’une longue série qui lui permet de se consacrer à l’écriture mais aussi en partie au cinéma et à la télévision (il est notamment le créateur de la série Urgence en 1994). Remarquons que Crichton a déjà exploré le thème d’un parc d’attraction bardé de haute technologie qui se détraque dans un téléfilm qu’il réalise en 1973, Mondwest, où des cow-boys et des Indiens robotisés s’en prennent aux visiteurs. Le titre original du téléfilm, Westworld, parlera davantage aux gens aujourd’hui puisque le principe de ce téléfilm a été repris par la chaîne de télévision américaine HBO en 2013 sous la forme de la série télévisée Westworld, nettement après la mort de Crichton (qui est mort en 2008).

Crichton manifeste très tôt un intérêt évident pour les nouvelles technologies et pour la façon dont elles ne débouchent jamais sur les résultats prévus (son tout premier roman, Odds On, imagine une tentative de vol planifiée par informatique à l’aide d’un outil statistique supposé tout prévoir). Ces deux éléments se retrouvent par la suite dans toute une partie de ses romans, qui relèvent d’une forme de « tragédie scientifique » : Crichton s’empare d’une technologie récente, se documente à fond à son sujet, puis en extrapole les avancées futures pour mieux en montrer les dangers.

On connaît l’intrigue générale du roman : un milliardaire américain, John Hammond, à la tête d’une société de génie génétique, a réussi à recréer une quinzaine d’espèces de dinosaures sur une petite île au large du Costa Rica, et il s’apprête à les dévoiler au public dans un onéreux parc d’attraction, Jurassic Park (le « Parc jurassique »). Mais devant les multiples retards et incidents qui ponctuent la construction du parc, les investisseurs contraignent Hammond à inviter un groupe d’experts pour évaluer la sûreté du parc : deux paléontologues, Alan Grant et Ellie Sattler, et le mathématicien Ian Malcolm, auxquels se joignent les petits-enfants de Hammond.

Dans l’intervalle, l’un des principaux informaticiens du parc, Dennis Nedry, est corrompu par un espion industriel qui cherche à dérober des embryons de dinosaures. Pour pouvoir commettre son vol et s’esquiver sans problème, Nedry neutralise tous les systèmes de sécurité du parc, y compris les clôtures électrifiées qui retiennent les dinosaures dans leurs enclos, le tout au moment où les visiteurs sont au beau milieu du circuit. Dès lors, la question n’est plus de savoir si le parc pourra ouvrir mais si quelqu’un survivra au week-end.

La grande qualité de Crichton est sans aucun doute la virtuosité avec laquelle il insère et exploite dans le cours de sa fiction la masse de documentation scientifique qu’il a consultée pour l’occasion. On trouve régulièrement de courtes synthèses portant aussi bien sur la génétique et la paléontologie que les mathématiques ou l’informatique, le tout exposé avec une clarté qu’un enseignant pourrait envier. Ce n’est jamais bien long, mais cela fournit autant d’accroches qui éveillent l’intérêt et la curiosité des lecteurs. On n’exagère pas en disant que le roman donne envie de s’instruire, ce qui n’est pas rien étant donné les domaines ardus qu’il aborde.

Mais l’autre fonction de ces vrais morceaux de science, et même leur fonction principale, est de renforcer la vraisemblance de l’intrigue et de rendre invisible la couture entre les synthèses de connaissances réelles et les extrapolations de l’auteur. Crichton use (ou abuse, selon les avis) des langages techniques, mais aussi du procédé consistant à insérer des documents techniques dans le texte : les chapitres sont rythmés par des diagrammes mathématiques, des copies d’écrans et des morceaux de code informatique, sans oublier les multiples références extrêmement précises à des noms de modèles de superordinateurs, à des substances chimiques, etc. Crichton va jusqu’à inventer des abréviations familières des noms des dinosaures pour rendre plus crédible le jargon courant des employés du parc (les vélociraptors surnommés « raptors », c’est lui). La lecture est d’autant plus prenante et glaçante que ces multiples effets de réel vous persuadent d’avoir affaire à un enchaînement d’événements logique et implacable à partir des découvertes réelles.

Bien entendu, on sent qu’il y a un truc, même sans tout maîtriser. Dans l’application de la théorie du chaos au contrôle d’un parc d’attraction, par exemple, qui a arraché des rires ou des mines gênées à mes amis mathématiciens et semble quelque peu forcée. Dans les capacités prêtées au génie génétique, ensuite : comme Crichton le reconnaissait volontiers, les vestiges réels d’ADN fossile sont bien trop maigres pour permettre de reconstituer des génomes entiers de dinosaures. Le roman laisse d’ailleurs dans un certain flou artistique le détail des manipulations effectuées par le généticien Henry Wu, directeur du programme génétique d’InGen.

Cependant, il est bien dit que les créatures du Parc jurassique ne sont pas identiques aux véritables dinosaures : ce sont des reconstitutions hasardeuses qui ne ressemblent à rien de connu… en d’autres termes, des monstres. En cela, Jurassic Park a davantage de parenté avec L’Île du docteur Moreau d’H. G. Wells ou Frankenstein de Mary Shelley qu’avec Le Monde perdu de Conan Doyle. Et de fait, le propos principal de l’histoire est au fond moins d’imaginer la collision entre deux époques (même si le roman est constamment tenté par cette piste, surtout vers la fin) que d’inviter à une réflexion philosophique et politique sur le rôle des sciences et sur leurs dérives dans une société ultralibérale. « Vous ne savez pas exactement ce que vous avez fait, mais vous l’avez déjà publié, breveté et vendu », reproche Malcolm à Hammond.

Lequel Hammond apparaît comme un personnage assez sombre, beaucoup plus que dans le film de Spielberg. Car Crichton s’attaque aussi aux dérives des grandes entreprises en général : manœuvres pour contourner la loi, exil fiscal, gestion inhumaine d’un personnel réduit au minimum au profit d’une automatisation excessive, décisions absurdes, etc. Quant à Dennis Nedry, il se venge après des années de travail sous-payé et de pressions abusives de sa hiérarchie.

Le livre ne sombre pas pour autant dans le manichéisme ou le roman à thèse. Il n’y a pas de héros unique, mais un groupe de personnes très diverses essayant de survivre ; pas de « méchant » sans nuance ni de personnage qui incarnerait le Bien. La voix de l’auteur résonne davantage dans les tirades de Ian Malcolm, mais Malcolm lui-même a ses outrances, puisqu’il apparaît comme un croisement entre une médaille Fields à la mode et une Cassandre dépendante à la morphine.

Ces multiples invitations à la réflexion ne prennent jamais le dessus sur le récit proprement dit : elles sont placées de manière à alimenter la tension dramatique. Les contraintes du genre sont impeccablement respectées : si les dinosaures n’apparaissent que progressivement, l’action s’accélère au fil des pages et ménage des confrontations variées avec de multiples espèces. Les défauts du roman résident ailleurs. Dans le traitement inégal des personnages, décevant dans le cas des personnages féminins (notamment Ellie Sattler, plus convaincante dans le film). Et aussi dans son style. Les descriptions des dinosaures restent allusives, trop peut-être pour qui n’y connaît vraiment rien (d’autant qu’il n’y avait pas Wikipédia à l’époque). Et pratiquement tous les (nombreux) dialogues sont introduit par « (Untel) said », monotonie que Patrick Berthon a pris le parti de briser dans sa traduction.

Les raptors en héritage

Ce roman vieillira-t-il bien ? Si la génétique n’a pas encore progressé autant que dans Jurassic Park, les progrès de l’informatique et de la téléphonie nous éloignent déjà de ce monde où un fichier de 20 gigaoctets est un prodige impressionnant et où l’on s’extasie devant un écran tactile. L’ensemble ne manque pas d’un charme suranné qui l’inscrit dans l’histoire de l’imaginaire geek.

Les connaissances scientifiques sur les dinosaures employées par Crichton sont encore valides dans l’ensemble, d’autant qu’il est bien tombé en mettant l’accent sur la proximité entre certains dinosaures et les oiseaux. Hélas, l’un des principaux personnages du roman, le vélociraptor, a nettement changé d’apparence depuis 1990 : on sait depuis 2007 qu’il portait des plumes et ressemblait plus à un poulet géant éventreur qu’au saurien écailleux décrit par Crichton. Mais est-ce si grave ? Le roman exagérait déjà un peu la taille de Velociraptor mongoliensis (qui mesurait 1,20 m de haut, bien moins qu’un humain), mais aussi et surtout son intelligence, pour en faire une nouvelle figure du superprédateur. Quelles que soient les transformations que subira Velociraptor dans les fictions à venir, je suis certain qu’auteurs, lecteurs et spectateurs résisteront difficilement au plaisir de mettre encore en scène ce personnage créé par Crichton et qui a peuplé les cauchemars de nombreux enfants (et adultes ?) depuis vingt ans.

 (1) On peut la trouver en français dans l’anthologie de Jacques Sadoul, Univers 1981 (J’ai lu, 1981), ou dans celle de Serge Lehman, Les Dinosaures (Librio, 1999).

J’ai d’abord publié cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°40 en juin 2013 puis je l’ai repris et modifié pour publication ici en décembre 2017.