Stéphane Beauverger, « Le Déchronologue »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 15 mai 2011.

Terminé il y a peu, donc je vais pouvoir vous en parler.

Globalement, j’ai bien aimé. Bien, mais pas « à la folie ». Le roman a plusieurs fortes qualités, mais aussi quelques défauts qui l’empêchent (à mes yeux du moins) d’atteindre au rang d’énorme chef-d’oeuvre.

Ce que j’ai aimé :

=> L’univers. Mon aspect préféré, sans hésitation. Beauverger est un constructeur d’univers et ça se voit. On est quelque part entre le roman historique (personnages réels, détails historiques bien vus, et j’ai apprécié que l’auteur aille jusqu’à fournir une petite bibliographie à la fin du livre pour le lecteur curieux d’aller se renseigner sur les pirates), le récit d’aventure endiablé façon Pirates des Caraïbes (mais en plus subtil), un petit côté De Capes et de crocs (Mendoza et Maracaïbo !), et surtout une dérive uchronique progressive très bien gérée. On a même envie d’en savoir encore plus !

=> L’aventure à tout berzingue. C’est pas du cinéma, mais on s’y croirait ! Le souffle de l’aventure est là, et il y a des scènes impressionnantes qu’on aimerait voir sur grand écran…

=> Le style. Pas aussi léché et travaillé qu’un Jaworski ou un Rey (il y a des impropriétés et quelques fautes de conjugaison, et le style n’est pas aussi ciselé qu’il pourrait l’être), mais très honorable tout de même et contribuant bien à l’ambiance.

=> Le mélange des chapitres. C’est une qualité qui a ses revers, mais c’est une innovation très originale. Personnellement, j’avais toujours la tentation de revenir en arrière pour essayer de recoller les morceaux petit à petit (en fait, même en se laissant porter, ça se met en place tout seul), mais j’ai bien aimé ça, je trouve que cela modifie le rapport qu’on a avec le livre, et donne à la lecture une dimension différente, plus active de la part du lecteur, avec un aspect « enquête » intéressant. En plus, ça donne aussi envie de relire le roman dans l’ordre chronologique des chapitres, une fois la première lecture terminée. Je suis sûr que ça permettrait de voir des détails différents.

=> L’atmosphère. La fin tragique de l’histoire est annoncée dès le début, et toute la suite est la chronique d’une catastrophe annoncée. Cela plonge tout l’univers dans une ambiance de tempête en approche qui donne à l’ensemble une jolie patine.

=> Les citations en début de chapitre avec des paroles de chansons. Là aussi cela donne envie d’essayer de lire le roman autrement, en écoutant les musiques correspondant à chaque chapitre : on a quasiment la BO du livre fournie au fur et à mesure des séquences ! D’ailleurs, le blog du Transhumain a rassemblé en mai 2009 des liens vers chacune des chansons et musiques citées dans le livre, si le coeur vous en dit.

=> Les quelques références à des classiques de la littérature. Ovide et Montaigne cités dans un roman de fantasy, ce n’est pas si fréquent, et c’est digne d’être remarqué, d’autant que les références étaient bien placées. Celle à Ovide, en particulier :

[spoiler]au moment de la destruction de Noj Peten.[/spoiler]

=> L’aspect « méta » bien géré : l’histoire explique comment le texte du livre qu’on a entre les mains a été écrit et conservé. J’ai apprécié.

J’ai moyennement aimé :

=> La gestion du suspense. Bizarrement, même si le roman m’a intéressé, je n’ai pas toujours été scotché. Je pense que le mélange des chapitres aurait pu être encore mieux fait du point de vue de la gestion du suspense, parce que j’avais l’impression de ne pas bien voir ce qui pouvait donner envie d’avancer dans la lecture. L’ensemble aurait pu être mieux ficelé à ce niveau-là.

=> Les personnages. Il y a des personnages hauts en couleurs, mais je trouve qu’ils manquaient un peu de profondeur. Peut-être le désordre des chapitres sape-t-il un peu le travail fait sur les personnages, en particulier leur évolution. Mais je suis sans doute assez sévère sur ce plan-là, je pense : les personnages sont tout de même globalement intéressants et pas caricaturaux, même si le roman ne se focalise pas sur les personnages eux-mêmes, et les grandes figures (Villon, Mendoza, Sévère) restent marquantes. J’ai aussi été moyennement convaincu par Henri Villon, qui m’a paru un peu trop lisse et chevaleresque pour un corsaire (même s’il est sévèrement alcoolique).

=> De ne pas en savoir encore plus sur les tenants et les aboutissants des perturbations temporelles. C’est plus un défaut qui va de pair avec les qualités du roman, dans la mesure où l’auteur a pris le parti de nous donner à lire le point de vue de Villon, qui n’a qu’une connaissance limitée des événements. Cela contribue énormément à l’atmosphère particulière du roman, où on sent que des puissances inconnues sont à l’oeuvre en permanence, et c’est très bien… mais en même temps c’est frustrant !

[spoiler]J’aurais bien aimé en savoir plus par exemple sur la civilisation de Noj Peten, le kuhul’ajaw, les Targuis, et la maladie qui frappe les canonniers du Déchronologue.[/spoiler]

Les seuls cas où cela pose problème, c’est lorsque ce brouillard donne l’impression de masquer quelques facilités narratives, comme

[spoiler]le côté un peu omnipotent du Baptiste dont on découvre qu’à la fin il peut en gros voyager dans le temps à volonté. Woah… ça aurait été pas mal de justifier ça un peu mieux.[/spoiler]

J’ai détesté :

=> Les fautes d’orthographe et les impropriétés de langue. Je précise que j’ai lu le roman dans la réédition Folio SF : j’ignore donc d’où proviennent ces fautes, si elles sont dues à l’auteur ou se sont glissées dans le texte à un moment donné. Mais le nombre de fautes d’orthographe est trop élevé, et les éditeurs ont fait un mauvais travail sur ce plan-là. D’autant que ces fautes auraient pu être détectées et éliminées via un simple correcteur orthographique. Même remarque sur les impropriétés de langue : quand je vois la qualité du travail qui peut être mené par de petits éditeurs, je trouve qu’on est en droit d’exiger une qualité au moins équivalente de la part d’éditeurs plus gros comme Folio SF. Il y a des impropriétés de langue dans le texte (notamment quelques erreurs criantes de concordance des temps) qui auraient dû être corrigées, si l’éditeur avait bien fait son travail.

J’en ai marre des livres qui donnent l’impression que l’orthographe ou la correction de la langue est une espèce de petit plus ou de luxe pour lecteurs pointilleux : non, c’est la base du travail de l’éditeur.

(Je précise que j’ai eu le même genre de surprise désagréable avec les Moutons en lisant Gagner la guerre. Etant donné le prix du livre et la qualité recherchée de « l’objet livre », papier, reliure, couverture etc., c’était exaspérant d’y trouver autant de fautes grossières.)

Dans l’ensemble, donc, c’est une fort bonne lecture, que je n’hésiterai pas à recommander autour de moi, même si ce n’est pas une aussi énorme claque que certaines autres parutions récentes en fantasy française. Il y a en tout cas une élévation du niveau chez les auteurs français, et une multiplication d’auteurs faisant des choses originales et intéressantes, qui fait vraiment chaud au coeur.

Ce livre m’a aussi pas mal fait penser à des jeux de rôle comme Pavillon noir, et je me dis que c’est tout à fait le genre d’univers que des rôlistes aimeraient adapter en jeu de rôle. Qui sait, ça viendra peut-être…

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Timothée Rey, « Des nouvelles du Tibbar »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 4 juillet 2010.

Des nouvelles du Tibbar, c’est donc un recueil de nouvelles (paru aux Moutons électriques) qui se déroulent toutes dans un même univers, le Tibbar, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est fantasque, exotique et haut en couleurs. Je l’ai terminé ce matin (après avoir bien pris mon temps pour le lire, autres lectures simultanées obligent) et j’ai beaucoup aimé.

Pour vous donner une idée, je dirais que c’est quelque part entre Jack Vance (pour les peuples exotiques et les péripéties enlevées façon Cugel), Terry Pratchett (pour le mélange d’humour décapant et de ressorts dramatiques sérieux dans un univers qui, lui, ne se prend pas au sérieux) et Lewis Carroll (pour les néologismes jouissifs). L’auteur s’est visiblement fait plaisir en créant son univers, et ce plaisir est communicatif, ne serait-ce qu’à la lecture des cartes géographiques (très détaillées) qui ouvrent l’ouvrage : de l’Océan Tintinnabulant Arctique aux Monts Croustillants, en passant par Ongle, Marasme, les Deux-Ablettes ou la Mer des Sarcasmes, il y a de quoi se régaler entre les jeux de mots et les noms aux sonorités à la fois très « conte de fée » et éminemment francophones (ça change des Eowlyglïnglanglaurunglyyyn, Aeaeae et autres Deepwater). Bref, on est rapidement dans l’ambiance.

L’univers du Tibbar est riche, dense, détaillé, foisonnant – presque trop au début. L’auteur n’a rien laissé dans l’ombre, que ce soient la géographie, l’histoire des différents pays, les peuples, la faune et la flore, la mesure du temps et des longueurs… et il ne prend pas nécessairement la peine de tout détailler par le menu. Du coup, le lecteur qui attendait une description claire de ce qu’est un Mafflu, un houle-bec ou un tnufle risque de rester sur sa faim. L’univers se constitue par petites touches, on accumule les informations au fil des textes. Je pense que c’est un parti pris, que l’on peut critiquer ou non. De mon côté, j’ai eu un peu de mal avec certains passages un peu trop plein d’allusions partant dans tous les sens, mais ensuite ça va rapidement mieux, et il m’a semblé aussi que les nouvelles gagnent en cohérence et en maîtrise de ce point de vue au fil du volume.

Qu’on se rassure, ça n’empêche nullement de profiter de l’univers, au contraire. La nouvelle qui ouvre le recueil, Sur la route d’Ongle, est une parfaite entrée en matière : un bout de chemin en… bus, où l’on voit se presser toute la diversité des peuples du Tibbar, et où on a un aperçu réjouissant de la vie quotidienne, qui n’est pas de tout repos. Le ton est assez « pratchettien », mais trouve peu à peu son style propre.

La deuxième nouvelle, Mille et mille surgeons du Foisonneur, est celle qui souffre le plus à mon avis du défaut de foisonnance excessive dans les passages de voyages. Cela n’empêche pas de profiter de la nouvelle, originale, qui nous fait découvrir les Sylvains, esprits gardiens des forêts du Tibbar, et qu’on recroise par la suite, en particulier dans Le Tronc, la Grume et le Fluent, qui, comme le titre l’indique, est un hommage – réussi – aux westerns de Sergio Leone.

Lacnae B’Asac, texte plus sérieux et plus dramatique, nous plonge dans les intrigues politiques et les affaires des magiciens, et montre avec succès que le Tibbar ne se résume pas à ses aspects humoristiques, loin de là. Dans l’antre du Sanguinaire retourne à un ton plus léger, pour un texte court, typiquement « nouvelle », avec sa chute inattendue et originale. Y répond, un peu plus loin, Magma Mia ! les deux textes traitant des dragons du Tibbar – les efafnrs – de deux façons très différentes.

Entre les deux vient Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante. Le titre laisse penser à un texte purement humoristique, de même que le pitch, d’ailleurs : un groupe de voleurs dérobe un dieu-tomate à ses adorateurs. Mais laissez-moi vous dire que c’est beaucoup, beaucoup plus inquiétant que ça n’en a l’air. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces Nouvelles du Tibbar : osciller en permanence entre la light fantasy la plus débridée et un ton grinçant, inquiétant, voire franchement sombre. Et ça marche très bien.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que, humour ou pas, l’écriture de Timothée Rey est soignée et témoigne déjà d’une maîtrise certaine. Le style brasse allègrement les tournures familières des paroles des personnages, l’usage de la narration au présent ou au passé composé, de tournures orales, etc. et des descriptions au vocabulaire très riche, parfois empreintes d’une réelle poésie. L’écriture, à mon avis, n’a pas grand-chose à envier à celle d’un Jean-Philippe Jaworski sur le plan de la maîtrise de la langue et de la recherche stylistique. A cette différence que Timothée Rey n’a pas systématiquement recours aux grandes orgues et à l’épique sérieux : son approche est plus ludique, plus hybride, mais nullement moins ambitieuse.

J’avais beaucoup aimé la première moitié du recueil, mais j’ai été définitivement scotché par la seconde. A partir de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre, un superbe récit d’espionnage magique au souffle incontestable (au point qu’on regretterait presque qu’il n’ait pas donné lieu à un roman ou à une novella), le recueil prend un ton plus sérieux, plus épique et plus poétique, en même temps qu’il devient plus franchement novateur sur le plan du texte lui-même. Les sortilèges de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre donnent ainsi lieu à des innovations typographiques d’un très bel effet.

Jeunes sirènes lascives pour matelots bourrus nous fait franchement basculer dans l’horreur, en nous mettant aux prises avec un sortilège particulièrement retors. Mon père, ce bouffon au sourire si torve et Deux hougôlouns dans le vent du soir donnent au recueil une conclusion grandiose, ces deux nouvelles étant particulièrement abouties sur le plan du style et de la maîtrise du récit : le Tibbar y trouve définitivement son atmosphère propre et apparaît dans toute sa splendeur, pleine d’une poésie d’outre-monde, où l’on passe tour à tour du rire au rire jaune, de la contemplation émerveillée ou rêveuse au frisson d’inquiétude ou d’horreur. J’ai vraiment beaucoup aimé ces deux derniers textes…

Et entre les deux, comme pour contredire ma répartition du recueil en deux moitiés, drôle puis plus sérieuse, Le Jardin de nains du Ninja radin offre à nouveau un texte court et léger, très réussi, où l’on voit un elfe apprenti pirate qui m’a fait immédiatement penser à Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, allez savoir pourquoi.

C’est donc un recueil que j’ai beaucoup aimé, et qui m’a donné l’impression de s’améliorer au fil des textes (alors même que, comme je l’ai dit, les premiers sont déjà très bien).

Ce serait difficile de bien rendre compte de l’inventivité langagière de Timothée Rey dans ces textes – il a recours aussi bien à des termes de la langue littraire, des mots rares, surannés, techniques, voire précieux, qu’à toute une série de néologismes de son cru qui sont pour beaucoup dans « l’identité textuelle » du Tibbar. Peu importe finalement l’absence de descriptions précises et bien sages, on s’habitue assez vite à imaginer les cavaliers tnufles montés sur leurs ônuflons, sillonnant parmi les pipompins sur la route de l’Honafre majeure pendant plusieurs lunescycles.

Ajoutons à cela la belle présentation réalisée par les Moutons électriques, chaque nouvelle étant ornée d’un frontispice en forme de document tibbarien qui plonge encore davantage dans l’ambiance (du panneau de station de bus à la reproduction d’un sortilège top secret en passant par le diplôme de magie ou la photographie d’un oeuf volant).

Bref, une belle découverte (qui me rend bien bavard, mais j’ai vraiment beaucoup aimé), que je ne peux que vous recommander chaudement, et qui rend impatient de lire les prochains textes de l’auteur!


Jean-Philippe Jaworski, « Gagner la guerre »

19 juillet 2012

La (superbe) couverture du roman dans sa première édition, aux Moutons électriques. Il a été réédité en poche depuis.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 19 juillet 2009 et retouché pour publication ici.

Je viens de terminer Gagner la guerre. Et au risque de passer pour un enthousiaste qui hurle au chef-d’oeuvre à chaque lecture (mon billet sur Le Diapason des mots et des misères de Jérôme Noirez était lui aussi enthousiaste), je dois vous dire que c’est un excellent roman. Ou plutôt, pour parler comme Benvenutto, que ce vélin est fichtrement bien gratté.

Gagner la guerre est un jouissif panier de crabes d’intrigues diplomatiques, qui pourra vous rappeler Rome ou Dune selon les références (question de dentition, bien sûr), le tout avec un assassin professionnel au milieu pour être sûr qu’on a bien droit à toutes les coulisses dégueulasses et pas juste au vernis historiographique. L’univers du vieux royaume, qu’on voit ici bien plus en détail que dans Janua Vera, confirme son orientation première : une fantasy de cape et d’épée qui doit plus aux flamboiements du Capitaine Fracasse, aux aventures de Lagardère et aux romans historiques qu’à la mythologie tolkienienne. Rassurez-vous, l’épopée est là, et pas qu’un peu, mais c’est l’Histoire qu’elle tète avant tout. Il y a quelques elfes et quelques nains, mais discrets, et d’autant plus marquants que leurs apparitions sont rares. La magie, elle, est également au rendez-vous, tout comme dans la première aventure de Benvenuto, d’ailleurs, et elle est plus inquiétante que jamais (du point de vue du dosage entre le merveilleux et le « réalisme », on n’est pas loin de L’Assassin royal).

Mais ce qui donne au livre une bonne partie de son intérêt, c’est son style, ou plutôt sa langue : tout est raconté par Benvenuto, et ce récit à la première personne est le beau prétexte à l’invention d’une langue hybride, qui mêle à un fond de prose classique déjà très bien maîtrisée toute une série de mélanges, qui étendent au maximum le panel des registres de langue et du vocabulaire, des termes techniques de marine ou d’architecture à l’argot façon Jean Valjean, en passant par pas mal de nuances intermédiaires. C’est ambitieux, c’est très soutenu, c’est exigeant (façon polie de prévenir que d’autres gens que moi pourraient trouver ça rasoir), y a plein de mots qu’on comprend pas, mais dans l’ensemble c’est remarquablement réussi, le français est impeccable et le mélange prend très bien.

Ajoutez à cela l’univers, certes relativement classique, mais qui doit tout son panache à son caractère admirablement fouillé : on ne s’étonnera pas de savoir que l’auteur a un jeu de rôle historique à son actif. De la bataille navale aux escarmouches à l’épée en passant par la cohérence de la géographie et de l’histoire ou la description des maladies, sans oublier bien sûr la capacité à planter des décors vivants, à articuler les motivations des personnages et à entrecroiser les fils de multiples complots passablement tordus, tout fait reconnaître la patte d’un meneur de jeu aguerri et d’un concepteur d’univers scrupuleux. Le roman se déroule en bonne partie à Ciudalia, capitale de la République éponyme, mais on voyage aussi en cours de route, et on redemanderait bien d’autres histoires dans les coins qu’on n’a pas encore vus à la fin.

Ce travail impressionnant sur l’univers et le travail sur la langue vont naturellement de pair, car il s’agit avant tout de raconter une histoire, et sans aucun doute le talent littéraire est là : on se régale à admirer les paysages urbains de Ciudalia, les intérieurs de palais et les autres scènes plantées par des descriptions riches et chatoyantes, dont l’écriture contient de vraies morceaux de bravoure. Et le lecteur qui craindrait de s’ennuyer n’y arrivera pas, car le récit est toujours maintenu en tension avec maestria par les multiples coups tordus au milieu desquels évolue Benvenuto : qu’on soit en train de regarder par ses yeux l’atelier d’un artiste, le feuillage d’un chêne ou la cérémonie pesante d’un enterrement officiel, qu’on écoute un politicien se lancer dans un discours digne d’un passage d’histoire grecque ou romaine ou bien un elfe en train de raconter un épisode du passé du vieux royaume ou de vous exposer doctement les obscurs principes de la magie, on est toujours tenu en haleine par le détail mentionné une page avant, le truc qui cloche, et on se demande à quel moment ce malheureux Benvenuto va encore se retrouver à devoir sauver son froc, ce qui ne manque pas d’arriver peu après.

Bref, c’est superbement écrit, mais même si ça ne vous tente pas de lire de beaux morceaux de style rien que pour le plaisir de la langue, rassurez-vous, vous ne risquez pas de décrocher. Ça peut expliquer d’ailleurs pourquoi j’ai enfilé si vite les presque 700 pages de ce pavé, à une vitesse exponentielle…

A plusieurs reprises ce roman m’a fait penser aux Chroniques des crépusculaires, qui était l’une de mes premières découvertes en fantasy française. Les deux livres ont des points communs : le récit à la première personne, l’univers tout en clair-obscur (même si le vieux royaume est bien moins peuplé en créatures fantastiques, du moins pas ici), l’importance des villes, de leurs coupeurs de gorges et de leurs éminences grises…

Ce livre m’a fait l’effet d’une nouvelle découverte (re)fondatrice – mais on mesure en même temps le chemin parcouru depuis les Crépusculaires, et sans aucun doute le niveau a grimpé en flèche. Gagner la guerre met la barre très haut, à un point tel que c’en est presque effrayant. Mais c’est avant tout une lecture incroyable, une épopée politico-crapuleuse qui fait aussi beaucoup penser au Parrain (énormément, en fait ; et puis j’ai mentionné le cynisme et l’humour ? il se passe vraiment des trucs immondes, ce sont tous des salopards, mais on se paye quelques belles poilades, vraiment), une superbe réalisation en soi et un beau coup de fouet pour les auteurs en herbe et le reste du paysage français des littératures de l’imaginaire. Gageons qu’on n’a pas fini de voir les auteurs d’aujourd’hui et de demain renouveler encore le genre, chacun à sa manière.

En attendant, si le pavé vous impressionne et que vous hésitez à plonger dedans, n’hésitez plus : ça en vaut largement la peine !


Jérôme Noirez, « Le Diapason des mots et des misères »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 11 juillet 2009.

Je viens de terminer ce recueil – j’aurais plutôt tendance à dire qu’il m’a enfin recraché, après m’avoir littéralement aspiré dès la première page. Au cas où vous n’auriez pas lu d’autres avis dessus, et comme j’ai peur d’être très bavard, voici tout de suite l’impression d’ensemble, histoire que les choses soient claires : ce recueil est magistral, enchanteur, déjanté, glaçant, sans fond, fondateur, terrifiant, et fait de Noirez l’un des meilleurs stylistes que je connaisse (je suis certes loin d’avoir tout lu, mais quand même, quelle baffe !).

La maîtrise de la langue est ce qui frappe le plus dans ces quinze nouvelles. Noirez emploie un vocabulaire très riche, mais toujours au service de son histoire – certes on pourrait lui reprocher un doigt de préciosité ici et là, si on était vraiment méchants, mais le plus important dans l’affaire, c’est que son écriture est avant tout une voix, et même plusieurs voix – une par nouvelle, en fait. Dès les premières lignes de chaque texte, on est pris par le narrateur qui vous emporte dans un univers, et à chaque fois c’est un écrivain passionné par la matière du monde qui est à l’oeuvre, il plante un monde, le fait vivre, le malmène, le désarticule, le broie au besoin, mais il ne vous laisse pas ressortir avant la fin.

Chaque texte a sa propre voix, qui correspond à une atmosphère différente. Du conte ensorcelant à l’horreur la plus glaçante, en passant par le complet délire célino-lewiscarrollien, la plus grande variété est de mise – des mondes extrêmement divers, mais toujours un excellent moment de lecture.

Les quinze textes du recueil sont courts, et se lisent vite (impossible de les lâcher une fois commencés, de toute façon). Voilà qui devrait plaire aux lecteurs pressés, qui ne connaissent pas encore Noirez et veulent se faire une idée de son univers avant de se lancer dans ses romans, par exemple son uchronie Leçons du monde fluctuant, ses romans jeunesse comme le récent Le Chemin des ombres, ou son oeuvre maîtresse, la trilogie Féerie pour les ténèbres, dont on attend avec impatience la réédition corrigée chez Denoël « Lunes d’encre ».

Et ces lecteurs sont de sacrés veinards, parce que Noirez offre ici ce qu’il a de mieux : un concentré d’écriture au style ciselé, des histoires denses et d’autant plus marquantes, dont certaines risquent fort de vous attirer de sales cauchemars.

Je ne vais pas détailler ici toutes les nouvelles (EDIT : bon, en fait si, I did it again), ce serait trop long et ça ne donnerait pas forcément une bonne idée de la puissance de leur effet fantastique, qui consiste à laisser le lecteur dans l’incertitude, lui livrer petit à petit des indices obscurs, et à lui de se débrouiller pour comprendre où il est et ce qui se passe – mais rassurez-vous, c’est très bien fait, on peut se laisser perdre en toute confiance. Cela dit, c’est quand même mieux avec quelques exemples, alors :

7, impasse des mirages, qui ouvre le recueil, se passe dans le Maroc contemporain, celui des compagnies pétrolières. Un jeune garçon et son père retrouvent la ville de Zalzalah, dont ils ont été déplacés de force quelques années plus tôt – mais cette ville entièrement refaite, presque trop belle pour être réelle, semble avoir un pied dans un autre monde. Dans cette ville aux sept portes qui pourrait bien sortir des Mille et une nuits, les intérêts pétroliers côtoient les mirages des djinns.

Bolex est un court-métrage effrayant. « Bolex », c’est une marque de projecteurs de cinéma. Sauf que là, la pellicule est spéciale.

Kesu, le gouffre sourd, se passe dans un genre de Japon de SF où tout est voué au son. Le Japon et la musique intéressent beaucoup Noirez, et ces deux thèmes sont particulièrement travaillés dans ce texte, rythmé par les vers d’un poème. « Zeami avait un tambour tendu de soie… »

L’Apocalypse selon Huxley est un trip célinien, du Noirez qui s’amuse en pleine forme. Pas mon texte préféré, mais encore un sacré exercice de style.

Nos Aïeuls bascule dans l’univers des cauchemars de l’enfance, et rappelle les mésaventures de Griotte et Gourgou et les sombres fées télévisuelles de Féerie pour les ténèbres.

Berceuse pour Myriam est une partition. Là je crie à l’injustice, parce que je ne connais pas une note de solfège et que je ne peux pas apprécier la mélodie, mais c’est encore une singularité du recueil.

Feverish Train : un régal. Céline (encore) croisé avec Lewis Carroll et Le Crime de l’Orient-Express, le tout dans une enquête ferroviaire cahotante en plein bayou bourré de moustiques à paludisme. Tout est permis, tout peut arriver et heureusement qu’on a de la fièvre sinon on trouverait presque qu’y se passe des trucs pas normaux.

Le Diapason des mots et des misères est un autre des temps forts du recueil. Comme dans Kesu, il est question de son. Là je ne peux vraiment pas résumer, tout est dans les mots, l’atmosphère et le postulat de départ. C’est singulier et excellent, vous n’avez qu’à me croire !

La Grande Nécrose : une histoire de zombies, le genre où on rigole à grands éclats de rire jaune tout en esquivant les coups de hache en pissant de trouille et en essayant de sauver sa peau avant d’avoir pété un câble.

Maison-monstre, cas numéro 186 : entre l’histoire de maison hantée et le conte, une nouvelle assez courte, mais qui met en place un univers bien planté et intéressant, et une galerie de personnages étranges qui rappelle un peu certains protagonistes de Leçons du monde fluctuant. On demanderait bien à les retrouver dans de futures histoires, si ce n’était pas improbable, Noirez ayant visiblement envie d’expérimenter des choses complètement différente à chaque texte.

Stati d’animo : une Italie contemporaine-SF inquiétante, pétrie de futurisme, et rien qu’un brin fascisante. Une de mes nouvelles préférées (encore), ne serait-ce que par l’utilisation des oeuvres futuristes et les bombes décohérentes. Ça, et une certaine dénonciation de la dictature de la radio, du direct, de l’info-en-continu et de son présent perpétuel amnésique en la personne de Zangtumtum.

Contes pour enfants mort-nés : on termine par de l’horreur glaçante, trois histoires brèves. Assez rude à lire, tout de même, et ce n’est pas ce que j’ai préféré dans le recueil – les textes sont très bon, c’est plutôt que ce n’est pas tellement mon genre de lectures d’habitude. Mais si l’effet recherché était « argh beuarg maman », ça fonctionne très bien.

La postface est de Catherine Dufour, ce qui peut vous convaincre d’acheter la chose sur l’argument d’autorité du nom d’auteur-qui-recommande, si mon bavard et enthousiaste message ne s’en était pas encore chargé…

En deux mots, donc, un recueil incontournable, qui offre en plus une belle introduction aux univers de Noirez pour les lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore.


Jérôme Noirez, « Leçons du monde fluctuant »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 16 octobre 2008 (à l’origine sur le forum Griffe d’encre).

Résumé :

Charles Lutwidge Dodgson, révérend, photographe amateur et professeur de mathématique à l’université d’Oxford, n’a jamais songé à prendre pour pseudonyme Lewis Carroll. D’ailleurs, il n’a jamais songé à écrire des contes pour enfants. Mais il a rêvé d’Alice, trop sans doute, plus que la société n’est prête à tolérer? Le voilà contraint de s’embarquer pour Novascholastica, une colonie anglaise entre Afrique et Océanie, avec pour seul compagnon d’infortune un « noir pénitent », mage d’état chargé d’une besogne indicible… A Novascholastica, colons, indigènes, bêtes et entités fraternisent par-delà la mort; une situation contre nature à laquelle il serait bon de mettre un terme. Ce qui n’est pas vraiment le problème de Charles qui a ses propres chimères photographiques à poursuivre…

Mon avis :

Terminé ce soir. Une bien belle lecture, mais dans le détail, je ne sais pas bien quoi en penser…

Cet avis contient quelques spoilers sur l’univers ; les spoilers sur l’intrigue les plus importants sont masqués par balise « spoiler ».

Ma principale inquiétude, à savoir le traitement des « penchants » de Dodgson, s’est révélée complètement injustifiée : comme d’habitude, Noirez arrive à traiter avec neutralité et justesse des sujets où il serait très facile de glisser dans le scabreux ou le mauvais goût. Dodgson a des penchants qu’il sait coupables et dans le même temps c’est une sorte d’amoureux romantique doublé d’un admirateur de l’enfance – sans que l’un des trois éléments ne prenne le pas sur les autres. Le résultat est nuancé (autant que dans la réalité de Lewis Carroll, je présume, même si ce n’est pas vraiment le sujet ici) et Dodgson est plutôt un personnage attachant. J’ai été parfois un peu agacé par son air toujours persécuté et dépassé par les événements, mais[spoiler]il prend heureusement plus d’assurance vers la fin[/spoiler].

Jab Renwick a mis plus de temps à me convaincre. Sa biographie est pleine d’idées originales (à commencer par sa naissance) mais il m’a trop rappelé les méchants de Féerie pour les ténèbres. Pourtant, une fois le livre fini, j’avoue : je l’ai aussi trouvé sympathique, même s’il est sadique, cruel et détestable en tout point, plus que les rioteux de Féerie... Là encore, je trouve que le dénouement nuance beaucoup de choses.

J’oublierais presque Kematia, et du coup je me rends compte que son rôle est moins important que ce que j’attendais. C’est dommage, on pouvait attendre bien plus au regard du début de l’intrigue.

L’univers en général me laisse aussi sur une impression de demi-teinte. Avouez : le Lankolong est bien plus intéressant qu’Oxford et New Oxford ! Le monde des vivants ne se définit que par le principe de base de l’Educaume : l’éducation est reine (littéralement), la connaissance est divinisée et, en gros, nous nous trouvons dans une variation sadique sur le système scolaire. Ce qui pourrait donner lieu à des choses originales (et de fait il y a plein de petits détails très bien trouvés, comme les interrogations orales à la place du contrôle de billets dans le train), mais finalement, de la première à la dernière page, l’ensemble reste très monolithique : l’Educaume d’Angleterre est un Etat méchant, très méchant. Et il y a plein de choses qui, à la fin, ne sont pas complètement explicitées,

[spoiler]sur ses motivations, et sur ce qu’essayaient vraiment de faire les « comploteurs » de New Oxford (on sent qu’il sont derrière les gutums, mais ça pourrait être plus clair). [/spoiler]

Je trouve dommage que, si Jab Renwick est finalement très nuancé, les autorités de l’Educaume n’aient pas de meilleure motivation que « on est méchants, très méchants ». D’accord, ils sont persuadés que le salut est dans le savoir etc., mais je reste moyennement convaincu.

Le Lankolong, par contre, est beaucoup plus intéressant, très riche, composite, bourré de trouvailles… ce qui fait regretter que Noirez ne donne pas plus d’aperçus des autres au-delà, qu’il présente comme infiniment nombreux et variés : à voir ce qu’il fait avec celui-là, qu’est-ce que ça aurait donné avec les autres ! Ce qui m’intéresserait bien aussi, ce serait de savoir de quelles cultures il s’est inspiré pour les peuplades de Novascholastica : il y a visiblement des recherches là-derrière, mais ma culture sur le sujet est encore bien trop limitée pour distinguer les références au monde réel et les éléments inventés…

A vue de nez, il me semble que l’avantage et l’inconvénient du livre est que c’est un livre « myope » : le détail est très travaillé, mais la structure d’ensemble est trop floue et incertaine. Si on juge de Leçons du monde fluctuant avec les critères d’un roman de fantasy moyen « à la thriller » (ce qui serait idiot, parce que ce n’est visiblement pas ce que cherche à faire l’auteur, mais bon), on doit pouvoir trouver pas mal de faiblesses de structures au scénario : l’intrigue démarre très lentement, les différents personnages suivis se rencontrent un peu tard dans le livre, et le dénouement arrive trop vite (le tout avec un peu trop d’interventions du hasard, même s’il ne fait pas toujours bien les choses, loin de là).

[spoiler]Le « méchant » principal, le professeur Brewster, n’est pas vraiment présenté comme tel avant son apparition, et inversement les personnages de méchants qu’on connaissait déjà disparaissent (les comploteurs de New Oxford) ou se retournent un peu vite en gentils (Jab Renwick). [/spoiler]

En même temps, cette faiblesse est aussi la principale force du livre : dès qu’on ne lit plus dans la perspective d’une intrigue haletante, et qu’on se laisse prendre à suivre les errances de Kematia et compagnie dans le Lankolong, ou les déboires de Dodgson sur la route de Novascholastica, tout devient vraiment savoureux. L’écriture de Noirez est impressionnante de soin, le vocabulaire est très recherché sans pour autant devenir une gêne à la lecture ; on y retrouve la même « neutralité » que dans Féerie pour les ténèbres, qui devient ici une amorce idéale à toutes sortes de traits d’humour pince-sans-rire assez british. Visiblement Noirez s’amuse à placer ses personnages dans les situations les plus improbables possibles, ce qui installe progressivement un climat bien distinct de celui de Féerie et peut-être finalement moins sombre, où l’absurde prend davantage de place. Beaucoup de scènes sont mémorables, beaucoup de personnages aussi [spoiler]Wilfred Hudson est probablement mon préféré), et on assiste à des échanges de répliques bien frappés (parfois aux deux sens du terme).

Quelque part, ce serait injuste de reprocher au livre d’avoir une structure trop incertaine, puisqu’il s’agit du monde fluctuant, mais je pense que le résultat aurait été encore meilleur si Noirez s’était complètement libéré de la « logique de suspense » qui sous-tendait Féerie pour les ténèbres (et qui marchait très bien). Certains éléments (le Noir qui s’écrie « gutum » en voyant Dodgson, par exemple) donnent à penser que l’auteur va petit à petit dévoiler tous les tenants et aboutissants de l’univers et de l’intrigue, comme c’était le cas dans Féerie…, mais j’ai l’impression que plus on avance, plus on s’éloigne de cette logique-là.

La fin semble confirmer ce changement de logique : [spoiler]pas de grand final en Londres envahie par des morts vengeurs (ce qui aurait été plus prévisible, d’ailleurs), mais une fin ouverte qui laisse chacun retourner à son destin particulier… avec ce désavantage que l’Educaume et ses principes sadiques s’en sortiront, finalement, à peu près intacts ![/spoiler]

Je n’ai pas envie de dire que je préfère Féerie pour les ténèbres aux Leçons…, parce que visiblement les deux livres ne cherchent pas la même chose. Féerie a le triple avantage : il est plus « fini » dans sa structure avec un univers et un scénario construits plus rigoureusement ; il recourt à un univers radicalement original, donc plus marquant, là où Leçons peut apparaître comme une simple variation mystico-fantastique sur une uchronie sombre vaguement steampunk ; et surtout c’étaient les premiers romans de l’auteur, qui ont fait découvrir son univers et sa « patte », tandis que Leçons… ne bénéficie plus de cet effet de surprise. Et puis il y a quand même quelques petites choses, comme le couple petite fille + chien monstrueux, qui rappellent Féerie..., en forcément moins bien puisque Grenotte a l’antériorité  :tongue2:

Mais Féerie… recourait à des ficelles relativement classiques du point de vue de l’intrigue et de l’écriture à suspense, tandis que Leçons… s’affranchit de la sacro-sainte trilogie et paraît rechercher autre chose de plus original. J’y vois plutôt un roman d’atmosphère, qui vaut surtout par sa capacité à nous plonger dans un au-delà très différent des conceptions classiques que l’on s’en fait, et à développer une histoire où la plupart des personnages sont déjà morts. Ce n’est déjà pas rien.

PS : ah oui, j’oubliais les références à Alice et compagnie. Il n’y en a pas trop, et je trouve que ce n’est pas plus mal : ça aurait été un peu trop prévisible. La reconstruction de parallèles assez lointains (Kematia/Alice, par exemple) fonctionne très bien sans en rajouter.

[spoiler]Ce en quoi la toute fin m’a légèrement déçu, mais sur le reste du livre ça marche bien. [/spoiler]

Après, je me demande s’il y a des références à des écrits moins connus de Carroll, en particulier ses ouvrages de logique ou de mathématique, mais comme je ne les connais pas, je n’ai pas pu voir d’éventuelles références…


Jean-Philippe Jaworski, « Janua Vera »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 16 septembre 2007.

Précision : je donnais ici un avis sur la première version du recueil, publiée aux Moutons électriques en 2007. Il y a eu depuis deux rééditions augmentées du recueil, l’une aux Moutons électriques (en 2010 à en croire Wikipédia), l’autre en poche en Folio SF (je ne sais plus si c’était avant ou après la réédition aux Moutons). Il me semble me souvenir que ces deux rééditions ajoutent chacune des textes différents : prenez le temps de comparer avant un achat éventuel !

Quatrième de couverture :

Chaque nuit, Leodegar le Resplendissant se réveille en hurlant dans son palais. Quelle est donc l’angoisse qui étreint le conquérant dans son sommeil ? S’agit-il d’un drame intime, ou bien de l’écho multiple des émotions qui animent le peuple du vieux royaume ? Désenchantement de Suzelle, la petite paysanne, devant la cruauté de la vie ? Panique de maître Calame, le copiste, face aux maléfices qui somnolent dans ses archives? Scrupule d’Ædam, le chevalier, à manquer aux lois de l’honneur ? Hantise de Cecht, le housekarl, confronté aux fantômes de la forêt ? Appréhension de Benvenuto, le maître assassin, d’être un jour l’objet d’un contrat ? Ou peurs primales, peurs fondamentales, telles qu’on les chuchote au Confident, qui gît au plus noir des ténèbres…

À travers sept destins se dessine une géographie du vieux royaume, de ses intrigues, de ses cultes, de ses guerres. Et de ses mystères, dont les clefs se nichent, pour beaucoup, dans les méandres du cœur humain.

(Paru aux Moutons électriques.)

Mon avis :

Janua Vera est un recueil de nouvelles qui se déroule dans le Vieux Royaume, un univers de fantasy. Jusque là, rien de très nouveau. C’est compter sans le talent de l’auteur, Jean-Philippe Jaworski, connu jusqu’à présent comme le créateur de deux jeux de rôle amateurs remarqués (Tiers Âge, adapté de Tolkien, et Te Deum pour un massacre, jeu de rôle historique à l’époque des Guerres de Religion) dont le second a connu récemment une édition « pro ». J’ai d’ailleurs découvert le recueil par le biais d’un site de référence en matière de jeux de rôle, le Guide du Rôliste Galactique, qui a publié une interview de l’auteur.

Jaworski nous propose une fantasy qui, pour une fois, assume résolument sa dimension historique, tant au niveau de la documentation (qui doit beaucoup plus à Duby, Muchembled et Le Goff qu’à World of Warcraft) qu’au niveau de la langue, au style soigné et qui ne recule pas devant les emprunts au vocabulaire technique d’époque.

Autre agréable surprise, une fois n’est pas coutume, la dimension merveilleuse et la magie se font très discrètes, ce qui donne la part belle au mystère et au fantastique. Ici, les elfes et les gobelins ne circulent pas dans les rues, mais se devinent au détour d’un chemin forestier ; la magie ne sert pas à redécorer les plafonds ou à surfer sur des balais, elle est rare et dangereuse, et tient presque toujours de la sorcellerie ; quant à savoir si les dieux existent, bien malin qui saurait le dire.

C’est un parti pris, mais ça fonctionne très bien : une fantasy en sourdine, qui fait la part belle aux croyances et aux superstitions, très proche au fond du Moyen-Âge des historiens, et qui ne manque pas de charme.

Et malgré cela, nous sommes bien dans un autre monde : Leodegar le Resplendissant, roi-dieu de Léomance, aux prises avec ses effrois nocturnes ; Benvenuto l’assassin, s’efforçant de survivre, entre coups malchanceux et haute politique ; AEdan le chevalier, que sa courtoisie perdra peut-être ; Suzelle la villageoise, qui attend (quoi, au juste ?) ; maître Calame le copiste, victime du terrible Syndrôme du Palimpseste… et l’on découvre peu à peu (mais sans carte, eh oui) la Léomance, Chrysophée, l’Ouromagne, Ciudalia, le Bromael…

Le quatrième de couverture parle d’un « esprit des contes de fées à la Peter S. Beagle » et « l’astuce et le sens du récit d’un Alexandre Dumas » : belles références, dont ce recueil aux nouvelles bien ficelées, d’une qualité soutenue et parfois excellente, ne démérite pas. Bon, le seul p’tit truc que je reprocherais, ce sont quelques p’tites scories de style ici ou là, mais très peu comparé à d’autres auteurs pourtant plus confirmés. De quoi attendre avec impatience ses prochaines publications, donc.

Mise à jour : par la suite, j’ai consacré un billet au premier roman de Jaworski, Gagner la guerre, qui a encore davantage marqué le paysage de la fantasy française que Janua Vera dont il confirmait toutes les promesses.


Jérôme Noirez, « Le Carnaval des abîmes » (« Féerie pour les ténèbres », 3/3)

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Nestiveqnen le 20 avril 2007.

Je ne sais pas bien quoi dire où, donc je vais d’abord parler un peu de ce volume 3 et dire ensuite des choses sur la trilogie en général, maintenant que je l’ai finie.

Je crois que ce volume 3 est mon préféré, à la fois par le style et par l’atmosphère, toujours très sombre mais jamais exempte d’humour ni de tendresse (probablement du fait des personnages principaux de ce dernier tome), et probablement même un peu moins sombre que le tome précédent (où pour le coup on plongeait dans l’horreur jusqu’aux cheveux). L’intrigue générale trouve son aboutissement et les bizarreries du monde sont expliquées… en partie. Bon, en fait je ne peux rien dire sans risquer de révéler la fin aux gens qui ne l’ont pas lu, donc je ne vais pas dire grand-chose là-dessus ; je me contente de dire, pour les gens qui reprocheraient à l’univers d’être trop « accroché » au monde réel, que l’équilibre entre un monde autonome et séparé et une « dimension parasite » au monde réel est maintenu et plutôt bien dosé (je trouve). On pourrait reprocher au cycle cet ancrage, même partiel, dans le monde réel du XXe siècle, mais il me semble que ce serait injuste, car paradoxalement une bonne partie de l’identité de ce monde se fonde là-dessus – un peu comme les Cités obscures, dans un genre très différent – et cela apparaissait clairement dès le premier tome.

Sur la trilogie en général, maintenant. Elle est excellente, originale, novatrice. Bon, mais pourquoi ? Parce qu’elle combine plusieurs éléments très travaillés qui, combinés entre eux, donnent à lire quelque chose de nouveau.

L’univers, d’abord. Il est d’une richesse incroyable – même si vu sur la carte, comme ça, ça a l’air plutôt petit comme pays, il ne faut surtout pas s’y fier. Dès le début on est plongé dans ce monde bizarre, avec sa géographie, son histoire, ses différentes populations partageant une même culture : le tout donne une impression de grande cohérence, et montre un gros travail en amont (la richesse du cadre n’a rien à envier à un background de jeu de rôle – le style et les personnages en plus). Un trait intéressant de cet univers, outre son caractère résolument composite et hétéroclite, est qu’il tend à équilibrer les éléments merveilleux et « spectaculaires » avec toutes sortes d’éléments « ordinaires » du quotidien, ce qui compense le côté course-poursuite-fin-du-monde de l’intrigue en donnant aussi à voir ici et là des détails qui montrent un monde bien installé, avec son vécu et sa « patine ».

La langue, ensuite. Difficile de séparer les deux. D’abord c’est écrit au présent. Excellente idée ! Pas de passé lointain ni d’extraits d’archives historiques qui tiennent, l’intrigue se fait devant nous, avec toute l’incertitude que suppose le présent – l’angoisse et la peur y gagnent en efficacité. Ensuite, le style, très reconnaissable (déjà bien affirmé dans les nouvelles publiées dans Faeries), et qui fait beaucoup pour l’univers. D’abord par l’entremise d’un grand nombre de néologismes, que Noirez emploie sans didactisme apparent, au détour d’une phrase, quitte à ne les expliciter que plus loin. On ne comprend pas tout tout de suite, il faut parfois une petite minute avant de se souvenir du sens exact d’un de ces termes quand on le rencontre après un long intervalle, mais ça ne devient jamais vraiment gênant. Surtout, les néologismes, de même que les noms propres, sont particulièrement bien trouvés.

A plusieurs égards, le cycle fait penser aux Chroniques des crépusculaires de Gaborit : un monde riche et original, à l’atmosphère et au ton bien posé, et bénéficiant d’un travail soigné sur la langue – on a vraiment affaire à un univers de fantasy à la française, ou plutôt « francophone » au sens propre du terme : pas d’Elendil ou de nightstalker dans le lot, mais des esmoignés, des ossifiés, la Technole, les pénonages, Grenotte, Caquehan… Cette attention à la langue se retrouve partout dans le style : le vocabulaire employé est large et divers, emprunte à des dialectes techniques et à l’argot, voire à l’ancien français : on apprend des mots, et on se demande parfois où passe la frontière entre mot peu connu et néologisme. Même chose pour les insultes, qui font passer le capitaine Haddock pour un pauvre malheureux dépourvu de toute imagination. Et c’est un régal !

L’univers de Féerie pour les ténèbres est probablement le monde le plus crasseux et le plus affreux que j’aie jamais lu. Entre les rebuts, les gens qui plongent dedans, les rioteux, les horreurs diverses et variées, sans oublier le cambouis, la bave, le sang, etc., on est loin des jolies bois en fleur de la Lothlorien et des mâles barbares aux pectoraux luisants de santé et d’huile. On est plutôt dans la patine de crasse d’un univers à la Blade runner ou à la Shadowrun, la technologie futuriste en moins et les pannes en plus, si bien que par endroits on pense à des délires steampunk mais appliqués au XXème siècle. On est même parfois dans la franche scatologie, cf. les premières apparitions de Grenotte et Gourgou. Voire dans l’horreur de chez horreur, avec les excrucieurs de Sainterel et leurs atroces treize reliques…

Et pourtant… tout ça passe très bien. On est parfois dans les affres de l’horreur la plus noire, et certains personnages sont bizarres à souhait, mais par je ne sais quel miracle, ça ne devient jamais glauque.

Ou plutôt si : tout est dans le style. Le récit est narré par un narrateur extérieur aux personnages, qui ne se place jamais complètement en focalisation interne (comme c’est le cas chez Hobb ou Martin par exemple) mais passe d’un personnage à l’autre sans jamais s’en détacher complètement très longtemps, et en gardant toujours une certaine distance. Ce qui fait passer beaucoup de choses, et permet de cotoyer toutes sortes de bizarreries tout en gardant sa tête dans les environs des épaules. La voix du narrateur est, la plupart du temps, d’une grande neutralité – ce qui rend certains passages d’autant plus horribles, dans des cas où il ne dénonce rien mais donne à voir. En revanche, de petites notations ici et là montrent de quel côté est le narrateur, de quels personnages il invite le lecteur à se moquer et desquels à se sentir proche. C’est extrêmement discret, mais cela évite par exemple de faire supporter au lecteur des passages qui se complairaient dans la perversité (on imagine avec effroi ce que pourrait donner une scène racontée en focalisation interne complète du point de vue d’un excrucieur, ou de Quiebroch, ou de Charnaille) et cela donne lieu à toutes sortes de passages moqueurs ou au contraire attendris à l’égard de tel ou tel personnage (Grenotte et Gourgou, par exemple). Et dans le même temps, le narrateur ne se pose pas en défenseur d’une morale préétablie, ce qui laisse au lecteur la liberté de juger. Que penser de ce monde bizarre, biscornu, baroque, crasseux, effroyable et adorable en même temps ? Que donne-t-il à penser sur nos rapports à la chair, par exemple, ou au monstrueux, ou à la saleté, ou à la technologie ? Plein de choses, bien sûr, mais les conclusions ne sont pas tirées d’avance.

A l’issu de la lecture, pourtant, le lecteur sera sans doute surpris de voir à quel point on peut s’attacher à Grenotte, regarder Estrec avec les yeux aimants de Malgasta, trouver de la poésie non seulement chez Grenotte et Gourgou mais aussi dans les chansons de Jobelot (qui pourtant m’avait fait redouter le pire à sa première apparition) voire dans les improbables compositions vivantes de Charnaille, et même – c’est dire ! – se prendre d’affection pour un fraselé.

Post-scriptum en juillet 2012 : fin 2011, une version remaniée de Féerie pour les ténèbres a été publiée en deux tomes aux éditions du Bélial. Outre la trilogie revue et corrigée, elle inclut l’ensemble des nouvelles se déroulant dans le même univers et publiées par Noirez dans des revues, ce qui est une excellente idée car celles que j’ai lues étaient d’un très bon niveau, ainsi qu’un ou deux textes inédits. Je n’ai pas encore lu cette version remaniée, mais je suis très content de savoir cette trilogie, qui m’a durablement marqué, soit de nouveau accessible.