Marie NDiaye, « Rosie Carpe »

4 décembre 2017

NDiaye-Rosie-Carpe

Référence : Marie NDiaye, Rosie Carpe, Paris, Les éditions de Minuit, 2001.

Marie NDiaye s’est engagée depuis 1985 dans l’élaboration régulière et sûre d’une œuvre romanesque et théâtrale déjà ample, où figurent quelques publications pour la jeunesse. Paru en 2001 et récompensé par le prix Fémina, Rosie Carpe contribue à attirer l’attention générale sur cette auteure, consacrée quelques années après par un prix Goncourt pour Trois Femmes puissantes. Rosie Carpe se prête particulièrement bien à une réflexion sur l’identité et sur la famille, et c’est pour cela que je vous le présente ici.

Rosie Carpe est à la fois le titre du roman et le nom de son personnage principal. Une fois la lecture entamée, le choix de ce genre de titre fait penser aux romans naturalistes comme le Thérèse Raquin de Zola, où le personnage principal est moins un héros qu’un sujet d’étude. Le roman de NDiaye relève en partie de ce type de préoccupation ; mais plutôt que de montrer à l’œuvre divers déterminismes (familiaux, culturels, sociaux) conditionnant la place et la trajectoire du personnage, l’auteure met en scène la difficulté et même l’impossibilité pour son personnage de se forger une identité personnelle au sein d’un environnement hostile où les relations familiales sont plus mortifères que réconfortantes.

Le nom même du personnage pose problème : née à Brive, Rose-Marie grandit au sein de la famille Carpe, puis part s’installer à Paris en compagnie de son frère Lazare pour y faire ses études, et prend là l’habitude de se faire appeler Rosie. Ce nouveau prénom, que les parents refusent ou oublient régulièrement, est le seul où Rosie se reconnaisse elle-même. À l’inverse, le nom de famille des Carpe, associé aux souvenirs de Brive et à la couleur jaune (visiblement chargée d’un symbolisme infamant), concentre la froideur et bientôt l’indifférence méprisante de ses parents. Ce passif d’hostilité pèse, même de loin, sur Rosie, et mine l’assurance dont elle aurait besoin pour s’affirmer dans le monde. Quelle que soit la situation, Rosie se sent en position d’infériorité, exposée à la honte et à l’humiliation. Dans toute la première moitié du roman, Rosie apparaît comme l’archétype de la « pauvre fille » : prisonnière d’un emploi ingrat, manipulée et arnaquée par son petit ami, Max, le sous-gérant de l’hôtel où elle travaille, elle devient la mère d’un garçon, Titi, qu’elle ne parviendra jamais à aimer parce qu’il a été conçu sous la caméra d’un film pornographique amateur.

Il y a quelque chose d’une conscience de classe dans ce poids que Rosie porte en permanence. Mais ce qui rend l’univers de Rosie Carpe bien plus terrible encore que celui des Rougon-Macquart, c’est le fait que, non content de dépeindre cette existence sordide, le roman donne à voir ses conséquences sur l’intériorité du personnage. Or, pendant toute une partie du roman, tout se passe comme si Rosie ne parvenait littéralement pas à exister. Dans l’univers de Rosie, l’identité individuelle n’est pas un donné intime et stable, un for intérieur sûr à partir duquel le personnage s’ouvre au monde ; bien au contraire, c’est la capacité de l’individu à prendre sa place dans un univers social de représentations qui semble conditionner la formation et l’épanouissement de sa conscience intime. Rosie n’y parvenant pas, sa conscience paraît se résumer au ressassement douloureux de ses échecs toujours renouvelés. Dès les premières pages du livre, Rosie se rappelle « l’impression éprouvée pendant longtemps […] de se mouvoir, elle et Titi, à côté du récit, en dehors d’une vaste et complexe histoire que les autres, même les moins bien lotis, vivaient activement. Rosie et Titi, lui semblaient-il, n’étaient tout simplement pas là, sans que leur absence fût même signalée par deux ombres ou deux silhouettes fantomatiques, et Rosie pensait savoir maintenant que leurs rôles n’avaient été prévus par personne, qu’ils ne pouvaient, elle et Titi, qu’entrer en force dans le cours d’existences qui coulait sans eux et sans nul besoin d’eux ».

Ainsi, pendant toute la première moitié du roman, Rosie semble se laisser porter par une existence où elle ne parvient pas à se convaincre de son propre droit à exister en tant qu’individu. Marie NDiaye met au service de son récit un style et des procédés qui doivent beaucoup aux acquis du stream of consciousness, avec ses longs monologues intérieurs ballottant le lecteur au gré de pensées à jet continu. Et le nouveau roman n’est pas loin : les longues phrases pleines d’un souffle parfois au bord de la désarticulation rappellent un peu Claude Simon, tandis que l’accumulation de détails exprimant le malaise de Rosie font penser au voyageur mal réveillé des premières pages de la Modification de Butor. Rien de froid ou d’impersonnel dans cette écriture, au contraire : on souffre d’autant plus pour Rosie à mesure qu’on la contemple ne pas réussir à exister. Le personnage de roman ne s’est jamais porté aussi bien qu’en se portant aussi mal.

Le problème de l’identité est général dans le roman, de même que la présentation des relations familiales comme presque toujours inexistantes ou destructrices. Cela vaut pour les parents de Rosie, pour son frère, qui lui manque et dont elle prend soin, mais qui ne paie jamais son affection d’un quelconque retour, et cela vaut aussi pour Max, l’homme avec qui Rosie a une relation dont elle conçoit Titi. Max ne s’appelle pas réellement Max : Rosie soupçonne qu’il s’agit d’un surnom qu’il a adopté pour apparaître plus « dynamique » dans le cadre de son travail. Mais Max n’a pas d’autre nom que ce surnom vendeur. De même, il s’est décoloré les cheveux pour avoir une coiffure à la mode, et ne quitte jamais la veste à carreaux et la chemisette rose qui constituent son uniforme de travail. Bref, c’est une figure de l’artifice, qui semble ne vivre que par et pour l’argent et s’avère assez inexistant en dehors de son masque social. Il fait l’amour avec Rosie, mais se fait de l’argent sur son dos en faisant filmer leurs ébats, sans partager avec elle ce qu’il gagne ainsi. Il est déjà marié, mais n’a jamais le courage de divorcer, même après la naissance de Titi, alors qu’il n’aime plus son épouse. Il laisse Rosie s’occuper seule de l’enfant, puis, après l’avoir sauvé une fois à un moment où Rosie, sombrée dans l’alcool, l’avait abandonné, il se targue de s’en occuper, mais se contente en réalité de le promener de temps en temps, en père du dimanche, sans en prendre soin par ailleurs.

Cette néantisation des rapports familiaux parvient à son paroxysme lorsque Rosie, au cours d’une soirée trop arrosée, a un rapport sexuel avec un homme sans parvenir à se rappeler de rien, et conçoit ainsi un deuxième enfant. Elle ne parvient jamais à retrouver le père, malgré ses recherches que Max, embarrassé, finit par interrompre. Quant à cet enfant, sans père et sans nom, il n’accède même pas à la vie, puisque cette grossesse s’achève par une fausse couche. On imagine difficilement pire.

On aurait tort cependant de ne voir dans l’écriture de Rosie Carpe qu’une sorte de super-naturalisme atteignant des abîmes de sordide si insoutenables qu’il ne resterait plus qu’à en refermer le livre (ou à ne jamais l’ouvrir). D’une part parce que, même dans cette première moitié du roman, la vie de Rosie n’est pas un naufrage total. Il lui arrive de se sentir à l’aise, c’est-à-dire réconciliée avec son identité, notamment lorsqu’un matin comme les autres elle se rend à son travail : « Une jeune femme nommée Rosie Carpe longeait les haies bien entretenues d’une petite rue paisible et discrètement cossue d’Antony. Rosie était cette toute jeune femme, nommée Rosie Carpe, qui marchait le long des haies de fusains […] Elle savait qu’elle était Rosie Carpe et que c’était elle, à la fois Rosie et Rosie Carpe, qui marchait en ce moment d’un pas tranquille […] Et elle était maintenant Rosie Carpe, sans doute possible […] ».

D’autre part, la seconde moitié du roman en infléchit la tonalité. L’intrigue n’est plus présentée du point de vue de Rosie, mais suit les pensées d’un second personnage central, Lagrand, un collègue de Lazare. Le point de vue de Lagrand, totalement extérieur à la famille Carpe mais amoureux de Rosie, apporte au lecteur une bouffée d’air bienvenue et permet de considérer les autres personnages, Rosie comprise, avec un recul nouveau qui renforce la part de satire sociale à l’œuvre dans l’écriture de NDiaye. La métamorphose des parents Carpe, devenus riches grâce à leurs spéculations en bourse, est un exemple frappant. La mère Carpe, Danielle, a décidé de se renommer Diane et vit un rajeunissement spectaculaire qui fait d’elle la caricature de la femme cougar : elle vit avec un amant et étale devant tous sa puissance sexuelle inaltérable. Quant au père, vieux et décrépi, il a pris une maîtresse ridiculement plus jeune que lui.

Mais le point de vue extérieur de Lagrand, à qui les tensions au sein de la famille Carpe n’ont pas échappé, achève aussi de mettre en évidence l’engrenage mortifère auquel Rosie elle-même participe. Car si Rosie s’épanouit enfin à son tour, elle le fait en niant l’existence de son fils. Enfant maladif, amorphe et vaguement idiot, Titi semble incarner l’espèce de complexe du fantôme dont Rosie a souffert depuis sa jeunesse, et dont elle semble déterminée à se libérer en laissant l’enfant dépérir jusqu’au bout. Lagrand, marqué par le souvenir de son rapport à sa propre mère devenue folle et qui ne le reconnaît plus, ne peut s’empêcher d’éprouver de la compassion pour l’enfant. En s’acharnant à sauver Titi de l’indifférence générale et de Rosie elle-même, Lagrand se découvre prêt à endosser le rôle d’un père, et devient le seul personnage du lot à tenter de fonder une famille qui soit autre chose qu’un panier de crabes.

Rosie Carpe est un roman aussi excellent que son univers est sombre. L’écriture de NDiaye fait naître et mène à bien les évocations de Rosie puis de Lagrand avec une maestria impressionnante, et tout contribue à maintenir le lecteur plongé dans le monde étouffant de la famille Carpe. Bien des choses resteraient à dire sur ce monde et sur l’écriture de NDiaye, mais j’espère que cette brève analyse vous aura convaincus de l’intérêt de découvrir son œuvre.

J’ai publié d’abord cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°26 en novembre 2011, puis l’ai republié ici le 3 décembre 2017.

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Brice Tarvel, « Pierre-Fendre »

26 novembre 2017

Tarvel-Pierre-Fendre

Référence : Brice Tarvel, Pierre-Fendre, Montélimar, Les Moutons électriques, 2017.

Quatrième de couverture

« Un immense château…

On n’y entre pas plus qu’on n’en sort. On y naît, on y vit, puis on y meurt. Un monde clos de murailles infranchissables, chapeauté d’un éteignoir de grisaille. Certains ont l’illusion d’un nid somme toute douillet, d’autres ragent d’habiter une prison. Dulvan et son ami Garicorne appartiennent à ces derniers. Sans savoir ce qu’est vraiment le Grand Dehors, ils aspirent à en percer les mystères et rêvent d’une existence tout autre. Mais, pour ce faire, il convient de faire tomber l’enceinte géante, c’est-à-dire se rendre dans la salle-territoire de l’éternel hiver afin d’arracher la Sommeilleuse à ses songes. Comme le racontent les vieux récits, l’énigmatique endormie est-elle cependant bien une déesse dont les errances oniriques ont fait que le château et tout son contenu soient devenus réalité ?

Parce qu’elle ne peut supporter l’idée de perdre son frère, Aurjance quittera son cher royaume du printemps pour se lancer à la poursuite du jeune homme. Quant à Murgoche, la peu recommandable sorcière, elle n’entendra pas se laisser flouer par deux foutriquets. »

Mon avis

Je n’ai pas terminé ce roman, que j’ai abandonné après environ un tiers. Je voudrais tout de même en parler afin d’expliquer en quoi il m’a paru intéressant et pourquoi ses défauts ont fini par trop me lasser pour que j’achève sa lecture.

Le synopsis, avec son univers prenant la forme d’un château composé de salles-saisons, ne m’avait pas paru si original que ça… mais j’avais été intrigué par la promesse d’atmosphère que formaient la couverture et la première page. Je m’imaginais sans doute à tort quelque chose de mystérieux et de subtil, entre Julien Gracq et Dark Crystal… Je me suis retrouvé dans une sorte de version de La Quête de l’Oiseau du Temps qui aurait été réécrite par un fan d’Arleston persuadé d’être la réincarnation d’Audiard après une soirée passée à fumer un dictionnaire Robert.

Commençons par les points positifs. D’abord, disons que l’univers contient des idées intéressantes. Ce château immense, ses salles-saisons, sa faune, sa flore, etc. ont effectivement quelque chose de grandiose et de mystérieux, qui a pu me faire penser un instant à des univers de fantasy un peu vintage du type Quête de l’oiseau du Temps.

Ensuite, deux des personnages principaux sont deux hommes homosexuels, dont les personnalités ne se résument pas à ça et qui, bonheur, ne sont pas des caricatures façon La Cage aux folles ambulantes. C’est original, pas si fréquent (surtout des personnages homosexuels masculins), c’est rafraîchissant, ça ménage des moments bienvenus et mignons.

Enfin, il y a une vraie tentative de recherche sur le style, c’est indéniable. Elle a au moins le mérite d’exister : beaucoup de romans de fantasy ne peuvent pas se targuer d’en faire autant sur ce plan-là.

Qu’est-ce qui m’a posé problème, alors ? Plusieurs choses.

D’abord, le style. Il accumule les archaïsmes et les néologismes pour conférer à sa langue un tour médiévalisant ou alter-médiéval (je suppose). En soi, pourquoi pas ? Le problème, c’est que je trouve qu’on tombe dans des afféteries et des préciosités qui sentent beaucoup l’huile de lampe et qui rendent la lecture difficile de façon très artificielle. Si tout ce vocabulaire compliqué résultait d’une documentation longue et attentive sur les états anciens de la langue, comme c’est le cas chez Jaworski, ou d’un cocktail d’expressions proverbiales ou familières ou grossières, comme c’est le cas dans Wastburg de Cédric Ferrand, j’aurais eu l’impression que mes efforts de compréhension servaient à quelque chose. Mais là, le résultat ne m’a pas convaincu du tout. A la énième occurrence de « la dextre » pour dire simplement « la main droite », j’ai regretté de ne pas lire parfois juste « main droite ». A force de lire « encouenné » tout le temps, j’ai regretté « gras », « gros » et quelques autres mots plus limpides. Limpides comme de l’eau qu’on pourrait boire, au lieu de lire partout « licher ».

Je me suis surpris moi-même de me lasser d’un tel style, car j’adore d’habitude les inventions lexicales et le lexique académique, voire archaïsant. Mais il y a ici un gros problème de dosage. J’ai eu l’impression que le texte en faisait trop, qu’il brûlait ses cartouches toutes en même temps et faisait tout péter au lieu du feu d’artifice d’invention langagière qu’il se proposait de faire fleurir. Il y a tellement de mots qui s’écartent de ce à quoi on s’attend et qui nécessitent un effort de compréhension particulier que le texte perd en fluidité en permanence, alors qu’il aurait été facile de régler la dose à un degré quelque peu inférieur afin de ménager les effets plutôt que d’obtenir un effet bouchon.

Pire : comme beaucoup de ces mots recherchent visiblement un effet esthétique en essayant d’imiter une sorte de gouaille médiévale à mi-chemin entre du Kaamelott et du Audiard, j’avais le sentiment que le texte s’écoutait parler constamment et attendait avec avidité des applaudissements ou des exclamations admiratives à chaque nouveau vocable aussi inopiné qu’ostensible. Sauf que ce qui passe à petite dose dans des dialogues m’a paru insupportable dans des pages de prose à l’échelle d’un long roman.

Je sais bien que Du Bellay, dans sa Défense et illustration de la langue française, encourageait les jeunes Poëtes à utiliser des mots rares ou des néologismes, à l’exemple des poètes antiques, mais il ne termine pas son chapitre sans nuancer ce conseil par la recommandation d’un « modéré usage de tels vocables ». Une modération qui a fait défaut à Pierre-Fendre, où l’auteur a voulu faire baigner son lectorat dans une langue propre au roman et, à mon sens, a produit un pâté plutôt qu’un bon patois.

Le recours  à une langue aussi recherchée et travaillée laisserait attendre une grande érudition ou du moins un soin méticuleux dans l’emploi des mots. Or le bât blesse sur ce plan aussi. Des solécismes et des impropriétés accrochent la lecture par ci par là, qui auraient pu être éliminées avec un travail éditorial plus rigoureux. Cela donne l’impression d’un auteur qui a fait le travail à moitié, en pillant les dictionnaires sans méthode tout en oubliant de corriger ses erreurs sur des tournures de phrases plus basiques, et qui n’a pas bénéficié d’un travail suffisant sur le manuscrit avec son éditeur. Avant d’aller chercher des vocables rares ou d’inventer des mots à tour de bras, cela aurait été une bonne idée de consulter un Bescherelle ou un Grévisse afin de s’assurer d’employer correctement les mots et expressions qui existent déjà.

Je ne peux pas non plus me défaire de l’idée que l’éditeur essaie là de pousser un genre qu’il a mis en avant avec Gagner la guerre de Jaworski puis avec Wastburg de Ferrand : la « crapule fantasy » (expression employée par l’éditeur à propos de Wastburg) où des univers de brutes sont décrits dans une langue familière ou argotique, une sorte de vulgarité savante qui a son originalité à la première tentative, mais commence à ressembler à une recette à la troisième, surtout quand la démarche n’est pas assez soignée.

Certes, ces trois romans sont tout sauf identiques dans leurs univers comme dans leurs partis pris stylistiques (Jaworski se réclame d’une belle prose classique et très documentée, où même l’argot doit probablement plus à Victor Hugo et à Vidocq qu’aux paysans des tavernes d’Ancien Régime ; Cédric Ferrand, de son côté, a travaillé la langue orale et proverbiale pour tenter de faire entendre la voix des classes populaires de son univers) et Pierre-Fendre tente d’innover sur le plan de la langue en inventant une sorte d’ancien français d’un autre monde. Mais l’amour de la recherche littéraire revendiquée par l’éditeur (et à laquelle je ne peux qu’applaudir) ne doit pas aboutir à un étalage facile et pédant de mots rares (défaut dans lequel Jaworski tombe à certaines pages de Même pas mort) qui menace depuis quelques livres de s’ériger en système.

J’ai parlé d’un « long roman ». Pierre-Fendre n’est pas si long que ça comparé à d’autres pavés de fantasy, mais il m’a semblé qu’il y avait un problème de rythme dans son intrigue. Là encore, cela m’a surpris, car je n’ai rien d’habitude contre les romans dont l’histoire prend son temps, sans tenter de scotcher artificiellement les lecteurs par une action frénétique et des retournements de situation à chaque page. Mais l’intrigue de Pierre-Fendre s’oblige assez tôt à suivre en parallèle trois groupes de personnages passant par les mêmes endroits, ce qui ralentit fortement la progression du voyage. Sans les pesanteurs du style, cela m’aurait peut-être moins gêné, mais quand la lecture de chaque grande double page en moyen format est devenue aussi laborieuse que l’avancée des voyageurs dans le désert de la salle de l’été, j’ai commencé à envisager de jeter l’éponge.

J’aurais peut-être pu supporter ces problèmes de style et de construction si ne s’y était pas ajouté un autre problème, de fond celui-ci : cet univers baigne dans la crasse et la vulgarité, avec un humour vaguement gaulois, voire scatologique, qui n’est clairement pas ma tasse de thé. Qu’on parle de sexe ou de saleté, pourquoi pas, mais avec cette vulgarité systématique, ça me fatigue. Et, pour le coup, ça me paraît une tentative d’humour ou d’esprit assez vieillot. C’est surtout gratuit, presque à chaque paragraphe, et là encore avec une accumulation telle que l’éventuel effet comique recherché par l’auteur s’émousse vite.

Enfin, autant l’évocation de l’homosexualité masculine me laissait espérer un roman progressiste, autant le traitement des personnages m’a déçu. Les personnages féminins donnent pratiquement toujours lieu à des remarques sur leurs formes girondes ou à des allusions supposées paillardes. Les personnages masculins, en dehors des deux héros, semblent coincés dans une virilité hors d’âge, notamment les géants forgerons chez qui nos deux fugueurs échouent peu après leur départ.

Je m’étais sans doute trop imaginé ce roman avant de le commencer, mais il aurait pu me plaire sans l’accumulation de ces problèmes. Je suppose qu’il pourra tout de même trouver des lecteurs et je suivrai les prochaines tentatives de l’auteur, mais en espérant que des critiques superficielles ne l’encouragent pas dans ses travers sans l’aider à développer ses qualités.

J’ai posté d’abord cette critique sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 14 novembre 2017 avant de la retravailler pour publication ici.


[Collectif] Rêver le progrès, 5 nouvelles d’anticipation

12 novembre 2017

Rêver le progrès

Référence : Fabien Clavel et Isabelle Périer (éd.), Rêver le progrès. 5 nouvelles d’anticipation (nouvelles d’Isaac Asimov, Ray Bradbury, Fabrice Colin, Johan Heliot et H.G. Wells), Flammarion, coll. « Étonnants classiques », 2017.

Quatrième de couverture :

Isaac Asimov – Ray Bradbury – Fabrice Colin – Johan Heliot – H.G. Wells
« Le Nouvel Accélérateur » inventé par le professeur Gibberne promet de défier les lois de la physique et de décupler les pouvoirs de l’homme. Une avancée sans risques ? « Nous verrons ! » conclut avec désinvolture son acolyte. Quand Eckels entend parler d’une expédition dans le passé, il est prêt à avancer une ronde somme pour participer à l’aventure. Mais il apprendra à ses dépens que jouer avec le cours du temps n’est pas sans danger… Les cinq nouvelles réunies proposent une réflexion passionnante autour du progrès scientifique, dessinant les contours d’une humanité sans cesse augmentée, améliorée, artificialisée… mais jusqu’à quel point, et, surtout, à quel prix ?

Mon avis :

Cette courte anthologie destinée aux collégiens et aux lycéens regroupe cinq nouvelles de science-fiction sur le thème du progrès et du rêve scientifique (qui figurent actuellement au programme de français en 3e). Elle a été rassemblée par Fabien Clavel (lui-même écrivain de l’imaginaire) et Isabelle Périer (enseignante, chercheuse et auteure de jeux de rôle, malheureusement morte il y a quelques semaines).

Le volume s’ouvre sur une courte (3 pages) interview de Pierre Bordage, l’un des écrivains de SF français les plus connus actuellement. Elle permet d’avoir son avis sur la définition du genre, mais aussi sur ses rapports avec des enjeux sociaux, technologiques et économiques actuels de mouvements comme le « transhumanisme ». C’est court, mais ça a l’avantage de rappeler aux élèves qu’il y a « aussi » des écrivains encore vivants.
Suit une histoire du genre de la SF en une douzaine de pages denses mais synthétiques, quasiment un mini-cours, qui donne à peu près tout ce qu’on peut espérer comme informations de base sur le genre. Le thème du progrès dans la SF est ensuite abordé en 6-7 pages intéressantes mais qui ont le défaut de dévoiler l’intrigue de plusieurs des nouvelles du livre. Une courte présentation des différents auteurs conclut ce dossier introductif.

Les nouvelles elles-mêmes sont réparties en trois groupes :
– « Améliorer l’humain » regroupe Le Nouvel Accélérateur d’H.G. Wells et Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin.
– « Vers une vie artificielle » regroupe Satisfaction garantie d’Isaac Asimov et L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot.
– Enfin, « Défier l’espace-temps » contient une seule nouvelle : Un coup de tonnerre de Ray Bradbury.

Un dossier conclusif contient un glossaire en deux pages, de brèves questions aidant à la compréhension des nouvelles, deux groupements de textes (« La figure du savant » et « La société de contrôle »), des propositions d’activités d’éducation aux médias sur le thème « L’Homme 2.0 », et pour finir des éléments d’analyse sur le film Bienvenue à Gattaca. Il y a aussi un cahier central d’images en couleur avec des cases de BD et des images de films (comme très souvent dans les éditions parascolaires).
Je n’ai pas regardé tout le dossier en détail : à vue de nez, ce sont des pistes intéressantes, notamment les groupements de texte qui permettent de mettre le nez dans des extraits de romans de Mary Shelley, Jules Verne, Alain Damasio et Aldous Huxley.

Je reviens sur les nouvelles elles-mêmes. Toutes sont des réussites en leur genre, et elles ont le mérite de montrer des auteurs de générations très différentes et de styles variés, y compris des auteurs français et encore vivants.

La nouvelle de Wells, Le Nouvel Accélérateur, est bien choisie : en dépit de son ancienneté, elle n’a rien perdu de son intérêt et je reste soufflé de voir le nombre de grands thèmes de la SF qui ont été traités pour la première fois par cet auteur. Dans celui-ci, l’élixir capable d’accélérer plusieurs milliers de fois le fonctionnement d’un organisme humain semble pressentir la soif de vitesse frénétique de l’économie contemporaine et l’absence de scrupule des scientifiques plus soucieux de commerce que d’éthique… tout en laissant entrevoir la façon dont ils se plongent eux-mêmes dans des périls redoutables, via un traitement rigoureux de l’invention en question (si on peut se déplacer plusieurs milliers de fois plus vite, c’est bien, mais… les vêtements risquent de prendre feu à cause du contact de l’air).

Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin traite principalement du thème du cyborg, mais aussi de la dérive de la technologie quand elle est dictée par des intérêts économiques. Un gérant de station-service voit son associé sacrifier ses membres les uns après les autres et les vendre à des multinationales pour les faire remplacer par des prothèses bardées d’affichages publicitaires, le tout afin de faire face aux dettes de son commerce qui marche mal. Atteint par le « syndrome de Coppélia », l’associé perd peu à peu son humanité. La progression de l’intrigue est savamment dosée et le dénouement fait réfléchir… en dépit d’une « morale » finale qui tombe dans une misanthropie facile à mon goût.

Isaac Asimov est un auteur incontournable dans une anthologie comme celle-ci. Satisfaction garantie a l’avantage de se placer du point de vue d’un personnage féminin technosceptique qui va trouver un moyen inattendu d’échapper aux attentes accablantes de son rôle d’épouse parfaite d’un employé de haut rang d’une firme de robotique. De façon assez inattendue pour ce que je connaissais d’Asimov, c’est une nouvelle qui supporte bien une lecture féministe. Elle reprend aussi des ficelles tenant plus du théâtre que de la SF proprement dite, et trouve ainsi une portée universelle, plus que si Asimov s’était attardé sur le détail des technologies employées.

L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot est la nouvelle qui pousse le plus loin la dystopie (encore plus que la nouvelle de Colin). Elle met en scène un adolescent insupportable dans une société eugéniste et réserve aux lecteurs une chute assez glaçante. Je crois qu’un public d’ados collégiens ou lycéens ne pourra pas y rester indifférent. A titre personnel, en revanche, je ne sais pas trop quoi en penser. De bonnes idées, c’est sûr, et beaucoup d’ironie acide, mais je ne sais pas si le style m’a convaincu.

Je ne reviens pas sur la nouvelle de Bradbury, Un coup de tonnerre, qui est pour moi un classique indéboulonnable de la nouvelle de SF en matière de voyage dans le temps et de détraquement de l’Histoire. Juste un mot sur son style : je n’en ai compris toute l’originalité que peu à peu, mais il est vraiment irremplaçable dans son écriture à la fois énergique et d’une grande poésie (ce qui est nettement moins incompatible qu’on l’imagine souvent).

L’anthologie me semble donc très intéressante dans la variété d’approches du thème, de styles et d’époques variées qu’elle donne à découvrir. Je lui ferai cependant deux reproches :
– Premièrement, les nouvelles sont souvent très sombres, et seule celle d’Asimov se détache (un peu) du lot à ce titre. J’aurais apprécié quelque chose d’un peu moins unanimement catastrophiste, qui essaie aussi d’envisager comment les choses pourraient mieux tourner. Ce n’est pas parce que de nouvelles technologies et les dérives ultralibérales des sociétés actuelles laissent craindre le pire qu’il faut s’interdire d’imaginer aussi des solutions possibles (au contraire !). Ce défaut n’a cependant rien de rédhibitoire, car le choix des nouvelles revient aux anthologistes et a le mérite de la cohérence, surtout pour des nouvelles proposées comme autant de points de départ pour la réflexion des élèves.
– Deuxième reproche : cette anthologie ne contient aucune écrivaine. Or il doit bien y avoir aussi des femmes nouvellistes de science-fiction, depuis le temps ! Quand bien même les générations anciennes n’offriraient vraiment aucun nom d’écrivaine dont les textes pourraient correspondre, je m’attendais à en trouver au moins parmi les textes d’auteurs encore vivants (je pense à des écrivaines comme Catherine Dufour ou Sylvie Lainé, pour n’en citer que deux). Ce second défaut me semble plus grave, car il perpétue une représentation fausse du paysage littéraire de la science-fiction auprès des jeunes générations. Même les groupements de texte n’offrent qu’une romancière (Mary Shelley, qui a largement mérité sa place parmi les plus grands classiques du genre). C’est trop peu ! À l’heure où la place absurdement restreinte accordée aux écrivaines dans les programmes de Lettres, à tous les niveaux (du collège jusqu’aux concours de la fonction publique), est de plus en plus souvent dénoncée, il revient aussi aux éditeurs d’anthologies de veiller à mieux équilibrer les choses.

Cet avis a d’abord été publié sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 12 novembre 2017, puis revu pour publication ici le même jour.


Gilbert Sinoué, « L’Enfant de Troie »

4 mai 2017

 

SinoueEnfantDeTroie

Référence : Gilbert Sinoué, L’Enfant de Troie, Paris, Larousse, collection « Les contemporains, classiques de demain », 2017.

Présentation de l’éditeur

« La guerre de Troie dure depuis dix ans déjà. L’armée grecque encercle la ville, tandis que soldats et héros combattant sous l’œil attentif des dieux. Poussés par leur curiosité, Adonis et Philippos, deux garçons troyens âgés de 12 ans, vont vivre une grande aventure qui leur permettra d’être mêlés de très près à ce conflit et à ses principaux épisodes. Un roman qui invite à voyager entre l’histoire et la mythologie, dans un monde antique riche en couleurs. »

Mon avis

Ça a l’air bien, annoncé comme ça, hein ? Et j’ai commencé ma lecture avec confiance. Tout me promettait un bon petit roman historique dans une édition parascolaire fiable, avec présentation, dossier, notes, etc.
Je ne connaissais pas l’auteur : une double page avant le début du roman le présente sur le mode épique. Une vie trépidante, un auteur à succès unanimement reconnu, traduit dans (insérez ici un nombre élevé) langues, etc. Et surtout, un paragraphe où il est cité pour assurer que dans ses romans, « l’aspect historique doit être irréprochable ». J’ai acquiescé, content de cette rigueur annoncée. Fou que j’étais !
Certes, ce début de dossier contient quelques approximations minimes. « Sinoué », le pseudonyme de l’auteur, est expliqué comme une référence à un roman historique du XXe siècle, alors qu’il s’agit avant tout du nom du héros d’un récit égyptien antique, dont plusieurs romanciers se sont inspirés ensuite. La carte en page 14 mélange un peu maladroitement des noms antiques (« mer Egée », « Troie », etc.) et des noms actuels ou non-antiques (« Dardanelles », « Turquie actuelle »). Mais rien de bien grave.

Je commence donc ma lecture en confiance. Une première scène est introduite par la mention « Troie, 1180 av. J.-C. » Ah, l’auteur situe la guerre de Troie dans le temps en reprenant une date inspirée d’Hérodote, alors que plusieurs autres périodes ont été proposées, et que selon une bonne partie des chercheurs actuels la guerre de Troie telle qu’elle est racontée dans l’Iliade est un mythe qui ne correspond à aucune époque réelle. Mettons, peut-être qu’il va historiciser un peu le mythe, comme ça se fait parfois.

Bon, cette première scène est lestement racontée, très vivante. Tiens, l’auteur présente l’aulos comme une double flûte émettant des « sons stridents », alors que c’était plutôt un genre de hautbois. Pas tout à fait à jour dans sa documentation, l’auteur, mais ce n’est pas bien grave. Tiens, il présente les sirènes comme des « femmes-poissons » alors que dans la mythologie grecque ce sont des femmes-oiseaux. Là, c’est plus gênant. Quand même, ce sont des créatures de base de la mythologie grecque…

Allons, je continue, c’est un détail. Après tout, d’autres détails historiques sont bien rendus : les noms des personnages, l’enseignement par l’intermédiaire d’un pédagogue et d’un « grammatiste », le matériel d’écriture… d’écriture ? Je m’étrangle. Depuis quand l’écriture existait en Grèce au XIIe siècle avant J.-C. ?! Depuis quand les héros de l’Iliade et du cycle troyen écrivent-ils ? Sacré anachronisme !

… Bon, le miroir de bronze a l’air bien vu, lui. Et les deux personnages d’adolescents sont habilement insérés dans le décor de la grande épopée homérique. Allez, ça peut quand même être bien, ça peut quand même être bien…

Tiens, un paragraphe sur le papa d’Adonis, qui a une maison. Deux… deux paragraphes pour détailler précisément comment il a construit sa maison, étape par étape, alors que ça n’a aucun intérêt immédiat pour l’intrigue ? Bon, mettons, c’est un peu maladroit mais c’est pour la bonne cause, il faut instruire nos jeunes lecteurs. On continue.

Ouh, il case des chiffres sur la population de Troie et sur le nombre de soldats grecs, ha ha, fine allusion pour les passionnés d’histoire ancienne qui s’étripent sur l’ampleur du conflit.

Mh, un Troyen appelé Andreas ? Ça ne fait pas un peu trop grec moderne ? … Une fille appelée Maria ? Non, là je n’y crois plus. Pourquoi pas Jésus pendant qu’on y est ? En plus ce n’est pas comme si on manquait de noms grecs antiques dans les textes anciens pour nommer des personnages fictifs… Bon allez, allez, tout ça c’est du détail, on continue, on est confiant.

Ah, une leçon de lecture. Ahem. Lisons, oui. Un paragraphe pour caser la notion d’écriture en boustrophédon, qu’il est certes intéressant de faire apprendre à nos petits (mais pas avec un pareil anachronisme sur la date de l’apparition de l’écriture en Grèce !).

On continue, et… oh, ils lisent du Ésope ! Voilà qui est fascinant ! Nous sommes au XIIe siècle av. J.-C., les Grecs écrivent et ils lisent Ésope, qui a vécu aux VIIe-VIe siècles av. J.-C., soit au moins cinq siècles après. Je n’avais pas vu que c’était un roman de science-fiction : j’attends la première mention d’une machine à voyager dans le temps d’une page à l’autre.

Chapitre 2. Adonis et Philippos sont riches, donc au lieu de terminer leurs études à 14 ans, ils étudieront jusqu’à 18 ans ! Je sens que l’auteur essaie de me faire apprendre quelque chose, mais quoi ? Visiblement c’est encore un mélange improbable entre des périodes historiques décidément incompatibles : on ne sait rien d’aussi précis sur le système éducatif dans l’Asie Mineure de l’époque de la possible guerre de Troie, et Gilbert Sinoué recase des bouts de documentation concernant d’autres époques au petit bonheur la chance.

Première attaque des Grecs. Ils enlèvent Chryséis. Jolie façon de raccrocher la vie des deux jeunes héros à l’intrigue de l’Iliade (dont cet enlèvement forme l’un des premiers événements marquants). Enfin, ce serait très bien s’il n’y avait pas cette documentation erratique.

Petit récit sur le jugement de Pâris et les causes de la guerre de Troie, nettement plus à sa place dans le roman que les pages de supposée histoire ancienne anachroniques qui ont précédé.

Allez, j’attaque le chapitre 3. Une page oppose les charlatans invoquant Asclépios aux vrais médecins connaissant les plantes : problème, cette distinction est complètement anachronique puisque magie et médecine ne s’opposent pas du tout dans l’Iliade ou l’Odyssée, et que ce type de polémique n’apparaît en Grèce que plusieurs siècles après les périodes auxquelles la guerre de Troie a pu se produire. Alleeeez, c’est du détail. La scène avec Cassandre jeune est assez réussie et, encore une fois, nettement plus à sa place dans un pareil livre qu’un développement expliquant que les petits Troyens s’appelaient Andreas et savaient lire un texte cinq siècles avant que son auteur naisse.

Je suis chaud bouillant et j’entame le chapitre 4. Le père d’Adonis raconte l’histoire de… pardon ? Crésus ? Crésus, qui a vécu au VIe siècle av. J.-C., environ six siècles après la date à laquelle l’histoire du roman est censée se dérouler ? Et qui régnait sur l’empire perse ? Et le tout est présenté comme ayant déjà eu lieu ? Mais l’auteur est au courant que l’empire perse recouvrait notamment la Troade, la région de Troie ? Genre, il veut dire qu’il y a eu l’empire perse et qu’après la défaite de Crésus il y a eu la guerre de Troie ? Il se moque du monde ou il se croit dans À rebrousse-temps ?

Pantelant, je tourne la page. Nous sommes à la page 50. Au milieu, j’apprends qu’on est au mois de « maimakterion« . Sauf que ce mois est le deuxième mois de l’automne dans le calendrier de l’Attique, c’est-à-dire la région d’Athènes. Problème, c’est un calendrier local qui n’était utilisé qu’à Athènes et dans sa région. Chaque cité avait le sien, ce qui fait qu’il est impossible qu’il ait été utilisé à Troie, surtout qu’il n’est attesté que bien après la période à laquelle… enfin, encore un anachronisme. De détail, certes, mais omnes vulnerant, ultima necat, comme disait l’autre.

Je risque un œil terrifié vers le bas de la page, et j’apprends que le maître d’école d’Adonis lui a raconté l’origine de la nudité des athlètes : elle « remontait à une époque très lointaine, au moment des jeux Olympiques de l’année 720 ». Au cas où une bonne âme aurait pu imaginer qu’il s’agit là d’un calendrier troyen et pas du calendrier utilisant la naissance de Jésus-Christ comme année 1, car j’imagine mal un type qui vit en 1180 av. J.-C. utiliser déjà ce calendrier (!), une note confirme que c’est bien une date avant J.-C. en rappelant que les premiers jeux ont eu lieu en 776 av. J.-C.

Je suis désolé, chères et chers internautes : parvenu à ce stade de ma lecture, j’ai été définitivement convaincu que l’auteur du roman et/ou l’auteure du dossier et l’éditeur étaient occupés à se payer notre tête après avoir abjuré le soin de cohérence interne le plus basique pour ce roman, et j’ai arrêté là ma lecture. À ce niveau-là, ce n’est pas du boustrophédon, c’est du dekikisphoudon.

Je vous avais dit que j’avais trouvé le livre d’occasion ? Je crois deviner pourquoi la personne qui l’avait acheté l’a revendu.

N’achetez pas ce livre. C’est une honte pour le genre du roman historique, une honte pour la littérature de jeunesse, et une honte pour les éditions Larousse, qui l’ont édité cette année. Par chance, on ne manque pas de vrais bons romans historiques pour la jeunesse, alors n’infligez pas celui-ci à vos enfants et prenez le temps de vous renseigner.

Message ouvert à M. Nicolas Castelnau-Bay, directeur de la collection « Les contemporains, classiques de demain », qui a publié cette chose : si vous en êtes là, par pitié, cessez de prétendre publier de nouveaux manuscrits et contentez-vous de réimprimer du Odile Weulersse, ça limitera les dégâts.


Monique Lancel, « La Tentation du capitaine Lacuzon »

28 février 2017

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Référence : Monique Lancel, La Tentation du capitaine Lacuzon, Paris, L’Harmattan, collection « Théâtre des 5 continents », 2014, 72 pages.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« 1639. Les armées de Richelieu envahissent la Franche-Comté. C’est la guerre de Dix Ans, effroyable. Des partisans comtois se sont levés contre l’occupant: à leur tête, le capitaine Lacuzon. Il a donné rendez-vous à ses compagnons, dispersés lors d’une attaque surprise, dans l’auberge que tient sa vieille amie Perrine. Survient une étrange jeune fille, séduisante, provocante… Qui est-elle ? Une espionne ? Une aventurière ? Une victime ? Peut-être est-elle folle… Ou bien…

Entremêlant l’Histoire et la légende, une pièce à la fois réaliste et fantastique, qui parle de guerre et de désir…

Conteuse, comédienne, dramaturge, mais aussi bibliothécaire de jeunesse, Monique Lancel est une amoureuse des mots. Dans ses pièces, de tonalités différentes, elle parle du désir féminin, de la création, de la rencontre douce ou violente entre l’homme et la femme, entre l’humain et le surnaturel. Fascinée par le merveilleux, elle puise aux sources légendaires de cette Franche-Comté, pays de ses racines, qu’elle aime et connaît si bien !« 

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire cette pièce par l’intermédiaire d’une amie qui connaît l’auteure. Il va de soi que je partais avec un préjugé favorable. (Mais, au fond, c’est le cas chaque fois que je lis un livre recommandé par un ou une proche.) En outre, cet avis est un avis de lecture (je n’ai pas vu la pièce).

L’avantage d’avoir reproduit ci-dessus le quatrième de couverture du livre est que certaines informations sur la pièce ont déjà été données et que je vais directement pouvoir les nuancer. Disons-le tout de suite : en dépit de son ancrage dans l’Histoire, cette courte pièce de théâtre qu’est La Tentation du capitaine Lacuzon me semble avant tout placée sous le signe du surnaturel. J’aurais bien dit « des contes » si je ne m’étais pas rendue compte rétrospectivement qu’au fond, la pièce fonctionne aussi très bien sur le mode du fantastique, c’est-à-dire d’une ambiguïté constante sur le caractère réel ou non du surnaturel auquel les personnages croient (ou sont tentés de croire). Le recours à un personnage historique réel, le résistant franc-comtois Claude Prost dit Lacuzon (né autour de 1607, mort autour de 1681), se justifie surtout par une légende attachée à ce personnage. Elle n’est pas très connue et il vaut mieux pour vous que vous l’ignoriez si vous voulez profiter au mieux des rebondissements de la pièce, ce qui va m’obliger à ne pas en dévoiler trop sur l’histoire dans cet avis. Sachez en tout cas que, même si la pièce prend le soin de restituer la rudesse du XVIIe siècle, elle a mieux sa place aux côtés des pièces inspirées de contes, comme Ondine de Giraudoux, par exemple.

Une deuxième chose à savoir  : cette pièce met en présence trois personnages, ni plus ni moins, et, sans les quelques déplacements qu’elle comprend, elle pourrait presque être un huis clos. Voyez plutôt : au sortir d’un guet-apens tendu à ses soldats, le capitaine Lacuzon vient chercher de l’aide dans une auberge auprès de la vieille Perrine, son amie et ancienne maîtresse. Quelques instants plus tôt, cependant, une étrange jeune femme, la Demoiselle, est entrée dans l’auberge. Tout le reste de la pièce explore les relations entre ces trois personnages, leur passé connu ou encore ignoré, leur caractère, leur nature véritable. Unité de lieu (la salle de l’auberge), unité de temps (quelques heures), unité d’action (je ne détaillerai pas pour ne pas trop en dire), tout y est. C’est dans ce cadre intimiste que le doute fantastique s’installe, titillant les croyances, et que le surnaturel point bientôt, avec la question que tout le monde se pose dès la première scène : qui est la Demoiselle et que vient-elle faire ici ?

J’ai peut-être été influencé dans ma lecture par le quatrième de couverture qui précisait que l’auteure est aussi conteuse, mais j’ai très vite eu l’impression de lire un conte mis au théâtre. Pas seulement à cause du surnaturel et du type de créature auquel les personnages ont (ou pensent avoir) affaire, mais aussi à cause du style. Ce n’est pas ici ce que les préjugés feraient appeler une pièce « très écrite » : les phrases restent courtes, la langue imite le parler populaire, les didascalies restent en général brèves elles aussi (tout en en disant quelquefois un peu trop sur la psychologie des personnages alors que les répliques proprement dites fonctionnent très bien en elles-mêmes pour planter les trois rôles et leur interaction). Mais ces partis pris de style fonctionnent très bien, d’abord parce qu’ils sont en accord avec les personnages mis en scène, mais aussi parce qu’on les sent pensés de bout en bout pour l’oral, pour la voix et la scène. Économe de ses mots, la pièce n’en déploie pas moins une langue pleine de couleur et de saveur, joliment évocatrice, qui installe un bon cadre pour la magie dont il est bientôt question. Elle semble bien taillée pour réussir ce que doivent tenter toutes les pièces de théâtre aux petits moyens : stimuler l’imagination au maximum à partir des seuls mots ou presque, aidés qu’ils sont de très peu d’accessoires.

La structure dramatique, elle, est assez classique mais éprouvée et n’aurait pas déparé dans une nouvelle : après une installation rapide du suspense, des secrets émergent, des événements troublants se produisent qui rendent le surnaturel soudain probable, des vérités passées resurgissent, jusqu’à ce qu’un choix final amène la chute. L’économie dont je parlais à propos du style vaut aussi au niveau de la pièce entière : tout est dit en douze scènes couvrant à peine une soixantaine de pages, et j’en suis ressorti avec l’impression qu’il n’y avait pas une scène de trop et pratiquement pas un mot de trop non plus. Ne nous trompons pas sur l’impression de simplicité qui en ressort : ce n’est pas si facile à réussir.

Grâce à tout cela, la pièce réussit bien, à mon avis, à évoquer un univers d’une belle profondeur qui dépasse largement les quelques événements que nous voyons directement sur scène. Elle nous plonge dans l’imaginaire populaire de la France de l’Ancien régime, où les contes et les croyances locales côtoient sans rupture particulière les soubresauts de l’histoire militaire. L’espace théâtral est utilisé au maximum pour faire de la scène une caisse de résonance de l’imaginaire : sur la scène, c’est la salle de l’auberge, avec la lumière et la chaleur du feu, et Perrine avec sa sagesse populaire et son attention à l’autre ; dehors, on imagine la guerre, les traîtres, la mort violente, la nuit qui tombe, et toutes les légendes auxquelles Perrine croit et auxquelles Lacuzon croit aussi, même s’il s’en défend. Les paroles échangées sur scène alimentent ainsi à merveille ce qu’on imagine sur ce qui n’est pas montré.

Les amateurs de contes, des livres de Pierre Dubois ou de pièces comme Ondine de Giraudoux, devraient sans problème y trouver leur compte, avec, au passage, la découverte ou redécouverte d’un épisode de l’histoire de la Franche-Comté que j’ignorais complètement en ouvrant le livre. La pièce m’a aussi fait penser à une nouvelle de Jean-Philippe Jaworski dans Janua Vera, « Le conte de Suzelle », par la façon dont elle évoque diverses échelles de temps naturel et surnaturel dans la campagne médiévale.

Ajoutons à cela que le trio des personnages fonctionne globalement bien, puisque chacun révèle peu à peu des facettes insoupçonnées au fil des scènes et que les relations entre les trois ont toutes les raisons de rester équivoques et imprévisibles jusqu’au bout. Un seul regret, peut-être : que le capitaine Lacuzon soit finalement celui des trois qui révèle le moins de profondeur, mais cela se justifie sûrement par ce que le dénouement lui réserve.

J’émettrai un second regret plus justifié : le titre, avec sa notion de tentation très chrétienne, et le quatrième de couverture qui présente la Demoiselle comme simplement « séduisante, provocante », simplifient beaucoup le personnage et les enjeux dramatiques et ne donnent pas une juste idée du propos de la pièce, qui donne un portrait bien plus nuancé (et mystérieux) de la Demoiselle et de ses relations avec Lacuzon.

Précisions avec des révélations sur l’intrigue et le dénouement de la pièce

Attention, à ne pas lire si vous voulez garder la surprise à la première lecture de la pièce !

La Tentation du capitaine Lacuzon se fonde, comme on le découvre dans la seconde moitié de la pièce, sur la légende de la Vouivre, qui a déjà été évoquée par plusieurs belles plumes dans la littérature française, dont Marcel Aymé dans le roman éponyme, mais aussi Bernard Clavel dans un très court conte de son recueil Légendes des lacs et rivières (Hachette, 1979, réédité au Livre de poche « Jeunesse » l’année suivante). Vous connaissez peut-être les ingrédients favoris de ce genre de conte : la belle jeune femme qui se baigne dans la rivière, son rubis laissé sur la berge sans surveillance apparente, le désir de voler le rubis qui gagne bien vite le jeune homme surprenant la scène, les vipères qui surgissent des herbes en masse pour défendre le bijou, la jeune femme qui se change en serpent ailé crachant le feu… Il y a de quoi en mettre plein la vue, mais, en l’occurrence, la pièce préfère un surnaturel plus discret, d’où ma comparaison avec le théâtre de Giraudoux, et elle peut ainsi s’autoriser le doute du fantastique.

La figure de la Demoiselle se révèle très complexe et confère une profondeur nouvelle au personnage de la Vouivre, en une variante de la légende probablement influencée par les thèmes de prédilection de l’auteure. Comme on s’en doute très vite, la Demoiselle n’est pas une jeune femme ordinaire. Elle est tout ce qu’on veut sauf jeune. Et elle n’est pas une femme, mais une entité non-humaine capable d’en prendre la forme au besoin, ce qui ne l’empêche nullement de se présenter comme nettement féminine au cours de quelques répliques joliment mystérieuses qui laissent voir en elle soit une déesse, soit une sorte de fée liée à la région, soit même une personnification de la magie inhérente à la Comté que défend Lacuzon. La posture insouciante et ludique qu’elle adopte dans ses relations avec les humains et avec l’Histoire, mais aussi la collision entre des échelles temporelles radicalement différentes qui se produit lorsqu’elle essaie de dialoguer avec Lacuzon, ce sont les deux aspects qui m’ont fait penser au « Conte de Suzelle » de Jaworski avec son personnage d’elfe qui vit des siècles et peine à comprendre les tourments d’une paysanne humaine, si tant est qu’il s’en soucie le moins du monde. Le malheur de Lacuzon, comme la déception de Suzelle, sont des drames terribles pour des humains, mais peu de choses aux yeux de telles entités légendaires. Il y a donc dans la pièce une évocation allusive du temps long de la féerie qui me semble réussie et intéressante.

La platitude de Lacuzon, elle, s’explique mieux une fois le dénouement atteint : Lacuzon n’est pas parvenu à accepter sa condition d’homme devenu dès sa petite enfance l’objet d’un accord entre ses parents et la Vouivre. Prisonnier de ce roman familial, il ne trouve moyen d’affirmer sa personnalité propre que par le refus, ce qui pourrait à la limite en faire une figure tragique, et de fait il finit maudit.

Ce dénouement m’a aussi intéressé dans la mesure où il rejoint l’imaginaire des contes et légendes médiévaux dans leurs aspects les plus sombres et non pas seulement dans les aspects les plus légers de leur fantaisie.

Fin des révélations sur l’intrigue.


Camille Von Rosenschild et Xavière Devos, « Sorcières de légende »

28 décembre 2016

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Référence : Camille Von Rosenschild (texte) et Xavière Devos (illustrations), Sorcières de légende, Paris, La Martinière, collection « Jeunesse », 2016.

Présentation de l’éditeur :

« Des sorcières de légende se sont réunies pour nous faire partager leur incroyable destin ! Découvrez leur histoire, et vivez avec elles des aventures pleines de surprises, illustrées avec poésie et talent par Xavière Devos. »

Mon avis :

Cet album de contes illustrés pour la jeunesse rassemble une dizaine d’histoires de sorcières racontées par Camille Von Rosenschild et illustrées par Xavière Devos. Sur un sujet classique, il parvient à proposer quelque chose d’original, beau et accessible, d’où le billet que je lui consacre ici.

Original, parce que les histoires de sorcières choisies proviennent du monde entier et s’écartent souvent des personnages déjà bien connus dans la France actuelle. Parmi les grands noms de la littérature classique, on ne reconnaîtra guère que Circé, la sorcière de l’Odyssée. Et pourtant, que de belles découvertes à faire à l’occasion de ces courts voyages sur tous les continents ! D’autant que certaines de ces sorcières sont des monuments culturels dans d’autres régions du monde, comme la sulfureuse Aïsha Kandisha, séductrice et dévoreuse de jeunes hommes, en Afrique du Nord (elle donne sa couverture à l’album). Parmi ces personnages très variés, certaines sont plus des magiciennes bienveillantes, mais d’autres sont bel et bien des sorcières au sens le plus maléfique du mot, de sorte que certaines histoires se terminent mal pour la sorcière, tout en autorisant lectrices et lecteurs à ressentir un certain soulagement pour les victimes ainsi épargnées. Le résultat est une série d’histoires aux structures et aux dénouements variés, et, comme beaucoup de ces personnages sont peu connues sur notre coin de la planète, on ne connaît pas la fin à l’avance : le plaisir de la lecture et l’effet de surprise restent intacts. Le fond des histoires n’a pas été édulcoré, mais les choses sont formulées de façon à ne pas trop heurter un public enfantin (par exemple, un adulte comprend tout de suite qu’Aïsha Kandisha veut coucher avec les jeunes hommes, mais ce n’est pas dit comme ça ; en revanche, le moment de l’Odyssée où Circé propose à Ulysse de coucher avec lui afin de lui prouver qu’elle est fiable a été omis, mais il aurait été plus compliqué à adapter).

Beau, parce que les illustrations de Xavière Devos, souvent en pleine page ou sur une demi-page et mises en valeur par le format (23×33 cm), sont magnifiques : elles regorgent de détails et se parent de mille couleurs, avec une inspiration puisée dans les costumes et tenues traditionnelles des quatre coins du monde à la faveur de ces contes, mythes et légendes qui étaient autant d’invitations au voyage vestimentaire. Certaines de ces histoires deviennent ainsi un beau moyen de découvrir les habits propres à la Chine médiévale ou à l’Afrique noire. D’autres sont l’occasion de renouveler l’imagerie classique, en particulier l’histoire de Circé qu’on ne découvrira pas en vêtement grec antique mais vêtue d’une tenue qui fait davantage penser au Grand Nord… ce qui est étonnant, mais en rien incohérent, puisque, dans l’Odyssée, la magicienne habite une île reculée qu’Ulysse atteint longtemps après avoir complètement perdu son cap.

Enfin, ces histoires et leurs illustrations restent accessibles en termes de difficulté de lecture. Chaque histoire tient en trois ou quatre pages abondamment illustrées, soit plus deux pages de texte écrit gros. Le style de Von Rosenschild est clair et sobre, mais sait poser une ambiance et installer une tension dramatique en peu de mots. Le livre dans son entier ne doit pas dépasser les 60 pages et les histoires se lisent de toute façon indépendamment les unes des autres. En termes d’âge du lectorat, le site de l’éditeur classe cet album dans la catégorie « 6-9 ans », mais il peut encore convenir à un lectorat plus âgé, y compris adulte, puisque les légendes qu’il relate ne sont pas du genre qu’on a déjà lues cent fois. Je n’ai aucune idée des prix habituels pour ce type de livre : l’éditeur le propose à 13 euros, ce qui me semble raisonnable pour un « beau livre » comme celui-ci.

Bref, c’est une jolie découverte qui me donne envie de suivre les publications des deux auteures ainsi que cette collection dont j’ignorais jusqu’à présent l’existence (je connaissais surtout La Martinière pour ses ouvrages savants et ses essais, mais l’éditeur a visiblement su proposer au moins un ouvrage jeunesse qui apporte réellement du nouveau dans ce domaine où les publications abondent).

Au passage, on peut voir plus d’illustrations de Xavière Devos (issues pour la plupart d’autres livres) sur son site.


Sarat Chandra Chatterjee, « Devdas »

15 février 2015

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Référence : Sarat Chandra Chatterjee, Devdas, traduit du bengali par Amarnath Dutta, Paris, Les Belles Lettres, collection « La voix de l’Inde », 2006 (édition originale parue en Inde en 1917). L’auteur de Devdas est parfois connu sous le nom de Chattopadhayay (ou des transcriptions proches), qui est son nom de naissance bengali.

(Je ne reproduis pas ici le texte du quatrième de couverture, qui donne les dernières lignes du roman, chose que j’ai toujours cordialement détestée.)

Mon avis

Roman célèbre en Inde, Devdas est régulièrement comparé à la tragédie de Shakespeare Roméo et Juliette en ce que tous deux ont pour sujet un amour désespéré. Les points communs s’arrêtent cependant là. Tandis que Roméo et Juliette se rencontrent une fois grands, Devdas et Parvoti se connaissent depuis l’enfance. Là où les familles de Roméo et Juliette sont des ennemies jurées, celles de Devdas et Parvoti sont voisines et amies et ne sombrent jamais dans une pareille haine. Là où c’est cette haine mutuelle de leurs parents qui rend impossible l’amour de Roméo et Juliette et les mène à un destin tragique, celui de Devdas et de Parvoti s’explique par plusieurs facteurs : une différence de catégorie sociale et de richesse, certes, mais aussi la psychologie des deux personnages, qui entretiennent en outre une relation complexe et changeante.

Le cadre de l’histoire revêt une importance accrue dans le cas de Devdas : l’Inde du début du XXe siècle, avec son système de castes encore très prégnant sur la société, son éducation où les châtiments corporels sont permis, ses rôles de genres aujourd’hui surannés. Garder ce contexte en tête permet d’éviter les malentendus et les faux procès : le livre a été publié en 1917. La traduction d’Amarnath Dutta prend le parti de conserver dans le texte français certains surnoms, titres ou noms de réalités indiennes qui seraient parfois difficilement traduisibles : un glossaire pratique en explique le sens à la fin du livre. J’ai personnellement apprécié ce parti pris qui renforce l’immersion dans le cadre indien du roman, d’autant que les surnoms ou titres ne manquent pas de charme. Par exemple, Devdas se fait appeler par les autres personnages tantôt « Devdas » ou « Deva », tantôt « Dev-ta » ou encore « Devta-charan », mais aussi « Devd-dada » ou « Dev-da », da étant un suffixe qui sert à s’adresser affectueusement à un homme plus âgé que soi ; l’équivalent pour s’adresser ainsi à une aînée est di ou didi. Ces mots et expressions renvoient non pas à l’hindi mais au bengali, langue originale du livre.

Pendant les premières pages, Devdas et Parvoti, qui ne se quittent déjà plus alors qu’ils n’ont pas encore dix ans, font presque penser à des Tom Sawyer indiens par leur caractère rusé, joueur et volontiers rebelle, surtout Devdas. Mais leur relation apparaît d’emblée inégale : le petit Devdas, qu’on devine régulièrement battu par ses maîtres ou son père, exerce sur Parvoti une domination qui recourt régulièrement à la violence, tandis que la petite fille l’accepte sans sourciller. Orgueilleux et égocentrique, le jeune garçon suscite d’emblée une distance critique de la part de qui lit le roman. Et de fait, les défauts de Devdas, son évolution et ses échecs forment le cœur du livre, ce qui explique que ce personnage soit seul à lui donner son nom alors que l’intrigue suit généralement Devdas et Parvoti parallèlement. Tous deux ont des personnalités très différentes, mais se trouvent liés par un amour inextinguible, à défaut d’être irrésistible – puisque c’est précisément en tentant de nier leurs propres sentiments que l’un puis l’autre vont provoquer leur malheur.

À ces deux personnages centraux s’ajoutent une multitude de personnages secondaires, en majorité des membres de leurs deux familles, mais aussi Chounilal, ami de Devdas à Kolkata, et surtout la prostituée Chandramoukhi, une figure qui n’a rien à envier en intérêt et en complexité à Devdas et à Parvoti eux-mêmes. Radicalement différente de Parvoti qu’elle ne rencontre jamais, Chandramoukhi se retrouve à partager avec elle une fascination pour un Devdas dont je me suis souvent dit qu’il n’en méritait vraiment pas tant. L’une comme l’autre sont pourtant conscientes que leurs sentiments ne trouveront jamais de contrepartie équilibrée de la part du mortifère Devdas et elles tentent de se mettre à l’abri du mal qu’il peut leur faire sans s’en rendre compte. Devdas, lui, change aussi sous l’effet de ses sentiments et s’humanise, mais sa personnalité mêlant l’insouciance, l’angoisse et l’excès l’entrave cruellement.

Devdas est un roman court (moins de 200 pages) et, alors que je ne suis pas nécessairement un lecteur pressé, je l’ai dévoré en quelques heures. La raison en est sans doute le talent de conteur de Chatterjee, qui pose les situations et dépeint les caractères avec une grande économie de mots et une sorte de sens de l’épure qui renforcent beaucoup le suspens dramatique. Si vous êtes du genre à fuir devant les longues descriptions, n’ayez aucun souci : vous n’en trouverez aucune. Bien que le sujet du livre soit en partie une étude du caractère de Devdas, considéré comme représentatif d’un certain type de personnalité, les notations psychologiques et morales restent brèves et peu nombreuses, de sorte que je n’ai jamais eu l’impression que la morale de l’histoire était assenée. Toute une part des nuances dans la description de la pychologie des personnages passent par des dialogues qui révèlent, sans les montrer en pleine lumière, leurs troubles et leurs hésitations.

Comme beaucoup de gens en France, je suppose, j’ai d’abord découvert Devdas il y a quelques années par l’une des adaptations qui en ont été faites au cinéma à Bollywood, l’Hollywood indien. Dans mon cas, ce fut le film fastueux et mémorable de Sanjay Leela Bhansali, sorti en Inde en 2002 et en France en 2003, avec Shahrukh Khan et Aishwarya Rai dans les rôles principaux (en couverture sur l’édition dont je parle ici), le tout porté par la somptueuse musique d’Ismail Darbar. Une superproduction bollywoodienne méritant tous les superlatifs, débordante de décors grandioses et de costumes à tomber par terre, rythmée par des chorégraphies étourdissantes… mais aussi calibrée comme un genre de bluette épique là encore typique de Bollywood. Le lyrisme enflammé du film devient presque rafraîchissant dans son outrance, tant il porte les métaphores fleuries et l’ardeur des sentiments à des sommets vers lesquels Hollywood et Disney n’oseraient plus du tout se risquer actuellement, de peur de passer sans doute pour trop optimistes en ce début de XXIe siècle où chacun se doit d’être sombre et torturé.

Je serais bien en peine de dire du mal de ce film, l’un des premiers avec lesquels j’ai découvert Bollywood, mais il faut convenir qu’il propose une réinvention consensuelle et assez « disneyisante » du roman. La lecture du livre en est d’autant plus intéressante. Pour peu que l’on parvienne à mettre provisoirement de côté les épaisseurs de velours et de bijoux du film de Bhansali et les voix suraiguës des chanteuses, on découvre un récit très éloigné de la bluette larmoyante à laquelle on aurait pu s’attendre. J’ai été frappé par le mélange de calme et de tension dramatique accumulée que déploie le roman, bien que certaines scènes montrent bel et bien les personnages occupés à pleurer leurs malheurs.

Il s’agit donc bien, comme l’annonce le quatrième de couverture, d’un « trésor de la littérature romantique indienne », mais les codes de ce romantisme sont assez différents, et la plume de l’auteur assez subtile, pour conférer au livre une atmosphère de tragédie contenue très particulière, qui peut faire penser à un conte ou à une parabole morale ou religieuse, mais un peu aussi à Balzac (sans le verbiage déchaîné du narrateur), ou pourquoi pas même à Tarjei Vesaas pour ce mélange de sens du drame et de retenue dans les mots.